DAIGNERA ME TRACER
» Sire, vous savez combien ce journal coûtait lors de sa publication en 1858. Mais outre que l'expéwence m'a appris les économies devenues possibles, je tiens par la modicité du chiffre que je demande aujourd'hui , à écarter d*avance toute arrière-pensée de lucre. J'entends remplir avant tout une tâche de dévouement sincère.
» En implorant de votre très -gracieuse bienveillance, une pro-
chaîne résolution pour ma gouverne ullérieurc, jo suis, Sire, avec le respect le plus profond,
» de Votre Majesté,
» le trcs-humble, trùs-obéissant et très-soumis serviteur, L. Debrauz de Saldapenna. »
Paris, ce li mai 1864.
1, rue Rossini.
A Sa Majesté Maximilien ^^ Empereur du Mexique, etc., etc.
10,000 francs, et encore pendant trois ans, ce qui faisait un total de i 20,000 francs, c'était pour rien. M. de Saldapenna n'y allait pas de main-morte, c'était à prendre ou à laisser. L'archiduc refusa, et selon moi il fit bien. Toute la prose du Mémorial diplomatiqiœ ne vaut pas ce prix-là.
Puis, ce fut le tour de M. Hugelmann.
Qu'est-ce donc que ce M. Hugelmann ?
Les lecteurs n'ont probablement pas oublié l'individu sur lequel l'archiduchesse Charlotte, en i866, aurait laissé tomber ses mains frémissantes en lui expliquant combien le maréchal Bazaine les avait trompés , elle et son mari , car cet individu a raconté tout au long cette scène dans une lettre insérée dans le Figaro du 49 août 4867; eh bien! cet individu... C'était justement M. Hugelmann.
D'abordrépublicain... puis socialiste... puis bonapartiste... puis impérialiste... puis partisan des races latines... puis maximilianiste, en attendant qu'il soit autre chose. M. Hugelmann n'a point de préjugés ; témoin la lettre suivante :
« A Sa Majesté ^empereur Maximilien /«^
» Sire,
» Je n'ai point encore remercié Votre Majesté Impériale du brevet de chevalier (1) qu elle a bien voulu me faire remettre par S. E. M. Gutierricz de Estrada et du prix des cinq actions qui m'a été envoyé par M. le préfet de Miramar. Je ne voulais point distraire V. M.l. des enthousiastes manifestations de ses nouveaux sujets ; mais je n'ai
(1) Probablement celui de chevalier de N.-D. de la Guadalupe.
perdu aucune occasion détenir, dans mes jouriiaux{\)VInternalïûnttl el le Monde Nouveau^ ainsi que dans les autres journaux français, anglais et belges, la promesse que je lui avais faite de me constituer en quelque sorte le champion de l'empire mexicain.
» Je remets sous ce pli à V. M. I. deux articles qui ont été reproduits par tous les journaux importants. Ma réponse à V0pinio7i Nationale a même attiré la bienveillante attention de S. M. Timpératrice Eugénie.
» J'envoie également à V. M. 1., par l'entremise de Soii Excellence le maréchal Almonte, cinqtmnte exemplaires du médaiUon de S. M, V Impératrice et dix petites boîtes contenant deux mille portraits de VV. MM. IL, fabriqués par un nouveau procédé qui permet de répandre ces portraits parmi les indiens, sans qu'il en coûte plus de dix francs le cent. Plusieurs centaines de milliers de ces petits cadres reviendraient donc à un prix insignifiant et il est hors de. doute que répandus dans les écoles indiennes ils satisferaient à la fois le cœur et la vue des populations. Le portrait de S. M. l'impératrice n'est pas aussi bien venu que celui de V. M. ; mais la planche était neuve et ne pouvait venir de suite comme je réponds qu'elle viendrait après le deux ou troisième mille^
» Mais ceci est peut-être indigne de l'attention de V. M. 1. Ce qui en est digne c'est l'examen des réflexions que M. Hidalgo et tnoi faisions hier. Si r emprunt mexicain n'a pas mieux réussi; si l'opinion publique européenne n*est pas plus inclinée vers V œuvre féconde de V. M. I. ; c'est que la presse est mal travaillée en ce sens. Il faudrait ici une sorte de bureau mexicain oie Von rédigerait des correspondances selon la couleunde chaque journal (2). Les plus hostiles ne demandent qu'une chose : des renseignements gratis (3). Je me charge d'accaparer le droit d'écrire pour tous la correspondance mexicaine, ai: j'at sous la main cinq dit six jeunes gens pleins d'énergie et très-propres à cette rédaction. Moyennant une subvention de six mille francs par
(1) MM. Rousselle et Burluraux n'ont jamais dit que V Internatimml appartenait à M. Hugelmann. — C'est donc une question à débattre entre ces messieurs. — Quant au Monde Nouveau, nous avouons humblement n'en avoir jamais entetidu parler.
(2) Des correspondances rédigées à Paris et que l'on aurait envoyées sous pli comme venant de Mexico, cela aurait constitué un faux dans toutes les langues ; mais, nous l'avons dit, M. Hugelmann n'a point de préjugés.
(3) Ici nous répondrons à M. Hugelmann comme Pascal aux jésuites : Mentiris impudentisime !
mois, je puis organiser ce bureau à Paris sous la surveillance de M, Hidalgo et V. M. en verra les effets.
» Dès le bureau organisé je me rendrais à Mexico pour recueillir une bonne fois les inspirations de V. M. 1. Directement pour elle — ces trois mots sont soulignés dans la lettre, — je suis prêt à Taire le voyage ; car je serai sûr au moins de ne pas être obligé d'agir et d^écrire contrairement à mes principes.
» Quelles que soient les résolutions de V. M. I. sur ces divers sujets, je sollicite la continuation de son auguste appui pour mes journaux et l'aide d'une subvention quelconque; mais si V. M. I. ne peut rien, elle ne continuera pas moins d'avoir en moi le plus convaincu et le plus dévoué des serviteurs et des amis.
» Daignez agréer. Sire, l'expression des sentiments de reconnaissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
» De Votre Majesté Impériale ,
» F^e plus humble des disciples,
» G. Hugelmann.
)» 30 août 4864.
» 3, rue de Choiseul, Paris. »
En tête de cette lettre est écrit avec un crayon rouge :
« S. M. trouve l'idée des portraits bonne et qu'ils soient soumis â sa décision en son temps. »
Ayez donc deux journaux à vous, Y International et le Monde Nouveau^ puis une vingtaine d^autres français, anglais et belges à votre disposition, pour que, à l'occasion d'une misérable somme d^ 6,000 fr. par mois — 72,000 fr, par an — on vous demande des portraits qui ne devront pas coûter plus de iO fr. le cent !
In magnis voluisse sat est!!!
Je passe sans m'y arrêter devant M. Kousselle et M. Burluraux, demandant tous les deux, au nom de V International de Londres, celui-ci la rémunération d'un article intitulé un fondateur d'empire, article dans lequel on comparait sans rire Tarchiduc Maximilien au Tzar Pierre le Grand et au premier consul Bonaparte ; celui-là Pexécution des promesses sonnantes à lui faites au nom du prince autrichien par le baron de Pont, et Vhonneur d'être en Europe Forgane du
Mexique. Je ne dirai rien non plus de M. Paul Hennequin, seul propriétaire du journal la Franchise, ni d'une lettre par laquelle M. Aug. Marc, directeur de V Illustration, sollicitait le concours du gouvernement mexicain pour l'aider dans une publication spéciale qu'il se proposait de faire au sujet des principaux événements du règne de l'archiduc, et j'ai hâte d'arriver au représentant réel de l'empire à Paris.
Cet emploi que tant de gens se disputaient, et que l'archiduc, aussi fatigué des prétentions exorbitantes des Saldapenna et des Hugelmann, que des platitudes des Rousselle et des Burluraux, avait jusqu'alors refusé aux uns et aux autres, était définitivement échu à notre vieille connaissance le trois fois saint, le trois fois respectable abbé Domenech.
J'ai raconté plus haut comment et pourquoi il avait remplacé le cousin de M. Budin, à la direction de la presse de Âlexico, pour y rédiger des articles destinés à être envoyés en Europe et reproduits , si faire se pouvait sans signature, dans les journaux de l'opposition (J).
Depuis, il avait adressé à M. Pierron, sous la date du 22 janvier 1866 un rapport spécial dans lequel, après avoir constaté la nullité de la presse locale, il établissait que le gouvernement mexicain ne pouvait se relever aux yeux de l'Europe qu'au moyen d'une pression sur l'opinion publique, et demandait à y être envoyé pour y concentrer tous les documents politiques, économiques et administratifs qui lui seraient envoyés, afin de les faire rayonner sournoisement en les adressant, sans nom d'auteur, aux feuilles principales de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne.
Sa proposition avait été acceptée; il était arrivé à Paris pénétré de son importance, et avait adressé à son ami Pierron la lettre qu'on va lire, inscrite sous le n° 8, et dont la teneure nous fait regretter vivement de n'avoir rencontré que celle-là :
(i) Lettre confidentielle, n^ 248, de M. Ëloin, chef du cabinet civil de farchiduc, au ministre du Mexique à Paris , en date du 28 septembre 1865.
Huitième lettre. — N^ 4169.
« Paris, 31 juillet 1866.
» Mon cher Pierron.
» Je sais que débordé par votre travail vous n*avez pas le temps de m'écrire longuement; néanmoins, pour le bien, sinon pour le succès de nion service, il est nécessaire que vous répondiez, ne serait-ce que par un mot, à ce que je vous demande dans mes lettres. Vous comprendrez cela en réfléchissant que, n*ayant pas de subvention à donner à la presse, il faut y suppléer par une dose de considération exceptionnelle, et que lorsque je promets une réponse ù une demande qui m*est faite, je puisse la donner.
» De l'aveu de tous les directeurs de journaux, renvoi d'un directeur de la presse mexicaine à Paris, pour réformer et diriger Vopinioii publique en Europe, était une des choses les plus urgentes et des plus intelligentes que l'empereur ait fait. Ne pouvant subventionner les journaux, et la camaraderie ne pouvant seule obtenir les immenses résultats que j'ai obtenu, en si peu de temps, il fallait absolument déclarer la nature de ma mission, de mes rapports avec le secrétariat de S. M. et ma bonne entente avec la légation du Mexique à Paris. Pourtant, pour le succès môme de ma mission, j'ai prié les journalistes de faire signer par le secrétaire de la rédaction du journal ou par un nom quelconque, les articles, correspondances et tartines que j'envoyais aux journaux. Aussi, dans les coupures justificatives, que je vous ai envoyées, n'avez-vous vu qu'une seule fois mon nom, mis par erreur au bas d'une lettre par le compositeur.
» Le dernier article que vous m'avez envoyé a paru en France et dans Vlntemational de Londres. Je l'ai envoyé également à des journaux anglais et allemands ; mais tant que je ne serai pas allé à Londres, à Brome, à Francfort et à Vienne pour assurer le service régulier de la presse mexicaine, je ne puis répondre de l'insertion de mes articles et correspondances. J'attends avec impatience que vous xsienvoyez la traite que je vous ai demandée dans ma dernière lettre, pour la liquidation de mes appointements du 15 mars au 15 août, — qui ne me seront jamais payés ici — pour aller faire ce voyage que je considère de la plus grande utilité comme pouvant influencer Vémigration allemande,
» Je commence à vous envoyer, par ce courrier, selon vos désirs, des coupures politiques, scientifiques et autres, en assez grande quantité pour donner de l'intérêt, pendant quinze jours, à vos journaux. Chaque courrier vous en apportera plus ou moins. M'élanl
aperçu que ma correspondance politique pour le Diariodel Imperio, tenait peu de place dans le journal je l'allonge un peu plus.
» Je vous envoie pareillement les lettres de M. de la Guéronnière adressées à M. Emile de Girardin, sur les événements qui se passent en Europe, parce que ces lettres ont été, pour ainsi dire, dictées par l'empereur Napoléon. Elles confirment mes appréciations sur la politique impériale, et sur les conséquences des événements inattendus qui viennent d'avoir lieu. Vorigine de ces lettres est tout à fait inconnue du public à Paris.
» Les nouvelles mesures financières prises par le gouvernement mexicain ont été bien vues ici. Outre de nouvelles ressources qu'elles donnent au trésor, elles mettront bien des terres incultes à la disposition de l'émigration. Quand j'aurai reçu votre réponse à mon dernier courrier, j'irai faire un voyage en Allemagne, et si je puis faire quelque chose pour l'émigration je le ferai avec plaisir.
» Je vous parle peu politique cette fois, ne sachant rien de bien important en dehors de ce que disent les journaux.
» L'Empereur est à Vichy. Le choléra ~ dont il est défendu de parler — a chassé de Paris presque tous les personnages qui me renseignaient sur les faits et gestes de S. M.
» Adieu, mon cher Pierron, votre trôs-affeclionné et tout dévoué
» Em. Domënech. »
Cette lettre dont j'aî respecté jusqu'à l'orthographe , eti disait plus dans son patois que ne pouvaient le faire les ennemis les plus acharnés de l'Empire, Je n'insisterai donc pas sur son contenu. D'ailleurs, à quoi bon? Le saint homme pratiquait la falsification politique de la même manière que, dans leur cave, certains marchands de vins pratiquent la falsification des liquides. Il proportionnait ses mélanges aux goûts particuliers des journaux qui les inséraient sous la garantie des secrétaires de leur rédaction, et la besogne faite, il tendait la main à Mexico, sans même avoir conscience du rôle auquel il se prêtait. Ce rôle lui rapportait auprèâ des niais la satisfaction morale de pouvoir parler hautement de ses relations avec le cabinet de l'archiduc, et pour lui l'avantage plus positif de recevoir, sans se donner pour cela beaucoup de peine, la somme assez rondelette de 1 ,000 fr. par moisé C'était là tout ce qu'il y voyait. Par malheur, les ressources de ses maîtres commençaient à baisser.
L^Empire, dominé par le vertige, courait sous toute vapeur à sa ruine; et Tarchiduc, au milieu de ses hésitations, com-* prenait la nécessité de n'avoir autour de lui que des personnes choisies, sur lesquelles il pourrait compter dans l'occasion. C'était rheure, en un mot, du dévouement, si toutefois on peut appeler de ce nom le sacrifice qu'on fait, même volontairement, à un ordre de choses dont on est obligé de reconnaître à chaque instant la malignité, et comme on savait à quoi s'en tenir sur le sien, M. Pierron se chargea de le solder et de lui signifier la fin de sa mission dans une lettre où, s'identifiant lui-même avec l'archiduc, il eut grand soin de constater d'une manière aussi polie que le permettait la circonstance la difiereuce qui existait à cet égard entre leurs positions respectives.
«Mexico, 49 juillet 4866.
» Mon cher Domenech,
» J'ai envoyé à S. E. M. Almonte, ministre du Mexique à Paris, une traite de 4,160 francs, pour payer vos appointements, s'ils ne Font pas été, du 15 mars 1866 jusqu'à ce jour.
» Nos ressources financières se sont réduites au point qu'il n'est plus possible d'entretenir un bureau de la presse à l'étranger et je suis chargé de vous annoncer que celui de Paris est supprimé à partir de ce jour.
» Vous nous avez rendu des services si existants. Mon cher Domenech, que je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. Celle de S. M. vous est acquise.
» Soyez bien convaincu que la mesure qui vous concerne est uniquement motivée par des raisons impérieuses et urgentes d'économie, les événements ne tarderont pas à vous le prouver.
» Bien à vous, » E. Pierron. »
Cette pénurie était vraie, parfaitement vraie et c'était encore un des signes caractéristiques de la décadence de l'Empire. Mais pourquoi ce pluriel? — Pourquoi M. Pierron, simple capitaine de zouaves, associait-il son nom à celui de
l'archiduc? On comprendrait à la grande rigueur une
prétention aussi exorbitante si, brisant avec son passé pour
suivre son nouveau maître, M. Pierron était allé jusqu'à Querétaro pour lui faire un rempart de son corps ; mais afficher cette espèce de solidarité pour annoncer à un ami que le gouvernement lui donnait son congé, et abandonner quelques mois après ce même gouvernement avec qui Ton avait eu cependant la prétention de ne faire qu'un, c'était, Ton en conviendra, pousser l'outrecuidance un peu loin, et je suis persuadé que, sur ce chapitre, l'abbé Doraenech pense exactement comme moi.
Police secrète.
Dans les pays les plus civilisés de notre vieille Europe, rorganisation la plus infâme, celle qui a pour but de livrer notre conscience, notre honneur, notre, fortune, souvent même notre vie, aux rebuts les plus méprisables de l'humanité, de la même manière qu'en passant d'un pays à un autre on livre notre bagage aux préposés de la douane, la police secrète, pour appeler les choses par leur nom, a toujours passé pour une merveille. Elle y a tout envahi, depuis le palais des princes jusqu'à la plus humble chaumière. Elle y domine tout, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, et c'est en parlant de ses innombrables ramifications qu'un philosophe anglais a écrit cet apophthegme si connu : « Si » la peste avait des places, des sinécures, des décorations et » des titres à distribuer à ses défenseurs, elle trouverait » des théologiens pour soutenir la nécessité de ses funestes ' ravages et des magistrats pour appliquer, par ordre, la » prison et l'amende à ceux qui ne penseraient pas ainsi. >
La peste et la police secrète ; les deux mots sont parfaitement accouplés. Il était impossible de mieux dire, de mieux expliquer la puissance infernale de ceroutrage permanent contre la conscience de l'humanité. Ce sont les gouvernements, les ministres, les agioteurs et les espions, tous ceux en un mot qui profitent ou qui vivent de ses turpitudes, qui ont inculqué aux masses le respect craintif qu'elles professent encore pour une administration dont les employés se rendent justice à euxmêmes, en se méprisant réciproquement, et dont les services les moins équivoques consistent à veiller au maintien de la tyrannie. Comme le solitaire de M. d'Arlincourt, ses suppôts sont partout. Ils savent tout, ils voient tout, ils entendent tout. Les uns portent le frac, les autres le froc ; celui-ci l'habit bourgeois, celle-là le tablier
d*une grisette ou la tenue respectable d'une matrone. Tous vont au rapport. Les inspecteurs recueillent chaque matin de ces bouches perverses, souvent menteuses, toujours infidèles, plus d'indices qu'il ne leur en faut pour faire juger à huis clos les malheureux qui ont le grand tort de déplaire au gouvernement; les cachots engouffrent les victimes, et sur leurs murs où suinte de tous côtés la haine de ce qui est grand, de ce qui est généreux, on lit encore à demi effïicées par le temps, ces paroles inscrites par le Dante, sur la porte de Tenfçr: Lasciate ogni speranza
Oh! c'est une bien belle institution que la police.
Le général Forey en avait retrouvé les éléments à Mexico; mais à la honte du pays, ces éléments n'étaient encore qu'à rétat rudimentaire. Il leur donna une direction toute de circonstance en les livrant au bon plaisir de M. de Potier. Puis vint le lieutenant-colonel de Courcy. Le premier introduisit les coups de fouet dans la justice distributive de ses arrêts; le second s'occupa plus particulièrement des perfections à apporter dans le système de l'espionnage; tous deux s'inspirèrent des nécessités reconnues de l'Intervention, et sous leur férule omnipotente le Mexique n'eut bientôt rien à envier aux pays les plus civilisés.
La surveillance, faute de mieux, s'exerçait sur le clergé; sur les partisans avoués, reconnu^ de l'Intervention ; sur les généraux, ses alliés, et sur les notables qui avaient acclamé l'Empire.
« Le lie. D. Antonio Moran, D. M. Alviar et le lie. D. Antonio Fernandez Monjardin, se sont rendus hier au palais épiscopal.
» Le P. D. Francisco Villar a été reconnu parmi les personnes qui ont visité hier le Nonce Apostolique (i). »
» Le général Moramanil demeure i^ Calle de Mezones, n^ 8. Tous les jours, à 6 h. du soir, une voiture vide part de cheK lui et revient à 7 h. ramenant un homme fort bien vêtu. Le salon, qui donne sur la rue, s'éclaire tous les soirs vers 8 h. — Hier de 7 à 8 h. quatre in-
(i) Rapport à l'Empereur de M. le lieutenant colonel de Courcy commandant la place et le district de Mexico, en date du i*' janvier
dividas bien mis sont entrés dans la maison. — A 9 3/4 h. la voiture du général est sortie conduisant M. Arroyo ancien oficial mayor du ministère des relations extérieures, demeurant Calle Bajos de San- Agustin, n<» 3.
» A 11 h. sont sortis MM. Bocanegra, ancien préfet politique et Andrade, ancien officier de police. Ces deux personnes se sont rendues Calle Santa-Teresa, n« 4.
» Il n*y a pas de réunion chez le général Taboada, Calle de Talavera, n"* S, mais la maison voisine, n<^ 3, reçoit beaucoup de monde, particulièrement des ecclésiastiques.
» D. Joaquin Flores, D. Gayetano Rubio, le P. D. Ladislao de la Pascua, le curé Alva et D. José Prias, sont entrés hier chez Tarchevéque.
» Le P. Tebles a été reconnu parmi les personnes qui sont entrées hier chez le nonce, qui est lui-même sorti, vers le soir, pour aller visiter le couvent de Santa-Brigida (1). »
Du reste, il faut tout dire. Dans ce pandémonion où s^étaient réuuies toutes les haines du passé contre les nécessités du présent et les aspirations de l'avenir» tout le monde mouchardait plus ou moins, chacun dans la sphère de sou action, et l'on comprenait tellement le besoin de se surveiller réciproquement que le rédacteur de VEstafMe, oubliant jusqu'au respect qu'il se devait à lui-même, s'était mis à cet égard en correspondance directe avec un des employés du secrétariat particulier de l'archiduc, témoin la dépêche télégraphique qui suit :
Bureau de ChapuUepec. — Reçu de Mexico le 6 janvier 1865,
à il h. 34 m. du mutin.
y* Monsieur le conseiller Ëloin.
» M. de Barres me fait savoir que le général Vicario s'est prononcé contre Tempire è Cuemavaca. Il assure que le général Taboada, en c^e moment à Mexico, a les mêmes intentions, et il ajouté que ce dernier est plus à craindre que le premier. J'en ai donné immédiatement avis à la place pour qu'on le surveille. — Je vous prie de vouloir bien en rendre compte à S. M.
» A. Iglesias. »
(1) Rapport de M. de Courcy, en date du 5 janvier 1865.
En conséquence, le soir même, le général Taboada fut arrêté, et le lendemain M. de Courcy adressa le rapport qu'on va lire à l'archiduc.
« Le général Taboada a été arrêté hier à 9 1/2 h. du soir et amené à la prison de FÂcordada où il a été mis en cellule. Ce matin, 7 janvier, il a adressé une lettre de protestation au général L'Hériller. Le commandant de la place a été le voir et lui a dit que la seule manière d'améliorer sa situation serait de faire des aveux complets, rassurant qu'ils seraient pris en considération; mais que, dans le cas contraire, il serait traité cette nuit avec la dernière rigueur, — Dans la conversation que le commandant de la place a eue avec le général Taboada, au sujet de la fuite de Vicario, il a rejeté les torts sur une personne qui sera désignée à S. M. — Taboada remettra, à 4 heures, une lettre devant contenir V exposé du rôle qu'il a joué dans ces derniers temps avec des détails circonstanciés,
w L'éveque Covarrubias, le général D. Santiago Blanco, le curé Aguillar de Sainte-Catherine, D. Mariano Galvan Rivera et le curé D. Antonio Manzanedo ont visité hier Farchevêque.
» Le lieutenant-colonel, commandant la place et le district,
» H. DE COIIRCY. »
Ce n'est pas tout. A côté de cette police où les officieux enchérissaient souvent sur la triste besogne des officiels, il y avait encore les polices particulières. Chaque ministère avait la sienne, entretenue comme de juste aux frais de l'État. Leurs agents se croisaient dans tous les sens : ici surveillants, là surveillés ; les fils se perdaient, et comme il fallait à toute force les retrouver, M. de Courcy finit par mettre en cause ces braconniers d'une nouvelle espèce :
« Mexico, 14 janvier 4865.
« Le ministre de Gobernacion, Certes Esparza, emploie pour sa police secrète un certain Vargas. — // paraît mauvais au commandant de la place que les employés du gouvernement aient une police particulière qui peut se trouver en désaccord avec la police soldée par le gouvernement. — Ce Vargas qu'on croit être un libéral a pendant le gouvernement de Juarez joué un rôle actif auprès des cléricaux. »
Mais le moment n'était point encore venu d'opérer cette réforme. L*archiduc laissa M. de Courcy se plaindre dans le
vide; les ministres conservèrent leurs agents, et quand on croyait que tout était termine, le demandeur et les défendeurs apprirent avec stupéfaction Tarrivée à Mexico d'un personnage charge d'y organiser la police sur le pied de celle de Paris.
En effet, le 30 octobre précédent, M. Eloin avait adressé à M. Hidalgo, ministre de Tarchiduc à Paris, un télégramme conçu en ces termes :
« L'empereur désire que vous demandiez directement à TEmpereur Napoléon un chef de police, parlant espagnol, qui choisirait 12 agents parlant aussi espagnol, dont ^ secrets, et qui viendraient avec eux le plus tôt possible incognito. — Les traitements seraient fixés d'accord avec Corta, — La réception à Mexico a été parfaite. »
Ce télégramme était arrivé à Paris pendant le courant du mois de novembre. M. Hidalgo s'était mis en mesure d'exécuter les ordres qu'il avait reçus, et le lA février i865 il répondit ainsi qu'il suit :
Légation du Mexique en France, — iV" — Très-réservé.
«Paris, 14 février 1865.
« Conformément aux ordres de S. M. que vous m'avez communiqués par le télégraphe, je me suis mis d'accord avec Tinspecteur général de police des palais impériaux de France, pour envoyer à Mexico un chef de police, un sous-chef et divers agents, dont les appointements, ainsi que Ta décidé S. M., ont été fixés par M. Corta.
» Toutes les facilités désii^bles m'ayant été fournies par les personnes chargées de s'entendre avec moi , j'ai pu obtenir un chef d'une capacité, d'une honorabilité, d'une valeur et d'une prudence reconnues. Ce chef se nomme Galloni d'istria. Il est jeune encore, très-sympathique, de bonnes manières et connaîtra bientôt l'espagnol car il est né en Corse. Le gouvernement français l'a envoyé en Cochinchine pour y organiser la police sur les points cédés à la France. Il en est de retour depuis peu et j'ai dû faire jouer toutes mes influences pour le décider à entreprendre immédiatement un voyage aussi long. — Le sous-chef est un homme intelligent et courageux qui m'a été recommandé par le général Fleury et par d'autres personnes. Il a servi dans la cavalerie de la garde et parle espagnol.
» Les autres agents, au nombre de 7, ont tous été choisis par moi,
entre ceux qui se présentaient, et j*ai tout fait dans le but d*étre agréable à S. M.
» Quant aux appointements, M. Corta qui connaît le prix des choses à Mexico, a décidé qu'il fallait accorder au chef 20,000 fr. par an, au sous-chef 10,000, et aux agents 6,000 ; et comme FËmpereur a voulu que je m'entendisse à cet égard avec M. Corta, je n'ai fait aucune objection, car si j'en avais hasardé une seule, si petite qu'elle fût, elle aurait suffi pour empêcher le départ de ces agents qui doivent abandonner leur patrie et leur famille.
» De plus, il a fallu payer leur voyage pour le Mexique de la manière suivante :
Deux places de 1" classe . . . . fr. 1,400
28 jours de vivres 448
6 places de 2« classe 3,600
28 jours de vivres 1,344
Supplément au chef . 5,000
-— au sous-chef 3,000
— aux sept agents 10,500
Voyage à Saint-Nazaire pour tous. . . 900
■— de Veracruz à Mexico .... 5,400
Total. . . . fr. 31,592
» Les passagers de 2® classe de Saint-Nazaire à Vera-Cruz sont au nombre de 6 et non de 7, parce qu'un deux, M. Jimerez de la Rosa, a obtenu un passage gratuit, pour sa femme et pour lui, à bord d'un bâtiment français qui partira le 20 de ce mois.
» Après avoir terminé ces arrangements sans lesquels nous n'aurions fien obtenu, je ne savais où prendre l'argent dont j'avais b^oin, car V. S. ne m'avait rien dit à cet égard. Je me suis adressé tout naturellement au pi*ésident de la commission qui, comprenant toute l'importance de l'affaire^ m'a promis de me le remettre. Je prie donc V. S. de vouloir bien faire adresser par qui de droit une lettre à M. le comte de Germiny pour régulariser la remise des fonds qu'il m'a faite en cette occasion.
» Je dois encore prévenir V. S. qu'en dépit de mes doins et de i'actiWté de M. Hyrvoix, inspecteur général de sûreté dans les résictences impériales, il ne nous a pas été possible d'envoyer plus tôt ees agents, parceque M. Corta était absent de Paris depuis longtemps, ^ que S. M. ayant décidé que je m'entendrais avec lui pour fixer leurs appointements, je n'ai pas voulu prendre sur moi de le faille seul.
» To^t cela a été fait avec beaucoup de pinidence, et les agents arriveront au Mexique incognito.
» Je ne dois pas terminer sans rendre justice à la bonne volonté
Benielli, ( ^S^^^"'
el aux services de M. liyrvoix. Cet inspecteur est décoré de la croix d*ofiicier de Guadalupc. 11 jouit de la confiance personnelle de TEmpereur, et j'appuie d'autant plus sur ce dernier fait que V. S. m'avait recommandé, au nom de S. M., de traiter cette affaire directement avec l'empereur Napoléon.
» Enfin, pour ne rien oublier, les passages de Saint-Nazaire à Veracruz, ont été obtenus à un prix au-dessous de ceux que l'on paye ordinairement.
» J. Hidalgo. »
Cette brigade, en outre du^ chef ci-dessus, se composait des individus ci-après nommés :
Les SSrs Maury, sous-chef.
Quilichini, Canetti, j
Freundstein, f
De la Rosa, \
Léon Roche (i).
M. Galloni d'istria s'embarqua avec elle le 10 février i86D, à Saint-Nazaire, et arriva à Mexico le 22 mars suivant.
Il était porteur d'une lettre de notre vieille connaissance llugelmann pour l'archiduc, et d'un Mémoire sur l'organisation de la police, adressé à la même personne par un certain Berthier, attaché au ministère de l'intérieur, membre de plusieurs académies et sociétés savantes et chevalier de yhisieurs ordres y demeurant à Paris, rue Sainte-Anne, 58 te.
Dans sa lettre, destinée à servir en quelque sorte de passeport à son digne ami M. Galloni d'istria, dont il vantait surtout l'âme de fer et le cœur de gentilhomme (2), M. llugelmann revenait sur sa demande de subvention et s'exprimait en ces termes :
« Il — M. Galloni — aura la bonté de rappeler à V. M. la proposition qu'a dû lui transmettre de ma part le maréchal Almonte, et que
(1) Je n'ai pas trouvé le nom du septième agent. (^) Lettre de M. Hugelmann à l'archiduc, en date du 13 février