LA RÉPARATION DES GRIEFS CAUSÉS AUX SUJETS DE L'EMPIRE
et de prêter son appui moral à toutes les mesures qui auraient pour but d*établir un gouvernement qui offrirait des garanties de stabilitél sans cependant imposer ce gouvernement par la FORCE. Or, pour exiger quelque chose de quelqu'un, il faut avoir avec qui traiter; et à moins de reconnaître le droit imprescriptible du gouvernement de M. Juarez, je ne vois pas avec qui le commissaire impérial aurait pu s'entendre puisque, même après l'abandon de Mexico, ce gouvernement n'a pas succombé ; tandis que le fantôme d'empereur^ soutenu dans la capitale de la République par les baïonnettes de l'armée française n'a jamais eu l'air d'avoir
(1) il novembre 1864.
été installé que pour vendre le Mexique à ceux qui l'avaient établi (1).
Derrière cette phraséologie sans pitié qui s'échappait de rassemblée pour se répandre dans le peuple comme un bruit de clairon avant-coureur de la bataille, et que j'aurais été le premier à applaudir, s'il avait été question de payer la dette contractée, depuis le premier empire, envers la Pologne, cette France du Nord, l'avocat impérial cachait le dépit d'avoir été, pendant si longtemps, la dupe de renseignements erronés, et le regret plus grand encore d'être obligé, pour le moment, à renoncer à l'installation de la monarchie au Mexique (2).
Ce fut, si nous en croyons M. Joseph Hidalgo, un homme qui doit certainement le savoir, s'il est vrai, comme il l'a depuis affirmé dans une lettre publiée par la Bpoca de Madrid, qu'il ait été attaché en qualité de secrétaire au grand' prêtre de cette religion au Mexique, en 1854 et sous la férule omnipotente de Santa-Anna, que cette altesse d'un genre à part aurait proposé à l'Europe de monarchiser son pays, en appelant au trône un prince de race véritablement royale. Ce mortel privilégié était l'infant Don Juan de Bourbon ; mais, par malheur pour lui, Santa-Anna fut obligé de se sauver l'année suivante, et emporta dans sa fuite la couronne de son protégé.
En 1857, lors de la rupture entre l'Espagne et le Mexique, le sieur Hidalgo, qui ne laissait passer aucune occasion de porter le trouble dans son pays, reprit soudainement courage, et il croyait arriver au comble de ses vœux sous l'administration du coup d'État dont les grands hommes, Zuloaga et Miraraon, ne pouvant rien pour eux-mêmes, avaient repris
(1) Concession au gouvernement français de la Basse Californie, de la Sonora et de Sinaloa ; concession niée, cela est vrai, par ses organes officieux, mais qui, cependant, a été Tobjet de plusieurs pourparlers entre M. Drouyn de Lhuys et un certain George Saunders, commissionné de M. Jefferson Davis auprès du cabinet des Tuileries,
(2) Le général Forey n'est entré à Mexico qu'une année après. M. Billault était mort avant l'établissement de sa monarchie.
en sous-œuvre les machinations de Santa-Anna, quand la fortune qui se joue, en véritable femme, des aspirations les mieux réfléchies, remit de nouveau tout en question et emporta les rêves d'Hidalgo et de son maître, le fameux Guttierrez Estrada, avec la fortune du vaincu de Capulalpam.
Mais la nouvelle de l'intervention projetée contre le Mexique par les gouvernements de France, d'Angleterre et d'Espagne, vint encore une fois ranimer leur courage, et ces chevaliers errants de la royauté s'attachèrent à cette espérance suprême avec la ténacité des joueurs qui exposent les restes de leur fortune sur une dernière carte. Ils comprirent tout d'abord, c'est le sieur Hidalgo lui-même qui a bien voulu nous l'apprendre (1), que du moment où les souverains de ces trois puissances se chargeaient en commuu des frais de l'entreprise, il n'était pas convenable de choisir le futur monarque parmi les princes de leurs familles, et ils eurent l'insigne courage de le déclarer au chef de l'empire français, en lui présentant Tarchiduc Maximilien d'Autriche comme l'homme le plus capable de régénérer leur malheureux pays»
Je ne veux rien dire en ce moment de ce qu'il y avait de profondément contraire aux intérêts de la France dans cette idée de faire servir son or et le sang de ses enfants à l'érection, de l'autre côté de l'Atlantique, d'un trône en faveur d'un prince autrichien. Dans la situation extrême où s'étaient placés depuis si longtemps les parrains de cette belle idée, on fait ce qu'on peut, jamais ce qu'on veut. Il leur fallait un monarque, empereur ou roi, là n'était point encore la question, mais il le leur fallait, dussent-ils pour cela s'adresser à l'empereur de la Chine : et du moment où ils sacrifiaient à cette monomanie les liens qui attachent tout homme de cœur au pays qui lui donna le jour, nous ne devons pas être étonnés qu'ils fissent si bon marché d'un or et d'un sang qui n'étaient après tout pour eux que l'or et le sang des étrangers. C'était aux ministres de l'empire à représenter au chef responsable du gouvernement toute
(1) Lellre de M. Hidalgo, insérée dans hEpoca,
l'inconvenance d'un pareil procédé, et le plaidoyer de Me Billault, UH des plus faibles que j'aie lus de cet avocat, aurait été suivi, dans un autre temps, d'un acte d'accusation qui aurait renvoyé son auteur devant le tribunal cbargé de prononcer sur les attentats de haute trahison.
Mais du moment où il convenait à la politique impériale de renverser la République au Mexique, le devoir de la France, aux yeux de cet ancien membre de l'opposition, était de prodiguer son or, de verser son sang et de se taire. Dans ce but, les thuriféraires du gouvernement s'empressèrent de déclarer, avant même l'arrivée des commissaires alliés à Veracruz, « que dix-huit États sur vingt et un qui » composaient, disaient-ils, la confédération mexicaine, » étaient décidés à adhérer à la monarchie (1), » et le général Ahnonte, ancien représentant du gouvernement réactionnaire près le cabinet des Tuileries, accepta la mission odieuse de se rendre auprès de l'archiduc d'abord, pour lui offrir une couronne à laquelle il n'avait jamais songé jusquelà, puis au Mexique, pour y consommer la ruine de sa patrie.
(1) La Pairie, n^ du 6 février 1862.
L'aateur de celle correspondance évidemment falsifiée et qu'on supposait cependant avoir été écrite à Veracruz le 5 janvier précédent, ne connaissait pas même la géographie du pays dont il parlait. La confédération se composail de 24 Étals, et non de 21 ; d'un district et d un territoire.
Continuation du même sujet.
Le général Almonte arriva à Veracruz le 1^** mars 1862, en compagnie d'un autre traître, le général Haro y Tamariz, et du fameux P. Miranda, aujourd'hui décédé.
Il se mit immédiatement çn rapport avec le colonel A. Garcia, un 4es officiers commandant l'avant-garde de l'armée mexicaine, pour lui proposer de méconnaître l'autorité constitutionnelle de M. Juarez, et de le proclamer, lui, Almonte, chef suprême de la République. Le colonel, justement indigné, transmit cette étrange correspondance au gouvernement, et M. Doblado, convaincu du rôle que venait jouer dans son pays le fils doublement bâtard de l'illustre Morelos, adressa la communication qu'on va lire aux plénipotentiaires alliés, pour leur demander Véloignement et non \a.remise de ce traître aux autorités mexicaines, ainsi que l'a prétendu M. Billault dans sa réponse à M. Jules Favre (1).
« Palais national, Mexico, 3 avril 1862.
» Le soussigné» ministre des relations extérieures de la République mexicaine, en vertu des ordres du C. Président, a l'honneur de s'adresser à LL. EE. MM. les commissaires de FAngleterre, de la France et de TEspagne, pour leur exposer qu'il est de notoriété irréfutable que MM- Juan N. Almonte, Antonio Haro y Tamariz, le Padre Francisco J. Miranda, etc , en compagnie de plusieurs autres réactionnaires, se sont présentés dans le pays, dans le but manifeste d'y amener une nouvelle révolution et de provoquer des émeutes. En conséquence, le séjour de ces individus sur le territoire national, sur les points surtout qu'ils ont choisis pour foyers de leurs conspirations, est une menace criminelle contre la paix publique, objet principal des hautes puissances alliées aussi intéressées à sa conservation qu'elle est nécessaire au bien-être et à
(i) Séance du 27 juin 4862.
riieureuse solution des questions pendantes entre elles et la République.
» Dans cette situation, le gouvernement suprême, obligé de maintenir la paix, et jouissant du droit, incontestable qui lui appartient d'éloigner tout ce qui pourrait la compromettre, demande à LL. EE. MM, les commissaires de vouloir bien ordonner que les personnes ci-dessus désignées seront réembarquées aussitôt et transportées hors de la République.
» Celte demande est d'une justice tellement évidente que le gouvernement suprême ne doute pas un instant que les dignes représentants des puissances alliées ne la prendront en considération immédiate.
» Le soussigné saisit cette nouvelle occasion, etc.
(Signé) M. DoBLADO. »
Dans la conférence d'Orizaba (1), M. de Saligny a dît, et jamais il n'a été démenti sur ce point, que le bâtiment sur lequel le général en chef des troupes françaises, — M. de Lorencez, — était arrivé au Mexique, avait été retenu au port, pendant quatre jours, par ordre exprès de t* Empereur, pour attendre M. Alnionte. Il a même ajouté que cet individu était un proscrit: que la France n'avait jamais refusé sa protection aux hommes qui se trouvaient dans sa situation ; et que cette protection une fois accordée , il était sans exemple qu'elle eût jamais été retirée.
Depuis, M. Billault a soutenu devant le Corps législatif (2). que le susdit Almonte n'était ni proscrit ni condamné par son gouvernement, si prodigue cependant de condamnations sanglantes : si bieii que, ne sachant à qui croire des deux, je demande à mon tour la permission d'examiner ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces deux apologies différentes.
Cette qualité de proscrit derrière laquelle M. de Saligny a voulu abriter la situation particulière du général Almonte, afin de justifier la protection spéciale dont il avait été l'objet de la part du gouvernement impérial, était sans contredit la plus intéressante qu'on pût invoquer en sa faveur, et ce n'est pas moi, proscrit du 2 décembre, qui refuserai de
(i) 9 avril 1862.
(2) Séance du 27 juin i862.
le reconnaître. Mais les gouvernements qui accueillent ceux que la tempête du moment a jetés, volontairement ou non, sur leurs côtes, contractent envers la patrie de ces derniers l'obligation de veiller sur la conduite des réfugiés, de telle sorte qu'ils ne puissent troubler ou mettre en danger les gouvernements auxquels on les aide à se soustraire. — Ils doivent, disent les auteurs, à qui je laisse toute la responsabilité de leurs opinions, lorsque les proscrits causent des inquiétudes fondées, les interner y c'est-à-dire, les obliger à s'éloigner des frontières de leur patrie : par conséquent, ils n'ont pas le droit de les y conduire eux-mêmes, et encore moins de leur permettre d'y intriguer sous la protection d'une armée, comme celle du Mexique, destinée uniquement, disait-on, à protéger la vie et les intérêts des sujets anglais, espagnols et français.
Le gouvernement actuel de la France avait fait lui-même usage du droit qu'il prétendait avoir à cet égard en exigeant des gouvernements Suisse et Belge, VinternenieM d'abord, puis Yexpulsion de leurs territoires des proscrits du 2 décembre dont la conduite, disait-il, étail pour lui une menace continuelle de troubles; et si la logique était pour quelque chose dans la succession des événements de ce monde, je ne comprendrais pas comment, en prenant au Mexique les Almonte, les Miranda et les Tamariz sous sa protection, il pouvait méconnaître à ce point, de Tautre côté de l'Atlantique, les doctrines dont il avait lui-même, quelques années auparavant, exigé une application si rigoureuse à l'égard de la majeure partie des proscrits français qui se trouvaient en Suisse et en Belgique.
M. Billault, rendons-lui cette justice, connaissait à fond cette doctrine et les antécédents dont je viens de parler. 11 ne fit pas, comme l'amiral Jurien, à Orizaba, un appel aux sentiments généreux de l'assemblée, mais il prétendit mettre le sieur Almonte sous la protection du droit commun, en disant qu'il n'était ni proscrit, ni même condamné. De manière que, prosent pour les uns, citoyen inoffensif ^ si je ne dis méritant, pour les autres, M. Billault, certain d'avance de n'être contredit par personne, prenait note de ce silence et demandait à la majorité ce qu'avait fait le protégé de l'em-
pire au Mexique, pour être en butte aux persécutions de son pays?
M. Almonte n'était point proscrit, disait-il, et si par ce mot l'on entend ceux qui, comme à Rome, au temps de Sylla et des triumvirs; comme chez nous, en 1851 et 1852, ont été couchés nominativement sur les tables de proscription , il était, j'en conviens, dans le vrai« Mais à Texceptioa des évêques et de quelques individus qui se sont trouvés dans la nécessité d'abandonner leur patrie pour éviter une condamnation que ce gouvernement, si prodigue de condamnalions sanglantes, n'a cependant pas voulu leur infliger (i)« Je mets au défi tous les avocats du gouvernemfsnt impérial de citer le nom d'un seul Mexicain qui ait été réellement proscrit par l'administration constitutionnelle.
Il n'était pas non plus condamné, et sur ce terrain encore, je porte le même défi à tous ceux qui voudraient soutenir qu'il y a eu un seul individu puni pour sa participation directe ou indirecte au coup d'Etat du 17 décembre 1857. Cependant, si jamais condamnation eût été juste, c'eût été sans contredit celle qui aurait été prononcée contre les auteurs et les complices de cet attentat.
Mais, nommé par M. Comonfort, après avoir prêté serment à la constitution de 4857, à la légation du Mexique, à Paris, cet homme inofiensif, ce citoyesn modèle, avait violé son serment pour conserver son poste sous l'administration réactionnaire, et avait vendu son pays à l'Espagne, par un traité tellement infâme, que le négociateur espagnol luimême, M. Mon, avait cru nécesfsaire d'y introduire une clause (2) par laquelle il s'engageait, au nom de son gouvernement, à ne point invoquer, dans l'avenir, ce précédent contre le Mexique, pour exiger de lui des conditions aussi humiliantcâ.
Depuis, ce patriote émérite avait été destitué par le gouvernement légitime, et, pour se consoler, il était allé promener de cour en cour, de Paris à Vienne, et de Vienne à Madrid, la haine qu'il nourrissait contre son pays, ne s'ar-
(1) Entre autres, MM. Isidro Diaz et Muîloz-Ledo.
(2) Art. 4 du traité Mon-AImonte.
rêtapt qu^après avoir trouvé le moyen de le vendre une seconde fois.
Enfin, son premier soin, en débarquant à Veracruz, avait été de s-adresser à un officier supérieur de Tarmée mexicaine pour l'engager à faire comme lui, à trahir le gouvernement, à livrer le pays à la merci de l'étranger.
Voilà, en quelques mots, l'histoire de Thomme que les agents du gouvernement impérial prétendaient placer sous |a protection du drapeau de la France; et les motifs pour lesquels le gouvernement mexicain, ainsi qu'il en avait le droit, réclamait son expulsion du territoire de la République.
il n'était pas juste non plus de dire, comme les commis* saires du gouvernement impérial à Orizaba, que cet individu, à son départ d'Europe, croyait la guerre inévitable ; et encore moins, comme M. Billault, qu'il la croyait iéjà ter* minée, ce qui implique une contradiction manifeste. Car, ainsi que je l'ai expliqué plus haut à l'occasion des instructions de M, de Lagravière , l'expédition n'avait pas pour but de déclarer la guerre au Mexique, mais de rendre effective la responsabilité du gouvernement de ce pays en occupant les ports du littoral ; et ce n'était que 'pour le cas où le gouvernement mexicain, se serait refusé à entrer en rapport avec eux, que les représentants européens avaient ordre de faire usage des forces mises à leur disposition pour Ty contraindre (i).
Si même il était nécessaire de m'expliquer plus catégoriquement, je pourrais encore opposer aux paroles de Torateur impérial les lignes suivantes, insérées par un journal de Paris, V Esprit public^ dans son numéro du 31 mars 1862, numéro postérieur d'un mois au départ d'Almonte et de M. de Lorencez.
(i) Voici le texte des instructions de Tamiral :
tt (Test principalement en vtie de cette éventualité, — Tabandon des ports par les autorités mexicaines qui se refuseraient, en se retirant dans Tintérieur du pays, à entrer en rapport avec les alliés, — qu*H » est mis à votre disposition un corps de troupes de débarquement qui, y^ jouit aux autres conti7igents militaires, fournira aux alliés les » moyens d'étendre le cercle de leur action. »
c< Des informations rccueilUes à bonne source, disait le journal officieux, nous permettent d'affirmer que Tarrivée du général Lorencez, survenue au commencement de ce mois, va changer complètement le cours des événements au Mexique. Tout ce qui s'est fait jusqu'à présent sera considéré comme nul et non avenu, et les troupes alliées avanceront sur la capitale sans écouter les propositions d'un gouvernement qui a violé trop souvent ses engagements pour qu'on puisse encore négocier avec lui, »
Si donc il est vrai, ainsi que l'annonçait cette feuille un mois à l'avance, et comme les événements se sont chargés de nous le démontrer depuis, que M. de Lorencez, en partant pour le Mexique, y ait apporté des instructions nouvelles, des instructions ordonnant à l'armée de se mettre immédiatement en marche pour la capitale; et à MBf. de Lagravière et de Saligny de considérer comme nuls tous les engagements qui auraient pu être pris jusqu'à cette époque, c'est parce que le gouvernement lui-même reconnaissait comme moi que l'amiral, aux termes des instructions qui lui avaient été remises par M. de Thouvenel, était autorisé à traiter avec le gouvernement mexicain; que peut-être même, ce qui était vrai, il l'avait déjà fait; et je comprends de moins en moins qu'un ministre français, parlant devant une Chambre française ait pu se jouer de sa bonne foi au point de lui assurer qu'au départ du sieur Almonte pour Veracruz on croyait la guerre i^rwuw^'^, quand il est au contraire prouvé que le gouvernement impérial savait parfaitement qu'elle ne pouvait pas même être commencée.
Quant à la comparaison que les agents impériaux voulurent établir à cette époque entre la situation du général Almonte, protégé par l'armée française, et celle de Miramon au moment de son arrivée à Veracruz en janvier 1862, cette comparaison ne me semble pas heureuse. Le général Prîm, à cette époque, potesta contre l'arrestation de l'ancien président de la réaction par l'amiral Dunlop, et M. Prim, à mon avis, eut tort.
La Convention de Londres n'avait pas seulement pour but de venger les injures personnelles des parties contractantes, elle se proposait encore de mettre un terme aux dissensions qui affligeaient le Mexique. Dès lors, sans
rappeler ici les accusations formulées tant de fois par le gouvernement anglais contre les actes de l'ex-président, accusations qui avaient bien aussi leur valeur puisqu'il était question , dans Vultimatum des commissaires impériaux, d'exiger le châtiment de tous ceux qui s'étaient rendus coupables de violences envers M. de Saligny , tout le monde comprendra que le débarquement d'un prétendant ne pouvait amener d'autre résultat que celui d'embrouiller un peu Jplus une situation déjà passablement embarrassée, et d'augmenter ainsi la somme des difficultés.
Toutefois, ces réserves faites pour l'acquit de ma conscience, je ne crois pas qu'il y ait de comparaison possible entre l'aventurier qui voulait se jeter hardiment à l'intérieur pour y faire un appel à ses partisans, et le général d'antichambre dont les intrigues avaient fait accroire à l'Europe que son nom servirait de drapeau au Mexique, et qui, trop lâche pour affronter la juste colère de ses compatriotes, s'était soumis à Thumiliation de réclamer un bataillon français pour protéger sa route de Veracruz à Orizaba.
Entre ces deux hommes, funestes l'un et Tautre à leur patrie, il restera toujours une différence essentielle, et cette différence, la voici : c'est que l'un, avec une ambition plus digne et surtout mieux dirigée, aurait pu inscrire son nom parmi ceux des régénérateurs de son pays, tandis que l'autre, sans valeur personnelle, par conséquent, sans mérite, n'a pas même, dans sa nullité, su respecter le souvenir glorieux du martyre de son père (1).
(1) Le général Almonte, Jean-Népomucène, est fils du curé Morelos, un des héros mexicains fusillés par les Espagnols, pendant la gaerre de Tindépendance. Il n*avait pas encore dix ans que son père, par une faiblesse dont le Mexique supporte aujourd'hui les conséquences, le nomma colonel dans Farmée de Hnsurrection. Mais, comme il était trop jeune pour faire son service, le père avait coutume, avant de livrer bataille, de dire aux personnes chargées de prendre soin de lui, de le conduire dans la montagne, en espagnol al monte. C'est de cette circonstance qu'il à tiré son nom.
Je n'en finirais pas avec cet homme sur lequel je ne me suis arrêté si longtemps que parce que ses actes m'ont rappelé ceux des traîtres qui prétendaient, eux aussi, en 1792, livrer la France aux horreurs d'une invasion, et je sens qu'il faut abréger. J'ajouterai seulement que par trois fois, les 27, 29 et 30 du mois de mars 1862, sir Charles Wyke, ministre au Mexique du seul gouvernement dont les agents fussent, jusqu'à un certain point, responsables de leur conduite devant l'opinion de leur pays, s'est adressé à ce gouvernement pour lui faire part des exigences de M, de Saligny en faveur du susdit Almonte et lui soumettre son opinion accompagnée de celle du commissaire espagnol, et que lord Russell lui a transmis sa réponse le 21 avril suivant, c'est-à-dire 15 jours au moins avant d'avoir reçu la nouvelle de la rupture arrivée, le 9 du même mois, àOrizaba.
Voici cette réponse; je la donne en entier, et je laisse au lecteur le soin de comparer la doctrine du gouvernement anglais sur la matière, avec celle qui a été soutenue par M. Billault devant le Corps législatif.
Le comte Russell à sir Charles Wyke.
« Foreign-Office, 21 avril 1862.
» Monsieur,
» Vous devez être anxieux de connaître l'opinion du gouvernement de S. M. sur la situation des affaires au Mexique, situation dont vous m'entretenez dans vos dépêches des 27, 29 et 30 du mois dernier. Je me réserve de m'élendre plus lard sur les importantes questions qui font Tobjet de ces dépêches, et me limiterai, dans celle-ci, à vous indiquer ce que le gouvernement de la reine y a trouvé de plus urgent, avec la solution qu il a jugé convenable de donner à chacune d'elles.
. » Voici ces questions :
1** )i M. de Saligny a-t-il eu raison de permettre à des émigrés mexicains, tels que le général Almonte et le P, Miranda, de pénétrer à riniérieur sous la protection du pavillon français, ou bien, le général Prim et le représentant de S. M. Britannique ont-ils eu raison de protester contre cet acte?
2" ») Le général Prim a-t-il eu raison, pour le cas où le commis-
saire français persisterait dans ses exigences, de se décider à retirer ses troupes du territoire mexicain?
3<^ » Dans le cas également où le commissaire français persisterait dans ses exigences, la Convention du 3i octobre doit-elle être considérée comme rompue ou seulement comme suspendue?
» Voici les réponses du gouvernement de S. M. aux questions qui lui sont posées :
i^ « Dans son opinion, le général Prim et le représentant de la reine étaient parfaitement fondés à protester contre le permis donné par M. Dubois de Saligny au général Almonte et au P. Miranda pour pénétrer dans fintérieur du Mexique sous la protection du pavillon français.
2* » Dans son opinion, le général Prim a eu grandement raison de se décider à retirer ses troupes pour le cas oii le représentant français persisterait dans ses exigences.
3° » L'opinion du gouvernement de S. M. est que, dans le cas ob le représentant de la France persisterait dans ses exigences, la Convention du 31 octobre ne devrait pas pour cela être considérée comme rompue ou terminée^ mais seulement comme suspendue.
» Cette dernière réponse servira de règle à votre conduite future relativemeat à Toccupation de Veracruz et à votre position personnelle. £n ce qui concerne la ville de Veracruz, le gouvernement do la reine pense que Toccupation de cette place, au nom des alliés, doit continuer jusqu'à ce qu'on ait envoyé de nouvelles instructions aux commissaires des trois puissances. D'ici à peu de temps, il pourrait y avoir un changement dans la politique française à l'égard du Mexique, ou même une modification spontanée du gouvernement mexicain, et, dans l'un ou l'autre cas, la Convention de Londres pourrait se remettre en vigueur.
» Quant à votre position personnelle, si la Convention de Londres était définitivement rompue, vous vous retireriez aux Bermudes, où vous attendriez de nouvelles instructions.
» Je suis, etc.
» (Signé) Russëll. »
Ainsi la rupture de la Convention de Londres était un fait prévu à l'avance, un fait dont la portée ne dépassait pas celle d'un événement ordinaire, et malgré tout ce qui s*est passé depuis, je m'étonne encore aujourd'hui de la grande colère de certains journaux de Paris à propos de cet incident. Les motifs en avaient été annoncés dix jours à l'avance par le commissaire anglais à son gouvernement ; et celui-ci
en avait reconuu la possibilité quinze jours avant d'avoir reçu la nouvelle de ce qui s'était passé à Orizaba. Le mal ne provenait donc pas des commissaires, mais des négociateurs qui, au lieu de lier à leur œuvre la volonté de tous les agents subalternes en déclarant d'une manière précise et catégorique que toutes les mesures à prendre seraient discutées préalablement entre les commissaires, puis acceptées ou rejetées à la majorité des voix, l'avaient, au contraire, livrée à leur discrétion en soumettant les intérêts généraux qu'ils avaient en vue, aux passions, si même je ne dis aux caprices, de ceux qui seraient chargés de la mettre à exécution. De là les emportements de M. Billault, et les reproches de la presse semi-officielle contre la conduite des représentants de l'Angleterre et de l'Espagne , emportements et reproches dont il serait difficile de comprendre les motifs si, derrière le vide des expressions, on ne voyait poindre le désappointement de n'avoir pu entraîner les alliés dans ce plan, si savamment conçu, d'une monarchie autrichienne. M. Billault, pour ne pas avouer que le gouvernement impérial s'était trompé, est allé jusqu'à nier cette même qualité de gouvernement à un pouvoir issu, quoi qu'il en ait dit, du suffirage universel. Nier est chose facile ; mais cette manière d'argumenter dans une cause personnelle n'a jamais rien prouvé. D'ailleurs, le ministre de France avait publiquement reconnu ce gouvernement, le 18 mars 1861. Il avait plus ou moins traité avec lui, ce qui permet de croire qu'il lui supposait alors tous les titres qui constituent un véritable gouvernement, et je ne vois pas comment il pouvait avoir perdu depuis les titres en vertu desquels il avait été reconnu par M. de Saligny.
Conférence d'Orizaba.
La mésintelligence entre les commissaires des trois puissances alliées s'était introduite, ainsi que nous l'avons vu, dès le lendemain de leur réunion, à la suite du refus de M. de Saligny de communiquer à ses collègues d'Angleterre et d'Espagne, des renseignements précis au sujet de la créance introduite au nom de la France contre le Mexique. Depuis lors, cette mésintelligence avait paru un instant se calmer, mais l'arrivée du général Almonte, ses prétentions, et plus que tout cela, peut-être, les attentions dont il était l'objet de la part des commissaires impériaux, avaient tellement indisposé les représentants des deux autres puissances, qu'il était désormais impossible aux commissaires alliés de poursuivre en commun le but de l'expédition. Chacun d'eux le comprenait, le désirait peut-être, mais personne n'avait encore osé l'avouer franchement. Cependant, il fallait sortir de cette étrange situation avant le 15 avril, jour fixé pour l'ouverture des négociations avec les plénipotentiaires mexicains. Les commissaires le comprirent, ils se réunirent dans ce but, le 9 du mois susdit, à Orizaba, et le soir même la rupture, latente jusque-là, était un fait accepté par tous,
1^ lutte s'engagea entre les commissaires des gouvernements d'Angleterre et d'Espagne, d'une part, et les commissaires du gouvernement français, de l'autre. Les premiers firent tout ce qu'ils purent pour convaincre les seconds de la nécessité où l'on était de ne rion changer à la politique suivie jusqu'à ce jour, et de se maintenir fermement dans la voie adoptée en commun dès le début de l'entreprise.
Le général Prim, surtout, s'attacha à démontrer cette nécessité ; et comme il avait été tout à la fois l'initiateur et l'exécuteur de cette politique qu'on pourrait presqu'appeler
réparatrice, il fit tous ses eflForts pour y rallier de nouveau ses collègues.
11 leur démontra d'une manière nette et précise que la Convention de Londres n'autorisait pas l'attitude prise, depuis l'arrivée du général Almonte, par les commissaires du gouvernement français; que les alliés n'avaient pas le droit d'imposer aux Mexicains une forme de gouvernement qui ne serait pas de leur goût; que prétendre le faire dans le sens indiqué depuis peu par M. de Saligny, c'était non-seulement abandonner la pensée primitive de l'expédition , mais violer les préliminaires conclus avec le gouvernement de la République ; et que, pour rester fidèles à ces préliminaires, il ne fallait pas seulement se maintenir dans les termes de la Convention, mais s'abstenir rigoureusement de protéger les enfants perdus d'un pays qui venaient conspirer, à l'ombre des drapeaux alliés, contre l'ordre de choses actuellement existant*
« Tout allait bien, dit-il, et nous pouvions espérer d'obtenir, sans » effusion de sang, les satisfactions stipulées dans la Convention de » Londres, quand, par malheur, l'arrivée du général Almonte, en » compagnie de quelques autres transfuges, a suffi pour mettre la » discorde entre les commissaires. »
Alors il raconta, pour l'édification de ses collègues, comment ce personnage, dans une entrevue qu'ils eurent ensemble quelques joiirs après son arrivée, lui avait dévoilé ses plans, et le commodore Dunlop confirma de point en point ce récit, en ajoutant que le sieur Almonte lui avait fait une ouverture dans le même sens.
» Dans une visite, dit encore M. Prim, que me fit le général Almonte peu de jours après son arrivée, il m'a déclaré franchement qu*il comptait sur Vappui des trois puissances alliées pour opérer un changement radical dans le gouvernement du Mexique^ y remplacer la République par la monarchie et appeler au trône Varchiduc Ma^milien d'Autriche. Puis, il a ajouté qu'il avait des motifs pour croire que son projet serait favorablement accueilli par les Mexicains euxmêmes, et qu'avant deux mois, il serait peut-être réalisé.
» Je lui ai répondu — c'est toujours M. Prim qui parle — que mon opinion à cet égard était diamétralement opposée à la sienne, et que, pour l'exécution d^ce plan, il ne devait pas compter sur l'appui des
forces espagnoles, parce que le Mexique, constitué en République depuis quarante ans, repousserait la forme monarchique, et refusefait des institutions si différentes de celles qui font régi jusqu*à notre époque.
» Le général Almonte m'a confessé de plus qu'il comptait sur Vappui des troupes françaises, et je ne lui ai pas caché combien je regretlais de voir le gouvernement français adopter au Mexique une politique si différente de celle que l'empereur avait suivie dans plusieurs occasions. Je lui ai même dit que, dans le cas pour moi peu probable, où les forces de la France se compromettraient dans une pareille entreprise, s'il leur arrivait un échec, je regretterais autant ce malheur que s'il m'arrivait à moi-même ou à mon pays. J'ai fini, par l'engager à ne pas persévérer dans une conduite où, s'il agissait seul, il trouverait infailliblement sa ruine, tandis que, s'il comptait sur l'appui de quelques-unes des forces alliées, il ferait naître dans le pays des susceptibilités qui pourraient compromettre l'avenir des négociations pendantes, dont la politique, toute conciliante, suivie jusqu'à ce jour par les commissaires alliés, espérait, non sans raison, obtenir un bon résultat. »
Tout cela fut en vain. Les représentants français déclarèrent en termes clairs et explicites quHls étaient résolue à ne pas traiter avec le gouvernement de la Républiqtie; que loin de retirer leur protection aux émigrés mexicains qui l'avaient invoquée, ils continueraient, au contraire, àlaleur accorder, et pour justifier leurs procédés ils se retranchèrent derrière le crédit dont jouissait le sieur Almonte auprès de l'empereur.
« La protection accordée au général Almonte — répondit l'amiral Lagravière à une observation de sir Charles Wyke ayant pour but d'établir que cette protection était une véritable intervention dans les affaires intérieures du pays ; la protection accordée au général Almonte ne diffère en rien de celle que la France accorde aux proscrits de tous les pays, elle n'implique par elle-même aucune intervention dans les affaires intérieures de la République, et, une fois concédée, il n'y a pas d'exemple qu'elle ait jamais été retirée. »
Alors le commissaire espagnol fit observer que cette protection s'accordait ordinairement aux vaincus dont Texistence était en péril, et non aux individus qui venaient tout exprès de l'étranger avec des intentions hostiles contre un
gouvernement établi, surtout contre un ijouvermment avec lequel les alliés avaient déjà ouvert des négociations.
C'était là le point capital de la question pour le commissaire espagnol dont Tavis, sans cela, aurait été facilement combattu avec les arguments dont il s'était servi, un mois et demi auparavant, pour s'opposer au renvoi de Miramon; mais la différence des situations imposait naturellement la difierence du langage, et Tamiral répondit sans faire aucune allusion à ce précédent :
i< Que le général Âlmonte, de même que tout le monde en Europe, croyait la guerre inévitable, et que loin d'être animé de sentiments hostiles envers son pays, il arrivait au contraire avec une mission, — on ne disait pas de qui, — pacifique et conciliatrice, afin de rétablir la concorde entre les différents partis ; — qu*il était digne, par ses antécédents, d'être écouté par ses compatriotes, et que c'était à lui, en rectifiant les erreurs répandues à ce sujet, qu'il appartenait de leur faire comprendre les intentions bienfaisantes des gouvernements européens à Tégard du Mexique ; — que ce général était le plus capable de remplir cette mission^ tant à cause des emplois honorables qu'il avait si dignement remplis dans son pays, que par V estime de V empereur pour sa personne et Vinftuence dont il jouissait auprès de lui; — que les raisons données par le comte de Reuss pour justifier son opinion relativement à l'impossibilité d'établir une monarchie au Mexique ne lui paraissaient pas concluantes ; et que, du moment où il était prouvé que les institutions sous lesquelles le pays avait vécu depuis quarante ans, n'avaient produit que des révolutions et amené la situation déplorable où il était aujourd'hui, il était probable qu'un changement radical dans ces institutions serait reçu favorablement par tous les habitants de la République. »
Sir Charles Wyke fit encore observer qu'à son arrivée à Veracruz, le transfuge ntexicain s'était donné publiquement comme le fondé de pouvoirs des trois gouvernements alliés, quand il était évident qu'il n'avait reçu aucune mission , ni de l'Angleterre, ni de l'Espagne, au nom desquelles, cependant, il prétendait interpréter à sa manière la Convention de Londres ; et l'amiral se contenta de répondre c qu'il ne croyait pas que le général Almonte eût jamais manifesté de semblables prétentions. » Puis, sur une affirmation nouvelle du général Prim et du comraodore Dunlop, M. de Sa-
ligny, pour ne pas avoir à répondre à un fait qu'il lui était impossible de nier, se hâta de couper court à 1 incident en passant à une autre question.
« Il dit que le but vérilablç de racte de Londres clait d'obtenir sâlisfaction des outrages commis par le gouvernement mexicain contre les étrangers, et que le système de temporisation et de conciliation suivi jusqu'à ce jour était condamné par répreuve qu'on en avait faite, puisqu'il recevait à chaque instant des lettres dans les» quelles les signataires se plaignaient à lui de la lenteur des alliés et lui disaient que cette attitude avait eu pour conséquence naturelle d'augmenter l'audace du gouvernement mexicain ; —que, quant à lui, il déclarait formellement qu'il ne traiterait jamais avec ce gouvernenient, et qu'après avoir mûrement réfléchi sur la détermination qu'il convenait d*adopter, il croyait nécessaire de marcher immédiatement sur la capitale (1). »
— Alors, le commissaire anglais demanda à M. de Saligny, s'il était vrai, comme on le répétait de tous côtés, qxCil n'aitachât aucune valeur aux préliminaires de la Soledad?
— M. de Saligny répondit :
« Qu'il n'avait jamais eu la moindre confiance dans aucun des actes du gouvernement mexicain, et que cette opinion s'appliquait, non-seulement aux préliminaires dont on parlait, mais à toutes les Conventions qu'on pourrait dans la suite célébrer avec lui... »
— Enfin, à cette interpellation du commodore Dunlop : Pourquoi, s'il n'avait, ainsi qu'il venait de le déclarer, aucune confiance dans la parole du gouvernement mexicain, il avait signé les préliminaires en question? — Et pourquoi, après les avoir volontairement signés, il ne se croyait pas lié par sa signature ?...
— M. de Saligny répondit encore :
» Qu'il ne devait compte à personne des motifs qui lavaient engagé à signer ces préliminaires. »
Mais s'apercevant bientôt de l'effet que venaient de pro-
(1) C'était justement le motif que les journaux officieux de Paris donnaient pour expliquer les renforts envoyés au Mexique et le départ de M. de Lorencez. — Voir plus haut une citation à ce sujet de V Esprit public.
duîre CCS paroles brutales, il ajouta d'un ton un peu radouci :
« Que néanmoius/si le gouvernement mexicain ne les avait pas lui-même enfreints de mille manières, il se serait cru compromis par sa signature. »
Ici la discussion risquait de s'écarter de nouveau du but qu'on s'était proposé, car les représentants anglais allaient sommer M, de Saligny de fournir les preuves de ce qu'il avançait, quand M. Prim l'y ramena en faisant lire par son secrétaire une note dans laquelle le ministre des affaires étrangères de la République réclamait au nom de son gou* vernement l'expulsion du général Almonte et de ses compagnons (i) ; et l'amiral Jurien répondit au nom des commissaires français qu'ils se refusaient l'un et l'autre, de la manière la plus positive, à cette demande.
Ce refus était prévu, cependant il fut désapprouvé par les plénipotentiaires des deux autres puissances, et ramiral^ pour donner un semblant de justice à ses raisons, déclara que, dans aucun pays, il n'avait vu inaugurer un système de terreur pareil à celui qui pesait en ce moment sur les populations du Mexique (2).
M. de Saligny, cela coule de source, appuya fortement l'opinion de son collègue, et sir Charles Wyke les combattit au contraire en déclarant que, dans son opinion, la grande majorité du peuple mexicain soutiendrait le gouvernement actuel, tandis qu'au contraire la monarchie rencontrerait peu de partisans.
M. Jurien répliqua que la partie intelligente et modérée de la nation était aussi la seule qui méritât les sympathies des puissances alliées ^ ce qui, en d'autres termes, signifiait que l'amiral entendait faire œuvre de parti ; que cette fraction du tout mexicain désirait sincèrement le retour à l'ordre et à la tranquillité ; qu'elle souhaitait surtout Tappui des alliés, et qu'elle prouverait elle-même ses sentiments le jour où,
(1) Voir cette note ci-dessus, à la page 197.
(â) Le brave amiral avait la mémoire courte. Il oubliait ce qui s'était passé, dix ans auparavant, dans son propre pays ; ee qui s'y passait encore.
libre enfin de l'oppression qui pesait sur sa liberté, elle pourrait formuler hautement son opinion. Il termina, comme H. de Saligny, en disant qu'il fallait marcher immédiatement sur Mexico.
Celui-ci ajouta : que ses compatriotes gémissaient sous la plus atroce tyrannie; qu'il avait reçu un grand nombre de pétitions dans lesquelles on lui demandait que les troupes françaises marchassent sur la capitale, et que les pétitionnaires regardaient cette démarche comme la seule qui , en leur procurant un peu de sécurité pût les préserver d'une ruine complète.
Ces pétitions étaient vraies. Mais ce que M. de Saligny ^ ne disait pas, ce que les représentants anglais ne pouvaient pas lui reprocher, car ils n'en savaient rien , c'est la manière dont s'y était prise la légation de France pour en obtenir les signatures.
Le fameux banquier Jecker, en dépit de ses opérations avec l'administration réactionnaire, d'aucuns même disaient à cause de ses opérations, avait été obligé de déposer son bilan huit mois avant la rentrée du gouvernement constitutionnel dans la capitale de la République.
Dans le passif de ce bilan, la population française de Mexico s'était malheureusement trouvée compromise pour une somme assez ronde, et M. de Saligny, ainsi que je l'ai expliqué plus haut, en avait profité pour poser ce dilemme aux intéressés : « Si l'intervention a lieu, M. Jecker sera
> payé, et vous le serez également ; dans le cas contr^re, il
> est probable que vous perdrez tout. Choisissez mainte-
> nant : » et les malheureux, placés ainsi entre les nécessités de leur situation et leur conscience qui leur disait que l'intervention serait une faute irréparable , après avoir déposé leurs demandes entre les mains de ce ministre, étaient obligés plus tard de signer encore tout ce qu'il lui convenait de présenter à leur signature.
Ces nouvelles demandes étaient transmises à M. de Saligny, au fur et à mesure de leur remplissage, par une façon d'expéditionnaire nommé Farine, qu'il avait laissé à Mexico ; mais, je le répète, les commissaires anglais n'en savaient rien, et c'est pour cela que M. Dunlop, ne tenant
compte que des conséquences que pouvait avoir la mesure que proposaient les représentants de la France, se contenta de lui répondre que les Français résidant à Mexico verraient cette marche avec déplaisir.
Sir Charles Wyke iijouta que, quant à lui, il savait par expérience combien parmi ceux qui régissaient les affaires du Mexique, il y avait de personnes distinguées, appartenant au parti modéré; et que la conduite observée jusqu'ici par les commissaires alliés était la seule qui lui parût digne, la seule qui lui parût convenable.
Uamiral répliquai qu'il n'éprouvait aucune sympathie pour * un gouvernement à qui on avait offert la paix et la réconciliation des partis, et qui avait répondu à cette offre en ordonnant des supplices (i).
Enfin, les commissaires des gouvernements d'Angleterre et d'Espagne déclarèrent qu'après avoir entendu les plénipotentiaires français dans leurs dires, ils ne trouvaient aucun motif qui pût justifier leur résolution de rompre avec le gou-
(i) I/amiral Jurien faisait ici allusion à la mort du général Roblcs Pezuela.
M. Robles, compromis au premier chef par sa conduite dans les événements qui s*élaient passés depuis trois ans, s'était tenu caché pendant plusieurs mois, après la prise de Mexico, dans l'hôtel môme de M. de Saligny. De là, il s'était rendu à Guanagualo, où il vivait tranquillement sous la protection de M. Doblado, gouverneur constitutionnel de cet État. Quand M. Doblado fut nommé ministre des affaires étrangères, Robles obtint de lui l'autorisation de revenir à Mexico, sous la condition expresse de s'y tenir tranquille. Malheureusement, il se mit en relation avec Almonte et le P. Miranda, et, pour en terminer avec ses intrigues, on lui ordonna de se rendre, sur parole, à Sombrerete, dans l'État de Zacatecas. Robles promit d'obéir, mais au lieu de prendre la route du Nord pour se rendre à sa destination, il prit celle de l'Ouest qui conduisait au camp des alliés, en compagnie d'un autre transfuge, le colonel Taboada, bien connu des anciens hôtes de la rue de Clichy. Ce dernier parvînt au camp français. Quant à Robles, il fut arrêté près d'Orizaba, traduit en jugement pour crime de trahison, condamné et passé par les armes, le 23 mars 1862, dans le village de San Andres Chalchicomula.
vernement mexicain ; qu'ils ne pouvaient approuver ni signer la réponse que les susdits plénipotentiaires voulaient faire à la note de M. Doblado ; et que, dans le cas où ils continueraient à s'opposer au rembarquement du sieur Almonte et de ses compagnons, ou s'ils se refusaient à prendre part aux conférences qui devaient s'ouvrir six jours plus tard, dans cette même ville d'Orizaba, avec les plénipotenti.iîres du gouvernement local, ils se retireraient, eux, du territoire du Mexique avec leurs troupes, et regarderaient la conduite des commissaires français comme une violation de l'acte de Londres et des préliminaires de la Soledad.
Ainsi se termina la conférence. On s'étonnera peut-être .* que des agents subalternes, comme les commissaires, aient osé déchirer entre eux Tœuvre collective de leurs gouvernements respectifs, avant d'avoir reçu des ordres à cet égard : mais la surprise cessera si Ton considère que ces gouvernements étaient eux-mêmes divisés sur la manière de rendre l'intervention effective ; et qu'obligés, pour avoir au moins l'air d*être d accord, de se faire mutuellement des concessions plus spécieuses que réelles, ils s'étaient toujours refusés à préciser le but de l'expédition, et avaient laissé à leurs agents le soin d'interpréter la Convention dans le sens le plus conforme aux vues secrètes de chîicune des parties contractantes.
M. de Saligny fait déclarer la guerre au gouvernement mexicain. — Du droit de paix et de celui de guerre. — Celle du Mexique est contraire aux véritables intérêts de la France.
Après ce que j*ai dit dans les deux derniers chapitres, je ne m'étendrai pas davantage sur les raisons inventées par M. de Saligny, pour expliquer à ses collègues son changement de front. Je ne dirai rien non plus de l'apologie des mêmes faits présentée au Corps législatif, par M« Billault, dans la séance du 27 juin 1862. Ce ministre est mort depuis : que la postérité lui soit légère! Mais la majorité qui accueillit alors avec tant de bienveillance Ténoncé des motifs qui avaient pour but de justifier devant elle le renversement de l'autorité légitime de M. Juarez, ne se doutait probablement pas qu'elle applaudissait à une édition revue, cor-» rigée et beaucoup augmentée des doctrines émises en 1813, 14 et 15 par les souverains alliés, pour justifier l'invasion de notre propre pays (1).
Après des exemples pareils, on pouvait, non sans quelque raison, espérer qu'un enseignement donné depuis si peu de temps ne serait pas perdu pour les hommes de notre époque, et que, sous l'empire d'un Bonaparte, on ne verrait pas le gouvernement français exhumer contre un gouvernement étranger les reproches inventés par la coalition contre le chef de sa race (2). Mais puisqu'il en est autrement, puis-
(1) « Français ! La victoire a conduit les armées alliées sur vos frontières , elles vont la franchir. Nous ne faisons pas la guerre à la France. »
Déclaration du prince de Schwartzenberg , en date du 24 décembre 4813.
(2) Les puissances déclarent g^/e Napoléon Bonaparte s'est placé
qu'en plein xix® siècle le droit n'existe encore que pour les forts, et que la patrie, cette chose trois fois sainte pour nous, les déshérités, n'est qu'un mot vide de sens pour les repus de tous les régimes; puisqu'en un mot, le décret de H. Juarez, en date du 25 janvier 4862, qui a déclaré traîtres à la patrie tous les Mexicains qui se réuniraient aux envahisseurs de leur pays (i) a excité, qui le croirait? des élans si vertueux d'indignation sur les bancs de la majorité, je ne laisserai pas passer une pareille doctrine sans protester au nom du sang versé par les miens pour 1^ défense du territoire envahi ; et je me permettrai de dire à cette majorité qui n'a rien appris mais qui a tout oublié, que les dispositions des décrets des 23 février et 5 mars 1814, rendus chez nous par le chef du premier empire, dans des circonstances identiques à celles où se trouvait M. Juarez quand il a publié le sien, n'ont rien à reprocher à celles du décret du 25 janvier 1862. Des deux côtés la situation était la même ; partant le droit à la résistance était également le même et, à moins de flétrir les décrets des 23 février et 5 mars 1814 du nom de monuments sanguinaires du despo' tisme impérial (2), ce que personne ne s'est encore permis, ce que personne ne se permettra probablement jamais, on conviendra que, pour avoir mérité l'indignation de M. Bil-* lault et de la majorité, le décret du 25 janvier 1862, sur les peines à infliger aux traîtres et à la trahison , ne dépassait eo rien ceux du premier empire.
Je n'en dirai pas davantage sur ce sujet. Mais si je me résigne 3i facilement au silence sur une question qui s'impose toute seule je ne saurais me taire de même à l'égard de l'acte par lequel cinq agents subalternes, et les com-
hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique. »
Déclaration des souverains allies, en date du 13 mars 1815.
(4) C'est en vertu de ce décret que le général Robles a été fusillé, et c'est à Toccasion de sa mort que se passait la scène dont il est question.
(2) Expressions dont s'est servi M. Billault, pour désigner le décret de M. Juarez.
missaires alliés n^étaient pas davantage, ont osé déchirer entre eux l'œuvre collective de leurs gouvernements. Cette œuvre n'était exclusivement ni anglaise, ni espagnole, ni française ; elle était à la fois tout cela, et quoi qu'en aient dit les gouvernements d'Angleterre et d'Espagne pour colorer la conduite de leurs plénipotentiaires au Mexique, il n'en est pas moins vrai que leur action était liée à celle de la France. En d'autres termes, la Convention de Londres devait avoir tout prévu. Ce n'est qu'à cette condition qu'il peut êtr^ permis de la considérer comme un acte sérieux. Tout devait donc y avoir été discuté à l'avance, et ce que l'expédition devait être, et ce qu'elle ne devait pas être. Les trois puissances, en la signant, avaient pris à la face du monde un engagement collectif qui, à son tour, était devenu en quelque sorte la garantie de la puissance qu'elles allaient attaquer, et nul n'avait le droit d'y introduire un changement, si minime qu'il fût; par conséquent, nul n'avait le droit de permettre à ses alliés de toucher à l'esprit qui en avait dicté les conditions.
Je dis que cet arrangement était devenu en quelque sorte la garantie du Mexique, et pour peu qu'on daigne se reporter aux préliminaires de la Convention, cette vérité, banale selon moi à force d'être vraie, ne saurait laisser le moindre doute à personne. Toutefois, comme il s'agit de convaincre et non de poser des affirmations, je vais expliquer catégoriquefnent ma pensée.
L'article 3 du projet de Convention (1), on doit s'en souvenir, après avoir déclaré « que les alliés s'engageaient » mutuellement à ne pas distraire les forces dont ils allaient » faire usage, pour les employer à un objet, quel qu'il fût, 9 différent de ceux qui étaient spécifiés dans le préambule » de l'acte dont ils s'occupaient, » établissait en outre qu'ils s'interdisaient spécialement le droit d'intervenir dans les affaires intérieures de la République,
Depuis, lord Russell avait consenti à la suppression de cet article fâcheux , « afin , disait M. Billault au Corps légis-
(t) Voir ce projet à la page 82.
» latif (1), de ne pas décourager le mouvement national » que les gouvernements de France et d'Espagne croyaient ^ certain ; » et que les puissances susdites attendaient, ce qu'il ne disait pas, pour procéder à rétablissement d'un pouvoir nouveau, d un pouvoir qui donnerait satisfaction à toutes leurs exigences. Mais l'esprit de haute justice qui avait dicté cette clause au début de la négociation n'en subsistait pas moins, et cet esprit, si je puis m'exprimer ainsi, s'était traduit, en dépit même des intéressés» dans l'article 2 de l'acte de Londres, où il était dit, de la manière la plus catégorique : c Que les alliés s'engageaient mutuel-
> lement à n'exercer aucune influence dans les affaires inté'^ » rieures de la République ; à ne point restreindre le droit qui » appartenait à la nation mexicaine de choisir la forme de
> gouvernement qui lui conviendrait le mieux. »
Voilà ce qui devait être une garantie pour le Mexique, et ce que les gouvernements d'Angleterre et d'Espagne ne pouvaient oublier sans se rendre en même temps complices, au moins indirects, d'un acte dont ils partageront tôt ou tard, et quoi qu'ils fassent, la responsabilité devant le tri* bunal de l'histoire.
Permis maintenant à l'organe cynique des intérêts de la cité de Londres d'exalter à ce sujet l'égoïsme du gouvernement anglais, et de le féliciter pour avoir refusé de suivre ses collègues impériaux dans leur aventure contre la capitale du Mexique. Ses paroles n'apprendront rien à personne, ni à ceux qui les ont alors écoutées, ni à ceux qui les liront dans la suite. Le Times ne les a point inventées ; il les a empruntées à la réponse de Gain au Dieu de la Bible.
Eh bien, soit! l'indépendance du Mexique n'avait point été confiée à la garde spéciale de l'Angleterre. J'y consens. Mais les trois puissances contractantes étaient responsables au même titre, et l'une vis-à-vis de l'autre, de l'exécution scrupuleuse des clauses arrêtées par elles dans l'acte de Londres. Cet acte, encore une fois, établissait de la manière la plus catégorique qu'en allant au Mexique pour rappeler le gouvernement de ce pays à la foi due aux traités, les
(i) Séance du Ti juin 4862.
puissances s'interdisaient formellement le droit de s'immiscer dans les affaires intérieures de la République, Cependant îl a été déchiré depuis par l'une d'elles et l'Angleterre, si vétilleuse quand il s'agit d'une question de gros sous, a laissé sans protestation porter aux quatre coins cardinaux du monde civilisé la rupture de l'acte où gisaient avec son nom, son honneur et sa signature.
Le Mexique était donc encore une fois condamné : son véritable crime n'était pas d'avoir manqué à tel ou tel engagement, mais d'avoir conservé depuis quarante ans la forme républicaine. La France et TEspagne étaient depuis longtemps d'accord sur ce point (1); et quant à l'Angleterre, on peut dire sans crainte de se tromper que son oligarchie ne voyait pas sans une certaine satisfaction le gouvernement impérial entratné par sa haine contre un homme qui avait à âesyeux le grand tort, le vice originel, d'avoir triomphé d'un coup d'État (2), se précipiter tête baissée dans les hasards d'une aventure qui devait, un peu plus tôt, nn peu plus tard, amener un refroidissement et peut-être une guerre terrible entre la France et la puissante République des États-Unis. Dans ces conditions, il me reste à examiner jusqu'à quel point ce gouvernement, par un motu proprio^ avait le droit de disposer ainsi de l'or et du sang de la France, quitte, en cas de revers, à envoyer à la tribune du Corps législatif un Monier de la Sizeranne pour y débiter des lieux communs
(4) c( La nomination de Maximilien, si nous devons en croire » M. Bermudez de Castro, était connue du gouvernement espagnol » bien avant la signature de Tacte de Londres. Le ministre des » affaires étrangères, répondant à Tinterpellation d'un député, a sou- » tenu d'abord que le gouvernement ne savait rien de cette candida- » ture ; il y a sans doute mieux réfléchi plus tard, car il a confessé » depuis quHl la connaissait, et le gouvernement, par Forgane de » M. Calderon Collantes, a avoué quil en était informé. Mais il y a » plus, M. le marquis de Castillejos lui-même a déclaré, qu*ava7it » son départ pour le Mexique^ le gouvernement lui en a parlé. »
— Discours de M. Bermudez de Castro au Sénat espagnol, séance du 18 décembre \Ut.
(2) M. Juarez.
de la nature de celui-ci : « Pendant que, dans d^autres tri* 9 bunes (1), on donne des explications qui, jusqu'à présent, B n'ont rien édaircU prouvons par notre attitude et la spon- > tanéité de notre vote, que cette assemblée veut unanime-
1 ment faciliter au gouvernement et à l'armée les moyens » de vaincre des obstacles imprévus (2). »
Ce droit» le gouvernement impérial ne pouvait le tenir que de la constitution actuelle de Tempire ; mais d'où vient cette constitution ?
Par qui a-t-elle été présentée au pays ?
Par qui a-t-elle été discutée?
Par qui a-t-elle été votée ?
Par qui a-t-elle été acceptée?
Fille du coup d'État et n'ayant, par conséquent, d'autre origine que le gouvernement dont elle émane, et non qui émane d'elle, la constitution impériale a été présentée au peuple à la pointe des baïonnettes, et acceptée par lui dans les mêmes conditions que le fameux plébiscite du 21 décembre 1851; je veux dire sous la menace pendante de la dépor* tation, ou tout au moins de l'exil.
C'est ainsi, il y a maintenant trois siècles et demi, que les Espagnols, dans le pays dont nous nous occupons, présentaient aux Aztèques ébahis un crucifix d'une main, un pistolet de l'autre, et pour unique catéchisme leur disaient : Crois ou meurs, — Mais laissons ces souvenirs qui nous entraîneraient trop loin. Contentons-nous de discuter humblement le présent; et puisque, à cette date douloureuse du
2 décembre, les auteurs du coup d'État contre la représentation nationale n'ont point hésité à se couvrir des dépouilles de 89, voyons, sur les droits de paix et de guerre, si les prétentions du gouvernement impérial s'accordent avec les principes de notre grande révolution.
L'examen de cette question capitale : A qui appartient le droit de paix et de guerre? Est-ce à la Nation? Est-ce au Roi?
(1) En Angleterre et en Espagne.
(2) Paroles de M. Monier de la Sizeranne, après l'échec dé Puebla, et lors de la discussion du crédit de 15,000,000 de francs affecté au renfort des troupes destinées à l'expédition du Mexique.
s'est ouvert à rassemblée nationale constituante, le i5 mai 1790, en conséquence d'une communication par laquelle M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères de Louis XVI, annonçait aux représentants du pays Tarmement de quatorze vaisseaux de ligne, pour venir en aide à l'Espagne menacée par l'Angleterre, et s'est terminée à la suite d'une discussion à laquelle ont pris part Alexandre de Lameth, Dupont de Nemours, Tabbé Maury, Barnave, le comte de Servan, Malouet et, enfin, Mirabeau, par une déclaration portant que le pouvoir exécutif ne pourrait etigager aucune guerre sans Vintervention des représentants du pays, ainsi qu'on peut s'en assurer par l'article suivant emprunté à la section première du chapitre III de la Constitution de i79i.
Art. 11. — La guerre ne peut être décidée que par un DÉCRET DU CORPS LÉGISLATIF, rendu sur la proposition formelle et néœssaire du> roi et sanctionné par lui.
Ce fut en 1799, et après le coup d'État du 18 brumaire, que cette condition essentielle de l'intervention des représentants du pays dans la déclaration de guerre fut confisquée par k constitution consulaire de Tan viii, dont la charte de l'empire actuel n'est qu'une simple copie; et si l'on cherchait bien, on trouverait que, pour amener par deux fois les Cosaques à Paris, baigner leurs chevaux dans les eaux paisibles de la Seine, le chef de la race, usant et abusant du droit de guerre dont il s'était emparé, a dévoré à la France, dans l'espace de neuf ans, plus de 2,500,000 de ses enfants. C'était, convenons-en, payer un peu cher les hontes de la servitude et le plaisir qu'éprouvaient certaines gens à crier : vive l'Empereur!
Laissons donc aux charlatans d'honneur et de patriotisme les mots qui n'ont jamais rien prouvé. Examinons la question froidement, comme il convient à des hommes qui veulent s'instruire, et voyons s il est possible de découvrir un motif, je ne dirai pas valable, mais plausible, qui justifie cet immense déploiement de guerre contre un pays comme le Mexique.
L'unique moyen d'expliqtcer/je ne dis pas àe justifier, cette
guerre entreprise par le gouvernement impérial, sans tenir compte de l'opinion publique, aurait été de pouvoir en masquer les motifs secrets en les retranchant derrière les intérêts généraux de la patrie. Pour cela, il aurait fallu prendre hardiment la partie pour le tout; confondre, ce qui était insoutenable, j'en conviens, les intérêts isolés de quel* ques individus avec ceux de la grande masse de nos concitoyens; en un mot, donner le change au sentiment public ety je dois l'avouer, les tours de force des avocats officiels du second empire ne sont point encore arrivés jusque-là. Dès lors, sans manquer au respect que je dois à leur parole, il m'est permis de distinguer ^ mon tour entre ces intérêts divers, et je vais user de mon droit.
La population française établie au Mexique au début de l'expédition, en y comprenant même le Suisse Jecker, naturalisé au mois d'août 1862 pour les besoins de sa réclamation, se divisaitySur le plus ou le moins d'opportunité de cette mesure, en quatre catégories, opposées comme des angles par le sommet, et qu'il ne faut pas confondre entre elles.
La première se composait de ceux qui avaient ou qui croyaient simplement avoir un intérêt quelconque à l'intervention. Cette catégorie, en dehors de ceux qui avaient été compromis dans la faillite du célèbre banquier, était peu nombreuse, quoique ses intérêts fussent précie&x, je suis le premier à en convenir ; mais quelque respectables qu'ils fussent, je ne vois pas trop en quoi les spéculations usuraires de M. Jecker et de ses pareils pouvaient affecter les intérêts généraux de la France.
La seconde comprenait ceux qui avaient ou croyaient avoir des intérêts contraires aux conséquences probables de l'intervention. Cette catégorie était également peu nombreuse; mais la France, non plus, n'avait rien à démêler avec ses intérêts.
La troisième, et de beaucoup la plus considérable, se composait des individus qui n'avaient étudié l'histoire de notre pays que dans les vaudevilles de M. Scribe, ou dans les romans, réputés historiques, de M. Alexandre Dumas. Là, pour leur malheur, ils avaient lu que gloire rimait avec victoire; français y avec succès , et ils en tiraient les motifs de
leur admiration pour les pantalons rouges et les grands sabres de Tarmée. Toute leur ambition, bien innocente à première vue, se limitait à voir ondoyer les turbans des zouaves sur la place du gouvernement, et quelque légitime que pût paraître un semblable orgueil, je n'y vois pas encore un motif suffisant pour décider la France à prodiguer tant dW et tant de sang, afin de leur procurer cette satisfaction.
La quatrième, enfin, la plus respectable à mes yeux, comprenait ceux qui n'avaient d'intérêt ni pour ni contre l'intervention, et ne considéraient l'action de la France qu'au point de vue de ses traditions politiques et de la mission qui lui a été confiée pour le plus grand avantage de l'huma-* nité.
Pour ceux là, il était mathématiquement démontré. que tant que la science n'aurait pas eu raison des aristo* craties de toutes couleurs accoutumées, depuis l'enfance du monde, à*vivre du plus pur de la substance des peuples qu'elles ont parqués, comme autant de troupeaux, dans des limites factices, la France, sentinelle avancée de la civilisation, aura pour mission de traduire dans les faits les tendances de l'humanité entière vers un avenir meilleur ; ~ de dégager Tinconnue cachée sous les langes de chaque problème nouveau ; — de présenter, en un mot, aux peuples qui la consulteront, le résultat d'une expérience acquise au prix du plus précieux de son sang. Les despotes le savent depuis longtemps, et c'est là ce qui explique pourquoi, à la voix de l'Angleterre, dont l'orgueilleuse oligarchie se voyait menacée par le torrent des idées du siècle, six fois en vingt-cînq ans, les souverains de l'Europe absolutiste se sont coalisés contre nous et ont réuni leurs esclaves pour écraser cette révolution, fille légitime de la philosophie du dix-huitième siècle, dont le siège, ils le savent bien, est et ne peut être qu'à Paris.
Je le dis en toute sincérité, non par esprit stérile d'opposition, mais parce que cela est vrai, matériellement vrai, l'expédition du Mexique n'était pas seulement injuste, elle était de plus une faute, car elle allait en opposition directe avec les véritables intérêts de notre pays. M. de Sali^y lui-même, dominé par une vérité qui s'imposait à lui comme
à tout le inonde (I), avait été obligé de reconnaître qu'il n y avait au Mexique de haine ni contre la France ni contre nos compatriotes; et dans le commencement de l'expédition, les Mexicains se sont refusés longtemps à croire que les Français pussent être leurs ennemis. Le plus simple bon sens indiquait qu'il fallait profiter de ces bonnes dispositions et des embarras alors pendants des États-Unis pour substituer en ce pays l'influence française à l'influence américaine dont l'extension rapide préoccupait, non sans raison, le patriotisme de ceux qui craignaient d'assister impuissants à Tâbaorption de leur patrie par la race plus jeune et beaucoup plus vigoureuse des hommes du Nord ; et s'il se fût placé sur ce terrain, M. de Saligny aurait obtenu du gouvernement toutes les concessions qu'il aurait pu désirer.
Mais dominé par ses préventions, aveuglé par des haines d'autant plus à craindre qu'elles étaient assurées d'avance de l'impunité, d'autres disent lié par des compromis dont on retrouve les traces dans la correspondance interceptée de M. Jecker (2), M. de Saligny, après avoir publiquement reconnu le gouvernement libéral, avait préféré convertir la légation de France en foyer permanent de conspiration contre ce même gouvernement; si bien que l'expédition de MM. Lorencez et Forey, quels que fussent d'ailleurs les motifs ostensibles dont on ait cru devoir se couvrir pour en expliquer la nécessité, n'était après tout que la conséquence rigoureuse de l'attitude hostile prise dès le principe par le ministre du gouvernement impérial contre des hommes
(i) Voir la dépêche déjà citée du général Prim à M. Calderon Collantes, en date du 27 janvier 1862, et la lettre de M. de Saligny au général Serrano, gouverneur général de la Havane, en date du S2 novembre 1861, remise aux Certes par le gouvernement espagnol.
(2) Lettre de son frère, en date de Paris, le 7 novembre 1862. On y lit le passage suivant :
« M. de Gabriac est triste. 11 espérait être nommé chef du cabinet » de son ami Drouyn. Hélas ! il s'est trompé. Agissez de telle sorte » que M. de Saligny fasse tout ce qu'il pourra auprès de Forey pour » notre cause, et non en vue de la récompense qu'on lui destine, » S. M. l'aime et apprécie ses services, etc.. »
dont le plus grand crime à ses yeux, était de ne point avoir désespéré de la régénération de leur pays.
Je me résume.
Dans tous les pays où le peuple a conservé une portion, si minime qu'elle soit, de souveraineté, le droit de paix et de guerre appartient à ses représentants, non au pouvoir exécutif, qui n'est et ne peut être, son nom seul l'indique assez, que l'exécuteur passif des volontés de la nation. Cette vérité, je le confesse, ne s'accorde guère avec l'omnipotence des gouvernements. Pourtant, elle est logique; tellement logique que l'empire lui-même, en dépit de ses nécessités absolutistes, n'a jamais osé renouveler cette singulière déclaration de Louis XIV au Parlement de Paris : L'État, c'est moi! Aujourd'hui, rÉtat se compose du pays tout entier, depuis le plus infime de ses membres, souverain absolu dans les comices électoraux, jusqu'à l'hôte fortuné des Tuileries. Chacun sent que cette souveraineté, si elle était trop hardiment niée, pourrait bien être un jour réclamée de nouveau avec les arguments qui ont prévalu, en 1789, en 1830 en 1848; et voilà pourquoi, tout en usant et abusant du pouvoir dont il s'est emparé, chacun sait comment, l'empereur, puisqu'aussi bien empereur il y a, se pare encore devant les niais du grand nom de 89, et permet à son ministre de l'instruction publique de le nommer Yhomme le plus libéral de son empire.
Quant à l'expédition du Mexique, il n'y a jamais eu qu'une voix dans le monde entier pour en condamner les tendances et en craindre les résultats. Seul, le gouvernement impérial a été d'un avis contraire, et si je voulais interroger mes souvenirs, je pourrais retrouver le jour où il a dit ^u^ cette expédition serait la plus belle page de son règne. Je ne le chicanerai pas là-dessus;, mais, au nombre des jeunes soldats dévorés par la conscription sous le premier empire, on peut voir aujourd'hui ce que coûte à la patrie commune la gloire éphémère de ces dieux d'argile qu'on nomme des souverains; et, pour ne point sortir de la question mexicaine, je me contenterai de répondre que plus la page qui avait trait au Mexique devait être belle, si cette expédition avait pu aboutir, plus aussi elle aurait coûté à la France. A ce compte, l'empire
seul pouvait y gagner; et la question alors n'était plus une question française, mais une question purement bonapartiste. C'est peut-être aussi pour cela qu'elle blessait si profondément les intérêts du Mexique, de la France et de l'huinanité entière.
Dénonciation de la rupture des préliminaires. — M. de Lorencez attaque Orizaba. — Pronunciamiento de cette ville en faveur d'AImonte. — Marche sur Puebla. — Échec de Tarmée française.
Quoi qu'il en soit des considérations contenues dans le chapitre qui précède, la rupture des préliminaires était désormais un fait de plus dans cette question si fertile déjà en incidents de tous genres; et ce fait, en dévoilant les véritables motifs de Tenvoi de M. de Lorencez au Mexique, venait briser d'une manière bien pénible les espérances de tous ceux qui comptaient sur le bon accord des commissaires alliés pour rétablir le calme et la tranquillité dans le pays.
Des trois puissances réunies à Londres pour signer la Gon* vention du 31 octobre, les deux premières, l'Angleterre et l'Espagne, abandonnaient publiquement la troisième; et l'empire, débarrassé par cet isolement de tout ce qui aurait pu le gêner, allait enfin pouvoir donner à son action l'allure qui lui conviendrait le mieux.
Toutefois, avant de se séparer définitivement, les commissaires comprirent qu'ils avaient un dernier acte à dresser en commun ; et, le soir même, ils adressèrent un message au gouvernement mexicain pour lui faire savoir « qu'ils » s'étaient trouvés dans VimpossibUité de se mettre d'accord sur » l'interprétation à donner, dans les circonstances où ils se » trouvaient, à la Convention du 31 octobre 1861 (1). »
Le même jour, MM Lagravière et Saligny lui firent passer de leur côté une note isolée, et comme cette note sert naturellement d'introduction aux événements qui se sont déroulés depuis, je vais la reproduire en entier.
(1) Dernière note collective des commissaires alliés au gouvernement mexicain, en dale, à Orizaba, du 9 avril 1862.
Note des commissaires du gouvernement impérial.
« Les soussignés, plénipolenliaires de S. M. Tempereur des Français, ont rhonneur de faire connaître à S. E. M. le ministre des relations extérieures de la République mexicaine, en réponse à la note du 3 avril courant, réclamant Téloignemont du général Almonte (i), qu'il leur est impossible d'acquiescer à cette demande.
» Au moment où le général est parti de France, le gouvernement de S. M. rempereur ne mettait point en doute que les hostilités ne fussent depuis longtemps engagées entre nos armées et les armées mexicaines. M. le général Almonte s'offrit alors pour aller porter ù ses compatriotes des paroles de conciliation et leur faire comprendre le but bienveillant que se proposait Tintervenlion européenne. Ces ouvertures furent accueillies par le gouvernement de S. M., et le général fut non-seulement autorisé, mais invité ù se rendre au Mexique, pour y remplir cette mission de paix à laquelle l'avaient si bien préparé ses antécédents honorables, son extrême modération et Testime dont il n'a cessé de jouir aussi bien au Mexique que dans les diverses cours étrangères où il a représenté son pays.
» Arrivé à Veracruz, le général s'est trouvé en présence d'une situation que personne, en Europe, n'avait pu prévoir. Un armistice avait été conclu, des négociations avaient été engagées. Le rôle du général n'en restait ni moins important, ni moins facile à définii*. H était évident qu'à la suite des longues guerres civiles qui ont déchiré ce pays et lorsque, sur divers points du territoire, la résistance armée tenait encore les forces du pouvoir en échec, la voix d'un homme étranger aux passions des partis et investi de la confiance de l'un des gouvernements alliés avait le droit de demander à être entendue. Le gouvernement suprême de la République, sans vouloir comprendre les avantages qu'il aurait pu retirer, en cette occasion, d'une conduite plus prudente et plus modérée, crut n'avoir rien de mieux à faire, pour consolider sa situation, que de renouveler ces édits de proscription qui rappellent si tristement les plus mauvais jours des révolutions européennes. Cette fâcheuse résolution fut notifiée aux commissaires des trois hautes puissances. Les plénipotentiaires de S. M. l'empereur des Français se sont abstenus d'y répondre et le général Almonte, dont ta vie était menacée ju^qm dans Veracruz, suivit à Cordova, un des bataillons français qui se diri-
(i) Voir cette note plus haut.
gealent vers les canlonnements de Tehuacan. Le gouveraement suprême de la République proteste aujourd'hui contre cette démarche. II a dû prévoir la réponse des plénipotentiaires de Tempereur. Le drapeau français a déjà abrité bien des proscrits, et il est sans exemple que sa protection ait été retirée à ceux qui l'avaient obtenue.
a Les soussignés ont eu le regret d'avoir aussi à constater y depuis le jour où a été conclue la Convention de la Soledad qus de nouvelles persécutions ont été exercées contu leurs nationaux. Jusque sous leurs yeux, des mesures violentes ont été adoptées, en vue d'étouffer l'expression des vœux du pays et de la véritable opinion publique. On espérait de cette manière réussir à donner le change à l'Europe el lui faire accepter le triomphe d'une minorité oppressive, comme le seul élément d'ordre et de réorganisation que l'on piH trouver au Mexique.
» Les soussignés demeurent convaincus que s'ils persévéraient dans la voie où le désir d'éviter l'effusion du sang les a engages, ils s'exposeraient à méconnaître les intentions de leur gouvernement et à devenir les complices de la compression immorale sous laquelle gémit aujourd'hui la grande majorité du peuple mexicain.
» En conséquence, ils ont l'honneur d'informer S. E. M. le ministre des affaires extérieures, que les troupes françaises, laissant leurs hôpitaux sous la garde de la nation mexicaine, se replieront au delà des positions fortifiées du Chiquihuite, pour y reprendre toute leur liberté d'action, aussitôt que les dernières troupes espagnoles auront évacué les cantonnements qu'elles occupent aujourd'hui en vertu do la Convention de la Soledad.
» Les soussignés ont l'honneur, etc..
» Signé A. DE Saugny. — E. JrniEN.
» Orizaba, 7 avril 1861. »
Cette note ne manquait pas d'une certaine habileté. Écrite pour l'Europe, où le gouvernement impérial restait libre de publier ou de ne pas publier la réponse du gouvernement mexicain, selon que cette publication serait ou ne serait pas favorable aux intérêts qu'il avait en vue, elle répétait, en substance, les arguments invoqués, le matin même, par MM. Lagravière et Saligny pour justifier auprès de leurs collègues la protection qu'ils avaient accordée jusqu'alors au général Almonte; et ne contenait sur tout le reste que des plaintes vague?, indéfinies, contre des persécutions et
des mesures dont ils se gardaient bien de faire connaître la véritable portée, de peur qu^en amenant eux-mêmes une comparaison entre les torts qu'ils reprochaient au gouvernement mexicain et la vengeance qu'ils voulaient en tirer, l'opinion publique mise en éveil ne se montrât contraire aux idées qu'ils voulaient implanter à coups de canon.
C'était cependant le cas de mentionner les faits un à un, de les préciser, et de prouver, une fois pour toutes, la légitimité de leurs griefs. Un pauvre diable obligé de faire valoir ses réclamations devant un tribunal quelconque, n'y aurait certes pas manqué ; mais il parait que les principes élémentaires de la morale publique ne sont obligatoires que pour les faibles, et qu'un gouvernement qui a la force pour lui, acquiert avec elle le droit d'imposer ses volontés à l'opinion en se dispensant de donner la preuve des faits qu'il affirme sur la foi de ses agents.
Que répondre, en effet, à une accusation de la nature de celle-ci : Les soussignés ont aussi le regret d'avoir à constater, depuis le jour oii a été conclue la Convention de la Soledad, que de nouvelles persécutiom ont été exercées contre leurs nationaux !
— Ou bien encore de l'espèce de cette autre : Jiisque sous leurs yeux, des mesures violenter ont été adoptées y en vue d^ étouffer rexpi'ession des vœux du pays et de la véritable opinion publique l
— Rien, si ce n'est par la guerre quand on dispose des moyens nécessaires pour la faire avec avantage, et, dans le cas contraire, par des dénégations qui ne prouvent jamais plus que les affirmations de l'ennemi.
M. Doblado le comprit. Trop faible pour tenter les hasards de la bataille avec l'espérance de vaincre, il ne lui restait d'autres ressources que de nier, ce qui était après tout une manière quelconque d'affirmer les droits de son pays, et il répondit en ces termes aux accusations banales des commissaires impériaux :
A MM, les commissaires de S. M. V Empereur des Français.
u Palais national. -— Mexico, 11 avril 1862.
» Le soussigné, ministre des relations intérieures et extérieures de la République mexicaine, a l'honneur de répondre à la oommuni-
cation que MM. les commissaires de S. M. l'Empereur des Français lui ont adressée pour l'informer que les troupes françaises allaient se replier sur Paso Ancho, afîn de recouvrer leur liberté d'action, aussitôt que les troupes espagnoles auraient évacué leurs cantonnements actuels, en donnant pour motif de ce procédé leur résolution de protéger un traître, le général J. N. Almonte.
» La violation des préliminaires de la Soledad consommée par MM. les commissaires du gouvernement français, sur un prétexte aussi puéril, est injustifiable pour quiconque l'examine au point de vue des principes internationaux.
» La nation mexicaine n'a pas reçu davantage que son gouvernement la nouvelle officielle de la mission que MM. les commissaires, dans leur note précitée, attribuent au général Almonte, et cette assertion de leur part est le premier avis qu'ils en aient.
» On savait depuis quelque temps par la voix publique que ce traître, trompant par de faux renseignements S. M. l'Empereur des Français, travaillait dans l'ombre à attirer sur sa patrie une invasion avouée qui servît d'appui au parti réactionnaire, vaincu dans ce pays par la force irrésistible de la volonté générale bien plus que par celle des armes; mais on ne savait rien de plus.
» Ces rumeurs se sont converties en faits pleinement justiflés depuis Tarrivée de cet individu à Veracruz, parce qu'alors l'autorité nationale a acquis des preuves convaincantes que ce misérable s'occupait à conspirer contre l'ordre légal généralement reconnu dans la République, et à stimuler, par toutes sortes d'intrigues et de pro^ messes, les bandes de malfaiteurs qui errent sur quelques points de nos montagnes.
» Usant de son droit de souverain et appliquant seulement les lois en vigueur, le gouvernement mexicain a* déclaré traître à la patrie et mis hors la loi M. Juan N. Almonte, sans qu'il pût jamais lui venir à l'esprit que cet acte d'administration toute intérieure, c'est-à-dire, qui le concerne exclusivement, pût être invoqué comme un motif de rupture par les mêmes commissaires qui, le 19 février dernier, en signant les préliminaires de la Soledad, se sont engagés solennellement devant le monde civilisé à respecter la souveraineté du gouvernement mexicain et à ne s'immiscer dans aucun acte de son administration intérieure.
» L'aveu que MM. les représentants du gouvernement français ont fait dans les préliminaires sus-mentionnés, en reconnaissant la légitimité du gouvernement constitutionnel et son acceptation générale dans toute la République, est en contradiction formelle avec les assertions contenues dans leur note du 9, parce qu'ils y attribusnt le maintien de cette administratimi à une minorité oppressive ; et celte
contradiclion notoire, en permettant de mettre en doute la sineérité du premier aveu de MM. les commissaires, révèle une origine bien peu digne pour le second.
» Le soussigné a le regret de repousser comme inexactes les inculpations d'avoir commis des persécutions nouvelles contre les nationaux français depuis la signature des préliminaires de la Soledad. Il affirme que les autorités subalternes ne lui ont donné connaissance d'aucun fait de cette nature, et que, si par hasard il en était autrement, ces faits seraient par eux-mêmes de si minime importance, que leurs auteurs n'auraient pas cru nécessaire de les dénoncer à l'autorité suprême.
» MM. les commissaires du gouvernement français ont eu jusqu'ici tout le temps et toute la liberté d'établir leurs réclamations, et leur silence à cet égard est la meilleure preuve que puisse invoquer en sa faveur le gouvernement mexicain.
» Ce gouvernement a été jusqu'à ce jour et est encore disposé à épuiser tous les moyens possibles de conciliation pour arriver à un arrangement pacifique ayani pour base les préliminaires convenus à la Soledad. 11 a rempli, pour sa part, et il continuera de remplir par la suite toutes les obligations qu'il a contractées, en signant ces préliminaires, car il comprend combien un acte de déloyauté compromet une nation. Il ne sera pas non plus agresseur, car il a l'habilude de respecter le principe des nationalités tant qu'on n'a pas recours à d'autres moyens que celui des Conventions ; mais, dépositaire de la souveraineté et gardien de l'indépendance de la République, il repoussera la force par la force, et soutiendra, s'il y est contraint, la guerre jusqu'à ce qu'il succombe, car il a la conscience de la justice de sa cause et compte que, dans ce conflit, il sera soutenu, comme il doit l'être, par le courage des populations du Mexique et par l'amour qu'elles portent à leur patrie.
» Le soussigné, etc.
» (Signé) Manuel Doblado. »
Ni M.deLagTavière,nîM. de Sâligny ne pouvaient rester sous le coup d'une leçon d'autan.t plus énergique qu'elle était plus modérée daus sa forme. L'important pour eux n'était pas d'avoir raison, mais de se retrancher, comme dans une citadelle inexpugnable, derrière des motifs au moins spécieux; et si, dans l'espèce, ils ne pouvaient se couvrir du droit international pour justifier la protection qu'ils avaient jusqu'alors départie au général Almonte, il leur restait encore la ressource d'ergoter sur les torts qu'ils
pouvaient imputer sans inconvénient à l'administration du pays. En conséquence, ils répondirent par une nouvelle note que je transcris également tout entière, à cause de son importance.
Seconde note des commissaires français.
« Cordova, 46 avril 1862.
» Les soussignés, plénipotentiaires de S. M. TEmpereur des Français, ont rhonneur d'accuser réception à M. le ministre des relations extérieures, de la note collective, sans date, qui leur a été remise de la part de leurs collègues les représentants de S. M. la reine du royaume uni de la Grande-Bretagne et de S. M. C, ainsi que de la note, également sans date (1), qui leur a été adressée en particulier et directement par M. Doblado.
» Si les soussignés ne voulaient éviter des récriminations inutiles et sans dignité, rien ne leur serait plus facile que d'établir, avec Tâide des faits, que ce ne sont pas les représentants de TEmpereur qui ont cherché, sous un prétexte puéril, à éluder les négociations ; mais que c'est le gouvernement mexicain qui, de ses propres mains, a déchiré les préliminaires de la Soledad, en persistant, dès le lendemain de la signature de cette Convention et même avec un redoublement de violence, à se livrer chaque jour aux mômes actes coupables contre les personnes et les propriétés des sujets de S. M. I., et contre les principes les plus sacrés du droit des gens, ce qui a contraint les puissances alliées ù faire usage de la force pour exiger une réparation.
» Les soussignés regrettent d'avoir à ajouter que certains faits entièrement récents, tels que l'assassinat de plusieurs soldats français sur le chemin de V^racruz, et même dans les environs de Cordova, fournissent une nouvelle preuve de ce que le gouvernement mexicain ne possède ni la volonté, ni le pouvoir de remplir les obligations imposées à tout gouvernement civilisé.
» En conséquence, les soussignés, convaincus de l'inutilité de recourir plus longtemps à la voie des négociations ne peuvent que se référer à leur note du 9 courant; et ils profilent de cette occasion
pour renouveler, etc.
» (Signé) A. DE Saligky. — E. Jurien. »
» A S. E. M. le ministre des relations extérieures, Mexico.
(1) Les commissaires se trompaient. La note de M. Doblado portait la date du il avril 4862.
Décidément la diplomatie impériale n^était pas heureuse dans ses relations avec le gouvernement mexicain. — On l'accusait de fourberie^ on lui demandait de préciser les faits dont elle se plaignait, et elle répondait qu'elle pourrait le faire, mais que sa dignité s'y opposait. — On repoussait une à une toutes ses inculpations, et elle les maintenait sans fournir de preuves à leur appui, afin, disait-elle, d'éviter des réclamations inutiles. — Enfin, on objectait qu'elle avait eu tout le temps, depuis la signature des préliminaires, de faire en liberté toutes ses réclamations; et elle répondait par une accusation de plus en plus vague d'assassinats per« pétrés sur la personne de quelques soldats français, sur les points occupés par elle de Veracruz à Cordova, c'est-à-dire sur des 'points où elle exerçait seule la juridiction.
Si loquace qu'elle fût au Corps législatif, elle ne pouvait, en réalité, rien préciser au Mexique. Mais comme elle avait lu dans un livre de l'ancien Testament qu'il y avait un temps pour parler et un autre pour agir, elle estima que le premier était écoulé depuis l'arrivée des renforts amenés par M. de Lorencez, et elle accompagna sa dernière note d'une proclamation destinée à répéter, faute de mieux, les arguments invoqués par les commissaires alliés auprès de la nation mexicaine au moment de leur débarquement (I).
Cette fois, la guerre était réellement déclarée, les ordres impitoyables venus d'Europe avec M, de Lorencez avaient été suivis de la rupture des préliminaires de paix signés à la Soledad, le i9 février précédent : il ne restait qu'à les mettre à exécution, et pour qu'il n*y eût plus de doute ni sur les motifs de l'arrivée du général, ni sur le but que se proposait l'intervention, le lendemain, 17, le général Almonte, prenant la parole à son tour, adressa à ses concitoyens un manifeste particulier, qui fut le dernier mot prononcé avant de procéder à l'action.
Dans cette pièce, il parlait de ses antécédents; des services rendus par lui à sa patrie; de l'amitié que lui portait l'empereur des Français ; de la connaissance qu'il avait de ses
(1) Manifesle de MM. de Lagravière el de Saligny à la naiion mexicaine, en date de Cordova, 16 avril 1862.
intentions, sur lesquelles, cependant, il ne s*expliquait pas, et il invitait ses compatriotes à s'unir à lui pour obtenir un gouvernement en harmonie avec leur caractère, leurs besoins et leurs croyances religieuses (\).
J'ai dit en parlant des préliminaires de la Soledad comment les commissaires alliés, pour le cas où ces préliminaires n'aboutiraient pas à la paix, s'étaient engagés par Tart. IV à retourner dans leurs anciens cantonnements avant de pouvoir attaquer l'armée mexicaine. De plus, on a vu dans la note adressée par les commissaires impériaux au gouvernement mexicain, que ces deux agents s'étaient engagés de nouveau à se retirer au delà des positions fortifiées du Chiquihuite, afin d'y reprendre leur liberté d'action, aussitôt après l'évacuation par les Espagnols dos cantonnements qu'ils occupaient en vertu des clauses mentionnées dans la susdite Convention de la Soledad. Cependant, il n'en fut rien. M. de Lorencez commença ses opérations sans tenir compte des engagements consentis dans ces préliminaires, il les commença dès le i9^et, chose triste à avouer, il débuta dans ce rôle en assistant impassible à un pronunciamiento ridicule opéré à Cordova en faveur d'Almonte, puis il marcha sur Orîzaba, et de là sur Puebla.
Il est vrai que pour dissimuler autant qu'il était en eux un manque de foi qui ne saurait atteindre ni la France, ni sa vaillante armée, les auteurs de cette odieuse violation du droit des gens ont inventé, je ne sais quel complot tramé, disaient-ils, contre les malades laissés à l'hôpital français établi dans la première de ces deux villes, conformément à l'art. V des préliminaires ; et il n'a fallu rien moins que le silence gardé à la tribune par M. Billault (2) sur ce fait monstrueux pour réduire un pareil bruit à sa juste valeur.
Mais la calomnie avait fait jusque-là du chemin. Elle avait affirmé, dans un but facile à comprendre, les accusations dont elle avait besoin pour justifier son manque de foi, et comme des écrivains sans conscience, tels qu'on en trouve
(i) Manifeste du sieur Almonle à ses concitoyens, en date de Cordova, le 17 avril 186â.
(2) Séance du 27 juin 1862.
toujours dans les antichambres du pouvoir, pourraient être tentés de la faire revivre plus tard, ne fût-ce que pour cou- Yjrir de son vernis menteur la conduite de leurs patrons, on me permettra douter rompre ici le cours des événements, afin d'expliquer en quelques mots ce qui s'est passé dans la circonstance dont il s'agit.
C'était le âO avril, j'appuie tout exprès sur la date, que devait s'opérer le départ des troupes françaises cantonnées à Orizaba et à Gordova pour retourner à leurs anciennes positions.
[je 17, le bruit se répandit dans le camp mexicain que la brigade française, en se repliant la veille sur Gordova, avait laissé à Orizaba une garde de 500 hommes, dans le but ostensible de protéger ses malades, et, pour éclaircir ce fait, le général Zaragoza adressa une lettre particulière à M. Jurien.
Il reçut en retour deux réponses écrites, la première par Tamiral, et la seconde par M. de Lorencez.
H. de Lagraviére lui annonçait qu'il avait remis le commandement des forces expéditionnaires au général chargé par l'empereur de prendre la direction des choses militaires; et celui-ci lui affirmait qu'il n'avait laissé dans cette ville aucune garnison pour garder les malades.
Le i9, c'est-à-dire deux jours après le manifeste du général Almonte, un nouveau bruitse répandit dai s le camp. On disait que quelques traîtres organisaient, à Orizaba, un pronunciamiento en faveur de ce général, et M. Zaragoza se vit obligé de se rendre dans cette ville, pour y surveiller de plus près les intrigues qu'y préparaient dans l'ombre les agents de la réaction.
Là, il reçut de M. Golson, médecin en chef du corps expéditionnaire, une lettre pour lui demander une entrevue, et lui répondit qu'il le recevrait le jour même, à trois heures.
Maintenant, que se passa-t-il après cet échange de correspondance? — Je rignore. — L'entrevue dont il est question, eut-elle lieu? Je l'ignore encore. — Le général Zaragoza est mort peu de temps après sa victoire de Puebla, et il m'a été impossible de me procurer aucun ren-
iiseigiieinent positif à cet égard. Tout ce que je sais, c^est que, ce même jour, 19 avril, M. de Lorencez commença sou mouvement, non sur le Ghiquihuite, mais sur Orizaba, en battant une avancée mexicaine aux ordres du général Porfirio Diaz, et qu^il occupa la ville, évacuée pendant la nuit par M« Zaragoza, le lendemain, 20 avril, au matin.
Ce même jour, 20, pendant que les émissaires des traîtres envoyés pour monarchiser le pays, dressaient Tacte du pronunciamiento dont j'ai parlé plus haut, M. de Lorencez comprit le besoin d'expliquer, ne fût-ce que pour la forme, l'acte par lequel il venait de violer, d'une manière aussi scandaleuse, Tarticle 1 des préliminaires de la Soledad, et ce fut alors que, dans une proclamation adressée à la nation mexicaine, il parla d'une lettre qu'il avait reçue, disait-il, du jLçéncral Zaragoza, pour lui dire qu'il ne répondait pas de la vie de ses malades laissés à Orizaba. M. Lorencez en concluait qu'il s'était trouvé par là dans la nécessité de marcher sur cette ville pour les protéger.
Voici cette proclamation :
c( Mexicains !
» Malgré les assassinats commis contre nos soldats et les proclamations du gouvernement de Juarez, excitant à ces attentats, je voulais remplir, avec fidélité, jusqu'au dernier moment, les obligations contractées par les plénipotonliaires des trois puissances alliées. Mais j'ai reçu du général Zaragoza une lettre par laquelle la shrelé de mes malades laissés à Orizaba, sous la foi de la Convention, e'tait indignement menacée.
» En présence de pareils faits, il n'y avait pas à hésiter : je dus marcher sur Orizaba pmr protéger mes malades menacés par un aussi vil attentat,
» La nation mexicaine ne devra pas s'en inquiéter, car la guerre n'a été déclarée qu'à un gouvernement inique (i)({\x\ a commis contre mes compatriotes des outrages inouïs dont, croyez-moi, je saurai obtenir la réparation convenable.
» Orizaba, 20 avril 4862.
» Le général en cfief du corps expéditionnaire au Mexique ,
» (Signé) le comte de Lorencez. »
(1) Toujours comme on 1792 et en 1843.
Qu'est devenue cette lettre du général Zaragoza, dont le public entendait parler pour la première fois? — Pourquoi, si elle existe, M. de Lorencez ne Fa-t-il pas publiée dans le journal dont il disposait à Orizaba? — Pourquoi ne l'a-t-il pas transmise au gouvernement impérial? — Pourquoi M. Billault, si prolixe cependant dans ses explications, ne Ta-t-il pas produite devant le Corps législatif afin de justifier cet étrange oubli, je tiens à rester poli, des obligations les plus simples imposées par le droit des gens, et répondre victorieusement s'il le pouvait, à cette apostrophe foudroyante de Jules Favre : » M. de Lorencez a allégué des I» raisons bien vagues, à la vérité, mais enfin il en a allégué 3» quelques-unes. Je me permettrai seulement de lui dire, > au nom de mon pays, que les sentiments chevaleresquei? » qui forment le fond de son caractère se co^icilient peu avec » de tels acteSy et que ce n*est pas par le talent Héluder les » traités — il aurait dû dire de violer — que la France se ' distingue dans l'histoire ? i
Il est permis dans tous les pays du monde de repousser la force par la force, à plus forte raison de châtier une nation assez misérable pour comploter lâchement le massaci*e des malades placés par les préliminaires d'un traité de paix sous la sauvegarde de son honneur. Mais lui imputer gratuitement un crime aussi odieux, afin de justifier par ce moyen un acte qui, dans une circonstance normale, n'aurait de justification possible dans aucune langue, c'est infâme, et si M. de Lorencez, aujourd'hui membre du sénat, avait eu le moindre souci de son honneur, il y a longtemps qu'il aurait donné publiquement les explications que le gouvernement n'a peut-être pas songé à lui demander.
Quant à nous, il nous reste pour nous aider à asseoir notre jugement sur la moralité de cet acte :
1» La lettre du général Zaragoza à l'amiral Jurien de Lagravière avec la réponse de celui-ci et celle de M. de Lorencez.
2o Celle de M. le docteur Colson au général Zaragoza pour lui demander une entrevue, avec la réponse de ce dernier.
^o La proclamation de M. de Lorencez.
Tout le reste n'est qu'un composé de bruits erronés, de
suppositions vagues, de raisons inventées après coup pour le soutien d'une mauvaise cause, et ne saurait, par conséquent, empêcher la responsabilité de retomber de tout son poids sur la tête de ceux qui Tont encourue.
J'espère donc que Ton voudra bien me pardonner ces détails sans lesquels il m'eût été impossible de bien fixer le point de départ et la moralité de la guerre du Mexique, et je poursuis maintenant la suite de mon récit.
J'ai dit un peu plus haut comment l'armée française avant de marcher sur Puebla, avait assisté au pronunciamiento ridicule d'Orizaba en faveur du sieur Almonte. Cette nouvelle farce a eu lieu le âO avril i862, je veux dire, le jour même de l'entrée de H. de Lorencez à la tête de ses troupes, et fut signée par 90 individus, sur 30,000 environ, dont se compose la population de cette ville.
JMa}s si nous en croyions deux communiqués adressés à cette époque au journal Le SigloXIX; le premier, par quatre Mexicains, le second, par huit Espagnols, il paraîtrait qu'on était tellement pressé d'avoir un acte quelconque, qu'on n'a pas même reculé devant la supposition de plusieurs signatures.
Voici ces deux pièces.
Protestation des Mexicains,
« MM. les rédacteurs du Siglo XIX.
» Messieurs, nous avons vu aujourd'hui dans le n^ i du Verdadero Eco de Europa {i), la copie de Tacte du pronunciamiento dressé, dans celte ville, le 20 courant. Comme nos signatures y figurent par supposition, et que nous ne nous sommes pas même approchés du lieu où s*est fait ce pronunciamiento, nous vous prions de vouloir bien démentir ce fait, aussi faux qu'abusif, dans les colonnes de votre estimable journal.
» Nous vous serons très-reconnaissants de cette faveur.
» (Signé) Leonardo Figarola. — J.-A. Nieto. — L.-H. Hernandez. — DoLOREZ BENrrEz.
(1) Journal qui se publiait à Orizaba, sous la protection de M. de Lorencez.
Protestation des Espagnols.
« MM. les rédacteurs du Siglo XIX.
» Cordova, 24 avril 1862.
» Messieurs, hier, nous avons vu dans le n*> 1 du Verdadero Eco de Europa, journal qui se publie à Orizaba, la copie de Tacte dressé dans cette ville le 20 courant, sous les atispices des forces (rançaiées. 11 implique la méconnaissance du gouvernement constitutionnel, et renferme d'autres points de pure politique auxquels, en notre qualité d*étrangers, nous avons été bien loin de prendre part. Mais, en dépit de notre neutralité, nos signatures ont été publiées, par supposition., dans cet acte, et, sur ce fait, commis à l'ombre du drapeau français, nous allons nous expliquer loyalement et franchement, pour ne pas démentir notre caractère espagnol.
» Lorsque VEco de Prim, comme rappelle aujourd'hui le Verdadero Eco de Europa, dans la conférence du 9 courant, a dit que M. le représentant de la France avait manifesté au nôtre le désir de fonder un empire auquel devait être appelé le prince M^ximilien d'Autriche, ni S. E. M. de Saligny, ni aucune autre personne en son nom, n'a osé le démentir. Nous avons dès lors le droit de croire que VEco de Prim a dit la vérité, et que ceux qui ont propagé cette rumeur ne sont pas des gens mal intentionnés. Ces derniers mots répondent à l'injure que ces paroles renferment contre M. le comte de Reuss, et nous désirons que l'on sache bien que nous n'examinons pas la question de nationalité, attendu qu'en notre qualité d'Espagnols, nous croyons de notre devoir de repousser tout ce qui insulte notre représentant, quel que soit le drapeau qui protège celui qui profère l'insulte. Personne n'est autorisé à blâmer la conduite de M. le comte de Reuss, tant que notre patrie et l'Angleterre, désormais déliées de la Convention de Londres, n'auront pas désavoué la conduite de leurs commissaires ; et c'est alors seulement que nous saurons si VEco de Europa a été VEcho de Prim^ et si le Verdadero Eco de Europa est en .ce moment VEco de la France.
» Ces explications une fois données pour dégager l'honneur de notre pays, nous devons exposer les motifs puissants qui nous ont empêchés d'assister au pronunciamiento du 20, et par conséquent de le signer. Le premier résulte d^ notre qualité d'étrangers, que nous perdrions par le seul fait de nous immiscer dans les affaires politiques du pays. Le second, aussi puissant que le premier, est causé par la politique de l'armée française, politique qui sera con-
traire à la nôtre jusqu'à ce que le gouvernement impérial soit revenu purement et simplement au but qu'il se proposait en intervenant dans ce pays.
» Nous demandons à ceux qui ont abusé de nos signatures de nous en produire les originaux. Nous sommes décidés à les appeler devant les tribunaux de la République, et, en cas extrême, à élever nos plaintes jusqu'à notre gouvernement. En attendant, nous nous adressons a M.'le vice-consul espagnol, résidant à Orizaba, pour qu'il veuille bien exiger la rectification de ce fait évidemment faux, nonseulement en ce qui nous concerne, mais encore à l'égard de quelques autres : l'* parce que nous avons refusé de notis rendre à Vinviiation qui notis avait été' faite en ce but; â*» parce que quelques autres des signataires prétendus n'étaient pas même en ville; 3** enfin, parce qu'un de ces derniers est en ce moment hors de la République.
» Dédiés à notre travail personnel depuis que nous sommes arrivés sur les côtes de ce pays infortuné, nous le considérons comme notre patrie adoptive. Nous déplorons ses malheurs. Nous avons été présents, peut-être même continuerons-nous à l'être, aux luttes qu'il soutient contre les étrangers ; mais nous n'avons jamais pris, nous ne prendrons jamais aucune part dans ses discordes politiques. Pourquoi donc, au risque de compromettre nos personnes et nos intérêts, iin imposteur veut-il nous entraîner, en supposant nos signatures, sur un terrain qu'il nous est défendu d'aborder?
» Il est fort étonnant qu'à l'ombre d'un drapeau aussi civilisé que celui de la France, un fonctionnaire public, comme le secrétaire de la préfecture, se permette de certifier les signatures de certaines personnes dont il ne connaît pas même la voix ; et il est pour le moins aussi regrettable que le Verdadero Eco de Europa ait inauguré sa publication en imprimant de pareils mensonges.
» Veuillez, messieurs les rédacteurs, donner place aux lignes qui précèdent, dans les colonnes de votre estimable journal, et recevoir, etc.
» Signé : Ramon Hodriglëz, P. Pastok, Vicente Uuijano, Luis Valdecilio, Oayetano G. de Quevedo, M. Quintana, Vicente Mantilla. — Pour mon frère qui se trouve en Europe, Oayetano G. de Qievedo. »
l)e pareils faits se passent aiséuieiit de commentaires; aussi , je n'en ferai pas. M. de Saligny avait enfin trouvé dans le général Almonte un homme selon son cœur; et M. de Lorencez, satisfait de pouvoir emporter dans ses bagages un
^ouveriieuieiit aussi favorable à l'intervention, marcha quelques jours après sur la capitale de l'Etat de Puebla, où Ton tressait, a-t-il dit depuis, les couronnes de son triomphe; mais le général Zaragoza lui barra le passage à la journée ] du 5 mai suivant, et il fut obligé de revenir à Orizaba.
Ui —
Suite des affaires de rintervention.
Période Lorencez.
Cette période comprend un intervalle de quatre mois et demi, du 8 mai 1862 au 24 septembre de la même année, e'est-à-dire, depuis la retraite de Puebla jusqu'à l'arrivée du général Forey.
Pendant ce laps de temps, les soldats de Terapire, cantonnés sur le chemin qui conduit d'Orizaba à Veracruz, disparaissaient petit à petit, emportés par les maladies ou décimés par une faim plus cruelle encore. Tout était deuil autour d'eux, autour du pays, autour de nos compatriotes : et pour ne pas réveiller aujourd'hui ces souvenirs navrants, je m'imposerais de grand cœur un silence complet si, dans l'intérêt de la vérité, je ne comprenais la nécessité d'énumérer un à un les faits des réactionnaires et ceux du gouvernement libéral.
L'histoire des premiers ne sera peut-être pas très-édifiante, j'en conviens, mais je ne saurais y rien changer. J'écris pour prouver, et non pour le plaisir de raconter.
En permettant au général Almonte de se faire acclamer en leur présence chef suprême intérimaire de la nation par quelques individus ramassés dans les égouts des terres chaudes, MM. de Lorencez et de Saligny, qu'ils le veuillent ou non, ont endossé toutes les hontes du gouvernement de leur invention. C'est leur affaire, non la mienne. Je raconte simplement ce que j'ai vu, et ce n'est pas ma faute si, dans ces notes prises au jour le jour, je ne trouve à leur avoir que des actes de la nature de ceux qui vont suivre.
De deux choses l'une, ou bien ce que je dis est vrai, ou bien il ne l'est pas. S'il l'est, et je le maintiens tel, j'aurai rendu un véritable service à mon pays en protestant comme je proteste contre les iniquités de toutes sortes dont le
hasard m'a rendu le témoin ; s'il ne Test pas, j'aurai fourni aux principaux intéressés l'occasion de relever mes erreurs, et je serai heureux de reconnaître en quoi je me suis trompé.
A l'œuvre donc, et sans plus de préambule, entrons de suite en matière.
EPHEMERÏDES ALMONTE.
La première pièce qui me tombe sous la main est une lettre écrite par un ecclésiastique, le trop célèbre P. Miranda, au fameux bandit espagnol, José Maria Cobos, pour rinviter à se rendre au campement de l'armée française.
« San Diego de Los Alamos, 5 mai 1862, à 9 heures du soir.
» Mon cher ami !
» La forteresse de Guadalupe sera prise cette nuit ou demain. Je vous invite à venir vous réunir à nous avec toutes les forces dont vous pouvez disposer, quand bien même vous n'auriez que de la cavalerie.
» Signé : Francisco Javier Miranda. »
Cette lettre tomba entre les mains des défenseurs de Puebla, et ne put, par conséquent, arriver à sa destination. Mais il n'en fut pas ainsi de celle destinée à Marquez. Celle-ci parvint à son adresse, et le bourreau de Tacubaya, l'homme qui avait enfoncé les portes de la légation anglaise pour y voler 660,000 piastres; qui avait fait depuis assassiner plusieurs de nos compatriotes, attaqué le 18 mai par 2,000 hommes à la Barranca Seca, allait succomber où, tout au moins, être fait prisonnier, quand il fut dégagé par le 99« de ligne, ce qui lui permit de faire sa jonction avec M. de Lorencez.
r.a seconde est relative au pronuneiamiento de Veracruz qui eut lieu vers la même époque et de la manière suivante :
Un individu du nom de Sancliez Facîo, ancien secrétaire de Marquez , depuis colonel de Tempire , officier de la Légion d'Honneur et compromis dans TafFaire Bonhomme (I), convoqua les rares habitants demeurés dans cette ville depuis l'entrée des Espagnols pour les inviter à dresser un acte dans le genre de celui d'Orizaba. Mais la plupart des individus présents se retirèrent et il ne resta pour signer cette pièce que 137 personnes parmi lesquelles on comptait : 4 propriétaire ruiné, iA militaires renvoyés de l'armée comme réactionnaires incorrigibles, 45 employés de l'administration installée par l'armée française, 3 Cubains, 3 Espagnols, 2 enfants, 67 inconnus, un lénon nommé Pedro Pastor, et, pour bouqueît, un galérien connu sous le nom de Francisco Devera.
Ce furent les deux seules villes qui, jusqu'à la prise de •Mexico, se déclarèrent en faveur de Tintervention.
Puis vint l'affaire de Campêche, 18 mai 1862.
M. de Royer, lieutenant de vaisseau, commandant du vapeur VÉclair, ne trouvant personne pour jouer à Campêche le rôle que M. Sanchez Facio venait de représenter avec tant de succès à Yeracruz, déclara par une lettre au
(1) Ce Bonhomme, personnage bien connu pour la pureté de ses sentimenis réactionnaires, avait obtenu de radministration un contrat en vertu duquel il devait fournir pour 250,000 francs d'effets d'habillement à Tarmée. M. Sanchez Facio, alors colonel, chef d'État major de la division Marquez et l'intendant Ismaël Pina, furent chargés des détails de l'opération. Plus tard, on reconnut sur la fourniture un déficit de 134,000 fr. et le fournisseur fut mis en jugement en compagnie du colonel et de l'intendant. — Bonhomme fut condamné à 5 ans de travaux forcés, Pina h deux ans de prison et Sanohez Fncio fut aoquillf*.
gouverneur P. Garcia, qu'il s'opposerait à toute communication entre le port de Campêche et les autres points du littoral du Mexique, jusqu'à ce que Tautorité du général Almonte eût été reconnue dans la ville où il commandait, et le gouverneur Garcia fut obligé de se soumettre.
Toutefois, le général Almonte n'était encore que chef suprême d'un gouvernement qu'il représentait à lui tout seul, et comme Sancho, dans l'île de Barataria, il n'était pas homme à se contenter de ce titre plus honorifique que réel.
Le digne général avait une ambition plus haute, plus élevée. 11 désirait gouverner réellement, tout au moins en avoir l'air, et pour arriver à ce but, il voulait à tout prix un conseil quelconque de gouvernement.
Mais pour établir cette contrefaçon, il fallait d'abord posséder les moyens de rétribuer ceux qui, par aventure, consentiraient à en faire partie; et le gouvernement du général, paradis en miniature éclos dans le cerveau malade des auteurs de l'intervention, ne possédait rien, mais absolument rien ; et ne comptait quelques rares adhérents que dans les villes de Veracruz et d'Orizaba.
La difficulté était grande, comme on le voit : si grande que tout autre à la même place y aurait peut-être renoncé. Mais les génies de premier ordre ont le talent de grandir avec les difficultés qu'on leur oppose, et fort heureusement pour les parrains de l'empire futur, le génie du général était à la hauteur de la mission qu'il s'était imposée.
Il comprit tout d'abord qu'il lui fallait de l'argent pour acheter le dévouement mercenaire de ceux qui ne se présenteraient pas de plein gré ; et comme en fin de compte, îl pouvait encore se faire qu'il ne trouvât personne à acheter, il n'hésita pas à frapper du bannissement tous ceux qui se refuseraient à accepter les emplois, qu'en sa qualité de chef suprême intérimaire de la natioUy il daignerait plus tard leur confier.
En conséquence, il publia deux décrets dont le souvenir ne se perdra de longtemps au milieu des populations du Mexique.
Par le premier, il créa pour 500,000 piastres de valeurs
réparties en 760,000 billets appelés par lui nationaux, dont les premiers portaient une estampille de 5 piastres et devaient passer dans le commerce pour 25 francs ; les seconds, portaient celle de i piastre, soit un peu plus de 5 francs ; les troisièmes, celle de 2 réaux i fr. 25, et les quatrièmes, celle de i réal, 62 centimes 1/2.
Ces billets devaient circuler comme monnaie courante dans toute la République. — Lisez de Veracruz à Orîzaba; un cordon de 30 lieues. — Ceux qui en recevraient en paiement un dont la valeur excédait celle de la marchandise de un à sept réaux étaient obligés à en rendre l'excédant, soit en billets inférieurs, soit en argent, soit en cuivre; et ceux qui refusaient de les prendre en paiement perdaient la valeur de leur marchandise qui, par suite de ce refus, se trouvait confisquée au profit du propriétaire du billet.
Quant au second, le voici dans toute sa candeur.
D. Juan N. Almonle, général de division^ chef suprême intérimaire de la nation mexicaine^ à tous ses habitants, je fais savoir que^
« En vertu des amples facultés dont je me trouve investi par le plan proclamé à Orizaba, j*ai jugé convenable de décréter et je décrète la loi suivante :
Art. l®^ Tous les Mexicains, jouissant de leurs droits de citoyens, so7it obligés à accepter et à remplir les emplois et les commissions qui pourront leur être confiés par le chef suprême de la nation ou par les gouverneurs des départements^ clmcun dans les limites de leurs attributions respectives.
Art. 2. Les excuses ou renonciations sans causes légitimes et justifiées, seront qualifiées comme délits de manque d'affection (i) au gouvernement et au nouveau régime établi.
Art. 3. Sont causes légitimes pour excuses ou renonciations, d'avoir soixante ans d'âge, ou d'être affligé de maladies chroniques qui empêchent absolument de remplir la commission ou remploi dont on sera chargé.
Art. 4. Ceux qui, sans cause légitime et justifiée, se refusepaieni
(1) Tibère, dans sa fameuse loi de Lèse-Majesté, avait oublié celui-là î
h accepter ou à remplir un emploi ou une commission, seront passibles de la peine dit bannissement pendant un intervalle de six mois à deux ans, au choix du chef suprême de la nation, ou, en son absence, des gouverneurs des départements.
Art. 5. Les gouverneurs rendront compte, par Tintermédiaire du ministère de Tintérieur, au gouvernement suprême, de Tusage qu'ils feront des pouvoirs que la présente loi leur confère dans chaque cas qui se présentera, mais sans être obligés d'attendre la réponse du susdit gouvernement suprême pour appliquer la peine.
» J'ordonne que la présente loi s'imprime, qu'elle circule et qu'on l'exécute dans sa forme et teneur.
» Donné à Orizaba, le 4 juin 1862.
» (Signé) Juan N. Almonte.
» Au sous-secrétaire du ministère des relations extérieures et de l'intérieur, Lie. D. Manuel Castelianos. »
Que penseront les lecteurs de ce gouvernement qui avait la prétention de représenter à lui seul les sentiments de la majorité de ses compatriotes; que les défenseurs de l'intervention, à la tribune et dans la presse, ne craignaient pas de nous donner comme tel; et qui, ne trouvant personne qui voulût unir sa destinée à la sienne, se trouvait réduit à condamner ses prétendus partisans à Texil pour les contraindre Il accepter des fonctions qu'ils refusaient (1)? — Et de ce nouveau délit de désaffection que d'autres peut-être pourront envier au général Almonte, mais devant lequel Tibère luimême avait reculé? — Quand des hommes qui se disent sérieux descendent de plein gré à un pareil état d'abaissement, leurs actes ne sont plus que de simples questions d'odorat; on les flaire de loin, mais on ne les juge pas.
Toutefois, s'il me répugne 'de fouiller plus avant dans ce cloaque où le nom de la France se trouve compromis d'une façon si malheureuse, il n'en fut pas de même de ceux dont les intérêts allaient se trouver compromis par les prescriptions du décret relatif à l'émission des billets nationaux. Les réclamations partirent à la fois des deux points exil) Ce qu'il y a de plus triste, c'est que ce décret sauvage a été appliqué par des généraux français, notamment par le général Caslagny.
trêmes du petit pays gouverné, sous la pression des baïonnettes de la France, parle général Almonte; d'Orizabaet de Veracruz, du haut commerce et du détaillant ; et l'émotion , gagnant chaque jour du terrain, se traduisit, dans la dernière de ces deux villes, par la nomination d'une junte ch.argée de soutenir les intérêts du commerce devant ceux qui avaient mission de les faire respecter (1).
Cette junte, une fois installée, dressa immédiatement la protestation du commerce, l'envoya au ministre britannique à Mexico, et reçut quelques jours après de sir Charles Wyke une réponse portant en substance :
« Que le général Almonte, non plus que ceux qui commandaient en son nom, n'avaient reçu le pouvoir qu'ils exerçaient d'aucune autorité légalement constituée dans le pays, et que, par conséquent, les Français étaient, en son opinion, indirectement responsables des abus dont les négociants se plaignaient^ tant pour avoir voulu soutenir les prétentions absurdes du susdit Almonte, que pour avoir livré à ses partisans la douane de Veracruz, au lieu de la garder en leur pouvoir après l'évacuation de la ville par les" troupes espagnoles. »
Dans cet état de choses, il les invitait, si l'on insistait auprès d'eux, (( à s'adresser à la principale autorité française qui résiderait dans la ville, et à lui présenter leur protestation dans la forme habituelle, afin qu'elle retirât sa protection à une faction qui, livrée à ses seules forces, ne pourrait faire aucun mal au nom d*une farce de gouvernement dont Vexistence e'tait ignorée dans la majeure partie de la République; que Vopinion publique repoussait partout oit cette existence était connue^ et qui ne commandait que dans deux villes où elle était soutenue par les baïminettes françaises (2). »
Après cette réponse, le général Almonte se le tint pour dit, et il ne fut plus question de ses billets.
(1) 9 juin 1862.
(2) Réponse, en date du 17 juin 1862, de sir Charles Wyke, h la protestation des négociants anglais de Veracruz.
RPHRMRRiDRS L1BICRALRS,
Le dossier du parti libéral s'ouvre également par une lettre. Celle-ci, datée du 9 mai 1862, a été adressée au gouverneur de Puebla par les Français, habitants de cette ville, pour le remercier des soins prodigués à nos compatriotes blessés dans l'affaire du 5 du même mois.
Cette lettre parle assez haut pour être écoutée. Elle est aussi honorable pour ceux qui Pont signée que pour celui qui Ta reçue; mais on s'est tellement étudié en Europe à représenter les Mexicains comme des sauvages que je suis heureux de rencontrer cette occasion pour protester hautement contre une réputation si peu méritée.
Adresse des Français domiciliés à Puebla, au gouverneur du susdit État, pour le remercier des soins prodiguas à nos compatriotes blessés dans Va/faire du S mai 4862.
.( Puobla, 9 mai 1862.
» Excellence,
» Les soussignés, témoins de touies les délicates âtlentions dont les prisonniers français, et surtout les blesses, sont journellement Tobjet, remplissent un devoir sacré en témoignant publiquement à Y. E. combien une conduite aussi noble et aussi généreuse de la part du gouvernement envers ceux de nos compatriotes que les hasards de la guerre ont fait tomber prisonniers ou qui ont été blessés, a profondement touché notre cœur. Autorisés par une faveur spéciale de V. Ë. à visiter et à secourir nos malheureux compatriotes, noîis nous faisons les interprêtes de leurs sentiments de reconnaissance pour les soins empressés dont ils sont l'objet,
» Que V. E. daigne accepter, au nom de nous tous, Texpression de notre gratitude. Nous prions, en même temps, MM. les médecins, élèves et officiers de l'armée qui visitent chaque jour nos blessés et leur prodiguent les preuves d'une véritable sympathie, d'accepter aussi le témoignage de notre reconnaissance.
» Nous réitérons à V. E. Tassurance de la considération el du respect avec lesquels nous sommes ses serviteurs dévoués.
» (Signés) Victor Néron, Auguste Binoche, Eugène Lafenétre, Camille Cupier, E. Lamarque, L. Negrié, Bernard ÂBADiE, Charles Relang, Louis Toussaint, Emile Raymon, Emile Robert, Paul Clairin, Simon Béguerisse , G. Peters, René Valadié , Adrien Valadié, E. Larre, Jean Terrao, Alfred Leroux, Emile Dirch, E. Naudé, Joseph Villaret, Ibibert, F. Béguerisse, J.-F. Pioger, Pierre Béguerisse, N.-M. Valadié.
» A S. E. M. le général Tabia, gouverneur de l'État de Puebla. >>
réponse de m. le gouverneur de puebla.
« Gouvernement et commandance militaire de F État de Pîiebla.
» Le gouvernement, interprète des sentiments de TÉtat de Puebla, parfaitement convaincu que le reste de la nation partage les mêmes sentiments, a reçu, avec la plus vive satisfaction, la lettre que vous lui avez adressée, tant en votre nom personnel qu'en celui des autres citoyens français qui résident dans cette ville, au sujet des soldats de l'armée française qui ont été blessés ou faits prisonniers le 5 du courant, à la suite de Tattaque des hauteurs de Lorreto el de Guadalupe.
» Cette adresse prouve, à la face du monde civilisé, que, même dans les circonstances actuelles, et lorsqu'il se voit obligé de repousser par la force une agression que rien ne justifie, le Mexique n'a rien perdu de ses sympathies pour la nation française, et qu'il déplore, au contraire, Terreur gratuite de ses ennemis, erreur qui a contraint la République à défendre, les armes à la main, son honneur et son indépendance.
» Je profite de cette occasion pour prier M. le consul de France, ainsi que les autres citoyens français qui ont signé l'adresse dont il s'agit, d'accepter l'assurance de ma considération et de mon estime.
» Liberté et Réforme.
» Puebla, le 9 mai 4862.
» (Signé) Santiago Tapia.
» A Monsieur le consul de France, Victor Néron. »
Mais si les véritables Mexicains, je veux dire, si les défenseurs loyaux de la constitution et de l'indépendance de leur pays n'avaient encore rien perdu de leurs sympathies pour la France et pour nos compatriotes, on ne pouvait pas en dire autant des sentiments que manifestait le clergé à l'égard de ses propres concitoyens mutilés en défendant la patrie commune contre les forces qui voulaient Tenvahir.
Un grand nombre de Mexicains, blessés dans la journée du 5, avaient été placés dans les hôpitaux de la ville. Un jour que M. l'abbé V. Guevara, aumônier de Tarmée, se dirigeait vers un de ces établissements pour y administrer les secours spirituels, il rencontra, par hasard, le gouverneur de la mitre , c'est-à-dire , le prêtre qui , en Tabsence de Tévêque, en remplissait les fonctions. Cet ecclésiastique s'iuforma des intentions de Tabbé et lui déclara nettement que les Français, dans la circonstance y étaient les alliés du clergé, et que tous ceux qui les attaquaient se trouvaient, par ce seul fait, hors du giron de V Église, 11 finit en lui défendant de porter aux malades les secours de son ministère et lui ordonna de se retirer.
M. l'abbé Guevara crut alors nécessaire de s'adresser directement au gouverneur de TEtat de Puebla, et voici la traduction littérale de la lettre qu'il lui écrivit pour constater le fait dont il se plaignait.
« Citoyen gouverneur,
» Le prêtre soussigné, aumônier de l'armée, a l'honneur de porter à votre connaissance le fait suivant ;
» Aujourd'hui même, à l'heure où il a coutume de se diriger vers l'hôpilal, pour y remplir les fonctions de son ministère, il a fait rencontre de M. le gouverneur de la mitre qui l'a arrêté et lui a défendu à' administrer les secours spirituels aux moribonds, parce qvs, dans l'état d*excommunication où ils se trouvaient, leurs confessions n'auraient aucune valeur.
» Le soussigné est prêt à servir son pays, surtout en présence du
lu guoiTu cirangèi'c qui lo menace; mais il désirerafil qu ou t'îl disparaître la difficulté qui Tempêche d'exercer son minislère auprès des soldats mexicains, et c'est pour cela qu'il vous prie de prendre les mesures que vous croirez convenables dans une pareille circonstance,
» Puei3la, 10 mai 186*2.
» (Signé) Vicente Guevaiu. w
UKPO.NSl': in (iOlVEHNElU
» Gouvernement et conimandance militaire de Puebia.
w Le chef de cet État a pris connaissance de la commuiiicalion que vous lui avez adressée, hier, pour lui faire savoir que IH. le gouverneur de la mitre de ce diocèse vous avait défendu de porter les secours spirituels aux soldats mexicains qui se trouvent dans les hôpitaux de la ville.
» En réponse, M. le gouverneur de FÉlat me charge de vous dire que vous pouvez sans crainte continuer à exercer votre ministère d'aumônier de l'armée, si toutefois le témoignage de votre conscience ne s'y oppose pas.
» Liberté et Réforme.
» Puebia, H'mai 186^2.
» (Signé) JoAiiiiiN Telles, secrétaire.
M A M. l'abbé Vicente Guevara. >»
Le même jour, le gouvernement mexicain doliuait une preuve officielle de l'estime particulière qu'il professait pour la France, et de la sympathie qu'il éprouvait pour les soldats de notre pays.
Voici comment les choses se passèrent.
Après la journée de Puebia, 5 mai, le général Zaragoza avait envoyé à Mexico toutes les médailles, toutes les décorations, trouvées sur le champ de bataille, et y avait joint celles qui ornaient la poitrine des prisonniers. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les dimensions : eu or, en argent, en bronze; elles auraient pu former à elles seules toute une boutique ambulante de quincaillerie.
Mais M. Juarez, cet bomme pour lequel la presse réactionnaire de tous les pays n'a pas su trouver de termes as^ez durs, assez insultants, ordonna de les rendre imnaédiatenient à leurs possesseurs, et voici la traduction exacte de la dépêche, aujourd'hui oubliée, que le général Blanco, alors ministre de la guerre, écrivit à ce sujet au f^énéral en chef de Tarmée d'Orient.
Ministère de la guerre et de la marine.
(* Le citoyen président de la République a vu, avec une véritable satisfaction, le trophée de médailles et de croix, appartenant à l'armée des envahisseurs, que vous avez envoyé à ce ministère. Mais son noble cœur a été vivement ému à l'idée du profond chagrin que doit avoir causé à leurs propriétaires la perte de ces médailles et de ces décorations à la suite d'une bataille qui , bien que la fortune se soit déclarée contre eux, ne leur était pas moins honorable qu'une victoire.
» En conséquence, 1) a décidé, et j'ai, moi, le plaisir de vous l'annoncer, afin que vous puissiez exécuter ses ordres, que toutes les décorations arrachéas dans la chaleur de la lutte, par nos soldats, à la poitrine de ces nobles vaincus, leur seront immédiatement ren< dues, comme un témoignage de l'estime que professe pour eux l'armée d'Orient, et de la générosité de notre nation. Ceux qui les avaient méritées par leur bravoure sur les champs de bataille, n'ont rien perdu de leurs titres, parce que, soumis aux ordres de leurs chefs, ils sont venus dans notre pays y porter une guerre inique et folle, dont seront responsables devant l'histoire ceux-là seuls qui l'ont préparée.
» Le C. Président est persuadé qu'en agissant ainsi il ne fait qu'iulerpréter les sentiments généraux du pays, et ceux en particulier du brave général chargé de leur exécution.
» Liberté et Réforme.
» Mexico, 10 mai 1862.
M (Signé) Blanco.
>î Au citoyen général en chef de l'armée d'Orient. »
M. Juarez ne s'en tint pas là. Il ordonna encore que tous les prisonniers d'abord, tous les blessés ensuite, seraient renvoyés au camp français au fur et à mesure de leur guérison ; et comme ils n'avaient point d'argent, il fit généreu-
sèment prélever leurs frais de voyage sur la caisse de Tarmée, afin de pouvoir remettre à chacun des libérés la somme nécessaire à son entretien pendant la route.
Enfin, pour en terminer convenablement avec les attaques dirigées par le gouvernement impérial, et répétées jusqu'à satiété par la presse à ses gages, contre la légitimité du titre de M. Juarez et la popularité de son gouvernement, je vais donner ici les noms d'une partie des villes, municipes, gouvernements et tribunaux qui ont protesté en sa faveur contre les prétendus bienfaits de l'intervention, à l'époque même où le sieur Almonte, protégé par MM. de Lorencez et de Saligny, était obligé de condamner à la peine du bannissement les Mexicains qui ne voulaient point accepter les emplois qu'il daignait leur confier dans ses deux bonnes villes de Veracruz et d'Orizaba.
Cette liste est bien incomplète sans doute, mais le gouvernement ne l^ayant jamais publiée, il riS'a été impossible de me la procurer tout entière. Je l'ai établie moi-même, en me servant des pièces publiées sur ce sujet dans les colonnes du Siglo XIX, et je préviens à l'avance que j'ai indiqué dans la première colonne la date du numéro où chaque protestation est insérée. Puisse-t-elle servir de témoignage à tout ce que j'ai dit jusqu'à ce jour, à tout ce que je dirai par la suite, et permettre au lecteur de suppléer par son intelligence à ce qui peut lui manquer.