‹ Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvresChapitre 88 sur 101 · I. Poêxnes à rejeter · texte numérisé non relu

I. Poêxnes à rejeter

Remarque préliminaire, — Si l'éditeur s'était inquiété de la double acception qu'avait le mot poëme pour André Chénier, il eût évité bien des méprises. Le mot poëme â signifié d'abord composition poétique, ouvrage quelconque. Plus tard on a restreint la signification générale de ce mot, et il n'a plus été appliqué qu'aux ouvrages de grande étendue, ordinairement composés de plusieurs parties.

Mais André Chénier l'emploie souvent dans sa signification première. Dans une note, il s'exprime ainsi, à propos d'une élégie de TibuUe (III, p. 153) : « Imiter toute cette, élégi^, qui est un des plus beaux poèmes de l'antiquité. » Dans son Convmentaire sur Malherbe^ il l'applique aux Larmes de saint Pierre, puis à VOde à Marie de MédirciSy et aux Stances pour le roi Henri le Grand. Ce mot a donc deux sens distincts, qu'il ne faut pas confondre ; le premier s'applique à toute production poétique quelconque, courte ou longue, épique ou erotique; le second, dans certains cas, est réservé aux grandes productions épiques ou didac-

tiques. Ici, il est de toute évidence qu'il ne faut pas ranger côte à côte avec V Hermès, Y Amérique, Y Art d'aimer, toute élégie, épître, etc., qu'il aura plu à André Ghénier de désigner par le mot poôme. Passons donc la revue des pseudo-poômes recueillis par M. de Ghénier, et rejetons toutes ces pièces parmi leurs congénères.

La Superstition (p. 127 à 132). — De ce prétendu poëme, si nous commençons par retrancher les fragments et notes (p. 129 à p. 132) qui appartiennent aux compositions dramatiques, aux tragédies, et dont nous avons parlé dans le chapitre consacré au théâtre (ci-dessus, p. 279), il ne restera plus que deux pages et demie. André Ghénier nous a averti des dimensions qu'il comptait lui donner : <c H faut faire (dit-il), et le plus tôt possible, un poème sur la superstition. Environ cent cinquante vers. » Puisque le mot poëme est réservé ici pour les grandes compositions, il faut classer la Superstition parmi les Poésies diverses, où son vrai titre sera Discours sur la Smperstition. G'esl un genre didactique dont les œuvres de Marie-Joseph offrent de nombreux exemples. Mais je m'en veux de chagriner M. de Ghénier, qui paraissait tenir beaucoup à ce poôme; et je vais rendre à cet ouvrage une vingtaine de vers, qu'il avait placés parmi les Satires.

Voici, en effet, le dernier paragraphe de la Superstition (p. 129) :

Un jeune homme ayaht retenu quelque phrase de Voltaire se moque de

298 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉNIER.

Tous ces rêves sacrés qu'enfanta le Jourdain.... puis il vous dit tranquillement ceci et cela.... il croit tout cela moins ridicule que Teau changée en vin....

Or, ce petit canevas a été mis en œuvre, ce dont l'éditeur aurait dû s'apercevoir; le fragment est dans le même volume à la page 201 :

Un jeune homme orgueilleux et docte réputé,

Tout plein de quelque auteur au hasard feuilleté,

Étonne un cercle entier de sa haute sagesse;

Il se joue avec grâce aux dépens de la messe,

Il plaisante le pape et siffle avec dédain

Tous ces rêves sacrés qu'enfanta le Jourdain.

Et puis d'un ton d'apôtre, empesé fanatique,

11 prêche les vertus du baquet magnétique.

Et ces doigts qui de loin savent bien vous toucher

Et font signe à la mort de n'oser approcher.

Un tel conte à ses yeux est moins plat, moins insigne,

Que ce vin frauduleux, étranger à la vigne,

Par qui sont de Gana les festins égayés.

Ou ces diables pourceaux dans le fleuve noyés.

C'est que son jugement. n'est rien que sa mémoire;

S'il croit même le vrai, c'est qu'il est né pour croire.

Ce n'est point que le vrai saisisse son esprit.

C'est que Bayle ou Voltaire ou Jean-Jacques l'a dit.

Et le pauvre hébété

N'est incrédule, enfin, que par crédulité. .

La Solitude (p. 132). — Ce petit ouvrage trouvera sa place parmi les Élégies orientales.

V Astronomie (p. 134). — Il faut commencer par détacher de ce prétendu poëme tout le superbe morceau qui commence au bas de la page 135 :

Salut^ 6 belle nuit^ etc. Nous l'expliquerons plus

loin et nous indiquerons sa vraie place. Il ne reste donc plus que le fragment de la page 134 et le canevas en prose de la page 135. Ce fragment et cette esquisse en prose doivent être joints au fragment et au petit canevas qui appartiennent à YÉpître à M. Bailly (III, p. 199); ils sont un développement nouveau de la première idée du poëte. L'ensemble de ces morceaux en vers et de ces canevas en prose pourra se ranger parmi les Épîtres ou parmi les Poésies diverses, sous le titre de Discours sur V Astronomie^ à M. Bailly,

Nous n'avons point de naïveté (p. 138). — Il en a fallu cependant à Féditeur pour classer, parmi les poëmes, ce petit sujet, qu'il faut bien vite rejeter parmi les Poésies diverses ou parmi les Élégies.

Bataille d'Arminius (p. 139). — Le lecteur sait à quoi s'en tenir sur cet ouvrage. C'est tout simplement une tragédie dans le goût d'Eschyle. Nous en avons parlé longuement dans le chapitre consacré au Théâtre.

La Reconnaissance (p. 142). —A mettre dans les Poésies diverses^ sous le titre de Discours sur laRe^ connaissance.

La France libre (p. 143). — La place de cet ouvrage est dans les Poésies diverses sous ce titre : La France lïbre^ hymne^ ce dernier mot ne signifiant pas autre chose que chant.

Il ne nous reste donc plus, en fait de poèmes, que VInvention, ['Hermès, Suzanne, V Amérique^ XArt d^ aimer et les Cy dopes littéraires.

Dans le paragraphe suivant nous allons examiner le texte de ces différents poèmes, et donner sur chacun d'eux quelques détails nécessaires. Mais nous réserverons pour un troisième paragraphe les explications et les éclaircissements que nous aurons à fournir sur la structure de Y Hermès et de V Amérique.

n. Kxamen des poèmes.

VInvention. — Page 4, v. 7. Védition critique de 1862, dit M. 6. de Ghénier, fait une chicane de ponctuation aux éditions précédentes; mais sa ponctuation n'est pas meilleure. Mais, demanderai-je, puisque ma ponctuation n'est pas meilleure, pourquoi l'adopte-l-il ? Voici l'amusante explication qu'il donne de ce passage pourtant bien clair: nous voyons les enfants de la fière Tamise^ ennemis indomptés de toute servitude^ excités par votre pro^ pre exemple à vous vaincre! — Pour éviter des remarques inutiles nous dirons toute suite qu'en 1862 et 1872 nous avons exactement reproduit le texte de 1819, et que par conséquent les notes fpage5, V. 15;p. ll,v. 20;p. 18, v. 1; p. 18, v. 18), dans lesquelles l'éditeur confond les dates et les éditions, sont bonnes à mettre au panier. — Pag 5, dernier vers. Dans ce vers grands est un adjectif qualifiant infortunés ^ lequel est lui-même un adjectif pris substantivement. Les grands infortunés^ ce sont ceux qui ont subi de grandes infortunesj et non pas les hommes d'un rang élevé qui ont éprouvé des malheurs. Cela est clair.

Hermès. — Dnns toutes les éditions publiées^ dit M. de Chénier, y compris les éditions critiques^ on rencontre les fragments du poëme d'Hermès j imprimés au hasardy c' est-àr-dire sans que Von ait paru s'inquiéter de leur corrélation. Rien n'eût été si forcile que d'y mettre de l'ordre. M. de Chénier parle légèrement. Voici ce qui se lit à la page ni de l'Avertissement de l'édition de 1872 : « Quant à l'Hermès^ profitant du travail de M. de Sainte- Beuve et de la publication récente de M. Egger, nous avons essayé, dans cette édition, d'en coordonner les fragments et de reconstruire ce poëme sur le plan que parait en avoir tracé André Ché-nier. » J'ajouterai que le plan du poëme dans l'édition 1874 ne diffère pas de celui adopté en 1872, sauf en ce qui concerne les fragments nouveaux et les notes inédites.

Page 21, ligne 14. — A propos des minéraux^ que meuvent les organes vivants secrets^ l'éditeur aurait beaucoup mieux compris la pensée d'André Chénier s'il avait lu les notes de Buffon que, pour expliquer ce passage, nous avons insérées aux pages 359 et 360 de l'édition de 1872.

P. 26, comparezle vers: Es^moH^ou^e sa vie, etc., avec un vers des Élégies (III, p. 69, v. 21).

P. 47 à p. 49. L'éditeur a fort mal à propos accolé les uns aux autres plusieurs fragments qui sont sans rapport entre eux.

Suzanne. — Ce poëme fut publié, non pas en 1839 comme le dit M. de Chéûier, mais en 1833 (Ily p. 287 à p. 302). Le manuscrit n'est plus entre

ses mains. Ce n'est donc pas lui qui l'aura fourni à cette édition. Dans ce cas ce poème aurait été compris dans les manuscrits vendus en 1819 aux frères Baudouin ; mais de Latouche af&rme le contraire. Il dit que le manuscrit de Suzanne était resté aux mains de Sauveur. Et de fait il ne peut faire partie du groupe L, publié en 1819; et il n'est pas probable non plus qu'il ait fait partie du groupe L S, puisque de Latouche n'en publia pas un vers dans la Revue de Paris. Il doit donc être compris dans le groupe G, fourni par M. de Chénier lui-même en 1833. M. de Chénier doit commettre une erreur. Il pense, je crois, qu'il a existé un manuscrit plus complet du poème de Suzanne.

Cela est possible, mais ce n'est qu'une conjecture; en tout cas il n'apporte pas de preuves. Que quelques manuscrits aient été égarés, surtout avant 1819, c'est ce dont je ne m'étonnerais pas. Ce que l'éditeur appçlle le premier brouillon (du poème sans doute) me parait contenir tout ce qui a jamais été publié de Suzanne. Relativement à ce que nous avons de ce poëme, c'est le manuscrit. En efifet, de cet ouvrage il reste (outre le plan et les notes)-trois fragments dont l'éditeur a pu corriger le texte. Pour le premier fragment de vingt-six vers, il donne deux variantes et fait une observation sur un autre vers; pour le second de cinquante-huit vers, il indique huit variantes et rétablit deux vers ; pour le troisième de trentequatre vers, il donne une variante et deux corrections.

Le manuscrit a fourni de bonnes corrections, et

notamment pour les vers l et 17 du fragment du troisième chant (p. 63). Mais la chicane que fait à l'éditeur de 1833 l'éditeur de 1874 sur la tour de Babel me paraît insignifiante. La tour de Bel, c'est la tour du dieu Bel; la tour de Babel, c'est la tour de Babylone; mais il me semble que c'est toujours la môme tour dont parle André.

Amérique. — On ne connaissait que les fragments qui sont aux pages 73, 80 et 95. Vaste conception, mais très peu-avancée. Nous en reparlerons tout à l'heure; ici nous nous bornons à quelques observations sur le texte. Relativement au morceau de la page 89 :

Magellan, fils du Tage, et Dracke et Bougainville,

j'observerai à l'éditeur qu'il le lie à un fragment qui est allégorique, et cela en indiquant témérairement une simple lacune de trois vers. Ce beau morceau, dont j'ai le manuscrit sous les yeux, n'est précédé d'aucune ligne de points, d'aucune indication, d'aucun signe qui le rattache, d'une façon certaine, au poëme de Y Amérique. Je ne prétends pas qu'il n'ait pas dû en faire partie, mais seulement que sa place est indéterminée. Quant à la date de ce morceau, M. de Chénier se méprend complètement; il est de la fin de 1793 ou du commencement de 1794. Les deux vers :

Six ans sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encor informée,

signifient que depuis six ans on est sans nouvelles

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de La Peyrouse. Or, on en a eu en 1788, donc ces vers ont été écrits en 1794.

Je trouve dans la Chronique de Paris du 15 août 1790 l'entre-filet suivant:

On attendait avec impatience lés vaisseaux de Chine pour avoir des nouvelles de M. de La Peyrouse. Ils sont arrivés et ne nous ont rien appris. Les voyageurs autour du monde ont donc péri -, ou bien, jetés sur une terre inconnue et barbare, ils éprouvent un sort cent fois pire que le naufrage et la mort elle-même.

Ne dirait-on pas ces lignes écrites par André Chénier? on y retrouve les trois alternatives, également douloureuses, décrites dans les vers : le naufrage, la mort, l'attente dans la solitude d'une lie déserte.

J'indiquerai, avant de quitter l'Amérique, une très-mauvaise couture, faite pour rapprocher deux fragments importants, page 78, entre les vers 6 et 7.

Art d'mmer. ^ L'éditeur s'explique ainsi sur ce poëme (p. 262) ; Tout ce qui concerne le poëme de l'Art d'aimer a été marqué par l'auteur de cette manière : in arte . Il ne peut y avoir aucun doute sur les matériaux qui se rattachent à cette composition» Mais les notes et fragments ne donnent aucune indication sur le plan du poëme. Il est certain seulement qu'il aurait eu trois chants comme celui d^Ovide. Et il ajoute (p. 266) : Chaque manuscrit portant l'indication du chant auquel il appartient^ il n^y a aucun doute sur le classement des matériaux. Eh bien, j'avoue ne pas lire aussi claire-

ment que M. de Chénier dans les intentions du poète; j'aperçois des difficultés là où il n'en voit pas.

J'accorde que l'éditeur a eu le soin de rassembler sous le titre d'Art d'aimer tous les manuscrits qui portent l'indication in arte et celle du chant auquel ils étaient destinés; et j'ajoute qu'il me paraît avoir eu le soin de ne réunir que ceux-là. Mais je n'accorde pas que, parmi lés manuscrits ne portant pas les indications susdites, il ne s'en trouve pas qui fassent partie du poëme. Je suis assuré du contraire. Les manuscrits d'André Chénier présentent à chaque instant la réunion, sur un môme feuillet, de fragments de vers isolés, de notes, de réflexions qui se suivent, souvent sans interruption, et qui sont destinés à des ouvrages absolument difl'érents. Le lecteur, certainement, n'éprouve aucun doute à ce sujet. Les manuscrits, donnés en fac-similé, suffisent d'ailleurs pour nous éclairer sur la manière de travailler de l'auteur. Pour VArt d'aimer, en particulier, nous avons rencontré dans les Élégies plusieurs fragments, sans destination indiquée, et qui ont été insérés dans ce poëme, faisant ainsi double emploi, ce dont ne s'est pas aperçu l'éditeur. En outre, nous avons rencontré dans ces mêmes élégies beaucoup de pièces sur le genre desquelles il est impossible de se méprendre : ces pièces sont didactiques ; le poète ne gémit pas, ne nous appelle pas à recevoir ou ses vœux, ou ses craintes, ou son désespoir, et ne nous prend pas pour confident de ses espérances ou de ses peines secrètes ; non, il professe,

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il enseigne, il guide, lui calme et savant des secrets de Ténus, le jeune amant qui s'intimide. Parmi les fragments mêlés aux Élégies^ j'indiquerai, sans avoir la prétention de les rassembler tous ici, ceux qui me paraissent présenter ce caractère didactique, et surtout ceu;^ sur lesquels il ne peut y avoir de doute :

Mais surtout sans les yeux quels plaisirs sont parfaits, (p. 98) Tout mortel se soulage à parler de ses maux.... (p. 108) Le courroux d'un amant n'est point inexorable.... (p. 110) Viens près d'elle au matin, quand le dieu du repos, (p. 111) Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible, (p. 125) Lorsqu'un amant qui pleure en vain près d'une belle, (p. 126) Nulle heure n'est oisive et nul instant n'est vide.... (p. 127) Ainsi le jeune amant, seul loin de ses délices.... (p. 134) Ni l'art de Machaon, ni la plante divine.... (p. 138) .... Mes plaisirs veulent un peu de gloire.... (p. 138) Complaisance a toujours une adresse propice.... (p. 138) On ne vit que pour soi-, l'amitié n'est qu'un nom., (p. 139) Je t'indique le fruit qui m'a rendu malade.... (p. 141) Ah I tremble que ton âme à la sienne livrée.... (p. 142) .... Mais, quelque soin jaloux et vigilant.... (p. 142) Ou ton projet sera la toile fugitive.... (p. 144) Du céleste voyage à mon char confié.... (p. 144).

Dans les Bucoliques, on pourrait citer quelques fragments :

Non-, même sans chercher d'amoureuses promesses, (p. 93) Et le sang d'Adonis et la rose hyacinthe.... (p. 169)

Ce dernier fragment, d'abord destiné à VArt d'aimer, puis reporté dans les Bucoliques^ existe ainsi en double avec des différences de rédaction (1, p. 169 et II, p. 126). De même le petit fragment : Complaisance a toujours, se trouve en même temps

rattaché à un morceau du poème (II, p. 116) et isolé au milieu des Élégies (III, p. 138). De môme encore le fragment : On ne vit que pour soi (III, p. 139), était d'abord destiné k V Art d'Aimer; transporté dans les Élégies, il dut subir des modifications de rédaction : tout ce qui était à la seconde personne fut mis à la première (III, p. 333); la transformation n'était pas encore complète, comme le témoignent les deux premiers vers. Ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte, André travaillait en même temps à ses Élégies et à son poème, et la destination d'un assez grand nombre de fragments restait ainsi indécise. Bien des pensées, bien des tableaux pouvaient en effet s'adapter avec le môme bonheur à une élégie ou à Y Art dj/'airaer. Mais tous ces morceaux, dont la place est ainsi incertaine, doivent, à mon sens, se reporter dans le poëme, puisqu'André Chénier n'a pas eu le loisir et le temps de les mettre en œuvre

dans ses Elégies.

L'éditeur nous apprend que le plan du poëme n'existe pas; la constitution de l'-^W d'aimer n'était donc point établie d'une manière fixe. Toutefois, l'éditeur ajoute qu'il devait avoir trois chants ; je le crois volontiers. Il est probable en effet que la première intention du poëte fut de suivre le poète latin dans le développement de sa pensée et dans la succession des tableaux. Mais je me persuade qu'André Chénier, avec son imagination riche, je dirai môme vagabonde, aperçut bientôt mille sujets . à peine efleurés par Ovide, mille situations nées de la différence des temps et des mœurs, et se

sentit à l'étroit dans les trois chants de VArs amortoria. En effet, j'entrevois le projet de modifier l'économie générale de son poëme, d'ajouter un quatrièn^e chant, d'élargir ainsi son plan et d'agrandir son sujet. Cette intention du poëte (futelle passagère ou était-elle durable?) se fait jour dans quelques vers, égarés parmi les Élégies (III, p. 144) et qui ne sont autre chose que l'épilogue du second chant de VArt d'aimer :

Du céleste voyage à mon char confié En deux courses son vol a franchi la moitié.

Descendons, sous nos pas la nuit couvre les plaines. De mes cygnes fumants je détache les rênes ; Demain même trajet s'ouvre devant mes yeux; Mon char avec le jour regagnera les cieux.

Deux courses ne l'ont conduit qu'à la moitié de son voyage ; deux courses encore lui seront nécessaires pour l'achever. J'entends une objection. Ces vers, dira-t-on, ne sont-il pas une simple note poétique jetée sur le papier, sans destination, renfermant une allusion aux deux jours que lui a déjà demandés la composition d'une idylle et d'une élégie? Et ces vers ne pourraient-ils pas porter comme suscription : « Un soir, après avoir composé en deux jours la moitié d'une élégie. »? A cela je réponds négativement. La première rédaction du premier vers :

Mais du trajet céleste à mon char confié,

suffit pour établir péremptoirement que ces jolis vers sont une suite et une fin. La destination de ce fragment m'apparait comme certaine : c'est

l'épilogue d'un deuxième chant de VArt d! aimer ^ que le poëte a eu l'intention, à un moment donné, si ce n'est définitivement, de diviser en quatre chants.

Il ne nous reste à faire que quelques remarques de détail. Page 110, v. 5, l'éditeur a placé fort maladroitement ici, sans même indiquer de lacunes, un fragment qui n'est pas du tout la suite de ce qui précède. Quant au vers 7 de la même page, M. G. de Ghénier consacre bien inutilement deux pages de notes au mot Nous que sans doute de Latouche avait cru lire sur le manuscrit. Ce passage avait été corrigé dans l'édition de 1872, page 410. Eh bien! précisément depuis que M. de Ghénier a parlé, des doutes me sont revenus, et je me demande si de Latouche, en adoptant Nous qui ne peut rester, n'aurait pas été plus près de la vérité que M. de Ghénier qui lit Xanthus. Si ce dernier mot rappelait un détail des préparatifs de toilette de Junon, tels qu'ils sont décrits dans le xiv« chant de Ylliade (v. 166 et suiv.), la difficulté serait levée ; or, il n'en est rien. Mais voici qui est plus grave; l'éditeur, en parlant de de Latouche, nous dit : Il crut déchiffrer Nous dans Savôoç écrit irrégulièrement et par abréviation ! Or, nous savons à quoi nous en tenir sur la perspicacité de M. de Ghénier à lire les manuscrits. Je crois donc qu'on devra, jusqu'à ce que ce manuscrit ait été vu par quelque autre personne, regarder comme douteuse la correction introduite par le nouvel éditeur. Je ne serais pas étonné que le manuscrit, où il croit lire SofvOoc écrit irrégulièrement et par

abréviation^ donn&t tout simplement Naïs. Il n'y aurait plus là qu'un artifice de langage très-compréhensible : André aurait voulu dire qu'une naïade avait tenu Junon au cristal de ses eaux, c'est-à-dire, prosaïquement, qu'elle avait pris un bain, qu'elle avait fait sa toilette. Je ne crois pas, d'ailleurs,' être le seul à penser ainsi, car je me souviens que cette heureuse substitution de Naïs à Nous a été proposée, en octobre 1867, dans l'/ntermédiaire.

Au sujet du second vers de la page 113, l'éditeur brouille toutes les éditions. La mauvaise leçon est due à l'éditeur de 1826 et a été reproduite par 1841 ; le vers est très-exactement donné dans les éditions 1819, 1833, 1862, 1872. Mais je ne sais pourquoi je m'attarde à relever de pareilles inexactitudes; les trois volumes en sont criblés.

Page 120, le petit fragment: Une jeune beauté^ est imité, de TibuUe, Élégie II, i, 77. — Page 124, André cite la Bibliothèque orientale ded'Herbelot au mot Laleh qui signifie une tulipe. La tulipe est chez les Persans et chez les Turcs le symbole d'un amant passionné. C'est avec une intention qu'on découvrira plus loin, que je relève cette remarque d'André Chénier.

Les Cyclopes littéraires. — De ce poème assez bizarre, on n'avait publié que les fragments suivants dont on n'avait pas indiqué la destination :

Ahl j'atteste les cieux que j'ai voulu le croire..., (p. 150). Mais désormais à peine il suffît à sa gloire.... (p. 162). Il n'est que d'être roi pour être heureux au monde, (p. 160).

Je ne m'arrêterai pas à ce poëme, que l'éditeur a cru pouvoir diviser en trois chants. Je me contenterai de citer les premiers vers :

Ce n'est plus un sommet serein, couvert de fleurs, Qu'habitent aujourd'hui les poétiques sœurs; C'est l'antre de Lemnos, sombre et sinistre asile. Où vingt Cyclopes noirs et d'envie et de bile, Prompts à souffler des feux par la haine allumés, Trempent aux eaux du Styx leurs traits envenimés; Et d'outrage, de fiel, de calomnie amère Forgent sous le marteau l'ïambe sanguinaire.

Le poëme ne me parait pas tenir ce que le début promettait.

ni. Stmcture des poèmes.

C'est ici que nous abordons les difficultés et que nous mettons le pied sur un terrain qui semble à chaque instant se dérober sous nos pas. Où tout semble clair à l'éditeur, tout nous semble obscur ; où tout lui semble certain, tout nous semble douteux. Vlnventioriy VHermèSy Y Amérique, présentent des problèmes complexes, dont bien des données absentes ne permettent pas de dégager les inconnues, et qui, par conséquent, sont, je le crains, destinés à rester insolubles. M. 6. de Chénier n'a résolu aucun de ces problèmes, qu'il paraît même n'avoir pas soupçonnés.

Pour nous, deux alternatives s'offrent à notre esprit : ou bien André Chénier a abandonné, à un moment de sa vie, tous les projets de sa première jeunesse, ou la mort l'a surpris en pleine

création, alors qu'il avait à peine dessiné le plan de ses vastes épopées, et qu'il était encore occupé à rassembler cet immense matériel scientifique et historique qu'il méditait de mettre en œuvre. La première hypothèse s'appuierait sur ces vers d'une élégie :

Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur ? Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon cœur?... Ai-je connu jamais ces noms brillants de gloire Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire ? Pourquoi me rappeler dans tes cris assidus, Je ne sais quels projets que je ne connais plus ? Que d^ Achille outra^ Tinexorable absence Livre à des feux troyens les vaisseaux sans défense ; Qu'à Colomb pour le nord révélant son amour L'aimant nous ait conduits où va finir le jour.... Jadis il m'en souvient, quand les bois du Permesse Recevaient ma première et bouillante jeunesse, Plein de ces grands objets, ivre de chants guerriers, Respirant la mêlée et les cruels lauriers.

Je me couvrais de fer, et d'une main sanglante J'animais au combat ma lyre turbulente....

Non; ce n'est là qu'une boutade poétique, un prétexte à l'élégie, c'est un écho du mol Anacréon. C'est Mars qui déboucle son armure aux pieds de Vénus. Non, jamais cette grande ivresse épique n'a cessé d'agiter, d'animer l'âme et l'esprit du poôte. Je n'en veux pour preuve que le beau fragment : MagelUm, fils du Tage^ qui est de 1794, et les longues recherches scientifiques qui, vers la même époque, occupaient à Versailles les longues heures de sa solitude. Alors il amassait encore, confiant non-seulement à ses papiers, mais trop souvent à sa mémoire, ses plans, ses projets, ses

observations, vaste assemblage encyclopédique dont les quelques pages qui nous restent de VHer^ mes et de V Amérique ne peuvent donner qu'une faible idée.

Nous n'avons, j'en suis convaincu, dans ces quelques fragments et dans ces notes que de très-minimes témoins des chants que méditait sa lyre turbulente. Ce qui frappe même, c'est la pénurie des matériaux concernant VHermès et Tabsence de plan, même vague et général, pour le poème de VAmérique, S'est-on bien rendu compte du grand étonnement poétique que nous préparait son génie? A-t-on bien sondé les profondeurs où se dérobait sa pensée, les espaces que dévorait son ambition ? Et, pour poser des questions plus précises, s'est-on demandé ce que c'était que ce poëme de Vln'oention? comment dans ce puissant cerveau s'était organisé Y Hermès? et de quelle exubérante conception avait surgi VAmérique?

Ces problèmes ne sont pas sans quelque analogie avec ceux que présentent les poèmes homériques, ces grands témoins des âges héroïques de la Grèce. La science moderne a réussi, par la puissance impitoyable de l'analyse, à désunir ce que les siècles avaient joint, à remonter par delà ces grandes épopées jusqu'à une époque poétique antérieure, et à donner une vie propre à chacun des poèmes, que cependant réternel nom d'Homère maintiendra rassemblés tant qu'il restera un être pour lire et pour penser. Les problèmes que nous entrevoyons ici sont inverses; il nous faut reconstruire ce que le poète a disjoint et

désuni ; ce ne sont plus les âges d'une littérature qu'il nous faut remonter, inais les déductions de la pensée qui a voulu créer une double et vaste épopée.

Et d'abord qu'est-ce que le poôme de Vlnvenrtion? Est-ce un tout, ou n'est-ce que la partie d'un tout? Est-ce une œuvre parfaite et complète en soi, ou n'est-ce qu'un commencement, qu'une entrée en matière, qu'un portique élevé en avant d'un monument grandiose? Pour moi, je n'hésite pas à répondre : non, ce n'est pas un tout, non, ce n'est point un monument terminé, n'attendant plus ni annexes, ni couronnement. h'Invenr- Hon n'est qu'une œuvre préparatoire, n'est que l'exorde d'un grand discours. C'est un poôme jeté en avant d'un plus vaste poôme qu'il laisse entrevoir et qu'il annonce : propylées poétiques seules restées debout I

Quand les grandes conceptions de VHermès et de V Amérique se formèrent dans son esprit, André Chénier sentit toutes les difficultés d'exécution contre lesquelles il allait avoir à lutter, difficultés inhérentes à l'immensité et à l'étrangeté du sujet qu'il allait traiter. Sans doute il espérait les vaincre; mais il n'espérait peut-être pas aussi bien forcer le goût de son époque et fléchir ses préjugés littéraires. La langue française, dont il connaissait les ressources, était encore la langue noble et polie du grand siècle, digne dans ses allures, magistrale dans son port, mais peu préparée, semblait-il, à la prononciation des mots étrangers et des termes techniques. Boiieau'y cet esprit réfléchi, si expert dans

Tart de construire un vers, n'avait-il pas éprouvé un embarras presque ridicule, alors qu'il ne s'agissait pourtant que de passer le Rhin ou de prendre Namur? Et lui, que d'obstacles n'aurait-il pas à surmonter lorsqu'il allait entreprendre la description des trois règnes , sonder les profondeurs du globe et les espaces célestes, et faire l'histoire des inventions humaines? De quels détours se servir, pour parler en vers, à des lecteurs français, du baromètre, de la pesanteur et des lois qui régissent les révolutions planétaires? Comment, se lançant à la suite des navigateurs, allaitil décrire et nommer toutes ces étapes maritimes du génie des Portugais et des Espagnols ? Et dans ce nouveau monde, qu'à leur suite il allait découvrir, n'allait-il pas trouver une faune et une flore * nouvelles, des langues inconnues à nos organes européens ?

J'en ai assez dit pour justifier dans André Chénier une appréhension naturelle, et pour faire comprendre comment naquit en lui l'idée de ce petit poëme , sorte de précaution poétique et oratoire, et qui n'est que le prologue de l'Hermès^ prologue créé de toutes pièces avant l'ouvrage qu'il annonçait. Mais quelle était donc cette épopée que nous appelons VHermès pour nous faire entendre et qui cependant ne portait point encore ce nom? C'est au prologue, c'est à l Invention^ qu'il nous faut le demander :

Mais ô la belle palme et quel trésor de gloire Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards,

Saura guider sa muse aux immenses regards, De mille longs détours à la fois occupée, Dans les sentiers confus d^une vaste épopée.

Quelle peut donc être cette vaste épopée, dans les sentiers confus de laquelle sa muse s'aventure comme dans un grand labyrinthe? Comment la nommer , THistoire du monde ou l'Histoire du génie humain? Ce qu'il rêve, c'est une œuvre plus magnifique encore et beaucoup plus vaste que le Cosmos de Humbolt. Mais, avec la précision d'un grand esprit, il n'hésite pas à déterminer et à borner ce projet d'abord sans limites. Et bientôt il a placé quatre bornes milliaires destinées à tracer sa route : la nature, l'homme, les arts, les sciences. C'est r/fermés/ Et en quelques traits il va esquisser cette épopée du génie humain, dans une sorte de canevas poétique.

Torricelli, Newton, Kepler et Galilée,

Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants effortSi

A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.

Tous les arts sont unis : les sciences humâmes

N'ont pu de leur empire étendre les domaines,

Sans agrandir aussi la carrière des vers.

Quel long travail pour eux a conquis l'univers :

Aux regards de BuiTon, sans voile, sans obstacles,

La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles,

Ses germes, ses coteaux, dépouille de Téthys ;

Les nuages épais, sur elle appesantis.

De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre ;

Et l'hiver ennemi, pour envahir la terre.

Roi des antres du Nord, et, de glaces armés,

Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés;

Et l'œil perçant du verre en la vaste étendue,

Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue,

Aux changements prédits, immuables, fixés, Que d'une plume d'or Baiily nous a tracés ; Aux lois de Cassini les comètes fidèles ; L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes, Une Cybèle neuve et cent mondes divers Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers ! Quel amas de tableaux, de sublimes images.

Naît de ces grands objets réservés à nos âges ! Dans ces bois étrangers qui couronnent ces monte, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds. Si chers à la fortune et plus chers au génie, Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie.

Comme on peut s'en rendre compte, c'est l'idée scientifique qu'il développe particulièrement ; c'était là, en effet, une onde ignorée qu'il allait fendre du premier sillon. On assiste à la genèse de ses idées : après avoir décrit la terre, ses ressorts, ses miracles, il s'occupe des lois propres qui règlent sa marche dans l'espace, s'élance jusqu'aux astres épars dans l'univers, puis, par un enchaînement d'idées tout historique, les conquêtes scientifiques de l'homme seules ayant agrandi son empire, il termine par un exposé des grandes découvertes géographiques, et, nouvel Orphée, vogue vers l'Amérique, aux vallons de Cusco, où germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie.

Voilà, à l'époque de la composition de ce grand prologue épique et didactique qu'on appelle l'/nventiouj quel était le plan général de cette vaste épopée, qui contenait à la fois en germe et l'Hermès et V Amérique. Dans ce premier grand projet, la découverte et la description du Nouveau-Monde apparaissent comme le couronriçment de l'œuvre,

comme le chant final. D'où vient donc que, dans tous les fragments et dans toutes les notes qui se rapportent à l'Hermès^ V Amérique a en quelque sorte disparu? Ne serait-ce pas que ce dernier chant de Y Hermès primitif a pris de telles proportions dans l'esprit du poëte, dans ses préoccupations, qu'à ce moment il s'est détaché du poème dont il n'était que l'épilogue, pour former à lui seul un vaste poëme de douze mille vers ? A cette nouvelle épopée sont venues alors se rattachertoutes les découvertes géographiques et astronomiques.

Il est certain que, dans un fragment de YHermes qui doit éti'e la préface du troisième chant ou d'un quatrième chant disparu, se trouve annoncé ce chant final, entrevu dans YInvention, Dans ce fragment, le poëte parcourt le môme ordre d'idées, il se trace la même route et l'indique. Allant des lois cosmiques aux découvertes géographiques, il termine ainsi ce prologue :

Mais dans peu m^élançant aux armes, aux combats, Je dirai rÀmérique à l'Europe montrée ; J'irai dans cette riche et sauvage contrée Soumettre au Mançanar le vaste Maranon.

Or, de tout ce qui se rapporte à cette idée ainsi annoncée, on en chercherait en vain la trace dans YHermès. Tandis qu'au contraire, si on lit avec attention les notes de Y Amérique^ on remarquera l'ampleur avec laquelle est traité, non-seulement tout ce qui a rapport au Nouveau-Monde, mais tout ce qui touche à l'ancien, à son histoire, à ses développements : c'est la description du globe

tout entier, de toutes ses parties, avec des détails trop nombreux qui semblent trahir une ancienne conception et qui paraissent avoir été transportés d'un bloc d'un poëme antérieur, où l'histoire du monde se trouvait tout entière.

Par quoi donc s'est trouvé remplacé dans l'if ermès ce chant final disparu? Par cinq ou six lignes tracées postérieurement et qui débutent ainsi : « Parler prophétiquement de la découverte du Nouveau-Monde. » On ne s'attendait pas, après avoir lu V Invention et le prologue du troisième ou quatrième chant, dont nous venons de citer quelques vers, que le poète allait prendre ce biais et tourner si court. Mais maintenant ne s'expliquet-on pas pourquoi André Ghénier a, sur ses manuscrits, désigné VHermès par un délia? C'est que cette lettre, quand il l'avait choisie, représentait à ses yeux les quatre chants ou les quatre grandes parties de son poëme. Et de ce quatrième chant ne reste-t-il aucune trace manuscrite? A cette question, on peut répondre par l'affirmation.

Lorsque André Chénier eut déterminé les grandes divisions de son ouvrage, il choisit, pour indiquer les quatre chants de VHermès, les quatre premières lettres de l'alphabet grec : «, p, y, o. Par quel procédé rattachait-il aux différentes parties du poëme ses notes et les fragments que dans l'inspiration il jetait sur le papier? De deux façons : tout ce qui se rattachait à l'ordonnance même du poëme, à la succession des épisodes, au développement logique des faits, il le marquait d'une des quatre lettres a, p, y, S. Mais les arts,

320 ŒUVRES D'ANDRÉ GHÉNIER.

mais les scionccs avaient des divisions naturelles dont il devait tenir compte, et qui formaient pour lui comme autant de titres ou tôtes de chapitres sous lesquelles venaient se ranger toutes les notes qui se rapportaient & ces sciences distinctes. Par exemple, les manuscrits (p. 38 et 248) de Y Hermès portent celte indication pour les parties concernant la formation des États et des sociétés politiques: A. ^tS. y.icoXiT., c'est-A-dire A, piSXo< Ym noXitixà, Hermès^ livre III ; Politique, Autre part (p. 28 et 247) son manuscrit porte : A. 2. 8ii9i5«i^. Causes ^ c'est-à-dire : Hermès, chant ii, superstition (Sctai- Sgti|iiov(«) causes. La même notation plus loin : a. 2. supers,^ c'estr-A-dire Hermès^ chant ii, superstition. Enfln un autre ensemble de notes est rangé sous ce titre plus com|)let (p. 32) : iv tm mpl Si(9(S«i|xov(Q(Cy c'estrà-dire, dans la partie relative à la superstition. Dans V Amérique^ dont les notes sont abondanlcs et dont quelques-unes paraissent avoir été transportées de VHermèSy on rencontre plusieurs fois le môme genre d'indication. Ainsi (p. 73) : Amer. FiwYp., c'est-à-dire, Amérique^ Géographie^ ce qu'il aurait pu noter comme ci-dessus. Amer. iv T(j> Ycu>Ypa(ptxu)v, c'est-à-dire : Amérique, dans la partie des géographiques ou choses concernant la géographie. Plus loin (p. 00), il fait allusion à une autre partie de son poôme in Yt«)^ov., c'est-à-dire, in Y*M)vov(x«, ou iv T(j) YtMffovixbjv, dans les géoponv" quesj ou choses concernant l'agriculture.

Transportons-nous maintenant à la page 135 de ce môme volume, et nous trouverons un superbe morceau que nous allons citer tout à l'heure et

qui porte en lete : Iv tG ^arpovojiLixSv f| xo^fjitx. y ^B. Comment Téditeur n'a-t-il pas vu qu'en attribuant ce beau fragment au Discours sur V astronomie, qu'André Chénier lui-môme a qualifié de petit poëme, c'est-à-dire de petit ouvrage, il le trans- . formait en un poëme ayant au moins sept chants ? Ce qui Ta induit en erreur, outre le titre, c'est sans doute une analogie de pensées entre la fin du canevas çn prose et la fin du fragment en vers. Mais c'est là qu'il fallait se rendre compte de ce don d'ubiquité que possédait André Chénier. Dans le canevas en prose, il parle de l'homme de bien qui, après avoir donné sa vie entière à la science, exhale et rejoint à l'âme universelle cette portion qui lui était échue en partage; et c'est précisément cette pensée, plus payenne que chrétienne, ferais-je remarquer en passant, qui lui fournit la conclusion magnifique d'un beau fragment de ce chant astronomique, dont il avait autre part esquissé les principaux traits ; mais ici il ne s'agît plus de l'âme et de la mort, il s'agit de l'intelligence et de l'infini : la même image lui fournit deux pensées d'un ordre essentiellement différent. En dehors de ces considérations toutes simples, il fallait remarquer que le Discours sur V Astronomie ne pouvait pas indifféremment porter ce titre ou celui de Discours sur la Cosmologie. C'est d'astronomie seulement et de son histoire que s'était occupé Bailly, et non de la cosmologie. La cosmologie est une science générale dont l'astronomie est une partie. Ce n'est. que relativement à son Hermès qu'il pouvait indiquer un renvoi sous cette

forme que nous développons : à mettre dans la partie de VHermès qui traite de l'astronomie ou plus généralement de la cosmologie. La mention portée en tête de ce morceau ne peut donc avoir d'autre signification que celle-ci : Dans la (partie) des astronomiques ou cosmiques, chant troisième ou quatrième (de VHermès) . Ce grand fragment est donc ainsi un débris de ce quatrième chant disparu, ou plutôt dont tous les éléments ont été d'un bloc transportés dans le vaste poème de 1'-^mériqiie.

On pourrait objecter que cette indication pourrait se rapporter au poème de YAmériqtÀe lui-même; mais cette supposition ne peut être acceptée, puisqu'il ne reste aucune trace de plan pour ce grand ouvrage et que le poète n'en était point encore arrivé à l'ordonnance de son sujet. Je ferai remarquer en outre, que ce grand morceau fait partie d'un ensemble de notes qui se rapportent au personnage de Alonzo d'Ercilla, l'auteur de V Araucaria, et que ces notes ne sont point chronologiquement parmi les dernières qu'ait écrites André Ghénier ; car il se promet de lire ce poème et d'y prendre ce qu'il jugera convenable. Or, il s'est tenu parole, il a lu VAraucana et le Sage Magicien, qu'il introduit dans VHermès (p. 23) est précisément une conception de Alonzo d'Ercilla, celle du magicien Fiton.

Je crois avoir, sinon démontré, du moins rendu vraisemblable, que le poète avait eu l'intention de composer un quatrième chant de VHermès, renfermant les astronomiques et la découverte du

LES POÈMES. 3â3

nouveau monde. Mais ce chant prit immédiatement de telles proportions qu'il devint lui-même un poème plus considérable que celui dont il était issu ; que Y Hermès (c'est peut-être à ce moment-là que ce titre fut adopté) garda tout ce qui était relatif seulement aux révolutions du globe, à la naissance de l'homme, à la formation des langues, à l'invention des arts et des sciences; que l'Amérique enveloppa de ses vastes anneaux, l'astronomie, la géographie et l'histoire.

Comment, par quelle fiction, à propos de l'Amérique le poëte aurait-il ainsi amené toute l'histoire du monde, toute la description du globe? Par un procédé bien simple qui lui fut inspiré par l'observation des faits, par la réunion sur le sol américain de personnages accourus de tous les points du globe, chacun portant en soi et avec soi ses idées, ses mœurs, ses usages, les traditions de son pays et le souvenir de la mère-patrie.

Un exemple saisissant s'offre à nous. Dans ce qui se rapporte à VAmérique^ lisez (p. 73) le canevas de cette belle et longue description de la France qu'il se propose de développer, lisez-le attentivement, et peut-être comme moi vous serez convaincu que toute cette partie a été exécutée, et que c'est VHymne à la France. C'est un morceau de cent quarante vers ; eh bien ! n'est-ce pas dans une proportion exacte avec les douze mille vers de ce grand poëme? Dans un ouvrage consacré à l'Amérique, qui venait de recouvrer son indépendance, l'éloge de la France n'était-il pas indiqué? Le poëte, à ce qu'il me semble, devait mettre cet

hymne dans la bouche d*un Français, victime du despotisme et qui fuit sa patrie.

Non je ne veux plus vivre en ce séjour servile ; J'irai, j*irai bien loin me chercher un asile, Un asile à ma vie en son paisible cours, Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours, etc.

J'entrevois bien l'objection : Et ce poëte? et cette lyre au cœur chaste? N'est-ce point André luimême, ce qui détruit l'adaptation de ce naorceau au poëme de V Amérique? A cela je réponds : Et qui vous prouve que celte lyre au cœur chaste soit celle d'André Chénier? que ce poète ce soit luimême? J'ouvre le poëme de VAmérique, et (p. 88) je lis cette indication placée en tête d'un fragment : « Il faut mettre ceci dans la bouche du poëte (qui n'est pas moi) ! »

Le lecteur doit apercevoir maintenant toutes les difficultés, tous les problèmes, toutes les questions que soulèvent ces poëmes. Peut-être les manuscrits nous réservent-ils quelques solutions; on peut l'espérer. On peut conclure de ce que nous avons dit à propos des œuvres dramatiques, que ce sont peut-être les indications les plus importantes que réditeur a négligé de nous donner.

Et maintenant je ne puis mieux terminer ce chapitre consacré aux poëmes, qu'en citant le beau fragment, dont nous avons parlé ci-dessus, et qui, après avoir été destiné kV Hermès^ s'est définitivement fixé dans le poëme de Y Amérique, Comment M. de Chénier n'a t-il pas vu que le morceau astronomique que doit chanter le poëte Alphonse, c'est précisément celui qu'il a adapté sans raison

LES POfiMES. 325

à ce soi-disant poëme de V Astronomie? ici il est ébauché (p. 84), là il est exécuté (p. 135); tous les vers de Tébauche se retrouvent dans le morceau achevé*. Le voici précédé des quelques lignes de prose qui ramènent :

Alonzo d'Ercilla est le Phémius de PAmérique. Pendant qu'ils sont à table ils le prient de chanter. Il chante les nouveaux astres qui ont conduit les Européens et montre un nouveau monde....

Je saute quelques lignes et quelques vers; André revient ainsi sur ce sujet :

Le poëte Alphonse, à la fin d'un repas nocturne en plein air, prié de chanter, chantera un morceau astronomique. Quelles étoiles conduisirent Christophe Colomb.

Et c'est ici que s'intercale le grand fragment astronomique :

Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre, Consacrée au repos. silence de l'ombre, Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris De la rive aréneuse où se brise Téthys.

1. Qu'on en juge. Voici la première ébauche, dans laquelle nous mettons en italiques les expressions et les vers conservés ; « nuit.., ô ciel.., 6 mer,,. 6 enthousiasme, enfant de la nuit.

Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre !

Viens sur ton char noir... vêtue...

Que pour bandeau royal sur ton front lumineux Des étoiles sans nombre étincellent les feux.

Accours, reine du ciel, étemelle Uranie, Soit que tes pas divins sur Vastre du Lion Marchent, ou sur les feux du superbe Orion

Soit qu'en un vol léger emportée

Tu parcoures au loin cette vote argentée :

Soleils amoncelés dans le céleste axur

Où le peuple a cru voir des traces d'un lait pur, etc.

Muse, muse nocturne, apporte moi ma lyre.

Gomme un fier météore, en ton brûlant délire. Lance-toi dans Pespace ; et pour franchir les airs, Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs, Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, élancés de mon âme.

Veulent parler aux dieux, et volent où reluit L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit. Accours, grande nature, ô mère du génie; Accours, reine du monde, étemelle Uranie, Soit que tes pas divins sur Tastre du Lion Ou sur les triples feux du superbe Orion, Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive emportée, Tu suives les détours de la voie argentée.

Soleils amoncelés dans le céleste azur, Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur, Descends; non, porte moi âur ta route brûlante, Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente. Déjà ce corps pesant se détache de moi.

Adieu, lambeau de chair, je ne suis plus à toi. Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage.

Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur Entre le jour et moi l'impénétrable mur.

Plus de nuit, et mon œil et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle. Me voici sur les feux que le langage humain Nomme Gassiopée et l'Ourse et le Dauphin. Maintenant la Gouronne autour de moi s'embrase. Ici l'Aigle et le Gygne, et la Lyre et Pégase. Et voici que plus loin le Serpent tortueux Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux.

Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes, Abîmes de clartés, où, libre de ses fers.

L'homme siège au conseil qui créa l'univers ; Où, l'âme remontant à sa grande origine.

Sent qu'elle est une part de l'essence divine.

Ces vers sont parmi les plus parfaits qu'ait écrits André Chénier ; c'est un des plus beaux morceaux de la poésie française. Et n'est-ce point à la suite du chant astronomique dont nous n'avons que l'invocation que devait se placer ce fragment resté parmi les manuscrits de YHermè&?

Ainsi, quand de PËuxin la déesse étonnée Vit du premier vaisseau son onde sillonnée, Aux héros de la Grèce, à Golchos appelés, Orphée expédiait les mystères sacrés Dont sa mère immortelle avait daigné l'instruire. Près de la poupe assis, appuyé sur sa lyre, Il chantait quelles lois à ce vaste univers Impriment à la fois des mouvements divers ; Quelle puissance entraîne ou fixe les étoiles ; D'où le souffle des vents vient animer les voiles ; Dans Pombre de la nuit quels célestes flambeaux Sur Taveugle Amphitrite éclairent les vaisseaux. Ardents à recueillir ces merveilles utiles, Autour du demi-dieu les princes inmiobiles Aux accents de sa voix demeuraient suspendus, Et Pécoutaient encor quand il ne chantait plus.

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