VI
Je viens de lire la Nouvelle Correspondance de Sainte- Beuve. Ce volume n’est pas d’un intérêt bien vif, si l’on en excepte certains détails intimes, surtout dans les premières années, et la longue lettre du prince Napoléon, donnée en appendice, d’une importance toute politique, d’ailleurs. Au point de vue de la critique littéraire, les lettres de Sainte-Beuve n’apportent rien; car ce sont toujours de simples billets de remercîment, poussés à l’éloge, avec quelques réserves pour le piquant. Le critique n'’écrivait que lorsqu'il ne voulait pas faire d’article.
Toutefois, je suis heureux de la publication de la Nouvelle Correspondance, car elle va me permettre de revenir sur l’étude que j’ai consacrée à Sainte-Beuve. À propos de cette étude, j'ai reçu plusieurs lettres, et j’ai été frappé d’une objection. On me faisait remarquer que j'avais été injuste en ne reconnaissant pas à Sainte-Beuve une attitude très hardie dans la critique de son temps. J'ai réfléchi, je crois en effet qu'il a beaucoup osé, relativement, et qu'il faut lui en tenir compte.
Le difficile, quand on étudie un écrivain, est de se mettre à sa place, dans son milieu, sous les circonstances et les influences qu’il a dû subir. On est toujours porté,
1 Cet article a été écrit après l’étude générale qu’on vient de dire.
et moi surtout, je Le confesse, à substituer sa personnalité à celle du sujet dont on fait l’anatomie, à le juger absolument au point de vue du temps actuel. C’est ainsi que j’ai pu m'étonner des précautions, des entortillages dont Sainte-Beuve accommodait la vérité. Certes, je maintiens qu’il y avait là de son tempérament, et beaucoup; mais il faut ajouter que l’heure où il écrivait, les gens pour lesquels il écrivait, le poussaient singulièrement à ces tours d’escamotage. Au fond, soyez certain qu'il s’estimait très audacieux, le critique le plus audacieux de l’époque.
Etil l’était réellement. Ce qui le prouve, c’est que tous ses contemporains le jugeaient ainsi; car il les effarait souvent par des appréciations que ne se serait pas permises un Nisard ou un Villemain. Il y a de cela une preuve bien curieuse. J’ai parlé, dans mon étude, de l’article qu'il a consacré à Madame Bovary. Pour moi, cet article est sévère, injuste, j’oserai presque dire aveugle et inintelligent. La portée considérable du roman n’y est pas même comprise et indiquée. Rien de plus étroit ni de plus inquiet. Eh bien! il paraît que cet article, lorsqu'il parut le 4 mai 1857, fut jugé des plus incendiaires. L'histoire est tout à fait drôle ét mérité/d’être rappelée.
Le 10 mai, M. Paulin Limayrac prenait la peine de répondre à Sainte-Beuve, dans Le Constitutionnel. Il poussait des cris de désespoir, l’empire était perdu. Sainte-Beuve, qui n’était pas très endurant, écrivit à ce sujet une note, où il paraît très vexé et où il fait remarquer qu’il a été un des ralliés du 2 décembre. ‘ S'il a rendu, dit-il en parlant de lui, dans son ordre de travaux, autant de services qu’il a pu, qu'est-ce que cette manière de le remercier, en le faisant critiquer publiquement par un des écrivains qui s’inspirent au ministère de l’intérieur et dans celui de l’instruction publique? C’est un mauvais procédé, et un procédé maladroit. A-t-on trop d’amis parmi les académiciens et dans la presse? ?”’ Vous voyez que la question devenait grosse.
Mais ce que je retiens surtout, c’est le passage suivant où, malgré sa révolte, Sainte-Beuve semble s’excuser d’avoir loué Madame Bovary. ‘ M. Sainte-Beuve a
commis le grand crime d’émettre un avis littéraire favorable, à quelques égards, sur un livre dans lequel il a désapprouvé, d’ailleurs, la dureté des tons et la crudité sans mélange ””’. Le ‘à quelques égards ”, et ** la dureté des tons et la crudité sans mélange *”” ne me paraissent guère tendres. N'importe, il est clair que Sainte- Beuve était quand même très audacieux, puisque Le Constitutionnel se fâchait et que le monde où vivait le critique se récriait sur son attitude scandaleuse. Nous sommes donc aujourd’hui assez mal venus de lui reprocher sa timidité, une timidité qu’on était près de regarder comme de l’imprudence. Si l’on était allé dire à Sainte-Beuve qu’il manquait de carrure, il serait resté stupéfait et aurait répondu : ‘* Mais, cher monsieur, ma carrure me fâche avec tous mes amis et me fait traiter en suspect par le gouvernement. Vous voulez donc qu’on me guillotine! ”
Je trouve justement, sur les embarras de la critique, une très intéressante confession de Sainte-Beuve, dans une lettre qu’il écrivait à Jules Vallès. ‘* Le propre de tout vrai critique est de ne pouvoir garder longtemps le mot qu’il a sur le bout des lèvres, cela le démange. Très jeune, dans un journal, Le Globe, dès l’année 1826-27, j'étais comme cela, et parlant plus franc et plus raide que je n’ai fait depuis. Plus tard, ma liaison et ma complicité avec les poëtes romantiques ne m'ont longtemps permis que d’être leur champion et leur avocat, non leur critique. Peu à peu, pourtant, avec bien des précautions et moyennant des mitaines, j’ai reconquis ma liberté; — mais pas toute entière d’abord : de là l'accusation qui a si longtemps pesé sur moi de sousentendre les choses plutôt que de les dire et de les cracher nettement. Je souffrais de cette difficulté, qui tenait à la situation même, à des engagements d’amitié, et à des antécédents avec lequels on ne pouvait pas rompre tout d’un coup. Je suis redevenu moi-même avec les années, et je tâche de ne pas me laisser trop neutraliser de nouveau par ces diables d’engagements et de convenances qui recommencent sans cesse et qui, quand on s’en est débarrassé d’un côté, vous enlacent de l’autre ””.
Le morceau est long, mais je l’ai cité tout entier,
parce qu’en somme il me donne raison sur l’attitude ondoyante et vague que Sainte-Beuve a gardée si souvent. Ces quelques lignes devraient servir de préface à toute son œuvre; elles en expliqueraient bien des jugements et elles marqueraient les diverses évolutions du critique. La vérité a été pour lui une maîtresse qu'il n’a pas souvent affichée, par convenance. Il l’allait voir à la dérobée, quand il pouvait. Toujours le monde était là, ses connaissances, ses amis, et le respect humain l’empêchait de confesser son amour. Il l’avoue lui-même, le courage lui manquait, il louvoyait; il a mis sa vie entière à se dégager des mensonges imposés, et même après sa victoire, il n’était pas sûr de rester libre. Rien de plus triste.
C’est qu’il faut un véritable courage pour dire la vérité en tout et partout. On est sûr d’abord d’être accusé de brutalité, d’envie et d’orgueil. Mais Le pis est qu’on doit renoncer à toute camaraderie, à toute liaison mondaine. Dès lors, on est un ours, on se met en dehors des récompenses et des situations officielles. On traverse l’existence au milieu d’ennemis et de combats, sans autre satisfaction que celle d’être fort et de dire la vérité. Cela est dur vraiment, quand on aime le monde, qu’on a des vanités de lettré et d’érudit, qu’on ambitionne les succès des académies et des salons. C’est un casse-cou, c’est un métier de sauvage qui ne peut guère convenir qu’à un amant de la solitude, misantrophe et travailleur, ayant mis ses jouissances dans la seule production littéraire.
Sainte-Beuve se confesse encore dans une lettre qu'il m'écrivit, à la suite d’un portrait que j'avais fait de lui, dans Le Figaro. Le passage me paraît compléter l’autre, et je donne :
‘* J’ai connu Hugo avant Les Orientales. J'étais d’emblée entré critique au Globe, sous M. Dubois, dès 1826 et 1827. J’y fus chargé de rendre compte des Odes et Ballades, sans connaître l’auteur que de nom. Je fis deux articles. Victor Hugo vint à cette occasion pour me remercier : nous étions voisins, rue de Vaugirard, à deux portes près, sans le savoir (lui au n° 90, moi au n° 94). Je trouvai son nom, n'étant pas chez moi. Le.
lendemain, j’allai lui rendre sa visite, et de là une prompte intimité. Je lui confiai des vers que j’avais gardés jusquelà in petto, sentant que le milieu du Globe était plutôt critique que poétique. On était très raide dans ce coin-là; je l’étais aussi alors. Je ne me serais pas fait présenter pour tout l’or du monde à un poëte dont j’avais à juger les œuvres. C’est pour vous dire que j’avais dès ce moment le signe et la marque du critique. Il y eut quelques années d’oubli et de suspension de cette faculté. Quant à ce qui m'arriva, après juillet 1830, de croisements en tous sens et de conflits intérieurs (saint-simonisme, Lamennais, National...), je défie personne, excepté moi, de s’en tirer et d’avoir la clef; encore se pourrait-il bien que, si je voulais tout repasser, nuance par nuance, j'en donnasse ma langue aux chiens ”’.
On voit que ce n’était pas là un cerveau simple, apportant une conviction qui devait le guider toute sa vie. Comme je l’ai dit, il a mis sa joie à pousser des pointes dans tous les sens, à se donner le régal d’être une intelligence souple et de comprendre. Mais ce que je regrette surtout, c’est qu’il n’ait pas laissé une Histoire du romantisme, ou tout au moins des mémoires sur sa vie littéraire, de 1827 à 1840. Lui seul pouvait nous dire la vérité vraie sur cette époque qui est à état de légende. J'ai causé parfois avec des survivants et je les ai vus sourire, lorsque je leur parlais des batailles romantiques de 1830. Nous ignorerons toujours les coulisses littéraires de ce temps-là, et c’est fort regrettable.
Par exemple, voici une note bien précieuse. Elle est dans une lettre que $Sainte-Beuve écrivait à M. Louis Noël, ancien disciple de Victor Hugo ‘‘ Vous vous êtes fait, je crois, un peu d’illusion dans le temps sur Hugo, et vous vous en faites dans un sens contraire aujourd’hui. Il n’était pas tel autrefois que l’amitié Le rêvait; il n’est pas tel aujourd’hui que certaine rumeur injuste le ferait être. Peu des personnes savent exactement ces choses intimes et vraies des hommes célébres. Après avoir été plus que personne sous le premier charme, j’en suis venu à savoir bien le vrai sur ce caractère; je me trouve aussi être du très petit nombre qui sait au juste ce qui en est de sa vie et des causes qui l’ont mené là. Je dois vous
dire que c’est ce que tant de gens blâment si haut en lui que je trouve le moins blâmable. Son plus grand tort est dans l’orgueil immense et l’égoïsme infini d’une existence qui ne connaît qu’elle : tout le mal vient de là. Quant aux autres faiblesses, elles appellent l’indulgence tant qu’elles ne sont que des faiblesses ?”.
La lettre est du 18 décembre 1835. Certaines phrases en sont assez obscures. Mais comme on sent que Sainte- Beuve sait tout ! et, je le répète, quelle Histoire du romantisme il aurait pu nous laisser!
La Critique contemporaine
En ce moment, nous n’avons pas de critique en France. Tel est le mot que j’entends répéter autour de moi, depuis la mort de Sainte-Beuve. Il est strictement exact.
Le rôle de la critique, dans une littérature, a pourtant une importance capitale. Certes, je ne crois pas à son influence plus ou moins directe sur le niveau littéraire. Nous ne sommes plus au temps où la critique rappelait les écrivains au respect des genres et des règles, où elle distribuait des coups de férule, pareille à un magister de village. Elle ne se donne plus la mission pédagogique de corriger, de signaler des fautes comme dans un devoir d'élève, de salir les chefs-d’œuvre d’annotations de grammairien et de rhétoricien. La critique s’est élargie, est devenue une étude anatomique des écrivains et de leurs œuvres. Elle prend un homme, elle prend un livre, les dissèque, s’efforce de montrer par quel jeu de rouages cet homme a produit ce livre, se contente d’expliquer et de dresser un procès-verbal. Le tempérament de l’auteur
est fouillé, les circonstances et le milieu dans lesquels il a travaillé sont établis, l’œuvre apparaît comme un produit inévitable, bon ou mauvais, dont il s’agit uniquement de démontrer la raison d’être. Toute l’opération critique se borne ainsi à constater un fait, depuis la cause qui l’a produit jusqu’aux conséquences qu'il produira. Sans doute, un pareil travail contient une leçon, et à se voir dans un miroir aussi fidèle, un écrivain peut réfléchir, connaître ses infirmités, tâcher de les masquer le plus possible. Seulement, la leçon vient de haut, sort de la vérité même du portrait et n’est plus l’enseignement gourmé d’un professseur. La critique expose, elle n’enseigne pas. Elle a compris elle-même que son influence sur le niveau littéraire était à peu près nulle, car les tempéraments restent indociles; et elle a préféré jouer le beau rôle d’écrire l’histoire littéraire contemporaine, expliquée et commentée.
Son importance actuelle est donc de marquer les mouvements d’école qui se produisent. Elle doit être toujours là, comme un greffier, enregistrant les faits nouveaux, constatant dans quel sens marche chaque génération d'écrivains. Le public, que l’originalité effare, a besoin d’être rassuré et guidé. Un critique, qui possède de l’autorité sur ses lecteurs, peut rendre les plus grands services. On accepte tout de lui, on attend qu’il parle pour le croire. Dès lors, s’il est d’esprit large, s’il accueille les tempéraments originaux, lui seul a le pouvoir de les imposer à la foule qui hésite. Il étudiera ces tempéraments, montrera les qualités rares qu’ils apportent, fera ainsi l’éducation du public, qui finira par s’apprivoiser. Il n’y a pas de rôle plus noble à jouer, accoutumer la grande masse aux splendeurs inquiétantes du génie.
J’irai plus loin, je dirai que chaque génération, chaque groupe d'écrivains a besoin d’avoir son critique, qui le comprenne et qui le vulgarise. Le même fait se passe au théâtre. Il naît pour chaque forme dramatique une couche de comédiens capables d’interpréter cette forme. La tragédie a amené ses interprètes, qui sont morts avec elle. Le drame romantique s’est également incarné dans quelques grands acteurs, disparus plus tard en même temps que ce drame. De même les écoles littéraires
demandent des combattants d'avant-garde, des trompettes qui les annoncent et qui fassent ranger la foule, pour leur ouvrir un large passage. On comprend que le critique, ainsi défini, doit naître avec la génération d’écrivains qu'il vient révéler et imposer; il lui faut les goûts de cette génération, les mêmes amours et les mêmes haines: venu plus tôt ou venu plus tard, il ne la comprendrait pas et la combattrait. Il est, en un mot, un des soldats du groupe qui a dans le cerveau plus de compréhension que d’invention, et qui se résigne au rôle de porter le drapeau, pendant que les autres se battent.
Quand une génération ne trouve pas son critique, c’est un grand malheur pour elle. La lutte est beaucoup plus longue, et la victoire manque d’éclat. Le public s’entête à ne pas comprendre. Personne n’est là pour lui expliquer le combat, pour lui prouver que ce combat est nécessaire et glorieux. Il n’a pas de guide, il ne peut se raccrocher à une opinion supérieure, en laquelle il a mis sa foi. Remarquez que le public veut être gouverné; il faut qu’on lui mâche des convictions afin qu’il les digère. Tant que le critique autorisé n’a point parlé, neuf personnes sur dix attendent pour se prononcer; et, dès qu’il a ouvert la bouche, son jugement devient celui du plus grand nombre. On s’explique donc le rôle décisif qu’un critique joue entre l’écrivain et les lecteurs; il est l’intermédiaire, l’ami commun chez lequel on se rencontre, pour se connaître et lier amitié. Si Le critique vient à manquer, l’auteur et le public restent chacun chez soi et professent pendant des années une méfiance mutuelle.
Eh bien! la génération actuelle des écrivains naturalistes a le malheur de ne pas avoir encore trouvé son critique. Aussi la bataille continue-t-elle sans victoire décisive. Les écrivains ne se lassent pas, produisent œuvre sur œuvre; mais, le plus souvent, ils n’arriveni qu’à indigner et à exaspérer le public, qui voit seulement le côté brutal et tapageur de la campagne. Il serait temps qu’un critique gagnât de l'influence, pour expliquer le mouvement qui s’opère actuellement dans notre littérature. Les lecteurs, rassurés, comprendraient enfin. Ils verraient de quel côté est le talent, la vie, l’avenir. Ils accepteraient les écrivains naturalistes, comme il leur a
fallu accepter les écrivains romantiques, après la lutte homérique de 1830.
J’ai dit que Sainte-Beuve a été, chez nous, le dernier critique. Je borne ici le sens du mot critique au sens de critique littéraire, jugeant les œuvres nouvelles, au fur et à mesure qu’elles sont publiées. Sainte-Beuve, d’instinct classique, a grandi en plein mouvement romantique. De là son entêtement à ne pas comprendre Stendhal ni Balzac. Stendhal surtout lui était complètement fermé. Quant à Balzac, il était une de ses bêtes noires.
Mais ce qui fait de Sainte-Beuve une des personnalités les plus hautes de ce temps, ce sont ses admirables facultés de compréhension et d’analyse. Il était fait pour tout comprendre. Aussi est-ce lui qui a créé la critique, telle que je la définissais tout à l’heure; il s’est dégagé de l’école de La Harpe, étudiant l’homme avant d’étudier l’œuvre, se préoccupant du milieu, des circonstances, du tempérament. Et, ce qu’il faut surtout noter, c’est qu'il n’a jamais eu de corps de doctrine, qu'il ne s’est point enfermé dans une méthode ni dans une formule. La nature seule de son talent lui avait fait découvrir l’instrument dont il s’est servi. Personne n’a encore déployé une telle souplesse. Il y avait de la femme en lui, une façon câline et insinuante de procéder, des mouvements fins et jolis, qui se terminaient le plus souvent par de douloureuses égratignures. Même ses défauts venaient de cette souplesse et de cette marche oblique; il se perdait dans l’incompréhensible pour être trop souple; il finissait par s’empêtrer dans des phrases trop chargées d’incidentes, lorsqu'il voulait ne laisser passer qu’un bout de sa véritable pensée. D’autres ont eu son érudition, sa connaissance étendue de notre littérature, d’autres ont pu pénétrer plus avant dans les livres, mais personne assurément n’a pénétré aussi. profondément dans le cœur et dans l’âme de certains écrivains.
Certes, je ne crois pas que Sainte-Beuves s’il avait vécu, aurait consenti à patronner le mouvement naturaliste; car il avait horreur de la réalité crue. Il se montra toujours très inquiet en face des ouvrages de M. Gustave
Flaubert ét de MM. Edmond et Jules de Goncourt. Il ne
serait certainement pas allé plus loin. La descendance de Balzac et de Stendhal l’épouvantait.
Les jeunes romanciers avaient mis leur espoir en M. Taine. Il leur apparaissait comme l’écrivain qui allait prendre la parole, au nom de la vérité et de la liberté dans les lettres. En ce temps-là, M. Taine semblait devoir bouleverser la philosophie. IL apportait une méthode, il condensait en quelques formules toutes les trouvailles faites dans la critique par Sainte-Beuve. Sa sécheresse, son analyse réduite à une sorte d’opération mécanique, séduisaient les esprits jeunes, en étendant aux choses de l’esprit les procédés employés jusque-là dans les sciences naturelles. C'était une critique naturaliste qui marchait de pair avec le roman naturaliste. On pouvait croire que le porte drapeau de la nouvelle génération littéraire était né, d’autant plus que M. Taine avait fait une étude superbe sur Balzac, qu’il égalait à Shakespeare.
Aujourd’hui, les jeunes romanciers doivent reconnaître qu'ils se sont trompés. Jamais M. Taine ne sera le juge qu’ils attendent. Il y a des raisons multiples, dont je vais indiquer les deux principales. M. Taine est avant tout un lettré. L’œil chez lui se ferme, l'intelligence seule fonctionne. Son véritable milieu est une bibliothèque. Il y fait merveille, fouillant des montagnes de livres, prenant une quantité effroyable de notes, tirant toutes ses œuvres des œuvres d’autrui. C’est un compilateur qui a le génie de la classification. Mais, dans la rue, je ne sais trop s’il voit les fiacres; la vie lui échappe, la réalité ne le touche point. De là, inconsciemment peut-être, un dédain de ce qui est vivant. Il s’est retiré de la bagarre contemporaine, pour se cloîtrer dans des études considérables d’historien et de philosophe. Il remue avec amour la poussière des vieux documents. Pour voir à cette heure un écrivain, qui vit et qui produit à ses côtés, il lui faudrait faire un effort considérable. J’ai lu de lui quelques lignes sur des romanciers de nos jours, où il a montré, selon moi, la plus grande ignorance du mouvement qui s’accomplit. En un mot, il ne respire plus le même air que nous. Mais il est une autre raison tout aussi grave. Même si M. Taine vivait de notre vie, je crois qu'il n’accepterait jamais le rôle compromettant de tenir un
drapeau. Il n’est point dans son tempérament de se compromettre, il refusera toujours de se prononcer nettement en faveur de quelque chose ou de quelqu'un. Lui qui partait en révolutionnaire, se trouve être l’esprit le mieux équilibré qui existe. Le professeur repousse.
L’école naturaliste ne compte donc plus sur M. Taine; et, M. Taine mis à l'écart, il n’existe pas un seul critique de valeur. Je répéterai la phrase par laquelle j’ai débuté : nous n’avons pas de critique en France, à cette heure. C’est justement cette disette que je veux étudier.