‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvres, accompagnés d'appendices relatifs au Mis de Brazais, aux frères Trudaine, à F. de Pange, à Mme de Bonneuil, à la duchesse de FleuryChapitre 96 sur 99 · LUIBES ET FAC-SIMILE · texte numérisé non relu

LUIBES ET FAC-SIMILE

ger entre trois. Il aurait mieux valu dire que ces initiales désignaient certainement Carrier, envoyé en mission à Nantes, et Lequinio dans la Charente-Inférieure. Quant à Couthon, qui tenait Lyon, son tour vient quelques lignes plus bas.

Voici cet ïambe, il commence avec beaucoup (l'ampleur :

Civàce k notre sénat, le ciel n'est donc plus vide !

Do ses fonctions suspendu.

Dieu

Au siège éternel est rendu.

Il va reprendre en main les rênes de la terre.

Il faut espérer qu'après un exil de plusieurs mois il se conduira mieux... et que sa première marque de repentance sera de punir ses nouveaux adorateurs... Quoi! Dieu lout-puissant, tu souffres que de pareils personnages te louent et t'avouent ! Tu endures la dérision avec laquelle ils te bravent, et croient que tu existes quand ils viA'ent !

Tu ne crains pas qu'au pied de ton superbe trône,

Spinosa, te parlant tout bas, Vienne te dire encore : Entre nous, je soupçonne,

Seigneur, que vous n'existez pas.

Que croiront les mortels, quand ils verront que sous tes yeux, le nom de vertu est i)rononcé par des bouches qui...; de probité, par des bouches qui...; d'humanité, par des bouches qui... ; et que tout est le sujet de leur basse et dérisoire hypocrisie !

Quoi ! ton œil qui voit tout, sans les réduire en cendre,

pénètre dans les antres affreux, où les Carrier, les Lequinio, couchés sur des cadavres, rongent des ossements humains! Quoi ! tu ne fais point éclater la foudre, lorsque des hommes entassés sont écrasés sous leurs prisons |)ar l'explosion du canon ! Tu contemples la Loire, le. Rhône, la Charpute...

352 ŒUVRES D'AXDRÉ CHÉNIER.

Ton œil de leurs pensers sonde les noirs abîmes, Ces lacs de soufre el de poisons,

Ces océans bourbeux où. fermentent les crimes, Que de ses plus ardents lisons

dévore la plus lâche Euménide... car tu n'es pas réduit comme nous, à reconnaître un Couthon à ses actions et à la bassesse de son affreux visage... Tu vois au lieu d'un cœur bouillir dans sa poitrine un fétide mélange de bitume, de rage, de haine pour la vertu, de vol, de calomnie... et de fange... d'où, par sa bouche impure s'exhale la mort des gens de bien, etc.

Ils vivent cependant ! et de tant de victimes

Les cris ne montent point vers toi !

C'est un pauvre poëte, ô grand i)ieu des armées !

Qui seul, captif, près de la mort, Attachant à ses vers les ailes enllammées

De ton tonnerre qui s'endort.

De la vertu proscrite embrassant la défense.

Dénonce aux juges infernaux Ces juges, ces jurés qui frappent l'innocence,

Hécatombe à leurs tribunaux.

Eh bien, fais-moi donc vivre, et cette horde impure

Sentira quels traits sont les miens !

Ils ne sont point cachés dans leur bassesse obscure :

Je les vois, j'accours, je les tiens I

C'est ici que se serait attaché un morceau non fait mais indiqué par ces mots et ces rimes : « Dieu, la vertu... ta fille... l'innocence, la probité, etc., ta famille... », morceau qui devait remplacer le fragment : Diamant ceint d'azur, etc.

ïambes et FAC-SIMILE. 353

Y, — Le commencement de cette pièce manque; il eût été nécessaire de l'indiquer par deux lignes de points. Les derniers vers sont de toute beauté. Nous y trouvons l'application de ce que nous avons dit dans les remarques préliminaires. Le manuscrit porte le mot dicastère, qui est grec, oixaGxvi- P'.ov ; il ne doit point rester; il faut, comme on a fait pour la pièce II, le remplacer par le terme français tribunal. Voici les derniers vers, où, comme nous l'avions fait remarquer en 1872, André Cliénier emprunte à Virgile un trait d'un réalisme audacieux mais d'une grande beauté.

Le remords est, dit-on, ronfer où tout s'expie.

Quel remords agite le tlanc.

Tourmente le soimneil du tribunal impie

(Jui mange, boit, rote du sang?

Car qui peut noblement de leur bande perverse

Rendre les attentats fameux '?

Ces monstres sont impurs, la lance qui les perce

Sort impure, infecte comme eux.

VI. Manuscrit donné en fac-similé, verso, V colonne. — Nous avons déjà parlé, dans le chapitre consacré aux compositions dramatiques, de ce fragment, qui appartient à une satyre, probablement aux Initiés. C'est une méprise de l'éditeur de lavoir classé parmi les ïambes; mais on a vu qu'il a semé tous ces fragments d'essais dramatiques de thespiaques, coiimie disait André, un peu partout dans les poëmes et dans les odes aussi bien que dans les Bucoliques. Voici ce morceau, je ne le cite pas pour sa valeur intrinsèque, mais parce qu'il appartient au théâtre :

354 ŒUVRES D'ANDRÉ GIIÉNIER.

Oynnis étant capitaine de la liorde, Avec eux tous je fus danseur de cord(;.

(Juoi, sur la corde ?

Eh oui.

■ Mais mon garçon, Tu sais qu'on l'est de plus d'une façon.

Gomment ? dis-nous un peu l'autre manière.

A tes pareils elle est très-familière.

Toi, ton Gynnis, sous la corde k midi, Et tout Ce monde avec vous applaudi, A quinze pieds, élevés sur la place, Vous auriez tous eu la meilleure grâce; Et si j'en crois mes vœux et mon amour, Danseurs de corde, ainsi serez un jour. (Trad. de Grat.)

L'idée est claire : il voudrait voir les frères et amis tous pendus, et Gynnis aussi, le capitan do la liorde, ayant le cou dans le carcan, èv tw xuï-ojv. tov aO/^ïv'e/wv, comme dit Gratinus, dans un fragment de sa Némésis, titre qui joint au vers grec suffisait pour éveiller l'imagination du poëte. Le mot Gynnis, nous dit M. de Ghénier, est un mot emprunté au grec, 'mais qui n'a ici d'autre signification que celle de rappeler le nom de Gennot, l'agent du comité de sûreté générale qui avait arrêté André à Passy. Il consacre à ce Gynnis une longue note qui est une pure rêverie. Il s'agit bien ici de Gennot! Gynnis est un nom qu'André emprunte à la langue grecque ; yûwt; signifie : un être effémi-

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né. C'est tout simplement le nom d'un des per- .sonnag:es de sa comédie satyriquc. Pensait-il à Collot d'Herbois, qui avait été comédien? C'est Tort possible, mais ce n'est qu'une conjecture. Le lecteur se demande peut-être pourquoi l'éditeur s'est ainsi étendu sur ce Gennot ; c'est afin de préparer l'énorme bévue qu'il va commettre à la page suivante. Il a oublié en outre de nous dire quelle l'orme particulière de dialogue a le fragment de Gratès dont il parle dans la note suivante.

On a vu qu'André a souligné, dans les deux derniers vers , les mots mes vœux et mon amour : il y a là quelque allusion insaisissable. Dans une autre pièce (II, p. 204) on trouve une expression voisine de celle-ci : cet hymne de leur gibet, monument (l'estime et d'amour.

Le morceau qui suit ce fragment en vers de dix l)ieds, page 282, figure parmi les manuscrits donnés en fac-similé^ verso, 1'* colonne. On sait déjà, puisque nous en avons parlé autre part, qu'il appartient comme le précédent, mais sans pouvoir se souder à lui, à une comédie satyrique, et très probablement à celle qui porte pour titre : les Initiés. M. de Chénier aurait dû au moins s'apercevoir que ce n'était point un ïambe; c'est, nous l'avons dit, un fragment de chœur, écrit en vers mixtes. L'éditeur paraît d'ailleurs n'avoir rien compris à l'action de cette, petite scène. Mais d'abord il a introduit dans le texte deux termes barbares forgés avec des mots grecs, et qui n'ont d'autre but que de tenir provisoirement sur le

356 ŒUVRES D'ANDRÉ GHiiNlER.

manuscrit la place de deux mots français. Il faut les reléguer dans les notes à titre de curiosité. Maintenant, examinons le texte donné par M. de Cliénier, et voyons comment il l'explique. Il commence par ne pas copier exactement le manuscrit, attribuant à B ce qui appartient à A. Arrivé à KH (sic), il dit : K. H. (sic) désigne Collât iVUerbo'is. Un sans doute ou un probablement aurait au moins été nécessaire. Voyez quelle série d'inexactitudes il parcourt, sans même s'en douter. Partons du manuscrit qui porte Kh. et non KH. Voici la chaîne de son raisonnement : Kli^KH^^K.H. = C.H.= Collot d'Herbois. S'il avait mieux examiné le manuscrit il aurait vu quatre lignes plus bas, qu'André a écrit ainsi le mot Batrakhite : ^arrakhite, et il en aurait déduit qu'André, dans l'écriture française, remplaçait le x gi"GC par kh; et s'il avait mieux examiné tout ce qu'André explique au sujet de ses comédies, de ses chœurs, etc., il en aurait conclu que Kh. =X. = Xopdç, c'est-à-dire le chœur.

Nous arrivons à la bévue :

Tourne un peu la médaille antecépiendaire,

fait dire l'éditeur à ce prétendu KH= K.H. =Etc. Désireux de comprendre nous recourons à la note, et voici ce que nous y lisons, non sans étonnement : Antecépiendaire est un mot inventé et tiré du verbe antecapio, antecapare, saisir auparavant, se saisir d'avance, s'emparer d'abord, et qui fait allusion à l'acte de ce Gennot, désigné ici sous le nom de Gynnis, qui arrêta lepoëte d'avance et avant

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quaucun motif eût été allégué contre lui. Voilà où ce fameux Geiinot a entraîne l'éditeur ! II ne nous reste plus pour déchifTrer l'énig'me qu'à recourir au manuscrit, dont la lecture n'ofTre aucune difficulté. C'est ce que nous allons faire en donnant ce fragment tout entier.

Il s'agit d'un fragment de chœur, appartenant à la satyre intitulée : les Initiés. La scène représente le club des Jacobins. Au-dessous du buste de la Liberté, coiffée du bonnet phrygien, le président est au bureau, entouré de ses acolytes; ce sera, si l'on veut, le personnage désigné par A. Le chœur des frères et amis forme un ou deux g'roupes imposants, bien faits pour intimider le néophyte. On l'introduit : c'est le personnage désigné par B. Alors commence une de ces cérémonies que Molière poussait jusqu'à la bouffonnerie, et qu'André sème de traits satiriques. Le président interroge le frère futur.

<Ju'cst-cc qu'un sans-culotte? en deux mots? B.

C'est celui Qui n'a rien ; mais qui veut avoir le bien d'autrui.

C'est çà, pardieu !

Le Chœur.

Le drôle est au fait du mystère.

Mais ce n'est pas là tout. Un bon initié

Ne doit rien savoir à moitié.

Tourne un peu la médaille au récipiendaire.

L'aristocrate...

358 ŒUVRES D'ANDHI': r.HKXIER.

Ali fi !

Quoi est-il ?

Celui-là A quelque chose et veut conserver ce qu'il a. (J'est au abus criant qu"il faut que Tun réprime.

Foi't bien.

Le (Jhœlr.

Cet homme est juste.

n abhorre le crime.

On voit la scène ; ce court fragment suffit presque à nous donner une idée du sujet et du ton de cette satyre, dont /^s Baples d'Eupolis lui avaient suggéré la conception. Ici nous assistons à une initiation ; plus loin nous aurons un fragment d'une scène de délation.

YII. Manuscrit donné en fac-similé, verso, 1" colonne. — C'est un des ïambes anciennement publiés. Le texte qu'on en avait était excellent. La correction que nous avions introduite dans le troisième vers, dans l'édition de 1872, est aujourd'hui confirmée par le manuscrit. Le vers 19 donne bien aussi eût versé, comme nous l'avions rétabli en 1872. Je ne vois pas à quoi tend la note de fédileur. Il veut i)rouver que les amis d'André Cbénier ont été prudents; tout le monde est d'accord : c'est précisément ce que trouvait André et ce qui lui arrache de l'àme une plainte qui n'est pas sans amertume.

ïambes et FAC-SLMILE. 359

VIII. Manuscrit donne en fac-similé^ verso ^ 1"; rolo)ine. — Il y a deux corrections à faire au texte. Dans le vers 3 de la page 285, il faut reléguer en note la première rédaction, prendre la correction et lire :

De ses cliiciis [);ii' lai smil, pour bien servir sa liaiiie.

Plus bas les guillemets sont placés de manière à l'aire croire que l'éditeur n'a pas compris le i)assage. Nous citerons les douze derniers vers :

tJn docte à grands projets rassembla des vipères,

Et leur prêchait fraleriiitr'.

Mais déchiré bientôt par ce peviple de frères,

Il dit : « Je Fai bien mérité.

« Un seul de ces serpents (jui se cache sous rberbij

« Est terrible ; et moi

« Je les réunis tous :.{(,• jdiiis superbe

« Et Faudiice aux mauvais peucluuits. » J"ai lu mniids autres faits, tous fort bons à redire;

VX tous ces beaux faits que j'ai lus, BaruaV(\ Chapelier, Duport les devaient lire :

( leux-ci ne lisent i)as non jilus.

C'est pourquoi, conclut aisément le lecteur, ceuxci, c'est-à-dire ceux qui ont la faveur du peuple aujourd'hui, seront guillotinés comme Biirnave, Ciiapelier et Duport. Cette prophétie s'est réalisée le 10 thermidor.

IX. Manuscrit donné en fac-similé^ verso, 2" colonne. — Cet ïambe est remarquable par la peinture qu'André Chénier nous retrace, après tant d'autres, de la vie intérieure des prisons, qui s'écoulait au milieu des occupations frivoles, entre

360 ŒUVRES D AX1JR1-: CIIEXIER.

l'égoïsme eL la peur. Mais en outre il ^st bien curieux par l'allusion (ju'il renferme et par les caractères sous lesquels celle-ci se dérobe. Ici, M. G. de Chénicr n'a pas été plus heureux qu'il ne l'a été chaque fois qu'il s'est trouvé aux prises avec une difficulté. L'énigme portait sur les deux vers que l'éditeur donne ainsi :

Comme sont les discours des Heftsad, plais béh'tres, Dont. . . jls est le plus savant.

Heftsad, dit M. de Chénier, est une qualificatiop. composée de deux mots anglais : heft, lourd, poids, et sad, mécliani. cruel, etc. Passant au second vers : l'auteur, dit-il, avait d' abord mis six points; il a ensuite surchargé les trois derniers points des trois lettres.... j, l, s; cest, pour moi, un j, un t non barré et un s, et ces lettres ne peuvent s'appliquer qu'à $aint-Just.... Ces trois lettres sont Vabrégé de Justus. Eh bien, il s'est trompé; mais à nos yeux cette erreur est une des moindres qu'ait commises l'éditeur. Dénaturer un texte est beaucoup plus grave que de ne pas déchiffrer une énigme. Il y a toujours, dans le texte d'un auteur, des points obscurs qui peuvent lasser la patience d'un éditeur et résister à sa perspicacité, et que souvent la première personne venue éclaircira par un heureux effet du hasard.

Toutefois, dans ce cas, si M. de Chénier avait examiné avec soin le manuscrit, il aurait bien vite rejeté la solution qu'il donne. En effet, d'une part, dans le manuscrit il n'y a pas, après le mot heftsad, la virgule introduite par l'éditeur, et qui

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transforme l'expression plats bélîtres en une apposition. D'autre part, dans le second vers, il n'y a jamais eu six points dont les trois derniers auraient été surchargés. Il y a trois points.; ensuite viennent les trois caractères en question, et sous celui que l'éditeur prend pour un s il y a un point. Ayant bien observé ces dispositions, si l'éditeur s'était demandé pourquoi le mot était abrégé par la gauche au lieu de l'être par la droite, il aiu'ait été bien près de la solution. Car la réponse à cette question dégage immédiatement l'inconnue. En effet, si le mot est abrégé par la gauche, c'est qu'il est transcrit dans une langue qui s'écrit de droite à gauche, c'est-à-dire dans une langue orientale. En effet, en examinant l'alphabet le plus répandu, celui qui sert à la fois à l'arabe, au persan et au turc, on reconnaît tout de suite que les signes en (p-iestion en sont tirés. Le premier signe, en commençant par la droite est un ba , ^, le second

un élif 1, et le troisième un ra j, ce qui nous donne, en rapprochant ces lettres et conformément au manuscrit : ...j\ > ce qui transcrit en

lettres françaises devient ...rab ^= bar... = barère. Mais le mot keftsad, à quelle langue appartientil? Au turc, à l'arabe ou au persan? C'est ce qu'il est assez difficile de déterminer, quand, comme moi, on ne sait pas un mot de ces trois langues. Mais précisément, ici, pour ne pas se perdre dans des conjectures invraisemblables, il convenait de ne pas sortir du cercle de connaissances res- . treintes qu'on pouvait supposer à André Chénier. Si j'avais demandé une solution à un orientaliste,

ol

362 ŒUVRES D'AXDKK CHKXIER.

à M. Lenormand, par exemple, il est certain qu'elle nie serait arrivée précise et immédiate; il me fallait, au contraire une solution, je dirai plus bonnement simple. C'était au poëte lui-même qu'il fallait la demander. On a vu qu'à deux reprises ditlérentes André cite la Bibliothèque orientale de d'Horbelot. Eh bien, c'est là que se trouve le mot de l'énigme : c'est là qu'André avait appris qu'en persan heft veut dire sept, et que sad signifie cent. Les heftsad sont donc les sept cents, c'est-à-dire la Convention, composée, en effet, en nombre rond, de sept cents membres. Nous pourrons. donc maintenant lire cet ïambe sans la moindre difficulté.

On vit ; on vit infâme. Eh bien ? il fallut l'être -,

L'infâme, après tout, mange et dort.

Ici, même, en ces parcs où la mort nous fait paître,

Où la hache nous tire au sort, Beaux poulets sont écrits; maris, amants sont dupes;

Caquetage, intrigues de sots.

On y chante ; on y joue ; on y lève des jupes ;

On y fait chansons et bons mots; L'un pousse et fait bondir, sur les toits, sur les vitres.

Un ballon tout gonflé de vent.

Comme sont les discours des sept cents plais bélilres,

Dont Barère est le plus savant.

L'autre court ; l'autre saute ; et braillent, boivent, rient

Politiqueurs et raisonneurs ; Et sur les gonds de fer soudain les portes crient :

Des juges tigres nos seigneurs Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie

Que la hache appelle aujourd'hui?

Chacun frissonne, écoute ; et chacun avec joie

Voit que ce n'est pas encor lui.

Ce sera toi demain, insensible imbécile.

ïambes et FAC-SIMILE. 363

On conçoit que le trait qu'il lance en passant contre la Convention et un des membres influents (lu comité de salut public ait eu besoin, à toute éventualité, d'être prudemment voilé.

X. Manuscrit donné en fac-similé, recto, f* colonne. — Cet ïambe était connu au moins dans ses plus belles parties. Il existait deux lacunes dans le texte, la première de neuf vers , la seconde de douze vers. Il est inutile que nous citions cette pièce ici; nous nous contenterons d'indiquer trois mauvaises leçons introduites dans le texte par le nouvel éditeur, et une plus que douteuse. Le vers 15, page 287, doit être lu :

Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres.

Emplissant est la première rédaction; ébranlant est la correction, donc c'est la leçon que nous devons admettre.

Dans le vers 16 de la page 288, l'éditeur a donné la bonne leçon, mais contrairement à toute mélliode; il dit en note que tortueuse est la première rédaction, blême et louche la seconde et fugitive la troisième : donc c'est celle-là qu'il aurait dû accepter. En examinant le manuscrit on se convainc aisément que tortueuse est la rédaction primitive, fugitive, écrit dans l'espace le plus grand et en caractères plus lisibles, la seconde, et blême et louche, écrit dans le plus petit espace et en caractères plus fins, la troisième.

Quant au vers suivant, j'ai grand peur qu'il faille le regarder comme désespéré. De Latouche

.?64 ŒUVRES D AXDliK r.IlKXIER.

avait tourné la difficulté; il avait supposé une susponsion et un changement de pensée. M. G. de Chénier dit avec assurance : Le mot la honte est surchargé, et on lit la feinte. Eh bien, d'abord on peut affirmer qu'il n'y a jamais eu la honte; ensuite, il est certain qu'on ne lit pas la feinte. Jusqu'à présent je n'ai pas rencontré de solutions qui levassent toutes les difficultés. Je me contenterai de dire que, parmi les personnes que j'ai consultées à ce sujet, le plus grand nombre a cru lire la fièvre. L'une d'elles même m'a fait remarquer que Chénier était sur le point d'écrire la fièbre, comme l'écrivait Montaigne, et que ce b interrompu avait formé le v. Il faudrait donc, en acceptant soit le désespoir, soit la bassesse, puisque les deux mots sont en accolade, lire ainsi ce passage :

La peur blême et louche est leur dieu : Le désespoir; la fièvre. Ah ! lâches que nous sommes ! etc.

Le vers 18 de la page 289 doit être corrigé. M. de Chénier n'a pas fait attention, puisqu'il n'en parle pas, que le mot longue a été surchargé. En effet, longue blessure s'applique au temps et signifie une blessure qui est longtemps à se cicatriser; André Chénier a préféré un mot qui indiquât la gravité de la blessure. Par-dessus le mot longue, il a écrit large; il faut donc lire le vers :

Ont pénétré vos cœurs d'une large blessure.

A la page 290, se trouve, au vers 9, une mauvaise leçon qui provient d'une lecture inattentive. Il n'y a pas invincible mais invisible: L'invisible dent du chagrin.

ïambes et FAC-SLMILE. 365

XI. — Manuscrit donné en fac-similé, recto, 1" colonne. — L'éditeur a i)ris un vers pour une ligne de prose:

Réputé Cicéron chez toute la bazoche Et bel esprit chez les catins.

Je lis Et bel, avec M. de Chénier, parce que cela offre un sens raisonnable et que je ne vois pas autre chose; mais si quelqu'un de plus heureux ou de plus habile venait m'apprendre qu'il y a là autre chose que Et bel, je n'en serais pas étonné- Toutefois Et bel est très-bon. Quant au personnage qu'André désigne par la lettre h, il est jusqu'à présent inconnu. Des renseignements que Von peut croire exacts, dit Véditeur, feraient supposer que h désignerait Hérault de Séchelles. Quand on a des renseignements, on les donne. Pourquoi croirionsnous exacts des renseignements que nous ne pouvons contrôler? Après la lecture de ces trois volumes, il nous est impossible d'avoir une si robuste confiance. Et d'ailleurs, dirons-nous avec M. Despois' «comment supposer qu'André songeât alors à railler Hérault, guillotiné avec Danton depuis plus de trois mois, comme appartenant à la faction des indulgents? »

XII. — Manuscrit donné en fac-similé , recto , 2' colonne. — Nous voyons encore ici, confondus

1. Dans son article de la Revue politique et littéraire du 28 novembre 1874.

366 ŒUVRES D'ANDRK CHÉXIEU

ensemble, un fragment en vers et deux fragments en prose parfaitemenl distincts.

Occupons nous d'abord du fragment en vers; nous en avons parlé déjà : on sait que ce petit morceau appartient à la comédie satyrique intitulée les Initiés. Le manuscrit porte en tête : tpuy. C'est probablement, dit l'éditeur, l'abréviation de TpYYir/-^;, vendangeur j pris ici dans le sens de pourvoyeur de l'échafaud. A mon sens, c'est tout simplement l'abréviation de Tpuyœoîa (parodie de xpa- Ywoia), signifiant comédie. Ce mot s'appliquait parfaitement à cette satyre des Initiés. Les trois personnages qui concourent à cette scène de délation, sont le sycophante {%c, sur le manuscrite, c'està-dire le délateur; la victime que l'auteur ne désigne, ni par un nom, ni par une lettre, soit B, et enfin le président du club, que le manuscrit désigne par Epist., c'est-à-dire épistate (sTriaTâTr,?). Yoici ce court fragment.

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