ÉPHÉHÉRIDES DU GOUVERNEMENT LIBÉRAL
Deux mots d'abord sur le président de la République.
M. Juarez, Benito Piblo, est né le 21 mars 1806* dans un petit village de l'État de Oajaca, nommé San Pablo Galateo. 11 appartient à la race conquise, avilie, refoulée, c'est-àdire, qu'il est indien, complètement indien; qu'il n'a pas une seule goutte de sang espagnol dans les veines. Dès lors ce n'est point au prestige d'une naissance illustre qu'il doit la baute position où il est parvenu ; ce n'est pas davantage à l'éclat de ses services militaires, ni à la fascination de ses brillantes qualités personnelles, ni à Tinfluence d'une grande fortune; c'est à son mérite et rien qu'à son mérite.
Jeté par le hasard des événements sur le seuil de la civilisation européenne, il a eu assez de résolution pour y pénétrer, et assez de persévérance pour s'y maintenir. 11 s'est voué à l'étude dans les livres d'autrui ; il's'y est adonné avec acharnement, et un beau jour, l'indien transformé
s'est trouvé docteur en droit. Jusqu'alors ses efforts persévérants avaient fait de lui un avocat. Plus tard, ses qualités personnelles lui valurent l'estime de ses concitoyens, et, avec leur estime, l'honneur d'être appelé par eux au gouvernement de son État. 11 était en outre désigné depuis longtemps pour la représentation de sa province au congrès national où les suffrages le portèrent en 1856, et l'année suivante il fut nommé par les populations de toute la République président de la cour suprême de justice. Encore un tour de roue, et le pauvre indien, le fils déshérité de la race proscrite, allait dominer à son tour sur les fils des conquérants de son pays.
En effet, Tart. 79 de la Constitution nouvelle avait dévolu à cette haute position de président de la Cour suprême de justice^ le droit de remplacer le président élu de la République dans le cas d'absence de celui-ci, ou de violation par lui de la Constitution. Ce cas était arrivé à la suite du coup d'État du 17 décembre 1857, et M. Juarez était allé organiser son gouvernement à Guanajuato, d'abord, puis à Guadalajara, et enfin à Veracruz, où il devait siéger jusqu'au jour où, la réaction définitivement vaincue, il pourrait rentrer à Mexico, au nom de la loi dont il était le véritable, Tunique représentant.
Cependant, en dépit de tous ses titres, il ne fut reconnu par les ministres étrangers qu'après son retour dans la capitale, et, par une inconséquence difficile à comprendre autrement que par Tabus de la force, ces mêmes ministres qui lui refusaient le titre de président de son pays, avaient toujours soin d'exiger de lui le paiement intégral des sommes que le Mexique devait aux résidents européens en vertu des conventions passées antérieurement avec son gouvernement.
Ce fut à Veracruz qu'il publia, les 12 et 13 juillet 1859, les lois connues au Mexique sous le nom de lois de réforme^ et qu'il eut ainsi la gloire de faire entrer son pays dans les voies tracées au monde par notre grande révolution de 1789.
Ces lois étaient au nombre de trois.
La première avait pour but de mettre un terme au gaspillage que faisait chaque jour le clergé de ses immenses propriétés, en les nationalisant.
La seconde déclarait que le mariage, sacrement religieux jusqu'à cette époque, cesserait de l'être, et deviendrait un contrat purement civil.
La troisième ordonnait qu'à l'avenir les actes de mariage, de naissance et de décès, seraient inscrits chez un juge nommé ad lioCy dont la signature seule ferait foi en justice.
Ces actes s'expliquent tout seuls ; point n'est besoin pour les comprendre d'aucun commentaire. C'est pourquoi je passe à la conduite des ministres de France au Mexique, pendant la même époque.
Conduite des ministres de France au Mexique.
Noi.
M. DE Gabriac.
11 n'y a dans le monde que deux sortes de gouvernements; un légitime, l'autre de fait.
Ce dernier, son nom l'indique assez, est celui qui s'impose par la logique de sa seule puissance, de manière qu'il y a entre ces deux formes de gouvernement, gouvernement légitime, gouvernement de fait, une diflFérence essentielle tirée de la nature même de leur origine, et cette diflFérence, la voici :
Le gouvernement légitime, issu de la volonté générale, est par cela même l'expression réelle de la société qu'il a mission de représenter ; tandis que le gouvernement de fait, résultat de la force ou produit d'une convention partielle, ne peut, dans l'un et l'autre cas, que s'imposer à ceux qui n'ont pas concouru à sa formation.
Ainsi, pour éclaircir cette théorie par un exemple, sans sortir du ppys dont nous nous occupons, je dirai que M. Comonfort, président d'un gouvernement légitime après avoir prêté serment à cette Constitution qu'il se disposait bientôt à violer, n'avait été jusqu'alors que le représentant d'un gouvernement de fait.
Du reste, ces deux formes de gouvernement ont, l'une et l'autre, le même droit à la reconnaissance des puissances étrangères; la première, parce qu'elle est une émanation libre, naturelle, spontanée de la souveraineté du pays ; la seconde, parce que ces puissances n'ayant pas qualité pour apprécier le mérite de la transaction, toute domestique, dont le gouvernement de fait est l'ouvrage, elles doivent
prendre l'obéissance générale comme la preuve extérieure, en ce qui le concerne, de sa légitimité.
Ces principes posés, je ne sais en vérité comment expliquer l'oubli des traditions diplomatiques de la mère-patrie, qui, au Mexique, alors que le gouvernement légitime était établi à Guanajuato depuis le 19, amena, le 23 janvier 1858, la reconnaissance des événements survenus le 21 dans la capitale, par les ministres de France et d'Angleterre, et entraîna, quelques jours après, la reconnaissance des mêmes faits par celui des États-Unis (1).
11 y eut alors une véritable trahison de leur part envers le pays près duquel ils étaient accrédités, et je serais probablement encore dans une grande perplexité à cet égard, si le hasard, cette divinité fantasque à laquelle on doit tant de découvertes précieuses, ne s'était chargé de me fournir l'explication de leur conduite, au moyen d'une lettre écrite par M. de Gabriac lui-même, et que son auteur ne destinait certainement pas aux honneurs de la publicité.
Voici cette lettre. Elle est adressée à M. Lazare de la Garza, archevêque de Mexico, et porte la date du 27 février
» Très-illustre Seigneur,
» Je ne sais de quels termes me servir pour remercier » V. S. T. l. de la lettre qu'elle a daigné m'adresser hier,
> pour me témoigner une gratitude que je ne croyais pas » avoir méritée pour les faibles services que f ai rendus^ tant à » son pays qu'aux saintes églises de cette province ecclésiastique y
> dans V accomplissement de ma mission et dans les limites que » lui assigne le droit des gens à V égard d'une puissance amie.
» Après cet accomplissement du devoir le plus agréable
(1) Voici les noms des ministres étrangers accrédités près du gouvernement mexicain, et qui tous ont reconnu l'administration émanée du coup d'État :
M]|j[. Alexis i>e Gâbriac, ministre de France ;
Charles Lettsom, chargé d'affaires du gouvernement anglais ; JoHM Forsyth, ministre des États-Unis; Nëri DEL Barrio, ministre du Guatemala.
» pour un fils de notre sainte religion, rien ne pouvait » m'être à la fois plus doux et plus honorable que les » paroles d'approbation du très-digne et très-illustre chef » de cette même province ecclésiastique mexicaine; de ce » prélat qui, par ses vertus et sa sagesse, a su mériter la » vénération et le respect de tous ceux qui ont eu le bon- » heur de le connaître, ainsi que des fidèles que la divine h Providence a placés sous sa haute direction et sous sa » garde illustrée.
» Que Dieu conserve Y. S. T. I. pendant de nombreuses » années.
% (Signé) Alexis de Gabriac, » E. E. et M. P, de France.
» Mexico, le 27 février 1858.
K Au Très-Illustre Seigneur D. Làzaro de la Garza, archey> vêque de Mexico (1).
Il n'y a rien, je le reconnais tout d'abord, de plus inoffensif à première vue que cette lettre. C'est un fils soumis de l'Eglise catholique qui s'adresse à son père spirituel pour lui exprimer humblement le bonheur qu'il éprouve d'avoir pu rendre quelques légers services à cette sainte mère; et, pour ma part, je n'éprouverais que sympathie et respect en faveur des sentiments qu'elle contient, si, par malheur, le caractère public dont était revêtu M. de Gabriac au moment où il parlait des services rendus par lui aux églises mexicaines ^ ne devait forcément changer leur nature et les transformer en une violation manifeste de ce droit des gens, sur lequel il s'appuie, cependant, pour se féliciter de ses actes.
(1) Cette lettre, oubliée par Tarchevêque dans sa résidence de Tacubaya, a été trouvée, au commencement de 1859, lors de roccupation de ce bourg par le général Degollado, et m'a été remise par M. Benito Gomez Parlas.
Elle est écrite tout entière de la main de M. de Gabriac, et sert de réponse à une autre lettre que l'archevêque lui avait adressée la veille, relativement.à un photographe, nommé Charnay, que M. de Gabriac lui avait recommandé par écrit.
En effet, les services dont il s'agit furent rendus aux églises du Mexique par le représentant officiel du gouvernement français, et non par un individu du nom de Gabriac, ainsi qu'il le reconnaît et proclame lui-même en se servant de cette expression : dans Vaccomplisseinent de ma mission. L*iraportant est donc de préciser autant que possible la nature des faits auxquels il fait allusion, et de voir ensuite jusqu'à quel point il pouvait lui être permis de mêler le nom jusqu'alors chéri et respecté de la France, aux trames qui préparèrent le coup d'État du 17 décembre 4857, et allumèrent la guerre fratricide qui devait aboutir fatalement à l'intervention.
La première chose qui se présente est la date de cette lettre, désormais historique. Elle fut écrite le 27 février 1858, c'est-à-dire 35 jours après les événements qui avaient amené le triomphe de la réaction, et un mois, jour pour jour, après la publication des décrets réactionnaires qui abrogeaient les dispositions de la loi du 25 juin 1856 et rétablissaient les juridictions (fueros) ecclésiastique et militaire dans toute l'étendue qu'elles avaient au 1er janvier
Si donc on compare la date de cette lettre et les services dont elle parle, avec les faits qui amenèrent alors et consommèrent le triomphe de la réaction, il est impossible de ne pas y reconnaître la complicité de celui qui l'a signée dans ces événements déplorables; événements auxquels son caractère officiel de ministre de France lui faisait un devoir de s'opposer de toutes ses forces, même en usant de l'influence légitime qu^ devait obtenir une politique ferme et droite, si telle eût été la sienne, sur l'esprit faible et indécis du président Comonfort.
J'ai expliqué pourquoi la date de cette lettre suffirait seule pour établir la preuve matérielle de la complicité de M. de Gabriac, dans les événements qui ont préparé et amené le triomphe du coup d'État, et voici que ce ministre fient lui-même me donner des armes contre lui, en parlant dans sa lettre à l'archevêque de Mexico des faibles servions qu'il a rendus tant à son pays qu'aux saintes églises de sa province ecclésiastique.
— SS- II était impossible, convenons-en, d'être à la fois plus candide et plus explicite. — Le mot pays ne doit pas se prendre ici dans son sens littéral et absolu. — C'est une figure de rhétorique, un trope, que les grammairiens appellent une synecdoque^ et qui consiste, selon le cas, à prendre le tout pour la partie ou la partie pour le tout. Dans l'espèce, la partie est prise pour le tout; c'est comme s'il avait écrit : des faibles services que fai rendus, tant au parti réactionnaire
Quant aux paroles qui terminent cette phrase, c'est un aveu dont je suis heureux de prendre note. Je savais bien, en effet, que la France dépensait des sommes énormes pour maintenir, à l'étranger, des hommes comme M. de Gabriac, dans le but d'y soutenir les droits de ses nationaux et de les protéger contre l'arbitraire des autorités locales; mais jignoraîs, je dois en convenir, que celui*ci efxt été accrédité près du parti réactionnaire, et que sa principale mission fût de protéger contre l'invasion des idées du siècle dont la marée envahit jusqu'aux digues qu'on lui opposait autrefois, les intérêts de ce qu'il appelait les saintes églises de la province ecclésiastique, gouvernée spirituellement par M. de la Garza. Je suis persuadé que mes pauvres compatriotes ne s'en doutent pas plus que moi, et je m'empresse de leur annoncer cette bonne nouvelle, afin qu'ils puissent apprécier les motifs qui ont empêché leur représentant officiel au Mexique de faire valoir, comme il le devait, les réclamations légitimes de ses nationaux contre l'administration réactionnaire.
Je ne m'étendrai pas davantage sur cette matière. Toute la population française qui résidait alors dans la République, savait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur l'afl^ection que lui portait son ministre ; mais ce qu'elle ne savait pas, ce dont M. de Gabriac, lui-même, a daigné nous instruire, c'est qu'en sacrifiant ainsi les intérêts et la dignité de ses compatriotes au;^ nécessités rétrogrades du clergé mexicain, il ne faisait que remplir le devoir le plu^ dou^ pour un fils de notre Sainte Religion, De manière que, si les hasards de sa naissance l'eussent jeté parmi les protestants au lieu de le faire naître parmi les catholiques, il aurait compris et
pratiqué ses devoirs d'une manière entièrement différente. Cette déclaration ne pouvait tomber plus d^aplomb sur la tête de M. Lettsom d'abord, puis sur celle de M. Otway, qui se sont convertis Tun et l'autre, je ne sais trop pourquoi, en instruments passifs deM. de Gabriac, et je profite de la circonstance pour appeler l'attention du gouvernement de la Grande-Bretagne sur une confession dont la sincérité ne saurait être mise en doute, et dont la candeur lui apprendra ce que M. de Gabriac pensait intérieurement du rôle que les représentants de l'Angleterre protestante ont joué dans cette triste affaire.
Sans prétendre justifier en rien la conduite de M. de Gabriac, cette conduite, quelque coupable qu'elle fût, avait cependant, et jusqu'à un certain point, son explication dans le rétablissement du pape à Rome, en i849, et dans la réciprocité dont le clergé avait donné des preuves, en France en acclamant, le premier, le succès du â décembre 1851. Mais la conduite des représentants de l'Angleterre n'était liée par aucun compromis antérieur* ni à Mexico, ni à Rome; et si quelque cbose avait encore été capable de m'étonner, je l'aurais été bien certainement en voyant les chanteurs de psaumes, comme les appellent les catholiques, sacrifier aussi facilement les intérêts de leur libre examen aux exigences d'une coterie exclusivement papiste. •
Quoi qu'il en soit, M. de Gabriac, au moment de quitter le Mexique, avait trouvé le moyen d'y économiser une somme de 150,000 piastres, et encore je dois ajouter que cette somme ne constituait pas tout son avoir (i).
Je ne voudrais pas dire qu'il y a battu monnaie avec les sentiments qu'il appelait le plus doux des devoirs pour un fils de notre Sainte Religion, mais enfin une pareille somme ne se trouve pas, comme on dit, sous le pied d'un cheval, et nous donne bien le droit d'examiner d'où elle pouvait provenir. Examinons donc un peu.
(i) Voir sa lettre à radmirristration réactionnaire, en date du 5 mai 1860, pour lui demander rautorisation de pouvoir expédier librement à Veracruz, c'est-à-dire, sans payer les droits imposés sur l'argent, une somme de 150,000 piastres, composant, disait-il, une grande partie de son avoir.
i 50,000 piastres mexicaines font, si je ne me trompe, quelque chose comme 795,000 francs, argent de France, à raison de 5 fr. 30 c. la piastre.
M. de Gabriac est resté cinq années au Mexique avec des appointements de 80,000 francs par an, soit un peu moins de 16,000 piastres.
Il n*a jamais passé pour généreux, j*en conviens, mais en dépit de sa propension bien connue à l'économie, il fallait bien vivre et de plus il était obligé parfois de rendre, bon gré malgré, quelques-unes des invitations que lui valait sa qualité de ministre de France.
Pour compenser autant que possible ces deux nécessités, celle de l'économie et celle qui résultait de certaines dépenses obligatoires, j'admettrai, si l'on veut, qu'il ne dépensait qu'une moitié de ses appointements et qu'il économisait l'autre; et l'on m'accordera en échange, du moins je l'espère, que s'il avait des capitaux en France avant d'être nommé à la légation du Mexique, il ne les aura certainement pas déplacés pour les emporter avec lui.
Or, 8,000 piastres par an, c'est-à-dire la moitié de ses appointements, multipliés par 5, chiffre représentant le nombre d'années que M. de Gabriac a passées au Mexique, donnent pour résultat, si je ne me trompe encore, une économie de 40,000 piastres, soit à o fr. 30 c. l'une, 242,000 fr.
D'autre part, M. de Gabriac, par une note du 5 mai 1860, a demandé la faculté de pouvoir expédier librement à Veracruz, c'est-à-dire, sans être soumis à aucune des charges qui grèvent en ce pays l'argent du commun des martyrs, quand cet argent est obligé de voyager, une somme de 150,000 piastres, constituant, disait-il, une grande partie et non la totalité des valeurs qu'il possédait 450,000
Il lui restait :
40 Le surplus des susdites valeurs, surplus dont je ne connais pas le chiffre et que pour ce motif, je porte ici uniquement pour mémoire.
2» celles qu'il avait peut-être déjà envoyées en France, et que je ne porte encore que pour mémoire.
Total. . . p. 450,000
Report. . 1 50,000 I] avait économisé sur ses appointements une
somme de 40,000
Partant il restait en sa faveur, et sans parler de rinconnu un excédant de diO,000 piastres, soit 383,000 francs argent de France p. U0,000
Ce n'est pas, je le répète, que je veuille dire par là que M. de Gabriac avait eu soin de se faire payer les services qu'il avait rendus à VEglise mexicaine, pendant Vaccomplisse" ment de sa mission, mais on conviendra du moins que pour réaliser un semblable bénéfice avec le produit de cinq années d'économies, M. de Gabriac avait du s'occuper de toute autre chose que de ses fonctions diplomatiques, et les Français dont il refusait à chaque instant de défendre les droits outragés par la réaction, doivent comprendre maintenant qu'il ne pouvait vaquer en même temps à leurs intérêts et aux siens.
No 2.
M. DE Saltgny.
M. de Satigny était arrivé à Mexico le 12 décembre 1860, quinze jours seulement avant la chute de Tadministration réactionnaire.
Son nom était pur de tous les tripotages qui avaient rendu celui de M. de Gabriac si profondément impopulaire, et pour se faire aimer de la population française, il n'avait besoin que d'avoir l'air de s'occuper de ses intérêts.
Mais engagé par la conduite passée de son prédécesseur, peut-être même dominé par la lettre de ses propres instructions, il attendit dans l'ombre ce qui adviendrait du parti conservateur auprès duquel il avait été lui-même accrédité par un office daté de Fontainebleau, le 28 juin précédent ; et pour ne pas être une déclaration positive de guerre, son silence, dans les circonstances où Ton se trouvait, n'en était pas moins significatif.
C'était cependant le cas, ne fût-ce que pour justifier la conduite tenue le 23 janvier 1858, par M. de Gabriac, de
mettre en pratique cette fameuse théorie de reconnaître, quand même, le gouvernement maître de la capitale ; mais les journaux avaient beau le harceler, M. de Saligny s'obstinait à garder le silence, et laissait le champ libre à Tapprécîation des nouvellistes dont les uns (1) prétendaient qu'il voulait faire payer sa reconnaissance au gouvernement, tandis que d'autres (2) allaient jusqu'à douter de sa qualité de ministre de France.
Cet état de choses dura jusqu'au milieu de février, époque à laquelle il donna tout à coup signe de vie, et voici à quelle occasion.
Le gouvernement avait de bonnes raisons pour soupçonner la supérieure de l'ancien couvent de la Conception d'avoir caché tout ou partie des valeurs précieuses de son monastère dans la maison mère des Sœurs de Charité. Il ordonna en conséquence au général Valle d'y faire des recherches, et celui-ci en confia la direction au colonel Refugio Gonzalez. Ce dernier se mit aussitôt à Pœuvre et découvrit une somme de 41,600 piastres, — 220,480 francs — cachée dans un conduit pratiqué sous la niche, n» il, du panthéon de cet établissement.
Les religieuses prétendirent d'abord que cet argent appartenait à une dame nommée M"*e Perez Galvez; mais s'apercevant bientôt de l'impossibilité de soutenir ce mensonge officieux, elles se hâtèrent d'ajouter qu'elles n'en étaient pas bien sûres et qu'il leur était impossible de désigner au juste la personne à qui il appartenait.
Puis on découvrit dans des caisses déposées dans les appartements, une couronne, des chandeliers, des vases, des plats, des ciboires, des patères et des ostensoirs, le tout massif, en or ou en argent, et mis en dépôt dans cette maison tant par la supérieure de la Conception que par des prêtres qui avaient dépouillé les églises à leur profit, et espéraient utiliser ces objets voléd pour leur service personnel, ou pour provoquer le zèle mercenaire des amateurs des pronunciamientos.
(1) Le Movimiento du 2 février 1861.
(2) Le Cmstilucional du 28 janvier.
. Ici se pose la question de savoir si le gouvernement avait ou n'avait pas le droit de faire opérer les perquisitions dont il s'agit.
Pour ma part, je n'hésite pas à répondre par l'affirmative. Cette communauté, comme toutes les congrégations religieuses nées et à naître, était uniquement dirigée par les ordres, si l'on aime mieux, par les avis du clergé. Dans un moment où les intrigues cléricales étaient très-actives, où Marquez et Zuloaga, cela n'était un mystère pour personne, recevaient de Mexico des subsides et des informations journalières, la maison des Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul pouvait devenir, même à l'insu dés religieuses qui Fbabitaient, un lieu de recel, de refuge ou de dépôt; en un mot, le point de départ des correspondances et des menées du clergé. Dès lors il est évident qu'en vertu du droit que nous possédons tous, les gouvernements aussi bien que les individus, de veiller à notre sûreté, le ministère pouvait surveiller les actes justement suspects des chefs de l'Eglise, et en suivre les traces jusqu'au milieu de l'enceinte où vivaient réunies les Sœurs de Charité.
Ce fut cependant le moment que choisit M. de Saligny pour sortir du silence caractéristique qu'il avait gardé jusqu'alors, et la manière dont il s'y prit indique une colère concentrée dont il serait impossible de comprendre les motifs, à moins de supposer quelques exigences antérieures de sa part, exigences auxquelles legouvernement aurait refusé de se prêter.
11 prit une feuille de papier libre, et sur ce chiffon, voici la lettre, non la note, qu'il adressa à M. F. Zarco, alors ministre des relations extérieures. *
« Mon cher Monsieur,
» Votre gouvernement a-t-il donc résolu de me pousser à bout et de » se brouiller avec la France? Je dois le croire en le voyant persister » dans les incroyables outrages dont rétablissement des Sœurs de » Charité e^t le théâtre depuis trente-six heures. Malgré toutes les » recommandations que je vous ai fait adresser hier par M. de La » Londe, cet établissement continue à être occupé par une soldales- » que grossière et brutale qui se livre à toutes sortes d'insultes » envers ia supérieure et les autres sœurs. Je n'assisterai pas plus » longtemps à un tel spectacle qui est une offense directe et préméditée
» envers le gouvernement de V Empereur sous la protection duquel ces » saintes femmes sont placées dans le monde entier.
» Si donc vous ne retirez immédiatement vos soldats dont la pré- » sence ne peut se justifier par aucune bonne raison, je vous adresse » aujourd'hui môme une protestation, et renonce à nouer aucune espèce » de relation avec un gouvernement pour qui je suis forcé de recon- » naître qu'il n'y a plus rien de sacré.
Je vous renouvelle, etc. . .
» Signé A. DE Saugny.
» A Monsieur Francisco Zarco, etc.. »
J*igDore si, dans la pratique des perquisitions qui se firent en cette circonstance, il y çut réellement, ainsi que le prétendait M. de Saligny, des insultes adressées à la supérieure ou aux autres sœurs ; mais j'en doute fort car, poussé comme bien d'autres par la curiosité, je me trouvais dans cet établissement le 17 février 1861, et J0 me rappelle parfaitement avoir assisté à la découverte de l'argent caché sous la niche n** 17 du panthéon. J'ai vu de mes deux yeux sept à huit religieuses au moins, causer à plusieurs reprises , soit avec le général Valle, soit avec le colonel Gonzalez, soit avec les autres personnes chargées de diriger les recherches, et je n'ai rien entendu, pendant tout le temps que j'y suis resté, qui pût justifier cette accusation banale à! outrages incroya^ blés dont M. de Saligny ne fournissait aucune preuve.
Il me semble donc qu'avant de faire tant de bruit pour une chose d'administration toute intérieure dont il n'avait pas le droit de se mêler; avant surtout de menacer le gouvernement mexicain de rompre, chose stupide puisqu'il n'avait point encore noué de relations ofiicielles avec lui, le ministre de France aurait dû commencer par lui présenter les lettres de créance qui l'accréditaient auprès de lui en qualité de ministre plénipotentiaire du gouvernement français, car tant qu'il n'avait pas présenté ces lettres afin de constater officiellement sa qualité, il était clair que M. de Saligny, ministre ou non, n'était et ne pouvait être considéré par le gouvernement du pays que comme un simple citoyen. Jusque-là, il n'avait pas plus le droit, légalement parlant bien entendu, d'intervenir en faveur des Sœurs de
Charité, que tel ou tel autre individu, et ses menaces de départ étaient souverainement déplacées.
11 y a plus, même après l'échange des discours officiels, discours auxquels je n'attache pas plus d'importance qu'ils n'en méritent, loin de là, M. de Saligny aurait encore eu à faire connaître en vertu de quelle stipulation spéciale passée entre la France et le Mexique , le gouvernement mexicain avait abandonné son droit légitime de surveillance sur l'établissement des Sœurs de Charité, pour le placer sous la protection d'un ministre étranger ; car si l'on admettait la doctrine posée en cette circonstance par M. de Saligny, sans en avoir préalablement calculé toutes les conséquences, à savoir, « que la communauté mère de ces » établissements étant française et établie à Paris, il avait » reçu l'ordre^de les prendre sous sa protection particulière, » il faudrait admettre que les congrégations religieuses, autorisées par les gouvernements à s'établir dans tels ou tels pays, perdent, par le seul fait d*appartenir à telle ou telle famille de moines, leur nationalité première pour adopter celle du fondateur de l'ordre; et alors le roi de Naples, quand il y avait de par le monde un royaume de Naples, aurait été le protecteur naturel en France des Bénédictins et des Franciscains, par le motif très-simple que le premier de ces ordres religieux, a eu pour fondateur, au VP siècle,, saint Benoit de Nursia qui en établit le siège principal au Mont-Cassin, dans le royaume de Naples, et que le second a été fondé en i208 à Portiuncula, également près de Naples, par saint François d'Assise. Or, une pareille prétention aurait été à bon droit réputée absurde par le gouvernement au nom duquel M. de Saligny voulait l'imposer au Mexique, et à moins de nier à ce dernier pays, uniquement parce qu'il était faible, la part de souveraineté à laquelle il avait droit en qualité de puissance indépendante, je ne vois pas comment le susdit Saligny pouvait y réclamer en faveur de la France, une protection et une surveillance que, dans des circonstances exactement semblables, le gouvernement français n'aurait certainement pas reconnues au gouvernement napolitain.
Mais on avait hâte d'en terminer avec des subtilités sans
cesse renaissantes, qui ne faisaient qu'entretenir la résis* tance du parti réactionnaire en lui laissant espérer que jamais le successeur de M. de Gabriac ne reconnaîtrait le gouvernement constitutionnel. Au lieu de maintenir avec fermeté le droit de surveillance du gouvernement sur une communauté d'origine toute mexicaine, qui n'avait pu s'établir dans le pays sans son consentement exprès, on proposa au ministre de France de s'en rapporter à la décision de son propre gouvernement, et cette grosse difficulté se trouvant ainsi aplanie, M. de Saligny consentit enfin à présenter ses lettres de créance, le 18 mars 1861. Il y avait plus de trois mois que Miramon avait disparu de la scène, et 67 jours bien comptés depuis le retour de M. Juarez dans la capitale.
Depuis lors, M. de Saligny n'a point été heureux dans ses rapports avec les habitants du pays.
Un jour, il s'est permis, en pleine place publique, d'insulter tout ce qui était mexicain, et sans l'intervention du gouverneur du district, il aurait eu une affaire particulière avec le chef de la police, M. Garcia de Léon.
Une autre fois, il s'est figuré qu'on voulait l'assassiner, il a remué ciel et terre pour ne rien prouver du tout, et ne sachant comment sortir d'une impasse où il ne ramassait que du ridicule, il s'est plaint au gouvernement des caricatures qui paraissaient contre lui dans les petits journaux.
Il est vrai qu'il avait toujours la face empourprée d'un homme qui est ivre, et c'est à cette circonstance qu'il faut attribuer les dessins dans lesquels on le représentait avec une bouteille de cognac à la main.
Mais de toutes ses mésaventures, la plus triste à mes yeux, celle qui a dû, par dessus tout, lui être sensible, c'est l'accusation portée contre lui par M^"® Munoz-Ledo, dont le mari, ancien ministre de Miramon, était un des personnages les plus gravement compromis de la dernière administration.
Celui-ci, pour des motifs faciles à comprendre, avait jugé convenable de prendre la fuite avant l'entrée des libéraux dans la capitale. Sa femme avait proposé son hôtel à M. de Saligny qui s'y était immédiatement installé, et pour ne pas être retardée par les embarras d'un déménagement, elle
avait laissé son linge et la plus grande partie des effets à son usage personnelvdans de grandes armoires dont elle avait remis les clefs à son locataire.
Quatre mois après, elle voulut les ravoir. Elle envoya pour cela un fondé de pouvoirs, et prétendit, à son retour, avoir été victime d*un vol dont elle formula les détails dans la pièce ci -jointe, remise par les soins de M. de Saligny luimême, entre les mains du gouvernement libéral.