XXXVIII. — Cette idylle de Chjtie est une des
plus intéressantes à étudier, et c'est une de celles pour lesquelles l'éditeur a montré le moins de clairvoyance et le moins d'esprit critique. Elle mérite que nous nous y arrêtions un instant. Mais auparavant, il faut déblayer le terrain. Sous ce numéro XXXYIII se trouvent réunis, selon la méthode peu rationnelle de l'éditeur, un certain nombre de fragments et de notes qui ne tiennent en rien à l'idylle de Chjt'ie. Il faut les mettre à part; nous en dirons quelques mots tout à l'heure. Pour le moment nous concentrons notre attention sur cette pièce touchante, qui commence au bas de la page 97 et se termine un peu avant la fin de la page 98. Elle débute par une épitaphe, et ce n'est qu'après avoir écrit ce fragment que le poète, suivant sa coutume, s'est occupé de lui chercher un cadre : il a donc esquissé à la suite un projet d'idylle. Mais comment l'éditeur ne s'est-il pas aperçu que le canevas en prose avait été presque entièrement exécuté, et que cette idylle de Clytieet l'élégie LVI (volume III, p. 123) ne sont qu'une seule et même pièce? On a là les deux parties qui devaient être fondues ensemble. Mais l'idylle porte en tête la syllabe poux, et l'élégie la syllabe sXey. Eh bien, qu'y a-t-il d'embarrassant à cela? Est-ce que le Malade n'est pas une élégie? Est-ce que le nom de Bucolique exclut l'expression des sentiments tendres? N'est-ce pas surtout dans les scènes pastorales que la plaintive Élégie
Sait, les cheveux épars, g'émir sur un cercueil ?
Clytip sera une élégie pastorale. Quelle difficulté y
210 ŒUVRES D'ANlJRl'; CIIKXIKlt.
a-t-il à cela? Si on divisait les Bucoliques par genres, un groupe porterait le titre d'Élégies. Quant aux élégies, rassemblées sous ce titre dans le volume III, ce sont des pièces d'un autre genre ; elles sont toutes l'expression de sentiments intimes et personnels. Mais ici, dans l'élégie pastorale, c'est un personnage créé par le poëte qui soufïre, qui gémit et qui pleure. Cela dit, nous allons reconstituer l'idylle de Clytie. Naturellement, dans une édition, il faudrait se contenter de placer les deux morceaux à la suite l'un de l'autre, sous le même titre de Clytie, et d'indiquer en note comment ils devaient se relier. Ici nous pouvons sans inconvénient faire des deux morceaux un seul tout, intervertir l'ordre des manuscrits et intercaler l'un dans l'autre la prose et les vers. Le lecteur voudra donc bien aller du I""" au III<= volume et réciproquement.
Un v'oyageur(ce pourrait être le voyageur qui conte luimême à sa famille ce qu'il a vu le matin) en passant sur un chemin, entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance; il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, sa main appuyée sur la pierre, l'autre sur ses yeux :
« Ah ! tu ne m'entends point. Vois, reconnais ce sein.
« Vois, j'embrasse ton urne et je te parle en vain.
« Mes soupirs et les pleurs d'une paupière aimée
« Ne peuvent réchauffer ta cendre inanimée.
« Portes d'enfer, cessez de me le retenir !
« Une heure, un seul instant, laissez-le revenir,
« La nuit, voir cette couche, hélas ! qui fut la sienne !
« Que je n'embrasse plus l'ombre invisible et vaine !
LES bucoliqup:s. 211
« (Jii'un instant je le voie! Ah! tu n'es plus h iiioi !
ce Et l'éternelle nuit me sépare de toi !
« Et je suis seule au monde ! ô déités jalouses !
« Que vous avais-je fait"? A peine étais-je à lui !...
« Trois mois coulaient à peine ! 0 solitaire ennui !
« 0 tombe, ouvre tes bras à la veuve expirante !
« Eh! puisqu'il ne vit plus, comment suis-je vivante? )>
Elle pleurait ainsi, haletante et ses mots
Expiraient sur sa bouche étouffés de sanglots.
Ses yeux gros d'amertume inondaient son visage.
J'aurai peut-être alors agité le feuillage ;
Elle lève la tête, elle voit un témoin ;
Elle crie, elle fuit. Elle était déjà loin.
Elle s'enfuit à l'approche du voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe :
Mes Mânes à Clylie : « Adieu, Clytie, adieu. « Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu? « Parle : est-ce loi, Clytie, ou dois-je attendre encore? « Ah ! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore, a Rêver au peu de jours où je vivais pour toi, « Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi, u D'Elysée à mon cœur la paix devient amère, <> Et la terre à mes os ne sera plus légère. <> Chaque fois qu'en ces lieux un air frais, au matin, << Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein, (I Pleure, pleure, c'est moi ; pleure, fdie adorée ; « C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée, « Et sur ta bouche encore aime à se reposer. « Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser. » Alors il prend des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant : « 0 jeune infortuné. . . .
Dans les champs bienheureux dors et repose en paix !
Ta Clytie était là, pleurante, échevelée ;
Dans ses pleurs, malgré moi, c'est moi qui l'ai troublée.
Je n"ose te verser et le miel et le lait ;
212 ŒUVRES D'ANDRÉ CHKNIER.
Car votre amour jaloux verrait avec colère une main étrantrère
Écrit ces mots : « [0] jeune et belle infortunée, L'étranger dont l'aspect t'a fait fuir aujourd'hui A ijleuré sur ton sort.... Adieu, pardonne-lui. » Il remonte à pas lents et la tète baissée;
Il s'éloigne
Pensant à son épouse et craignant de mourir.
On le voit, tout .se lie, tout se tient et le dessein est complet. André n'était pas encore fixé sur la manière dont devait être conduite la narration : tantôt il parle à la première personne, tantôt à la troisième. Dans les vers 6 et 7, il a employé la petite inscription citée plus loin (p. 99) : Horis nocturnis ut eum videam. C'est autre part, dans Mnaïs, qu'il a intercalé un trait emprunté à la dernière épitaphe de la page 99 : Quœ vixi ann. XX; et qui ne se trouve pas dans l'épigramme de Léonidas :
Et ma vingtième année a trouvé le tombeau.
Les fragments qui suivent sont des projets d'idylles, ou plutôt une série de petites élégies pastorales dans le même goût que celle de Clytie. L'une d'elles, porte cette indication, ~\fTp.x pou/.., c'est-àdire t\(7u.a SouxoX'.xôv, chant bucolique.