LETTRE DU CAPITAINE BLOLDT AU SOUS-LIEUTENANT DERNÉ
ccPuebla,28avril 1863.
» Mon cher Derné,
D J'espère que, au moment où vous recevrez cette lettre, vous serez déjà sorti de l'hôpital et que vous aurez pris le commandement de ceux de la 6« compagnie qui ont échappé à notre dernière affaire.
» J'ai été fait prisonnier le 25 et, depuis ce temps, les Mexicains ont pour moi, ainsi que pour tous mes camarades, les meilleurs procédés. Nous ne savons rien de ce qui est arrivé aux débris de notre bataillon. Les officiers mexicains avec lesquels nous nous sommes rencontrés sont charmants^ et le général en chef (i) qui nous a rendu visite, s*est montré excessivement digne et bienveillant pour nous,
» Notre pauvre premier sergent, si brave dans le péril, est mort hier des blessures qu'il a reçues.
» Notre bataillon joue de malheur. Ici nous sommes trois officiers, Avril, Salata et moi, qui ne possédons que nos uniformes déchirés et troués par les balles. — Deveaux, Saint-HilaireetBormchligel sont morts : on a été obligé de désarticuler le bras gauche à La Lonetta, et tous les autres, Deemilly, Dejon, Duchesne, Ma-
(1) M. Gonzalez Ortega.
thieu, 6t€*.. ont tous deux ou trois blessures au moins. Galiand se porte bien.
» Comme nous n*avons pas de linge, nous espérons qu'on nous en fera passer.
» Nous sommes parfaitement traités, grâce à Dieu, eije vous assure que je ne m'attendais pas à rencontrer des officiers comme ceux qui nous rendent joumeUement visite (i). Ils sont très-aimables; plusieurs d*eQtre eux parlent français et ils respectent tous notre malheur.
» J*ai consigné dans le rapport que j'adresse au colonel tous les noms que j*ai pu recueillir; ceux des morts, ceux des blessés et ceux des prisonniers* Si vous ajoutez ces noms4à à ceux qui sont encore présents à la Compagnie, vous verrez avec peine combien les mexicains ont dû enterrer de nos soldats.
» Recevez, etc...
» (Signé) Bloldt.
» Certifié conforme.
» (Signé) J. LoERA.
» Cotlationnées et certifiées par moi.
» San Pedro Goxtacam, S mai 1863.
» (Signé) Mariano Rojo. »
Ces pièces, je Tavoue, ne contiennent rien d*extraordinaire. Elles constatent seulement qu*au siège de Puebla les mexicains traitaient les blessés français de la même manière que les leurs, ni mieux, ni plus mal. En agissant ainsi, ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient : or, quand on fait tout ce que Von peut, si Ion ne fait en réalité que ce que l'on doit, il faut aussi reconnaître que Ton fait au moins tout ce que Von doit.
Mais le général Forey, oubliant ce que le moindre des soldats aurait pu lui rappeler, devait bientôt, dan§ un décret qui entraînera la mort de plusieurs généraux mexicains et du gouverneur constitutionnel de l'État d'Aguascali entes, D. José Maria Chavez, flétrir du nom de bandits, de malfaiteurs^ ceux dont M. le capitaine Bloldt se plaisait à recon-
(1) M. Bloldt ne connaissait encore de Tarmée mexicaine que les pandours du général Marquez, et il jugeait, comme ceux qui ne se donnent pas la peine de réfléchir, du tout par la partie.
naître si haat les procédés bumanîtaires. Dans une pareille circonstance, j'aurais cru manquer à la mission que je m'étais imposée si je n'avais donné aux lecteurs les moyens d'éclairer leur religion sur ce point, et, cela fait, je poursuis le cours des événements.
Les vivres manquaient à Puebla où, dès la fin d'avril, il ne restait aux défenseurs et à la population que les chevaux, les mules et les chiens. Vers le iO mai, ces dernières ressources étaient même épuisées. Chaque jour, si nous devons en croire les correspondances, la faim exerçait ses ravages, non-seulement sur les soldats mais sur des familles entières qui mouraient les unes après les autres.
Gonzalez Ortega avait bien songé, quand il en était temps encore, à sortir de la ville avec toutes ses troupes, mais il avait été retenu par l'espoir bien naturel de pouvoir y introduire les vivres qui manquaient, et il était resté.
Plus tard, après la défaite de Tarmée du centre, battue le 8 mai à San Lorenzo sous les ordres de M. Gomonfort, il essaya de le faire, mais la fatalité s'y opposa.
La place continua donc à se défendre, usant chaque jour le peu de poudre qui lui restait, si bien que, dès le 16 mai, il n'y avait plus rien, ni vivres ni munitions.
Ce jour-là, le général Mendoza se rendit au quartier général de l'armée française pour offrir au général Forey, au nom du commandant supérieur de Puebla, la reddition de la ville à la condition que l'armée mexicaine emporterait ses armes, ses drapeaux, et se retirerait sur la capitale. Le général Forey y consentit, dit-on, mais il exigea que les troupes, au lieu de se replier sur la capitale, se rendissent au contraire à Orizaba où elles attendraient la fin de la guerre sans y prendre part, ni pour ni contre, et le général Mendoza fut obligé de se retirer avec cette réponse.
Le même jour, à quatre heures de l'après-midi, le général Ortega réunit en conseil de guerre tous les généraux placés sous ses ordres pour leur faire part de la situation. Il ne leur cacha rien, ni de la mission qu'il avait confiée au général Mendoza, ni de la réponse qu'il avait reçue et, séance tenante, il fut résolu à l'unanimité que Tarmée serait dissoute, les armes brisées, les canons encloués, les drapeaux
brûlés, et que la ville serait rendue le lendemain matin. Puis, la proclamation suivante fut publiée pendant la nuit:
« ArmiIe d'Orient.
» Ordre général,
» Puebla, 17 mai 1863.
» La garnison ne pouvant ni continuer ta défense de la viile à cause du manque de provisions, ni résister à Tattaquc qui aura probablement lieu ce matin, si Ton en juge par la position qu*occupe Tennemi et par la certitude où il est de notre situation désespérée, le général en chef, après avoir réuni en conseil les généraux sous ses ordres et s'être inspiré de leurs lumières, ordonne qu'aujourd'hui même, pour sauvegaixier l'honneur de la République et celui de l'armée d'Orient, toutes les armes qui ont servi à la défense de la ville soient brisées entre 4 et 5 heures du matin, que les pièces d'artillerie soient enclouées, et que l'armée soit dissoute par les soins des généraux de brigade et de division.
» A cinq heures et demie on sonnera la capitulation; des drapeaux blancs seront arborés sur tous les forts, sur toutes les maisons qui font face à l'armée des assiégeants, et les officiers, y compris les généraux, se réuniront dans les cours de la cathédrale ei du palais pour se constituer prisonniers, etc.. »
A quatre heures, en effet, Ortega s'adressa au général
Forey, et lui annonça^ en ces termes, qu'il se rendait sans
conditions :
« Puebla, 17 mai 1863, 4 h. du matin.
» Général,
» Ne pouvant continuer à défendre cette place par suite du manque de vivres et de munitions, j'ai dissous l'armée dont j'avais le commandement, et j'ai fait détruire toutes nos armes, y compris l'artillerie. En conséquence, la ville est à votre disposition.
» Vous pouvez l'occuper dès à présent et prendre, si vous le jugez convenable, les mesures que la prudence pourra vous suggérer pour prévenir les malheurs qui pourraient être la conséquence d'une occupation violente. Les généraux et les officiers de mon armée sont tous réunis au palais et se constituent, ainsi que moi, prisonniers de guerre.
» (Signé) Gonzalez Ortega.
» A M. le général Forey^ commandant en chef du corps expédi-
tionnairCi »
Le général Forey fit aussitôt prendre possession de la ville par un petit corps de troupes composé mi-partie de zouaves, mi-partie de mexicains appartenant aux pandours de Marquez. Ces derniers, suivant leurs habitudes, se livrèrent immédiatement au pillage et, pour les faire rentrer dans Tordre, il ne fallut rien moins que l'intervention des zouaves et d'un détachement de gendarmes.
Une partie de la garnison, — le Journal de la Havane disait 4,500 hommes, — fut immédiatement incorporée dans le corps que commandait ce même Marquez , et les officiers furent dirigés sur Orizaba, après avoir refusé de signer une déclaration ainsi conçue :
« Les soussignés, officiers dé Tarmée d'Orient, s'engagent sur leur parole d'honneur :
4« A ne plus s'occuper de politique dans le pays, et ù rester neutres tant que durera la guerre actuelle.
2<» A ne pas dépasser les limites de la ville que le commandant en chef de Tannée française leur assignera pour résidence.
3^ A ne communiquer avec personne , même avec leurs familles^ sans en avoir préalablement demandé et obtenu Tautorisation. »
Pourquoi ces exigences, surtout la première, si Ton n'avait pas à l'avance l'intention formelle, bien arrêtée, de renverser la République et d'imposer au Mexique vaincu, mais non soumis, un antre gouvernement, je ne dirai pas seule* ment contraire aux aspirations de ses habitants, mais à leurs intérêts les plus légitimes?
Les défenseurs de Puebla avaient-ils par hasard démérité par leur bravoure aux yeux du général Forey, ou bien en avait-il encore peur ?
Peur, je ne le suppose pas; mais démérité, je serais presque tenté de le croire, surtout si je rapproche ces exigences de certaines phrases du rapport qu'il adressa trois jours après au ministre de la guerre, pour lui rendre compte dé l'occupation de Puebla; rapport dans lequel il cherchait à donner le change au gouvernement, et attribuait à la crainte d'être passés au fil de Tépée, une résolution qui n'avait cependant été prise qu'à la suite d'une défense de cinquante«8ix jours, et dans une situation où tous ceux qui connaissent l'organisation militaire qtie gardaient h cotte
époque les armées mexicaines, comprendront facilement que depuis longtemps il ne devait plus y avoir de vivres dans la place (1).
J'ignore si les lois de la guerre, ainsi que le disait M. Forey dans cette pièce, autorisent un général vainqueur à faire passer au fil de Tépée toute la garnison vaincue d'une ville où elle 'a défendu contre lui le dépôt qui lui avait été confié par le gouvernement de son pays : mais, dans le cas où il en serait ainsi, je sais parfaitement que ces lois répugnent à nos mœurs et que, si elles existent, elles n'ont été observées, ni lors du siège de Dantzick, enlevé à la pointe de Tépée par le maréchal Lefebvre pendant la période du premier empire, ni lors de celui de Sébastopol terminé de nos jours après une résistance dont l'histoire moderne n'avait point encore eu d'exemple.
Entre ces deux méthodes, il y a tout un monde, et je ne félicite pas le général Forey de la sienne.
Libre à lui de se retrancher derrière ce qu'il nomme les lois de la guerrCy ces lois, je ne les connais pas. Je proteste contre elles au nom des principes de 89, au nom de l'humanité, et j'en appelle à la civilisation contre les tendances antisociales de quelques condottieri qui, en plein xix^ siècle, ne rouissent pas d'évoquer les souvenirs néfastes du xiiie, et de menacer leurs adversaires du sort que les croisés firent subir à cette époque aux habitants de Beziers.
Je reviens aux aflaires du Mexique.
(1) « L'ennemi, disail-il dans cette pièce, datée du 20 mai 1863, a allégué, pour expliquer la reddition de la ville, qu'il n'avait plus ni vivres, ni munitions. Gela n'est pas exact
» Le feu terrible de nos batteries, dans la matinée du 16, en bouleversant tout le front de Totiméhuacan, leur fit entrevoir le côté faible de la défense. Nous voyant attaquer par fOuest, ils — les Mexicains — - y avaient accumule tous leurs moyens de réâistance et négligé la partie orientale. Lorsque nos efiforts se portèrent de ce côté, ils ne se dissimulèrent pas que l'assaut de Totiméhuacan serait promptement suivi de la prise de la ville. Or, je rCavais pas laissé ignorer au parlementaire que si la garnison attendait Vassaut général^ elle serait^ selon les lois de la guerre, passée au fil de Vépée. Telles sont les véritables raisons qui ont déterminé la reddition de Puebla. »
Après la journée du 8 mai, M. Comonfort battu et ne sachant comment faire parvenir à Puebla le convoi dont il était chargé, avait donné sa démission de général en chef de Tarmée du Centre et avait été remplacé par M. de la Garza.
Celui-ci n'eut pas plutôt appris Toccupation de Puebla par les Français, qu'il donna Tordre de les harceler le long de la route dans le cas où ils marcheraient de suite en avant, et se retira lui-même en bon ordre, avec le gros de ses forces, sur la capitale où le gouvernement lui confia tout à la fois le commandement supérieur de la ville et celui du district.
Le 18, il expédia un ordre en vertu duquel il était enjoint à tous les Français établis à Mexico — valides bien entendu — de livrer leurs armes à l'autorité, de sortir ensuite de la ville après avoir mis ordre à leurs affaires, et de se retirer à l'intérieur, soit du côté de Morélia, soit de celui de Querétaro, mais à une distance au moins de 40 lieues.
Le même jour, la ville fut mise en état de siège; le ministre de la guerre Blanco adressa une circulaire à tous les gouverneurs des États pour leur faire part du malheur qui venait d'arriver et leur ordonner d'envoyer toutes les forces dont ils pourraient disposer à Mexico où elles seraient employées à la défense de la capitale, et M. Juarez lui-même publia la proclamation suivante , dont l'emphase s'explique par la situation où se trouvait le gouvernement :
« Mexicains!
» Un grand revers a frappé la nation. Puebla de Zaragoza, que tant de combats glorieux avaient immortalisée dans l'histoire, vient de succomber ! Elle est tombée, non devant Faudace des Français : en dépit de la supériorité de leur nombre, nos troupes étaient habituées à les repousser, mais en présence de nécessités qui augmentent encore, si faire se peut, la gloire et Thonneur mililalre de ses défenseurs.
» Aucun des généraux, aucun des officiers qui se sont tant distingués dans la défense de cette ville, n'a encore envoyé de rapport au gouvernement sur celte malheureuse affaire; mais tout en variant entre elles sur une foule de points de grand intérêt, toutes les relations particulières en font foi, et personne, aujourd'hui, ne peut plus en douter.
» Toutefois, i occupalion de Zaragozâ, qui n*â pu élre enlevée de vive force par rennemi, quelque grands que fussent ses moyens d'action, ne saurait en rien ternir la gloire des braves qui, par leur héroïsme, ont porté si haut Thonneur du nom mexicain, et n*ont laissé à leurs ennemis que la honte d'avoir presque toujours été repoussés dans les attaques qui avaient eu lieu jusqu^alors pour s'emparer de cette ville.
» Mexicains ! ce désastre, quelque grand qu'il soit, ne saurait vous détourner de votre sainte mission. Montrez aux Français^ montrez ù l'univers entier qui a les yeux sur vous, que les revers n'abattent pas les grands cœurs et que les vrais républicains sont prêts à répandre leur sang jusqu'à la dernière goutte pour la défense de leur patrie et de leurs droits. Notre pays est immense, il est riche , il renferme des moyens jusqu'à ce jour inconnus de défense, et nous saurons les opposer aux envahisseurs.
» Non-seulement nous défendrons pied à pied la capitale de la République, mais il en sera de même de toutes nos places. Le gouvernement national veillera à ce que, partout, dans les villes, dans les villages et jusque dans les moindres hameaux, on oppose la résistance la plus énergique aux Français, et ne prêtera l'oreille à aucune proposition qui pourrait, en quoi que ce soit, porter atteiate à l'indépendance, à la souveraineté intégrale, à la liberté ou à Ilionneur de la République.
» Mexicains! jurons par les mânes des héros qui sont tombés en défendant les murailles saintes de Zaragoza, jurons par ceux qui vivent encore et sont en état de combattre, par nos sœurs, par nos épouses et par nos mères que, sans relâche ni trêve, nous ferons la guerre, toujours la guerre, à cette armée détestée qui profane et souille le sol où naquirent Hidalgo, Morelos, Zaragoza et Gonzalez Ortega.
w (Signé) Benito Jiarez. »
Tout annonçait donc une résistance tenace, une résistance d'autant plus opiniâtre que les trois chaussées qui conduisent à la capitale pouvaient être inondées à volonté, et que les magnifiques allées d'arbres qui l'entouraient avaient été abattues en partie par ordre supérieur pour en faire des barricades.
Mais au premier bruit de rapproche des Français, les généraux Berriozabal et Negrete déclarèrent au gouvernement qu'il leur était impossible de résister, dans une si
grande ville avec 6,000 hommes» au plus, démoralisés par la chute de Puebla.
En eonséquence, M. Juarez donna Tordre au général Porfirio Dîaz de se porter avec ses forces au Peîwn (i) pour y arrêter autant de temps qu'il lui serait possible la marche de Tennemi ; puis il procéda à la clôture de la session du Congrès (2) et prit^ avec les troupes qui lui restaient, le chemin de San-Luis-Potosii
(1) Petite population située ù quatre kilomètres de Mexico, en tête de la chaussée principale qui conduit ù la capitale. (S) 31 mai i863.
xxm
Occupation de Mexico.
Après le départ de M. Juarez, il ne restait à Mexico que les forces du général Aureliano Rivera et celles du colonel Cuellar, insuffisantes toutes deux pour contenir une aussi grande ville, surtout dans l'état d'excitation où elle se trouvait. Une commission, composée des consuls étrangers, fut envoyée le 3 juin au général Forey , pour le prévenir de ce qui se passait. Le lendemain, 4, un détachement de chasseurs de Vincennes prit position à la barrière Saint-Lazare; le lendemain encore, 5, le lieutenant-colonel Potier prit le commandement de la place; la division du général Bazaine arriva le 7, et le 11, le général Forey y fit son entrée à cheval, ayant à sa droite le S** Alraonte, à sa gauche, M. de Salîgny et derrière lui le fameux Marquez.
Le général a la plume facile, à ce qu^il paraît. Il écrivit» le 10 juin, au ministre de la guerre « que la population » entière de la capitale avait accueilli l'armée avec un » enthousiasme qui tenait du délire , et que les soldats »" avaient été littéralement écrasés sous une avalanche de » bouquets et de couronnes, dont l'entrée de l'armée à » Paris, le 14 août d859, à son retour d'Italie, pouvait seule • donner une idée(1). »
M. Forey était en vérité trop modeste. Il aurait pu remonter un peu plus haut , et sans sortir de la vérité de la situation , comparer son entrée dans la capitale du Mexique à celle des alliés dans Paris, le 31 mars 1814.
Là aussi , mais laissons de côté ces souvenirs afiii-
geants. Je crois sur sa seule parole tout ce qu'il a cru voir,
(1) Dépêche du général Forey au minisire de la guerre en date du 10 juin 1863.
ir
tout ce qui n'était peut-être que Teffet de ôou imagination, car si nous en croyons M. de Rératry (1), nous aurions payé de nos propres deniers les fleurs jetées, en cette occasion, sous les pas de l'armée, et je demande en échange la permission de placer en regard de sa dépêche quelques renseignements donnés sur ce même fait par le Courner des Etats- Unis, journal dévoué au gouvernement impérial et placé, chacun le sait, sous ia main du consul général de France à New- York.
Voici comment s'exprimait à cet égard le Courrier :
« Le i**' juin, il y eut une réunion à laquelle assistaient les principaux chefs du parti de l'Église. Celte réunion a envoyé une députalion au générai Forey pour lui porter la soumission de la ville à l'empereur Napoléon. Enfin, le 5, la division française commandée par le général Bazaine (2) a occupé l'entrée principale de Mexico et a offert sa protection au parti de VÉglise contre la populace surexcitée, »
Que conclure de ces lignes, si non que les consuls étrangers, dans leur démarche auprès du général Forey, s'étaient constitués volontairement les émissaires du parti clérical et que les bouquets et les couronnes dont parlait le général français dans sa dépêche au ministre de la guerre , s'ils existèrent réellement, furent payés par ces dignes alliés, ou, comme le prétend M. de Kératry , par nous-mêmes ! — tandis que le peuple, le vrai peuple, celui que le Courrier appelle avec tant de dédain laipojnUace, était non-seulement en dehors de l'orgie, mais l'aurait fait payer cher à ses auteurs s'il n*en avait été empêché par les baïonnettes de Tarmée française.
Toutefois, dans une question de cette nature, il ne suffit pas de citer l'opinion d'un journal isolé, même quand cette opinion a pour elle toutes les apparences de la probabilité. Les noms propres ont par eux-mêmes une valeur que tous
(1) L'Empereur Maximilien, sou élévation et sa chute, p. 28.
(2) Le Courrier se trompait. Le général Bazaine n'est arrivé que le 7, mais peut-être aussi le corps commandé par le colonel Potier appartenait-il ù sa division.
les raisonnements ne sauraient leur enlever; et c'est aux fonctionnaires imposés par M. Forey, le lendemain de son entrée dans la capitale de la République, que nous allons maintenant dem inder le secret de l'intervention du second empire dans les affaires intérieures du Mexique.
En effet, le il juin 1863, par un décret rendu sur la proposition de M. de Saligny, le général en chef de l'armée française a nommé préfet politique de la capitale M. Manuel Garcia Aguirre, ancien employé de la réaction.
Par un second décret en date du même jour il a nommé également en qualité de président de i'Ayuntamiento, c'est à-dire de la municipalité, M. Miguel Maria Azcarate, aticien gouverneur du district sous l'administration réactionnaire de Zuloaga.
Par un troisième décret, il a composé cet Ayuniamiento de :
MM. Pedro Elguero, frère d'un ancien ministre de la réaction, marié nouvellement avec une parente de M. Ëscandon, un des envoyés mexicains au château de Miramar.
Agustin Tornel, fils d'un général réactionnaire.
Pedro Haro, réactionnaire connu.
Felipe Robleda, idem.
Antonio Moran, ancien juge réactionnaire, membre des notables sous l'administration de Miramon.
José M. Vertiz, réactionnaire fougueux.
Luis Munoz, idem.
José Frauenfeld, réactionnaire connu.
Francisco Lascurain, idem.
Ignacio Algara, idem.
Xavier Torres Adalid, idem.
Felipe Ëscalente, idem.
P. Gorospe y Echevarria, idem.
Carlos Robles, neveu^du général fusillé le 23 mars 1862 pour sa trahison.
José Garay y Tejada, ancien membre de Tayuntamiento réactionnaire.
Juan Bastillos, idem,
Ramon Agea, fils d'un général réactionnaire.
Joaquin Ortiz y Cervantes, ancien membre de Tayuntamtento réactionnaire.
José Alvear, inconnu.
MM. Tomas Gardida, inconnu.
Gregorio Barandiaran, ancien attaché à la légation de Washington sous Tadministration réactionnaire de Zuloaga.
J. Amor y Escadon, neveu de Tun des envoyés de la réaction au château de Miramar.
Luis Landa, réactionnaire connu.
German Madrid, frère de TÉvéque de ce nom, réactionnaire fougueux.
Manuel Cordero, inconnu.
Luis Mora y Ozta, idem.
Javier Cervantes, cousin d'un ancien ministre de Miramon.
Enfin, par un dernier décret, rendu comme les précédents sur la présentation de M. de Saligny, il appela au conseil supérieur de la chose qu'il appelait un gouvernement :
MM. José Ignacio Pavon, ancien président de la cour suprême sous l'administration réactionnaire de Miramon, et membre en même temps de la fameuse assemblée des notables.
Manuel Diaz de Bonilla, réactionnaire fougueux. Ancien ministre de Santa-Anna et de Miramon.
J. Basilic Arrillaga, membre de la Compagnie de Jésus.
Teodosio Lares, ancien ministre de Miramon, membre de son assemblée de notables.
F. Javier Miranda , ancien ministre de Zuloaga , arrivé de France avec Almonte et celui dont j'ai publié la lettre au bandit espagnol José Maria Cobos.
J. Aguilar y Marocho, réactionnaire connu.
José Sollano, prêtre.
J. Velasquez de Léon, directeur des mines sous la réaction.
A. F. Monjardin, ancien membre de Tayuntamiento réactionnaire.
J. Mora y Villamil, réactionnaire, membre des notables au temps de Miramon.
Ignacio Sepulveda, ancien membre de Tayuntamionto réactionnaire.
Manuel Tejada, idem.
Urbano Tovar, idem.
J. Maria Andrade, réactionnaire connu.
J. Castillo y Lanzas, ancien ministre de Zuloaga.
M. Dominguez, sous-directeur des douanes après le coupdttat.
J. Guadalupe AVriola, inconnu.
Fernando Mangino, idem.
MM. José 1. Amublo, incunnu.
Gerardo C. Rojas, idem.
Manuel Miranda, idem.
G. Montoya, général réactionnaire.
Adriano Woll, français, général réaclionnairu, délégué des notables au château de Miramar.
Ag. Munoz y Mufioz, réactionnaire venu de Véracruz.
José M. Arroyo, secrétaire général du ministère des affaires étrangères sous Tadministration de Miraraon, membre, en même temps, de l'assemblée des notables.
Teofilo Marin^ ancien ministre de Miramon.
Miguel Cervantes, indécis.
Crispin del Castillo, ancien commissaire de Tarmée réactionnaire après le coup d'Etat.
A. Arango y Escandon, neveu de Tun des envoyés des prétendus notables au château de Miramar.
Juan H. Maldonado, ancien ministre réactionnaire.
José L. Ortigoza, ancien juge réactionnaire.
Antonio Moran, idem.
Santiago Blanco, général réactionnaire.
Pablo Vergara, réactionnaire fougueux.
Manuel Jimenez, médecin réactionnaire.
C'est-à-dire, que sur les 64 individus composant par ses ordres l'administration municipale de la capitale et le conseil supérieur du gouvernement, tous, à l'exception d'un seul dont les sentiments véritables étaient incertains et d'une demi douzaine d'inconnus, étaient compromis au premier chef par leur conduite dans les événements qui avaient amené la situation où se trouvait alors le Mexique.
Ah! lorsque les souverains alliés prirent possession de Paris après la trahison de Marmont , ils ne chargèrent pas une commission de traîtres et d'émigrés de décréter les malheurs de notre pays. Us abandonnèrent au Sénat impérial le soin de consommer lui-même sa honte, et ils ne nous infligèrent les Bourbons qu'après avoir reçu de cette assemblée un acte conçu en ces termes :
« Le sénat conservateur,
» Considérant que dans une monarchie constitutionnelle le monarque n'existe qu'en vertu de la constitution ou du pacte social ; » Que Napoléon Bonaparte. '....... . . . . .
» Le sénat déclare et décrète ce qui suit :
» Art. 4*'. — Napoléon Bonaparte est déchu du trône, et le droit d*hérédilé établi dans sa famille est aboli.
Art. 2. — Le peuple français et Farmée sont déliés du serment de fidélité envers Napoléon Bonaparte (1).
Les choses se passèrent différemment au Mexique, et les résultats de cette diflFerence ne se firent pas attendre.
Ce fut d'abord un décret émané du conseil supérieur de cette façon de gouvernement pour établir un triumvirat.
Puis un second, appelant à ces hautes fonctions :
io M. Juan N. Almonte, personnage assez connu pour n'en rien dire de plus;
2o M. Labastida, ancien évêque de Puebla, exilé par M. Comonfort pour sa conduite anti-pastorale, et alors élevé, par la grâce du Saint-Siège, à la dignité d'archevêque du Mexique ;
3» M. le. général Salas, réactionnaire des plus fougueux, créature et partisan de l'ancien dictateur Santa-Anna.
Puis, un troisième, nommant en qualité de suppléants à ces triumvirs :
jo M. Juan Bautista Ormeachea, ancien membre de la commission des notables réactionnaires, alors évêque de Tulancingo, nouveau siège établi depuis peu par le pape pour récompenser les services rendus par cet ecclésiastique bien pensant à la cause de la réaction ;
2» M. Ignacio Pavon, ancien président de la Cour suprême sous Padministration réactionnaire.
Puis encore un quatrième portaut convocation de 215 prétendus notables, chargés ostensiblement de se prononcer par mesure de simple forme sur le gouvernement qui convenait le mieux au Mexique et choisis, comme de juste, dans la fleur la plus fine du parti réactionnaire.
Puis enfin, un dernier pour proclamer l'empire et appeler à la couronne l'archiduc F. Maximilien d'Autriche.
Ici j'abandonne la parole à V Estafette, journal dont le rédacteur, M. Ch. de Barrés, avait mangé pendant longtemps
(i) Déclaration du sénat on date du i**"^ avril 1814.
le pain des Mexicains, et s'était vendu depuis à la politique impitoyable de M. de Saligny.
Séance du 8 juillet 1863.
a L'entrée des triumvirs au palais, disait ce journal tout joyeux, fut annoncée par un carillon à toute volée et des salves d'artillerie, lis furent introduits dans Tenceinte par une commission composée de Monseigneur Tévêque Ramirez, — du docteur SoUano, des généraux Marquez et Méjia et des licenciés Rodriguez de San Miguel et Elguero.
» Toute rassemblée se leva à rentrée des membres du pouvoir exécutif. On avait placé sous le dais quatre fauteuils qui furent occupés par LL. £E. MM. Almonte, Lares, Salas et Ormeachea. LL. EE. le général en chef et M. de Saligny prirent place sur deux fauteuils en face du bureau. Les sous-secrétaires d'Etat se mêlèrent aux membres de rassemblée. MM. les généraux Bazaine, Douay, Castagny, Andrade et Herran, accompagnés des officiers de leurs états-majors, occupaient les tribunes réservées aux représentants de Tarmée. On apercevait dans les tribunes et dans les galeries un grand nombre de dames et de particuliers.
» M. le général Almonte, chef du pouvoir exécutif, a fait ressortir dans un discours plein de franchise, la gravité de la situation et du vote par lequel l'assemblée devait décider de l'avenir du Mexique. Il a surtout insisté sur les calamités de ces quarante dernières années, tout en s'abstenant, par respect pour la liberté de rassemblée, de conclure à une forme définitive de gouvernement.
» M. Lares, président de l'assemblée, avait le droit et le devoir d'en indiquer les tendances. Dans sa réponse au discours du pouvoir exécutif, il a posé des conclusions qui équivalaient à une déclaration préalable en faveur de l'établissement monarchique.
» Après avoir entendu ces discours, l'assemblée est entrée en séance secrète.
» On attendait, on espérait : l'anxiété publique s*est prolongée pendant deux jours. — Le surlendemain, on apprit que rassemblée constituante avait décrété la monarchie et voici le résumé des débats qui ont consacré ce vote solennel. »
Arrêtons-nous ici. Je ne voudrais rien dire de désagréable à personne et pourtant je ne saurais, sans la faire remarquer, passer devant la solennité de cette mise en scène, ni devant ces deux fauteuils placés en face du bureau pour
recevoir LL. EE. le général en chef et M. de Saligny, — Je croyais bonnement, bêtement si Ton veut, que les Mexicains, même en y comprenant ceux qui appartenaient au parti de Tlntervention, étaient chez eux, réellement chez eux, et que les agents du gouvernement impérial n'avaient droit d'assister à leurs délibérations qu'à titre de curieux.
— Je le croyais, je le répète, en tout bien tout honneur; mais il paraît qu'en ce point, comme sur bien d'autres, je m'étais trompé du tout au tout. Je m'en accuse à haute voix, et j'abandonne de nouveau la parole au rédacteur de V Estafette pour la séance du 10.
Séance du \0 juillet,
« La séance est ouverte à midi, sous la présidence de M. Laros. L*âppel nominal conslale la présence de 231 menobres.
» M. Ignacio Aguilar, secrétaire de la commission, donne lecture de son rapport concluant à l'adoption de la forme monarchique.
» L'ensemble du rapport est mis aux voix et adopté à l'unanimité.
— Applaudissements aux tribunes et sur les bancs de la Cfiarnbre.
» Le bureau met alors aux voix le premier article des conclusions :
« Art. l*^ La Nation adopte pour forme de gouvernement, la mo- » narchie tempérée, héréditaire, avec un prince catholique. »
« L'article est adopté par 229 voix contre 2.
— » La séance est levée et reprise à 3 heures du soir.— Deux cent vingt-six membres sont présents. — La commission propose au vote de l'assemblée les articles suivants :
» Art. 2. Le souverain prendra le titre d'Empereur du Mexique. »
— Adopté à l'unanimité.
« Art. 3. La couronne impériale du Mexique est offerte à S. A. 1. » le pnnce Ferdinand-Maximilien, archiduc d'Autriche, pour lui et » ses descendants. »
Adopté à l'unanimité et sans discussion.
» Art. 4. Dans le cas où, par des circonstances qu'on ne peut pré- » voir, l'archiduc Ferdinand-Maximilien ne prendrait pas possession » du trône qui lui est offert (i), la Nation mexicaine s'en remet à la
(1) On croyait donc être sûr , ou peu s'en fallait, de l'acceptation de l'Archiduc, puisqu'on disait : « Dans le cas où, par des circon-
» bienveillance de S. M. Tempcreur Napoléon III, pour qoMl désigne » un autre prince catholique à qui la couronne sera offerte (i). »
« Membres présents 220. -— Apros une courte discussion, Tarticle est adopté par 211 voix contre 9.
» Avant de lever la séance, rassemblée vote des actions de grâces à l'empereur des Français pour la généreuse protection qu'il accorde au peuple mexicain.
» La séance est levée à 7 heures du soir. »
Ainsi se termina la comédie.
Maintenant examinons un peu.
Je ne dirai rien du discours de M. Lares bien que ce discours, équivalant, selon Y Estafette, à une déclaration préalable en faveur de la monarchie fût , d'après le même journal , ?i?i manque de respect pour la liberté de l'assemblée; attendu que M. Lares, bien que président, n'avait pas plus le droit que M. Almonte, d'iwrfi^Mer /^s tendances de la majorité de la réunion ; que même il devait les ignorer, et que, s'il en était autrement, c'est une preuve nouvelle que MM. Forey, Saligny, Alraonte, Lares et consorts n'étaient en ce moment que des acteurs représentant bien ou mal une scène de comédie qu'ils avaient apprise depuis longtemps.
Je ne dirai rien non plus de Tunaniraité, si touchante pourtant, de tous les comparses appelés à jouer un rôle dans cette pièce à grand spectable. Mais s'il est permis de parler par analogie, déjuger des grandes choses par les petites, on peut^ si l'on veut se rappeler ce qui s'est passé à Orizaba à l'occasion de son ayuntaraiento (2), se faire une idée assez juste de la manière dont on s'y prend, militairement bien entendu, pour enlever une élection douteuse; et alors on n'a plus qu'à appliquer cette théorie, soit au Mexique, soit aux
» stances qu'on ne peut prévoir, Tarchiduc Ferdinand-Maximilien 7ie prendrait pas, etc. » Alors, que devenaient les dénégations de l'amiral Lagravière et de M. de Saligny à Orizaba?
(1) On était donc également d'accord avec le gouvernement français puisqu'on le chargeait, dans le cas peu probable il est vrai, du refus de Tarchiduc, de désigner lui-même le successeur de ce prince. — Alors que deviennent les dénégations de M. BHlault au Corps législatif?
(5) Voir retl^ pièce ci-dessus, pages 268 i^ 272.
autres pays où il a été jugé nécessaire delà mettre en pratique.
Seulement, il n'était pas question cette fois de la munici* palité d'une ville secondaire comme Orizaba, mais de constituer pour l'archiduc Ferdinand-Maximilien d'Autriche un empire immense, un empire formant un angle parfaitement aigu dont les deux côtés devaient avoir environ 1200 milles anglais de longueur, et qui, dans leur moindre séparation, ne seraient pas éloignés l'un de l'autre de plus de 150 milles. Dès lors, ce n'était pas le commandant Billard ou tout autre officier du même grade, mais M. de Saligny en compagnie du général en chef en personne qui s'était chargé d'en finir avec les hésitations des dernières consciences.
Aussi quelle touchante unanimité dans les sentiments de ces hommes nommés sous la gueule des canons pour procéder à un pareil coup de théâtre, et qui n'ont eu cependant que 23 jours pour se communiquer leurs impressions personnelles (1), et deux seulement pour se mettre d'accord sur le candidat de leur choix !
On eût dit des royalistes, expropriés par la République pour cause d'utilité publique, revenant de la terre d'exil, pour sacrifier une fois encore avant de mourir à l'idole vermoulue de leur candide jeunesse.
Une chose m'étonne cependant : c'est que ces Bonilla, ces Marin, ces Pavon, tous ces êtres, en un mot, qui se sont aplatis comme un seul homme sous les regards du général Forey et de M. de Saligny, n'avaient point jusque-là profité de l'occasion qui leur avait été si souvent offerte, depuis le débarquement des troupes, pour faire connaître leurs opinions personnelles.
C'est peut-être comme le disait le général Prim dans une lettre que l'histoire conservera (2), « parce qu'il n'y avait » alors au Mexique que fort peu de monarchiens; » et pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler que, depuis le début
(1) Le décret relatif à la convocation de l'assemblée des notables est du 15 juin 1863.
(2) Lettre du général Prim ù M. Bonaparte, en date du 17 mars
de Texpédition jusqu^à l'entrée des Français à Mexico, personne, même parmi les conservateurs les plus endurcis, n'avait fait de démonstration en faveur de cette forme de gouvernement.
A ce compte, M. Juarez, pour parler comme les agents du gouvernement impérial, n'était donc pas Télu d'une minorité oppressive, mais le représentant légitime, reconnu, accepté de l'immense majorité de ses compatriotes ; et s'il y avait minorité quelque part, ce que certes je suis loin de con* tester , ce n'était pas dans son camp , mais dans les rangs de ceux qui prétendaient se servir des baïonnettes de la France pour rétablir les abus que la révolution «avait renversés.
Lempire.
Pourquoi détruire la République au Mexique, et sur les cadavres encore chauds de ses défenseurs élever un trône où Ton appellerait un prince d'origine européenne ?
D'où venait cette idée ?
Quels en étaient les parrains ?
Ce sont là des questions qu'on s'adresse de tous côtés, qu'on s'adressera même longtemps encore, et qui, pour être résolues un peu convenablement, exigent une connaissance réelle des hommes et des choses de ce pays.
Le général Prim, dans une lettre célèbre, adressée au chef du gouvernement français quelques jours seulement avant la rupture d'Orizaba, s'est occupé de cette question, et sans attacher à ses arguments plus d'importance qu'ils n'en méritent, je vais commencer par dire ce qu'il çn pensait :
« J'ai, disait-il dans cette lettre (1), la conviction la plus profonde que dans ce pays il y a fort peu d'hommes dévoués aux institutions monarchiques; et il est logique qu'il en soit ainsi, parce que les populations n'ont jamais connu ce régime dans la personne des monarques espagnols, mais seulement dans celles des vice-rois qui les gouvernaient, tant bien que mai, chacun à sa manière, en se conformant à des usages, à des coutumes observés depuis les temps les plus reculés.
» La monarchie n'a donc laissé sur ce sol ni les intérêts immenses
d'une noblesse séculaire ni aucun intérêt moral : en un mot, elle
n'a rien laissé qui puisse faire désirer à la génération actuelle le rétablissement d'un ordre de choses qu'elle n'a pas connu et que personne ne lui a appris à vénérer. »
Le général Prim en concluait avec raison qu'un roi ne
(4) Lettre du général Prim au chef du gouvernement français, en date du 17 mars 1862; par conséquent, antérieure seulement de vingt-trois jours à la rupture d'Orizaba.
rencontrerait dans le pays d'autre appui que celui des conservateurs qui n'ont jamais songé sérieusement à y établir la monarchie quand il^ étaient les maîtres du pouvoir, et qui ne s'y ralliaient alors que parce qu'ils étaient dispersés, vaincus et fugitifs ; puis , il terminait de la manière suivante :
c< Quelques riches admettront ainsi un monarque étranger, tant que ce prince sera soutenu par les armées de V. M. : mais quand cet appui viendra à lui manquer, ils ne feront rien pour le soutenir, et le prince élevé par vous sur le trône du Mexique, tombera de la même manière que tomberont plusieurs autres grands de la terre le jour où la manteau de V. M. cessera de les couvrir et de les protéger. »
Cette lettre n'avait pas seulement le mérite de la vérité, elle avait encore celui de la franchise, et si Ton songe qu'elle était adressée au chef du gouvernement français, on comprendra que ce dernier mérite n'était pas le moindre des deux.
Il n'était en eflet guère possible d'expliquer d'une manière plus claire les difficultés que les commissaires du gouvernement impérial s'obstinaient seuls à ne pas vouloir admettre; mais elle ne- nous apprenait rien sur Torigine d'une dç.termînation dont personne encore n'avait eu le triste courage d'accepter la responsabilité, en avouant comment elle était née et pourquoi on lui avait sacrifié jusqu'à l'affection que les peuples du Mexique portaient à la France. Elle parlait de la monarchie comme elle aurait parlé de Tannexion ou du protectorat si, dans l'entourage de celui qui récrivait, il eut été question d'annexion ou de protectorat, et si l'auteur en combattait l'idée, ce n'était point au nom des principes dont il eût fait litière assez facilement s'il avait été question d'un prince espagnol (!), mais parce
(1) Dans plusieurs lettres adressées par le général Prim à ses amis d'Europe, le jour même de la rupture d'Orizaba, — 9 avril — il dit textuellement, qtCen sa qualité d'Espagnol^ il ne pouvait pas soutenir la candidature de Maximilien. — Il en résulte qu'il n'aurait pas fait la même opposition à un prince de la maison d'Espagne, et cet aveu indirect s'accorde parfaitement avec la déclaration de M. Bermudez do Castro, dont j'ai parlé plus haut.
que la persoune de l'archiduc lui était iudifféreate, et que cette indiflFérence lui permettait d'apercevoir toutes les difficultés que rencontrerait rétablissement d'une pareille institution sur le sol du Mexique.
Pourtant une idée si belle devait avoir eu un commencement. Elle devait être sortie d'un cerveau qui se croyait capable ; elle devait avoir été protégée, soutenue dans ses langes par une main intéressée à son développement, et bien que personne encore, ainsi que je le disais plus haut, n'eut osé en réclamer sérieusement la paternité, je ne saurais admettre qu'elle était venue au monde d'elle-même. Cherchons donc et voyons si, par hasard, dans les œuvres oratoires de M. Billault, nous ne trouverons pas un indice, sî léger qu'il soit, qui puisse nous mettre sur la voie de la vérité.
Dans son discours du 27 juin 1862, car à chaque instant je suis obligé de puiser dans les richesses véritablement inépuisables de ce fameux discours, ce ministre aujourd'hui défunt s'exprimait ainsi :
« De nombreux Mexicains (i) pensaient el avaient dit depuis longtemps que la seule forme de gouvernement qui pût élre efficace et remettre Tordre dans leur pays, c'était la monarchie. H y avait même eu des présidents de la République mexicaine (2) qui avaient pensé à nouer des négociations dans ce but avec les puissances de l'Europe. Parmi les hommes politiques s'occupant de cette question, plusieurs (3) étaient convaincus que c'était la seule forme qui pût imposer à l'anarchie de quelques centaines d'hommes se disputant le pouvoir central en écrasant les populations (4). Il y en avait aussi qui pensaient qu'un prince étranger éveillant moins que tout autre les rivalités que rencontrerait un Mexicain parmi ses compétiteurs
(1) MM. Gutierrez Ëstrada, J. Hidalgo, Munoz-Ledo, Âlmonte et consorts.
(2) Sauta-Anna, Zuloaga, Miramon, tous trois réactionnaires.
(3) Les ministres du gouvernement impérial et M. Mon, ambassadeur d'Espagne à Pai*ls.
(4) On sait maintenant à quoi s'en tenir à ce sujet, et l'on peut juger de la natui'o des informations que recevait le gouvernement impérial.
indigènes, pourrait mieux dominer la situation et offrirait les éléments d'une combinaison plus forte et plus durable.
» Cts hypothèses^ ajoutait M. Billault, devaient être éventtielleinent examinées, ne fût-ce que pour ne pas créer à ce sujet, entre les puissances alliées, des rivalités éventuelles. Le langage do TEmpereur fut net à ce sujet (1); il fit déclarer par son ministre des affaires étrangères qu'il n'avait, ni pour son pays, ni pour sa fainille, aucune prétention ambitieuse ; qu'il ne visait à aucune conquête au Mexique; qu'il n'entendait s'approprier aucun point du littoral ; qu'il ne voulait que la réparation des griefs et la sûreté de ses nationaux. Il demandait donc aux deux autres gouvernements s'ils avaient la même pensée: il leur demandait s'il ne leur convenait pas de déclarer qu'aucun d'eux ne chercherait à tirer, de l'action commune, des avantages spéciaux et personnels. Puis, ces intentions de désintéressement réciproque étant consacrées, il indiqua, comme ne pouvant donner lieu à aucune rivalité entre les alliés, et dans le cas oii le vote Tiational voudrait la forme monarchique et voudrait un prince étranger (2), il indiqua, dis je, sous le souvenir même d'une guerre récente — celle d'Italie — un prince étranger, — l'archiduc Maximilien, — que recommandent à la bienveillance et au respect de tous, ses hautes qualités et la haute famille souveraine à laquelle il appartient.
» Gela ne fut dit qu*en conversation diplomatique, comme indication éventuelle, mais toujours subordonnée aux volontés du peuple mexicain »
Ici, la question s'éclaircit un peu. Le voile commence à se lever; nous entrevoyons déjà une partie de la vérité. Mais on n'était point encore arrivé à Mexico; loin de là! on avait sur les bras l'échec de Puebla, et la part de vérité était ai petite, si petite, qu'à chacune des paroles tombées de ses lèvres, il était facile de voir que l'avocat impérial craignait de manquer son efiFet en dévoilant aux yeux ébahis de ses
(1) On lui avait donc parlé de tous les tripotages qu'on préparait à l'ombre de la Convention de Londres.
(2) On sait maintenant à quoi s'en tenir sur ce vote national émis par 231 individus choisis à l'avance dans ce but par le général en chef de l'armée française; mais, ce qu'il est utile de constater, c'est que tout cela avait été prévu et débattu à l'avance dans les entretiens qui eurent lieu avant la signature de la Convention d^ Londres.
auditeurs^ sans l'entourer des ménagements indispensables, le secret d'une pensée que leur foi, toute robuste qu'elle fût dans l'infaillibilité du gouvernement, n'était peut-être pas en état de saisir et d'apprécier tout d'un coup.
L'idée de monarchiser le Mexique n'appartenait pas au gouvernement impérial. Elle était sortie, cette idée, comme la Minerve antique de la tête de Jupiter, du cerveau de plusieurs Mexicains, et avait été adoptée, en d'autres temps, par certains présidents de la République, Du reste, on n'avait aucune prétention ambitieuse, ni pour la France^ ni pour la famille impériale; et pour éviter jusqu'à l'ombre d'une rivalité entre les alliés, on avait, tout en conservant cette éventualité pour la soumettre en temps et lieu au vote des principaux intéressés, indiqué à l'avance pour le nouveau trône un prince que ses hatit^s qualités et la haute famille souveraine à laquelle il appartenait recommandaient au respect de tous.
Toute cette partie du discours de M. Billault coulait comme de source. On ne pouvait entourer l'avenir inconnu de l'expédition d'un plus grand luxe de raisons, bonnes ou mauvaises; mais cela ne disait pas cependant pourquoi l'on avait donné la préférence à ce prince que la haute famille souveraine à laquelle il appartenait recommandait, au dire de l'avocat, au respect de tous.
Heureusement pour nous que tous les acteurs de cette pièce tragi-comique n'avaient pas les mêmes motifs pour garder le silence. Parmi ceux qui s'étaient donné le plus de peine, on comptait un certain José Hidalgo, Mexicain naturalisé Espagnol, portant au gouvernement de son ancienne patrie une haine doublée par le besoin d'entretenir le monde de son individualité.
Cet homme a publié à la fin de 1861, dans la Época de Madrid, une lettre fort curieuse sur les intrigues auxquelles il a été mêlé, et voici comment, après avoir fait la part des présidents Santa-Anna et Zuloaga, il raconte Torigine de la candidature autrichienne.
« Du moment, dit-il, où les trois puissances maritimes se chargeaient de rintervcntion, nous comprîmes qu'il n'était ni convenable ni possible, de penser à un prince de leurs nations; et quand nous traitâmes cette question avec Vempereur, nous eûmes Thonneur
de lui dire ce que nous en pensions. Il faut Tavouer bien haut, parce que cela est vrai, et que cependant cette vérité a été déûgurée dans le pays où elle devait être le plus respectée; Vempereur répondit à notre respectueuse déclaration qu'il n'avait pas de candidat à lui, et qu'il accepterait celui que le Mexique lui désignenul. Jamais S. M. n'a eu la pensée de présenter un candidat choisi dans sa famille, et jamais nous n'avons eu nous-mêmes celle de proposer un Anglais. Mais si, en raison de notre origine et de nos sentiments personnels, nous aurions préféré un prince de la maison régnante en Espagne, ou l'un de ses parents, d'un autre côté, pourquoi ne pas l'avouer? nous étions retenu par la considération politique que les puissances intervenantes devaient rester en dehors de toute combinaison qui leur eût livré une influence prépondérante au Mexique ; et chose plus triste encore pour ceux qui sentent et pensent comme nous, parce qu'il ne manque pas de monde en ce pays qui n'auraient considéré le choix d'un prince espagnol que comme un moyen détourné de recommencer la conquête de notre patrie.
» H fallait donc chercher en dehors des puissances maritimes uu prince doté de hautes qualités de cœur et de talent, d'un courage et d'une sagesse éprouvés, d'une instruction variée, habile dans la science du gouvernement, animé, tout ù la fois, de principes libéraux et conservateurs, catholique profond sans fanatisme et populaire en Europe. — Quel prince était plus digne de cet éloge et plus populaire en Europe que l'archiduc Maximilien?
» Vempereur Napoléon, juste appréciateur des grandes qualités de l'archiduc, a été fort satisfait de celte candidature, et oubliant noblement que deux années auparavant il était en guerre avec l'Autriche, il a tendu l'une de ses mains a ce prince éclairé et l'autre au pays qui le demandait.
»En un mot, ce candidat devant lequel l'Angleterre elle-même a dû s'incliner, a été réclamé par le parti conservateur mexicain; v.q parti le désire, il attend son arrivée avec anxiété, il compte les jours qui se passeront jusque-là, et il est impossible de penser à une autre combinaison. »
A la bonne heure : voilà qui est parler ! Nous n'espérions pas moins de la rude franchise d'un homme qui a eu le triste courage de fouler aux pieds la nationalité de son pays pour aller, comme un mendiant, implorer celle de l'Espagne. Chacun comprend Thonneur à sa manière et celui du seigneur Hidalgo consiste dans l'apostasie. Soit! je ne le chagrinerai pas pour cela.
Je De lui demanderai même pas de quel droit le parti cori" servateur prétendait représenter à lui seul la souveraineté du Mexique ; ni comment, après avoir abjuré sa nationalité, il venait se mêler aux intrigues de ceux qui voulaient renverser à tout prix le gouvernement de son ancienne patrie. J'accepte sur sa parole, et quoi qu'il m'en coûte, que le gouvernement impérial, en adoptant la grave détermination d'envoyer une armée à 2,000 lieues de la France pour y détruire une République et la remplacer par une monarchie, a été principalement entraîné par les considérations que lui a présentées le susdit Hidalgo, et il restera toujours à éclaircir pourquoi le choix de ce même gouvernement s'est arrêté sur l'archiduc Maximilien plutôt que sur une infinité d'autres candidats dont les noms étaient alors répétés par toutes les bouches, et parmi lesquels il me suffira de citer le comte de Flandre, frère du roi actuel des Belges.
M. Billault a répondu que c'était à cause des hautes qua* lités personnelles de ce prince, et de la haute famille souveraine à laquelle il appartenait. Soit encore ! Mais les qualités qui distinguaient le comte de Flandre ne le cédaient en rien, ce me semble, à celles de l'Archiduc, et le fils du roi des Belges et de la reine Louise d'Orléans était d'une maison qui n'avait rien à envier à la famille impériale d'Autriche, ni pour la noblesse de sa race, ni pour son illustration.
La question resterait donc probablement insoluble si, pour nous guider à travers ce labyrinthe, nous n'avions un article de la même époque, inséré dans la Nueva Italia, qui déclare de la manière la plus formelle qu'un de ses amis a vu, de ses deux yeux vu, dans le cabinet de M. de Cavour, une carte italienne sur laquelle Tîle de Sardaigne et la Ligurie étaient indiquées comme possessions devant être cédées à la France, la première en compensation de l'abandon de Gaëte et de la reconnaissance du nouveau royaume d'Italie ; la seconde en échange de la Vénétie.
La première partie de ce projet échoua, grâce à la protection donnée au roi Victor-Emmanuel par le comte Russell et sir J. Hudson, ministre résident du gouvernement anglais à Turin, et je vais m'occuper de la seconde.
Certes, je le confesse, c*eût été alors une belle, une grande idée , que celle qui aurait eu pour but d*arracher définitivement ce beau pays aux serres de rAutriche pour le metti*e en possession de lui-même, et lui permettre, si bon lui semblait, de se réunir aux populations avec lesquelles il est lié depuis tant de siècles par les affinités des mœurs et du langage. Mais aller au Mexique pour y détruire la liberté des peuples qui Tbabitent, et les livrer à un prince de cette maison d'Autriche dans Tespoir de traiter ensuite avec le frère du nouvel empereur du rachat d'une province italienne pour l'échanger contre la Ligurie , cela pouvait être trèshabile au point de vue des nécessités napoléoniennes, mais cela n'était pas digne du passé de notre pays (1).
Ce passé nous appartient à tous par droit d'héritage. C'est notre plus beau titre de gloire, le seul dont nous puissions légitimement être fiers, sans même en excepter le prestige menteur d'Austerlîtz et de Marengo. Nos pères, esclaves. Tout scellé de leur sang dans les champs de Poitiers; hommes libres, ils l'ont buriné d'une manière ineffaçable sur le front des vieilles aristocraties ; et, de nos jours, il n'est permis à personne, quel que soit son nom ou son rang, d'y changer un iota sans se rendre coupable de haute trahison envers la Patrie.
Le gouvernement impérial , qu'il songeât ou non à échanger le Mexique contre la Vénétie , méconnaissait ouvertement ce passé en imposant, comme il le faisait,^ ses volontés au peuple mexicain ; et M. Billault , déclarant en son nom à la tribune du Corps législatif, qu'il ne consentirait jamais à traiter avec les représentants élus de ce peuple, les conviait à une guerre sans trêve ni merci, dont leur nationalité devait sortir triomphante, sous peine de disparaître pour jamais.
Ne craignait-il donc pas, en présence de cette réaction de plus en plus brutale du passé contre le présent et l'avenir,
(i) Correspondance parisienne de V Escaut, n<» du 16 août 1863. — La Presse de Vienne, sans s'expliquer clairement parlait d'une demande en compensation comme d'une chose probable, et déclarait à l'avance que le gouvernement autrichien n'y consentirait jamais.
que lea reâtes de eeuK qui moururent depuis tant de siècles, victimes résignées de leur foi dans la mission de la France, que les ombres de ceux qui prodiguèrent leur sang, en 1848, pour rappeler le chef actuel du gouvernement français de la terre d'exil et disparurent, proscrits à leur tour, en récompense de leur générosité , ne se dressassent , enfin , des sables où gisent çà et là leurs cadavres abandonnés , pour demander aux heureux du second empire un compte sévère de leurs actes, surtout de ce qu'ils ont fait des traditions de notre patrie bien aimée!...
Mais laissons ces souvenirs irritants, et restons terre à terre dans les faits.
Jusqu'ici nous avons pour former tant bien que mal notre opinion :
I" La lettre du général Prim, où il n'est encore question que des difficultés que devait rencontrer l'établissement d'une monarchie au Mexique ;
2*' La déclaration de M. Billault au Corps législatif, dans laquelle ce ministre a soutenu que l'idée de monarchiser ce pays n'appartenait pas au gouvernement impérial ;
30 La lettre du seigneur Hidalgo à la Epoca pour réclamer en son nom et au nom du parti conservateur mexicain la responsabilité de cette belle idée ;
40 Enfin , l'article de la Nueva Italia dans lequel il est parlé de l'échange de la Vénétie contre la Ligurie, et qui explique le choix, incompréhensible sans cela, d'un archiduc autrichien pour le trône du Mexique.
11 nous reste à voir comment ces pi*opositions se sont pro-* duites à Vienne, et par qui elles ont été faites.
La Gazette de Vienne, organe semi-officiel du gouvernement autrichien, a été conduite à s'occuper de cette question au mois d'août 1863, et voici, pour nous fixera cet é«^ard, la traduction textuelle de ce qu'elle a déclaré.
« Bans Tautomne de rannée 1861, le chef et le représentant du parti monarchique au Mexique (1), qui se trouvaient alors à Paris, demandèrent confidentiellement si Ton devait s'attendre ù un refus,.
( l) GuUeri^ez Estrada et Àlmonte.
dans le cas où, sur rinitiative de la France et avec rapprobalion de l*Aaglelerre , un archiduc de la maison d'Autriche, notamment S. A. I. etR. Tarcbiduc Ferdinand-Maximilien serait appelé au trône du Mexique. On fit comprendre alors, également d'une manière confidentielle, que Tarchiduc ne s'opposerait pas à se rendre éventuellement et avec l'approbation de son auguste frère et souverain, aux vœux de la nation mexicaine, si celle-ci l'appelait au trône. Mais on déclara en même temps, de la façon la plus positive, qu'on ne pouvait faire entrevoir une acceptation de pareilles offres que sous des conditions présentant des garanties de succès pour l'avenir et assurant la dignité de S. A. I. et R. et de son auguste maison. On posa simultanément plusieurs autres conditions préliminaires de ce genre, mais on en réserva encore d'autres qui devaient être seulement expliquées lorsque le projet aurait une base plus ferme. Enfin, on fit comprendre aux personnes qui faisaient cette demande que le gouvernement de S. M. I. et R. observerait une attitude complètement passive dans cette affaire, et ne prendrait aucune initiative vis-à-vis des deux puissances maritimes ; mais qu'il attendrait patiemment le jour où l'on ferait une offre formelle sur la base des conditions déjà posées.
» Alors seulement^ disait-on à la fin de ce document, on pourra s'occuper d'un examen à fond d'une pareille proposition ; alors seulement^ on pourra arrêter définitivement les conditions de V acceptation. »
Cette pièce devait à son origine semi*officielle un caractère diffus qui signifiait à la fois trop et trop peu.
Trop, parce qu'elle établissait le fait principal, à savoir que, pendant Tautonane de Tannée 1864, par conséquent avant la signature de la Convention de Londres, on s'était adressé confidentiellement au gouvernement autrichien pour lui demander si, dans le cas où l'archiduc Ferdinand-Maximilien serait appelé au trône du Mexique sur Vinitiative de la France et avec l'approbation de l'Angleterre, ce prince accepterait ou refuserait le trône qui lui serait offert.
Trop peu, parce qu'il n'était question dans cet article que du représentant et du chef du parti monarchique au Mexique, ce qui ne pouvait s'appliquer qu*au général Almonte et à M. Gutîerrez Estrada; et comme ces deux individus n'avaient qualité de personne pour traiter au nom d'un parti qui n'existait que dans leur imagination, il est clair
que les ouvertures dont parlait la Gazette de Vienne devaient émaner d'un personnage plus haut placé dans le monde ofRciel.
C'est du moins la seule induction que Ton puisse tirer de l'article suivant du Mémorial Diplomatique, journal qui avait alors la prétention, qui Va peut»être encore aujourd'hui, d'être l'organe de la diplomatie autrichienne et qui, publié quelques jours seulement après la confession de la Gazette, avait en réalité pour but d'expliquer, si je puis me servir de cette expression en parlant d'un acte diplomatique, ce que la prose semi-officielle de son confrère viennois ne laissait entrevoir qu'à travers une foule de circonlocutions difficiles à saisir de prime abord.
« C'est du mois d'octobre 4864, disait-il, que datent les premières ouvertures faites à la i[;our de Vienne, au sujet de la candidature de Farchiduc Ferdinand-Maximilien au trône du Mexique. L'empereur François-Joseph répondit alors que, tout en appréciant à sa juste valeur la préférence donnée à sa dynastie, il laisserait son frère seul et unique arbitre de décider, Lorsque le moment serait venu de prendre une résolution définitive.
» Toutefois, comme il importait de savoir si, et jusqu'à quel point la cour devienne se prêterait à réaliser les vœux de la nation mexicaine, S. M. Apostolique envoya immédiatement après les ouvertures confidentielles de la eour des Tuileries le comte de Rechberg au château de Miramar, à Triesle, résidence habituelle de l'archiduc Ferdinand-Maximilien .
» Le minisli*e des affaires étrangères était chargé d'exposer au prince les hautes destinées auxquelles la volonté du peuple mexicain et les sympathies personnelles de Napoléon III se réservaient de rappeler à Vissue heureuse de l'expédition française. Comme nous l'avons dit, le comte de Rechberg était autorisé à déclarer à S. A. I. que l'empereur François-Joseph, comme chef de la famille impériale, lui laissait liberté pleine et entière de prendre le parti qui lui conviendrait le mieux.
» L'arehiduc Ferdinand-Maximilien se montra on ne peut plus touché de ce que, au moment môme où il s'était bâti la retraite de Miramar, pour rester désormais étranger à la politique, à\ M. Vemr pereur des Français. Veut désigné au choix du peuple mexicain pour remplir une mission si grande et si élevée : la pacification et la régé; nération de l'empire de Moctezuma.
» Mais, en même temps, l'archiduc posa à l'acceptation de cette
mission bérisséo de tant de difficultés, certaines conditions qui, pour èive bien saisies, méritent d'être expliquées ultérieurement. »
Cette version, nous devons en convenir, diffère du tout au tout de celle de la Epoca; mais comme elle émane d'une source quasi oflScielle, comme elle n'a jamais été démentie par le gouvernement impérial, nous devons l'accepter comme vraie, et ce n'est pas notre faute si elle renverse du même coup l'échafaudage élevé avec tant de peine par M. Billault devant le Corps législatif, les déclarations vaniteuses du seigneur Hidalgo et la sincérité déjà si compromise de M. de Thouvenel.
Plus de ces mexicains fantastiques qui prêtaient si bénévolement leur concours à la faconde de ces deux ministres. Le Mémorial fait rentrer ces comparses dans la coulisse et introduit enfin les véritables acteurs sur la scène.
C'est Vempereur Napoléon qui a fait directement à l'empereur François-Joseph la communication dont M. BUlault a tant parlé. — L'archiduc s'est montré on ne peut plus toucHé de ce que le chef dti gouvernement finançais Veut désigné au choix des Mexicains pour remplir une mission si grande, si élevée ; et si le général Almonte s'est rendu à Vienne, c'est en qualité de porteur de dépêches, et rien de plus.
Voilà toute la vérité, la vérité vraie comme on disait au temps de nos pères. Le reste n'était qu'un hors d'œuvre, une sorte de mise en scène, et avait pour but d'égarer l'opinion sur la portée d'une aventure dont on n'osait lui confier ni les véritables motifs, ni le but.
Les journaux officieux reçurent Tordre de préparer le public à cette monarchie tant souhaitée, et le général Almonte, de retour de sa triste ambassade, partit immédiatement pour Veracruz où il arriva dans les premiers joiurs du mois de mars i862.
Son premier soin fut de se mettre en rapport avec les commissaires alliés, d'une part, avec les officiers de l'armée mexicaine, de l'autre, et de pousser par tous les moyens en son pouvoir à la perpétration du crime auquel il s'était voué corps et âme avant de quitter l'Europe.
Le colonel Garcia, ainsi que je l'ai dit ailleurs, livra la correspondance de ce traître au gouvernement de son pays ;
M. Doblado en profita pour demander son expulsion du territoire de la République, et les représentants du gouvernement impérial le couvrirent de leur protection.
Ce fut là le prétexte, sinon la cause, de la rupture entre les commissaires, et tout le monde aujourd'hui sait à quoi s*en tenir sur Thonorabilité de la mission qu'il avait acceptée.
Cette mission s'est dégagée des nuages dont on Tenvironnait à la lueur sinistre des coups de canon dirigés contre les fortifications de Puebla; et l'empire nié avec tant de persistance par l'amiral Jurien à Orizaba, par M. de Thouvenel dans son entretien avec lord Cowley et par M. Billault à la tribune du Corps législatif, a été proclamé à Mexico le 10 juillet 1863, sous la pression des baïonnettes victorieuses du général Forey.
Désormais, cet empire est un fait acquis à Thistoire, mais un fait dont l'impossibilité, pour ne pas dire plus, n'a pas tardé à être démontrée.
L'archiduc, dans sa réponse à la députation chargée de se rendre au château de Miramar pour lui présenter le procès-verbal de la pièce que les traîtres appelaient son élection, et lui offrir la couronne impériale au nom des prétendus notables réunis par les soins de M. de Saligny, avait paru hésiter, et cette hésitation avait été tout d'abord interprétée par la majeure partie des organes de la presse comme un reftis poli, tout au moins comme un ajournement indéfini de la décision à intervenir.
Mais les commentaires qui la suivirent de près, les explications qui en furent données par les journaux de Vienne, et plus que tout cela, les impressions que les députés rappor* tèrent de Miramar la firent conâidérer alors comme un refus poli, mais irrévocable. Il y avait en effet une telle distance entre la réalité des faits et les conditions que le prince autrichien mettait à son acceptation, que son discours mettait fin à toute démarche ultérieure (4); et que ces fils égarés
(i) L'archidoc exigeait que son élection fût confirmée par le peuple et garantie par les puissances européennes contre toute aeression des États-Unis.
de rAmérique centrale» pour parler le langage fleuri du journal des Débats, avaient été stupéfaits des dissemblances qui existaient entre eux et leur futur empereur.
« Ce n'était point là, en effet, le souverain maître que les réaction- » naires avaient rêvé, et que des proclamations intéressées avaient » présenté aux débris des vieux partis prêt à monter sur le trône » au milieu des bruits de la foudre et à la lueur des éclairs. C'était » au contraire un jeune homme aux yeux bleus, plein de dignité et » de réserve, parlant, quoique prince, le langage tempéré de la civi- » lisation européenne, envisageant le trône, non comme un Olympe » du haut duquel Jupiter lance ses foudres, mais comme le siège » moins poétique d'une magistrature purement humaine. »
En un mot, au lieu d'un petit fils du Cid grefle sur le tronc d'un vieux Goth, ils avaient rencontré un prince qui ne leur avait parlé que de constitution.
Aussi, je le répète, ce n'était pas là le monarque qu'ils venaient chercher. Chacun d'eux se le disait intérieurement et se demandait quel serait le successeur de cet empereur trop blond pour les populations bistrées du Mexique.
Il est certain que le temps pressait et qu'on ne pouvait trop se hâter, surtout si l'archiduc tenait à se montrer conséquent avec lui-même car, en ce cas, son refus était définitif : témoin le commentaire suivant de sa réponse, insérée dans la Cort^espondance Générale, organe officieux du cabinet de Vienne, deux jours après la réception, à Miramar, de la députation présidée par M. Gutierrez Estrada.
« On comprend que Tarchiduc pouvait d'autant moins accepter » l'offre de la Junte de Mexico , — offre qui n*a trouvé jtisqu'ici » d* adhésion que dans un petit nombre de localités occupées par les » troupes françaises — que d'autres conditions, particulièrement » l'appui effectif des puissances maritimes, ne sont encore qu'à M l'état d'éventualité. L'Angleterre, bien que l'opinion publique de » ce pays soit favorable à ce projet, n'a point encore promis officiel-' » lement cet appui ; et quant à celui de la France, il serait cerlaine- » ment d'une haute importance pour cette nouvelle création poli- » tique, mais il ne peut y avoir à cet égard de gage complètement » rassurant que dans des garanties solennellement données. »
Ainsi, d'après l'organe officieux du cabinet de Vienne, l'Archiduc n'avait pas accepté ou, pour parler plus juste, il
n'avait accepté que sous deux conditions dont l'une impliquait, ce qui s'est fait momentanément au reste, la conquête des États qui continuaient à reconnaître l'autorité légitime de M. Juarez, et l'autre exigeait la garantie des puissances maritimes. Le Times, répondant vers la même époque à la seconde de ces conditions, disait : « Nous recon- » naîtrons immédiatement l'archiduc en qualité d'Empereur, » et nous promettons notre amitié au Mexique, mais nous » n'irons pas plus loin ; > et quant à la première, on sait ce qu'elle est devenue depuis, à la suite de la mise en demeure des États-Unis.
Malheureusement le prince n'était pas libre de faire ce qu'il aui'ait peut-être voulu.
Son château de Miramar, criblé d'hypothèques, était, disait-on, à la veille d'être saisi par ses créanciers, et pour comble de malheur son frère, au lieu de lui venir impérialement en aide, comme chacun aurait pu s'y attendre, fermait à double tour les serrures du Trésor public.
S'il persistait dans son refus, il était obligé, de confesser sa situation, et chose plus triste pour un homme de son importance, d'exposer en sa personne la famille impériale d'Autriche à la honte d'une expropriation judiciaire.
S'il daignait accepter j au contraire, il recevait avec le titre de Majesté, toujours flatteur pour un homme comme lui, les moyens beaucoup plus positifs de dégager ses propriétés; et comme il lui fallait sortir d'une manière ou d'une autre du mauvais pas où il se trouvait, après s'être fait assez désirer pour ne pas avoir l'air de se jeter à la tête de ceux qui étaient venus le demander, il signa dans ce même château de Miramar, le iO avril 1864, une Convention qui lui valut sur l'heure une douzaine de millions avec le droit de faire inscrire son nouveau titre dans l'Almanach de Gotha, et se disposa à partir pour le Mexique après avoir, toutefois, fait procéder à la levée des hypothèques qui grevaient sa demeure de prédilection.
Organisatioii de la terreur.
Pendant qu^en Europe les paris s'ouvraient et que, dans les Bourses des grandes capitales, les loups ceiiners(i) exploitaient tour à tour en hausse et en baisse les conséquences probables du refus ou de l'acceptation de TArchiduc; au Mexique les choses suivaient avec plus ou moins de tiraillements le cours que leur avaient imprimé les décrets des 2i mai et 20 juin 1863.
Par le premier, rendu à Puebla quatre jours seulement après Poccupation de cette ville par ses troupes, le général Forey avait fait apposer le séquestre stir toutes les propriétés immeubles appartenant aux citoyens de la République qui poi^^ talent les armes contre V Intervention française, et qui set^aienty soit dans Varmée régulière, soit parmi les bandes de guérillas en ét-at dliostilité contre la France (2).
Ce décret d'origine cosaque, emprunté au système du bourreau de Wilna, a été désavoué depuis par le gouvernement impérial , cela est vrai , mais son désaveu n'a été imprimé dans le Moniteur que le 16 août, plus de deux mois après l'arrivée à Paris du texte même du décret, c'est-à-dire, sous la pression toujours montante de l'opinion publique. Il n'a été connu à Mexico qu'en septembre et n*a été publié par le général Bazaine que le 26 octobre, plus d'un mois après le départ de M. Forey. C'était, l'on en conviendra, s'y prendre un peu tard pour réparer le mal qu'il avait fait.
Le second avait pour but d'établir des cours martiales dans presque toutes les localités où dominait Tarmée fran-
(\) Expression de M. Dupin aîné, le fameux procureur général, pour désigner ceux qui trafiquent dans les Bourses.
(2) Article premier du décret promulgué à Puebla le 21 mai 1863 par le général Forev.
çaiae, et comme il a servi de modèle à tous ceux qui ont été promulgués depuis, jusques et y compris celui du 3 octobre 1865, il mérite d'être reproduit en entier.