‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvres, accompagnés d'appendices relatifs au Mis de Brazais, aux frères Trudaine, à F. de Pange, à Mme de Bonneuil, à la duchesse de FleuryChapitre 84 sur 99 · III. structure des poè'mes · texte numérisé non relu

III. structure des poè'mes

C'est ici que nous abordons les difficultés et que nous mettons le pied sur un terrain qui semble à chaque instant se dérober sous nos pas. Où tout semble clair à l'éditeur, tout nous semble obscur ; où tout lui semble certain, tout nous semble douteux. V Invention, V Hermès, V Amérique, présentent des problèmes complexes, dont bien des données absentes ne permettent pas de dégager les inconnues, et qui, par conséquent, sont, je le crains, destinés à rester insolubles. M. G. de Chénier n'a résolu aucun de ces problèmes, cju'il paraît même n'avoir pas soupçonnés.

Pour nous, deux alternatives s'offrent à notre esprit : ou bien André Ghénier a abandonné, à un moment de sa vie, tous les projets de sa première jeunesse, ou la mort l'a surpris en pleine

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création, alors qu'il avait à peine dessiné le plan de SCS vastes épopées, et qu'il était encore occupe à rassembler cet imiiiciisc matériel scientifique et historique qu'il méditait de mettre en œuvre. La première hypothèse s'appuierait sur ces vers d'une élégie :

Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur? Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon cœur?... Ai-je connu jamais ces noms brillants de gloire Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire ? Pourquoi me rappeler dans tes cris assidus, Je ne sais quels projets que je ne connais plus ? Que d'Achille outragé l'inexorable absence Livre à des feux troj'ens les vaissea.ux sans défense ; Qu'à Colomb pour le nord révélant son amour L'aimant nous ait conduits où va finir le jour.... Jadis il m'en souvient, quand les bois du Permesse Recevaient ma première et bouillante jeunesse, Plein de ces grands objets, ivre de chants guerriers. Respirant la mêlée et les cruels lauriers. Je me couvrais de fer, et d'une main sanglante J'animais au combat ma lyre turbulente....

Non; ce n'est là qu'une boutade poétique, un prétexte à l'élégie, c'est un écho du mol Anacréon. C'est Mars qui déboucle son armure aux pieds de Yénus. Non, jamais cette grande ivresse épique n'a cessé d'agiter, d'animer l'àme et l'esprit du poëte. Je n'en veux pour preuve que le beau fragment : Magellan^ fils du Tage, qui est de 1794, et les longues recherches scientifiques qui, vers la même époque, occupaient à Versailles les longues heures de sa solitude. Alors il amassait encore, confiant non-seulement à ses papiers, mais trop souvent à sa mémoire, ses plans, ses projets, ses

observations, vaste assemblage encyclopédique dont les quelques pages qui nous restent de VHerrncs et de ï Amérique ne peuvent donner qu'une faible idée.

Nous n'avons, j'en suis convaincu, dans ces quelques fragments et dans ces notes que de très-minimes témoins des chants que méditait sa lyre turbulente. Ce qui frappe môme, c'est la pénurie des matériaux concernant VHermès et l'absence de plan, même vague et général, pour le poëme de VAmérlquc. S'est-on bien rendu compte du grand étonnement poétique que nous préparait son génie? A-t-on bien sondé les profondeurs où se dérobait sa pensée, les espaces que dévorait son ambition? Et, pour poser des questions plus précises, s'est-on demandé ce que c'était que ce poëme de Y Invention? comment dans ce puissant cerveau s'était organisé Y Hermès? et de quelle exubérante conception avait surgi V Amérique?

Ces problèmes ne sont pas sans quelque analogie avec ceux que présentent les poèmes homériques, ces grands témoins des âges héroïques de la Grèce. La science moderne a réussi, par la puissance impitoyable de l'analyse, à désunir ce que les siècles avaient joint, à remonter par delà ces grandes épopées jusqu'à une époque poétique antérieure, et à donner une vie propre à chacun des poèmes, que cependant Téterncl nom d'Homère maintiendra rassemblés tant qu'il restera un être pour lire et pour penser. Les problèmes que nous entrevoyons ici sont inverses; il nous faut reconstruire ce que le pocte a disjoint et

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désuni; ce ne sont plus les âges d'une littéral urc qu'il nous faut remonter, mais les déductions de la pensée qui a voulu créer une double et vaste épopée.

Et d'abord qu'est-ce que le poëme de Vlnvention? Est-ce un tout, ou n'est-ce que la partie d'un tout? Est-ce une œuvre parfaite et complète en soi, ou n'est-ce qu'un commencement, qu'une entrée en matière, qu'un portique élevé en avant d'un monument grandiose? Pour moi, je n'hésite pas à répondre : non, ce n'est pas un tout, non, ce n'est point un monument terminé, n'attendant plus ni annexes, ni couronnemont. L'Invention n'est qu'une œuvre préparatoire, n'est que l'exorde d'un grand discours. C'est un poëme jeté en avant d'un plus vaste poëme qu'il laisse entrevoir et qu'il annonce : propylées poétiques seules restées debout !

Quand les grandes conceptions de l'Hermès et de V Amérique se formèrent dans son esprit, André Chénier sentit toutes les difficultés d'exécution contre lesquelles il allait avoir à lutter, difficultés inhérentes à l'immensité et à l'étrangeté du sujet qu'il allait traiter. Sans doute il espérait les vaincre; mais il n'espérait peut-être pas aussi bien forcer le goût de son époque et fléchir ses préjugés littéraires. La langue française, dont il connaissait les ressources, était encore la langue noble et polie du grand siècle, digne dans ses allures, magistrale dans son port, mais peu préparée, semblait-il, à la prononciation des mots étrangers et des termes techniques. Boileau, cet esprit réfléchi, si expert dans

l'art de construire un vers, n'avait-il pas éprouvé un embarras presque ridicule, alors qu'il ne s'agissait pourtant que de passer le Rhin ou de prendre Namur? Et lui, que d'obstacles n'aurait-il pas à surmonter lorsqu'il allait entreprendre la description des trois régnes, sonder les profondeurs du globe et les espaces célestes, et faire rhistoire des inventions humaines? De quels détours se servir, pour parler en vers, à des lecteurs français, du baromètre, de la pesanteur et des lois qui régissent les révolutions planétaires? Comment, se lançant à la suite des navigateurs, allaitil décrire et nommer toutes ces étapes maritimes du génie des Portugais et des Espagnols? Et dans ce nouveau monde, qu'à leur suite il allait découvrir, n'allait-il pas trouver une faune et une flore nouvelles, des langues inconnues à nos organes européens ?

J'en ai assez dit pour justifier dans André Ghénier une appréhension naturelle, et pour faire comprendre comment naquit en lui l'idée de ce petit poëme , sorte de précaution poétique et oratoire, et qui n'est que le prologue de l'Hermès, prologue créé de toutes pièces avant l'ouvrage qu'il annonçait. Mais quelle était donc cette épopée que nous appelons l'Hermès pour nous faire entendre et qui cependant ne portait point encore ce nom? C'est au prologue, c'est à l'Invention, qu'il nous faut le demander :

Mais ô la belle palme et quel trésor de gloire. Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards,

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Saura guider sa muse aux immenses regards, De mille longs détours à la fois occupée, Dans les sentiers confus d'une vaste épopée.

Quelle peul donc Aire cette vaste épopée, dans les sentiers confus de laquelle sa muse s'aventure comme dans un grand labyrinthe? Comment la nommer, l'Histoire du monde ou l'Histoire du génie humain? Ce qu'il rêve, c'est une œuvre plus magnifique encore et beaucoup plus vaste que le Cosmos de Humbolt. Mais, avec la précision d'un grand esprit, il n'hésite pas à déterminer et à borner ce projet d'abord sans limites. Et bientôt il a placé quatre bornes milliaires destinées à tracer sa route : la nature, l'homme, les arts, les sciences. C'est r/Zer»? es .'Et en quelques traits il va esquisser cette épopée du génie humain, dans une sorte de canevas poétique.

Torricelli. Xewton, Kepler et Galilée,

Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,

A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.

Tous les arts sont unis : les sciences humâmes

?\'ont pu de leur empire étendre les domaines,

Sans agrandir aussi la carrière des vers.

Quel long travail pour eux a conquis l'univers :

Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles,

La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles.

Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys ;

Les nuages épais, sur elle appesantis.

De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre;

Et l'hiver ennemi, pour envahir la terre,

Roi des antres du Nord, et, de glaces armés,

Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés ;

Et l'œil perçant du verre en la vaste étendue,

Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue.

LES POKMES. 317

Aux chann-pmpnts prédits, immuables, fixés, Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés; Aux lois de Cassini les comètes fidèles ; L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes, Une Cybèle neuve et cent mondes divers Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers ! Quel amas de tableaux, de sublimes images, Naît de ces grands objets réservés à nos âges ! Dans ces bois étrangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds. Si chers à la fortune et plus chers au génie. Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie.

Comme on peut s'en rendre compte, c'est l'idée scientifique ciu'il développe particulièrement; c'était là, en effet, une onde ignorée qu'il allait fendre du premier sillon. On assiste à la genèse de ses idées : après avoir décrit la terre, ses ressorts, ses miracles, il s'occupe des lois propres qui règlent sa marche dans l'espace, s'élance jusqu'aux astres épars dans l'univers, puis, par un enchaînement d'idées tout historique, les conquêtes scientifiques de l'homme seules ayant agrandi son empire, il termine par un exposé des grandes découvertes géographiques, et, nouvel Orphée, vogue vers l'Amérique, aux vallons de Cusco, où germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie.

Yoilà, à l'époque de la composition de ce grand prologue épique et didactique qu'on appelle Vlnvention, quel était le plan général de cette vaste épopée, qui contenait à la fois en germe et VHermes et VAmérique. Dans ce premier grand projet, la découverte et la description du Nouveau-Monde apparaissent comme le couronnement de l'œuvre,

comme le chant final. D'où vient donc que, dans tous les fragments et dans toutes les notes qui se rapportent à VHermès, V Amérique a en quelque sorte disparu? Ne serait-ce pas que ce dernier chant de VHermès primitif a pris de telles proportions dans l'esprit du poëte, dans ses préoccupations, qu'à ce moment il s'est détaché du poëme dont il n'était que l'épilogue, pour former à lui seul un vaste poëme de douze mille vers? A cette nouvelle épopée sont venues alors se rattacher toutes les découvertes géographiques et astronomiques.

Il est certain que, dans un fragment de VHermès qui doit être la préface du troisième chant ou d'un cfuatrième chant disparu, se trouve annoncé ce chant final, entrevu dans VInvention. Dans ce fragment, le poëte parcourt le môme ordre d'idées, il se trace la môme route et l'indique. Allant des lois cosmiques aux découvertes géographiques, il termine ainsi ce prologue :

Mais dans peu m'élançant aux armes, aux combats, Je dirai l'Amérique à l'Europe montrée ; J'irai dans cette riche et sauvage contrée Soumettre au Mançanar le vaste Maranon.

Or, de tout ce qui se rapporte à cette idée ainsi annoncée, on en chercherait en vain la trace dans VHermès. Tandis qu'au contraire, si on lit avec attention les notes de VAmérique, on remarquera l'ampleur avec laquelle est traité, non-seulement tout ce qui a rapport au Nouveau-Monde, mais tout ce qui touche à l'ancien, à son histoire, à ses développements : c'est la description du glohe

tout entier, de toutes ses parties, avec des détails trop nombreux qui semblent trahir une ancienne conception et qui paraissent avoir été transportés d'un bloc d'un poëme antérieur, oii l'histoire du monde se trouvait tout entière.

Par quoi donc s'est trouvé remplacé dans V Hermès ce chant final disparu? Par cinq ou six lignes tracées postérieurement et qui débutent ainsi : « Parler prophétiquement de la découverte du Nouveau-Monde. « On ne s'attendait pas, après avoir lu V Invention et le prologue du troisième ou quatrième chant, dont nous venons de citer quelques vers, que le poète atlait prendre ce biais et tourner si court. Mais maintenant ne s'expliquet-on pas pourquoi André Chénier a, sur ses manuscrits, désigné Y Hermès par un délia? C'est que cette lettre, quand il ra\ait choisie, représentait à ses yeux les quatre chants ou les quatre grandes parties de son poëme. Et de ce quatrième chant ne reste-t-il aucune trace manuscrite ? A cette question, on peut répondre par l'affirmation.

Lorsque André Chénier eut déterminé les grandes divisions de son ouvrage, il choisit, pour indiquer les quatre chants de VHerniès, les quatre premières lettres de l'alphabet grec : «, p, y, °- Par quel procédé rattachait-il aux différentes parties du poëme ses notes et les fragments que dans l'inspiration il jetait sur le papier? De deux façons : tout ce qui se rattachait à l'ordonnance même du poëme, à la succession des épisodes, au développement logique des faits, il le marquait d'une des quatre lettres a, p, y, S. Mais les arts,

mais les sciences avaient des divisions naturelles dont il devait tenir comple, et qui formaient pour lui comme autant de litres ou tètes de chapitres sous lesquelles venaient se ranger toutes les notes qui se rapportaient à ces sciences distinctes. Par exemple, les manuscrits (p. 38 et 248^ de VlJprmpi^ portent celte indication pour les parties concernant la formation des États et des sociétés politiques: A, ,Stê. y.TToXiT., c'est-à-dire A, ptêXo; y., TToXiTtxâ, Hermès, livre III ; Politique. Autre part (p. 28 et 247) son manuscrit porte : A, 2. SEtatSatpL. Causes, c'est-à-dire : Hermès, chant ii, superstition (oettrt- Saïuovt'a) causes. La même notation plus loin : A. 2. supers., c'est-à-dire Hermès, chant ii, superstition. Enfin un autre ensemble de notes est rangé sous

ce titre plus complet (p. 32) : Iv tw Trepl SsiciSataovi'aç,

c'est-à-dire, dans la partie relative à la superstition. Dans Y Amérique, dont les notes sont abondantes et dont quelques-unes paraissent avoir été transportées de l'Hermès, on rencontre plusieurs fois le même genre d'indication. Ainsi (p. 73) : Amer, rewyp., c'est-à-dire, Amérique, Géographie, ce qu'il aurait pu noter comme ci-dessus. Amer. Ev Tw Y£WYpa?txwv, c'est-à-dire : Amérique, dans la partie des géographiques ou choses concernant la géographie. Plus loin (p. 90), il fait allusion à une autre partie de son poëme m yeojtov., c'est-à-dire, in YsojTCovtxa, OU Iv tw YEWTrovtxwv, daus Ics géoponiques, OU choses concernant l'agriculture.

Transportons-nous maintenant à la page 135 de ce même volume, et nous trouverons un superbe morceau que nous allons citer tout à l'heure et

CJlli porte on tefP : ev tw àCTTpovju.ixîov ^ xodutx. y r, 0.

Comment l'ekiiteur n'a-t-il pas vu qu'en attribuant ce beau fragment au Discours sur Vaslronomie^ qu'André Chénier lui-même a qualifié de petit poëme, c'est-à-dire de petit ouvrage, il le transformait en un poëme ayant au moins sept chants? Ce qui l'a induit en erreur, outre le titre, c'est sans doute une analogie de pensées entre la fin du canevas en prose et la fin du fragment en vers. Mais c'est là (|u'il fallait se rendre compte de ce don d'ubiquité que possédait André Chénier. Dans le canevas en prose, il parle de l'homme de bien qui, après avoir donné sa vie entière à la science, exhale et rejoint à l'àme universelle cette portion qui lui était échue en partage; et c'est précisément cette pensée, plus payenne que chrétienne, ferais-je remarquer en passant, qui lui fournit la conclusion magnifique d'un beau fragment de ce chant astronomique, dont il avait autre part esquissé les principaux traits ; mais ici il ne s'agit plus de l'âme et de la mort, il s'agit de l'intelligence et de l'infini : la même image lui fournit deux pensées d'un ordre essentiellement différent. En dehors de ces considérations toutes simples, il fallait remarquer que le Discours sur V Astronomie ne pouvait pas indifféremment porter ce titre ou celui de Discours sur la Cosmologie. C'est d'astronomie seulement et de son histoire que s'était occupé Bailly, et non de la cosmologie. La cosmologie est une science générale dont l'astronomie est une partie. Ce n'est que relativement à son Hermès qu'il pouvait indiquer un renvoi sous cette

forme que nous développons : à mettre dans la partie de Vllermès qui traite de l'astronomie ou plus généralement de la cosmologie. La mention portée en tête de ce morceau ne peut donc avoir d'autre signification que celle-ci : Dans la (partie) des astronomiques ou cosmiques, chant troisième ou quatrième (de V Hermès). Ce grand fragment est donc ainsi un débris de ce quatrième chant disparu, ou plutôt dont tous les éléments ont été d'un bloc transportés dans le vaste poëme de l'Amérique.

On pourrait objecter que cette indication pourrait se rapporter au poëme de l'Amérique lui-même; mais cette supposition ne peut être acceptée, puisqu'il ne reste aucune trace de plan pour ce grand ouvrage et que le poète n'en était point encore arrivé à l'ordonnance de son sujet. Je ferai remarquer en outre, que ce grand morceau fait partie d'un ensemble de notes qui se rapportent au personnage de Alonzo d'Ercilla, l'auteur de VArcmcana, et que ces notes ne sont point chronologiquement parmi les dernières qu'ait écrites André Ghénier ; car il se promet de lire ce poëme et d'y prendre ce qu'il jugera convenable. Or, il s'est tenu parole, il a lu VAraucana et le Sage Magicien, qu'il introduit dans Y Hermès (p. 23) est précisément une conception de Alonzo d'Ercilla, celle du magicien Fiton.

Je crois avoir, sinon démontré, du moins rendu vraisemblable , que le poëte avait eu l'intention de composer un quatrième chant de VHermès, renfermant les astronomiques et la découverte du

nouveau monde. Mais ce chant prit immédiatement de telles proportions qu'il devint lui-même un poëme plus considérable que celui dont il était issu ; que VHermès (c'est peut-être à ce moment-là que ce titre fut adopté) garda tout ce qui était relatif seulement aux révolutions du globe, à la naissance de l'homme, à la formation des langues, à l'invention des arts et des sciences; que l'Amérique enveloppa de ses vastes anneaux, l'astronomie, la géographie et l'histoire.

Comment, par quelle fiction, à propos de l'Amérique le poëte aurait-il ainsi amené toute l'histoire du monde, toute la description du globe? Par un procédé bien simple qui lui fut inspiré par l'observation des faits, par la réunion sur le sol américain de personnages accourus de tous les points du globe, chacun portant en soi et avec soi ses idées, ses mœurs, ses usages, les traditions de son pays et le souvenir de la mère-patrie.

Un exemple saisissant s'offre à nous. Dans ce qui se rapporte à VAmérique, lisez (p. 73) le canevas de cette belle et longue description de la France qu'il se propose de développer, lisez-le attentivement, et peut-être comme moi vous serez convaincu que toute cette partie a été exécutée, et que c'est l'Hymne à la France. C'est un morceau de cent quarante vers ; eh bien ! n'est-ce pas dans une proportion exacte avec les douze mille vers de ce grand poëme? Dans un ouvrage consacré à l'Amérique, qui venait de recouvrer son indépendance, l'éloge de la France n'était-il pas indiqué? Le poëte, à ce qu'il me semble, devait mettre cet

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hymne dans la bouche d'un Français, victime du despotisme et qui fuit sa patrie.

Non je ne veux plus vivre en ce séjour servile; J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile, Un asiie à ma vie en son paisible cours. Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours, etc.

J'entrevois bien l'objection : Et ce poëte? et cette lyre au cœur chaste? N'est-ce point André luimême, ce qui détruit l'adaptation de ce morceau au poëme de V Amérique? A cela je réponds : Et qui vous prouve que cette lyre au cœur chaste soit celle d'André Ghénier? que ce poëte ce soit luimême? J'ouvre le poëme de VAmérique, et (p. 88) je lis cette indication placée en tète d'un fragment : « Il faut mettre ceci dans la bouche du poëte i^qui n'est pas moi) ! »

Le lecteur doit apercevoir maintenant toutes les difficultés, tous les problèmes, toutes les questions que soulèvent ces poèmes. Peut-être les manuscrits nous réservent-ils quelques solutions; on peut l'espérer. On peut conclure de ce que nous avons dit à propos des œuvres dramatiques, que ce sont peut-être les indications les plus importantes que l'éditeur a négligé de nous donner.

Et maintenant je ne puis mieux terminer ce chapitre consacré aux poèmes, qu'en citant le beau fragment, dont nous avons parlé ci-dessus, et qui, après avoir été destiné -aV Hermès, s'est définitivement fixé dans le poème de V Amérique. Gomment M. de Ghénier n'a t-il pas vu que le morceau astronomique que doit chanter le poète Alphonse, c'est précisément relui qu'il a adapté sans raison

à ce soi-disant poëme de VAslronomiey ici il est ébauché (p. 84), là il est exécuté (p. 135); tous les vers de l'ébauche se retrouvent dans le morceau achevé". Le voici précédé des quelques lignes de prose qui l'amènent :

Alonzo d'Ercilla est le Phémius de rAinêrique. Pendant (lu'ilssontà table ils le prient de chanter. 11 chante les nouveaux astres qui ont conduit les Européens et montre un nouveau monde....

Je saute quelques lignes et (juclqucs vers; André revient ainsi sur ce sujet :

Le poëte Alphonse, ta la fin d'un repas nocturne en plein air, prié de chanter, chantera un morceau astronomique. Quelles étoiles conduisirent Christophe Colomb.

Et c'est ici que s'intercale le grand fragment astronomique :

Salut, ô belle nuit, étincelanto et sombre, Consacrée au repos. 0 silence de l'ombre, Qui n'entends que la voi.x de mes vers, et les cris De la rive aréneuse où se brise Téthys.

1. Qu'on en juge. Voici la première ébauche, dans laquelle nous mettons en italiques les expressions et les vers conservés : « 0 nuit... ô ciel... û mer... ô enthousiasme, enfant de la nmt .

Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre ! Viens sur ton char noir... vêtue...

Que pour bandeau royal sur ton front lumineux Des étoiles sans nombre étincellent les feux.

Accours, reine du ciel, éternelle Uranie, Soit que tes pas divins sur Vastre du Lion Marchent, ou sur les feux du superbe Orion

Soit qu'en un vol léger emportée

Tu parcoures au loin cette voie argentée '• Soleils amoncelés dans le céleste azur Où le peuple a cru voir des traces d'un lait pur, etc.

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Muse, muse nocturne, apporte moi ma lyre. Comme un fier météore, en ton brûlant délire, Lance-toi dans l'espace -, et pour franchir les airs, Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs. Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, élancés de mon âme, Veulent parler aux dieux, et volent où reluit L'enthousiasme errant, fds de la belle nuit. Accours, grande nature, ô mère du génie; Accours, reine du monde, éternelle Uranie, Soit que tes pas divins sur Pastre du Lion Ou sur les triples feux du superbe Orion, Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive emportée. Tu suives les détours de la voie argentée. Soleils amoncelés dans le céleste azur.

Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur, Descends ; non, porte moi Sur ta route brûlante. Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente. Déjà ce corps pesant se détache de moi. Adieu, lambeau de chair, je ne suis plus à toi. Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage. Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur Entre le jour et moi l'impénétrable mur. Plus de nuit, et mon œil et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle. Me voici sur les feux que le langage humain Nomme Cassiopée et l'Ourse et le Dauphin. Maintenant la Couronne autour de moi s'embrase. Ici l'Aigle et le Cygne, et la Lyre et Pégase. Et voici que plus loin le Serpent tortueux Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux. Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes, Abîmes de clartés, où, libre de ses fers, L'homme siégt; au conseil qui créa l'univers; Où, l'âme remontant à sa grande origine, Sent qu'elle est une part de l'essence divine.

Ces vers sont parmi les plus parfaits qu'ait écrits André Cliénier; c'est un des plus beaux morceaux tic la poésie française. Et n'est-ce point à la suite du chant astronomique dont nous n'avons que l'invocation que devait se i)lacer ce fragment resté parmi les manuscrits de V Hermès?

Ainsi, quand de l'Euxin la déesse étonnée Vit du premier vaisseau son onde sillonnée, Aux héi'os de la Grèce, à Golchos appelés, Orphée expédiait les mystères sacrés Dont sa mère immortelle avait daigné l'instruire. Près de la poupe assis, appuyé sur sa lyre. Il chantait quelles lois à ce vaste univers Impriment à la fois des mouvements divers ; Quelle puissance entraîne ou fixe les étoiles; D'oîi le souffle des vents vient animer les voiles \ Dans l'ombre de la nuit quels célestes flambeaux Sur l'aveugle Amphitrite éclaii'ent les vaisseaux. Ardents à recueillir ces merveilles utiles, Autour du demi-dieu les princes immobiles Aux accents de sa voix demeuraient suspendus, Et l'écoutaient encor quand il ne chantait plus.

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