II PRÉFACE
Nous pouvons à loisir pénétrer dans cet atelier poétique, où tout semble attendre encore la présence du maître. Il est bien tel que nous l'avions contemplé et décrit par la porte entr'ouverte. Toutes les œuvres de l'antiquité grecque et latine s'y entassent, non pas rangées sur les rayons poudreux d'une bibliothèque, mais épars sur la table de travail. Là, un Aristophane discrètement ouvert et craignant un visiteur trop curieux ; ici, une Anthologie dont toutes les pages feuilletées, lues et relues sans cesse, attestent la prédilection du poète. Non loin Tibulle, Properce aux grâces savantes, Virgile dont les Bucoliques tentent son jeune génie, Horace, auquel il a dérobé sa grâce légère; près d'eux les poètes italiens de la Renaissance qui l'attirent dans quelque sentier perdu, dont l'éloigné heureusement la vue d'un Homère ou d'un Théocrite; ici un Racine, un Lafontaine ; là un Malherbe qui gardera l'empreinte de sa main ; tout à côté un Shakespeare dont, rencontre piquante, une tragédie de Saurin marque les feuillets. Et, au milieu de ces livres, de ces belles et savantes éditions, se dérobent mille feuilles volantes, dispersées entre toutes les pages
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suivant les capricieux hasards de la lecture ; toutes sont chargées de notes, de projets, d'ébauches où chantent de beaux vers, pleins et sonores. A demi caché dans un docte volume, on aperçoit un dessin, forme charmante ravie à quelque nymphe britannique. Enfin dans cet atelier, dont le désordre trahit le travail incessant et les longues veilles, on croit voir se dresser la statue de la Poésie, image de l'œuvre du poëte. La jeune déesse est debout sur son piédestal, dans une nudité antique, à peine couverte d'un pan de tunique flottante. Bien des parties sont frustes encore ; le marbre de Paros laisse voir les empreintes du marteau et du ciseau; mais les seins se soulèvent, la tête vit et respire.
Sans doute ce n'est pas au milieu de tant d'œuvres inachevées, au milieu du désordre de la création, qu'André Chénier se fût montré lui-même ; mais il n'a pas eu le temps de poser les frontons de l'édifice qu'il méditait, et de renverser sur le sol l'échafaudage qui nous en masque encore les parties inachevées. Rien n'est fait aujourd'hui; tout sera fait demain, âisdiii-il lui-même; mais ce