‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvres, accompagnés d'appendices relatifs au Mis de Brazais, aux frères Trudaine, à F. de Pange, à Mme de Bonneuil, à la duchesse de FleuryChapitre 76 sur 99 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

La partie des œuvres, dont nous abordons l'examen, est peut-être celle pour laquelle M. de Chénicr a montré le moins d'esprit critique, et où il a entassé le plus de non-sens, de contre-sens et d'erreurs. Comment les explications aussi vides qu'entortillées qu'il présente au lecteur n'ont-ellos pas éveillé en lui ce doute salutaire qui est le commencement de toute science. Que n'a-t-il consulté (juelque personne éclairée et compétente sur les points douteux des manuscrits au lieu de les dérober comme il l'a fait à tous les regards!

Il eût évité ainsi de produire une édition où tout, pour ainsi dire, est à refaire, où le lecteur a peine à reconnaître son poète favori sous l'étrange déguisement dont on Fa affublé.

Il nous est impossible d'examiner dans l'ordre où l'éditeur les a placés les fragments ou les notes qui se rapportent au théâtre et qui n'occupent que dix-sept pages dans le deuxième volume.

Nous sommes obligés de reconstituer toute cette partie et il nous faut considérer tous les morceaux de vers ou de prose comme séparés les uns des autres. Nous espérons en agissant ainsi que la discussion gagnera en clarté, et que le lecteur pourra sans grande tension d'esprit, remarquer la couture invisible qui relie entre eux tous ces fragments épars, nobles témoins du génie dramatique du poêle.

D'un fragment d'une pièce didactique qui se trouve à la page 218 du même volume, nous extrairons ces quelques lignes sur une esquisse générale de la marcbe de la civilisation chez les Grecs :

Le beau siècle des Grecs n'est pas celui d'Alexandre.... Leurs triomphes dans les lettres sont du même temps que leurs victoires pour la liberté.... Toutes les îles.... le F*éloponèse.... étaient pleins de poètes lyriques.... Thespis parut.... Alors la comédie.... la tragédie.... (les peindre allégoriquement). Les Perses viennent....

On voit que, dans la pensée d'André Chénier, c'est Thespis qui est en quelque sorte le fondateur de tout ce qui constitue l'art dramatique, de la comédie aussi bien que de la tragédie, c'est à lui qu'appartient l'honneur d'avoir associé le chœur de Bacchus à une action dramatique, soit comique, soit tragique. Ce serait donc une métaphore qui ne serait point en contradiction avec la vérité historique et qui exprimerait tout ce que l'on doit au génio de ce premier poote de la scène, que d'appeler l'art dramatique l'art de Thespis, et les tragédies ou les comédies des inventions de Thespis.

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Eli bion, c'est préciscmenl cette métaphore qui s'était fixée dans l'esprit d'André Chénier et sous les traits de lacixiellc se résumait sa pensée; c'était elle (jui lui avait insi)iré un de ces mois coui'ants et écononu((ues dont nous le voyons l'aire usage pour ne pas confondre entre eux les fragments et les notes qu'il entassait sur sa table de travail.

Ses [)rojcts dramali([ues étaient vastes. Doué d'une imagination puissante et féconde, d'un vol il parcourait immédiatement l'étendue de la moindre pensée qui se présentait à son esprit. Comme nous le verrons, ses projets de poëmes allèrent en «'agrandissant sans cesse jusqu'au jour où son génie poétique se sentit entraîné vers d'autres objets. C'est même là, peut-être, un défaut qu'André avait de commun avec tous les vastes esprits qui se choisissent un but au delà du temps qui est ordinairement dévolu à un homme. Semant avec prodigalité, quand venait la saison de récolter, il ne pouvait suffire à dépouiller de leurs trésors tous ses champs ensemencés. Tels qu'avaient été ses projets de poëmes, tels furent ses projets de théâtre. Son ambition n'allait pas moins qu'à adapter à la scène française toutes les conceptions dramatiques des Grecs. Il voulait s'exercer à la fois dans la tragédie, dans la comédie et dans un genre mixte où tour à tour se seraient succédé le langage mordant de la comédie et les lyriques accents des chœurs tragiques. Il a laissé la trace de cette triple conception dans cette courte note, page 190.

Les tragédies doivent être dialog-uées en vers alexan-

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ilrins: et les chœurs, s'il y en a, en vers mixtes; les corneilles entièrement écrites en vers de dix syllabes, et les sal\ res dialoguées en vers de dix syllabes et les chceurs mixtes.

Ce serait, à mon avis, une erreur de confondre ce qu'André Ghénier désigne par le mot de satyres avec ce que les Grecs appelaient des drames satyriques. Il n'emprunte aux anciens que le mot, mais l'applique à autre chose. Les Grecs avaient trois ii'enres d'ouvrages dramatiques : la tragédie, la comédie et le drame satyrique ; mais, qu'on le remarque, dans tous les trois l'usage des chœurs est un fait constant, au moins dans l'ancienne comédie et dans la comédie moyenne. A la tragédie étaient dévolues les grandes actions héroïques du passé, et les récits mythiques ou épiques qui composaient toute la légende grecque; à la comédie étaient réservés la peinture et le châtiment des ridicules et des vices sociaux et politiques. Quant aux drames satyriques, ils tenaient de la tragédie par le sujet qui était mythique ou héroïque, et de la comédie par l'usage de la bouffonnerie plaisante ou mordante qu'y introduisait un chœur de satyres. Le drame satyrique était donc un genre mixte, tenant par l'action et le dialogue à la tragédie et par la licence du chœur à la comédie. Sous le nom de salyres c'est aussi un genre mixte ({ue voulait créer André Ghénier; mais là s'arrête la ressemblance. Ses satyres, à l'opposé du drame satyrique des Grecs, devaient tenir de la comédie par l'action et le dialogue et de la tragédie par l'élévation de la pensée et l'accent lyrique des

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chœurs. Quel ^'•enro, chez les Grecs, remplit donc ces mêmes condilions? C'est uniquement la vieille et la moyenne comédie, celle de Gratinus et d'Arislophane. Ge qu'André Chénier désigne par le mot de satyres, c'est uniquement la comédie telle que la concevaient les Grecs. Et à quoi réserve-t-il le simple nom de comédies? Aux pièces dialoguées, sans chœurs, telles que sont toutes les comédies en France depuis le seizième siècle, et telles qu'elles ont été créées à l'imitation de Plante et de Térence chez les Romains, et de Ménandre chez les Grecs. Ce n'était donc pas là un genre nouveau ; c'est un genre qu'il trouvait tout créé et dont il entendait seulement tirer profit.

Pour nous résumer, André avait conçu trois genres d'ouvrages dramatiques : 1" les tragédies, dialoguées en vers alexandrins, les unes sans choHir, les autres avec un chœur en vers mixtes; 2" les comédies, sans chœurs, c'est-à-dire en tout semblables à celles qu'avaient jusque-là composées les poètes comiques français, mais entièrement dialoguées en vers de dix syllabes; 3° les satyres, c'est-à-dire des comédies à la grecque, comprenant un dialogue et des chœurs, le dialogue en vers de dix syllabes et les chœurs en vers mixtes.

Et maintenant, sur ses manuscrits, comment donc seront indiqués les fragments ou les notes qu'il destine à prendre une place, un jour, dans ses futures compositions dramatiques? C'est ici que l'on constate la négligence et l'insuffisance de l'éditeur. Gomment! la réponse à cette question se I pouvait, en termes explicites, consignée par André

Chénier lui-même, dans une note relative à ses ])rojels dramatiques, et c'est précisément cette note que l'éditeur laisse de côté ! Mais c'est sur cette note-là qu'il devait porter et concentrer toute son attention, car elle est le sésame, ouvre -toi de toutes les conceptions dramatiques du poëte. Heureusement encore qu'à la fin du volume, dans ses remarques (page 278), l'éditeur a au moins constaté la présence de cette note et nous en a donné la substance, /c^, dit-il, parmi les signes de reconnaissance que V auteur avait adoptés, il emploie t le inot @iamç, comme renfermant Vidée d^une composition tragique ou connique.

Une fois ce point de départ établi tout en découle aisément. Comment dans la langue grecque, se forme un grand nombre d'adjectifs, qui se trouvent en rapport d'origine avec un substantif? Au moyen du suftixe xôç, ixôç, axo^, ajouté au thème nominal; et ces adjectifs ainsi composés peuvent j)récisément, au féminin, s'employer substantivement. Quel sera donc le mot imaginé par André Chénier et en rapport d'origine avec Thespis 0É- <77nç? ce sera l'adjectif ©iaTitaxô:, dont le féminin Oïcriaxvi, une thespiaque, indiquera une composilion dramatique, tragique ou comique, et dont le pluriel ©coTTiaxat , les thespiaques, sera le titre de l'ensemble ou de plusieurs de ces compositions. On pourra, chaque fois qu'on le rencontrera écrit en abrégé, expliquer ce mot par le singulier ou par le pluriel indifféremment ; dans le premier cas le poëte aura voulu dire : ce fragment est pour une thespiaque, ou ceci est le plan d'une thés-

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piaque; dans le socond cas : ce fragment appartient à mes thespiaques, etc.

Et maintenant le lecteur doit apercevoir les méprises inconcevables qu'a commises l'éditeur, semant à tous les vents tous ces fragments de tragédies ou de comédies, de sorte qu'il faut aller rechercher l'un dans les Bucoliques, l'autre dans les Poëmes, celui-ci dans les Odes et celui-là dans les ïambes. Mais, au seul nom de Thespis, ces belles muses égarées rejettent le manteau d'emprunt dont une main profane avait chargé leurs épaules; et, assujettissant leurs brodequins bien lacés, frappent du pied le sol et forment leurs chœurs de danse.

LES THESPIAQUES ou COMPOSITIONS DRAMATIQUES.

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