II. Examen des poèmes
V Invention. — Page 4, v. 7. V édition critique de 1862, dit M. G. de Chénier, fait une chicane de ponctuation aux éditions 'précédentes ; mais sa ponctuation n'est pas meilleure. Mais, demanderai-je, puisque ma ponctuation n'est pas meilleure, pourquoi l'adopte-t-il ? Voici l'amusante explication qu'il donne de ce passage pourtant bien clair: nous voyons les enfants de la jière Tamise^ ennemis indomptés de toute servitude^ excités par votre propre exemple à vous vaincre! — Pour é\iler des remarques inutiles nous dirons toute suite qu'en 1862 et 1872 nous avons exactement reproduit le texte de 1819, et que par conséquent les notes (page 5, V. 15 ; p. 11, v. 20; p. 18, v. 1 ; p. 18, v. 18), dans lesquelles l'éditeur confond les dates et les éditions, sont bonnes à mettre au panier. — Pag 5, dernier vers. Dans ce vers grands est un adjectif qualifiant infortunés, lequel est lui-même un adjectif pris substantivement. Les grands infortunés, ce sont ceux qui ont subi de grandes infortunes, et non pas les hommes d'un rang élevé qui ont éprouvé des malheurs. Cela est clair.
Hermès. — Dans toutes les éditions publiées, dit M. de Chénier, y compris les éditions critiques, on rencontre les fragments dupoëme d^ Hermès, imprimés au hasard, cest~à-dire sans que Von ait paru s'inquiéter de leur corrélation. Rien n'eût été si facile que d'y mettre de l'ordre. M. de Chénier parle légèrement. Voici ce qui se lit à la page ni de V Avertissement de l'édition de 1872: «Quant à VHermès, profitant du travail de M. de Sainte- Beuve et de la publication récente de M. Egger, nous avons essayé, dans cette édition, d'en coordonner les fragments et de reconstruire ce poëme sur le plan que paraît en avoir tracé André Ghénier. » J'ajouterai que le plan du poëme dans l'édition 1874 ne diffère pas de celui adopté en 1872, sauf en ce qui concerne les fragments nouveaux et les notes inédites.
Page 21, ligne 14. — A propos des minéraux, que meuvent les organes vivants secrets, l'éditeur aurait beaucoup mieux compris la pensée d'André Chénier s'il avait lu les notes de BulTon que, pour expliquer ce passage, nous avons insérées aux pages 359 et 360 de l'édition de 1872.
P. 26, comparez le vers : Est mort toute sa vie, etc. , avec un vers des Élégies (III, p. 69, v. 21).
P. 47 à p. 49. L'éditeur a fort mal à propos accolé les uns aux autres plusieurs fragments qui sont sans rapport entre eux.
Suzanne. — Ce poëme fut publié, non pas en 1839 comme le dit M. de Chénier, mais en 1833 (II, p. 287 à p. 302). Le manuscrit n'est plus entre
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SCS mains. Ce n'est donc pas lui qui l'aura fourni à cette édition. Dans ce cas ce poomc aurait été compris dans les manuscrits vendus en 1819 aux frères Baudouin ; mais de Latouche affirme le contraire. Il dit que le manuscrit de Suzanne était resté aux mains de Sauveur. Et de fait il ne peut faire partie du groupe L, publié en 1819; et il n'est pas probable non plus qu'il ait fait partie du groupe L S, puisque de Latouche n'en publia pas un vers dans la Revue de Paris. Il doit donc être compris dans le groupe G, fourni par M. de Chénier lui-même en 1833. M. de Chénier doit commettre une erreur. Il pense, je crois, qu'il a existé un manuscrit plus complet du poëme de Suzanne. Cela est possible, mais ce n'est qu'une conjecture; en tout cas il n'apporte pas de preuves. Que quelques manuscrits aient été égarés, surtout avant 1819, c'est ce dont je ne m'étonnerais pas. Ce que l'éditeur appelle le premier brouillon (du poëme sans doute) me paraît contenir tout ce qui a jamais été publié de Suzanne. Relativement à ce que nous avons de ce poëme, c'est le manuscrit En effet, de cet ouvrage il reste (outre le plan et les notes) trois fragments dont l'éditeur a pu corriger le texte. Pour le premier fragment de vingt-six vers, il donne deux variantes et fait une observation sur un autre vers; pour le second de cinquante-huit vers, il indique huit variantes et rétablit deux vers ; pour le troisième de trentequatre vers, il donne une variante et deux corrections. Le manuscrit a fournide bonnes corrections, et
notamment pour les vers 1 et 17 du fragment du troisième chant (p. 63). Mais la chicane que fait à l'éditeur de 1833 l'éditeur de 1874 sur la tour de Babel me paraît insignifiante. La tour de Bel, c'est la tour du dieu Bel; la tour de Babel, c'estla tour de Baliylpne ; mais il me semble que c'est toujours la môme tour dont parle André.
Amérique. — On ne connaissait c^ue les fragments qui sont aux pages 73, 80 et 95. Vaste conception, mais très peu-avancée. Nous en reparlerons tout à l'heure; ici nous nous bornons à quelques observations sur le texte. Relativement au morceau de la page 89 :
Magellan, fils du Tage, et Dracke et Bougainville,
j'observerai à l'éditeur qu'il le lie à un fragment qui est allégorique, et cela en indiquant témérairement une simple lacune de trois vers. Ce beau morceau, dont j,'ai le manuscrit sous les yeux, n'est précédé d'aucune ligne de points, d'aucune indication, d'aucun signe qui le rattache, d'une façon certaine, au poëme de Y Amérique. Je ne prétends pas qu'il n'ait pas dû en faire partie, mais seulement que sa place est indéterminée. Quant à la date de ce morceau, M. de Chénier se méprend complètement; il est de la fm de 1793 ou du commencement de 1794. Les deux vers :
Six ans sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encor informée,
signifient que depuis six ans on est sans nouvelles
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do La Peyroiise. Or, on on a ou on 1788, donc cos vers ont été écrits en 1794.
Je trouve dans la Chronique de Paris du 15 août 1790 l'entre-filet suivant:
On attendait avec impatience les vaisseaux de Chine pour avoir des nouvelles de M. de La Peyrouse. Ils sont arrivés et ne nous ont rien appris. Les voyageurs autour du monde ont donc péri ; ou bien, jetés sur une terre inconnue et barbare, ils éprouvent un sort cent fois pire que le naufrage et la mort elle-même.
Ne dirait-on pas ces lignes écrites par André Chénier? on y retrouve les trois alternatives, également douloureuses, décrites dans les vers : le naufrage, la mort, l'attente dans la solitude d'une île déserte.
J'indiquerai, avant de quitter l'Amérique, une très-mauvaise couture, faite pour rapprocher deux fragments importants, page 78, entre les vers 6 et 7.
Art cVaimer. — L'éditeur s'explique ainsi sur ce poëme (p. 262) ; Tout ce qui concerne le poème de /'Art d'aimer a été marqué par l'auteur de cette manière : in arte . Il ne peut y avoir aucun doute sur les matériaux qui se rattachent à cette composition. Mais les notes et fragm,ents ne donnent aucune indication sur le plan du poëme. Il est certain seulement qu'il aurait eu trois chants comme celui d'Ovide. Et il ajoute (p. 266) : Chaque manuscrit portant l'indication du chant auquel il appartient, il vùy a aucun doute sur le classement des matériaux. Eh bien, j'avoue ne pas lire aussi claire-
ment que M. de Chénier dans les intentions du poëte; j'aperçois des difficultés là où il n'en voit pas.
J'accorde que l'éditeur a eu le soin de rassembler sous le titre d'Arf r^/'n? mer tous les manuscrits qui portent l'indication in arte et celle du chant auquel ils étaient destinés; et j'ajoute qu'il me paraît avoir eu le soin de ne réunir que ceux-là. Mais je n'accorde pas que, parmi les manuscrits ne portant pas les indications susdites, il ne s'en trouve pas qui fassent partie du poome. Je suis assuré du contraire. Les manuscrits d'André Chénier présentent à chaque instant la réunion, sur un même feuillet, de fragments de vers isolés, de notes, de réflexions qui se suivent, souvent sans interruption, et qui sont destinés à des ouvrages absolument différents. Le lecteur, certainement, n'éprouve aucun doute à ce sujet. Les manuscrits, donnés en fac-similé, suffisent d'ailleurs pour nous éclairer sur la manière de travailler de l'auteur. Pour VArt fTaimer, en particulier, nous avons rencontré dans les Élégies plusieurs fragments, sans destination indiquée, et qui ont été insérés dans ce poëme, faisant ainsi double emploi, ce dont ne s'est pas aperçu l'éditeur. En outre, nous avons rencontré dans ces mêmes élégies beaucoup de pièces sur le genre desquelles il est impossible de se méprendre : ces pièces sont didactiques ; le poëte ne gémit pas, ne nous appelle pas à recevoir ou ses vœux, ou ses craintes, ou son désespoir, et ne nous prend pas pour confident de ses espérances ou de ses peines secrètes ; non, il professe,
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il enseigne, il guide, lui calme et savant des secrets de Ténus, le jeune amant qui s'intimide. Parmi los fragments môles aux É^ies, j'indiquerai, sans avoir la préienlion de les rassembler tous ici, ceux qui me paraissent présenter ce caractère didactique, et surtout ceux sur lesquels il ne peut y avoir de doute :
Mais surtout sans les yeux quels plaisirs sont parfaits, (p. 98) Tout mortel se soulage à parler de ses maux.... (p. 108) Le courroux d'un amant n'est point inexorable,... (p. 110) Viens près d'elle au matin, quand le dieu du repos, (p. 111) Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible, (p. 125) Lorsqu'un amant qui pleure en vain près d'une belle, (p. 126) Nulle heure n'est oisive et nul instant n'est vide.... (p. 127) Ainsi le jeune amant, seul loin de ses délices.... (p. 134) Ni l'art de Machaon, ni la plante divine.... (p. 138) .... Mes plaisirs veulent un peu de gloire.... (p. 138) Complaisance a toujours une adresse propice.... (p. 138) On ne vit que pour soi :, l'amitié n'est qu'un nom., (p. 139) .le t'indique le fruit qui m'a rendu malade.... (p. 141) Ah ! tremble que ton âme à la sienne livrée.... (p. 142) .... Mais, quelque soin jaloux et vigilant.... (p. 142) Ou ton projet sera la toile fugitive.... (p. 144) Du céleste voyage à mon char confié.... (p. 144).
Dans les Bucoliques, on pourrait citer quelques fragments :
Non; même sans chercher d'amoureuses promesses, (p. 93) Et le sang d'Adonis et la rose hyacinthe.... (p. 169)
Ce dernier fragment, d'abord destiné à VArt d'aimer^ puis reporté dans les Bucoliques, existe ainsi en double avec des différences de rédaction (I, p. 169 et II, p. 126). De même le petit fragment : Complaisance a toujours, se trouve en même temps
rattaclié à un morceau du poëme (II, p. 116) et isolé au milieu des Élégies (III, p. 138). De même encore le fragment : On ne vit que pour soi (III, p. 139), était d'abord destiné à l'Art d'Aimer; transporté dans les Élégies, il dut subir des modifications de rédaction : tout ce qui était à la seconde personne fut mis à la première (III, p. 333); la transformation n'était pas encore complète, comme le témoignent les deux premiers vers. Ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte, André travaillait en même temps à ses Élégies et à son poëme, et la destination d'un assez grand nombre de fragments restait ainsi indécise. Bien des pensées, bien des tableaux pouvaient en effet s'adapter avec le même bonheur à une élégie ou à l'Art d'aimer. Mais tous ces morceaux, dont la place est ainsi incertaine, doivent, à mon sens, se reporter dans le poëme, puisqu'André Chénier n'a pas eu le loisir et le temps de les mettre en œuvre dans ses Élégies.
L'éditeur nous apprend que le plan du poëme n'existe pas; la constitution de l'^lr^ rf'aimer n'était donc point établie d'une manière fixe'. Toutefois, l'éditeur ajoute qu'il devait avoir trois chants ; je le crois volontiers. Il est probable en effet que la première intention du poëte fut de suivre le poëte latin dans le développement de sa pensée et dans la succession des tableaux. Mais je me persuade qu'André Chénier, avec son imagination riche, je dirai même vagabonde, aperçut bientôt mille sujets à peine efleurés par Ovide, mille situations nées de la différence des temps et des mœurs, et se
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sentit à l'étroit dans les trois chants de VArs amntoria. En effet, j'entrevois le projet de modifier l'économie générale de son poëme, d'ajouter un quatrième chant, d'élargir ainsi son plan et d'agrandir son sujet. Celte intention du poëte ffulelle passagère ou était-elle durable?) se fait joui" dans quelques vers, égarés parmi les Élégies (III, p. 144) et qui ne sont autre chose que l'épilogue du second chant de VArt d'aimer :
Du céleste voyage à mon char confié En deux courses son vol a franchi la moitié. Descendons, sous nos pas la nuit couvre les plaines. De mes cygnes fumants je détache les rênes -, Demain même trajet s'ouvre devant mes yeux; Mon char avec le jour regagnera les cieux.
Deux courses ne l'ont conduit qu'à la moitié de son voyage ; deux courses encore lui seront nécessaires pour l'achever. J'entends une objection. Ces vers, dira-t-on, ne sont-il pas une simple note poétique jetée sur le papier, sans destination, renfermant une allusion aux deux jours que lui a déjà demandés la composition d'une idylle et d'une élégie? Et ces vers ne pourraient-ils pas porter comme suscription : « Un soir, après avoir composé en deux jours la moitié d'une élégie, »? A cela je réponds négativement. La première rédaction du premier vers :
Mais (bi trajet céleste à mon char confié,
suffit pour établir péremptoirement que ces jolis vers sont une suite et une fin. La destination de ce fragment m'apparaît comme certaine : c'est
l'épilogue d'un deuxième chant de VArt d'oÀmey\ que le poëte a eu l'intention, à un moment donné, si ce n'est définitivement, de diviser en quatre chants.
Il ne nous reste à faire que quelques remarques de détail. Page 110, v. 5, l'éditeur a placé fort maladroitement ici, sans même indiquer de lacunes, un fragment qui n'est pas du tout la suite de ce qui précède. Quant au vers 7 de la même page, M. G. de Cliénier consacre bien inutilement deux pages de notes au mot Nous que sans doute de Latouche avait cru lire sur le manuscrit. Ce passage avait été corrigé dans l'édition de 1872, page 410. Eh bien! précisément depuis que M. de Chénier a parlé, des doutes me sont revenus, et je me demande si de Latouche, en adoptant Nom qui ne peut rester, n'aurait pas été plus près de la vérité que M. de Chénier qui lit Xanthus. Si ce dernier mot rappelait un détail des préparatifs de toilette de Junon, tels qu'ils sont décrits dans le xiv chant de Yllîade (v. 166 et suiv.), la difficulté serait levée ; or, il n'en est rien. Mais voici qui est plus grave; l'éditeur, en parlant de de Latouche, nous dit : Il crut déchiffrer Nous dans Sâvôoç écrit irrégulièrement et par abréviation! Or, nous savons à quoi nous en tenir sur la perspicacité de M. de Chénier à lire les manuscrits. Je crois donc qu'on devra, jusqu'à ce que ce manuscrit ait été vu par quelque autre personne, regarder comme douteuse la correction introduite par le nouvel éditeur. Je ne serais pas étonné que le manuscrit, où il croit lire SavOoç écrit irrégulièrement et par
abréviation, donnai tout simplement Naïs. Il n'y aurait plus là qu'un artifice de langage très-compréhensible : André aurait voulu dire qu'une naïade avait tenu Junon au cristal de ses eaux, c'est-à-diro, prosaïquemcnl, (ju'elle avait pris un bain, qu'elle avait fait sa toilcltc. Je ne crois pas, d'ailleurs," être le seul à penser ainsi, car je me souviens que cette heureuse substitution de Naïs à Nous a été proposée, en octobre 1867, dans VJntermédiaire.
Au sujet du second vers de la page 113, l'éditeur brouille toutes les éditions. La mauvaise leçon est due à l'éditeur de 1826 et a été reproduite par 1841 ; le vers est très-exactement donné dans les éditions 1819, 1833, 1862, 1872. Mais je ne sais pourquoi je m'attarde à relever de pareilles inexactitudes; les trois volumes en sont criblés.
Page 120, le petit fragment: Une jeune beauté^ est imité de TibuUe, Élégie II, i, 77. — Page 124, André cite la Bibliothèque orientale ded'Herbelot au mot Laleh qui signifie une tulipe. La tulipe est chez les Persans et chez les Turcs le symbole d'un amant passionné. C'est avec une intention qu'on découvrira plus loin, que je relève cette remarque d'André Chénier.
Les Cyclopes littéraires. — De ce poëme assez bizarre, on n'avait publié que les fragments suivants dont on n'avait pas indiqué la destination :
Ah! j'atteste les cieux que j'ai voulu le croire..., (p. 150). Mais désormais à peine il suffit à sa gloire.... (p. 152). Il n'est que d'être roi pour être heureux au monde, (p. 160).
Je ne m'arrêterai pas à ce poëme, que l'éditeur a cru pouvoir diviser en trois chants. Je me contenterai de citer les premiers vers :
Ce n'est plus un sommet serein, couvert de fleurs, Qu'habitent aujourd'hui les poétiques sœurs; C'est l'antre de Lemnos, sombre et sinistre asile, Où vingt Cyclopes noirs et d'envie et de bile, Prompts à souffler des feux par la haine allumés. Trempent aux eaux du Styx leurs traits envenimés; Et d'outrage, de fiel, de calomnie amère Forgent sous le marteau l'Ïambe sanguinaire.
Le poëme ne me paraît pas tenir ce que le début promettait.