Voy. Appendice I
charmantes où André fit la connaissance des csl)rits les plus distingués de son époque. C'était lanlôt chez sa mère, chez les Trudaine, chez les de Pange, tantôt chez le marquis de Moriolles, ou à Cernay chez Mme Broutin, enfin chez Grimod de la Reynière. C'est chez ce dernier que se donnaient de temps à autre quelques-uns de ces joyeux soupers qui paraissent fort scandaliser M. G. de Ghénier. De ce qu'André put, quelque fois^ dit-il, prendre part à des soupers où se trouvaient réunis ses jeunes amis de collège et des beautés faciles; de ce que dans ses Elégies on trouve la trace' de ces exceptions à ses habitudes studieuses et tranquilles^ il ne faut pas en conclure que sa vie fût dissipée et livrée à des plaisirs échevelés. Or, nousavonsditen parlant de ces soupers que « ce n'étaient que de passagers éclairs de plaisir au milieu de sa vie studieuse et souvent tourmentée par la douleur. » Ce n'était pas la peine, il nous semble, de chercher à réfuter un fait que l'on avoue et qu'on répète.
Mais j'insiste, parce que c'est le devoir d'une critique sérieuse d'aborder une nature d'élite comme celle d'André Chénier par ses différents côtés, de l'envisager sous ses aspects divers. C'est en somme une question plus haute qui se débat; et il ne s'agit pas moins ici que de l'àme humaine elle-même. M. de Chénier voudrait refaire d'André un portrait de fantaisie, au physique et au moral ; et tout ce qu'il dit prouve qu'il ne le possède, ni ne le comprend.
André Chénier n'était pas une nature de demimesures, de demi-sentiments, de ménagements
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prémédités, de compromis réfléchis, mais au contraire une nature prime-sauticre, riche jusqu'à la prodigalité, forte, puissante, entière, et vivant de la vie des sens aussi hien que de celle de l'àme et de l'intelligence. Il ne lui avait été refusé aucune des facultés dont peut s'enorgueillir ou se réjouir tout être humain. Poète, il remuait des mondes de pensées, enfantant, sans jamais sentir de découragement, des projets à faire reculer l'inspiration d'un Lope de Vega; homme politique, il allait jusqu'à la haine, haine généreuse, lyrique si l'on veut, mais âpre et farouche et qui n'avait d'égale que son affection sans limite pour ses amis et sa patrie. Et c'est cet homme qu'on veut nous représenter aujourd'hui comme économe de ses passions, ménager de ses plaisirs, maître de son cœur et de ses sens. Il s'agit bien vraiment ici des soupers de la Reynière ou des révélations plus ou moins scandaleuses d'un Rétif ! Tous les témoignages feraient-ils défaut que, comme un Leverrier allumant dans le ciel une invisible planète, on aurait le droit de s'écrier : « Dans cet homme, tel que nous l'ont fait connaître sa vie et ses écrits, là est la place de la sensualité. »
Mais les témoignages abondent et ils sont irrécusables. André aimait la table et la bonne chère; et ici c'est M. de Chénier qui sera notre témoin, quoi qu'il en ait. Il cite en effet une lettre de la comtesse d'Albany (p. lxii) adressée à André, qui était alors attaché à l'ambassade de Londres. Dans le courant de la lettre cette phrase arrive
SOUS la plume de la comtesse : « La comparaison n'est pas noble, mais pour vous qui êtes gourmand elle ne vous déplaira pas. v. M. de Chénier s'empresse de nous faire remarquer que la comtesse Al/ïeri entend ce mot suivant le sens que lui donne Brillât-Savarin. Que voilà une note judicieusement placée ! Malheureusement la comtesse insiste et profite du hasard de cette comparaison pour faire un sermon à André : « A propos de dîner, dit-elle, je crois que vos maux viennent de trop manger; vous êtes gourmand, l'ambassadeur fait bonne chère, vous êtes faible, vous vous y livrez, etc. » Nous voilà loin de la définition de Brillât-Savarin.
Tous ceux qui prenaient part à ces réunions étaient des jeunes gens. La Reynière, plus âgé que Chénier et que les Trudaine, n'avait que vingthuit ans en 1786, et il jouissait de la vie avant de professer la gastronomie. A cette époque le café était très à la mode; on en prenait beaucoup à souper et on trouvait dans son usage un stimulant un peu fébrile. Je trouve cette note d'André (p. 111) au milieu des fragments de son Art d'aimer : « Un mouvement de désirs tel que celui que l'on éprouve après dîner, lorsqu'on a bu vin, café. » Cette note-là est d'un épicurien, n'en déplaise à M. de Chénier. Mais pourquoi s'attarder à ces mille détails? N'avons-nous pas le témoignage du poëte lui-même? Dans un ouvrage en prose, grave et médité, ne fait-il pas cet aveu * :