Œuvres en prose, éd. 1872, p
« Jo me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse?» et quelques lignes plus bas n'avoue-t-il pas avoir ressenti « les chaleurs de l'âge et des passions ? » Voilà des textes embarrassants pour M. de Chénier; aussi a-t-il soin de les passer sous silence. Mais ces textes nous amènent à un sujet plus délicat. Il est plus aisé en effet de parler des plaisirs de la table que de ces distractions et de ces égarements d'une jeunesse forte et fougueuse. Toutefois André Chénier n'a-t-il pas dit : « L'étude du cœur de l'homme est notre plus digne étude. « Tentonsla donc, en discernant ce qui appartient au cœur de ce qui appartient au sens, en ne confondant pas les nobles passions qui jaillissent de l'âme et s'abreuvent aux sources de l'idéal avec celles dont les Asclépiades plaçaient le siège dans les entrailles mêmes de l'homme. Du domaine de ces dernières sont les égarements fougueux et les distractions erotiques. Ici, parmi les preuves de cette sensualité amoureuse, qui n'est après tout qu'un accident nécessaire dans une puissante organisation, nous n'avons que l'embarras du choix, augmenté, il faut l'avouer, par la difficulté de citer. M. G. de Chénier, mû par un étrange mobile, sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, nous a livré quelques épigrammes et épigraphes grecques, composées en Angleterre en l'honneur de quelques unes des nymphes britanniques, beautés faciles, comme il en est aussi sur les rives de la Seine. La première est charmante et peut se passer des précautions du traducteur : « Vierges et nymphes
brilanniqiies, queNeptune qui environne et ébranle la lerre a fait naître près des flots de la divine Tamise, dans Londres aux larges rues, vous qui avez un visage et un port de déesse, nymphes aux bras blancs, aux candides regards, aux blonds cheveux, au mol sourire, non, une autre terre ne nourrit pas de plus belles jeunes fdles. De la jeune Caroline, qui n'est point la dernière de vous, j'ai dessiné cette image d'une belle sans défaut, moi, cet André, d'origine française, qu'une mère Thrace mit au monde près des rivages de l'Euxin. « Il s'agit, on le voit, de dessins faits d'après nature, d'esquisses, sans voiles, tracées amoureusement du crayon et du regard. Un de ces dessins porte cette seule épigraphe : « Dessiné par André, peintre byzantin. » Mais voici les difficultés ; il faut se résoudre à quelques infidélités pour faire passer ces épigraphes de la langue d'Aristophane dans celle de Racine. Il en reste quatre dont voici la première : « André le Thrace a dessiné les épaules (tyiv TTu-j-Tiv) de son amante et les a bien des fois couvertes de ses baisers. «La seconde respire plus de passion : « Trois fois heureux, André, lorsque tu as vu sans voile Aglaé au sein de rose-, aux foimes brillantes (XafATTOTruy/iv) ! quel délire, lorsque, mamtes fois livré à des ardeurs qui agitent les sens (dsicoTTUY'/î) , ta poitrine, tes lèvres et tes mains ont tressailli de bonheur ! et maintenant encore lorsqu'ayant dessiné la belle qui soupire doucement, tu sens déjà en la regardant les esprits surexcités par le désir ! » La troisième est plus courte : « Subjugué par l'amour, André, fils du.
Rliodope, a peint ici la jeune Byblis aux blanches épaules (XeuxoTruyviv), » Quanl à la dernière, elle se refuse à toute traduction française.
Comineiit trouver un détour suffisant Pour cet endroit ?...
Voilà bien, si je ne m'abuse, de la sensualité dans la passion. Il n'est pas besoin d'insister. Mais qui ne voit que, dans une puissante nature comme celle d'André, ces égarements étaient d'autant plus fougueux qu'ils étaient passagers; c'étaient comme les coups de tonnerre d'un ciel trop chargé d'électricité. Et, qui le croirait? c'est parmi ces nymphes britanniques, ces belles callipyges, aussi faciles que séduisantes, que son nouveau biographe engage les chercheurs cl' anecdotes à aller demander le type de Camille; c'est là, ajoute-t-il, quils auront l'espérance de rencontrer toutes les beautés que, à l'exemple des poètes erotiques de la Grèce et de Rome, André a fait figurer dans ses élégies, sous des noms supjposés en les revêtant de cette couleur antique qu'il savait emprunter aux anciens pjoëtes élégiaques, etc. La preuve, dit-il encore, que Londres lui offrit, bien plutôt encore que Paris, les mod(''lc>i qu'il Oj peints dans ses vers amoureux, ce sont les vers grecs qu'il a consacrés aux nymphes br'itanniques. D'abord, l'éditeur malavisé oublie ces autres beautés qui n'étaient point britanniques, mais parisiennes, celte Glycère, cette Amélie, cette Rose, cette Julie, que la muse complaisante du poëte chantait sur les bords de la Seine et non près des flots de la divine Tamise.
11 faut que de la Seine, au cri de notre fête, Le flot résonne au loin, de nos jeux égayé !
Quoi ! ces nymphes britanniques auraient été les muscs du poctc? Quoi! c'est pour ces beautés banales, inspiratrices de ses vers licencieux, qu'André aurait soupiré ses plus molles élégies? c'est à leurs pieds qu'il aurait été porter ses ardeurs inquiètes et ses tristes langueurs, les nobles aspirations de son âme et les troubles de son cœur ? Quelle confusion étrange fait donc l'éditeur entre le cœur et les sens ! Est-ce ainsi qu'il analyse la puissante organisation de ce jeune poëte, sensible comme un luth au moindre toucher, (|ui, s'il s'abandonnait parfois aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse, s'enivrait à toutes les sources virginales de la poésie, faisait ses délices des grandeurs abstraites de la nature et des cieux, sentait les charmes de la beauté, de l'intelligence, de l'esprit, et subissait l'influence des talents, des douces vertus et des grâces décentes! Non, nous ne voulons pas croire et nous ne croyons pas qu'il n'ait célébré et chanté que d'impures et vénales courtisanes; nous affirmons qu'il a aimé en plus haut et en plus noble lieu, et qu'il a aimé éperdument, sans retour peut-être, ce qu'il est fort inutile de rechercher. C'eût été se former une idée plus juste, plus élevée, du caractère du poëte que de convenir qu'il a pu se laisser ravir aux invincibles séductions des femmes les plus distinguées de son époque; que, dans ses jours d'isolement et de désesuoir, il a senti son cœur brûler de la plus chaste
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flamme pour Mme Laurent Lecoulteux, cet ange de lumière, dont la vue seule le remplissait d'une félicité divine ; qu'aux jours plus tumultueux de la jeunesse il avait éprouvé un violent amour pour Mme de Bonneuil, qui disputait à Marie-Antoinette elle-même le sceptre de la grâce. Le nouvel éditeur devrait savoir que ce n'est pas M. Charles Labitte (jui a soulevé le voile derrière lequel se dérobait Camille; mais que cette révélation est due au poëte Arnault, le gendre même de Mme de Bonneuil; que celui-ci, un soir d'opéra, en l'an III, s'adressant à Marie-Joseph Chénier lui-même, lui désignait Mme Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, sa belle-sœur et la troisième fille de Mme de Bonneuil, comme la fille d'une dame que son frère André avait éperdument aimée.
Mais si le nouvel éditeur s'est formé une si fausse idée de la nature morale d'André Chénier, le connaît-il mieux au physique et ne compose-t-il pas de lui un portrait de convention ? J'avais dit, d'après le témoignage même de Mme Hocquart, la sœur de Mme Laurent Lecoulteux, qui avait connu, vu et reçu André chez elle ou chez sa mère, à Luciennes, qu'il était « à la fois rempli de charme et fort laid avec de gros traits et une tête énorme. » M. G. de Chénier se récrie à ce portrait, dont il faudra bien cependant reconnaître la vérité. S'il n^avait pas^ dit-il, la beauté de visage de son frère Louis-Sauveur j tout le inonde sait qu'A)idré n'était pas laid, qu*il n'avait pas de gros traits, et que ses yeux gris-bleu n^élaicnt point pctitf^. Le portrait pehd en no mature vers 1790 par .ïugnstiii et que
pofisôdait M . Movlimcr-Ternaux ; celui de Suvée^ fait dans la ^jrif^on de Saint-Lazare...; enfin le buste de M. Étex, celui de David d^ Angers, attestent qu'André n'avait ni de petits yeux, ni de gros traits, ni une tète disproportionnée avec son corps. Il est d'abord assez plaisant de citer en témoignage les bustes de David d'Angers et d'Étex, bustes de convention et de fantaisie comme tous ceux qui sont faits d'après un portrait peint à l'huile. Quant à la miniature d'Augustin que possède aujourd'hui le gendre de M. Mortimer-Ternaux, il faudrait d'abord établir son authenticité avant d'en invoquer le témoignage ^ La seule image d'André, au moyen de laquelle nous puissions nous faire de lui une idée se rapprochant de la réalité,. c'est celle de Suvée que possède M. de Cailleux. Malheureusement, cette peinture est loin de témoigner en faveur de la thèse soutenue par M. de Chénier. Mais ici je me garderai bien de la décrire moi-même. Je retrouve à propos un article de Brizeux, le chantre de Marie, inséré dans le Globe du 5 juillet 1830. J'en extrais les fragments suivants qui me paraissent les plus saillants et les plus curieux : « Amoureux de son génie comme le serait un poëtc, nous nous étions fait à l'avance une image charmante où tout ce qu'il y a de tendre, de riantj d'ingénu dans l'amant de Camille venait
1. Je n'ai pas vu cette miniature; je n'en puis donc parler. Seulement, je constate que, dans l'opuscule intitulé : La vcritc sur la fainille de Chénier^ publié en 1844, il était dit (p. 19) que le portrait peint par Suvée à la prison de Saint-Lazare était le seul qui eût jamais été fait d'André Chénier.
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doiicemcnl animer les trails du jeune homme qui eut une belle Grecque pour mère. Celle fois, disions-nous, l'harmonie sera parfaite : un double et sublime accord, le beau moral rendu sensible par le beau physique, et celui-ci, à son tour, vivifié, épuré par le beau moral.... Yoilà notre rêve : avant de l'achever, cjuehfues mots touchant le portrait dont nous avons à parler.... Il est peint en buste et de face, le bras gauche appuyé sur le dos d'une chaise, la main presque ouverte et pendante, pour vêtement une espèce de surtout ou redingote grisâtre, les boutons de la chemise défaits, et autour du col une cravate de soie, bariolée à trois couleurs. Dans un coin du tableau, le nom de Suvée et la date : 27 messidor an II...
« A présent, il faut l'avouer, ou notre système a été déçu, ou notre imagination prodiguait follement la beauté. Hélas! ce n'est point là le chantre d'Homère et de l'Oaristys, l'auteur des Fragments antiques, le poète aimé de Camille^ il n'est point là tel qu'il nous avait apparu au milieu des images éblouissantes et des notes sonores de ses vers, avec ses formes jeunes, élégantes et toutes grecques : mais des cheveux pauvres et rares, un visage presque rond, une narine mal dessinée, un teint bilieux et olivâtre; c'est vraiment un désappointement complet. On voudrait n'avoir point vu ce portrait ou tout d'un coup l'oublier et revenir à l'image idéale que l'on s'était faite....
« M. David va, dit-on, exécuter en marbre le buste d'André Chénier....M. David, artiste exact et libre des conventions, traduira exactement son
modèle; il ne corrigera rien à la maigreur de cette chevelure, ni à la forme peu ovale de l'ensemble; cette narine légèrement ouverte, il la conservera encore, parce que, sans élégance, peutêtre elle traduit assez bien le tempérament passionné et sensuel du poëte. »
Nous retenons ce dernier trait de Brizeux ; il résume ce que nous avons dit dans les pages précédentes. Dans une autre partie de son article , Brizeux parle du talent de Suvée et il vante, d'après l'avis des artistes eux-mêmes, le sentiment doux et plein d'onction qu'il donnait généralement à ses têtes. Nous devons donc penser que Suvée a adouci plutôt qu'exagéré les traits saillants de son modèle. Si nous demandions à un témoin plus brutal et dont l'indifférence garantit la sincérité, au procès-verbal d'écrou, de nous traduire sans complaisance cette description du portrait d'un poëte par un poëte, il nous répondrait : « Taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils noirs, front large, yeux gris bleus, nez moyen, bouche moyenne , menton rond , visage carré. » Sans doute M. G. de Chénier serait tenté de récuser un pareil témoignage. Comme il s'accorde bien pourtant avec l'impression de Brizeux devant la peinture de Suvée! Mais voici encore un autre témoin, et celui-.là est un compagnon des luttes politiques d'André, un ami et un admirateur de son talent : c'est Lacretelle, qui avait conservé vivante en lui l'image d'André à la tribune des Feuillants, et qui nous le dépeint en quelques lignes saisissantes : « Ses traits fortement prononcés, sa taille
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alliléliquo sans èiro liaïUo, son loint basané, ses yenx ardents fortifiaient, illuminaient sa parole.» Tous les avis sont unanimes et contraires à celui de M. G. do Ghénier. André a laissé dans l'esprit de tous ceux qui ont pu le voir la même impression. Il faut donc bien reconnaître qu'il était petit, qu'il avait le front large, le visage carré, les traits fortement marqués, le teint olivâtre ou basané, et une apparence athlétique; c'est, en d'autres termes, le portrait qu'a tracé de lui Mme Hocquart, qui y ajoute un trait nécessaire : « Il était en même temps rempli de charme. » Il avait encore une grande douceur d'organe, dont le marquis de Pange, celui qui était alors le chevalier de Songy, avait gardé la mémoire. C'est sous cet aspect que la postérité, si elle a quelque souci de la vérité, devra conserver le souvenir d'André Ghénier. Qu'importe après tout la beauté du visage à qui a la beauté de l'âme? Un poëte persan a dit : «Le corps de l'homme n'est qu'un fourreau dans lequel l'àme est mise, comme une épée. G'est de cette épée qu'il faut faire état et non pas du fourreau. » Il vaut mieux faire dire de soi : « il est laid, mais rempli de charme, « que de s'attirer cette boutade jetée négligemment par André lui-môme dans les notes de son Art d'aimer : « Les beaux garçons sont souvent si bêtes! »
M. de Ghénier, qui se fait une fausse idée du poëte aussi bien au physique qu'au moral, s'estil formé de son génie littéraire une idée plus juste et plus vraie, dans la longue contemplation de ses œuvres? G'était au moins une espé-
raiice qu'on pouvait nourrir; on devail s'altcn- (Ire à ce quo rétlitcur eût acquis dans la lecture attentive de ces ouvrages une connaissance exacte du but que le poëte poursuivait de tous sesefTorts. C'est un espoir et une attente qu'il nous faut abandonner. Notre étonnement, en effet, a été grand de rencontrer dans la notice (p. Lvin) cette phrase dans laquelle l'éditeur, soulignant lui-même sa bévue, a résumé ainsi la poétique, pourtant si clairement développée dans le poëme de Vlnvenlion : « Son principe^ dit-il, qu'il a consigné dans le manuscrit du poëme de /'Invention , était ^«.'î'/Zcuti côtoyer toujours les anciens auteurs. Ce principe^ il ne s'en est jamais écarté^ soit dans ses vers, soit dans sa prose. » Nous nous contenterons de renvoyer l'éditeur au poëme qu'il cite ; il y aura profit pour lui à relire le beau passage où le poëte s'écrie :
Quoi ! faut-il, ne s' armant que de timides voiles, N'avoir que ces grands noms pour Nord et pour étoiles, Les côtoyer sans cesse et n'oser un instant, Seul et loin de tout bord, intrépide et flottant, Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée, Et du premier sillon fendre une onde ignorée ?
Mais il est temps que nous nous renfermions dans la biographie proprement dite. Revenu à Paris, après un court séjour à l'armée, André avait repris ses chères études, que venaient souvent traverser de douloureuses préoccupations de santé. Atteint de la gravelle, il allait souvent prendre les eaux et chercher un soulagement mo-
mcntané à ses souffrances. Enfin il put mellre à exécution un rêve bien souvent caressé; il partit en Italie avec les frères Trudaine, vers 1784, espérant pousser jusqu'en Grèce. Au bout d'un an les voyageurs revinrent sans avoir accompli tout ce qu'ils avaient projeté. Quelques années s'écoulèrent encore sans que l'occasion d'entrer dans une carrière qui convînt à ses goûts se présentât à André.
Vers la fin de l'année 1787, cependant, M. de la Luzerne qui venait d'être nommé ambassadeur en Angleterre le décida à l'accompagner en qualité de secrétaire particulier. Mais ici nous nous heurtons à une phrase malencontreuse (p. xi) : M. de la Luzerne, dit l'éditeur, se considérait comme le condisciple des MM. Trudaine et d'André qui n'avait que six années de 'plus que lui. A ce compte M. de la Luzerne aurait commencé sa carrière diplomatique vers l'âge de huit ans. La première biographie venue aurait appris à l'éditeur que M. de la Luzerne, avant d'être nommé ambassadeur en Angleterre, avait rempli d'importantes missions, auprès de l'électeur de Bavière en 1776, et surtout aux États- Unis de 1779 à 1783, et qu'étant né en 1741 il avait non pas six ans de moins qu'André, mais vingt et un ans de plus que lui.
De tous les documents relatifs au séjour du poète en Angleterre, les plus intéressants que nous fournisse la notice sont la lettre curieuse de la comtesse d'Albany dont nous avons parlé plus haut et l'épître en vers italiens que lui adresse
Alfieri k la date du 29 avril 1789*. Nous en donnerons la traduction, sans nous attarder à corriger, sauf en deux endroits, les trop nombreuses incorrections introduites par M. de Chénier dans le texte d'Alfieri?
« La voici donc eafm ta douce lettre, cher Chénier, cette lettre si longtemps attendue et que j'aurais souhaitée un peu plus longue.
« Mais tu as su présenter ta petite paresse sous un jour si aimable que je suis convaincu que ton silence ne provient pas d'un manque d'affection.
« Moi, qui pourtant ne le cède à personne en paresse, je veux non-seulement te répondre, mais encore te répondre en vers, qui seront fort maigres à ce que je vois.
« Mais comme je sais que tu aimes les lettres antiques, que tu t'es abreuvé à la fontaine et que tu écris des vers trempés de miel attique,
« Je veux te faire avaler ces méchants vers importuns, pour te punir de ton silence, qu'il est bien juste de te faire l>ayer d'une façon ou d'une autre.
« J'apprends qu'elle est pour toi plus amère que l'absinthe, cette Londres où tu te trouves étranger : et véritablement c'est le supplice de Mezence,
« Que d'habiter chez une nation où personne ne vous favorise des beaux liens de la joyeuse amitié. Ah ! tu as bien raison de dire qu'elle a des clous ^ de fer,
« La nécessité, déesse inexorable, seule divinité à qui le tyran cède lui aussi quand elle devient géante.
« De ce que je dis, un bel exemple est donné maintenant par tes Français, qui sont voisins de la liberté, précisément parce qu'ils ont usé la servitude.
1. Le comte de Reumont en avait déjà fait connaître le passage le plus saillant dans son ouvrage sur la comtesse d'Albany, die Grûfinvon Albany, tome I, p. 313. Cf. Poésies d'André Chénier, éd. 1872, p. xxxn.