CHAPITRE SIXIEME. ïambes et fac simile des manuscrits
Remarques préliminaires.
Nous avons .vu dans le chapitre précédent que l'éditeur a compris dans les Hymnes et dans les Satires àes^iëces qui sont de véritables ïambes. Dans celui-ci nous allons rencontrer des fragments qui n'ont jamais été des ïambes, notamment ceux qui portent les numéros If, YI et XII. En efïet, quelle que soit la signification de ce mot chez les anciens, il faut s'en tenir à celle qu'il a pour nous. Or le caractère particulier des ïambes est d'être composés d'un vers de douze syllabes et d'un vers de huit syllabes à rimes croisées. J'accorde que l'éditeur ait voulu réunir les différentes pièces composées à une même époque, mais encore fallait-il qu'elles portassent toutes la même date, d'une part; et il était nécessaire, d'autre part, de les comprendre sous un titre plus général, tel que ïambes et dernières poésies, ou tout autre; on aurait eu ainsi,
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dans un poétique et sombre tableau, l'émouvant spectacle des pensés d'amour et de tendresse, d'espérance et de désespoir, de colère farouche et de haine qui avaient tour à tour consolé, agité ou secoué l'âme du poëte pondant les quatre mois de son agonie.
L'examen de cette partie des œuvres nécessite deux remarques particulières relatives à la constitution du texte.
La première s'applique au choix qu'il faut faire parmi les différentes leçons des manuscrits. C'est une question très -simple à résoudre, que d'ailleurs nous avons déjà traitée.
L'éditeur ne doit point imposer son goût; il doit s'attacher à déterminer, par des observations exactes, l'ordre des corrections introduites parle poëte dans son propre travail, et n'admettre dans le texte que ce qu'il doit considérer comme la dernière expression de la pensée de l'auteur. C'est dans les notes, parmi les variantes, que les autres leçons doivent prendre place. C'est un soin que M. G. de Chénier n'a pas eu; il n'a point établi son texte avec méthode; et l'examen des manuscrits donnés en fac-similé éveille dans l'esprit du lecteur un doute légitime sur le texte de toutes les poésies d'André Chénier, qu'il a publiées d'après des manuscrits qui se dérobent à tout contrôle.
La seconde remarque porte sur l'interprétation des mots grecs dont se servait André. On sait qu'il communiquait avec sa famille pendant sa détention et qu'il faisait passer secrètement à son père tous ses manuscrits. Il écrivait sur d'é-
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Iroilcs bandes de papier qu'il couvrait d'une écriture microscopique, mais très-nette, quand des surcharges ne venaient pas s'ajouter à la i)etitesse des caractères. Mais le messager pouvait être surpris, arrêté; les manuscrits pouvaient ainsi tomber entre les mains du comité de sûreté générale. Il y avait là un danger, et par suite quelques, précautions à prendre. Sans doute, le moindre fragment eût suffi, par le sens général, à compromettre sa sûreté et sa vie ; mais c'était là un péril inévitable qu'il fallait se résigner à courir. Il ne pouvait que l'atténuer dans la mesure du possible. Il eut donc le soin d'éviter de nommer les membres des comités, le Convention, le tribunal révolutionnaire, etc., et de ne pas se ser- \ ir de certains mots tels que sans-culotte, aristocrate, etc. Pour les noms, il ne met tantôt que des initiales, tantôt que des points ; autre part, il se sert de caractères encore moins déchiffrables ; pour les expressions dangereuses et compromettantes, il avait à sa disposition les langues grecques, latines ou autres, dont il usait selon son caprice, ici se servant de caractères grecs, là transcrivant ces mots en lettres françaises.
Mais aujourd'hui, tous ces mots ainsi volontairement défigurés, et qu'on ne peut regarder sans une émotion douloureuse, doivent être relégués dans les notes. Il s'agit de constituer le texte tel qu'il était dans la pensée du poète, qui parlait français, écrivait des vers français, et qui n'entendait nullement en français parler grec ou latin. Ainsi donc le texte d'André Ghénier né doit
plus présenter aucun terme barbare ou étranger, et les noms doivent remplacer les initiales quand ils sont certains. Les noms, indiqués par des points seuls, no peuvent toutefois être que l'objet d'une remarque dans l'annotation.
Nous passons à l'examen des différentes pièces, en suivant l'ordre qu'elles occupent dans l'édition. Nous nous arrêterons particulièrement sur celles qui sont nouvelles et sur celles dont nous avons les manuscrits en fac-similé.
Examen des ïambes.
I. — Ce fragment est connu. A propos du premier vers de la page 270, l'éditeur nous offre vainement une longue note pour expliquer le mot aguerrir. C^éhni inutile d'insister: on comprend le vers, mais il n'est pas bon et André l'aurait refait. Au sujet du vers 5 de la même page, autre note oiseuse, page 360. Les premières éditions donnaient ici : les 6étes ué^iéneitses, et dans un fragment de l'vlmériqiie (II, p. 258) : herbages renf/newa?. Trouvant le texte ainsi établi, j'ai enregistré, comme il convenait, les deux expressions dans le Lexique de l'édition de 1862. En y réfléchissant, j'ai pensé que c'était une inadvertance du premier éditeur, et en 1872, ce qu'oublie M. de Chénier, j'ai corrigé, peut-^tre un peu témérairement, les deux passages; et il se trouve que j'ai rencontré juste. Mais, s'en tenant au texte de 1862, il s'en prend au lexique, dont cotte édition est, dit-il, enrichie. Persi-
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liage iiinoccnl. Ma seule vengeance sera de le renvoyer aux articles que M. Littré consacre aux deux mots vénéneux et venimeux : il verra qu'An ibroise Paré, un homme de science, disait i'orl bien des testes vénéneuses, que Fénelon, un écrivain cehii-lcà, employait sans scrupules l'expression d'herbes venimeuses, et que Voltaire n'hésitait l)as à dire des plantes venimeuses.
11. — Ode dont les cinq premières strophes, seules connues jusqu'à présent, sont très-belles ; il s'agit de la fête célébrée le 14 juillet 1793, ce que l'éditeur n'a pas l'air de comprendre ; il ])arle des têtes des Suisses placées aux portes des Tuileries. Les portes triomphales étaient des arcs de triomphe, élevés sur les boulevards, et ornés de bas- reliefs peints représentant les massacres du 6 octobre et du 10 août ainsi que de tro})hées en pâte de carton: c'est au-dessus de ces ivoiyhèQS, cosbro}izes hideux, que l'on avait placé les têtes des gardesde-corps. Relativement au vers 10 de la i)age271, je ne puis dire ce qu'on lit, ou ce qu'on ne lit pas, sur le manuscrit puisque je ne l'ai pas sous les yeux, mais je préfère le texte donné par Sainte- Beuve :
Vos tètes sur un fer oui, pour Jios bacchanales,
Orné nos portes triompliales Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.
C'est aux succès de sa raye faroucJie, il me semble, que vient sourire tout ce peuple hébété.
Les petits fragments qui suivent les trois dernières strophes en sont indépendants ; ce sont des
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notes poétiques, des vers tout prètssù entrer dans quelques pièces qui n'ont point été faites.
III. — Cet ïambe fut composé à l'occasion de la translation du corps de Marat au Panthéon. Il me paraît tout à fait au-dessous du génie d'André Chénicr. Quel(jue légitimes que soient la colère, l'indignation, riiorrcur dont est animé un poëte, son langage doit toujours être digne des Muses. Un ou deux passages sont dignes de Marat, d'accord; mais indignes d'André. En outre, quelques vers
aissent u~ne impression pénible:
Console-toi, gibet, tu sauveras la France!
Pour tes bras la Montagne encor Nourrit bien des héros dans ses nobles repaires.
Affreux effet des discordes civiles sur les âmes les plus hautes! C'est le même langage que tenaient les héros de la Montagne; c'est aussi dans le gibet qu'ils mettaient le salut de la France.
IV. — Cet ïambe, composé à l'occasion de la fête de l'Être suprême, n'a malheureusement pas été achevé ; quelques passages sont superbes et renferment des beautés de premier ordre. Mais, il a été présenté aussi mal que possible au lecteur : M. G. de Chénier a amalgamé les parties projetées et les parties exécutées, et interverti l'ordre des ditTérents fragments. Pour bien comprendre cette pièce il faut se rendre compte des phases successives de sa composition. Nous allons donc suivre l'auteur dans ses procédés d'exécution; rien n'est
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plus facile. Il faut rommencor par lire la pièce telle qu'elle est donnée , jusqu'au vers :
Qui contre vous lèvent la voix,
qui est le 21"" de la page 278. C'est le dernier; ou du moins c'est là qu'André Ghénier s'est arrêté dans le développement de son idée poétique. Il sera, par conséquent, nécessaire de placer, après le vers : Périr son frère abandonné., un point d'exclamation et de fermer les guillemets si maladroitement transportés en haut de la page 279. La pièce forme ainsi un tout provisoirement complet, sinon achevé, et composé de fragments en vers reliés entre eux par quelques lignes de prose. Tous ces fragments ne sont pas également réussis ; le plus considérable surtout est une digression un peu longue. Le poète semble avoir perdu de vue son idée première ; et de fait il paraît en avoir jugé ainsi, car ce grand morceau n'était pas destiné à rester.
Ayant, dans une première rédaction, amené sa pièce à ce degré d'avancement, le poète est alors revenu sur ses pas, ainsi qu'il procédait presque toujours. Il a pris une partie du canevas et de la première rédaction, et en a, en môme temps, achevé et modifié l'exécution. Les beaux vers delà fin, depuis : Us vivent cependant jusqu'au vers : Je les vois, j'accours, je les tiens, sont ainsi venus remplacer dans la première rédaction toute la partie comprise (p. 277) entre : Et tu ne tonnes pas! et les vers : Saura les atteindre pourtant. André Chénier rejoignait ainsi la partie déjà exécutée du grand frag-
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iiienl llnal : Diamant ceuU rTazar; el il l'a indiciué sur son manuscrit, en même temps qu'il a accusé le projet d'enlever ou de modifier profondément tout ce morceau. Gela était nécessaire. Les deux vers (j[ui précèdent : Diamant ceint d'azur^ s'étaient fondus dans un seul vers : Je les vois, j'accours Je les liens, mais en disparaissant ils avaient em- }»orté les rimes à Grèce eik éclatant. Il fallait donc ou intercaler deux vers de jonction, rimant en esse et en ani^ ou bien enlever tout le fragment linal et en composer un autre. C'est à ce dernier parti que me paraît s'être arrêté l'auteur. Serrant de plus près son idée, il jette sur le papier ces mots et ces rimes : 0 Dieu, la vertu.... ta fille... L'innocence, la probité, etc., ta famille... qui indiquent avec assez de clarté la direction de son idée poétique et qui trahissent l'intention d'abandonner définitivement la trop longue digression : Diamant ceint d'azur.
Il faut donc rejeter en note ou mettre après l'ïambe, comme première rédaction abandonnée toute la partie qui va de : Et tu ne tonnes jj«s, jusqu'au vers : Qui contre vous lèvent la voix. La pièce n'est pas finie -(elle ne l'était pas non plus dans la première rédaction) mais elle est plus courte; elle gagne à être débarassée d'une longue digression et elle est en somme plus conforme à l'intention du poëte< Nous allons donner cette pièce sous sa seconde forme. A propos des initiales qui sont en haut de la page 277 l'éditeur dit que les initiales C et L. Q. désignent probablement Cullot d'Herbois, Couthon et Lequinio. Cela fait deux noms à parla-