III. — Un article inédit du Peuple Conslituant
S'il est un goût qui a suivi La Mennais durant toute sa vie, c'est bien celui d'être maître d'\in journal d), et s'il est un principe auquel il a été constamment fidèle, c'est bien celui de la liberté de la presse (2). Exprimer sa pensée, et le faire en toute indépendance, voilà son idéal le plus fixe. Il était né avec un encrier dans le cœur, — comme tous ceux qui ont la vocation d'écrire.
Sans parler de ses essais d'adolescent, envoyés au Miroir, et ailleurs, il fut le collaborateur du Conservateur^ du Délenseur, du Drapeau blanc ; il devint l'âme du Mémorial catholique, puis de V Avenir ; il dirigea le Monde, puis le Peuple Constituant (3). Mais, tandis qu'il a réuni en volumes la
(1) Si tu approuvais ce proiet de journal... (à l'abbé Jean, 30 avril 1814; voir ses lettres au même, du 6 juillet 1814 e,t du 19 octobre 1815).
(2) L'homme qui hésite sur le rétablissement de la dîme ! (à l'abbé Jean, 15 oct. 1814), ne balance pas sur la question de la liberté d^ la presse (à Ange Blaize, 19 déc. 1817), et, quand il est à Londres, le point qui le préoccupe est celui-ci : en France, a-t-on toute liberté d'écrire ? (à l'abbé Jean, l^r août 1815).
(3) Dans sa Notice bibliographique des ouvrages de M. de la Mennais (Paris, 1849), Quérard (né à Rennes) dit que notre, journaliste « est allé mourir ignominieusement dans le plus plat libelle de ces temps, dans la Rciornie, dans un nouveau journal intitulé la ffèvolution démocratique et sociale, et dans dive,rs almanachs démocratiques et socialistes » (p. 61). Si précieuse que soit la notice de Quérard, elle n'est ni absolument complète (pour le temps où elle a paru), ni partout minutieusement correcte. Et son allure de pamphlet anti-ménaisien est déplaisante. La Mennais a donné neuf articles à la Rélorme, du l^r octobre au 24 décembre 18-i9. Mais il n'a pas collaboré (sauf erreur de ma part) à la Révolution démocratique et sociale, bien que cette feuille représentât son parti. Il est désigné comme un des rédacteurs de VAlmanacli républicain démocratique pour 1850 (voir le Journal de la librairie, 3 nov. 1849). On oublie toujours de lui attribuer une brochure de 67 pages, intitulée Comité démocratique [rançais-espagnolitalien (Paris, Garnier, 1851). Il y aurait aussi à enregistrer dans sa biblio-
plupart de ses autres morceaux, il a négligé de le faire pour ses articles du Peuple Constituant. Ce journal, dont l'influence fut très loin d'être négligeable, comprend 134 numéros (27 février-11 juillet 1848), avec le dernier, qui est encadré de noir, et qui demeure célèbre dans l'histoire de la presse. Peut-être La Mennais eut-il l'intention de former un nouveau recueil, car il a pris la peine, dans la collection des feuilles qui lui appartint (et qui a passé dans ma bibliothèque), de faire quelques (rares) corrections manuscrites. Il y a même conservé avec soin, et en son lieu, un article qui devait paraître le 7 juin 1848, et qui ne fut pas inséré, je ne sais pourquoi. Il nous a semblé intéressant de publier ce premier- Paris inédit, d'après les épreuves, revues par La Mennais. A soixante et onze ans de distance, cette pièce reste vivante, pour ceux qui connaissent un peu l'histoire de la seconde république. Rappelons seulement que les lois de septembre, auxquelles l'auteur fait allusion, datent de 1835. Elles atteignirent la liberté de la presse, en créant de nouveaux délits et en aggravant les peines encourues ; elles permirent de ruiner par des amendes les journaux de l'opposition. Qu'on remarque, enfm, la confiance de La Mennais dans le peuple, confiance mystique, qui remplaça celle qu'il mettait jadis en l'Eglise, et qui s'accorde si parfaitement avec le romantisme religieux et républicain de 1848. Le peuple est l'agent de l'œuvre divine, du progrès voulu par l'Etre bon et parfait. « Toi aussi, Peuple, — lui dit l'apôtre breton, — aie confiance en toi, en ta mission providentielle ; crois en toi, si tu crois en Dieu ! » d). Ce langage, si étrange aux oreilles de nos contemporains, trouvait alors des échos.
graphie un certain nombre de, pièces, dont il fut un des signataires. On ne devrait pas omettre non plus un appel aux armes pour la Pologne, qu'il a rédigé, et qui a pour titre : A la démocratie européenne la démocratie française. Ce,t écrit enflammé, qui parut au début de janvier 1847, au nom des deux comités de la Réforme et du National, doit s'ajouter à tant de pages éloquentes, dans V Avenir et dans le Peuple Constituant, en faveur d'un peuple héroïque, dont La Mennais espéra, avec une foi ardente et invincible, la résurrection. ^
(1) Peuple Constituant^ 13 juin 1848,
Paris, 6 juin.
Pendant que ministres, secrétaires d'Etat, procureurs de la République s'en vont chacun de son côté, après avoir échangé entre eux et avec la commission executive des démentis publics, qui n'attestent que trop d'affligeantes divisions dans le gouvernement, les affaires du pays flottent sans direction, ou peut-ôtre soumises à une direction plus ou moins occulte, offrent aux hommes attentifs de graves sujets d'appréhension.
Qu'il existe des projets hostiles à la République, des conspirations très actives contre elle, chacun le sait, chacun le voit, car elles se montrent et s'organisent ouvertement. On en a maintes fois averti le pouvoir ; mais le pouvoir, en cette occasion, paraît tenir bien plus à faire preuve de courtoisie que de prudence. Gomme les gardes françaises à Fontenoy, il semble dire aux ennemis : Messieurs, tirez les premiers.
Encore si, dans l'attente du combat, on le voyait lui-même préparer ses forces ! Mais loin de là, il désorganise, par une suite de mesures qu'on pourrait croire systématiiiues, celles que la** révolution lui avait confiées. La vraie force de la République c'est le peuple, le peuple s'occupant en commun des grands intérêts de la patrie, qui sont les siens, le peuple chaque jour instruit, éveillé par une parole libre, par tous les moyens qui facilitent une rapide communication des pensées et des sentiments. Eteignez en lui cette vie élevée, cette vie de l'âme, que restera-t-il ? Une masse inerte, cette espèce de fonds que l'on n'ose presque appeler humain, sur lequel s'élevèrent tous les trônes et qu'exploitèrent toutes les aristocraties.
Or, que fait-on ? Sous des prétextes renouvelés de 1830 et de la restauration, on tend, par toutes les voies, à isoler les uns des autres les hommes dont l'union faisait la force; on dissout peu à peu les réunions où se formait l'opinion, où s'entretenait l'esprit national, où s'animait le patriotisme. Nous n'en sommes pas encore, il est vrai, aux lois de septembre ; mais les réunions, les rassemblements, les crieurs,
les affiches, vont être réglementés. La presse aura son tour ; nous allons là. On trouve même déjà que le drapeau tricolore, le signe de la révolution et le symbole de toutes ses gloires, est trop, beaucoup trop prodigué. C'est un désordre, il faut y remédier, et Ton y remédie. On remédiera à bien d'autres choses. La police reprend le sceptre de la grande cité. On la reconnaît à ses tracasseries irritantes, à son menu despotisme, dont les mille facettes sont comme le reflet d'un despotisme plus concentré. En un mot, le peuple gêne, il inquiète. On Téloigne de l'assemblée même, issue de son suffrage. Gardée maintenant par la ligne seule, elle n'a plus avec lui aucun contact. Est-ce ainsi que l'on imagine fonder la République, l'affermir sur la base où ce peuple, maintenant si suspect, l'avait placée, où il la replacera, s'il le faut?
Parlons net : y a-t-il aujourd'hui un pouvoir d'où parte la direction des choses à l'intérieur, et où est-il ? Pendant deux mois et demi, il a été à l'Hôtel de ville; y serait-il encore, non plus entre les mains de plusieurs, mais entre les mains d'un seul ? La police a passé, sinon de droit, au moins de fait, sous l'autorité du magistrat municipal dont le conseil, malgré les réclamations de la presse, n'a pas été réorganisé. Espérons qu'il le sera bientôt. C'est beaucoup de pouvoir. Il ne s'agit point ici d'un homme, mais des institutions qui doivent les dominer tous. Un maire de ville, à la bonne heure ; mais point de maire du palais. Ne plaçons point les hommes sur la pente où jusqu'ici il n'est point d'exemple qu'un seul n'ait pas trébuché.
Lamennais.
Dans son Histoire de la Révolution de 1848, Daniel Stern disait de La Mennais journaliste : « S'il pensait souvent comme Danton, il parlait toujours comme Bossuetd) ». L'article que nous venons de produire confirme-t-il ce jugement ?
(1) T. II, p. 173.