‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvres, accompagnés d'appendices relatifs au Mis de Brazais, aux frères Trudaine, à F. de Pange, à Mme de Bonneuil, à la duchesse de FleuryChapitre 18 sur 99 · Voy. Poésies, éd. 187'2, p. lui, note · texte numérisé non relu

Voy. Poésies, éd. 187'2, p. lui, note

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tous t'cux (ju'on leur ainciiait. Le nombre des exemples qu'on pourrait citer est infini.

L'écrou d'André Cliénier est du 19 ventôse; il porte le numéro 787. 11 est ainsi conçu ' :

u André Chénier, âgé de trente-un ans, natif de .Constantinople, citoyen demeurant rue de Gléry, n» 97. Taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcils noirs, front large, yeux gris bleu, nez moyen, bouche moyenne, menton rond, visage carré, amené céans en vertu d'ordre du comité révolutionnaire de la commune de Passy pour y être détenu par mesure de sûreté générale.

« Slgni' : Boucherat-, Craaioisin, commissaire,

et Ge.nnot, porteur d'ordre ilu comité

de sûreté générale. »

Ajoutons que le registre d'écrous porte en marge une mention dont nous reparlerons tout à l'heure.

En 1844, dans une brochure intitulée : la Vérité sur la famille de Chénier, M. G. de Chénier disait au sujet de cet écrou : « Le lendemain du jour où son fils André avait été conduit à la prison de Sainl-Lazare, M. de Chénier y court pour tâcher de le voir; tnais le concierge lui répond brusquement : « Je n'ai p)oint ce nom -là parmi ceux quon a amenés hier. » Plein d'espoir, il vole au Comité de salut public faire part de cette circonstance et demande la mise en liberté de son fds. C'est à Barère

1. Archives de la police. Registre d'écrous de la prison de Saint- Lazare.

2. Le concierge de Saint-Lazare a sans doute mal lu la signature qui était au bas de l'ordre de conduite, et il a écrit Boucherat; plus lard le même ou quelqu'autre a essayé de corriger ce mot pour en faire Boudgoust. La publication de l'ordre de conduite tranchera cette difficulté d'ailleurs bien peu importante.

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qu'il s'adresne, et qui le reçoit avec politesse , lui promettant la sortie d'André. Deux jours après il retourne à la prison. Le concierge qui le reconnaît lui dit : « C'est votre fils? vous avez fait un beau coup^ je viens de recevoir l'ordre d'inscrire son écrou. «

Nous avons fait remarquer, en 1872, que ce récii, pourtant très -circonstancié , est en contradiction avec la date de l'écrou. M. G. de Chénier précisait alors les jours où son grand-père s'élail présenté à Saint- Lazare, c'était le 20 et le 22 ventôse. Eli bien , il paraît (|u'il avait tort de préciser alors , puisque aujourd'hui il affirme que ce fut le 7 prairial que le concierge fit cette réponse à son grand-père. Je prie le lecteur de méditer ce passage de la notice de 1874 : J'avais entendu raconter dans la famille depuis mon enfance les circonstances 'de l'arrestation , de la détention et de la mort démon oncle André; tous s'accordaient et ne variaient pas sur les faits; mais personne ne se rappelait exactement l'intervalle qui s'était écoulé depuis rentrée à Saint-^Lazare jusqu'au moment où l'ordre d'écrou avait été donné : on pensait généralement quHl n'y avait que quelques jours, mèone pas 2jIus de deux ou trois, et c'est ce dernier délai qiie j'ai mentionné dans la petite brochure citée plus liant. Que ressort-il de ce passage? C'est qu'en 1844, M. G. de chénier affirmait ce qu'il savait pertinemment être douteux; c'est qu'aujourd'hui, sans fournir aucun témoignage de nature à changer des souvenirs vagues en souvenirs précis, il modifie cependant son récit, transporte au 7 prairial ce qu'il avait dit s'être passé le 22 ventôse et

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prend pour baso d'uno discussion hislon(|nc sa propre aHirmation, pourtant infirmée par l'aveu (pi'il fait de l'ignorance où a toujours été la ianiille relativement à ces circonstances de temps.

Mais d'où vient donc cette variation dans im récit qui justement ne devait pas varier^ pour conserver au moins une valeur morale? En 1860, à la vente des autographes de M. t^ucas de Montigny, M. G. de Cliénier a acquis un mandat du comité révolutionnaire de Passy, daté du 7 prairial, et requérant le concierge de Saint-Lazare de retenir André Chénier dans la maison d'arrêt jusqu'à ce que le comité de sûreté générale en ait autrement ordonné. D'où une nouvelle inscription d'André sur le registre d'écrous de Saint-Lazare, à la date du 7 (ou 18) prairial, sous le n° 1095, inscription qui forme la pièce justificative n" 5 de la nouvelle édition.

C'était là un fait curieux et nouveau; mais on ne saurait imaginer les conséquences qu'en a déduites M. de Chénier, et les hérésies juridiques qu'il a commises. Transportant de sa propre autorité, du 22 ventôse au 7 prairial, le récit dont nous avons parlé précédemment, il s'ingénie à l)rouver, dans une longue note (p. cxi-cxm), aussi erronée qu'entortillée : 1° Que l'écrou du 19 ventôse ne compte pas, que ce n'est pas un écrou; que le seul écrou dont on doive tenir compte c'est celui du 7 (ou 18) prairial ; 2" que, l'arrestation d'AïuU'é Chénier ayant été illégale, l'ordre du comité de sûreté générale n'a d'autre Init (|ue de cou\rir

rillégalité de la mesure prise (le 18 ventôse) par le comité de Passy.

Examinons le premier point. C'est ici le lieu de j)arler de la mention portée en marge sur le registre d'écrou de Saint-Lazare. Jusiju'à présent, nous avions donné cet écrou d'après M. P. Lacroix c|ui l'avait publié en 1840. Cette t'ois, nous sommes remonté jusqu'à la source, c'est-à-dire juscpi'au registre lui-même et nous avons relevé en marge cette mention : « Voyez le f. , n" 1095, où le dit Cliénier est récroué au grand registre à la feuille du 18 prairial. «

D'abord, quant à la date de cette seconde inscription sur le registre d'écrous, M. de Cliénier, dit le 7 prairial, sans doute d'après le mandat du comité de Passy, et la mention portée en marge de l'écrou 787, dit le 18 prairial. Simple question de fait à vérifier, s'il est possible. Mais cela ne fait pas difficulté. Que l'écrou 1095 soit du 7 ou du 18, peu importe. Je croirais d'ailleurs volontiers que la date du 7 prairial est la bonne. Maintenant rendons-nous compte de la teneur de l'inscription 1095. M. de Cliénier aime beaucoup à discuter sur des pièces qu'il ne donne pas ; cela peut en effet aider à faire l'obscurité dans une question. Mais enfin ce qu'il dit nous suffit. Voici comment il s'exprime : « Que Von compare V inscription des deux registres et l'on verra sur le petit cpC André doit être détenu pQr in:sure de sûreté générale, et sur le grand, (ju'il y est porté comme écroué , puisijuil ne s'g trouve rpie ses nom, prémom, âge, lieu de mussance et domicile. »

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Comment ne pas s'étonner que ce soit un avocat, un jurisconsulte qui ait écrit une ptu'ase pareille? Mais passons; et extrayons de celle phrase l'écrou 1095, ainsi conçu : « André Ghénier, âgé ! de 31 ans, natif de Conslanlinople, citoyen demeurant rue de Cléry, n" 97. » Eh hien, j'ai le regret de (lire à M. de Chénier que cette inscription est insul'hsanle pour constituer un écrou. Mais il est permis de supposer que colle inscription est suivie de cette mention : « Ordre du comité de sûreté générale. » Alors seulement elle pourrait passer pour un écrou, grâce à Técrou 787 qui contient le signalement d'A. Ghénier et qui constate qu'il est détenu par mesure de sûreté générale. Tout à l'heure nous verrons la signification de cette deuxième inscription sur le registre d'écrous. Disons cependant dès maintenant (jue l'écrou 787, du 19 ventôse, est le véritable en droit comme en fait, et que celui du 7 (ou 18) prairial, inscrit sous le m 1095, n'est que la constatation d'une modification dans la situation du prisonnier.

C'est précisément la thèse contraire que soutient M. de Chénier : « Les personnes, dit-il, qui ont quelques notions du droit criminel savent que dans les prisons il existait alors, comme aujourd'hui, deux registres dont Vun, pour l'ordre intérieur, est destiné à mentionner les mouvements d'entrée et de sortie des prisonniers; l'autre, le grand, est celui des co'ous : il reçoit les noms des personnes détenues en vertu des mandats d'arrêt. » J'en demande pardon à M. de Chénier, mais cette phrase prouve que, contrairement à ce que l'on pouvait espérer, il

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ii'esL pus iiu nombre des personnes qui oui (juel- (jLies notions dudroit criminel, et sans perdre mon temps à la disenter point i)ar point, je rétablirai brièvement la vérité. Écrouer un prévenu, c'est uniquement le faire passer de l'extérieur (ou, plus exactement, d'entre les deux guicbets) dans l'intérieur de la prison. Et c'est ce passage de l'état de liberté à l'état de détention qui est destiné à constater l'écrou, c'est-à-dire l'inscription sur un registre dont les écritures doivent être tenues à jour, autrefois par le concierge, aujourd'liui par le gardien clief, assisté de grefliers et de commis-greffiers selon l'importance de la prison. Il y a en effet des maisons où il y a plusieurs registres d'écrous, mais alors elles contiennent plusieurs catégories de prévenus; en tout cas, ces registres ne font pas double emploi. Quand André Cbénier arriva à Saint-Lazare, le concierge reçut l'ordre du comité de Passy dûment signé par les agents, prit les nom, prénoms, âge, lieu de naissance et signalement du prisonnier, ainsi que le motif de sa détention, et les inscrivit sur son registre.

Le registre, destiné, selon M. de Cbénier, à mentionner les mouvements d'entrée et de sortie des prisonniers, c'est précisément le registre d'écrous, il n'y en a pas d'autre. Le grand registre, dont il parle ensuite n'a jamais existé que dans son imagination. Si André Cbénier eût élé écroué à la Conciergerie, M. de Cbénier eût pu peut-être équivoquer sur les trois registres que nécessitaient les différentes catégories de détenus qu'on y recevait. Mais, à Saint-Lazare, il n'y a pas d'équivoque

possible, puisqu'il u"\ cul jauiais qu'un seul roregistrc. Ce (|ue la mention, placée en mar^e de l'écrou 787 entend pdv gran'l re^/si/'^, c'est uni(juement un nou\eau rciiistre, c'est-à-dire un nouveau volume, d'un format plus ^irand, ({u'on désignait par cette c\])ression de grand registre. Les deux registres sur lcs(|uels est inscrit André Chénier ne t'ont nullement doul)le emploi; ils se suivent, le premier allant du 29 nivôse au 25 ventôse, et le second continuant la liste des écrous à partir du 26 ventôse. Le premier écrou d'André est numéroté 787, le second, celui du grand registre. 1095, ce qui signifie (ju'entre le 19 ventôse et le 7 (ou le 18 prairial an II, il a été constaté trois cent sept entrées. Et, d'ailleurs, dans le registre qui nous reste (l'autre a été brûlé en 1871), qui va du 29 nivôse au 25 ventôse, il y a plusieurs détenus qui ont été, comme André Gliénier, l'objet d'une double inscription, et parmi lesquels je mentionnerai le prince de Hesse. Et maintenant, quels motifs ont pu entraîner M. de Gbénier à accumuler tant d'erreurs? C'est ce qui ressortira de l'examen du second point, relatif à l'inscription du 7 (ou 18) prairial.

C'est après les visites à Barère, dit M. de Chénier, les sollicitations de onon grand-père que le comité de sûreté générale, certain qu'André, arrêté illégalement est détenu sans motif à Saint-Lazare, veut garantir le comité révolutionnaire de Passy et justifier Varrestation illégale qu'il a commise, en lui envoyant un ordre qui lui enjoint de requérir qu'André reste en arrestation jusqu' à ce qu'il en soit autrement

ordonné par lui, comité de sûreté générale ; et c'est en conséquence de cet ordre que le comité réoulationnaire de Passy requiert le concierge de la j:)rison de retenir André dans la maison d'arrêt. De tout cela qu'y a-t-il de vrai? Simplement que le 7 prairial, sur un ordre reçu du comité de sûreté générale, le comilé de Passy requit le concierge de Saint-Lazare de retenir André Chénier jusqu'à ce que le comité de sûreté générale en ait autrement ordonné. Cette réquisition forme la pièce justificative n" 4 de 31. de Ghénier. Quant à la certitude de l'illégalité de l'arrestation d'André, qu'il prête au comité, et au motif qui fait agir celui-ci pour garantir le comité révolutionnaire de Passy, autant d'inventions, autant d'allég'ations contraires à la vérité.

Nous avons vu que l'ordre du 14 ventôse conférait aux agents du comité le droit d'arrêter et de faire incarcérer toutes les personnes trouvées dans la maison de M. Pastoret et considérées par eux comme suspectes. C'est donc légalement que, considérant André Chénier comme suspect , ils décidèrent son arrestation, et que le comité de Passy, usant du droit dont la loi du 17 septembre 1793 avait investi les comités révolutionnaires, signa l'ordre de le transporter et de le détenir dans une maison d'arrêt.

Mais quelle était donc la position particulière d'André Chénier? Il avait été arrêté en consé- ({uence d'un ordre émanant du comité de sûreté générale, mais non en vertu d'un mandat le concernant personnellement et nominativement, et

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inscrit sui" le registre du comité de sûreté générale. Le comité de Passy, en signant l'ordre de conduite, ne fit qu'exécuter les instructions formelles du comité de sûreté générale; il était couvert par le mandat du 14 ventôse; mais, vis-à-vis du concierge de Saint-Lazare, il était la seule autorité constituée et responsable, figurant sur son registre d'écrous comme ayant ordonné et signé Tordre d'incarcération. Si après le 19 ventôse la famille de Ghénier avait été bien inspirée, c'est auprès des membres du comité de Passy (ju'elle eût fait des démarclies; car celui-ci, ayant ordonné l'inscription de l'écrou, pouvait en ordonner la levée.

André Cbénier resta ainsi dans cette position toute particulière pendant plus de deux mois et demi, lorsque le comité de sûreté générale, apprenant sa détention à Saint-Lazare, prit l'arrêté du 7 prairial ainsi conçu ^ :

« Le comité de sûreté générale, instruit que le nommé André Ghénier, a été arrêté et traduit dans une maison d'arrêt de Paris par le comité révolutionnaire de Passy, sans mandat, inscrit sur le registre du comité, arrête que ledit André Ghénier, dont la renonmiée a publié depuis le commencement de la révolution la conduite mcivique, restera en arrestation jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. « Signé : Eue Lacoste, Vadier, Dubarrax, Louis DU Bas-Rhin et Jagot. »

Copie de cet ordre fut expédiée au comité de Passy, qui fut tout simplement l'agent chargé de l'exécution du mandat", et qui adressa au con-

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