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Les études que je réunis aujourd’hui ont toutes paru dans Le Messager de l’Europe, une revue de Saint-Pétersbourg, à laquelle j’envoyais une correspondance mensuelle.
Plusieurs sont insuffisantes, entre autres l’étude sur Musset. Si je les publie en volume, c’est uniquement pour ne rien supprimer de la campagne littéraire que j'ai faite en Russie. D'ailleurs elles se tiennent, et même dans les plus lâchées au point de vue des documents et du style, j'ai trouvé, en les relisant, des pages dont je désire affirmer les idées.
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Chateaubriand
Dans le court répit que lui laisse le demi-sommeil des passions politiques, une fête littéraire vient, pendant quelques jours, d’occuper toute la France. Saint-Malo, la ville natale de Chateaubriand, a érigé une statue à son glorieux enfant, sur une petite place, en face même de la maison où l'écrivain est né, le 4 septembre 1768. Et cette cérémonie a remis débout dans les mémoires la haute figure de l’auteur du Génie du Christianisme, une figure déjà pâlissante, après vingt-sept ans à peine de postérité. Il a fallu les vacances de l’Assemblée, le silence de la tribune, l’armistice des partis, pour que les fêtes de Saint-Malo eussent ainsi un écho aux quatre coins du pays.
Cette ville a attendu vingt-sept ans pour payer sa dette. Il faut dire que Chateaubriand, à son lit de mort, n’avait demandé à ses compatriotes qu’un tombeau, le tombeau rêvé par son orgueil, une pierre et une croix de granit, au sommet de l’écueil du Grand-Bé, en face
de l’Océan. Il dort là, dans cet ennui solitaire qu’il a traîné toute sa vie, comme une draperie faite à sa taille. Il a poussé la vanité jusqu’à défendre qu’on gravât un nom sur la pierre. Il est l’écueil lui-même, le colossal rocher qui défie les tempêtes, qui reste éternellement noir et vainqueur dans les orages. Cela est d’un effet superbe, calculé par un esprit qui avait le sens du grand; c'est pourquoi j'imagine que Chateaubriand aurait refusé la statue, s’il avait pu être consulté. Certes, Saint-Malo a été conduit par un sentiment pieux et touchant. Mais comme son pauvre petit bronze est écrasé par la masse énorme du Grand-Bé, et que l’invention de cette statue est mesquine, à côté de cette attitude héroïque du mort qui a rêvé l’immortalité face à face avec l’infini! Chateaubriand a été un metteur en scène merveilleux. Peut-être aurait-on dû ne pas toucher à l’apothéose qu’il avait réglée lui-même, avant de mourir.
Le pis est que Saint-Malo n’avait pas de place pour une telle statue. Il faut connaître cette ville rude, qui semble taillée dans le roc, entre deux falaises. Elle est logée là, comme au fond d’une crevasse, très à l’étroit, accrochée au-dessus de l’Océan, qui la bat de son flux éternel, sans l’entamer. Toute petite, serrée au milieu de ses fortes murailles, percée de ruelles qui viennent se heurter à l’enceinte, elle a une triple ceinture de rochers, sans un bout de promenade, sans un champ voisin, grise et fermée, ainsi qu’une citadelle. C’est une cité de courage et de guerre, qui, en fait de bronze, n’a de place que pour des canons. Aussi Saint-Malo s'est-il trouvé très embarrassé, lorsqu'il s’est agi de choisir un emplacement pour la statue de Chateaubriand. On a dû la mettre au milieu d’un seul carrefour de la ville; et ce qui a achevé de déterminer la municipalité, c’est que la maison où est né l’écrivain, aujourd’hui transformée en hôtel, $’y trouve située. Sept platanes maigres y étouffent la statue; les maisons voisines l’écrasent, à ce point qu’elle parait être au fond d’un puits. En outre, on a eu la fâcheuse idée de la flanquer, à gauche et à droite de deux bassins, de ces bassins ridicules que les petits boutiquiers retirés font creuser dans leurs villas de Vincennes ou d’Asnières. Ainsi accompagné, Chateau-
briand a l’air d’un sujet de pendule, entre deux flambeaux de verre filé. Et quel pauvre Chateaubriand! M. Aimé Millet, l’auteur du bronze, a dû naturellement se conformer aux proportions du cadre. Il a donc exécuté un Chateaubriand tout petit, une très médiocre figure qui prête à sourire. L'écrivain est assis sur un quartier de roche; d’un coude, il s’appuie sur un exemplaire du Génie du Christianisme, le front dans la main; tandis que l’autre main tient un burin, comme prête à écrire. La face se tourne légèrement vers le ciel. C’est Chateaubriand rêvant et attendant l’inspiration. J’avoue que, pour ma part, je trouve cette composition tout à fait fâcheuse. Je ne puis m’imaginer Chateaubriand autrement que debout; il devait écrire debout, ce noble artisan du style, dont les phrases s’envolaient avec un bruit d’ailes si large. Puis, quelle invention bourgeoise, quelle pose troubadour, cet écrivain sur son rocher, la plume aux doigts et les yeux sur les nuages! Cela fait bien dans les romances; mais, dans la réalité on s’installe d’une autre façon pour écrire. J’ai parlé de sujet de pendule; je crois, en effet, que des réductions du bronze de M. Millet auraient un vif succès, sur les cheminées de certaines vieilles dames sensibles. Ah! que le grand prosateur est autrement superbe, à la pointe du Grand-Bé, dans l’air libre, dominant l’horizon, gardant les lignes rigides de l’ogueil et de la mort!
Les honneurs officiels sont fatalement d’une pompe mesquine, surtout lorsqu'il s’agit de rendre hommage à un prince des lettres. La ville de Saint-Malo a certainement dépensé beaucoup d’argent et s’est donné un mal infini, pour aboutir à imaginer des fêtes qui n’ont différé que par le cadre de nos fêtes de banlieue. Il aurait fallu tout au moins, au pied de la statue de Chateaubriand, une de nos gloires, un pair de l’écrivain, qui le saluât au nom des lettres françaises. Et Victor Hugo seul, à mon sens, avait aujourd’hui la hauteur nécessaire pour lui parler face à face. Mais la municipalité de Saint-Malo n’a pas songé un instant à inviter l’illustre poëte, qui a le tort d’être républicain, et qui aurait pu prononcer des paroles dangereuses. Elle s’est bornée à lancer des invitations que j’appelerai officielles; et c’est ainsi
que trois académiciens, MM. Camile Doucet, Caro et de Noailles, et qu’un romancier, M. Paul Féval, se sont trouvés chargés de représenter la littérature française à Saint-Malo. MM. Camille Doucet et Caro font partie actuellement du bureau de l’Académie; M. de Noailles est l’académicien qui a hérité du fauteuil de Chateaubriand; quant à M. Paul Féval, il est Breton comme l’auteur de René, et il préside en ce moment la Société des gens de lettres : tels sont les seuls titres qui ont fait choisir ces messieurs plutôt que d’autres. On ne les a pas choisis, d’ailleurs, on les a subis; ce qu’il faut dire, c’est que la littérature n’est pour rien dans l’affaire. M. Camille Doucet possède la réputation d’un très aimable homme, et il a pour tout bagage des comédies de poëte amateur, qui ont eu des succès d’estime. M. Caro est un philosophe bien pensant et de bonne compagnie, la petite monnaie de Cousin, un écrivain fade et sucré, dont la tenue correcte a fait le triomphe. M. de Noailles est un duc et rien de plus. Enfin, M. Paul Féval, le seul véritable littérateur des quatre, a écrit pendant trente ans des romans-feuilletons au jour le jour, sans aucune qualité de style sérieuse. Je serais désespéré qu’on pût croire à l'étranger que ces messieurs sont le bataillon sacré de nos gloires contemporaines. Nous avons, je l’affirme, des géants à côté de ces nains. Il faut savoir qu’en France les grands hommes restent suspects. Jamais, pour une solennité publique, à laquelle les autorités doivent assister en uniforme, on ne donnera la parole à quelque grand talent qui illustre le pays. Les mannequins officiels suffisent, et ils font naturellement partie des accessoires de la fête, avec leurs titres et leurs costumes.
Les fêtes de Saint-Malo ont donc présenté un caractère de pauvreté dont la grande ombre de Chateaubriand a dû souffir. Le programme cependant était fort compliqué A midi, tous les invités, en tenue officielle ou en habit noir, sont partis en cortège de l’hôtel de ville, pour se rendre à la cathédrale, où une messe commémorative a été célébrée. De là, le cortège s’est dirigé vers la place Chateaubriand, qu’une foule compacte emplissait. Les tambours battaient aux champs, les canons du port
tonnaient; et, brusquement, le voile qui cachait la statue est tombé, aux applaudissements du public. C’est l’éternel cérémonial de ces sortes de solennités. Puis, les discours se sont succédé. Toutes sortes d’orateurs ont parlé : des fonctionnaires, des délégués, de simples invités, sans oublier les trois académiciens et le président de la Société des gens de lettres. Pauvres discours, phrases toutes faites, une pluie de mots qui s’assourdissait dans le clair soleil, avec un bruit monotone. Rien n’est à relever, on a répété sur Chateaubriand, en mauvais style, les banalités qui courent les rues, sans ajouter un aperçu nouveau, sans trouver un cri véritablement ému. Les discours, comme les orateurs, sont restés officiels; je ne sais pas de critique plus cruelle à en faire. M. Paul Féval seul s’est appliqué; il a lu un morceau très travaillé, qui ressemblait au début d’un roman à sensation. Et ce n’était point fini, la statue a encore eu à subir la déclamation d’une ode couronnée, à la suite d’un concours que la ville de Saint-Malo avait ouvert le printemps dernier. Enfin, la foule s’est écoulée, pendant que les invités regagnaient l’hôtel de ville, où un banquet était servi. Là, les discours ont recommencé, au dessert. Le grand succès a été pour des pièces montées, des gâteaux et des sucreries qui ornaient la table; l’une représentait le château de Combourg, où Chateaubriand a passé son enfance; l’autre, plus étonnante encore, était la reproduction exacte de l’îlot du Grand-Bé, au sommet duquel se trouve le tombeau de l’écrivain. Quelle triomphante imagination!le Grand-Bé en nougat et le tombeau de Chateaubriand en sucre! Cela est le comble de la douceur et de la flatterie. Mais quelle chute! le sauvage et mélancolique René tombé aux mains de confiseurs enthousiastes!
On avait, en outre, pour le plaisir du peuple, organisé une fête foraine. Plus de vingt mille curieux étaient accourus des cinq départements de la Bretagne, et beaucoup d’entre eux, paysans et ouvriers, portaient le costume national, ce qui bariolaït la foule d’une façon fort pittoresque. Tout ce monde a passé l’après-midi à voir gonfler deux ballons qui se sont enlevés vers le soir. Il y avait aussi des mâts de cocagne et des jeux
de toutes sortes, qui ont eu un grand succès. N’importe, Chateaubriand, je le jurerais, ne s’est jamais douté qu’il sera fêté un jour avec des ballons, des mâts de cocagne et des billards en plein vent. Enfin, le soir, on a tiré le feu d’artifice traditionnel. Ici, j'avoue que le spectacle a été superbe. Un aviso de l’Etat, Le Faon, était illuminé et faisait feu sans relâche de tous ses canons; tandis qu’une vingtaine de grandes barques de pêche, toutes allumées de lanternes vénitiennes, éclairaient le port de leurs flammes dansantes. Sur les hauteurs, aux environs de la ville, des lumières électriques blanchissaient l’horizon. La nuit était d’une pureté et d’une douceur admirables, la mer montait lentement, avec ces nonchalances qu’elle montre pendant les soirées tièdes. Et, durant trois heures, au milieu de ce décor splendide, les artificiers, établis au bout de la jetée, n’ont cessé de lancer des fusées, des panaches d'étoiles qui semblaient se détacher de la voûte bleue et tomber dans l’Océan, pareils à des poignées d’astres. À minuit seulement, le bouquet a été tiré, un bouquet monstre, une éruption formidable, dont les mille lances de feu, jaillissant tout d’un coup du milieu des vagues, ont épanoui leur éventail embrasé dans la rondeur immense de l’horizon. Le Grand-Bé, noir au fond de cet incendie, est apparu, comme sous une lumière intense d’apothéose. A trois reprises, de nouvelles. nappes de fusées, d’un vol plus puissant, ont grandi les unes derrière les autres, ainsi que des murs de flammes. qui montaient toujours, se haussant, s’étalant, image de l’orgueil du poëte, dont l’effort a empli un instant tout le ciel, pour s’éteindre presque aussitôt dans la nuit. Puis, la journée a été terminée par une retraite aux flambeaux. Autour des remparts de granit illuminés.. des lueurs rouges de torche ont passé, pendant que les tambours battaient, accompagnés des dernières clameurs. de la foule.
J'imagine que, vers deux heures du matin, lorsque le dernier lampion a été éteint par la brise de mer, le Grand-Bé s’est trouvé heureux de la nuit noire qui retombait sur lui. Il allait donc pouvoir reprendre son éternel recueillement, sa tranquillité farouche que les.
oiseaux du large bercent seuls de leurs cris rudes. Plus de discours officiels, plus de petits hommes s’embarrassant dans de grandes phrases, plus de mâts de cocagne surtout, et même plus de fusées se grandissant jusqu’aux étoiles. Rien que l’ombre au loin, trouée par les feux solitaires des phares; rien que la paix de toutes les nuits, le même rêve qui se prolongera dans les siècles. Oui, cela a dû être bon pour l’écueil et pour le grand mort, qui, dédaigneux de l’hommage des hommes, n’a voulu que l’éternelle acclamation de l’Océan à ses pieds.
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Chateaubriand a vécu une des vies les plus remplies de ce siècle. Il faut, pour le bien juger, résumer rapidement les épisodes multiples de son existence. A le voir agir, on pénètre mieux les ressorts de sa volonté et de son intelligence.
Il fut le dernier né de dix enfants. Son père avait épousé, en 1753, une demoiselle de Bedée, avec laquelle il était venu s'établir à Saint-Malo. Il semble que la fortune du ménage devait être médiocre. Chateaubriand fut élevé jusqu’à l’âge de trois ans au village de Plancoel. Quand il revint à Saint-Malo, on l’abandonna à peu près à lui-même, et il poussa naturellement sur la plage, entre le château et le Fort-Royal, le long de cette bande de sable où tous les enfants de la ville usent leurs culottes. Son sort était fixé, son père le destinait à la marine royale. Comme il le dit lui-même dans les Mémoires d’outre-tombe, auxquels j’emprunte ces détails, quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes pour un garçonnet destiné d’avance à la rude vie de marin. [Il passa donc son enfance à Saint-Malo et au château de Combourg, où il se prit d’une grande tendresse pour sa sœur Lucile; ses meilleurs souvenirs dataient de ce domaine noir et triste, que les touristes vont encore visiter aujourd’hui. Plus tard, on le mit au collège
de Dol. Très indolent, jugé d'intelligence médiocre par sa famille, il sentit là s’éveiller en lui une grande aptitude au travail et une mémoire extraordinaire. Son génie passionné, son amour de la beauté et son sentiment catholique du devoir, lui furent brusquement révélés par la lecture d’un Horace non châtié et d’un exemplaire de l’Histoire des confessions mal faites, qui étaient tombés entre ses mains. Mais il ne commença à écrire que plus tard, après avoir passé deux années au collège de Rennes et être allé vainement à Brest attendre son brevet d’aspirant. Revenu à Combourg par un coup de tête, il reprit sa vie de rêveries et de promenades, son précoce ennui, ce qu’il appelle lui-même ‘‘ ses désespoirs inexplicables ?”. Il avait retrouvé sa sœur Lucile, fantasque et rêveuse comme lui; ils s’adoraient tous les deux, s’en allaient en pleine nature; et ce fut dans une de ces courses que la jeune fille, l’entendant parler avec ravissement des charmes de la solitude, lui dit : ‘ Tu devrais peindre cela ”’. Je cite ici Chateaubriand luimême : ‘* Ce mot me révéla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme si c’eût été ma langue maternelle. J’ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose. M. de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments ?”.
Cependant, (Chateaubriand avait déclaré que sa volonté était d’embrasser l’état ecclésiastique. Il dut renoncer à ce projet, en découvrant en lui un besoin passionné de la femme, une chair ardente, un cœur qui se donnait à toutes les maîtresses qu’il rencontrait. On le voit alors se jeter dans les imaginations les plus étranges. Il veut un jour s’en aller au Canada pour défricher des terres; un autre jour, il parle de passer aux Indes, afin de prendre du service dans les armées des princes de ce pays. On l’envoya même à Saint-Malo, où l’on préparait un armement pour Pondichéry. Mais son père lui ayant obtenu un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre, il partit enfin pour Paris. Dès lors, commença son existence militante. Il fut présenté au roi, monta dans les carrosses de la cour, connut chez une de ses sœurs les beaux esprits du temps, Parny, Ginguené, Lebrun, La Harpe. Puis, après avoir assisté
à la prise de la Bastille, mordu de nouveau par cette humeur aventureuse qui lui avait déjà fait rêver de lointains voyages, il partit pour l’Amérique, tout plein de l’ambition de trouver le fameux passage du nordouest, tant cherché par les navigateurs de l’époque. Il ne trouva pas ce passage, mais il emporta de la nature vierge une émotion profonde de peintre, un sentiment des horizons larges. La nouvelle de l’arrestation de Louis XVI, qu’il apprit dans un journal anglais, traînant sur la table d’une ferme, le fît brusquement revenir en France, d’où il émigra presque aussitôt, pour rejoindre à Coblentz l’armée des princes. Cependant, il jugeait que ‘‘ l’émigration était une sottise et une folie ?? ; il était déjà le légitimiste libéral, dont plus tard on jugea l’attitude si sévèrement. Il n’en fut pas moins blessé, et très grièvement, à la dernière affaire qui eut lieu devant Thionville; un éclat d’obus lui avait labouré la cuisse droite. Alors commence pour lui une période de misère, et de misère effroyable. Il gagne Bruxelles, miné par la fièvre, traînant sa jambe, agonisant dans les fossés; de là, il se rend à Ostende, où il manque mourir; enfin, il réussit à se faire débarquer à Jersey, dans un tel état de santé, qu’il y resta quatre mois sur un lit, sans pouvoir bouger. Lorsqu'il fut guéri, il passa en Angleterre, où il écrivit son premier livre, l’Essai historique sur les révolutions, dans lequel il afficha des doctrines d’un libéralisme très avancé pour l’époque. On peut arrêter là la période aventureuse de la vie de Chateaubriand. Il allait entrer dans la vie publique par la grande porte du succès, et prendre une attitude hautaine de catholique et de royaliste qu’il ne devait plus quitter.
J’ai omis de dire qu’il s'était marié à son retour en France, en pleine émotion révolutionnaire, dans les derniers jours de mars 1792. J'ai passé également sous silence toutes sortes d’aventures amoureuses. Les femmes devaient tenir dans sa vie une place considérable. Il fut médiocrement fidèle à la sienne, qui ne s’en plaignit jamais, et dont l’influence demeura toujours nulle sur lui. Sa mère, au contraire, exerça de son lit de mort une action toute puissante, qui le ramena au royalisme et au catholicisme, dont il s’éloignait. Il connut les vœux
qu’elle avait faits en mourant, il voulut lui obéir. Voici ce qu'il écrit lui-même : ‘ Ma conviction est sortie de mon cœur; j’ai pleuré et j’ai cru ?”. De là est né Le Génie du Christianisme, ce poëme des pompes et des douceurs de la religion chrétienne, cet appel à la foi par la poésie. Le succès fut immense. Le livre arrivait à son heure, comme une réaction fatale, qui répondait à un besoin public. Chateaubriand put rentrer en France, où Bonaparte, alors premier consul, le reçut fort bien et l’envoya bientôt à Rome comme premier secrétaire d’ambassade. Maïs sa carrière diplomatique ne fut pas de longue durée. Il allait partir pour le Valais en qualité de ministre, lorsque la nouvelle de l’exécution du duc d’Enghien lui fit envoyer sa démission. Cet acte de dignité et de fidélité à ses rois légitimes produisit un scandale énorme. Dès lors, il eut, en face de Napoléon triomphant, une attitude de protestation superbe; il fut la plus haute des têtes qui osèrent rester levées devant le conquérant. Pendant toute la durée de l’Empire, il demeura à l’écart, travaillant, publiant coup sur coup les livres qui ont fait sa gloire. Il venait de détacher du Génie du Christianisme l'épisode d’Atala, que le public avait accueilli avec enthousiasme. Déjà il méditait Les Martyrs, et ce fut pour prendre des notes sur les lieux mêmes, qu'il accomplit alors le pèlerinage de Jérusalem, ce voyage d’artiste plus encore que de dévot, dont il a fait un récit si coloré dans son Itinéraire. À son retour en France, il alla se retirer dans la Vallée aux Loups, près d’Aulnay. Il habitait là une petite maison de campagne, un ermitage heureux, où il acheva Les Martyrs et commença les Mémoires d’outre-tombe. Sa lutte continuait avec Napoléon. Un de ses articles amena la suppression du Mercure, qu'il avait acheté. D’autre part, à l’Académie, où il venait d’obtenir le fauteuil de Marie-Joseph Chénier, il se permit, dans son discours de réception, des allusions si claires contre le tyran, qu'il fut appelé au cabinet du préfet de police et forcé de s’exiler à Dieppe. Il faut avouer pourtant que les persécutions qu'il eut à endurer, ne présentèrent rien de trop cruel. Elles lui rendirent le service de le désigner pour le grand rôle qu’il espéra un moment jouer sous la Restauration.
- Nous touchons ici à la période laf plus caractéristique de la vie de Chateaubriand. Quand les Bourbons revinrent, il put croire qu'il allait être l’homme indispensable. Sa fortune politique semblait assurée, une fortune politique préparée de longue main, et sans précédent. Son début eut un retentissement immense. Il lança son fameux pamphlet : De Buonaparte et des Bourbons, pour triompher de l’hésitation des rois alliés. Louis XVIII déclara à l’auteur que sa brochure lui valait mieux qu’une armée de cent mille hommes. Mais sa faveur dura peu, il ne tarda pas à devenir suspect. Sa seconde brochure : Réflexions politiques, divulga ses doctrines constitutionnelles, cet amour de la liberté qu’il avait puisé en Amérique et en Angleterre. Dès lors, on le subit, jusqu’au jour où l’on put se débarrasser de lui, avec une brutalité révoltante. La seconde Restauration le nomma pair de France : mais elle fit saisir par la police son ouvrage : De la monarchie selon la Charte, et une erdonnance du roi le raya du nombre des ministres d’Etat. Lui, le héros chrétien et royaliste, il dut vendre ses livres et sa propriété de la Vallée-aux-Loups. Plus tard, à la chute du ministère Decazes, il rentra au pouvoir, fut d’abord ambassadeur à Berlin, puis à Londres, assista au congrès de Vérone, et revint enfin à Paris comme ministre des affaires étrangères. Là, une nouvelle disgrâce l’attendait. Il arrivait un jour aux Tuileries, lorqu’on lui remit un billet de M. de Villèle, président du conseil, son adversaire acharné, dans lequel sa démission lui était signifiée presque grossièrement, au nom du roi. Pour la seconde foi, Chateaubriand passa à l’opposition libérale. Il continua, dans Le Journal des Débats, sa campagne en faveur de la liberté, même après l’avènement de Charles X, jusqu’au jour où M. de Villèle tomba pour céder la place à M. de Martignac. On le retrouve alors ambassadeur à Rome. Mais 1830 approchait, sa carrière politique était finie. Elle avait été comme barrée par des obstacles imprévus. Aucun grand acte ne la signale; à distance, elle apparaît mesquine et étroite, indigne de lui. Je tâcherai d’expliquer les causes de ce grand avortement.
Après 1830, Chateaubriand rentra dans la vie privée.
La fatalité de sa situation le condamnait à ne pas servir le gouvernement auquel il avait travaillé. Il alla en Suisse, revint à Paris, fut inquiété un instant, lors du soulèvement de la Vendée. Il garda une fidélité inébranlable à la royauté déchue. Jamais il ne parut plus noble. À plusieurs reprises, il se rendit en pèlerinage auprès du comte de Chambord. Il vieillissait dans l’amitié tendre de Mne Récamier. Enfin, la mort le frappa, en pleine tourmente révolutionnaire, le 4 juillet 1848, à l’âge de quatre-vingts ans. La publication des Mémoires d’outretombe avait été comme un coup de foudre. Sur le tombeau de ce croyant, se dressa une figure de sceptique désenchanté. Le défenseur héroïque de la royauté légitime ne fut plus qu’un paladin chevaleresque; qui se battait pour tenir la foi jurée, sans parvenir à se persuader que la cause soutenue par lui était la meilleure des causes.
Telle est, brièvement, et pour les besoins de mon étude, la biographie de Chateaubriand. Comme je l’ai dit, aucune vie n’a été plus remplie. Il a été un roi littéraire et il s’est trouvé mêlé aux affaires de son pays pendant un demi-siècle. Comment donc se fait-il que cette haute figure nous apparaisse aujourd’hui rapetissée et effacée ? Il n’est pas un ancêtre dont Île nom sonne encore aussi largement et dont la nouvelle génération se préoccupe aussi peu. On le nomme parfois, mais on ne le lit plus. Ses œuvres, magnifiquement reliées, ne servent guère qu’à l’ornement des bibliothèques. La poussière s’amasse sur ses actes et sur ses paroles. Les lettrés seuls, Les gens du métier, ont encore la curiosité de chercher dans ses meilleures pages les sources de la littérature contemporaine; quant à la foule des lecteurs, il y a longtemps qu’elle est ailleurs. Tout ce que les hommes de trente ans ont lu de Chateaubriand, ils l’ont lu au collège, les jours de pluie, lorsqu’on ne pouvait aller en promenade, et qu’on permettait aux élèves la lecture de quelques bons livres, empruntés à la bibliothèque du proviseur. D'où vient, je le demande, tant d’indifférence après tant d’enthousiasme? C’est ce que vais essayer de dire. Il y a là une page intéressante de notre politique et de notre littérature. Le passé explique le présent.
On me dit que les fêtes de Saint-Malo ont été’ organisées par les royalistes, qui ont rêvé d’en faire une manifestation politique et religieuse. Ils auraient simplement pris Chateaubriand comme un argument vainqueur contre la République et la libre-pensée. L’argument peut être bon pour la foule; mais il semblera médiocre à tous ceux qui connaissent l’illustre écrivain. Et les royalistes ont senti tellement le côté faible de leur manifestation, qu’ils ont passé sous silence les Mémoires d’outretombe; on chercherait en vain le titre de cet ouvrage, dans les discours officiels et sur le socle de la statue. La vérité est que Chateaubriand a été le fossoyeur de la royauté et le dernier troubadour du catholicisme.
Selon moi, et malgré la clameur que cette opinion peut soulever, la vie de cet homme a été une vie manquée. Il est né trop tôt ou trop tard. Il est venu quand une société s’écroulait et quand la société future s’ébauchait à peine. Encore eût-il pu développer ses rares qualités, s’il avait grandi parmi les rudes lutteurs qui travaillaient à l’avenir. Mais la fatalité de sa naissance le plaçait dans le camp du passé, le clouait à une fidélité glorieuse et stérile. Et le pis est que l'esprit du siècle l’avait touché, qu’il ouvrait les yeux malgré lui, que son intelligence ne pouvait se refuser à la grande lueur montant de l’horizon. De là, les tiraillements et les inconséquences de sa vie; il semble que ses ailes sont coupées, qu’il lui soit défendu de voler à la lumière. La liberté l’attirait, mais il était rivé à son poste de défenseur du pouvoir absolu. Si on l’envisage au point de vue de la dualité qui était en lui, on voit un aveu dans chacun de ses actes. Il débute, dans l’Essai sur les révolutions, par un cri de liberté, et il termine par ces Mémoires d’outre-tombe, qui sont un testament de doute universel; tout ce qu’il a publié entre ces deux ouvrages, Le Génie du Christianisme, L'’Iltinéraire, Les Martyrs, se trouve ébranlé, démenti, supprimé. Dans sa carrière d'homme politique,
c’est pis encore; ce légitimisme est le plus ardent des libéraux, et ce libéral doit refuser la liberté, dès qu’il l’a conquise. Frappé trois fois pour les Bourbons, ayant souffert pour eux les persécutions et l’exil, il ne peut les servir quelques mois sans leur devenir suspect, et il est traité par eux plus cruellement que par Bonaparte. Ce n’est que plus tard, lorsqu'il est rentré dans la vie privée, qu'il lui est permis de s’immobiliser et de prendre cette raideur chevaleresque, cette hauteur de dévoñment qu'il garda jusqu’à la mort, sans cesser de porter sa blessure au flanc. On comprend dès lors combien son libre esprit resta garotté par les chaînes qu'il traînait avec orgueil. Il s’agita misérablement dans l’étroite prison où il s’était enfermé lui-même. L’avortement fut complet, irrémédiable. Sans foi dans l'avenir, rejeté continuellement de ses instincts libéraux à son rôle de sujet fidèle, il ne put enfanter que de petits faits, il se noya au fond des tracasseries et des querelles au jour le jour. Il se montra, pour tout dire, homme politique médiocre.
Et que les royalistes d’aujourd’hui n’essayent pas de faire mentir l’histoire. Chateaubriand ne leur appartient pas tout entier. L’homme qui a écrit les lignes qu’on va lire, pouvait combattre encore pour la royauté, mais ne croyait plus à sa victoire.
‘* L'Europe court à la démocratie. La France est-elle autre chose qu’une République entravée d’un roi? Les peuples grandis sont hors de page; les princes en ont eu la garde-noble; aujourd’hui les nations arrivées à leur majorité prétendent n’avoir plus besoin de tuteurs. Depuis David jusqu’à notre temps, les rois ont été appelés; les nations semblent l’être à leur tour.
‘* Les symptômes de la transformation socialeabondent. En vain on s'efforce de reconstituer un parti pour le gouvernement absolu d’un seul : les principes élémentaires de ce gouvernement ne se retrouvent point. Les hommes sont aussi changés que les principes.
‘ Mais, après tout, il faudra s’en aller. Qu'est-ce que trois, quatre, vingt années dans la vie d’un peuple? L'ancienne société périt avec la politique dont elle est sortie. À Rome, le règne de l’homme fut substitué
‘celui de la loi par César. On passa de la république l’empire. La révolution se résume aujourd’hui en sens ontraire : la loi détrône l’homme; on passe de la royauté la république. L’ère des peuples est venue ?””.
Ces citations. tirées des Mémoires d’outre-tombe, sont formelles. D'ailleurs, lorsque ces Mémoires parurent, il y eut un long cri de colère. Tout le parti royaliste cria à la trahison. Je lis ce jugement sévère dans un article de M. de Broglie : ‘* C’est Chateaubriand lui-même qui a trouvé bon de nous faire connaître quels orages de vanité mesquine avaient troublé, dans ses profondeurs, l’âme mélancolique de René; c’est lui qui s’est chargé de proclamer qu'il avait été émigré sans conviction, c’est-à-dire qu’il avait porté les armes contre son pays sans avoir l’excuse d’une foi chevaleresque dans la royauté ’”. Et M. de Broglie y mettait encore quelque ménagement; d’autres se montrèrent tout à fait cruels. Dès lors, la mémoire de Chateaubriand fut reniée par tous les partis. Les républicains ne pouvaient le compter pour un des leurs; les royalistes avaient rompu bruyamment avec lui, et il fallait notre époque troublée pour qu’ils songeassent à le réclamer et à le prendre en guise de drapeau. Il resta seul, dans la franchise de son scepticisme, inutile à tous, abandonné comme une figure complexe et dangereuse, dont un parti n’avait rien de bon à tirer. Il y a déjà là une première explication du silence qui s’est fait brusquement autour de lui. On l’a relégué au grenier ainsi qu’une arme à double tranchant, dont personne n’osait se servir, dans la grande bataille contemporaine.
Mais, en dehors de cette cause d’oubli toute pratique, il en existe une plus profonde, due à la personnalité même de Chateaubriand, telle que j’ai tâché de la peindre avec exactitude. Les hommes de transition sont fatalement frappés d’avortement : s’ils réussissent à emplir de bruit leur époque, ils se trouvent emportés tout entiers avec leur génération, et rien ne reste du vain piétinement de leur vie. Chateaubriand ne démolissant rien, ne bâtissant rien, se résignant à un rôle de borne, peut nous sembler d’une belle attitude, au seuil de ce siècle; mais il ne dit absolument rien à nos esprits, enfiévrés par la
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bataille politique qui se livre en France, depuis plus de quatre-vingts ans. Pour qu’un homme politique vive dans les mémoires, il faut que ses actes aient répondu à la passion d’un siècle. Lui, nous apparait trop loin de nous; il nous reste étranger, il n’a rien laissé qui nous le fasse sentir toujours ardent et vivant à nos côtés. En un mot, il n’avait pas l’âme moderne. Comme je l’ai dit, il s’est trompé d’époque, le jour de sa naissance. Dans l’écroulement de l’ancienne société, il demeure la ruine la plus glorieuse, une de ces ruines toutes jeunes qui sont lamentables. Encore eût-il été grand, s’il se fût montré le soldat du passé, sans compromis, d’aucune sorte, tenant tête au monde nouveau, le niant, ayant la passion de sa foi; mais les fatalités de, sa nature le jetaient à cet équilibre, à ce juste milieu du doute, où les natures les mieux douées se rapetissent. IL s’est agité inutilement et il s’est évanoui, rien de plus. Aujourd’hui, ses actes, ses écrits, sont froids comme des cadavres.
Il est bon d’ajouter que Chateaubriand n'avait pas le tempérament politique. En France, l’opinion commune est qu’un poëte, un écrivain d'imagination et de style, ne peut gouverner sagement son pays; et, jusqu’à ce jour, les écrivains qui sont montés au pouvoir, si j’en excepte M. Thiers, semblent avoir pris à tâche de justifier cette opinion. Cela tient sans doute au génie français. On reprochait surtout à Chateaubriand sa sauvagerie hautaine et dédaigneuse, la morgue avec laquelle il accueillait les personnes qui l’approchaient. Il était le plus souvent d’une vanité blessante. Cela n’eût rien été encore, s’il n’avait manqué complètement de la grande force des hommes d’Etat, la patience, lai continuité des vues, l’effort toujours dirigé vers le même but. Il se passionnait d’abord, rêvait de faire grand; mais, au premier obstacle, il se décourageait, entrait dans des colères d’enfant, finissait par se réfugier au fond d’une sorte de mélancolie égoïste, dégoûté des hommes, prophétisant les cataclysmes les plus effroyables. René perçait quand même, avec sa désespérance, sous la gravité du diplomate et du ministre. Il traitait une affaire comme il écrivait un livre, soignant la forme, ne songeant
pour le reste qu’à se mettre en avant. Aussi ses fautes furent-elles inombrables. Après avoir montré les inconséquences de la vie politique de Chateaubriand, Sainte- Beuve ajoute avec raison : ‘* Il y a trois grands faits qui demeurent : la plus mauvaise chambre de la Restauration, la Chambre frénétique de 1815, il a tout fait pour la maintenir. Le meilleur ministère, le plus sincèrement libéral de la Restauration, le ministère Dessoles, il a tout fait pour le renverser. Le ministère Villèle enfin, le plus détestable de tous, et le plus funeste, il a attendu pour le trouver tel, qu’il en fût sorti. M. de Chateaubriand n’a commencé à désespérer de la Restauration que quand il a vu qu’il n’en serait pas le premier ministre ‘’. Un pareil jugement, d’une justesse absolue, achève le portrait de l’homme politique, dans Chateaubriand. En résumé, il n’a rendu que de mauvais services à la royauté, et la royauté n’a rien fait pour sa gloire. Les royalistes mentent à l’histoire, quand ils l’acclament.
De même, j’estime qu’on fait preuve de peu de critique et de beaucoup de complaisance, lorsqu'on parle des prétendus services que Chateaubriand a rendus à la religion. Personnellement, il n’avait pas l'esprit religieux; il avait plutôt ce que je nommerai l'esprit poétique. C’est ici que je dois dire un mot de la désespérance de René, de cette mélancolie rêveuse et de cet ennui incurable qu’il a traînés partout, comme la plaie vive d’un mal inconnu. Sans doute il faut faire la part de la pose, de la draperie qu’il lui a plu de se mettre aux épaules. Mais cette désespérance a eu son heure de réalité. Elle a soufflé un moment sur tous les sommets de l’esprit. Byron en a été secoué jusqu'aux os. Gæœthe, plus solide sur ses membres puissants, a écrit Werther, pour en avoir été eflleuré. En France, Musset s’est dit blasé et vidé, vieilli avant l’âge par ce vent du siècle. Et il répétait seulement le grand cri de tristesse que Chateaubriand avait jeté quelques années plus tôt. Ce ne sont plus les tristesses de Rousseau, tempérées de philosophie, l’humeur noire d’un moraliste chagrin. Rousseau a le premier pleuré devant la nature; mais il raisonnait encore, tandis que ses fils n’ont plus trouvé que des larmes. Il semble que la fraternité qui s’élargit jusqu'aux
arbres et aux brins d’herbe, que la contemplation nouvelle des horizons, cet amour attendri de la nature, troublent l’homme dans son cœur, font monter à ses yeux toutes les douleurs vagues de son être. Chateaubriand a réalisé chez nous ce type tourmenté du poëte assis sur un rocher, versant devant un beau soir des pleurs qu’il ne sent pas coulér. En face des bois, des montagnes, des eaux, auquels il s’intéresse pour la première fois, il se trouve pris d’un accablement immense, très doux pourtant, d’un besoin de sommeil, au fond duquel il voudrait s’anéantir. Il n’a rien pour souffrir, et il souffre de tout. Il traîne des aspirations sans but, des dégoûts sans cause, une fatigue abominable de l’existence. Quel nom donner à cet étrange état, à cette maladie noire qui, à la même heure, a fait des victimes dans toutes les nations? Si j’analyse cette désespérance, je dirai qu'elle est une nouvelle forme du doute. Chateaubriand subissait, même à son insu, la poussée révolutionnaire du siècle. Il était pris entre les croyances chancelantes d’une société qui s’effondrait, et les leçons neuves d’analyse exacte qui lui donnait la nature. De ces arbres, de ces vallées, de ces mers, dans le spectacle desquel il s’abîmait, montaient des voix troublantes, les voix de l’avenir qu’il ne pouvait encore entendre et qui le laissaient éperdu. Sa vie contemplative, ses regards ouverts sur le monde nouvellement révélé, le jetaient à un énervement extraordinaire, à un grand chagrin inconscient, fait du regret des jours passés et de la méfiance du lendemain. L’âme était comme sortie de la paix où elle avait dormi pendant des siècles. Si René sanglotait sur son rocher, c'était en somme que René ne croyait plus et qu'il faisait d’inutiles efforts pour croire.
Je ne veux pas fouiller trop avant dans la vie de Chateaubriand. Il n’était pas d'esprit religieux, je le répète. Il céda à toutes les passions, ne sut jamais tuer sa chair. Ses aveux suffisent pourle montrer passionné, toujours en quête de quelque grand amour. Lorsqu’il partit en pèlerinage pour Jérusalem, il confesse n’avoir pas eu un but pieux : il allait à la passion, à la beauté, à la gloire. Ceci est caractéristique .‘* Allais-je, dit-il
‘* dans ses Mémoires, au tombeau du Christ dans les dis- ‘* positions du repentir? Une seule pensée m’absorbait, je comptais avec impatience les moments; du bord de ‘‘ mon navire, les regards attachés sur Vénus, l’étoile ‘* du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J’espérais ‘* en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, ‘* et l’apporter à l’Alhambra. Comme le cœur me battait ‘* en abordant les côtes de l’Espagne! Aurait-on gardé ‘* mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves ??? Tout ceci veut dire qu’une maîtresse l’attendait en Espagne, et qu'il avait constamment brûlé du désir de cette femme, dans son long voyage. Ce chrétien qui emmène son amour, qui le promène dans les lieux saints, est certainement un poëte; mais je soutiens qu'il n’est pas un croyant.
Peu importeraient, d’ailleurs, les sentiments personnels de Chateaubriand, si son œuvre restait haute, ferme et debout, comme une tour, une citadelle armée défendant la religion. Mais Le Génie du Christianisme, pour ne parler que de cet ouvrage, est loin d’être bâti avec cette solidité inexpugnable. On se souvient que l’auteur, brusquement ramené aux souvenirs de son enfance pieuse par la mort de sa mère, et voulant obéir aux derniers vœux de celle-ci, renonça à ses égarements de libre-penseur et se mit à écrire Le Génie du Christianisme. C’est ce qu’il raconte. Je veux croire que l’ouvrage aurait été écrit quand même. Il y a là une légende. Chateaubriand a cédé plus encore au besoin de réaction qui était dans l’air. Après la grande tempête de la révo- Jution, après la destruction des églises, la proscription des prêtres, l’invention ridicule d’une religion nouvelle, il était fatal qu’une voix s’élevât pour célébrer l’excellence du catholicisme. Cette loi des réactions est constante dans l’histoire. Cela est si vrai, le besoin de protester contre les spectacles d’horreur auxquels on venait d’assister, est si bien la seule raison d’être du livre, que Chateaubriand ne songe même pas un instant à discuter le dogme, à réfuter les attaques des philosophes du xvIIIe siècle, à faire une œuvre de critique et de combat. Il se contente de peindre, il oppose aux spec-
tacles sanglants des spectacles de ravissement et de lumière. Dans le christianisme, il ne voit que la matière d’un poëme, une suite d’épisodes touchants ou superbes. Ce qui l’émeut et Le fait fondre en larmes, c’est la pompe de la religion, ce sont les cathédrales mettant la croix de leurs flèches sur le ciel bleu, emplissant leurs voûtes des parfums de l’encens et du resplendissement des cierges, toutes bourdonnantes de foules agenouillées sous la bénédiction des prélats, vêtus de pourpre et d’or. Ou bien, comme dans Atala, il mêle une tendresse humaine à la religion, dont il fait la consolation des amants malheureux, au milieu de la virginité des forêts. Ou encore il tire du drame de la Passion tout l’attendrissement tragique qu'il contient, il y intéresse les âmes sensibles, ainsi qu’à une histoire douloureuse dont il poétise les côtés trop cruels. Et l’œuvre entière reste ainsi l’effusion d’une âme émue, la paraphrase rythmée des beautés du culte, une sorte de cantique d’amour. La religion est belle, j’entends belle plastiquement et moralement, et c’est tout. Le poëte est toujours là avec sa lyre; le penseur, le lutteur ne se montre pas une fois. Une œuvre telle que Le Génie du Christianisme devrait être en vers. Sans doute, le succès fut grand, à l’époque de la publication, car le livre répondait à un besoin, satisfaisait le désir qu’on avait d’échapper aux réalités poignantes et de s’endormir dans le bercement d’une poésie pieuse. Après tant de sang, un flot de lait paraissait d’une douceur incomparable. L’œuvre arrivait à son heure, de là son retentissement. Mais, l’heure passée, elle était condamnée à l’oubli. Elle n’avait en elle aucune des vigueurs nécessaires pour servir la religion, au delà du charme immédiat qu'elle apportait. Si elle a pu consoler une génération, être un instant une musique sacrée, agréable aux oreilles toutes pleines encore des féroces refrains des sans-culottes, elle reste inutile aujourd’hui, sans force contre les attaques de la libre-pensée, abandonnant la religion aux terribles enquêtes de la critique moderne. Elle ne défend pas plus le christianisme que les chants des jeunes filles, le dimanche, à l’église. Au contraire, elle l’affadit, l’affuble d’une rhétorique dont il est permis de sourire. Comparez
Le Génie du Christianisme aux travaux d’exégèse religieuse de ces dernières années, à La Vie de Jésus, de Strauss, pour ne citer que cet ouvrage, et vous sentirez quel pauvre champion la religion a dans la première de ces œuvres. Chateaubriand, à mon sens, a donc été tout aussi mauvais catholique que mauvais politique, et il n’a, en réalité, pas plus fait pour le christianisme que pour la royauté. Si notre temps le dédaigne et l’oublie, c’est qu'il n’est resté en toutes choses qu’un simple faiseur de phrases, sans rien semer pour l’avenir.
Où donc est sa grandeur, grandeur très réelle qui impose encore? Elle est tout entière dans le chevaleresque devoûment où il a su s’immobiliser. Les vingt dernières années de son existence, qu’il a passées à l’écart, solitaire et debout, ont plus fait pour sa gloire que le succès de ses livres et les tapages de sa carrière politique. Il demeurera dans l’histoire avec cette attitude dernière, sacrifiant tout à l’unité de sa vie, refusant d’abandonner son roi, bien qu’il désespérât de la royauté. Il n’avait reçu d’elle que des blessures, il la voyait moribonde, et il s’entêtait sans espoir à être son chevalier fidèle, à faire jusqu’au bout cette veillée de mort. Ce qui le grandit, c’est que, les yeux ouverts à l’avenir, il se savait les deux pieds sur une tombe. Après s'être battu pour la liberté, il niait la liberté, puisqu'il ne pouvait l’obtenir avec le prince auquel il avait donné sa foi. Il y a là un suicide dont bien peu d’hommes d’Etat ont été capables. Ajoutons que Chateaubriand mit une simplicité superbe dans son sacrifice; il avait trop le sens du beau, pour ne pas opérer une belle sortie. Le 7 août, après les journées de Juillet, il tint à la Chambre des pairs le plus noble langage. Il se dépouilla ensuite des titres, des honneurs et des pensions qu’il ne voulait devoir qu’à la monarchie légitime. Et, dès lors, dégagé de ses fautes, supérieur à ses ouvrages, il domina son
époque.
Il me reste à étudier l’écrivain. Chateaubriand, d’ailleurs, se tient tout d’une pièce. Les causes qui ont mis l’homme politique au premier rang, pour le jeter ensuite à un rapide oubli, expliquent de même le succès retentissant de ses ouvrages et l’indifférence où elles sont tombées à cette heure. Il y a ainsi, chez toute personnalité, un ressort dominant qui mène la machine entière. Il suffit de chercher et de dégager ce ressort, si l’on veut connaître le. mécanisme complet des actes et des écrits. J’ai dit que Chateaubriand, homme d’Etat, était un homme de transition, et que l’avortement de sa fortune venait de son équilibre entre deux siècles et deux sociétés, un pied dans le passé, l’autre dans l’avenir. Comme écrivain, il s’est également trouvé à cheval sur deux époques et sur deux écoles littéraires : c’est ce qui empêche ses œuvres de vivre.
Souvent on a répété que l’auteur du Génie du Christianisme était le premier romantique. Il est tout aussi juste de dire qu’il a été le dernier des classiques, tant l’agonie des belles périodes et des périphrases nobles se mêle chez lui aux balbutiements des audaces de la couleur et du mouvement passionné de la phrase. Son style est un étrange composé de toute la friperie classique, drapée, pailletée à la nouvelle mode romantique. Il finit le genre descriptif de Delille, pour commencer le genre superbe et rayonnant de Lamartine et de Victor Hugo. D'ailleurs, on a tort de croire qu’il y a, en littérature, des révélateurs apportant tout d’un coup dans leur écritoire une nouvelle école. Les transformations d’une littérature marchent au contraire avec une lenteur sage; la chaîne est longue et ininterrompue; il y a toujours une foule d’écrivains transitoires, et si plus tard des lacunes existent, si certains auteurs apparaissent comme des créateurs indépendants, c’est que leurs aînés sont tombés dans l’oubli ou qu’on ne songe pas à rétablir tous les fils qui conduisent fatalement de l’ancienne production à la
production nouvelle. Il est certain, par exemple, que Chateaubriand est le continuateur de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Il est le pont jeté entre ceux-ci et les écrivains révolutionnaires de 1830, servant à son insu un mouvement contre lequel il a protesté plus tard. C’est la loi fatale. Et le pis, je Le répète, est qu’il est venu à cette heure indécise, à cette aube d’une langue jeune, où les lettres gardent toutes les entraves dont elles cherchent à se débarrasser, sans bénéficier du premier effort qu’elles tentent. Qu’on prenne une des plus belles pages de Chateaubriand, elle nous semble aujourd’hui fausse, enflée d’une musique ennuyeuse; les audaces qui terrifiaient et enthousiasmaient les contemporains, nous échappent absolument, parce qu’elles ont été dépassées par des audaces autrement bruyantes. Il faut, pour retrouver le novateur, reconstruire l’époque où il s’est produit, surtout le comparer à ses contemporains; et encore, si l’on arrive à comprendre l’enthousiasme des lecteurs d’autrefois, est-il impossible de le partager. Ce style n’est désormais qu’une date dans notre histoire littéraire. Ce n’est plus l’épuisement de langue où en était venue l’école de Voltaire; mais ce n’est pas encore la renaissance éclatante et bizarre, le souffle vivant qui allait bouleverser notre littérature comme pour la fertiliser et la mener à la vérité. Chateaubriand occupe chez nous cette singulière place, de ne pouvoir être classé ni dans le xvirre siècle ni dans le x1x® : il reste dans le trou d’ombre qui sépare les deux époques. Aucun génie, si bien doué fût-il, n’aurait résisté à cette dualité du passé et de l’avenir, se combattant et s’étouffant.
On entend, dans ses phrases, la longue haleine d’un ouvrier puissant. Il y a là le ronflement de l’écrivain de race. Mais le tout est composé et peint comme un tableau de Lebrun, d’un pinceau magistral et imposant, qui oublie de mettre des corps vivants sous les draperies magnifiques. On est en plein dans le style noble, avec l’horreur du mot propre, la phrase travaillée et arrondie, la monotonie du balancement des périodes, l’ennui écrasant de la beauté continue et voulue. À chaque page, on trouve la même langue sonore et creuse, résonnant sous les doigts habiles de l’écrivain comme ces gongs chinois,
qui doivent leurs vibrations à la façon dont ils sont forgés. Tout, chez Chateaubriand, sent le vacarme solennisé.
Et voici pourquoi cet artiste savant, ce puissant arrangeur de mots nous touche si peu aujourd’hui : c’est que, moins encore que l’homme politique, il n’a la passion du siècle, je veux dire la passion du réel et de l’analyse exacte. La crise romantique qu’il a annoncée, est, dans notre littérature, comme une insurrection fatale, venue à son heure pour briser le joug classique et donner toute liberté aux personnalités originales. La langue s’épuisait, les écrivains rapetissés s’attardaient dans un balbutiement sénile, toutes sortes de conventions et de préjugés avaient besoin d’être secoués violemment. Les romantiques de 1830 vinrent, qui firent table rase des prétendues règles, de la tradition vieillie. Ce fut, dans les lettres, à moins d’un demi-siècle de distance, une révolution correspondant à celle qui avait renouvelé la société, au milieu d’une effroyable tempête. Mais les révolutions ne font que semer l’avenir; une période révolutionnaire, avec ses excès forcés, ses erreurs nombreuses, ne saurait durer. Par exemple, les romantiques de 1830, pour balayer l’antique rhétorique, en apportaient une autre, tout aussi ridicule; ils ne faisaient que remplacer l’imitation entêtée de l’antiquité par une tendresse excessive pour le moyen-âge, les vieilles cathédrales, les armures, toute la ferraille et les guenilles des siècles passés. C’étaient les mêmes mensonges dans d’autres décors. Aussi le romantisme devait-il vieillir rapidement, après s’être incarné dans le plus magnifique poëte lyrique que compte notre littérature. Aujourd’hui, il fait sourire; ses chevaliers sont plus démodés que les Grecs et les Romains de l’école classique. Mais le branle était donné, le triomphe de la révolution littéraire avait ouvert toutes les voies, les écrivains naturalistes pouvaient se mouvoir librement et oser enfin peindre les hommes et les horizons dans leur vérité. Tel est l’éternel honneur du mouvement romantique en France : il a hâté la venue de l’école réaliste et lui a facilité la besogne, en lui livrant le champ déblayé, bon à bâtir. Je ne cite ici aucun nom, j'envisage seulement l’évolution des lettres françaises, pendant ces derniers cinquante ans. Mon seul but est
de montrer combien, à cette heure, Chateaubriand est loin de nous, en decà de la révolution qui s’est accomplie, de l’autre côté du romantisme, dont il balbutiaïit à peine les audaces.
Depuis Balzac et les romanciers qui lui ont succédé, tout est consommé, l’outil du siècle est le scalpel de l’anatomiste. Notre littérature est une littérature d’observation et d’expérimentation. Nous sommes comme ces chimistes qui, comprenant que la science est encore dans l’enfance, se gardent bien de se risquer à la moindre synthèse et se contentent d’analyser les corps. Nos romans ne veulent rien devoir à l’imagination, au grandissement mensonger des personnages, à l’arrangement habile de la fable. Ils peignent la vie telle qu’elle est, se préoccupent d’amasser le plus de documents humains possible, sont les vastes magasins où s’accumulent les faits sociaux; et ils ne concluent pas, par peur de se tromper, laissant aux siècles prochains le soin de formuler des idées générales, lorsque l’amas des documents sera décisif et permettra de se prononcer sur l’homme. On comprend dès lors de quelle indifférence nous sommes pris pour Chateaubriand, au milieu de notre enquête universelle. Il n’a pas eu notre passion, son outil n’a pas été le nôtre, ses ouvrages sont vides de tout ce que nous cherchons, On louait la couleur de son style, les images éclatantes qu’il introduisait dans la langue; mais, à nos yeux, le plus souvent, ces images sont fausses, plaquées sur les objets comme des coloriages de pure convention. Nous comptons, parmi nos contemporains, jusqu’à cinq ou six écrivains qui ont donné aux images un éclat incomparable, tout en restant dans la stricte vérité des couleurs. Devant les merveilleuses pages que je pourrais citer, les pages les plus éclatantes de Chateaubriand paraîtraient des enluminures solennelles. De même pour les personnages : ceux qu’il a mis en œuvre sont des ombres, des créations poétiques qui ont le tort de parler en prose. Atala seule a surnagé, et grâce encore au tablean de Girodet. René lui-même est une énigme que les commentateurs cherchent à déchiffrer; dans ce corps pâle et fantasque, le sang ne bat pas; il a beau aimer, il reste flottant ainsi qu’une fumée dans un rayon de lune.
Comment s'intéresser à ces poupées rêveuses, à ces mannequins prétentieux, lorsque notre monde de création littéraire s’est peuplé d’une foule de personnages en chair et en os, debout, vivants, qu’on croirait avoir rencontrés au coin d’une rue, tellement ils sont présents à toutes les mémoires? Nous nous agitons désormais dans*un milieu réel, qui nous rend dédaigneux des milieux factices, où se mouvaient les écrivains des écoles passées. Et notre dédain des œuvres de Châteaubriand est inconscient; tous les lecteurs l’éprouvent, même ceux qui nient encore le mouvement réaliste. Ils vivent de l’air ambiant, ils sont pris quand même par le besoin universel de vérité. C’est ainsi que Chateaubriand s’efface rapidement et semble beaucoup plus loin de nous
il ne l’est en réalité, parce que toute une évolution considérable le sépare de l’époque présente et qu’il n’a rien en lui de ce qui nous passionne aujourd’hui.
Je dois, pour qu’on ne se méprenne pas, ajouter que, si les œuvres de Chateaubriand meurent, c’est qu’elles portent la mort en elles. S’il avait eu le don de la vie, il vivrait, et éternellement, malgré sa rhétorique démodée, malgré l’heure de transition où il a vécu, malgré tout. Le don de la vie, pour l’écrivain, c’est l’immortalité des œuvres, dans quelques conditions qu’elles se soient produites. Et le don de la vie n’est autre que le don de la vérité. Quand un personnage est vrai, il est éternel; il a beau être mal drapé, avoir des lignes défectueuses; il suffit que, par les trous de la draperie, on aperçoive la chair nue et vivante. Le voilà debout, pour des siècles. Ici, la question du tempérament de l’écrivain intervient, décide de la vitalité des créations littéraires. Il y a, chez les artistes, des mains créatrices, comme il ÿ a des mains qui ne peuvent animer la matière qu’elles touchent, si précieuse que soit cette matière. C’est une question de souffle, le quelque chose d’innomé qu’on apporte avec soi. Et cela à ce point, que le tempérament, la passion de certains esprits puissants ont assez d'intensité pour donner la vie à des mensonges, pour éterniser les plus libres fantaisies de leurs caprices. Chateaubriand n’a pas su faire vrai et n’a pas pu faire vivant. Son époque n’était pas à la recherche de l’exactitude du détail, et son tem-
pérament, son génie, si l’on veut, n'avait pas cette flamme qui souffle une âme aux pierres des chemins. Il manque à la fois de la vérité commune et de cette puissance, grâce à laquelle les créateurs changent en vérité ce tout qu'ils enfantent.
Je conclurai encore ici, comme j’ai conclu, lorsque j'ai étudié dans Chateaubriand l’homme politique. Malgré le vide de certaines de ses œuvres, malgré l’oubli qui lui monte aux épaules, Chateaubriand reste quand même une haute figure. C’est que, si le royaliste et le catholique, en lui, ont su se redresser dans une noble attitude et mourir debout, l’écrivain a gardé jusqu’à la dernière ligne un style d’une largeur et d’une science incomparables. Je ne parle plus des matières employées, mais simplement de la facture. Chateaubriand était doué admirablement; il apportait un instrument merveilleux. Ses phrases coulaient avec une abondance, une facilité, une noblesse superbes. S’il n’y avait dessous que du vide, la draperie était magnifique, très apprêtée sans doute, mais d’un effet très grand. Il faut être homme du métier, s’être battu avec les mots, pour s’émerveiller en face de ce colossal ouvrier qui maniait si aisément la langue. George Sand a écrit ces lignes, à la fin d’un jugement très sévère sur les Mémoires d’ouire-tombe : ‘‘ Et pourtant, malgré l'affectation générale du style qui répond à celle du caractère, malgré une recherche de fausse simplicité, malgré l’abus du néologisme, malgré tout ce qui me déplaît dans cette œuvre, je retrouve à chaque instant des beautés de forme grandes, simples, fraîches, certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux ?”. Je ne vais pas si loin que George Sand, je connais des pages qui sont aussi belles que les plus belles de Chateaubriand; mais il est certain que Chateaubriand ne vit plus que par sa langue. La forme, l’attitude a été chez lui l’homme entier.
Voici à peine quinze jours que le dernier pétard des fêtes de Saint-Malo a été tiré en l’honneur de Chateaubriand, et déjà le tapage qui s’est fait autour de la statue de l’écrivain, les coups d’encensoir des discours officiels, les applaudissements enthousiastes de la foule, les salves d'artillerie, les crépitements du feu d’artifice, se sont évanouis dans le grand murmure monotone de l’Océan. Il semble que le silence de l’oubli soit retombé plus épais sur la mémoire de celui qu’on exaltait si bruyamment. Le côté fâcheux de ces cérémonies est de ne réveiller que pour un jour la passion des vivants autour d’un mort, et de faire mieux sentir le lendemain de quel sommeil invincible ce mort est cloué dans sa bière. Aujourd’hui, on passe indifférent au pied de la statue toute neuve, on ne ramasse même plus sur la grève les baguettes des fusées, on a oublié jusqu’au menu du banquet et jusqu'aux airs de quadrille du bal. Il n’y a toujours, au sommet du Grand-Bé, que la tombe solitaire de Chateaubriand.
Mon grand désir est, avant tout, d’être juste. Je ne
voudrais pas, poussé par mes sympathies littéraires qui sont toutes pour l’école moderne d’analyse exacte, me montrer partial à l’égard d’un écrivain dont le rôle en somme reste colossal. Je n’ai soif que de vérité, et la critique est simplement à mes yeux une sorte de roman historique, l’anatomie d’un personnage qui a existé et qui a laissé des documents, pour que nous puissions l’étudier à l’aise. C’est par là uniquement que la critique m'intéresse. Îl y a un fait indéniable, Chateaubriand a vieilli très vite, notre génération ne le lit plus. Mais nous ne sommes pas encore pour lui la postérité; il peut appeler de notre jugement; il trouvera peut-être plus tard des juges dégagés des passions du siècle, et qui sauront le mettre à sa véritable place. M. de Loménie a écrit les lignes suivantes, qui doivent donner à réfléchir. ‘‘ Il est ‘* arrivé à Chateaubriand ce qui arrive presque à tous les
‘* hommes qui ont imposé longtemps l’admiration à leur ‘* siècle; l’époque qui suit leur mort est celle où ils sont ‘* jugés le plus sévèrement : on dirait que nous éprou- ‘* vons le besoin de nous dédommager d’une longue adu- ‘ lation par une rigueur excessive. C’est ainsi qu’on a vu ‘* des écrivains qui avaient épuisé pour Chateaubriand ‘* vivant toutes les formes de l’enthousiasme et du res- ‘* pect, changer brusquement d’attitude, et, sans s’in- ‘* quiéter du contraste, toiser Chateaubriand mort avec ‘* une familiarité aussi rude qu'’inattendue ?”. Il y a là un sentiment bas, auquel je serais désolé de céder. Bien que nous ne soyons plus tout à fait au lendemain de la mort de l’écrivain et que vingt-sept ans de recul donnent au jugement public un certain poids, il se peut, en effet, que nous nous trouvions encore trop près de Chateaubriand pour le mesurer à sa juste hauteur. Je voudrais donc, par un effort de l’esprit, me reculer davantage, tâcher de prévoir quel sera l’arrêt définitif que portera sur lui le xx° siècle.
Voici mon jugement dégagé de toute passion. Le Génie du Christianisme, L’Itinéraire, Les Martyrs surtout, toutes les œuvres poétiques ne peuvent que vieillir. On touche du doigt, dans Les Martyrs, dont le vide pompeux fut senti dès l’apparition, le vice de cette littérature d’une magnificence creuse, que la poussière du temps fane rapidement. Au contraire, je crois que les Mémoires d’outre-tombe, accueillis par une tempête de protestations, ne peuvent que gagner à être lus. Si je ne me trompe, Chateaubriand vivra par celui de ses ouvrages qui n’a pas eu de succès. C’est qu’il y a un homme, dans les Mémoires d’outre-tombe, un homme vivant et agissant, intéressant quand même, si peu sympathique qu'il soit. L'écrivain a eu beau y confesser son égoïsme, sa vanité, son insouciance de tout ce qui n’est pas sa gloire, il n’en a pas moins mis là le meilleur de lui-même, le sang qui manque à ses autres œuvres. Ce livre se dégage parfois de l’éternel pose prise par l’auteur, et alors on a un livre qui s’échauffe entre les mains, qui a une vie propre. Je ne parle point des morceaux de style parfaits; ils abondent dans toutes les œuvres de l'écrivain, ils sont surtout nombreux dans les Mémoires. Et il n’est pas jusqu'aux
différents tons des dix volumes, écrits à des intervalles éloignés et sous des influences diverses, qui ne me paraissent un accident heureux, rompant la monotonie habituelle à l’auteur, le montrant enfin simple mortel, capable de pécher contre la belle composition d’un sujet. Tout le premier volume est particulièrement remar-
uable; l’enfance s’y déroule au milieu de paysages merveilleux; la vie au château de Combourg est un épisode admirable de couleur et de vérité. Je le répète, on remettra les Mémoires à leur place. L’arrêt définitif du xx® siècle sera sans doute que Chateaubriand a fait éternel, le jour où, regardant enfin en lui-même, il a dû forcément faire vrai.
Mais quel exemple, au seuil de ce siècle! Je n’ai parlé de lui que pour montrer l’inanité du mensonge en littérature, si magnifiquement drapé qu’il soit. Aucun homme n’a rêvé la royauté littéraire autant que celui-là; il s’est mis lui-même le manteau aux épaules, il a passé des années à se ciseler un sceptre et une couronne; puis, il a marché dans l’éclat qu’il croyait jeter, à pas nobles et lents, calculant chacun de ses gestes, apprêtant jusqu’à la façon magistrale dont il se coucherait dans le tombeau. Et sa royauté n’a été qu’un déguisement dont on sourit; la défroque dont il s’était chargé, l’a accablé et rapetissé. À côté de lui, un écrivain qui aurait laissé dix pages vivantes et vraies grandirait d’année en année, serait à cette heure un géant qui l’écraserait. C’est là notre leçon, à nous tous qui avons l’outil moderne, l’analyse exacte, pour fouiller le réel. L’immortalité est aux créateurs d’hommes, à ceux dont les mains puisent dans la vie,
enfantent la vie.
Victor Hugo
Dans l’histoire de notre littérature, Voltaire seul peut être comparé à Victor Hugo, pour la place énorme qu’il a tenue dans un siècle et pour l’influence souveraine qu’il a exercée sur sa génération. Je ne parle point ici du mérite littéraire absolu, mais de la royauté indiscutée, commençant à la jeunesse et s’imposant jusqu’à l’âge le plus avancé. Tous les deux ont tenu une société sous leurs sceptres, tous les deux ont pu croire qu’ils avaient immobilisé en eux les forces intellectuelles de la race. Je ne poursuis pas la comparaison, car, à côté d’une vie de gloire semblable, il y a de profondes dissemblances de tempéraments. Il me suffit de constater que le fait auquel nous assistons, la royauté littéraire s’incarnant dans un homme, a déjà eu un précédent dans notre histoire.
Quelle admirable vie, cette vie de Victor Hugo! J’imagine un jeune homme à sa table de travail, un poëte qui a laissé tomber sa plume et qui rêve de gloire. Ah! quel découragement et quelle envie passionnée de grandir,
lorsqu'il dresse devant lui ce géant dont les pieds posent au seuil du siècle et dont la tête, toujours droite, semble vouloir s’enfoncer dans le siècle futur! Avoir jamais sa taille, c’est un rêve fou; à peine pourrait-on monter à sa ceinture ou à ses épaules. On mourra peut-être jeune. Il serait beau déjà d’avoir les muscles assez forts pour remuer quelques strophes, tandis que lui a bâti des tours cyclopéennes, avec les matériaux inépuisables de ses vers. Il est le maître, il a pris toutes les idées et toutes les formes, il bouche actuellement l’avenir; et, pour renouveler la formule poétique, il faudra attendre que ses chefsd’œuvre aient vieilli dans les mémoires. Alors, il ne reste plus au jeune poëte qu’à se courber à et se dire un simple disciple. La vie royale de Victor Hugo l’écrase.
À dix ans, en Espagne, où il était allé rejoindre son père, Victor Hugo commence à balbutier des rimes. A quatorze ans, il écrit en pension une tragédie : Irtamène, qui n’est certes pas plus mauvaise que les tragédies du temps. À quinze ans, il concourt pour le prix de poésie a l’Académie, sur ce sujet : Les Avantages de l’étude, et, s’il n’est pas couronné, c’est que la grave compagnie croit que le jeune poëte s’est moqué d’elle en indiquant son âge. Les années suivantes, d’ailleurs, il se couvre de lauriers, à Paris et à Toulouse, dans les concours académiques. Selon le mot de Chateaubriand, il était dès lors ‘‘ un enfant sublime ?”. Plus tard, si une légende se forme, on dira que des voix et des lyres ont chanté dans l’air, au moment de sa naissance.
Ce n’était encore qu’un enfant prodige, mais le jeune homme grandit toujours. Il a vingt-deux ans, lorsqu'il publie ses deux premiers romans : Han d’Islande et Bug-Jargal ; même je crois que ce dernier avait été écrit à seize ans. Puis, paraissent les Odes et Ballades, et un grand poëte est véritablement né. Jusque-là, le jeune Eomme marchait au milieu des ovations les plus flatteuses; les vieillards et les dames l’approuvaient doucement de la tête. Un autre se serait noyé dans ce miel. Lui, apportait une force; il se dégagea de ses succès de salon, en se révélant brusquement comme un novateur. Il avait alors vingt-cinq ans. C’est à cet âge que sa fortune littéraire s’est réellement décidée.
Je n’écris pas ici une biographie, je tâche simplement d’indiquer, en quelques traits, l’existence extraordinaire de cet homme. À vingt-cinq ans, il devient donc chef d’école. Des jeunes gens s’étaient réunis autour de lui; une doctrine littéraire s’ébaucha au courant de leurs conversations, doctrine dont les principes furent exposés dans un petit journal : La Muse française. Enfin, le maître lui-même parla, lança son manifeste, la fameuse préface de Cromwell, et l’école romantique fut fondée. Certes, tout n’y était pas neuf, la nouvelle formule précisait simplement des idées lentement apportées par des devanciers. Mais il suffisait qu’un homme fût né pour donner un éclat incomparable à cette formule. Victor Hugo incarna tout le mouvement de la première moitié du siècle. De poëte discrètement applaudi, il s’éleva au rang de poëte discuté. Il devint un homme de bataille et de triomphe. A l’âge de vingt-sept ans, en 1830, il régnait déjà. Et c’est alors que s’étend cette période admirable de sa vie, de 1830 à 1848, son règne sur les Jettres françaises, sa toute-puissance sur la génération qui naïssait, ce servage des esprits qu'il étendait autour de lui, et dont l’étrange puissance a duré jusqu’à nos jours. Place Royale surtout, il trônait au milieu d’une cour enthousiaste et respectueuse; les jeunes poëtes, débarqués de la veille à Paris, lui étaient présentés comme des vassaux qui lui devaient hommage; et les pauvres enfants s’évanouissaient presque dans l’escalier, tant leurs cœurs battaient fort. Des écrivains de grand talent venaient eux aussi s’incliner. Louis XIV n’a certainement pas eu des courtisans plus fidèles ni plus humbles. On offhiciait devant ce roi littéraire; ceux mêmes qui essayaient de plaisanter derrière son dos, pâlissaient et se courbaïent en sa présence. Tels sont les faits. Le roi, pendant ce temps, produisait ses chefs-d’œuvre.
On pouvait craindre qu’après dix-huit années de royauté, le respect ne diminuât, surtout de la part de la jeune génération qui grandissait. Mais Victor Hugo devait avoir toutes les chances. La fortune acheva de le combler en le frappant. Au moment où sa puissance allait peutêtre faiblir, à force de bonheur, la fortune fit de lui un proscrit, et, du coup, de roi il passa dieu. Je ne soutiens
pas ici un paradoxe. Est-ce que l’exil n’a pas grandi Victor Hugo? est-ce que l’Empire, en le chassant de France, ne l’a pas mis sur son rocher de Guernesey comme sur un piédestal indestructible? Il faut se reporter à ces années de l’Empire, pour comprendre quelle hauteur le poëte prenait au loin. À nous tous, jeunes gens de vingt ans, il apparaissait comme un colosse enchaîné, chantant encore au milieu des tempêtes; il était Prométhée, il était surhumain, il dominait la France, qu’il couvait de loin de son regard d’aigle. Parfois, le vent semblait nous apporter quelques pages de lui, et nous les dévorions, et nous pensions, en les lisant, aider à quelque victoire sourde contre la tyrannie. Ce poëte, qui insultait si violemment l’Empire, avait fini par se faire respecter de l’Empire lui-même. Lorsque La Légende des siècles et Les Misérables parurent, ce fut un long cri d’admiration, et l’on put lire des éloges de ces œuvres jusque dans les journaux les plus dévoués à la dynastie. On allait en pèlerinage à Guernesey. L’absence achevait de mettre Victor Hugo dans les nuées.
Ce n’est rien encore. Devant l’Europe attentive, devant les peuples qui se passionnaient et les monarques qui tremblaient, ce simple poëte avait engagé un duel avec un empereur. Chassé par Napoléon III, ayant jeté à la face de ce souverain toute la boue ramassée dans les chemins de l’exil, Victor Hugo, tranquille et fort, attendait que son ennemi croulât; et la sérénité de son attente, la certitude où il semblait être de vaincre, étaient déjà comme un ébranlement donné au trône. Souvent l’empereur a dû songer à cet homme, posé sur son rocher, épiant le faux pas qui devait l’étendre dans la poussière. Qui des deux l’emporterait, qui des deux mourrait sur la terre étrangère ? Et voilà qu’un jour le poëte a vaincu. L’empereur a été chassé à son tour et est allé agoniser en Angleterre, tandis que le poëte rentrait en France, aux acclamations de la foule. Dans ce duel formidable, le poëte seul aujourd’hui reste debout.
N'est-ce pas merveilleux, et quelque maître de cérémonie supérieur ne semble-t-il pas avoir réglé avec amour les phases diverses de cette existence? Quand l’admiration*publique semble devoir se lasser du spectacle de ce
poëte, un coup de baguette amène une transformation, et une nouvelle période de gloire se déroule. Plus tard, si certaines œuvres de Victor Hugo disparaissent, sa vie restera certainement comme une des plus belles qu’un homme ait vécue. Aucun conquérant, aucun maître absolu n’a dû goûter des jouissances de pouvoir aussi fortes.
Cependant,-je dois le dire, depuis que Victor Hugo est revenu à Paris, il n’a plus grandi, et cela était fatal. Il était trop haut sur son rocher pour se hausser encore. C’est presque une déchéance pour lui que de se retrouver parmi nous, sur nos trottoirs boueux, dans nos appartements mesquins, lui qui dominait la mer et que nous nous représentions pareil à Isaïe, prophétisant au milieu des orages. Puis, Victor Hugo est fatalement rentré dans les luttes quotidiennes de la politique, et la politique rapetisse les poëtes; elle les traîne dans les réalités humaines, ils veulent l’élargir de toute la largeur de leurs beaux sentiments, et n’arrivent qu’à faire sourire. Je n’entends pas étudier ici l’homme politique, chez Victor Hugo; cela me jetterait hors de mon sujet. Cet homme politique n’a jamais été pris au sérieux. Je ne juge pas, je constate, rien de plus. Victor Hugo, royaliste en 1820, libéral et constitutionnel en 1830, républicain modéré en 1848, républicain ultra en 1850, a suivi la marche qu’il devait suivre et se trouve être, depuis 1871, un apôtre biblique de la démocratie. Il s’est placé en dehors des doctrines et des faits. Il réclame le bonheur du genre humain, sans tenir compte des hommes. Il décrète la République universelle, comme si les éléments allaient lui obéir et constituer une nouvelle terre et un nouveau peuple. Esthétiquement, rien de plus large; c’est un rêve magnifique. Mais, pratiquement, cela est un peu puéril. Les républicains eux-mêmes, et je parle des plus convaincus, des plus actifs, sont bien souvent gênés par lui. Ils préfèreraient qu’il se tint tranquille et se contentât d’être un homme de génie. En somme, dans le parti, le grand poëte est regardé comme un homme politique honoraire. On le laisse se mettre en avant, pour le décor, pour la pompe de son nom. Son rôle se borne au rôle de ces rois qui apparaissent parfois dans les opéras, couron-
nés, traînant des manteaux de pourpre, et qui traversent simplement le théâtre.
Au demeurant, des quatre périodes de sa vie, sa jeunesse si précoce et si fêtée, sa royauté littéraire en plein Paris, son exil éclairé d’une splendeur d’apothéose, sa vieillesse triomphant au milieu de nous, la période la plus étonnante a été certainement celle de l’exil. C’est son existence admirable qui a fait de Victor Hugo cette figure colossale qui paraît être, aux yeux de la foule, la plus grande du siècle. Comme d’autres, il a apporté le génie; mais les faits se sont chargés du cadre, le cadre le plus prodigieux que l’orgueil humaïn ait jamais rêvé.
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J’ai dit que Victor Hugo a formulé le romantisme. Il est rare, sinon impossible, qu’un homme invente un mouvement littéraire. Un mouvement s’élabore, longtemps, prend des racines peu à peu, fait toute une évolution souterraine avant de se produire au grand jour. Entre une école qui meurt et une école qui naît, il n’y a jamais une rupture brusque, mais au contraire des transitions, des nuances d’une délicatesse infinie; ce qui sera demain est contenu en germe dans ce qui est aujourd’hui, et l’avenir ne saurait rompre entièrement avec le passé. Les périodes diverses d’une littérature se tiennent ainsi les unes dans les autres, comme les anneaux serrés d’une chaîne. Seulement, quand une forme nouvelle doit s’affirmer, il se produit un homme à la main puissante, qui met en lois les tâtonnements de ses devanciers, qui ramasse et marque à son empreinte toutes les idées flottantes de son époque. C’est ce rôle-la que Victor Hugo a joué. Il a affirmé bruyamment ce qu’un” ou deux générations avant lui avaient entrevu et risqué timidement. Le vieil édifice classique croulait de lui-même depuis des années, et il a été le démolisseur de la dernière heure, celui qui arrive quand il n°y a plus qu’une poussée à donner. Son génie le
destinait à cette besogne. Aussi ses devanciers et ses contemporains ont-ils souffert de son voisinage de conquérant; car il n’était pas seul, mais lui seul devait attacher à son nom l’honneur de la victoire, comme ces grands capitaines, dont la mémoire survit, lorsque leurs soldats sont morts et à jamais oubliés.
Il n’y a pas de progrès dans une littérature, il n’y a que des évolutions. Une formule littéraire peut être un progrès sur une autre formule; mais les œuvres ne progressent pas forcément. Cela vient du rôle tout puissant de l’élément humain dans l’art. Certes, si la vérité seule comptait dans une œuvre, l’art progresserait avec les sciences, les œuvres deviendraient d’autant plus grandes qu’elles seraient plus vraies. Seulement, il faut introduire la personnalité de l’artiste, et aussitôt la vérité n’est plus qu’un des deux membres de la formule. Les littératures apparaissent alors comme de longues frises qui se déroulent, comme des défilés de grands hommes, apportant chacun une parole : tantôt l'esprit s’exalte. l’imagination règne; tantôt la logique s’éveille, l’étude patiente des choses et des êtres l’emporte. Il faut ajouter que ces évolutions dépendent des sociétés; les littératures suivent l’histoire des peuples. Je me place donc à ce point de vue : toute formule en elle-même est bonne et légitime, il suffit qu’un homme de génie la fasse sienne; autrement dit, une formule n’est qu’un instrument donné par le milieu historique et social, et qui tire surtout sa beauté de la façon plus ou moins supérieure dont l’homme prédestiné sait en obtenir une musique. La formule s'impose, voilà ce qu’il faut comprendre. Corneille n’a pas choisi la tragédie, il l’a trouvée et l’a élargie. Victor Hugo n’a pas inventé le drame romantique, il en a simplement fait sa chose propre. Les cadres peuvent être plus ou moins commodes à remplir, le génie arrive toujours à y mettre une somme égale de beauté. Seuls les aspects changent; au fond, le labeur humain est le même. De cette façon, on accepte toutes les grandes œuvres, les antiques et les modernes, les étrangères et les nationales, en les replaçant dans leurs milieux et en les regardant chacune comme la manifestation la plus haute d’un artiste à une époque donnée.
Seulement, il faut nettement établir que la loi d’évolution est constante. Une époque ne fixe pas une littérature, elle n’en est jamais qu’une face. Parfois, une forme littéraire peut régner sur plusieurs siècles, d’autres fois, une forme ne s’imposera pas plus d’un demi-siècle; mais toutes se modifieront quand même par cette loi fatale qui pousse l’humanité à une continuelle marche, comme langue, comme mœurs, comme idées. La critique, jusqu'ici, n’a pas admis une marche en ligne droite. Elle prend des exemples, et elle démontre que, dans toute littérature, il y a d’abord un progrès constant, jusqu’à un épanouissement de la langue et à un heureux équilibre de l'intelligence; puis, une pente se creuse, les œuvres roulent dans une décadence plus ou moins longue. Une littérature serait ainsi une montagne, deux versants et un sommet. Je dois confesser que l’histoire justifie presque toujours cette comparaison. Cependant, il faudrait s’entendre sur ce qu’on nomme les époques de décadence. La critique qui met au premier rang la question du langage, a raison de dire qu’il y a pour chaque langue un âge mür, où cette langue prend une virilité et une simplicité superbes; mais la critique qui, sous la forme, cherche l’élément humain. le document curieux et vivant, s’accommode très bien des époques de décadence. D’ailleurs, on ne peut jamais appeler soi-même son siècle un siècle de décadence, car naturellement on ignore l’avenir, on ne sait pas réellement si l’on monte ou si l’on descend; c’est la postérité, avec son recul, qui seule est en mesure de se prononcer. Ceci, à la vérité, est en dehors de mon sujet, et je voulais simplement établir que les littératures marchent du même pas que l’humanité, sans jamais rester stationnaires une seconde.
Chez nous, la formule classique a longtemps régné. Elle était toute puissante, elle tenait du dogme. Personne ne songeait à s’en affranchir, car désobéir aux règles aurait semblé désobéir au roi et à Dieu. Jamais un despotisme plus jaloux n’a pesé sur un peuple d'écrivains. Pour expliquer ce long règne et cette toute-puissance, il faudrait pénétrer dans la société du temps, montrer les ressorts qui ont plié les esprits les plus libres à une discipline aussi sévère. Et pourtant cette machine si bien
réglée s’est détraquée un jour. Elle était usée, elle ne marchait plus. L’heure est venue où les romantiques ont donné dans cette patraque le coup de pied de grâce, qui en a fait voler les dernières pièces rouillées aux quatre points de l’horizon. Les chefs-d’œuvre du xvIIe siècle n’en restaient pas moins debout, dans leur gloire immortelle, comme des manifestations du génie humain, qui s’étaient produites à leurs heures. Ce qui était mort, c'était le procédé d’une époque, le métier et le cadre.
Et il a fallu entendre alors les cris de désespoir des classiques. Le même fait se produit à l’agonie de chaque école, les fidèles lèvent les bras au ciel et se lamentent, en déclarant que la fin du monde approche. Règle générale, une école a la prétention d’avoir à jamais fixé la littérature de la nation; tout ce qui est venu avant elle ne vaut pas grand’chose, et tout ce qui viendra après elle doit lui ressembler, sous peine de n'être pas; elle tolère le passé, mais elle nie l’avenir. Les temps sont arrêtés, le soleil ne marche plus, l’intelligence humaine est épuisée, les siècles se trouvent réduits à copieréternellement les derniers chefs-d’œuvre. Ce qu’il y a de plaisant, je le répète, c’est que toutes les écoles ont cette belle intolérance.
Il faut se rappeler les batailles de 1830. Les romantiques, qui étaient jeunes alors et qui avaient à conquérir leur place au soleil, ne se ménageaient guère. Ils manquaient surtout de respect, j'insiste sur ce point. Ils montaient à l’assaut du vieux rempart académique, hurlant, les poings fermés, tapant sur les crânes vénérables des classiques. Dans la petite bande de ces aventuriers de la couleur et de la passion, on traitait Racine de polisson, on faisait des gorges chaudes sur tout le grand siècle, sans épargner les contemporains qui se flattaient d’avoir du bon sens, et qui, pour ce fait, étaient regardés comme des pleutres. Le mouvement avait ses gamins et ses fantoches, et prenait des allures tapageuses d’insurrection; on cassait les vitres, on lançait des boules de neige contre l’Institut, on mettait des cordes en travers des trottoirs pour faire tomber les bourgeois. Le manque de respect, la démolition bruyante des anciens dieux, voilà, je le dis encore, ce qui a caractérisé l’évolution de 1830.
Aujourd’hui, peut-on voir une comédie plus drôle que
l’attitude efarouchée des romantiques, lorsque la nouvelle génération littéraire porte à son tour la main sur leurs dieux! C’est qu’ils ont vieilli, c’est qu’ils ont fatalement pris la place des classiques. Ils sont devenus les conservateurs, les dogmatiques, les vénérables. Ils ont leur religion à défendre. Ce qui rend l’aventure très comique, c’est que le mouvement romantique n’a pas duré plus d’un demi-siècle, et que les hommes qui prêchent en ce moment le respect des vieux, sont justement ceux-là qui ont tapé sur les vieux avec le plus d’entrain. Îls reçoivent les coups qu’ils ont donnés, et ils se fâchent : cela prouve une fois de plus combien l’homme manque de logique. Vous imaginez-vous les romantiques en barbes blanches demandant du respect, érigeant le romantisme en un dogme d’éternelle vérité, se posant comme la dernière incarnation de la littérature française ? On ne peut s’empêcher de sourire.
Pendant que Victor Hugo triomphait, dans la splendeur de son apothéose, le génie français, en continuel enfantement, ne s’arrêtait pas pour cela. Balzac devenait colossal lui aussi, dans l’ombre où les circonstances l’avaient mis. La descendance de Victor Hugo avortait, la descendance de Balzac s’élargissait et prenait toute la place au soleil. C’est ainsi que le mouvement naturaliste est né, ce mouvement naturaliste qui aujourd’hui enterre le romantisme. L’évolution était fatale, tout devait converger à cette protestation contre la fantaisie échevelée, à cette réaction du vrai contre le faux. Le siècle entier aboutissait forcément à une littérature d’analyse, d’enquête, de documents humains. D'ailleurs, je comprends que les romantiques se fâchent; ils n’ont pas assez vécu, ils sentent leur misère et leur stérilité. Le romantisme, dans notre histoire, n’aura été en somme qu’un cri d’affranchissement; il a fait table rase de tous les obstacles classiques, il a été l’orgie de la victoire, en attendant le calme des esprits et l’emploi logique de la liberté conquise. Seulement, si le romantisme est triste de voir son règne si court, il montre bien peu de mémoire en criant à la profanation. Les naturalistes le poussent hors de chez lui, comme lui-même a poussé les classiques. C’est la loi. Les vieux font place aux jeunes.
Certes, le nouveau mouvement n’a pas grandi en une nuit comme un champignon. Il n’est qu’un anneau de la chaîne. Aussi, les romantiques sont-ils mal venus de dire aux naturalistes : ‘* Vous êtes nos enfants, vous tenez l’existence de nous, et c’est une mauvaise action que de frapper ses grands-parents ”’. Sans doute, nous sommes les fils des romantiques. Mais est-ce qu'ils n’étaient pas eux-mêmes les fils des classiques ? Où commence, en littérature, la chaîne des aïeux? Le respect figerait les lettres dans une immobilité hiératique, s’il fallait adopter quand même l’air de figure des grands-parents. Les naturalistes, qui se dégagent à peine du mouvement romantique, gardent malgré eux quelque chose aux épaules des draperies de 1830. Seulement, la question n’est pas la. Elle est dans la dissemblance profonde des deux formules, l’une qui est idéaliste, l’autre qui est positiviste. Deux mondes sont en présence. Il faut que l’un tue l’autre.
Je veux être logique, je confesse parfaitement que le naturalisme aurait tort, s’il déclarait qu’il est la forme définitive et complète de la littérature française, celle qui a lentement mûri à travers les âges. En déclarant cela, il tomberait dans la même drôlerie que le romantisme. Que deviendra l’évolution naturaliste? Je l’ignore. L’imagination prendra-t-elle sa revanche contre l’analyse exacte? Peut-être bien. Et, d’autre part, le naturalisme aura-t-il un long règne ? Je le crois, mais je n’en sais rien. Ce qui importe, c’est que dans cinquante ans, si le mouvement a avorté, il ne se trouve pas de naturalistes assez sots pour dire comme les vieux romantiques : ‘‘ Nous refusons de vider la place, parce que nous sommes la littérature parfaite ’’. Quand l’humanité marche, il est bien inutile de se coucher sur la route pour lui barrer le chemin.
Maintenant, j'ajoute que, dans le cas où le naturalisme ne serait pas une formule définitive, il est au moins une formule de vérité. C’est pourquoi j’estime qu’il règnera longtemps. Il vient de loin, il a grandi comme toutes les choses puissantes et durables. Il s’appuie sur le mouvement intellectuel et social. Enfin, comme il a marché parallèlement aux sciences, comme il a gagné peu à peu toutes les formes de la pensée écrite, la philosophie,
l’histoire, la critique, le roman, le théâtre, jusqu’à la musique, on peut prévoir qu'il est le début d’une immense évolution qui, pendant des siècles, s’accomplira et s’étendra. Remarquez d’ailleurs que la formule classique et la formule romantique sont identiques, sauf le décor; elles reposent toutes les deux sur la conception idéaliste et réglementée de l’art. La formule naturaliste est l’autre face de la question; elle base une œuvre sur la nature, et explique les déviations du vrai par le tempérament de l’artiste.
Aujourd’hui, la question est donc nettement posée entre les naturalistes et les romantiques, comme elle l’était en 1830 entre les romantiques et les classiques. Et je dois ajouter que les classiques agonisants étaient encore plus fortement retranchés, dans leur vieux palais tragique, que les romantiques moribonds ne le sont à cette heure, au milieu des décombres de leur tour gothique. Jamais une école littéraire ne s’est épuisée si vite. Mais cette école produit toujours une illusion de vie et de grandeur, parce qu’elle conserve à sa tête un homme de génie, d’une taille colossale. Tout a croulé autour de Victor Hugo, le bric-à-brac du romantisme est en poudre à ses pieds, la préface de Cromwell elle-même fait sourire; mais il suffit qu’il reste debout, pour soutenir sur ses larges épaules le décor pompeux de l’école morte. Il est à lui seul tout le romantisme. Quand il mourra, il y aura un suprême craquement, et dans les débris épars nul n’osera seulement ramasser des matériaux pour se bâtir une niche. Lui, entrera dans l’histoire, prendra sa place à côté des grands hommes qui ont résumé nos époques littéraires; tandis que ses derniers disciples, privés de son appui, disparaîtront, noyés, emportés par le courant nouveau.
Pour comprendre où nous en sommes, il faut avoir une idée nette de la situation que Victor Hugo occupe au milieu de nous. Dès aujourd’hui, il est un ancêtre. Son
DOCUMENTS LITTERAIRES o1
apothéose définitive est faite de plusieurs éléments. Les lettrés sont pleins de respect pour sa longue vie de travail et pour les chefs-d’œuvre qu’il a produits; les simples bourgeois ont les oreilles emplies de son nom depuis cinquante ans et lui témoignent la dévotion de l’habitude; le peuple lui-même, sans comprendre, achète les éditions populaires de ses livres, à plus de cent mille exemplaires, parce qu’il regarde le poëte comme un homme politique dont il attend vaguement un âge d’or. Je connais des ouvriers qui se privent de leur tabac pour acheter les œuvres de Victor Hugo, lorsqu'elles paraissent en livraisons à dix centimes; ils ne les lisent pas, mais ils les font relier et les gardent chez eux, comme des meubles de luxe dont ils sont très fiers. Ainsi donc, dans l’admiration religieuse qui entoure aujourd’hui le poëte, il y a de tout, de la tendresse littéraire, du respect pour le travailleur et pour le vieillard, de la gratitude nationale pour le grand homme, surtout de la sympathie politique. Victor Hugo n’est pas resté, comme Alfred de Musset, un simple poëte de génie; il a élargi sa sphère d’action sur le public en se mêlant aux querelles sociales, en doublant les succès de l’écrivain par le tapage de l’orateur. |
Certes, il faut s’incliner. Une telle gloire est légitime. Quand un homme est monté si haut, par un labeur continu, il est difficile de le faire descendre de son piédestal et de le traiter d’homme à homme. Cependant, il arrive que la vérité souffre de ce trop grand respect. Ce ne serait encore rien, si l’on mettait le dieu en dehors de nos luttes humaines : on pourrait faire ce que font les incrédules dans les églises, plier le genou pour ne scandaliser personne, et passer outre. Mais les gens qui vivent du dieu, les bedeaux et les sacristains, n’entendent pas les choses ainsi; ils se servent de leur idole pour assassiner les passants. Ah! vous ne pensez pas comme nous, ah! vous vous permettez de bâtir en face une autre église : eh bien! nous allons vous assommer. Et ils poussent le dieu, ils tâchent de vous écraser sous son poids, en se cachant prudemment derrière lui. Alors, fatalement, on perd un jour tout respect, on dit d’une façon très nette ce qu’on a sur le cœur. Et la chose est excusable, car on est dans le cas de légitime défense.
Ce qui m'a surtout stupéfié, ces jours derniers, lorsque La Légende des siècles a paru, c’est l’attitude de la critique. Jamais je n’ai vu un aplatissement pareil. Certes, je n’ignore pas comment la plupart des articles sont faits. Le rédacteur se met sur un coin de table et écrit à la queue des phrases qu’il a lues ailleurs ou qu’il a entendues. Les amis de Victor Hugo savent merveilleusement lancer un livre; ils ont fait des prodiges en ce genre, surtout lorsque le poëte était à Guernesey. Ils donnent le mouvement, toute la critique suit. Mais, vraiment, cette fois l’aplatissement passe les bornes. Je veux citer des exemples.
Lisez ceci : ‘ Quand une œuvre comme La Légende des siècles fait son explosion dans le monde, cela surprend et déconcerte. Un éblouissement se fait dans les esprits. Ce livre à son aurore étant éclatant comme un soleil à son midi, on n’apprécie pas, on subit ”’. Mais il y a eu plus fort. Je coupe ce passage dans un autre journal : ‘« [Il faudrait créer une langue spéciale pour exprimer exactement les sentiments qu’engendrent des œuvres pareilles. Je sens, en effet, en leur présence, l’inanité des formules ordinaires de l’admiration, et j’estime que les critiques littéraires, sans en excepter les plus accrédités, feront chose ridicule et vaine quand ils entreprendront l’analyse de La Légende des siècles. On lit La Légende des siècles ; on ne l’analyse pas, on ne la critique pas. Je me garderai donc de rechercher si cette œuvre nouvelle du poëte est égale ou supérieure aux précédentes. Je viens de la parcourir, et j’en suis ébloui ””.
Remarquez que je pourrais multiplier mes citations. Je donne là le ton général, la façon dont tous les journaux, sans exception, ont accueilli l’œuvre nouvelle de Victor-Hugo. Les passions politiques elles-mêmes se sont effacées, les feuilles bonapartistes et royalistes ont brûlé le même encens que les feuilles républicaines. Et le pis est qu’il ne faut pas voir là l’explosion d’une admiration vraie. On sent parfaitement que ce lyrisme est fait à froid. Quand les journalistes parlent de Victor Hugo, ils emploient naturellement l’hyperbole, ils croient devoir pasticher le maître en entassant des montagnes d’éloges. Tout cela est mensonger, voilà ce qui exaspère les esprits nets et logiques. Il n’est pas vrai que La Légende des
siècles ait fait une explosion, petite ou grande, dans notre littérature; il n’est pas vrai que les critiques aient été éblouis; il n’est pas vrai que l’œuvre doive être mise au-dessus de l’examen des lecteurs, comme un dogme. Je veux bien admirer, et je suis même d’avis que l’admiration est une des rares bonnes choses de l’existence. Mais jamais je ne consentirai à admirer, si l’on m’enlève mon libre jugement. Quelle est donc cette étrange prétention? Victor Hugo, tout homme de génie qu’il est, m’appartient. [Il nous arrive, dans notre siècle, de discuter Dieu; nous pouvons bien discuter Victor Hugo. Il n’y a là, je le sais, qu’un langage courant, employé pour être agréable au maître. Si l’on interrogeait les fidèles, dans les coins, ils avoueraient naïvement qu'ils se sont servis des phrases d’usage. Il faut connaître la petite cour dans laquelle vit à cette heure Victor Hugo. La plus respectueuse des critiques n’y est pas tolérée. Quand le maître a lâché un mot, le mot est réputé chefd’œuvre. On reste à l’état aigu d’admiration extatique. Les adjectifs manquent, car on a fini par rendre banals les mots d’éloge les plus énergiques. On est gris, lorsqu’on emploie : extraordinaire, colossal, surhumain, titanique, stupéfiant, écrasant. Les fidèles n’ont plus de mots, et ils en sont à inventer des phrases entières. Ils luttent à qui trouvera l’expression dévote la moins attendue. Cela est triste. On a toujours nourri Victor Hugo de l’encens le plus grossier; mais jamais, je crois, les encensoirs n’ont été balancés dans des mains plus indignes. Souvent, je me suis demandé quelles cristallisation: d’orgueil avaient dû se former peu à peu dans le crâne du poëte. Songez que cette idolâtrie pour son talent et sa personne l’a pris tout enfant et n’a fait qu’augmenter, à mesure qu'il a grandi. On lui a répété sur tous les tons qu’il était le sommet du siècle, l'intelligence de l’époque elle-même, le roi, le dieu. Il rêverait d’être notre maître à tous, de devenir l’empereur du monde, que cela n’aurait en soi rien d'étonnant. L’admiration, à une pareille dose, devient malsaine. La meilleure preuve qu’il a la cervelle réellement puissante, c’est qu’il n’est pas encore devenu complètement fou, à s’entendre dire, depuis soixante ans, toutes les fois que l’heure sonne : ‘* Vous êtes beau, vous
êtes grand, vous êtes sublime ””. Il ne marche plus sur
terre, l’adoration de sa cour le soulève. Il y a, à sa porte, des courtisans, comme à la porte des rois, qui empêchent les vérités d’entrer.
Je veux être respectueux, tout en disant quelques-unes de ces vérités. On ne s’imagine point quelle est aujourd’hui la cour de Victor Hugo, dans le petit appartement qu’il occupe rue de Clichy. Je ne parle pas des hommes politiques qui lui rendent visite, ni des quelques écrivains de grand mérite, nés au lendemain de 1830 et restés sous le charme puissant du mouvement de cette époque; ceux-là ont une religion qu’ils ont raison de conserver. Je parle de la génération nouvelle, des jeunes hommes âgés de trente à trente-cinq ans, des écrivains poussés pendant ces dernières années. Eh bien, Victor Hugo n’a pu réunir autour de lui, depuis son retour de l’exil, que des écrivains sans avenir, des débutants tombés dans le journalisme, des romanciers médiocres, des poëtes déjà las d’avoir pastiché leurs devanciers. Voilà ce qu’il faut dire. Demain n’est point représenté là par un seul homme de talent, de tempérament et d’énergie. Rien que des fruits secs, rien que d’illustres inconnus. Et cela est fatal. Comment veut-on qu’un garçon d’un talent libre et puissant aille dans cette galère, où il faut dépouiller sa personnalité pour s’agenouiller devant le maître? Certes, les nouveaux venus tiendraient à honneur de saluer Victor Hugo; seulement, ils en sont empêchés, ils craignent l’entourage, ils sentent qu’ils devront rester bouche cousue dans un coin, et la fausseté de la position les retient. Au contraire, les esprits souples qui battent le pavé de Paris, ceux qui ont la platitude facile et que ne gêne pas un tempérament, se précipitent rue de Clichy, pour emprunter au rayonnement du maître un peu de lumière. De là, chez Victor Hugo, ce pullulement de médiocrités.
Et si j’insiste, c’est que la chose est plus grave qu’elle ne le paraît d’abord. L’ambition très légitime du poëte a toujours été de grouper la jeunesse autour de lui. Il sent très bien que la royauté littéraire lui échappera, le jour où les jeunes gens l’abandonneront. Lies metteurs en scène de sa gloire, gens fort habiles, se sont donc sans
cesse efforcés de lui recruter une cour. Le malheur est, je le répète, qu'il faut des courtisans humbles et nuls, et qu'aujourd'hui la jeunesse commence à sourire du romantisme. On a donc enrégimenté ceux qu’on a pu, une bande dont les soldats ne font pas honneur au maître. N'importe! dans les réclames, cette bande s’appelle la jeunesse. Pauvre jeunesse, et dont je demande à voir les œuvres dans dix années d'ici! Un des symptômes les plus graves pour la vitalité de l’école romantique, c’est de constater l’absence d'hommes nouveaux autour de Victor Hugo. Il achève sa vie au milieu de la bohème des débutants éternels, tandis que la véritable jeunesse, celle qui grandit et qui va à l’avenir, lui envoie de loin son salut respectueux et triste.
Le respect du génie, selon moi, ne doit pas exclure le respect de la vérité. Certes, je m'inclinerais silencieusement devant Victor Hugo, s’il s’agissait uniquement de reconnaître la place immense qu’il tient dans ce siècle. Mais il y a une question grave en jeu, il y a l’avenir. J’estime qu’un homme, si grand qu’il soit, ne doit pas barrer la route. Du moment où on le jette en travers de notre chemin, nous devons parler. Il est temps de faire justice de la queue romantique, du pompeux décor de carton doré qu’on dresse pour cacher les ruines de l’école.
Oui, je parlerai, puisque toute la critique française a refusé de le faire. Je dirai à voix haute ce que le public entier dit à voix basse; et, en faisant cela, je ne croirai pas commettre une mauvaise action, car c’est toujours bien agir que de vouloir la vérité.
La vérité, la voici. La deuxième série de La Légende des siècles, malgré ce qu’affirment les réclames, est de beaucoup inférieure à la première série. Les réclames mentent, lorsqu’elles parlent du retentisssement produit par la publication de l’œuvre; sans doute l’ouvrage
a été bien lancé, des extraits et des articles ont paru dans tous les journaux; mais cela était forcé, un livre signé de Victor Hugo ne peut passer inaperçu, et il doit déterminer quand même un premier tapage. Seulement, ce bruit n’a pas continué; aujourd’hui, le silence s’est fait, on n’entend pas dans la foule ce brouhaha croissant qui est la marque des grands succès. Les réclames mentent également, lorsqu'elles parlent de la vente énorme de La Légende des siècles. Au contraire, le livre a été peu acheté. A cela, il y a plusieurs causes. D'abord, l’œuvre, en deux gros volumes, coûte beaucoup trop cher; les gens riches eux-mêmes réfléchissent avant de mettre quinze francs à un ouvrage. Ensuite, il s’agit d’un recueil de vers, et les vers terrifient. Enfin, il faut bien le dire, La Légende des siècles est d’une lecture parfaitement ennuyeuse, j'entends pour les lecteurs ordinaires. On admire Victor Hugo, mais on le lit peu en dehors du monde des lettres. Plus il a grandi, et plus il est devenu apocalyptique; aujourd’hui, il est illisible pour les femmes et les simples bourgeois. Ce qui a nui aussi à la vente, je crois, ce sont les nombreux extraits publiés par les journaux. On s’est contenté de la lecture de ces extraits, on a pu parler du livre, sans dépenser quinze francs.
Je n’entrerai pas dans l’analyse d’un tel amas de vers. Pourtant, il faut que j’indique la structure générale de l’œuvre, et que je tâche de dire ce qu’elle contient.
Le premier volume débute par une vision. Le poëte dit ce qu’il a rêvé. Il a vu le mur des siècles s’étendre devant lui; ce mur s’est crevé, et les générations ont croulé dans l’espace, les unes après les autres. Cette vision est une des choses superbes de l’ouvrage. L'idée philosophique m'’échappe absolument, car Victor Hugo est le philosophe le plus obscur et le plus contradictoire qu’on puisse rencontrer; mais il suffit que son rêve se développe dans l’étrange et dans l’absurde, avec une belle ampleur. Puis, viennent les luttes des géants contre les dieux. Ensuite, le poëte passe aux rois. Il a divisé ses pièces sur les rois en deux périodes historiques, la première de Mesa à Attila, la seconde de Ramire à Cosme de Médicis; périodes purement fantaisistes,
d’ailleurs, et qu’il aurait pu modifier à son gré, car aucune raison logique ne les détermine. Enfin, le volume se termine par des morceaux sur le moyen âge : Le Cid exilé, Welf, Castellan d’Osbor, et par une pièce sur les sept merveilles du monde, dans laquelle le poëte montre l’orgueil matériel et périssable de l’homme.
Le second volume ouvre par l’épopée du ver de terre. L'idée est que toute la matière peut mourir, et que seule l’âme est immortelle. Seulement, le poëte a développé cette idée avec un luxe incroyable de strophes. Le ver est pour lui l’image du néant, le mangeur de mondes; et quand le ver triomphe sur les ruines qu'il fait, l’âme se dresse fièrement et lui dit : ‘‘ Tu ne peux rien contre moi ’. Puis, recommencent les histoires de chevaliers, le bric-à-brac moyen âge, pour lequel le poëte garde sa tendresse de chef d’école. Cependant, il a dû comprendre que tout cela était bien noir, et il a voulu montrer quelque grâce, en écrivant ce qu'il appelle le groupe des idylles; ces idylles consistent en médaillons représentant les poëtes qui ont chanté l’amour : on trouve là Catulle, Pétarque, Ronsard, mais on est un peu surpris d’y trouver aussi Dante, Voltaire et Beaumarchais, qui certes n’avaient rien d’idyllique. Sur les vingt-deux pièces, il y en a trois ou quatre qui sont jolies. Nous arrivons enfin au temps présent, aux pièces qui ont pour cadre le milieu contemporain. Je citerai Le Cimetière d’Eylau, un récit de bataille, qui est le morceau le plus net et le plus vivant de toute l’œuvre; La Colère de bronze, une pièce médiocre que le poëte autrefois aurait jugée indigne de figurer dans Les Châtiments; et Petit Paul, dont je parlerai longuement tout à l’heure. Le volume finit par une apothéose : le ciel, l’abîme, l’humanité, Dieu, tout se mêle dans un chaos extraordinaire. Je m'’arrête, car je ne me sens pas le cerveau assez solide pour affronter un pareil vertige.
Maintenant, comme je l’ai dit, on peut donner à La Légende des siècles le sens qu’on voudra. Cela ressemble à ces livres de prophéties auxquels on fait dire ce qu’on souhaite. Le poëte est déiste, voilà la seule chose qu’on puisse affirmer; il croit à Dieu et à l’âme immortelle; seulement, quel est ce Dieu, d’où vient notre âme,
où va-t-elle, pourquoi s’est-elle incarnée? c’est ce qu’il explique en poëte. Il bâtit les dogmes les plus étranges, il se perd dans des interprétations stupéfiantes. En lui, tout reste sentiment; il fait de la politique de sentiment, de la philosophie de sentiment, de la science de sentiment. Comme disent ses disciples, il tend vers les hauteurs. Rien de plus estimable; mais les hauteurs, c’est bien vague; il serait certainement préférable, à notre époque, de tendre vers la vérité. Dénouer toutes les questions par la bonté n’avance malheureusement pas à grand’chose. De même, quand il a foudroyé les prêtres et les rois, en exaltant une fraternité idéale des peuples, cela n’empêchera pas les peuples de se dévorer dans la suite des siècles. En lui, il n°y a qu’un poëte, et un poëte lyrique. Le philosophe, l’historien, le CHE font hausser les épaules.
Certes, il suffit largement à sa gloire d’être un poëte lyrique. Les disciples qui veulent faire de lui un homme universel, lui rendent un service détestable. Tous les côtés factices tomberont un jour, et il ne restera debout que le poëte, un des remueurs de mots et de rythmes les plus merveilleux que nous ayons eus. Pour moi, dans une étude sur l’ensemble de ses œuvres, ce qui me passionnerait, ce serait de montrer comment le poëte a pu aller des Odes et Ballades à la deuxième série de La Légende des siècles. Il y a là un développement caractéristique, l’histoire de toute une puissante intelligence, l'épanouissement d’une fleur rare et superbe. D'abord, c’est le bouton, une hésitation de formes enfantines, une pâleur à peine rosée crevant l'enveloppe verte. Ensuite, les formes s’accentuent, les teintes se foncent et prennent de l’éclat. Ensuite, c’est la fleur dans tout son parfum et toute sa richesse. Puis, l’épanouissement continue par une loi fatale, la fleur semble s’élargir et devenir plus grosse, elle augmente en volume, mais les couleurs pâlissent, l’odeur est amère, les pétales se fanent. Eh bien! Victor Hugo en est à cette dernière période. Jamais il n’a paru plus large, plus mûr; seulement, il est tellement large, qu'il s “effondre, il est tellement mür, que ses vers tombent à terre comme les fruits à l’automne.
Je ne parle ici ni de défauts ni de qualités. J’appartiens à un groupe de critiques qui acceptent un écrivain tout entier, sans chercher à trier les mots dans son œuvre. Un écrivain est un tempérament particulier, qui a ses façons d’être, et dont on ne saurait modifier le moindre élément sans détruire aussitôt tout l’ensemble. Je veux dire qu’il faut accepter les défauts et les qualités, comme les mêmes pierres d’un édifice; si on retire une seule pierre, l’édifice croule. Puis, le spectacle ne suffit-il point à passionner ? Voir un cerveau vivre et se développer, toute la vie de l’art est là. Il serait facile de prouver qu'’étant données les premières œuvres de Victor Hugo, il devait fatalement aboutir aux œuvres de sa vieillesse. Je ne dirai pas qu'il a grandi ou qu’il a rapetissé; je dirai qu'il a accompli son évolution, d’après certaines lois fatales. Oui, il devait arriver, par la nature de son tempérament, à cette attitude de prophète qu'il a prise; il devait être de plus en plus l’esclave de la formule romantique; il devait allonger les chevilles et ajouter trois vers pour le seul plaisir de justifier une rime riche; il devait patauger davantage chaque jour dans le sublime, exagérer son affarement et son vertige de visionnaire; il devait en arriver à tutoyer Dieu, à juger les siècles comme Dieu les jugerait, en mettant les bons à sa droite et les méchants à sa gauche: il devait dompter la langue, au point de la traiter en conquérant, qui n’a plus le respect des phrases et qui les torture à sa fantaisie; il devait enfin croire qu’un mot de lui valait un monde et qu'il lui suffisait de laisser tomber les choses Les plus insignifiantes, pour qu’elles prissent aussitôt une importance extrahumaine.
Aujourd’hui, il en est là. Il pontifie. Quand il parle d’un petit enfant, il croit que les étoiles écoutent. Et le pis est qu'il est devenu d’autant plus majestueux, que ses vers sont devenus plus vides. Je l’ai appelé un visionnaire. Ce mot le juge. Il a traversé l’époque sans la voir, les yeux fixés sur ses rêves.
Ne pouvant analyser les deux énormes volumes de La Légende des siècles, je me contenterai de détacher deux pièces et de les examiner de près. En les commentant vers par vers, je sais que je vais faire une besogne un peu mesquine, et que la critique doit avoir une autre largeur. Mais, après avoir peint à grands traits la haute figure de Victor Hugo, il me faut bien descendre jusqu’à éplucher ses vers, si je veux dire toute ma pensée. Il n’y a jamais eu qu’un rhétoricien au fond de lui. Voyons sa rhétorique.
Je choisis deux pièces que ses admirateurs mettent au premier rang : L’Aigle du Casque et Petit Paul. Je ne voudrais pas qu’on pût croire que je suis allé prendre les morceaux les plus faibles du recueil.
L’Aigle du Casque est une légende d’Ecosse, que le poëte a certainement inventée. Elle se passe dans ce moyen âge ténébreux et farouche qu’il affectionne, parce qu’il peut y placer à l’aise ses visions. Une vieille querelle existe entre Angus et Tiphaine. Et je cite :
Le fond, nul ne le sait. L’obscur passé défend Contre le souvenir des hommes l’origine Des rixes de Ninive et des guerres d’Egine, Et montre seulement la mort des combattants, Après l’échange amer des rires insultants.
Cinq vers, cinq chevilles. Egine arrive là pour rimer avec origine. Rien n’est plus lourd ni plus inutile que les deux derniers vers. Les disciples appellent cela de la largeur; ce n’est que du remplissage.
Le grand-père de Jacques, le roi Angus, l’a pris à son lit de mort et l’a chargé de tuer Tiphaine. Jacques a alors six ans. Il attend dix ans, et, lorsqu'il atteint sa seizième année, il provoque l’ennemi de sa race. Ce point de départ contient tout le procédé romantique, l’antithèse éternelle, le vieillard confiant sa vengeance à
l’enfant; et, pour que l’effet soit plus stupéfant encore, le poëte prend un bambin qui marche à peine. Voyez-vous ce mioche de six ans qui accepte de tuer plus tard un homme et qui se souvient de sa mission? Les enfants de ce temps-là valaient les hommes d’aujourd’hui. On entre du coup dans le monde de l’épopée.
Voici maintenant le portrait du farouche Tiphaine :
Tiphaine est dans sa tour, que protège un fossé, Debout, les bras croisés, sur la haute muraille, Voilà longtemps qu’il n’a tué quelqu’un, il bäille.
Encore une attitude romantique. On sourit à la pensée de cet homme qui se croise les bras et qui bâille, parce qu’il n’a pas une victime à se mettre sous la dent. C’est l’ogre du Petit Poucet, demandant de la chair fraîche. D'ailleurs, le poëte n’a oublié aucun trait pour en faire un fantoche à la mode de 1830.
Il fait peur. Est-il prince? est-il né sous le chaume? On ne sait. Un bandit qui serait un fantôme, C’est Tiphaine.
Cependant, Jacques le provoque. Jacques a seize ans, et le poëte s’écrie :
Dix ans, cela suffit pour qu’un enfant grandisse, En dix ans, certe, Orphée oublierait Eurydice, Admète son épouse, et Thisbé son amant,
Mais pas un chevalier n’oublierait son serment.
Le premier vers est une naïveté, et les trois autres sont des chevilles. Eurydice arrive là pour rimer richement avec grandisse.
Enfin, le combat va s’engager entre Jacques et Tiphaine, entre l’agneau et Le loup. Voici Jacques :
Fanfares ! C’est Angus. Un cheval d’un blanc rose Porte un garçon doré, vermeil, sonnant du cor, Qui semble presque femme et qu’on sent vierge encor.
Il regarde, il écoute, il rayonne, il ignore, Et l’on croit voir l’entrée aimable de l’aurore.
Et voici Tiphaine :
Tiphaine est seul, aucune escorte, aucune troupe ; Il tient sa lance; il a la chemise de fer, La hache comme Ofreste, et, comme Gaïfer,
Le poignard.
Oreste et Gaïfer viennent encore jouer là un singulier rôle. Dès lors, nous entrons dans l’antithèse jusqu’au cou. Jacques attaque Tiphaine, une fille contre un géant.
Tiphaine s’arrêta, muet, le laissant faire; Ainsi, prête à crouler, l’avalanche diffère; Ainsi l’enclume semble insensible au marteau, IT était là, le poing fermé comme un étau, Démon par le regard et sphinx par le silence.
Le dernier vers est bien typique et complète d’une façon presque comique cette figure pensive de Tiphaine, du brigand profond et infernal. Pourtant, il finit par s’ébranler; il lève sa lance contre l’enfant, qui, pris d’une peur soudaine, s’enfuit. Et le reste de la pièce, encore fort longue, est consacré à peindre ce que le poëte appelle ‘* l’âpre et sauvage poursuite ?’.
En le risquant ainsi, son aïeul fut-il sage?
Nul ne le sait; le sort est de mystères plein; Mais la panique existe, et le triste orphelin Ne peut plus que s’enfuir devant la destinée.
Un des procédés de Victor Hugo est de faire ainsi la part de l’inconnu. Il emploie souvent la tournure : nul ne le sait, on l’ignore, c’est le secret de Dieu, etc. Il croit ainsi élargir le sujet. Mais, parfois, le procédé fait sourire, surtout quand la réponse est facile. L’aïeul, dans le cas présent, a été à coup sûr stupide de confier sa vengeance à un enfant de seize ans.
Certes, la poursuite à travers les plaines et les forêts est d’un beau jet. Seulement, Victor Hugo l’avait déjà faite plusieurs fois, et beaucoup mieux. Ce qui m’a surtout frappé, c’est le retour des comparaisons, à la mode classique. En vingt vers, j’en compte trois qui commencent par le mot ainsi; et les trois comparaisons sont identiques.
Ainsi dans le sommeil notre âme d’effroi pleine Parfois s’évade et sent derrière elle l’haleine De quelque noir cheval de l’ombre et de la nuit. Ainsi le tourbillon suit la feuille arrachée… Ainsi courrait avril poursuivi par l'hiver.
N'est-il pas curieux que Victor Hugo, le rhétoricien, finisse par les figures de rhétorique que son école a tant plaisantée, dans les poëtes classiques?
J’abrège. Jacques se réfugie chez un ermite; mais Tiphaine fend d’un coup d'épée la roche où l’ermite demeure. Un couvent de nonnes ne l’arrête pas. Il écarte encore une femme, une mère, qui veut protéger l’enfant; et il l’égorge dans ‘‘ un ravin inconnu ?”.
Alors l'aigle d’airain qu’il avait sur son casque, Et qui, calme, immobile et sombre, l’observait, Cria : Cieux étoilés, montagnes que revêt L’innocente blancheur des neiges vénérables, O fleuves, 6 forêts, cèdres, sapins, érables,
Je vous prends à témoin que cet homme est méchant. Et cela dit, ainsi qu’un piocheur fouille un champ, Comme avec sa cognée un pâtre brise un chêne, Il se mit à frapper à coups de bec Tiphaine.
Il lui creva les yeux; il lui broya les dents;
Il lux pétrit le crâne en ses ongles ardenis,
Sous l’arme d’où le sang sortait comme d’un crible, Le jeta mort à terre, et s’envola terrible.
Toute la pièce a été écrite pour cet effet final. Cet effet est très grand, on ne saurait le nier. On retrouve là Victor Hugo avec son coup d’aile. Certes, il y a encore bien du remplissage. L’aigle d’airain qui prend la nature
à témoin paraît un peu raisonneur. D'ailleurs, il n’y a pas à discuter; on est en plein dans le rêve, il faut accepter ou rejeter la fantaisie du poëte. Quant à moi, je l’accepte, et je ne me plains que de l’abus de la rhétorique, des chevilles qui pullulent, des vers inutiles amenés pour les besoins de la rime riche de la pompe vide, des procédés connus, des pontifs, de tout ce bric-àbrac romantique qui ne nous apporte rien de nouveau, de toute cette pièce enfin qui répète et qui ne vaut pas les anciennes.
Je passe à présent à Petit Paul, un morceau qui a pour cadre le milieu moderne. Il faut voir le poëte, quand il consent à quitter son armure de chevalier pour endosser la simple redingote d’un bon vieux grandpère! On le sent gêné; son pas lourd ébranle les parquets, même lorsqu'il veut marcher sur la pointe des pieds. Il a des grâces colossales et zézayantes. Ainsi, son histoire de Petit Paul est un drame simple et touchant, l’histoire d’un enfant dont la mère meurt et dont le père se remarie; Paul est recueilli par son grand-père, qui meurt à son tour, après l’avoir élevé et adoré dans un grand jardin; alors, le petit, âgé seulement de trois ans, se trouve tellement malheureux chez sa marâtre, qu’un soir d’hiver il s’échappe et vient expirer de douleur et de froid à la porte du cimetière, où il a vu enterrer l’aïeul. On ne s’imaginerait jamais avec quel luxe de souffles bibliques et avec quelle complication de tendresse prétentieuse Victor Hugo a gâté la simplicité de cette histoire.
Le morceau débute ainsi :
Sa mère le mettant au monde s’en alla.
Sombre distraction du sort. Pourquoi cela?
Pourquoi tuer la mère en laissant l’enfant vivre? Pourquoi par la marâtre, 6 deuil ! la faire suivre?
Mon Dieu! pourquoi? parce que cela est. Le sort est toujours distrait. Le drame de la vie n’est qu’une suite d’accidents. Mais le poëte ne peut accepter les réalités, et nous le verrons encore mieux tout à l’heure.
Alors un vieux bonhomme accepta ce pauvre être. C’était l’aïeul. Parfois, ce qui n’est plus défend Ce qui sera. L’aïeul prit dans ses bras l’enfant Et devint mère. Chose étrange et naturelle.
Nous entrons #icidans le galimatias sentimental. Quand il parle des enfants, Victor Hugo croit devoir affecter une puérilité qui ne s’accommode guère avec ses procédés habituels. Imaginez un colosse qui risquerait des gentillesses de gamin. Je me suis vainement creusé la tête pour comprendre ce qu’il y avait d’étrange et de naturel à ce qu’un aïeul devint mère. C’est pour moi du radotage quintessencié. Cela continue, d’ailleurs,
Il faut que quelqu’un mène à l’enfant sans nourrice La chèvre aux fauves yeux qui rôde au flanc des monts; Il faut quelqu’un de grand qui fasse dire : Aimons! Qui couvre de douceur la vie impénéitrable,
Qui soit vieux, qui soit Jeune, et qui soit vénérable.
Je jure que je ne comprends pas ces deux derniers vers.
C’est pour cela que Dieu, ce maître du linceul, Remplace quelquefois la mère par l’aïeul,
Et fait, jugeant l’hiver seul capable de flamme, Dans l’âme du vieillard éclore un cœur de femme.
Est-ce parce qu’on fait du feu l’hiver dans les cheminées que Dieu juge que l’hiver est seul capable de flamme? Evidemment, c’est la seule raison. À quoi bon tout ce pathos pour expliquer la tendresse des bons vieux grandspères? Cette tendresse est faite de l’orgueil de leur race, de l’isolement où on les laisse et de la reconnaissance qu’ils ont pour l’amitié des petits, des souvenirs de leur propre jeunesse éveillés par la vue des têtes blondes. Il n’est pas nécessaire d’aller déranger Homère, Moïse et Virgile pour trancher la question.
Ensuite, nous arrivons au jardin :
Le grand-père emporta l’enfant dans sa maison. Aux champs, d’où l’on voyait un si vaste horizon Qu’un petit enfant seul pouvait l’emplir.
Ah! l’antithèse!
Un jardin, c’est fort beau, n'est-ce pas? Mettez-y Un marmot; ajoutez un vieillard; c’est ainsi Que Dieu fait. Combinant ce que le cœur souhaite Avec ce que les yeux désirent, ce poëte Complète, car au fond la nature c’est l’art,
Les roses par l’enfant, l’enfant par le vieillard.
Une fois encore, je ne comprends pas. Ce madrigal à la nature, si alambiqué d'idée et si contourné de forme, me consterne, comme un de ces rébus que l’on trouve à la fin des journaux illustrés. Comment! Dieu met d'habitude un vieillard et un enfant dans un jardin pour compléter les roses? Mais je l’ignorais, mais cette découverte me laisse plein d’émoi! |
Un nouveau-né vermeil, et nu jusqu’au nombril, Couché sur l’herbe en fleurs, c’est aimable, 6 Virgile! Hélas ! c’est tellement divin que c’est fragile.
Remarquez que Virgile est de l’aventure parce qu’il rime richement avec fragile.
Il faut allaiter Paul; une chèvre y consent.
Paul est frère de lait du chevreau bondissant: Puisque le chevreau saute, il sied que l’homme marche.
Je ne vois pas du tout cette conséquence.
Un an, c’est l’âge fier; croître, c’est conquérir; Paul fait son premier pas, il veut en faire d’autres.
(Mère, vous le voyez en regardant les vôtres).
Ce dernier vers est une affreuse cheville, et il est en outre incorrect, car les vôtres ne se rapportent à rien.
Oh ! pas plus qu’on ne peut peindre un astre, ou décrire La forêt éblouie au soleil se chaufjant,
Nul n'ira jusqu’au fond du rire d’un enfani :
C’est l’amour, l’innocence auguste, épanouie,
C’est la témérité de la grâce inouie,
La gloire d’être pur, l’orgueil d’être debout,
La paix, on ne sait quoi d’ignorant qui sait tout.
J’ai cité toute cette tirade pour indiquer une fois de plus le procédé du poëte. Il entasse les mots, il prend un atome et il le gonfle tellement qu'il le fait éclater. Certes, le rire d’un enfant est une chose adorable; mais pourquoi parler d’un astre, d’une forêt se chauffant au soleil, pourquoi vouloir prouver l’existence de Dieu avec le rire d’un gamin? Tout cela n’est que de la farce grandiose. Le lyrisme écrase là par trop le réel.
J’abrège, l’aïeul est mort, et Paul souffre chez sa marâtre. Ecoutez le langage de cette femme, parlant à son véritable fils :
Ce rire, c’est le ciel prouvé, c’est Dieu visible. J’ai volé le plus beau de vos anges, Seigneur, Et j'ai pris un morceau du ciel pour faire un lange. Seigneur, il est l’enfant, mais il est resté l’ange. Je tiens le paradis du bon Dieu dans mes bras.
Quel étrange langage dans la bouche d’une femme de nos jours! Il faut que Victor Hugo n’ait jamais entendu parler une mère ou que la rime ait d’étranges exigences. Lange est une très bonne rime à l’ange, mais jamais une mère ne dit qu’elle a pris un morceau du ciel pour faire un lange. C’est le poëte qui parle toujours; il n’entre jamais dans la peau de son personnage. Quand l’action se passe au moyen âge, cette substitution est tolérable; mais quand il prend un héros contemporain, je suis très choqué pour ma part des monstruosités qu'il lui met dans la bouche.
Ainsi que L’Aigle du casque, Petit Paul se termine par un effet puissant. Victor Hugo est l’homme des opéras à grand spectacle, ïl finit par des ensembles,
par des apothéoses. Paul vient mourir à la porte du cimetière où son grand-père est enterré.
Une de ses deux mains tenait encore la grille; On voyait qu’il avait essayé de l’ouvrir.
Il sentait là quelqu'un pouvant le secourir; Il avait appelé dans l’ombre solitaire, Longtemps; puis, il était tombé mort sur la terre, A quelques pas du vieux grand-père, son ami.
N'ayant pu l’éveiller, il s’était endormi.
Le milieu moderne n’est point fait pour ce visionnaire. Il le peuple trop de ses rêves. Il est allé où il devait aller : aux fantaisies échevelées de son imagination, à la résurrection fantastique et mensongère des siècles morts. Dès qu’il regarde à terre, il ne sait plus marcher. Un jardinet bourgeois devient un Eden. Un marmot prend l’importance d’un Messie. Les roses sont grosses comme des choux, les cailloux des sentiers ont l’éclat des diamants. Je dis ce que je vois en lui, et dans tout ce galimatias je reconnais volontiers qu’il y a des vers superbes. Ainsi, tout en l’accusant de manquer de simplicité, je trouve pourtant d’une simplicité poignante le dernier Vers :
N'ayant pu l’éveiller, il s’était endormi]
C’est que Victor Hugo, pour employer sa langue imagée, est un véritable fleuve débordé, roulant à la fois des cailloux et de l’or, des eaux boueuses et des eaux claires.
J’ai souvent songé aux deux destinées si différentes de Balzac et de Victor Hugo, et je veux tirer d’un parallèle entre eux toute la conclusion de cette étude.
On sait la longue obscurité de Balzac, ses luttes, sa mort, lorsqu'il arrivait enfin à la fortune et à la gloire. Celui-là a été jusqu’au bout un lutteur et un incompris.
De son vivant, ses œuvres se vendaient à peine; il fallut que l'étranger l’acclamât pour que la France consentît à tourner la tête de son côté. Il n’avait point de cour autour de lui; il vivait isolé, traqué par ses créanciers, cachant sa vie avec la pudeur de l’homme pauvre et la défiance de l’homme diffamé. Aucun disciple ne balançaïit des encensoirs devant sa personne sacrée, aucun joueur de flûte ne précédait ses pas pour faire ranger la foule. Il n’entra ni à l’Académie ni à la Chambre des pairs. Il ne fut ni roi ni dieu, et, quand il mourut, il n’emporta pas la pensée orgueilleuse d’avoir fondé une dynastie et une religion.
Eh bien! Balzac expirait, lapidé et crucifié, comme le messie de la grande école du naturalisme. La parole qu’il avait apportée, qu’on plaisantait et qu’on dédaignait devait lentement germer sur son sépulcre. Le travail se faisait sous terre. Cet écrivain isolé, sans disciple, sans public enthousiaste, allait conquérir toute notre littérature du fond de sa tombe. Son influence s’est élargie, les soldats de son idée sont venus, de plus en plus nombreux, et aujourd’hui ils sont légion. L’homme semblait être resté petit, par l’obscurité relative de sa vie; mais, aujourd’hui, le bronze de sa statue est colossal, il se hausse chaque jour. Nous commençons à comprendre ce que Balzac a apporté, une formule nouvelle qui est la seule et véritable formule du monde nouveau. Et savez-vous pourquoi cette formule s’impose avec une telle puissance? C’est qu’elle est l’instrument attendu, c’est qu’elle va permettre de réaliser l’art de la société moderne. Il n’y a pas là une fantaisie littéraire, et il y a plus que l’originalité d’un homme de génie. À côté de l’écrivain personnel, on trouve dans Balzac un initiateur, un homme de science qui a tracé le chemin à tout le vingtième siècle.
Quant à Victor Hugo, il a bu tant de gloire pendant sa vie, qu'il pourrait mourir demain oublié, sans avoir à se plaindre. Certes, lui aussi s’est battu pour ses idées. Mais quelles batailles flatteuses et quels triomphes. après chaque mêlée! Il avait toute une armée pour lui, Quand il allait au combat, un page lui tenait sa cuirasse, un autre son casque, un autre sa lance. Une musique
à ses gages jouait des airs de victoire, pendant qu'il se battait. Il a eu tous les honneurs et tous les bonheurs. Il a vieilli, écrasé sous le poids de ses lauriers, se tenant droit quand même, grâce à ses fortes épaules. D’ailleurs, j'ai dit son existence magnifique, telle qu’on en trouve seulement de semblables dans les contes de fée. Aujourd’hui, arrivé à l’âge de soixante-dix-sept ans, il peut croire qu’il tient le monde dans sa main, que les peuples l’adorent comme le dieu de la poésie, et que, lorsqu'il s’en ira, le soleil pâlira.
Eh bien! Victor Hugo, qui a traîné derrière lui des cortèges de fidèles, ne laissera pas un disciple pour reprendre et fonder la religion du maître. Tout ce vaste bruit qui s’est fait autour de l’écrivain vivant, s’éteindra peu à peu autour de l'écrivain mort. La postérité se désintéressera et deviendra sévère. Et savez-vous pourquoi elle sera sévère? C’est parce que, chez Victor Hugo, l’initiateur s’est trompé et n’a apporté que sa fantaisie personnelle, sans trouver le large courant du siècle, qui va à l’analyse exacte, au naturalisme. On fera bon marché de tout ce bric-à-brac du moyen âge, qui n’a même pas le mérite d’être historique. On s’étonnera que nous ayons laissé passer sans rire cet amas colossal d'erreurs et de puérilités. On cherchera le philosophe, le critique, l’historien, le romancier, l’auteur dramatique, et, lorsqu'on ne trouvera toujours qu’un poëte lyrique, on lui fera sa place, une place très grande; mais, à coup sûr, sûr, on ne lui donnera pas le siècle entier, car, au lieu d’emplir le siècle de lumière, il a failli le boucher de la masse épaisse de sa rhétorique. Il n’est pas allé à la vérité, il n’a pas été l’homme de son temps, quoi qu’on dise; et cela suffit à expliquer pourquoi, dans l’avenir, Balzac grandira, tandis que Victor Hugo perdra de sa hauteur.
Sans doute, le génie suffit et la beauté reste éternelle. Aussi n’ai-je en vue en ce moment que les écoles littéraires, les évolutions qui peuvent se produire au siècle prochain. Je ne crois pas à la descendance de Victor Hugo, il emportera le romantisme avec lui, comme une guenille de pourpre, dans laquelle il s’était taillé un manteau royal. Je crois au contraire à la descendance de Balzac, qui a en elle la vie même du siècle. Victor Hugo restera
DOCUMENTS LITTERAIRES Al
ainsi qu’une originalité puissante, et le meilleur service que des amis pieux pourraient lui rendre après sa mort, ce serait de porter la hache dans son œuvre si considérable, de réunir les cinquante ou soixante chefs-d’œuvre
il a écrits dans son existence, des pièces de vers d’une absolue beauté. On obtiendrait ainsi un recueil comme il n’en existe dans aucune littérature. Les âges s’inclineraient devant le roi indiscutable des poëtes lyriques. Tandis que, si la postérité doit accepter le tas des œuvres complètes, il est à craindre qu’elle ne se rebute devant un si incroyable mélange de l’excellent, du médiocre et du pire; il y a des pièces illisibles, des pièces qui frisent le grotesque. Sans doute, par la force même des choses, dans le cas où personne n’aurait osé faire le recueil que je demande, ce recueil se ferait de lui-même ; l’or seul surnagerait, parmi toutes les scories.
En finissant, je veux toucher un sujet plus délicat encore. La petite cour de Victor Hugo assure que le maître a, dans ses tiroirs, plus de vingt volumes d’œuvres inédites. Il aurait amassé ces œuvres, toujours d’après ce qu’on m'a raconté, pour laisser après lui un nombre considérable d’ouvrages, qui seraient publiés successivement, à des époques que son testament fixerait. Dès lors, on comprend le mécanisme de ces publications posthumes : par exemple, s’il laisse la matière de vingt volumes, et que chaque année un volume paraisse, pendant vingt ans des livres inédits paraîtront, bien qu'il soit couché dans la terre.
Je me plais à voir là l’orgueil d’un dieu qui veut être plus fort que la mort. Il entend vivre parmi ses disciples et ses fidèles, même lorsque son corps ne sera plus. il laisse sa parole, il se dressera chaque année dans son cercueil, pour crier : ‘* Ecoutez, me voici!” Cela est très beau et montre une rare énergie de personnalité. Puis, il doit se mêler de la prévoyance à l’orgueil. Peut-être Victor Hugo sent-il crouler son école. Il n’a sans doute pas grande confiance dans le talent des disciples qui lui survivront, et il préfère continuer le combat du fond de la tombe. Tant qu’il tiendra l’épée, il croit être sûr de la victoire. Ses œuvres posthumes sont des arguments suprêmes
qu'il tient en réserve. Si sa mémoire est attaquée, elles répondront pour lui et confondront les critiques. “13
Malheureusement, ce calcul de son orgueil se retournera contre lui. Le temps marche, les évolutions se produisent, . les générations nouvelles comprennent de moins en moins le passé. Il est certain que, si la deuxième série de La Légende des siècles n’a pas eu le succès de la première, cela tient à ce qu’elle s’est produite dans une autre époque. L’amour de la modernité, le goût de la vérité et de l’analyse, ont tellement grandi, qu'ils ont porté le dernier coup au romantisme. Habitué peu à peu au vrai, à la peinture des mœurs contemporaines, le public ne mord plus guère aux légendes du moyen âge, aux héros célestes et farouches, à tout ce clinquant de la rhétorique de 1830. De là l’insuccès relatif de La Légende des siècles. Mais le mouvement ne s’arrêtera pas, chaque année l’évolution naturaliste va se précipiter. Alors, vous imaginez-vous, pendant vingt ans, des volumes de Victor Hugo tombant dans un public qui les lira et les comprendra de moins en moins? Ces œuvres de la vieillesse du poëte seront fatalement inférieures à celles de sa jeunesse et de son âge mûr. Si, aujourd’hui qu’il est encore debout, l’indifférence commence, que sera-ce, lorsqu'il ne sera plus là? Au cinquième volume, le public demandera grâce, et à chaque volume qui tombera ensuite, la chute sera plus profonde.
Alfred de Musset
Je parlerai d’Alfred de Musset. Depuis longtemps, j'ai la grande envie de consacrer une étude à ce bienaimé poëte, qui éveille en moi les plus chers souvenirs de ma jeunesse. Et voici l’occasion toute trouvée : M. Paul de Musset, Le frère qui survit, a publié un ouvrage: Biographie d’Alfred de Musset, sa vie et ses œuvres, dont l’analyse va me permettre enfin de satisfaire mon désir.
Mais, avant d’ouvrir cet ouvrage, je veux ouvrir mon cœur. C'était vers 1856, j'avais seize ans et je grandissais dans un coin de la Provence. Je précise l’époque, parce qu elle est celle de toute une passion littéraire parmi la jeunesse. Nous étions trois amis, trois galopins qui usaient encore leurs culottes sur les bancs du collège. Les jours de congé, les jours que nous pouvions voler à l’étude, nous nous échappions en des courses folles à travers la campagne; nous avions un besoin de grand air, de grand soleil, de sentiers perdus | au fond des ravins, dont nous prenions possession en
conquérants. Oh! les interminables promenades sur les collines, les longs repos dans les trous verts, près du petit torrent, les retours du soir dans la poussière épaisse des grandes routes, qui craquait sous nos pieds comme de la neige fraîchement tombée! L’hiver, nous adorions le froid, la terre durcie par la gelée qui sonnait gaîment, et nous allions manger des omelettes dans les villages voisins, avec la joie de ce ciel si pur et si vif. L’été, tous nos rendez-vous étaient au bord de la rivière, car nous étions pris alors de la passion de l’eau; et nous restions des après-midi entières à barboter, vivant là, ne sortant que pour nous allonger nus sur le sable, un sable fin, chauffé par le soleil. Puis, à l’automne, notre passion changeait, nous devenions chasseurs; oh! chasseurs bien inoffensifs, car la chasse n’était pour nous qu’un prétexte à longues flâneries. Il faut dire que le pays manque complètement de gibier, ni grosses ni petites bêtes, pas plus de lièvres que de perdrix. Il y a dix chasseurs pour un lapin. On tue quelques grives et quelques petits oiseaux, des becfigues, des ortolans, des pinsons. Mais que nous importait! Si de temps à autre nous lâchions un coup de fusil, c’était pour le plaisir de faire du bruit. La partie de chasse s’achevait toujours à l’ombre d’un arbre, tous trois couchés sur le dos et le nez en l’air, causant librement de nos tendresses.
Et nos tendresses, en ce temps-là, étaient avant tout les poëtes. Nous ne flânions pas seuls. Nous avions des livres dans nos poches ou dans nos carniers. Pendant une année, Victor Hugo régna sur nous en monarque absolu. Il nous avait conquis avec ses fortes allures de géant, il nous ravissait par sa rhétorique puissante. Nous savions de mémoire des pièces entières, et, quand nous rentrions, le soir, au crépuscule, nous réglions notre marche sur la cadence de ses vers, sonores comme des souffles de trompette. Puis, un matin, un de nous apporta un volume de Musset. Nous étions très ignorants dans ce coin de province, nos professeurs se gardaient de nous parler des poëtes contemporains. La lecture de Musset fut pour nous l’éveil de notre propre cœur. Nous restâmes frissonnants. Je ne fais point ici de critique littéraire, je raconte simplement les sensations
ET
de trois enfants, lâchés en pleine nature. Notre culte pour Hugo reçut un coup terrible; peu à peu, nous nous sentîmes pris de froideur, ses vers s’envolèrent de nos mémoires, il ne nous arriva plus de trouver un volume des Orientales ou des Feuilles d’automne, entre nos poudrières et nos boîtes à capsules. Alfred de Musset seul trônait dans nos carniers.
Quels bons souvenirs! Je ne puis fermer les yeux, sans revoir les journées de cette heureuse époque. C'était par une belle matinée de septembre, une matinée d’un gris doux, un ciel bleu comme voilé de gaze; et nous déjeunions dans un fossé, avec de grands saules dont les branches fines pleuvaient sur nos têtes. C'était par un jour de pluie; nous étions partis quand même, malgré la menace du ciel; et nous avions dû nous loger dans le creux d’une roche, pendant que la pluie tombait à torrents. C’était par un jour de vent, un de ces vents terribles qui cassent les arbres; et nous étions entrés dans un cabaret de village, nous installant au fond d’une petite salle, nous faisant une joie de passer l’après-midi là. Mais, partout, le grand charme était d’avoir Musset avec nous: dans le fossé, dans le creux de roche, dans la petite salle du cabaret de village, il nous accompagnaïit et suffisait à notre contentement. Il nous consolait de tout, nous tirait de la mauvaise humeur, nous rapprochaït davantage à chaque lecture. Parfois, quand un oiseau curieux venait se poser à une bonne distance, nous pensions devoir lui envoyer un coup de fusil; heureusement nous étions des tireurs détestables, et l’oiseau, presque toujours, secouait les plumes et s’échappait. Cela interrompait à peine celui de nous qui relisait tout haut, pour la vingtième fois peut-être, Rolla ou Les Nuits. Je n’ai jamais entendu la chasse d’une autre façon. On ne peut parler chasse devant moi, sans qu’aussitôt je songe à de longues rêveries sous le ciel, à des strophes qui s’envolent avec un large bruit d’ailes. Et je revois des verdures, des plaines ardentes pâmées par la grande chaleur, de vastes horisons qui suflisaient à peine à l’orgueilleuse ambition de nos seize ans.
Aujourd’hui, lorsque je tâche d’analyser mes sensations de cette époque, je crois que Musset nous séduisit
d’abord par sa crânerie de gamin de génie. Les Contes: d'Italie et d’Espagne nous transportèrent dans un roman-
tisme railleur, qui nous reposa, sans que nous nous en.
doutions, du romantisme convaincu de Victor Hugo. Nous adorions le décor du moyen âge, les philtres et
les coups d’épée; mais nous les adorions surtout dans ce
débraillé, avec cette finesse de moquerie, ce scepticisme qui perçait entre les lignes. La ballade à la lune nous
enthousiasmait, parce qu’elle était pour nous le défi
qu’un poëte de race portait aussi bien aux romantiques qu’aux classiques, le libre éclat de rire d’un esprit indépendant, dans lequel toute notre génération reconnaissait un frère. Puis, lorsque nous fûmes gagnés par les côtés tapageurs de Musset, la profonde humanité qu'il dégageacheva de nous conquérir. Il n’était plus seulement le gamin de génie, notre frère à nous tous qui avions seize ans; il nous apparut si profondément humain, que nous entendîmes battre nos cœurs sur la cadence de ses vers. Alors, il devint notre religion. Par-dessus ses rires et ses farces d’écolier, ses larmes nous gagnèrent; et il ne fut ainsi tout à fait notre poëte, que lorsque nous pleurâmes en le lisant.
Pour bien comprendre la royauté de Musset sur la jeunesse de mon temps, il faut connaître cette jeunesse: elle même. Nous arrivions au lendemain des grands triomphes du romantisme. Nous étions nés à la vie littéraire, après le coup d’État de décembre, et nous ne connaissions que par les récits de nos aînés les batailles de 1830. Toute cette chaleur romantique s’était déjà bien refroidie. Victor Hugo, en exil, nous apparaissait dans un lointain d’apothéose. Malgré notre dévotion. nous n’étions pas de ses sujets, de ses fidèles, ne l’ayant jamais approché et n’acceptant l’admiration de ses contemporains pour lui qu’à la condition de la contrôler un jour. En nous s’agitait confusément la réaction du lendemain, ce nouveau mouvement littéraire qui devait. se produire infailliblement. Nous nous passionnions peu à peu pour l’analyse exacte. De là, j’en suis certain aujourd’hui, la lente évolution qui nous a détaché presque tous de Victor Hugo. Nous n’aurions su dire pourquoi ses vers ne nous entraient pas aussi profondément dans:
Re
Jle cœur que ceux de Musset. Mais nous éprouvions déjà l'impression de plus en plus glaciale de cet amas gigantesque de rhétorique. Et nous avons aimé Musset, parce que le rhétoricien est moins sensible en lui, et qu’il va droit à la sensation. Certes, Victor Hugo demeure l’ouvrier le plus merveilleux dela littérature française. Seulement, Musset gardera à côté de lui l’immortalité de ‘ses sanglots. Je ne distribue pas de place, j’étudie simplement les mouvements d’âmes produits par deux poëtes dans ma génération. Nous nous sommes donnés à celui dont les vers mentaient le moins.
L'école littéraire qui met la perfection de la forme avant tout, est, selon moi, dans un chemin bien dangereux. Le raisonnement de ces écrivains impeccables est celui-ci : sans la forme, sans la perfection, rien d’éternel; les seules œuvres qui durent sont les œuvres parfaites. Et ils citent l’histoire, ils rêvent d’immobiliser leurs ouvrages dans des attitudes de statues grecques, ils veulent par orgueil ne pas laisser d’eux une seule page qui ne soit de bronze ou de marbre. Certes, parmi nos grands écrivains contemporains, nous en comptons qui -ont merveilleusement appliqué ces théories. Mais ce sont les élèves que je redoute, parce que la perfection entêtée de la forme finit par raidir et stériliser les œuvres. D’ailleurs, il n’est point vrai que la beauté seule soit immortelle, la vie est plus immortelle encore. Une langue disparaît, une esthétique se transforme, un idéal se déplace; tandis que le cri humain, la vérité de la joie ou de la douleur est éternel. Nous ne sentons plus la perfection technique des vers d’Homère et de Virgile; ce qui les fait vivre dans les âges, c’est le souffle vivant dont ils les ont animés, c’est l’humanité qu'ils ont mise en eux. Avant l’arrangeur de mots, il y a le créateur. Une duperie de leur orgueil conduit seule certains artistes impuissants à croire qu'ils vivront éternellement, s’ils parviennent à disposer dans un ordre harmonique les mots du dictionnaire. Non, ils ne vivront pas, tant qu’ils n’apporteront pas la vie avec eux, un coin de la vérité humaine, une tristesse ou une gaîté qui leur soit personnelle. Voici, par exemple, Alfred de Musset et Victor Hugo. Le premier a librement galopé à travers
la grammaire et la prosodie; le second a été un des plus puissants constructeurs de phrases qu’on puisserencontrer. Eh bien! soyez certain que la poussière mangera les trois quarts des vers de celui-ci, et que les vers de l’autre resteront presque tous intacts, parce qu'ils ont été plus vécus que rimés. Les échafaudages gigantesques sur lesquels se hissent les rhétoriciens, finissent toujours par tomber en poudre.
Sans doute, à seize ans, nous ne faisions pas tant de raisonnements. Nous subissions, sans la discuter, la séduction de Musset. Il nous prenait tout entiers. Ses mauvaises rimes, qu’on lui reproche tant, son dédain de la pose poëtique, l’horizon tout individuel dans lequel il s’enferme, ne nous choquaient pas, peut-être même étaient des causes nouvelles à notre tendresse. Il nous parlait des femmes avec une amertume et une passion qui nous enflammaient. Nous sentions bien qu’il les adorait sous son masque de don Juan méprisant et railleur, qu'il les adorait jusqu’à mourir de leur amour. Îl était sceptique et ardent comme nous, plein de faiblesse et de fierté, confessant ses fautes avec le même élan qu’il avait mis à les commettre. On a dit qu’il résumait le siècle, on a voulu surtout le voir dans Rolla, blasé à vingt ans, venant se tuer chez une fille, qu’il aime d’amour à son dernier soupir. L’image est belle, elle montre l’éternel amour renaissant de lui-même, elle prouve que les générations qui ont vécu trop vite, ont tort de désespérer, car la joie d’aimer est immortelle; seulement j’estime que Musset est plus humain encore que contemporain. Rolla, chez lui, est le poëte drapé, la figure arrangée. Fatalement, il était le fils des premiers romantiques, il avait dû rêver de René et de Manfred, à dix-huit ans, en se regardant dans les glaces. De Ià, l’enfant du siècle que l’on met en avant aujourd’hui encore, cet enfant boudeur, ange et démon, brisant le verre dans lequel il a bu, plein d’un doute et. d’une passion immenses. Mais, heureusement, il ne s’est pas entêté jusqu’au bout dans ce personnage. Il apportait un génie trop libre, pour ne pas vivre tout haut. Quand il a écrit Les Nuits, il avait jeté sa défroque romantique, il n’était plus d’un siècle, il était de tous les temps.
Sa voix monte comme le cri de douleur et d’amour de | l’humanité elle-même. Là, il est en dehors de la mode, | en dehors des écoles littéraires. Sa plainte sort de tous | les cœurs. C’est ainsi que l’explique aujourd’hui l’écho | qu’il éveillait en nous. Nous n’étions plus des écoliers | ravis de la perfection des phrases, mais des hommes qui brusquement entendaient leur humanité prendre une voix. Il vivait tout haut, et nous vivions avec lui.
En ce temps-là, il n’était pas un jeune homme en | province, qui n’eût les poésies d'Alfred de Musset dans sa bibliothèque. Aujourd’hui encore, m’asssure-t-on, tout échappé de collège achète d’abord ces poésies. On lit très peu en province. Dans chaque petite ville, il y a une société de quinze à vingt jeunes gens environ qui s’occupent de littérature. Les livres nouveaux pénètrent rarement dans ces cercles étroits; on s’y tient à certaines œuvres consacrées. C’est surtout là que Musset règne en souverain. Ses deux volumes de poésies | sont ainsi en librairie d’une vente courante, et l’éditeur | m’assurait dernièrement que, depuis vingt ans, malgré les diverses éditions publiées, la vente n’avait pas varié. Je cite ce fait pour montrer la persistance du succès. Il est vrai que, parmi les acheteurs de Musset, il faut compter les femmes. En province, les femmes le lisent également beaucoup. Longtemps, elles s’en sont tenues à Lamartine. Puis, Lamartine est devenu le poëte des jeunes filles, le seul poëte que l’on tolère entre les mains des pensionnaires; et, au lendemain de son mariage, toute jeune dame s’est passionnée pour Musset. Pendant | que l’étoile de Lamartine pâlit, celle de Musset garde à l'horizon un éclat fixe. Il est toujours instructif de constater ces courants de la mode, qui déplacent les admirations. Si les poëtes du commencement du siècle ne peuvent être encore classés d’une façon définitive par la véritable postérité, il est permis dès aujourd’hui de prévoir quel sera ce classement au siècle prochain.
J'avoue, d’ailleurs, que je ne saurais, pour mon compte, parler de Musset avec l’impartialité froide du critique. Je l’ai dit, il a été toute ma jeunesse. Quand | je lis une seule de ses strophes, c’est ma jeunesse qui s’éveille et qui parle. Aussi n’est-ce point une étude
critique que j'entends faire ici. Je ;veux simplement causer du poëte, à propos de la biographie que son frère vient de publier.
L'ouvrage de M. Paul Musset, annoncé depuis quelque temps, était attendu avec impatience. On espérait apprendre enfin la vérité sur Musset. Il n’est pas d’écrivains dont la vie ait donné lieu à plus de légendes. Même de son vivant, les faits Les plus contradictoires circulaient sur son compte. De là une curiosité légitime, car si M. Paul deMusset ne disait pas la vérité, personne assurément ne la dirait. Il était bien placé pour tout savoir, il accomplissait une tâche que lui seul pouvait remplir.
Eh bien! avec un peu de réflexion, je crois qu’on aurait moins compté sur l’étude de M. Paul de Musset. Sans doute, personne mieux que lui n’était à même d’écrire la vie de son frère; il avait ses souvenirs, il possédait des documents de toutes sortes. Seulement, s’il savait tout, il se trouvait fatalement porté à ne pas tout dire. Son étude devait, dès la première page, tourner au plaidoyer. Il ne raconte pas son frère, il le défend contre les bruits qui ont couru. Il tire complaisamment un voile sur les côtés fâcheux, et met en avant les beaux côtés. En somme, il n’est pas assez désintéressé, pour que nous puissions le croire sur parole. Et il arrive ainsi que la biographie d’Alfred de Musset par M. Paul de Musset sera certainement celle qu’on lira désormais en faisant le plus grand nombre de réserves.
Mais elle garde un intérêt très vif, celui des documents. L'étude est pleine de faits nouveaux : ce qui m’amène à dire que nous devons la considérer comme une poignée d’excellentes notes, dont un biographe futur tirera un grand parti. Si elle n’est pas complète, elle servira à compléter le dossier du poëte. En joignant le plaidoyer à l’accusation, on arrivera peut-être plus tard à obtenir la vérité vraie. Il faudrait consulter les
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contemporains de Musset qui existent encore, comparer leurs dépositions avec les témoignages de son frère, se prononcer après une enquête minutieuse. D’ailleurs, ce n’est point ici mon intention. Je vais me contenter d’examiner les documents fournis par M. Paul de Musset.
La jeunesse d’Alfred de Musset paraît avoir été celle d’un enfant turbulent et précoce. Il est né à Paris, le 11 décembre 1810, rue des Noyers, une des rues les plus étroites et les plus populeuses du vieux Paris. La maison, qui porte le n° 33, existe encore, bien que tout un côté de la rue ait été emporté par un nouveau boulevard. Le poëte grandit là, au milieu d’une famille rigide, dans l’ombre de cette ancienne demeure. Jamais milieu n’annonça moins ce génie passionné et libre, ivre de lumière. M. Paul de Musset raconte plusieurs traits assez curieux de sa première enfance. Je citerai celui-ci : ‘+ Alfred avait trois ans, lorsqu'on lui apporta une paire de petits souliers rouges qui lui parut admirable. On l’habillait, et il avait hâte de sortir avec sa chaussure neuve dont la couleur lui donnait dans l’œil. Tandis que sa mère peignait ses longs cheveux bouclés, il trépignait d’impatience. Enfin, il s’écria d’un ton larmoyant : ‘ Dépêchez-vous donc, maman! Mes souliers neufs seront vieux!” Le biographe voit là l’impatience à jouir qui plus tard a caractérisé Alfred de Musset. Voici un autre fait que je trouve plus singulier. Alfred de Musset avait alors neuf ans. ‘* Alfred eut des accès de manie causés par le manque d’air et d’espace, et qui ressemblaient assez à ce qu’on raconte des pâles couleurs des jeunes filles. Dans un seul jour, il brisa une des glaces du salon avec une bille d’ivoire, coupa des rideaux neufs avec des ciseaux, et colla un large pain à cacheter rouge sur une grande carte d'Europe, au beau milieu de la mer Méditerranée. Ces trois désastres ne lui attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu’il s’en montra consterné ?””.
D'ailleurs, toute l’enfance du futur grand poëte se passa ainsi dans les jupes de sa mère. Il eut des précepteurs et n’alla au collège que plus tard. Les hivers s’écoulaient dans la vieille maison de la rue des Noyers. L’été, on allait parfois à la campagne, chez des parents ou dans une propriété prêtée par une amie de Mme de Musset.
L'intelligence de l’enfant paraît s’être éveillée pour la première fois à la lecture des romans de chevalerie. Il avait alors huit ans au plus. ‘* On nous donna La Jérusalem délivrée. Nous n’en fîimes qu’une bouchée. Il nous fallut Le Roland furieux, et puis Amadis, Pierre de Provence, Gérard de Nevers, etc. Nous cherchions les prouesses, les combats, les grands coups de lance et d’épée. Quant aux scènes d’amour, nous s’en faisions point de cas, et nous tournions la page, quand les paladins se mettaient à roucouler. Bientôt nos imaginations se remplirent d’aventures ...?”’ Avant les romans de chevalerie, Les Mille et une nuits l’avaient passionné, à ce point qu'il mettait les contes arabes en action avec son frère. Ils avaient élevé un édifice oriental au fond d’un jardin, avec un vieux secrétaire, une échelle de tapissier et quelques planches; et cet édifice était le théâtre de véritables combats. Plus tard, ils fouillèrent [a maison pour savoir si elle ne contenait pas des cachettes, comme les maisons bâties par les conteurs; il cherchaït les portes secrètes, les escaliers dérobés, les souterrains débouchant dans les caves. Puis, le doute vint avec l’âge, ils acquirent la triste certitude que l’on ne voyageait pas commodément à travers les murs. La lecture de Don Quichotte les acheva. ‘* Ainsi finit, dans l’enfance d’Alfred de Musset, la période du merveilleux et de l’impossible, espèce de gourme que son imagination avait besoin de jeter, maladie sans danger pour lui, puisqu'il en sortit à l’âge où pour d’autres elle commence à peine, et dont il ne lui resta qu’un élément poétique et généreux, une certaine inclination à considérer la vie comme un roman, une curiosité juvénile et une sorte d’admiration pour l’imprévu, l’enchaînement des choses et les caprices du hasard ?”?.
Je le répète, rien de saillant en somme dans l’enfance de Musset. Il semble avoir été un bon élève, un esprit intelligent et studieux. Il eut d’abord un précepteur, puis il alla dans une petite institution où il resta peu de temps; ses condisciples le persécutaient, le battaient jusque dans les bras du domestique qui venait l’attendre à la sortie. Enfin, il entra au collège Henri IV, où il eut pour camarade le duc de Chartres, auquel son père,
le futur roi Louis-Philippe, faisait suivre les cours, pour montrer ses sentiments démocratiques. Ce fut alors que Musset passa parfois ses jours de congé au château de Neuilly. ‘‘ Il plut à toute la famille d'Orléans et particulièrement à la mère des jeunes princes, qui recommandait à son fils de ne pas oublier le petit blondin. La recommandation était inutile : de Chartres, — comme on l’appelait au collège, — avait une préférence marquée pour Alfred. Pendant les classes, il lui écrivit quantité de billets sur des chiffons de papier ”’. Alfred de Musset obtint le second prix de dissertation latine au concours général des lycées, sur ce sujet : De l’origine de nos sentiments. Ceci prouve qu'il fit d'excellentes études. Je ne puis suivre la biographie de Musset pas à pas, et j'aime mieux grouper les faits, de façon à mettre en lumière les diverses faces de l’homme et du poëte. C’est l’homme d’abord qui m'intéresse. Je passerai donc tout de suite de l’enfant au jeune homme, et j'examinerai le côté passionnei chez Musset. Il a beaucoup aimé, son frère laisse entendre que le nombre de ses bonnes fortunes a été incalculable. Mais sa liaison la plus retentissante, celle qui aurait influé sur toute sa vie, à en croire la légende, a été, comme on le sait, la liaison avec Georges Sand. Il s’est fait autour de cette tendresse si courte un bruit énorme. Après la mort du poëte, des romans ont été échangés comme des coups de massue, entre M. Paul de Musset et George Sand, le premier pour prouver que l’amante avait eu tous les torts, la seconde pour répliquer que l’amant s'était montré insupportable. Aussi, dans la biographie que M. Paul de Musset vient d'écrire, les curieux ont-ils cherché de nouveaux détails; mais ils n’ont pas été satisfaits, car le biographe se montre d’une grande discrétion, et il n’a ajouté aucun fait important aux faits déjà connus. On connaît cette histoire en gros. Alfred de Musset et George Sand allèrent faire un voyage ensemble en Italie. À Venise, Musset tomba malade et George Sand le trompa avec un jeune médecin italien qui le soignait. Le poëte revint seul en France, très souffrant encore et le cœur déchiré. Cette histoire, sur laquelle il est bien difficile de savoir la vérité, est en somme des plus banales. Elle
n’a pris une allure tragique et profonde que grâce à la haute situation littéraire des deux amants. On a vu leur génie à travers leur querelle amoureuse, et toute la publicité qui se faisait autour d’eux, a fatalement décuplé l’importance de l’aventure. La trahison de George Sand semble certaine; elle emprunte même une véritable cruauté aux circonstances dans lesquelles elle paraît avoir eu lieu. Mais il faut dire que, si jamais deux êtres avaient été faits pour ne pas s’entendre, ces deux êtres étaient bien Musset et George Sand. Autant l’amant se montrait enfant gâté, exigeant et fantasque, réglant tout sur son plaisir, prenant la vie à l’aventure, autant l’amante était une personne grave et froide, pleine de méthode, faisant son métier d'écrivain avec une régularité de bonne commerçante. On comprend qu’ils se soient aimés, mais on comprend mieux encore qu'ils se soient séparés violemment, après quelques mois de vie commune. Ils devaient être insupportables l’un à l’autre. Je suis certain, d’ailleurs, que Musset a été toute sa vie l’amant le plus intolérable qu’on puisse imaginer. Cela explique tout au moins la trahison de George Sand.
Maintenant, je crois qu’il y a beaucoup de légende dans les souffrances de Musset, après la rupture. Il fut certainement blessé au vif de sa tendresse et de son orgueil. Il revint à Paris dans un état pitoyable. Voici ce que dit son frère : ‘* Le 10 avril, le pauvre enfant prodigue arriva enfin, le visage maigre et les traits altérés. Une fois sous l’aile maternelle, son rétablissement n’était plus qu’une question de temps; mais on jugea de la gravité de sou mal par les lenteurs de la guérison et par les phénomènes psychologiques dont elle a été accompagnée. La première fois que mon frère voulut nous raconter sa maladie et les véritables causes de son retour à Paris, je le vis tout à coup changer de visage et tomber en syncope. Il eut une attaque de nerfs effrayante, et il fallut un mois avant qu'il pût revenir sur ce sujet et achever son récit ”?. Cela prouve surtout la grande sensibilité nerveuse de Musset, sensibilité dont son frère donne d’autres exemples curieux. [l resta longtemps enfermé, comme cela lui arrivait à chaque rupture amoureuse; puis, il se remit complètement et il eut d’autres amours. Du reste, voici La conclu-
sion de l’aventure. ‘* Il me déclara, après avoir écrit La Nuit de mai, que sa blessure était complètement fermée. Je lui demandai si cette blessure ne se rouvrirait jamais. ‘t Peut-être, me répondit-il, mais si elle s’ouvre encore, ce ne sera jamais que poétiquement ?”. Vingt ans plus tard, un soir, dans le salon de notre mère, la conversation roula sur le divorce. Alfred dit en présence de plusieurs personnes qui ne l’ont point oublié : ‘* Les lois sur le mariage ne sont pas si mauvaises. Il y a tel moment de ma jeunesse où j'aurais donné de bon cœur dix ans d’existence pour que le divorce eût été dans notre Code, afin de pouvoir épouser une femme qui était mariée. Si mes vœux eussent été exaucés, je me serais brûlé la cervelle six mois après ”’.
Il paraît donc difficile d’expliquer la triste fin de Musset, par l’amertume d’un grand amour trompé. S'il glissa à la paresse et à l’ivrognerie, il ne faut voir là que les conséquences d’un certain tempérament. Il était marqué pour cette déchéance. Sa soif de jouissance, son besoin de vivre vite et de tout mettre dans la sensation immédiate, devait le conduire à ce prompt abandon de lui-même. À dix-huit ans, il se lança résolument dans Île plaisir. Comme le dit son frère : ‘* Les promenades à cheval étaient à la mode : il loua des chevaux. On jouait gros jeu : il joua. On faisait les nuits blanches : il veilla ?”. Et toute sa vie fut ainsi dépensée à se sentir exister, à décupler ses sensations. M. Paul de Musset, qui le défend pourtant, donne des détails bien caractéristiques. ‘‘ Souvent Alfred se plaignait que la vie était longue et que ce diable de temps ne marchait pas 7”. Et plus loin, après avoir parlé de ses accès brusques de sauvagerie, de ses retraites dans sa chambre : ‘* Quand il lui prenait envie de se distraire et de rompre ses habitudes, il passait d’un extrême à l’autre. Il allait dix fois de suite au théâtre Italien, à l’Opéra ou à l’Opéra- Comique; et puis, il rentrait un soir rassasié de musique pour longtemps. Quand il s’embarquait dans quelque partie de plaisir, c'était avec le même emportement. Tout cela était excessif et souvent nuisible à sa santé; mais, jusqu’à son dernier jour, il ne voulut jamais s’astreindre ni à un régime modéré ni à une précaution
quelconque. ?” Voilà qui montre un tempérament sans équilibre, se ruant dans l’existence, se hâtant d’en finir avec Les bonnes comme avec les mauvaises choses, ayant de continuels appétits d’enfant et des dégoûts aussi prompts que ses désirs. Après les femmes, le vin devait avoir son tour. Les femmes l’avaient fait pleurer, le vin le consolerait peut-être. Et je me l’imagine alors comme cette haute figure de don Juan qu’il a dressée, las d’avoir cherché le beau, et s’étourdissant à la table d’un café, pour ne plus connaître l’ennui de sa raison.
Sa paresse s’explique de la même manière. Il avait trop aimé la poésie, elle ne le contentait plus. Son frère répète les paroles suivantes qui sont bien typiques. Musset disait : ‘* Suis-je un expéditionnaire ou un commis- Voyageur pour qu’on me chicane sur l’emploi de mon temps? J’ai beaucoup écrit; j’ai fait autant de vers que Dante et que le Tasse? Oui, diantre! s’est-on jamais avisé de les appeler des paresseux? Lorsqu'il a plu à Gæœthe de se croiser les bras, qui donc lui a jamais reproché de s’amuser trop longtemps aux bagatelles de la science? Je ferai comme Gœthe jusqu’à ma mort, si cela me convient. Ma Muse est à moi; je montrerai au public qu’elle m’obéit, que je suis son maître, et que, pour obtenir d’elle quelque chose, c’est à moi qu’il faut plaire ?”’. Ce n’est là qu’une boutade, et des plus spécieuses. En effet, si un écrivain est toujours libre de cesser de produire, il n’en prouve pas moins, en ne produisant pas, que le besoin de la production ne le tourmente plus. Or, un écrivain qui n’a plus ce besoin est un écrivain fini, quels que soient les prétextes qu’il invente. Ce qu’il faut retenir des paroles de Musset, c’est ce cri que sa Muse est à lui et qu’il entend en disposer comme d’une femme esclave. Il est là tout entier. IL a très bien pu être jaloux du public, et ne plus écrire, pour ne plus être lu, par une envie de jouir seul. Après s’être confessé tout haut, il serrait les lèvres, envahi de l’amour du silence. Ou bien encore, comprenant que son génie vieillissait, et il avait la coquetterie de son éternelle jeunesse.
D'ailleurs, il suffit de constater les faits. Musset a survécu à son génie et il a glissé dans l’inconduite. Lorsqu’il mourut, le 2 mai 1857, on parla d’une maladie de
cœur; mais, en réalité, il s’était lentement suicidé par la vie qu’il menait. À quoi bon le défendre aujourd’hui? La postérité n’a plus à lui demander compte de ses vertus bourgeoises. Il ne porte pas au front l’immortel laurier pour s’être couché chaque jour de bonne heure et avoir eu l’estime de son concierge. Certainement, il serait moins grand, s’il avait économisé davantage son existence. Ce qui le met si haut, ce qui le rend si cher à tous les cœurs, c’est justement d’avoir vécu à outrance, d’avoir été la jeunesse et la folie du siècle. À notre époque de nervosisme, il est resté la machine nerveuse la plus tendue et la plus vibrante. Nous nous reconnaissons tous en lui, nous aimons et nous glissons sur les pavés comme lui. Il faut l’accepter avec son génie et avec ses chutes. On le diminuerait, si lonfdiscutait sa mort.
J’aborde maintenant l’écrivain, chez Musset. Son frère nous le présente sous un aspect assez inattendu. Il prétend qu’il y avait en lui un grand critique. A l’entendre, Musset commençait par jouir de tout ce qui lui plaisait : ‘* IL s’échauffait, se livrait sans réserve au plaisir de l’admiration, et finissait par examiner et approfondir. Dans ce double exercice de facultés qui semblent s’exclure, l’enthousiasme et la pénétration, il acquit non seulement en littérature, mais dans tous les arts, une solidité de jugement telle que, s’il n’avait pas eu autre chose de mieux à faire, il aurait pu être un des critiques les plus forts de son temps ””’. Cela me paraît une conséquence discutable, mais il est certain que Musset n’était pas un sectaire en littérature; il ne procédait pas à l’aide de principes et de théories, il suivait en somme simplement son goût et sa raison. Tout son développement littéraire est là.
Voici les circonstances assez curieuses dans lesquelles s’éveilla la vocation de Musset. Ses parents, étant allés habiter Auteuil, se lièrent avec la famille d’un vaude-
villiste, M. Melesville. On joua la comédie, et, détail piquant, le futur poëte des Nuits fut alors applaudi par Scribe. Cependant, Musset, qui suivait des cours à Paris, traversait matin et soir le bois de Boulogne. ‘* Le jour où il emporta un volume d’André Chenier, il arriva plus tard qu’à l’ordinaire à la campagne. Sous le charme de cette poésie élégiaque, il avait pris le chemin le plus long. Du plaisir de relire et de réciter des vers qu’on aime à l’envie d’en faire, il n’y a qu’un pas. Alfred ne résista pas à la tentation. Il composa une élégie qu’il n’a point jugée digne d’être conservée ?”. Cette élégie est donc la première pièce de vers que le poëte ait écrite. Voici maintenant l’histoire du premier journal où il ait publié des vers. ‘* Un petit journal du format le plus exigu paraissait alors à Dijon, trois fois par semaine, sous ce titre : Le Provincial... Appuyé de la recommandation de Paul Foucher, le jeune poëte inconnu envoya une ballade, composée exprès pour Le Provincial. Ce morceau, intitulé Un Rêve, parut dans le numéro du dimanche 31 août 1828, sans autre signature que les initiales A. D. M. C'était dans le bois d'Auteuil que le jeune blondin avait rêvé ce badinage ”’. Musset avait alors dix-huit ans. Enfin, quelques mois plus tard, il publia son premier livre. ‘* Alfred s’estima heureux d’avoir à traduire de l’anglais un petit roman pour la librairie de M. Mame. Il avait adopté ce titre simple : Le Mangeur d’opium. L'éditeur voulut absolument : L’Anglais mangeur d’opium. Ce petit volume, dont on aurait sans doute bien de la peine à retrouver un exemplaire aujourd’hui, fut écrit en un mois ?”.
Le sens critique que son frère signale chez Musset, joint à l’indépendance de son talent, explique son attitude dans la pléiade romantique. Dès le début, il fut un des disciples les plus enthousiastes de Victor Hugo. ‘“ Avant même d’avoir achevé ses études, Alfred de Musset avait été introduit par son condisciple et ami Paul Foucher dans la maison de M. Victor Hugo. Il y voyait MM. Alfred de Vigny, Prosper Mérimée, Sainte- Beuve, Emile et Antony Deschamps, Louis Boulanger, etc... Devenu bientôt un des néophytes de l’église nouvelle, il fut admis aux promenades du soir où l’on
allait voir le soleil se coucher et regarder le vieux Paris du haut des tours de Notre-Dame
?. Ce fut à cette époque
qu’il écrivit un petit poëme, absolument imité de Victor Hugo; c'était une scène romantique, qui se passait en Espagne, et que, plus tard, il n’a pas jugée digne de l’impression. Longtemps pourtant il cacha qu’il faisait des vers. Un jour enfin, il se décida à lire une élégie et quelques ballades. ‘‘ On applaudit beaucoup l’élégie; mais le poëme d’Agnès, la pièce imitée de Victor, Hugo, excita un véritable enthousiasme. L’énorme différence d’allure et de style qui distinguait ces deux ouvrages l’un de l’autre, ne pouvait échapper à l’attention d’un auditoire si intelligent... On aurait pu en augurer qu'il lui serait impossible de servir longtemps sous une bannière quelconque et qu'il sortirait bientôt des rangs pour suivre sa fantaisie; mais on n’y songea pas ’”’. Ces premières pièces de vers n’ont jamais paru. Musset, encouragé, en écrivit immédiatement d’autres, pour les lire à ses amis; et celles-là, on les connaît : ce sont Le Lever, L’Andalouse, Don Paez, Les Marrons du feu, Portia, La Ballade à la lune. Musset avait alors dix-neuf ans, et il était déjà en pleine possession de lui-même. Le cénacle applaudissait toujours les pièces de vers de ce blondin sans paraître soupçonner la révolution littéraire qu'elles apportaient. Il fallut, pour ouvrir les yeux des romantiques, la publication du premier volume du poëte, Les Contes d’Espagne. Cette publication est toute une histoire qui appartient désormais à nos annales littéraires. Le père de Musset, inquiet de son avenir, venait de le placer dans les bureaux d’un M. Febvrel, qui avait obtenu l’entreprise du chauffage militaire. Naturellement, le poëte agonisait dans cet emploi, et il eut l’idée de tenter la fortune des lettres pour toucher sa famille et obtenir sa liberté. Il porta une copie de ses vers à l’éditeur Urbain Canel, qui accepta la publication, mais qui signifia au débutant qu'il lui fallait cinq cents vers de plus, pour faire un volume présentable. Voilà Musset pris d’une rage de travail. Il obtint un congé, partit pour Le Mans, où demeurait alors un de ses oncles, et revint trois semaines après avec le poëme de Mardoche. Les compositeurs, paraît-il, ne travaillaient qu’à leurs
moments perdus à cette œuvre d’un poëte dont personne ne connaissait encore le nom. Musset fit une lecture de son livre à des amis de sa famille, et le plus grand succès lui fut prédit. En effet, le succès fut énorme. Les Contes d’Espagne parurent vers la fin de décembre 1829. On les avait tirés à cinq cents exemplaires, car en ce temps-là on n’achetait pas les livres en France, on les louait aux cabinets de lecture. Les journaux se fâchèrent, le public se passionna, et le cénacle romantique s’aperçut qu’un grand poëte dissident avait grandi dans son sein.
La rupture était prochaine entre Musset et les romantiques. Ces derniers affectèrent d’accueillir Les Contes d’Espagne comme l’œuvre d’un coreligionnaire. Mais les pièces qui suivirent et qui furent publiées dans La Revue de Paris: Les Vœux stériles, Octave, et surtout Les Pensées de Raphaël, les blessèrent singulièrement. Je laisse parler le biographe : ‘‘ On sait que le poëte demandait pardon à sa langue maternelle de l'avoir quelquefois offensée. Racine et Shakespeare, disait-il, se rencontraient sur sa table avec Boileau qui leur avait pardonné; et, bien qu'il se vantât de faire marcher sa muse pieds nus, comme la vérité, les classiques auraient pu la croire chaussée de cothurnes d’or. Ils auraient pu se réjouir d’une amende honorable exprimée avec tant de bonne grâce; ils ne firent pas semblant de la connaître et revinrent au ‘* point sur un i *’ de La Ballade à la lune, comme le marquis de Molière à son refrain de tarte à la crême. Pendant ce temps-là, les romantiques, blessés de la profession de foi de Raphaël, se plaignirent de la désertion et ne manquèrent pas de dire que le poëte des Contes d’Espagne avait faibli et ne tenait point ce que ses débuts avaient promis. Alfred de Musset se trouva isolé tout à coup, ayant tous les partis à La fois contre lui; mais il était jeune et superbe... ?? Peu à peu, la rupture devint complète. Les romantiques se fâchèrent tout à fait et traitèrent Musset en gamin révolté. Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’aujourd’hui encore, dans l’entourage de Victor Hugo vieilli, on parle du poëte des Nuits avec un dédain stupéfiant. On lui reproche de mal rimer et de ne pas savoir faire les vers. J’ai entendu dire par un romantique impénitent cette parole prodigieuse :