PS ET CN ST CN SNA
‘+ Musset est un poëte amateur ’”. Jamais les rhétoriciens de 1830 ne lui ont pardonné d’être un homme avant d’être un écrivain. En outre, on le traite en disciple révolté, on l’accuse d’avoir été d’abord un élève de Victor Hugo, puis de s’être élevé à côté de lui à un rang au moins égal. C’est là un de ces crimes qu’on ne se passe pas entre poëtes.
D'ailleurs, Musset a subi tous les outrages que la sottise garde aux hommes de génie. Ce qui dut le toucher le plus, ce fut la conspiration du silence que la presse organisa longtemps contre lui. En France, le fait s’est répété pour tous les hommes de grand talent, qui grandissent isolés, sans appartenir à une coterie. Quand un nouveau venu paraît gênant, on se contente de ne jamais prononcer son nom, quel que soit le chef-d’œuvre qu’il produise. De cette façon, on espère que le public l’ignorera et que, de désespoir, il cessera peut-être de produire. Voici la page très instructive que M. Paul de Musset écrit : ‘* Il commençait à s’apercevoir qu’au moment de leur apparition ses poésies les plus remarquables semblaient tomber dans le vide. Depuis que son génie avait pris un vol plus élevé, depuis que ses vers étaient à la portée de tout le monde, puisqu'il ne fallait que du cœur pour en sentir les beautés, la presse feignait de ne pas en avoir connaissance, et, lorsqu'elle prononçait par hasard le nom de l’auteur, c'était pour citer, avec une légèreté blessante, le poëte des Contes d’Espagne ou de L’Andalouse, comme si, depuis 1830, il n’eut pas fait un pas ”’. Heureusement, cette conspiration du silence est aussi maladroite que sotte. Il vient une heure où la moindre circonstance délie la langue des adversaires les plus sournois. Le poëte que l’on voulait supprimer, apparaît alors plus grand, et c’est comme si une digue crevait, les paroles retenues sortent quand même des bouches et emplissent le monde, Pour Alfred de Musset, ce qui rompit la conspiration, ce fut le succès à la Comédie-Française du Caprice, dont je m’occuperai tout à l’heure.
J'ai déjà parlé de la paresse de Musset. Il appartenait à une générations d'écrivains qui affectaient le dédain du travail. Les travailleurs puissants, en 1830, se cachaient pour produire; la mode était de laisser croire
qu’on ouvrait la fenêtre et que l'inspiration entrait, comme un oiseau divin. Cela nous étonne un peu aujourd’hui, nous autres qui mettons toute notre force dans le travail et qui nous honorons d’avoir du talent à force de patience. Le type le plus parfait du poëte de 1830 est le Chatterton d’Alfred de Vigny, ce jeune sot qui sanglote parce qu’il écrit pour de l’argent et qu'il fait commerce de son génie. Eh bien! Musset avait cette maladie curieuse. Il entendait travailler selon son bon plaisir, n’avoir rien de commun avec le fabricant qui doit livrer à jour fixe une commande pressée. Son frère nous donne là-dessus des renseignements. Musset a publié dans La Revue des Deux-Mondes presque tout ce qu'il a écrit. Seulement, il a souvent souffert de ses engagements vis-à-vis de cette Revue. Un jour que le poëte, écoutant. les conseils de son frère, s’était décidé à écrire des nouvelles en prose, pour faire face à certains embarras d’argent, Félix Bonnaire, qui représentait la Revue, lui rendit justement visite. ‘* Il venait à tout hasard demander quelque morceau, vers ou prose, et il s’attendait à la réponse habituelle : ‘* Je n’ai rien -pondu, ni ne veux rien ‘* pondre, Ô Bonnaire! ”” Ce fut donc une: surprise agréable pour lui d’apprendre les projets de travail en question. Alfred se croyait si sûr de ses bonnes disposition qu'il s’engagea par écrit à livrer trois nouvelles en trois mois ””. Mais cet engagement fut le point de départ de tout un drame. Dès le lendemain, il apostrophait son frère en termes violents et lui criait : ‘* Vous avez fait de moi un manœuvre de la pensée, un serf attaché à la glèbe, un galérien condamné aux travaux forcés ?””’. J’insiste sur cette façon de comprendre: le travail, car il y a là la caractéristique de toute unepériode littéraire. À plusieurs reprises, Musset tenta de: se mettre à la besogne, pour satisfaire à son engagement.
Il commença une œuvre étrange, qu'il voulait intituler
Le Poëte déchu, et dans laquelle il disait toutes ses amertumes, ses désillusions poétiques et amoureuses; maïs.
cette œuvre ne fut pas terminée, et il fit promettre à
son frère de ne jamais publier ce qu’il en avait écrit. M. Paul de Musset se contente d’en donner, dans sa, Diographie, quelques fragments qui sont très intéres-:
sants. Enfin, le poëte put se délivrer, à la suite d’un arrangement, de sa promesse envers la Revue, et seulement alors il respira. Tout travail forcé lui était odieux. Certes, nous entendons les choses autrement, car les plus grands écrivains de notre époque se vantent de travailler dix heures par jour et ne craignent pas de signer à l’avance des traités avec les journaux et les éditeurs.
Alfred de Musset, dans sa haine du travail réglé, avait, paraît-il, pressenti le succès formidable du romanfeuilleton. Voici ce que dit son frère : ‘‘ Avec une sagacité dont je m'étonne encore aujourd’hui, il devina trois ans à l’avance que cette littérature nouvelle amènerait bientôt une révolution, et qu’elle corromprait profondément le goût public”. Le roman-feuilleton resta sa bête noire. Il l’accusait de détourner les lecteurs des belles œuvres, et quand il se défendait d’être paresseux, il s’écriait : ‘‘ Je serais curieux de savoir si Pétrarque, avait incessamment à ses trousses une dizaine de pédagogues ou de sergents de ville, pour le forcer, l’épée sur la gorge, à chanter les yeux bleus de Laure, quand il avait envie de se tenir en repos... Parmi ceux qui m’appellent paresseux, je voudrais savoir combien il y en a qui répètent ce qu'ils ont entendu dire, combien d’autres qui n’ont jamais lu un vers de leur vie et qui seraient bien attrapés si on les obligeait à lire autre chose que Les Mystères de Paris. Le roman-feuilleton, voilà la vraie littérature de notre temps ”?.
Dans cet écrivain si fier, si jaloux de sa liberté, il y eut cependant une heure de faiblesse. Je veux parler de l’heure où il consentit à solliciter les suffrages de l’Académie et à adorer ce qu’il avait brûlé. Toutes les personnes qui ont assisté à sa réception, disent qu’elles ont eu le cœur serré par son attitude humble, par les excuses qu’il semble présenter pour se faire pardonner son libre génie. M. Paul de Musset glisse rapidement sur cet épisode de la vie de son frère. Voici la page qu’il a écrite à ce sujet, et qui contient quelques renseignements curieux : ‘* Alfred de Musset se croyait trop peu apprécié des classiques de l’Académie française pour pouvoir leur demander à faire partie de leur compagnie. IL s’y
décida pourtant, encouragé par M. Mérimée... L’auteur des Nuits parut plus sensible que je ne l’aurais cru à cette marque de distinction, qu’il regarda comme une consécration nécessaire de son talent. Le jour qu’il prononçÇa l’éloge de M. Dupaty, dont il occupait le fauteuil, j'entendis, parmi le public élégant des petits nez roses, un murmure de satisfaction et d’étonnement causé par l’air de jeunesse et la chevelure blonde du récipiendaire. On lui aurait donné trente ans... Son élection ne s’était pas faite sans difficulté. De tous les graves personnages qui l’entouraient ce jour-là, une dizaine au plus connaissaient quelques pages de ses poésies. M. de Lamartine lui-même a confessé publiquement qu'il ne les avait pas lues. D’autres les blâmaient sur parole, sans vouloir les connaître. La veille du scrutin, M. Ancelot, qui aimait particulièrement le candidat, bien résolu, d’ailleurs, à lui donner sa voix, disait dans le jardin du Palais-Royal à l'éditeur Charpentier : ‘‘ Ce pauvre Alfred, c’est un aimable garçon et un homme du monde charmant; mais, entre nous, il n’a jamais su et ne saura jamais faire un vers ?”.
On peut donc conclure de là que Musset fut nommé académicien à titre d’homme du monde. L’Académie ignorait ses œuvres et ne le choisit qu’à la suite d’une intrigue de salon. Il appartenait à une bonne famille, cela parut suffisant. Eh bien! un hommage décerné dans de telles conditions est indigne d’un écrivain.
Une des parties les plus intéressantes de la Biographie publiée par M. Paul de Musset est celle où il donne l’historique des principales pièces de vers de son frère.
Le poëte travaillait à ses heures, et il avait besoin de toute une excitation préparatoire. Il ne se mettait généralement à la besogne que sous le coup d’une forte émotion. Quand il se sentait pris du besoin de produire, il attendait le soir, s’enfermait avec un petit souper
dans sa chambre, allumait une douzaine de bougies, puis travaillait ainsi jusqu’au matin. C'était une fête qu’il se donnait, ou plutôt qu’il donnait à sa Muse, comme on disait en ce temps-là. La muse se trouvait traitée en véritable maîtresse. Musset lui assignait rendez-vous, préparait sa chambre pour la recevoir; et la nuit se passait en tête-à-tête. Charmante illusion pour embellir le dur travail de l’écrivain! Nous retombons là dans Ja croyance à l’inspiration, sous la forme d’un ange qui attend les heures nocturnes pour entrer à tired’ailes par les fenêtres ouvertes des poëtes.
Voici, par exemple, l’historique de La Nuit de mai. ‘* Un soir de printemps, en revenant d’une promenade a pied, Alfred me récita les deux premiers couplets du dialogue entre la Muse et le Poëte, qu’il venait de composer sous les marronniers des Tuileries. Il travailla sans interruption jusqu’au matin. Lorsqu'il parut à déjeuner, je ne remarquai sur son visage aucun signe de fatigue. La Muse le possédait. Pendant la journée, il mena de front la conversation et le travail. Par moments, il nous quittait pour aller écrire une dizaine de vers et revenait causer encore. Mais, le soir, il retourna au travail comme à un rendez-vous d’amour. Il se fit servir un petit souper dans sa chambre. Volortiers, il aurait demandé deux couverts, afin que la muse y eût sa place marquée. Tous les flambeaux furent mis à contribution; il alluma douze bougies. Les gens de la maison, voyant cette illumination, durent penser qu'il donnait un bal. Au matin de ce second jour, le morceau étant achevé, la Muse s’envola; mais elle avait été si bien reçue qu’elle promit de revenir. Le poëte souffla les bougies, se coucha et dormit jusqu'au soir. À son réveil, il relut la pièce de vers et n’y trouva rien à Cohen. Alors, du monde idéal où il avait vécu pendant deux jours, l’homme retomba brusquement sur la terre, en soupirant comme si on l’eût tiré violemment d’un rêve délicieux et féerique ”?
J’ai cité toute cette page, qui indique nettement les procédés de travail d'Alfred de Musset. II travaillait comme il vivait, par caprice et dans l'illusion continuelle d’une jouissance, qu’il voulait épuiser d’un coup. Aussi,
après cet emportement, était-il pris d’un dégoût profond. On comprend qu’il se soit vite lassé de la poésie, comme il se lassait de l’existence. Quand la vie lui parut vide, il tomba dans l’inconduite; quand le travail lui parut menteur, il tomba dans la paresse.
L'historique de La Nuit de décembre est aussi fort intéressant. On a cru jusqu'ici que les imprécations contre une amante, contenues dans cette pièce, s’adressaient à George Sand. Il n’en est rien, paraît-il. M. Paul de Musset raconte que son frère écrivit ces vers à la suite d’un nouveau désespoir d’amour. ‘* Un soir, en rentrant vers minuit, par un temps affreux, j'aperçus dans la chambre de mon frère tant de lumière, que je le crus en nombreuse compagnie. Il écrivait La Nuit de décembre... Je sais que beaucoup de lecteurs ont cru voir, dans La Nuit de décembre, un retour vers les souvenirs d’Italie et une sorte de complément à La Nuit de mai; c’est une erreur qu’il importait de rectifier. Connaissant la vérité, je ne pouvais point permettre de confusion entre deux personnes très différentes. ?? On voit par là comment les légendes se font. Alfred de Musset s’était parfaitement consolé de l’abandon de George Sand, et lui qui ne pouvait vivre sans aimer, avait pleuré, depuis la rupture, bien d’autres tendresses mortes.
Les admirateurs de Musset ne se doutent guère qu’ils ont failli avoir une ‘* Nuit ”” de plus, La Nuit de juin. Voici l’anecdote, et en outre quatre vers inédits du poëte.
‘* Un jour, je le regardais se promener de long en large, tantôt fredonnant, tantôt murmurant des mots qui se groupaient en hémistiches. Il s’arrêta enfin devant sa table de travail, il prit une grande feuille de papier sur laquelle il écrivit ce qui suit :