A M. Grandi, à Gênes] d
Paris, 25 août 1821. «
Permettez, Monsieur, qu'avant tout je vous exprime ma reconnoissance de la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 27 juillet. Je suis extrêmement sensible à [tout] (2) ce qu'elle contient d'obligeant pour moi, et que je mérite si peu ; mais ce qui me touche beaucoup plus encore, c'est votre zèle pour la pureté de la sainte doctrine catholique, et la franchise vraiment chrétienne et sacerdotale avec laquelle vous m'indiquez deux passages de VEssai. ([u\ vous paroissent avoir besoin d'être corrigés ou éclaircis. De concert avec deux savans professeurs de théologie, je les ai de nouveau soigneusement examinés, en les comparant à vos doctes observations (3), et voici, en peu de mots, le résultat de nos réflexions.
Pour ce qui tient au fond, je n'ai jamais pensé que le Verbe divin ait été engendré par un principe non intelligent, ce qui seroit le comble de l'absurdité, et si quelqu'un tiroit cette conséquence de mes paroles, je la condamne formellement, non seulement comme absurde, mais comme impie. Voici ce
(1) Copie.
(2) Copie. — Barré dans roriginal.
(3) avec vos (copie) ; à vos doctes (et judicieuses : barré) observations (texte original),
que j'ai entendu, et ce qui me paroît nécessairement supposé dans ce que j'ai dit :
La nature divine est une, et renferme dans son unité la plénitude de toutes les perfections, la toute-puissance, Tintelligence, l'amour, etc.
Dans le sein de cette nature une, infmie, éternelle, subsistent éternellement trois personnes distinctes : le Père, qui engendre son fils, son Verbe, sa Parole, sa Sagesse, sa Raison, son Intelligence (Bossuet) ; l'Esprit Saint, l'amour substantiel, qui procède du Père et du Fils.
Ces trois personnes coexistent éternellement et nécessairement, et ces trois personnes sont Dieu.
Comme chacune d'elles possédant toute la nature divine d), chacune d'elles possède tout ce qui appartient essentiellement à cette nature; autrement elles ne seroient pas Dieu.
Ainsi, dans l'unité de l'Etre divin, la toute-puissance, l'intelligence, l'amour, appartiennent au Père, appartiennent au Fils, appartiennent au Saint-Esprit.
Mais cet être divin, mais Dieu a un mode d'existence qui lui est essentiel (2), et qui consiste en ce que, dans une seule nature, subsistent trois personnes distinctes.
Ces trois personnes sont donc identiques par leur nature, et distinctes par ce qui constitue leur personnalité.
En tant que personnes distinctes, la puissance est attribuée proprement au Père, l'intelligence au Fils, l'amour au Saint- Esprit.
Le Fils, en tant que personne distincte, est donc l'intelligence, la raison de Dieu, éternellement manifestée en Dieu môme ; raison qui (selon l'ordre des idées, et sans aucune antériorité de temps) (3) appartient primitivement et essentiel-
(1) La Mefnnais avait d'abord écrit : comme chacune d'elles possède ; puis il a corrigé : possédant, mais, semble-t-il, en oubliant d'effacer le comme initial.
(2) qui lui est essentiellement propre (copie) ; telle est la première leçon, mais La Mennais a raturé ce qui suit essentiel.
f:^) La copie donne : la raison de Dieu; raison qui, éternellement manifestée en Dieu même, selon V ordre des idées... Le texte original porte des interlignes et de;s ratures, mais, en cet endroit, la copie s'est trompée un peu.
lement à la nature divine, corrnmine au Père, au F^ils, et au Saint-Esprit.
Mais, considérée comme personne divine, la raison infinie, le Verbe, ou la parole par laquelle un Dieu éternel et parfait se dit lui-même à lui-même tout ce qu'il est (Bossuet) ; le Verbe, dis-je, est essentiellement distinct des deux autres personnes, sans quoi l'on détruiroit la notion de la Trinité; et ces deux autres personnes croient le témoignage du Verbe, ou adhèrent à ce que dit la raison divine, distincte d'elles comme personne, identique à elles dans l'unité d'une même nature.
Cette doctrine, Monsieur,, me paroît, ainsi qu'aux théologiens que j'ai consultés, entièrement conforme à ce qu'enseignent les Pères, et particulièrement S. Augustin et S. Thomas, que vous citez. Si nous nous trompons, redresseznous ; je ne demande, pour moi, qu'à être éclairé. Et là-dessus je reviens aux passages de VEssai, sur lesquels vous désirez des éclaircissemens (i). Il est possible que la manière dont je m'exprime dans ces passages ne soit pas assez nette, à certains égards, et s'écarte trop du langage théologique ordinaire ; et il suffit que Mgr rarch[evêque] de G[ênes], et vous, M[onsieu]r, le pensiez ainsi, pour que je m'empresse de changer (2) ce qui vous semble obscur. Vous m'avez indiqué deux endroits du 15^ chapitre ; et voici, en conséquence, ce que j'ai dessein d'y substituer, dans la nouvelle édit[ion] qui se fera bientôt de mon ouvrage (3) :
Page 83. Ancien texte : « Comme toutes vérités sont en Dieu, qui les connoît, ou se connoît lui-même, par sa pensée, sa parole, son Verbe, etc. » (^). Nouveau texte : « Comme toutes vérités sont en Dieu, qui les connoît, ou se connoît
(1) La Mennais avait d'abord écrit : des explications.
(2) corriger (Ir® leçon, raturée).
(3) Cette phrase est la leçon définitive, qui a remplacé deux premières rédactions.
(4) Essai sur VindiUérence, t. 2, Paris, 1820. p. 83.
lui-même, par sa pensée, son intelligence, dont la parole substantielle, le Verbe, est l'éternelle manifestation... » d).
Page 97. Ancien texte : « Et nous, guidés par la lumière, etc., jusqu'à la fin de fatinéa » (2). Nouveau texte : « Et nous, guidés par la lumière... toute la certitude divine » (3).
Dites-moi, je vous prie, si ces corrections vous paroissent satisfaisantes (^). Je serai toujours disposé à déférer à vos lumières, et toujours soumis à Tautorité dont j'ai essayé de défendre les droits. Je ne veux, je ne désire, je n'aime que la vérité, et à Dieu ne plaise que j'hésite jamais à lui rendre hommage, aussitôt qu'elle me sera connue. Je sens la foiblesse de mon esprit, et il ne m'en coûte point de l'avouer, heureux de trouver à chaque instant de nouveaux motifs de m'humilier en présence de la souveraiTiie raison, qui se communique à chacun selon qu'il lui plaît, et sans laquelle nous ne sommes que ténèbres.
Je me recommande particulièrement à vos saints sacrifices, et vous prie d'agréer l'assurance du tendre attachement, de la haute estime, et du respect, avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble, etc. (s).