‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvres, accompagnés d'appendices relatifs au Mis de Brazais, aux frères Trudaine, à F. de Pange, à Mme de Bonneuil, à la duchesse de FleuryChapitre 65 sur 99 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Remarques préliminaires.

Les Bucoliques ou Poésies pastorales occupent entièrement le premier volume de la nouvelle édition. On ne peut se défendre en le parcourant d'éprouver le sentiment que ressentit de Latouche en feuilletant les manuscrits. Hormis V Aveugle, le Mendiant, le Malade, la Liberté, VOaristys, tout n'est que fragments, projets et notes. Quelques canevas en prose sont suffisamment arrêtés pour qu'on puisse se former une idée exacte du dessein du poëte ; mais les innombrables morceaux en vers, qui semblent les fragments brisés de basreliefs antiques, sont et restent sans place définitive. C'est une étrange illusion de l'éditeur de s'imaginer pouvoir retrouver le lien qui les rattache les uns aux autres. Pour la plupart des

186 a-]uvRES d'andri'; ciikxier.

pièces, où M. G. de Chénier a cm pouvoir former un tout de plusieurs lambeaux disparates, il faudra s'armer de ciseaux et séparer de nouveau et à jamais ces rraf,aiients qui sont sans rapport les uns avec les autres. C'est le meilleur service qu'on puisse rendre à A. Chénier.

Quant à cette division barbare en é(jlo(j\u\< el en idylles^ elle ne pourra jamais exister Cjuc dans l'imagination de l'éditeur. Il n'y a aucune différence fondamentale entre une églogue et une idylle. Le premier de ces deux mots signifie choix, extrait, et le second petit tableau. Mais ni l'un ni l'autre ne portent en eux l'idée d'une poésie pastorale, plutôt qu'héroïque, que lyrique, qu'élégiaque. Les grammairiens modernes ont voulu établir une distinction entre ces deux mots, mais elle est vaine et toute de convention. En définitive, quand nous nous servons d'un de ces mots, nous transportons dans notre langue une expression grecque ou latine ; mais si nous voulions ne nous servir que d'un mot français, emprunté au langage vulgaire, et qui rendît exactement les deux mots d'églogue et d'idylle, nous ne pourrions en choisir un meilleur que celui de morceau ou pièce. Les mots églogue et idylle n'avaient point pour les anciens d'autre signification. Pour nous , nous dirions également très -bien, en parlant d'un recueil de vers, une pièce lyrique, une pièce élégiaque, une pièce pastorale, une piièce comique : c'est l'adjectif seul qui ajoute à ce mot une idée particulière. Pour les Grecs, les expressions twv

Toîi ©eoxpixou BouxoXixcov EtSûXXtov a' y) eiÔuXXiov p', siglîi-

fiaient simplement: la pièce i ou la pièce ii des Bucoliques, de Théocrite. Et le mot cglogue, quand il s'agit des Bucoliques de Virgile, n'a pas d'autre sens. Ce sont uniquement les ouvrages de ces deux poètes, qui, aux yeux des modernes, ont particulièrement rattaché les mots églogue et idylle à la poésie champêtre et pastorale. La distinction qu'a voulu établir M. de Chénier entre ces deux mots n'est pas heureuse, et le poète méritait d'être mieux compris. Ce qu'André Chénier a désigné par l'expression de Idylle maritime (page 188) est une églogue, une idylle, ou simplement une pièce de ses Bucoliques maritimes, dont il parle autre part (page 129).

Donc, le titre général de toutes les poésies renfermées dans ce volume devra être : Chants bucoliques, ou simplement Bucoliques ; et chaque pièce pourra porter indifféremment le titre d'églogiœ ou d'idylle, et ce dernier semble préférable. Malheureusement la plupart de ces idylles sont à l'état fragmentaire. Il sera donc nécessaire de comprendre sous le titre d'Idylles les pièces terminées et celles dont on peut saisir le plan général, et de rassembler tous les morceaux, dont la place est incertaine ou inconnue, sous le titre de Fragments d'idylles. Mais, nous répéterons ce que nous avons dit en 1872, tout classement sera toujours factice. Celui qui sera le plus clair sera le meilleur. Et l'on peut se demander s'il ne serait pas utile d'introduire des divisions. Le mot de Bucoliques, en effet, s'applique seulement à la nature des lieux où se passe la scène, au décor, et à la condition des per-

188 ŒUVRES DANDRK fJIKXIER.

sonnages; mais ce monde héroïque et chanipôLre, ce peuple d'une Arcadie idéale est susceptible d'éprouver tous les sentiments et de les exprimer sous toutes les formes. En d'autres termes, la poésie pastorale comprend tous les genres : le drame, la comédie, le pocme, rélcgic, la satire, l'épigramme.'Par exemple: la Jeune Tarentine devait sans doute entrer dans une composition plus considérable, et le poëte l'aurait placée dans la bouche d'un des personnages de ses idylles; mais cette idylle n'a point été faite, ni même indiquée, et cette pièce reste une admirable et touchante élégie. Les épigrammes qu'André a traduites de Léonidas, d'Événus de Paros, sont aussi des fragments d'un tout qui n'a jamais été constitué; et elles sont ainsi restées de simples épigrammes et peuvent être réunies sous ce titre. D'ailleurs, un autre classement serait peut être préférable ; nous en reparlerons quand nous aurons achevé l'étude de ce premier volume. En tous cas, ni l'ordre des pièces, ni le classement des fragments, tels qu'ils ont été établis dans la nouvelle édition ne peuvent être conservés.; ils dénotent chez l'éditeur l'absence de tout esprit critique. Quant au texte, il a été très-négligemment établi ; et le volume se termine par trois pages cVernUa, dont un gTv.nd nombre laisse l'esprit du lecteur fort perplexe.

Après ces quelques remarques préliminaires, nous allons aborder l'examen des dilïérentes pièces dont se compose ce premier volume.

Examen des églogues.

I. L'Aveugle. — La pièce est précédée de l'esquisse tracée en quelques lignes, qui, si ce petit poëme avait été perdu, n'auraieni pas laissé soupçonner l'ampleur de ses proportions et la richesse des détails. Cette courte esquisse porte en tête la syllabe [ioux., c'est-à-dire ^ouxoXua, « à mettre dans mes Bucoliques. » Sans doute, quand une pièce est achevée, cette syllabe poux, peut s'expliquer par pou/.oXia(7 u.O(;, cliant bucolique, mais il faut faire attention que le poëte la place sur son manuscrit précisément quand un sujet lui vient à l'esprit, uniquement pour éviter que le manuscrit aille se confondre avec ceux qui contiennent des idées et des fragments relatifs à V Hermès, à VArnérique, etc.

Cette esquisse contient deux vers, et il est à remarquer qu'un seul des deux, le premier, est passé dans la pièce achevée. Cela prouve que les canevas mélangés de vers conservés par M. de Chénier ne seront pas une autorité suffisante pour modifier le texte de toutes les pièces appartenant au groupe L.

M. de Chénier a oublié de nous dire précisément ce que c'est que la première minute dont il parle. Jusqu'à preuve du contraire, nous penserons qu'il n'a entre les mains que le petit projet en prose qui est en tête et un fragment de la fin, qui est un morceau rapporté comme nous le verrons. Il a tout uniment repris, avec raison, le texte de 1819,

190 ŒUVRKS D AXDRK CIIKNIEH.

en lui faisant subir quelques correclions, dont les plus importantes sont empruntées par lui, sans qu'il le dise, aux éditions de 1862 ou 1872. Cependant sa correction (p. 10, v. 17) : parcouraient les vaisseaux, est bonne et doit être admise.

Page 11, vers 2. Revêtit serait-il dans le manuscrit qu'il ne faut pas le conserver; ce passé défini, au milieu de tous les imparfaits qui l'entourent, n'est qu'un lapsus calami, qu'il faut corriger comme on fait une faute d'impression.

Page 11, vers 14 et 15. M. G. de Chénier modifie ainsi les deux vers :

C'est ainsi que l'Olympe et les bois du Pénée Virent ensanglanter les banquets d'hyménée.

Ce passage n'a plus aucune liaison avec ce qui précède. Sur quoi appuie-t-il cette correction? Il n'a pas le manuscrit. Mais il a sans doute un fragment destiné dans le principe à l'Hermès, et qui postérieurement a été rapporté dans l'idylle de V Aveugle. Voici ce fragment, égaré jusqu'à présent parmi les œuvres en prose (édit. 1872, p. 338) :

Les hommes ont toujours les mêmes passions; mais chaque siècle a ses mœurs, et dans chaque siècle les mêmes passions ont une nouvelle manière de se montrer. Jadis, quand la société avait moins appris à avoir de l'empire sur soi, les rivalités étaient sanglantes, et rarement une fête finissait sans voir briller le fer, et les coupes servaient d'armes.

C'est ainsi que l'Olympe, etc.

En transportant le fragment en vers dans Y Aveugle, le début a dû subir une modification néces-

LES BUCULIUUES. 191

saire ; et nous devons croire que le texte donné par de Latouche est conforme au manuscrit. Il faut donc conserver la leçon de 1819 et lire :

Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois de Pénée Voyaient ensanglanter les banquets d'hyniénée.

De même il faut (p. 12, v. 25) rejeter la leçon inlroduite dans les errata^ et lire, avec l'édition de 1819, qui a dû reproduire une correction du manuscrit :

Et le bois porte au loin des hurlements de femmes.

P. 13, V. 3. Au sommet au lieu de aux sommets, est une correction inutile. Le pluriel doit être dans le manuscrit qu'a eu de Latouche; nous le trouvons dans le dernier vers de la page 9 :

Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes.

II. Le Mendiant. — Le canevas en prose est plus développé que celui de l'Aveugle, mais on n'y rencontre pas les éléments de nouvelles corrections à faire subir au texte. Nous avons pu, grâce à la publication de FayoUe, en 1816, introduire dans le texte de 1819 quelques corrections nécessaires. M. de Chénier s'est empressé de les accueillir; son devoir était d'avertir le lecteur, c'est un soin qu'il a oublié. Deux textes ont été établis, l'un par Fayolle, en 1816, l'autre par de Latouche, en 1819, et tous deux sur les manuscrits. Mais si, comme fait le nouvel éditeur, on oublie de nommer, sinon les éditions 1862 et 1872, mais au moins Fayolle, quelle autorité ont les corrections

192 ŒUVRES D'ANDRI': GHÉNIER.

faites au texte de rédilion originale? L'éditeur a oublié de rétablir d'après FayoUe le vers 10 de la page 20 :

Se lève, el sur eux lotis il invoque les dieux.

Nous voyons que M. de Chénier a prolilé, à part lui, de (juelques observalions que nous avions lailcs au sujet des corrections de celle pièce. Dans ses notes, où, comme toujours, il confond toutes les éditions (ce que nous avons renoncé à relever après les Observations généixiles ci-ûcssus) nous remarquons cette phrase : Le premier éditeur, dit-il (p. 199), qui était 'privé d'ion œil, et qui ne voyait pas très-nettement de Vautre, a sans doute mal lu sur le manuscrit, etc. On voit que M. de Chénier n'a pas conscience des bévues qu'il a commises, avec ses deux yeux, dans la lecture des manuscrits.

III. La Liberté. — Le canevas en prose est trèscourt; c'est ce que l'éditeur appelle encore trèsimproprement la première minute. A propos du vers 17 de la page 29, l'éditeur dit qu'il y a le jeune abricot dans le manuscrit; mais le manuscrit, il ne l'a pas. Gardons donc, jusqu'à plus ample information, V abricot naissant, qui est préférable et qui peut être une correction du manuscrit et non de de Latouche.

P. 30, V. 2 et 3. Au sujet de ces deux vers :

La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins, Les épis sur le front, les épis dans les mains,

je voudrais l'aire une observation générale et

indiquer à réditeur l'emploi qu'il aurait dû faire d'un certain nombre de notes d'André Chénier. Je trouve plus loin dans ce mC'me volume (p. 161) un passage, réuni sans raison avec beaucoup d'autres, dans lequel, après avoir rappelé le vers de Tibulle : « At nobis, pax aima, veni spicamque leneto, « que j'ai précisément cité à propos de ces vers de la Liberté, le poëte ajoute cette remarque :

Spanheim, sur Callimaque, p. 748, cite des médailles où la paix est représentée couronnée d'épis, mais ce n'est pas in Bouz, c'est in A à la fin du deuxième chant qu'il faut employer cet emblème.

C'était là une annotation tout à fait appropriée à ces deux vers de l'idylle et dont l'emploi eût été aussi plus judicieux. Nous en profiterons pour faire remarquer qu'André Chénier a employé cet emblème justement in poux (pour parler son langage abréviatif) et in A, c'est-à-dire dans r/Zerniès; et nous pouvons conclure de là que souvent il modifie ses premières idées, ses projets primitifs, sans laisser dans ses notes le moindre indice de ce changement.

A la fin de la Liberté l'éditeur a laissé, sans raison, subsister l'orrcurde dates signalée en 1872.

IV. Mnazile et Chloc. — Rétablir le nom de Mnasyle, tel qu'il est dans Virgile.

V. Le Malade. — M. de Chénier possède le manuscrit; il faut donc accepter le texte qu'il donne et rétablir les expressions, signalées dans les errata, relatives aux p. 40, v. 12, et p. 41, y. 2. Quelques

194 ŒUVRES Jj'aMDUK GUKA-IEK.

passages où l'on remarque des répétitions et des incorrections avaient été modidécs par de Latouche, mais pas très-heureusement.

YII. Lydé. — Pour la critique de celle idylle, il serait nécessaire de voir les manuscrits. A mes yeux il y a des coutures maladroites do M. de Chénier. Les deux (juatrains du commencement ne se lient qu'imparfaitement à ce qui suit; la lacune, en tout cas, est bien plus considérable que celle de deux vers indiques dans les errata. Ce fragment, que je considère comme distinct, n'a en outre aucun rapport avec les vers de Properce, qu'il cite dans ses notes.

Les dix vers qui suivent sont autre chose. De Latouche avait eu tort de supprimer les deux derniers, car ce sont précisément ces deux-là qui donnent de l'intérêt à ce petit fragment que nous citerons :

Mon visage est flétri des regards du soleil, Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée : Des bêlements lointains partout m'ont appelée. J'ai couru : tu fuyais sans doute loin de moi : C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi, Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître. Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas.

Ces vers sont une imitation de deux versets du Cantique des cantiques (I, 6 et 7) : « Ne me dédaignez pas parce que je suis un peu noire ; c'est que lesoleil m'a regardée.... Dis-moi, ô toi que mon

cœur aime, où Ui mènes les brebis, où lu les lais reposer à midi, pour que je n'erre pas comme une égarée aulour des troupeaux de tes amis. « Ce fragmenl ne se lie pas à celui qui suil; c'esl une autre situation, ce sont d'autres personnages. J'en dirai aulanl du morceau qui commence à la jjage 53. Puisque André ne savait pas encore, au dire de l'édileur (p. 206), s'il mettrait ces vers dans la bouche d'un homme ou d'une femme, il n'est pas certain qu'ils aient dû se lier au fragment qui précède pour concourir à la môme pièce. Il n'est sans doute pas besoin de faire remarquer au lecteur que l'idée indiquée par André dans les quatre lignes de prose de la page 53 rappelle l'cpigramme de Pétrone, De formoso puero, de même que quelques traits de la fin de la pièce ne sont pas sans rapjjort avec celle ad formosum adolescpHtem.

VIII. Arcas et Bacchylis. — Ce n'était pas la peine de changer les deux noms imaginés par de Latouche. Arcas et Palémon avaient absolument la même valeur que Arcas et Bacchylis. Vè&iteur Y)Q.rlei\c rintention probable (kl jwëte sans la connaître. Les lettres A et B, employées par André ne sont pas des initiales; il aurait pu désignerles deuxinterlocuteurspar ^tet ,S, ou parapet y aussi bien que par A et B.

IX. Bacchus. — L'éditeur pouvait rattacher les deux premiers fragments de la page 58, à cette pièce sur Bacchus qui n'est aussi qu'un fragment,

196 ŒUVRES D'ANDRÉ CIIKXIER.

quoiqu'ils n'aient pas 6lé dostinés à figurer dans la même pièce. Mais il aurait dû éviter de les rattacher par des lignes de points qui semblent indiquer de simples lacunes. Il a l'air de vouloiicréer un tout, qui en fait n'existe pas. Quant aux six derniers vers, ils n'ont que faire là; c'est un tout autre ordre d'idées et un tout autre ton :

Apollon et Bacchus, un crin noir et sauvage ÏS'a liérissé jamais votre jeune visage. Apollon et Bacchus, vous seuls entre les dieux, D'un éternel printemps vous êtes radieux. Sous le tranchant du fer vos chevelures blondes K'ont jamais vu tomber leurs tresses vagabondes.

XI. — Le titre d'IIylas peut être conservé; il résulte de la pièce. L'éditeur n'a pas eu d'autre raison lui-même pour garder celui de la pièce IX. Ce n'est qu'un fragment que le poëte devait placer dans la bouche d'un chanteur bucolique. Mais, puisqu'il a rayé comme maniéré l'hémistiche cCHercule insidieux rivaux, il faut mieux, pour remplir ses intentions, rejeter les trois premiers vers en note et conserver ù ce fragment son beau et vif début :

Le navire éloquent, fils des bois du Pénée ;

et, comme je le fais ici, replacer la virgule après éloquent, sans quoi le vers, d'excellent qu'il est, devient un vers mal charpenté. Autre part, d'ailleurs, dans le fragment xlix (p. 118), André Chénier l'a appelé le vaisseau parleur. Comme pour toutes les pièces du groupe Ch., j'accepte toutes les nouvelles leçons ; je les suppose conformes au ma-

nuscrit. Je sicfiialerai les heureuses corrections faites par de Latouche aux deux derniers vers de cette pièce :

Et du fond des roseaux pour adoucir sa peine Lui répond d'une voix inentendue et vaine.

Cela vaut beaucoup mieux que les vers du manuscrit :

Et du fond des roseaux pour le tirer de peine Lui répond une voix non entendue et vaine,

qu'il nous faut bien reprendre, mais où se rencontrent une expression vulgaire, un changement bizarre de construction et un hiatus. Au sujet du mot inentendue, admis comme néologisme dans le Dictionnaire de Littré, je remarque que cet exemple est le seul cité. C'est dommage, car inentendu est bon et viendrait à point pour remplacer inoui, qui semble ne plus garder que le sens figuré. Après tout il suffira de le mettre au compte de de Latouche.

XII. Néère. — Le fragment de quatre vers est fort mal placé au début du beau morceau qui suit. C'est un sujet tout difTérent. Au sujet du vers : Mais telle quel sa mort..., qui paraît être sur le manuscrit, je dirai qu'il faut le laisser pour ne pas estropier le vers, mais c'est une faute grammaticale; il faudrait tel qu'à sa mort; tel que est ici pour de même que.

XIII. Sur un groupe de Jupiter et d'Europe. — L'éditeur a réuni deux morceaux qui ne sont point

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la siiito l'un de raiilie. 11 a cru, comme cela lui arrive à chaciuc inslanl, que les deux devaient former une seule idylle. C'est une erreur complète. Le premier, celui rjue l'on connaissait, est une épigrammedu genre descriptif; c'est un morceau complet, qui avait une destination particulière. Et cette destination le poète lui-même a pris soin de nous l'indiquer. En effet, il a tracé en quelques lignes le canevas de l'idylle , dans laquelle il comptait faire entrer cette description d'un sujet gravé sur une coupe. Si l'éditeur avait luattentivement les manuscrits, il se serait aperçu que dans le canevas André a désigné ces vers par le premier hémistiche : Etranger, ce taureau. Yoici cette petite esquisse (p. 1481, qui explique de la plus heureuse façon comment le poëte se proposait de faire entrer dans ses compositions bucoliques ces beaux fragments épiques et héroïques fiu'il jetait de verve sur le papier.

Des nymplies et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre bien romantique, pittoresque, divine, en soupant avec des coupes ciselées; cliacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L'un , étranger, ce taureau, etc.; l'autre, Pasiphaé ; d'autres, d'autres....

L'autre sujet indiqué est Pasiphaé; c'est fort probablement le superbe fragment : Tu gémis sur l'Ida (p. 84). Comment l'éditeur n'a-t-il pas vu cela? Une dernière remarque, à propos de la description du groupe. La correction, indiquée dans les errata, pour le dernier vers est douteuse et n'est pas bonne. Il faut finir ce superbe fragment par le vers, tel qu'il a été donné jusqu'ici :

Il s'approche de Crète et va voir les cent villes.

Tout ce qui suit est une pièce distincte, du genre narratif, c'est l'enlèvement d'Europe. M. G. de Chénier dit dans ses notes : Le sujet de l'enlèvement d'Europe est traité par André autrement que par les auteurs anciens chez lesquels il a puisé ses idées. L'ébauche qu'il a faite est une imitation d'Ovide, qui avait lui-même pris le type de sa fable dans le poëte Hésiode. Gomment M. de Ghénier saitil qu'Ovide avait pris le type de sa fable dans Hésiode ? Il ne reste pas un vers du poëte grec qui soit relatif à Europe ; on sait seulement , par un scholiaste d'Homère , qu'il avait traité ce sujet , mais on ne sait dans quel poëme, ni avec quelle ampleur. Quant à dire qu'André traite ce sujet autrement que les poètes anciens, c'est une erreur. Dans la description du groupe tous les traits sont empruntés, soit à Anacréon, soit à Moschus, soit à Ovide qui a parlé trois fois d'Europe en termes à peu près identiques, dans les IP et \l' livres des Métamorphoses et dans le V^ livre des Fastes. Et tout le long morceau, qui débute par : Telle éclate Vénus, etc., non-seulement est tiré des poètes anciens , mais n'est qu'une simple traduction de l'idylle attribuée à Moschus, traduction qui commence au vers 71 du texte grec et le suit fidèlement jusqu'à la fin. La lacune que l'éditeur a indiquée entre les vers 13 et 14 de la page 65 n'existe pas; il faut ressouder les deux morceaux ensemble : le vers 13 correspond au vers 88 de la pièce grecque, terminé par aie xuxXa aeî^v^vv];, et le

200 ŒUVRES d'axdui': ciikxier.

vers 14 commence absolument comme le vers 89 de Moschus : rîXuOe o'k Xsifxwva, Dans cette traduction d'André Cliénicr, il y a des défaillances, des vers mal construits et beaucoup d'expressions tourmentées. Bien avant lui, Baïf avait traité le même sujet aussi d'après Moscbiis, ot dans cette imitation il a souvent sur André lavantage de la naïveté et xle la simplicité. En remontant au delà de Malherbe, André Chénier aurait pu, à l'école de Ronsard et de ses contemporains, apprendre à faire passer dans la poésie la simple familiarité de la vieille langue française. Mais toute cette traduction de Moschus trahit l'inexpérience de la jeunesse; quand il la fil il n'était pas encore maître de son art. Aussi , outre leur destination différente, est-ce un anachronisme c|ue de vouloir réunir dans la môme pièce cette traduction et la description du groupe qui lui est de beaucoup supérieure.

Quant aux petites notes qui terminent cette pièce (p. 68), il aurait mieux valu les réunir à la fin du volume avec toutes les notes de la môme nature, ou les donner au bas de la page 56, dans une remarque, car dans la pièce VIII il est parlé du coing, qui est le fruit de Cydonie, et de la châtaigne épineuse.

XIV. La Jeune Tarentine. — Le manuscrit porte encore en tôte la syllabe Boux, ce qui signifie qu'André avait l'intention de faire entrer ce morceau dans une composition plus étendue, destinée à faire partie de ses Bucoliques, Mais cette compo^

sition n'a pas été exécutée, et cette pièce telle qu'elle est, est une véritable élégie, n'en déplaise à M. de Chénicr. Seulement on ne peut la classer avec les autres élégies d'André Chénier, qui ont un caractère personnel ; il faut la laisser au milieu de tous ces beaux fragments antiques et la rapprocher de Chryséj de Néère ^ d'Amymone, qui toutes respirent un sentiment élégiaque, et qui peut-être étaient destinées à entrer dans les Idylles maritimes.

Le texte avait subi de nombreuses altérations ; mais ici le premier éditeur c'est Marie-Joseph, qui sentait ainsi la nécessité de corriger en maint endroit le texte d'André Chénier pour le présenter au public. On peut induire de cette remarque , cjue de Latouche s'accordait avec le sentiment de la famille, lorsqu'en 1819 il introduisait des corrections nécessaires, que le nouvel éditeur lui reproche aujourd'hui fort mal à propos. Le nouveau texte doit être accepté, puisqu'on nous le donne comme conforme au manuscrit; il est meilleur. Mais le dernier vers, et c'est dommage , est mal construit; les césures ne sont pas heureusement placées.

XYI. Amymone. — A propos de cette pièce et de la précédente, Ckrysé , l'éditeur renvoie à la XX* élégie de Properce ; il s'agit, comme nous l'avons indiqué dans les éditions de 1862 et de 1872 de la xxvi^ du livre IL Au sujet du vers : Opis et Cymodoce et la blanche Nésée^ l'éditeur a profité des observations que j'avais faites.

202 (i:uvru:s D'AXDiii'; r:iir:xir-;n.

Mais, sous ce iiuinôro 16, el sons !.■ litre d'Ami/mone, il a amal;^amé ensemble trois fragments (lilïérents, sans rapport entre eux. Le petit sujet indiqué en deux lignes de prose au commencement de la page 72 se lie difficilement à ce qui précède; cela paraît être un tout autre sujet. Quant à ce qui suit, c'est un fragment bien à part. Ce qui a induit M. de Chénier en erreur, c'est que dans l'esquisse de cette troisième pièce André cite un vers de la même élégie de Properce. On voit que l'éditeur ne soupçonne pas la manière objective dont naissent et se forment les idées poétiques d'André.

Ce joli fragment contient un projet d'idylle maritime ou d'halieutique. Il s'agit d'un pêcheur dont la barque chavire tandis qu'il va voir sa belle, ou d'un amant qui veut traverser les flots comme Léandre, et que la mer jette évanoui ou mort sur le sable du rivage. Des nymphes accourent et tâchent de le rappeler à la vie. Le poëte voulait peindre le désespoir de l'amante qui se précipite sur le cadavre inanimé. Mais tout doit être transposé. C'est lorsque le malheureux lutte contre la Ilots qu'André aurait emprunté quelques traits aux Astronomiques de Manilius ; puis vient le canevas en prose et enfin les cinq vers où le poëte peint le désespoir de l'amante en se souvenant de la douleur d'Alcyone devant le cadavre de Céyx, telle quelle est dépeinte par Ovide dans le xi^ livre des Métamorphoses :

Moins pâle et moins tremblante, Alcyone éplorée Gémit, frappa S(Mi sein, quand la mer en courroux,

J>ES BUCULIOUES. 203

Sur le sable, à ses pieds, vint jeter son éi>oux

Morl,

Couvert d'algue salée et d'une écume amère.

La correction que nous indiquons pour le i)remier vers est nécessaire. Le tableau ainsi présenic, devient clair et intéressant. Souvent André, ol)éissant à une inspiration, jette quelques vers sur le papier, et ce n'est qu'ensuite qu'il s'ingénie à composer un petit cadre poétique dans lequel il ])Ourra les placer.

XYIL Mnoïs. — L'éditeur a profité de la correction que j'avais l'ait subir au nom d'Iiuiaïs. Mais cette pièce nous fournit malheureusement une preuve de la négligence avec laquelle le texte du nouvel éditeur a été établi. Dans les anciennes éditions le cinquième vers est ainsi :

Par Cyhèle et Cérès et sa fille adorée.

Dans son texte, p. 73, M. de Chénier, qui a le manuscrit sous les yeux, le donne avec ce léger changement :

Par Cybèle, Cérès et sa fille adorée.

Mais, dans ses notes, p. 217, il dit : Il faut :

Par Cérès, par sa fille et la terre adorée.

Ouest déjà perplexe, lorsqu'on trouve en consultant les errata : Page 73, v. 5, lisez :

Par Cérès, par sa fille et la terre sacrée.

// fo.ut! Lisez! Décidément que porte le manU-

204 ŒUVRES D AXDRK CHKXIER.

scrit?Mais, je lo dciiuindc, un Icxlc ainsi constitué peut-il être accepté et regardé comme définitif?

A propos de ce vers je ferai la môme remarque (jue pour un passage de la Liberté. L'éditeur eût pu placer en note et utiliser ainsi judicieusement cette petite remarque d'André trouvée dans ses manuscrits (p. 161 du même vol.) :

Il n'y avait que les femmes qui jurassent par Cérès et par Proserpine. Spanheim in (lallimaque, p. 665.

XXII.— Gomme on le voit, dans les notes (p. 218), c'est bien une églogue xxu que l'éditeur voit dans cette réunion de fragments, d'esquisses et de projets. Tout ce qu'il trouve sur le même manuscrit, il le rassemble pour former une même pièce. André Ghénier a tout uniment réuni ainsi sur son manuscrit plusieurs projets d'idylles et en même temps ({uel((ues indications de sujets; et le tout était destiné à entrer non pas dans une, mais dans ditïérentes pièces dont les personnages auraient été des enfants, des jeunes filles, de jeunes garçons. C'est un ensemble qui pourrait former une division des Bucoliques, si on parvenait à les classer par ordre de sujets, ce qui serait peut-être le meilleur parti à prendre. On aurait, par exemple, les dieux, les héros, les pasteurs, les chevriers, les marins, les pêcheurs, les enfants, etc. Parmi les Bucoliques ayant trait aux jeunes garçons et aux jeune filles il faudrait admettre les fragments qui se rapi)ortent à Lydé.

Dans celte prétendue églogue XXII, on distingue aisément plusieurs sujets tous différents et desli-

nés à former des pièces distinctes. D'abord le fragment : J'étais un faible enfant, qui paraît sans place déterminée; secondement le canevas d'une idylle qu'on peut intituler Pannyc/iis, et dont le dessein est complet; troisièmement une seconde idylle, rejetée à la fin, p. 81, et à laquelle on peut donner le titre de Mysis. Enfin, p. 81, six petits fragments qu'on pouvait réunir sous le titre de Projets; ce sont de petits croquis que le poëte se promet d'utiliser quand l'occasion se présentera. Au sujet du dernier, l'éditeur aurait dû citer au moins en note le fragment de Sappho qui complète le tableau. Voici ce petit sujet auquel nous ajoutons la traduction des vers de Sappho :

Une jeune fille, travaillant près de sa mère, devient distraite et rêveuse; laisse tomber sa navette.... Sa mère la gronde de ce qu'elle ne travaille pas.... Elle reprend (le fragment de Sappho) : « Douce mère, non, je n'ai pas la force de pousser la navette; le désir de revoir ce jeune homme m'oppresse : je suis au pouvoir d'Aphrodite. »

Relativement à l'épigramme d'Anyté qu'a imitée André Chénier, nous ne relèverons qu'une note incompréhensible de l'éditeur, dans laquelle il dit (p. 219) que c'est par métaphore que le poète appelle la sauterelle verte cigale, etc. Avant d'annoter un texte, il faut le comprendre.

XXYI. — Ce fragment, sans doute, était destiné à entrer dans une idylle dont nous avons le canevas et dont nous avons déjà parlé à propos de la pièce XIII. — L'éditeur a oublié de mentionner la suppression et la correction faites par de Lalouche.

2U6 ŒUVUEb D'a.XDKÉ CHÉXIEK.

Celui-ci avait, en effet, supprimé très- heureusement les vers 3-6 de la page 85; c'est dommage qu'ils soient sur le manuscrit, parce qu'ils sont mauvais. En tout cas, c'est au bas de celte page qu'auraient dû être placées les deux notes d'André Chénier que l'éditeur rejette parmi les siennes (p. 220). Les vers 14 et 15, mal faits aussi, avaient été corrigés par de Latouche; mais il avait changé le sens, qui du reste n'est pas très-net.

XXIX. — Ce petit fragment, cl non cette petite églogue, comme dit l'éditeur, porte en tête Bou/.. «177., ce qui signifie pouz-oÀi/cà a-.TCOAtx.a, c'est-à-dire : à mettre dans une de mes bucoliques relatives aux chevricrs ; ou Bou/.oXiacuô; , AtTro'Àoç, c'est-à-dire : à mettre dans une bucolique intitulée le Chevrier. La première manière d'expliquer les abréviations est préférable, quand il s'agit de petits fragments.

XXX. — Ce sont deux couplets alterna tifs destinés à faire partie des chants bucoliques, dits amébés, où les personnages chantent en alternant.

XXXI. — La correction du vers 4 était heureuse ; elle est due à Chateaubriand qui, lui aussi, sentait donc la nécessité de légères modifications dans une première publication.

XXXII. — L'éditeur jomt ces fragments comme s'il n'y avait entre eux que des lacunes d'un ou deux vers. Ces fragments sont nés de la même inspiration, niais étaient destinés à entrer dans des compositions différentes; c'est ce dont l'éditeur ne veut jamais s'apercevoir.

IJvS BUCOrjOUKS. 20"

XXXIII. — On sait que lo quatrième vois de ces fragments avait été donné ainsi par de Latouchc :

Il appelle aussi tùl des fanges du Méandre. Nous savons aujourd'hui que le manuscrit porte ; Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre.

.Te comprends très-bien que de Latouche ait voulu changer le Sangarpeu connu des gens du monde. D'ailleurs, peut-être a-t-il mal lu le manuscrit. En tout cas le cours du Méandre, dans sa partie supérieure, est en etîet très-marécageux. Mais M. G. de Chénier s'écrie sur un ton dithyrambique : Vmne du poëte aurait frémi de colère!... Hélas! l'àme du poëte doit être bien tourmentée si elle sait comment son nouvel éditeur lit ses manuscrits !

Tout autre chose est le fragment p. 92, dans lequel le poète essaie de faire entrer dans ses vers, d'après un passage la XX'' idylle de Théocrite qu'il transcrit, la description des différentes flûtes en usage chez les anciens :

Soit que son souffle anime un simple chalumeau. Ou qu'il fasse courir sa lèvre harmonieuse Sur neuf roseaux que joint la cire industrieuse, Soit quand la flûte droite où voltigent ses doigts Vient puiser dans sa bouche une facile voix, Ou quand il fait parler, sur ses lèvres pressée, La tlûte oblique, chère aux grottes du Lycée.

Ces fragments étaient uniquement des matériaux pour des idylles qui étaient à créer.

Quant au morceau de la page 93, c'est plus que probablement, n'en déplaise cà M. de Chénier, qui

208 ŒUVRES D ANDRl'] CIIÉXIER.

le coud maladroitement à des morceaux d'un tout autre ton, c'est, dis-je, un fragment de VAi^t d'aimer. Il est fort joli et nous le citerons tout entier :

Non -, même sans chercher d'amoureuses promesses, Sans vouloir de Vénus connaître les caresses, D'être belle toujours vous prenez quelques soins; Vous voulez plaire même à qui vous plaît le moins. 0 chaste déité qu'adoreie Pirée, Tu jettes l'instrument, fils de ta main sacrée, Tu brises cette flûte où, pour charmer les dieux. Respire en sons légers ton souffle liarmonieux ; Tu rougis de la voir dans une onde fidèle Altérer la beauté de ta joue immortelle.

En résumé, ce que l'éditeur nomme, p. 226, cette églogue XXXIII, est à disloquer, comme la plupart des autres.

XXXV. — A propos du vers 5 et de Nirée, l'éditeur a profité, à part lui, des observations que j'avais laites.

XXXVI. — Cette églogue, dit l'éditeur, devait être assez étendue, ainsi que le prouvent les indications de l'auteur. De jeunes garçons d'une douzaine d'années devaient être les interlocuteurs. L'éditeur parle de ce qu'il ne sait pas. Quant aux interlocuteurs, nous n'en connaissons qu'un, c'est celui dans la bouche duquel le poëte devait mettre ce fragment. Le manuscrit porte xoùpoi; ooiOExaiaioç, c'est-à-dire : un garçon de douze ans.

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