A. M. DE VlTROLLES
A la Chênaie, le 12 juillet 1819.
Vous êtes bien aimable, Monsieur le baron, de penser un peu au solitaire de la Chênaie. A^otre souvenir a été pour lui
(1) La correspondance de La Mennais avec le baron de Vitrolles a été publiée par M. Eugène Forgues, en 1886. Elle débute par deux lettres de 1819 (13 juin et 17 décembre). Celle du 12 juillet avait échappé à l'éditeur.
4f DOCUMENTS MENAISIENS.
une de ces douces compensations que la Providence nous ménage, au milieu de tant de choses pénibles dont la vie est pleine dans ces tristes temps. Où allons-nous ? Que veut le ministère ? Le sait-il lui-même ? Que fera-t-il dans l'impuissance où il s'est mis de subsister ? Les journaux parlent d'un coup d'état; mais contre qui? en faveur de qui? Je conçois que deux partis luttant ensemble, l'un des deux écrase l'autre et prenne l'ascendant par une mesure violente ; mais les ministres n'ont point de parti ; placés en équilibre entre les révolutionnaires et les royalistes, s'ils dérangent cet équilibre, les voilà tout aussitôt à la discrétion de ceux qui triompheront, les voilà perdus ; car décidés à ne jamais s'unir aux royahstes, ils ne peuvent non plus s'allier franchement aux indépendans, à moins de travailler de concert à la révolution que ceux-ci méditent, ce qu'il est impossible de supposer. De détruire aujourd'hui la liberté de la presse, ce seroit, dans leur position, une entreprise si folle qu'on ne peut pas non plus la supposer. D'où je conclus que nous verrons sans doute encore de leur part beaucoup d'inconséquences, beaucoup d'inepties, beaucoup de sottises, mais de coup-d'état point. N'est pas violent qui veut ; ces pauvres gens s'y trompent ; ils se croient hardis, et ils ne sont que colères.
J'ai envoyé à M^ de Chateaubriand un article sur la réunion des différentes communions chrétiennes. Je désire qu'il ne paroisse qu'après un autre article sur un ouvrage inédit de Leibnitz, que j'avois laissé en partant, et auquel il fait suite. Ces deux morceaux devant faire partie de mes Mélanges, j'aurois quelque intérêt à ce qu'on ne tardât pas trop longtemps à les insérer dans le Conservateur (i). Je suis un peu en peine pour trouver de nouveaux sujets d'articles. Les sujets généraux s'épuisent bien vite ; on pourroit y suppléer en examinant les actes du ministère relatifs à l'administration
(1) L'article sur la réunion des diUérenies communions chrétiennes parut dans le Conservateur, t. 4, 1819, p. 49 et sq. L'article sur un ouvrage intitulé : (( Exposition de la doctrine de Leibnitz sur la religion... » parut dans le Conservateur, t. 4, 1819, p. 305 et sq. Ces deux articles sont reproduits dans les premiers Mélanges de La Mennais, publiés à Paris, en 1819.
ecclésiastique ; mais où i)rendre les renseignemens nécessaires ? Tout me manque à cet égard.
Veuillez, Monsieur le baron, faire agréer mes respectueux hommages à Madame et à Mademoiselle de Vitrolles, et agréer pour vous-même l'expression de mon inaltérable et tendre attachement.
L'abbé F. de la Mennais.
(.4rfre5.se ; A Monsieur le baron de Vitrolles, rue liouterot, n"" 1, Chaussée d'Antin, Paris.)
Ms. autographe à la Bibl. Nat., Fr. Nouv. Acq. 22738.