A l'abbé Jean d
Paris, 19 janvier 1848.
Mon cher oncle,
Les nouvelles que le bon abbé Ruault (2) nous marque de votre santé nous ont tout-à-fait confirmés dans la certitude que nous avions déjà de votre complet rétablissement. Après les inquiétudes et le chagrin que nous a donnés votre maladie, nous sommes bien heureux de penser qu'avec des ménage-,
(1) Cette lettre envoyée à l'abbé Jean-Marie de La Mennais, frère de l'auteur des Paroles d'un Croyant, est de la main de M. Ange Blaize, jusqu'aux mots : état de votre chère santé. La fin, que nous avons guillemetée, a été écrite par Félicité de La Mennais, ainsi que l'adresse. La pièce originale nous a été communiquée par M'"® Samin, que nous prions d'agréer ici l'expression de notre reconnaissance.
(2) L'abbé Pierre Ruault, né à Bonnemain, en 1791, devint principal du collège de Dol, en 1815, et donna à cet établissement la plus grande prospérité qu'il ait atteinte. En 1830, les ecclésiastiques du collège refusèrent le serment. L'évêque de Rennes mit l'abbé Ruault à la tête du petit séminaire de Vitré. Mais cette maison ne tarda pas à être fermée (lire V Avenir des 2 et 8 juin 1831). Dès lors, l'abbé Ruault s'attacha à l'œuvre ménaisienne et devint particulièrement l'ami et le collaborateur de Jean-Marie de La Mennais.
menls, de la prudence et du repos, vous n'aurez pas à redouter des accidents semblables à celui qui a failli vous coûter la vie (1).
Notre bonheur est complet, car, tout en nous affligeant cruellement, Dieu nous a donné la consolation de voir se dissiper le nuage qui s'étoit élevé entre vous et mon cher oncle Féli : vous jugerez par l'émotion si vive que vous avez éprouvée vous-même, de la joie de la famille qui n'a qu'un cœur pour vous deux. Laissant le passé dans l'oubli (2), ou plutôt ne voyant dans le passé que la noble et sainte amitié de deux frères poursuivant, au prix de tant de sacrifices, le triomphe de la Justice et de la Vérité, je viens, mon cher oncle, vous entretenir d'un projet que votre cœur devine sans doute, car il seroit la réalisation des désirs que vous m'avez exprimés bien des fois comme une de vos plus douces- espérances.
Il s'agit du retour possible de mon oncle Féli en Bretagne ; je dis possible, car il dépend de certaines circonstances indépendantes de sa volonté. Sous le coup de pertes récentes et très considérables, résultat de sa confiance en des personnes qui ne la méritoient pas, la vie de mon oncle Féli devient à Paris de plus en plus difTicile. Par suite de ces pertes qui le contraignent à restreindre ses dépenses (ainsi, il vient de renoncer à une voiture dont les médecins lui conseilloient fortement l'usage), sa santé affoiblie, depuis plusieurs années, a reçu, depuis quelques mois, une grave atteinte, et il est bien à craindre qu'une affection rebelle jusqu'ici à tous les remèdes ne devienne une infirmité durable. Ce qui lui est nécessaire, indispensable, c'est une vie calme et douce, un
(1) Le 16 décembre 1847, l'abbé Jean fut pris d'une violente attaque de paralysie, compliquée d'épanchement cérébral. Quand il fut un peu remis, bien qu'il eût perdu tout contact amical avec son frère, il fit écrire à celui-ci de la manière la plus touchante. Féli répondit affectueusement, le 26 décembre. L'abbé Jean réussit à tracer un court billet, le 5 janvier 1848, et pria l'abbé Ruault de l'accompagner d'une lettre. C'est à cette missive que répond notre document inédit du 19 janvier.
(2) Dans sa lettre du 26 décembre 1847, La Mennais disait à l'abbé Jean • Sans rappeler le passé, qu'il faut désormais laisser entièrement dans Voubli, je suis heureux de t'embrasser...
exercice journalier, un régime qu'il ne peut même essayer de suivre ici, où des visites incessantes, des tracas continuels le fatiguent et l'obsèdent. Or, à son âge, s'en aller seul, malade, loin des siens, finir ses jours dans un coin de terre qui ne vous est rien, c'est un avenir dont l'idée a quelque chose de navrant. Quand, sous l'influence de la maladie ou des années, nous sentons la vie s'écouler plus rapidement, nos souvenirs se reportent aux premiers objets aimés, nos regards se tournent du côté des lieux où nous avons goûté de si douces joies, où nous espérons les retrouver. Dulces moriens reminiscitur Argos (i).
J'ai le ferme espoir de vous voir, avant longtemps, vous et mon oncle Péli réunis, comme par le passé, dans la demeure des ancêtres, sous le toit qui abrita votre jeunesse. C'est le vœu le plus cher à mon cœur et à celui de mes bons parents.
En causant d.e cet heureux projet, mon cher oncle Féli, qui se préoccupe toujours plus des siens que de lui-même, m'a chargé de vous consulter sur un point qui lui paroît essentiel. Un de ses plus vifs regrets, c'est de voir que, d'une part, mes frères ne trouvent pas à Trémigon (2) une occupation suffisante, et que, d'autre part, ne sortant jamais de la maison, l'absence de relations est préjudiciable à leur établissement. Dans le cas où, d'un commun accord, il retourneroit en Bretagne, mon oncle désireroit que mes frères fussent chargés, sous votre direction et la sienne, de la gestion de la Chênaie.
(1) Enéide, X, 782. — Il tombe, dit la traduction de l'abbé Deliile :
« Regarde encor le ciel, et loin de sa patrie,
« Songe à sa chère Argos, soupire, et rend la vie. »
(2) Trémigon. en Combour. Dès le XI^ siècle il est fait mention des sires de Trémigon, et un comte de ce nom figure agréablement dans les Mémoires d'outre tombe. Cette belle propriété fut acquise par Fédicité de La Mennais au commencement de 1821 (voir la lettre qu'il écrivit le 4 mars de la dite année, à Marion). Mais il ne tarda pas à céder cette terre à M^^^ Blaize de Maisonneuve, sa sœur. La chapelle du manoir fut reconstruite en 1827, et bénite) par l'abbé Jean. L'illustre écrivain fit quelques séjours à Trémigon, en juin 1837, en février 1842, en juin 184G. Depuis qu'elle est sortie de la famille Blaize, la propriété de Trémigon a passé déjà dans dos mains diverses.
L'âge de M. Manon (i) et sa santé lui rendent personnellement impossible, onéreuse môme, une gestion (pii, d'ailleurs, au point de vue matériel, est plus qu'insigniliante pour lui. Aussi a-t-il été obligé de l'abandonner, en quelque sorte, à M. Louvel, ([ui n'a peut-être pas tout le temps nécessaire à y consacrer, sans que nous voulions le moins du monde mettre en question le désintéressement, le zèle et la bonne volonté de M. Marion et de son gendre. Mon oncle désireroit d'autant plus voir se réaliser l'arrangement dont je vous parle, que la présence fréquent-e de mes frères seroit pour lui une compagnie et une distraction.
En faisant valoir les raisons que je viens d'indiquer, et, de plus, ce motif que mon père est mi-propriétaire de la moitié de la Chênaie (2), je suis persuadé que M. Marion ne verroit ici rien que de très naturel, et que son esprit si judicieux ne pourroit qu'approuver une mesure, dictée par des raisons de famille, qu'il comprend mieux que personne.
Telles sont, mon cher oncle, les observations que je suis chargé de vous transmettre; elles auront, je pense, votre approbation.
M. le docteur Rochoux, qui s'est beaucoup occupé de l'affection que vous avez éprouvée, et dont une longue pratique dans les hôpitaux rend les conseils précieux, m'a dit hier qu'il n'y avoit rien à modifier au régime qu'il avoit indiqué de concert avec Malespine. Dans quelques jours, je vousenverrai l'avis de M. Bretonneau. Mais il faut bien vous persuader qu'avec dame Nature, qui n'est pas toujours d'accord avec nos docteurs, c'est vous surtout qui devez être votre médecin. C'est en évitant tout ce qui peut vous nuire, des fatigues qui ne sont plus de votre âge, un travail
(1) La correspondance de notre auteur avec son ami Marion a été publiée par Du Bois de la Villerabel, en 1886, sous le titre de : Confidences de La Mennais.
(2) Ange Blaize de Maisonneuve, ne en 1778, épousa en 1804 Marie Robert de La Mennais, sœur de l'écrivain. Il mourut en 1852. Le, philosophe, qui s'abusait si prodigieusement en affaires, ne semble pas s'être rendu compte de tout ce qu'il Gevait à l'expérience et au désintéressement de son beaufrère.
opiniâtre, des voyages longs et fréquents, que vous arriverez à une complète guérison, et que vous éloignerez indéfiniment des rechutes toujours dangereuses et souvent funestes.
M. de Vitrolles est indisposé depuis quelque temps, il souffre de l'estomac. Je suis allé le voir de votre part, prendre de ses nouvelles et lui donner des vôtres. Il a été très touché de ce qui le concerne dans le petit billet que vous avez écrit à mon oncle Féli. J'ai aussi fait savoir à, M. Maupied et à M. Blanc d) l'heureux état de votre chère santé.
«Ange m'envoie la lettre ci-dessus que je l'avois prié de » t'écrire au sujet de l'administration de la Chênaie. J'y tiens » beaucoup à cause de nos neveux dont l'oisiveté m'afflige. » La gestion de cette terre n'est rien pour Marion, qui » d'ailleurs ne peut s'en occuper lui-même. Personne ne » sentira mieux que lui l'importance du motif dont je suis, )) quant à moi, frappé depuis longtemps.
» Je te remercie de ton petit bihet, et M. Ruault des détails » qu'il me donne dans sa lettre. D'après l'avis de tous les » médecins, ta guérison n'est pas douteuse, mais à une » condition, le repos. Toute fatigue, et particulièrement celle » de tête, est à éviter avec le plus grand soin. Le bien que )) tu peux faire encore dépend de là : ce n'est donc pas » une simple précaution, c'est un devoir. Je t'embrasse de » cœur (2). — F. »
Adresse :] Monsieur, — Monsieur J. M. de la Mennais, Ploërmel (Morbihan).
Timbre de la poste :] Paris, 19 janv. 48. — Le timbre de Ploërmel est illisible.
(1) Nous avons dit un mot de l'abbé Blanc, qui était originaire du diocèse de Besançon. Quant à l'abbé Maupied, docteur es sciences, et ami de l'abbé Jean, il est mort camérier du Pape et curé d'une paroisse de Lamballe.
(2) Il nous reste à dire que le projet de retour à la Chênaie n'aboutit pas, et que la correspondance entre les deux frères ne tarda pas à prendre fin (dernières lettres de Féli à Jean : commencement de février et 28 juin 1848, puis l^r mars 1849). Cepe,ndant, prié par sa nièce, M™» de Kertanguy, La Mennais accorda, quelques jours avant sa mort, un souvenir d'affection à son frère. Mais il l'avait déshérité. — Consulter l'abbé Laveille, Jean-Marie de la Menmis, II, p. 179 et sq., 215 et sq., 479 et sq., 491-2, 577-8, 585-6,