MISSION D'ANGLETERRE
« Bruxelles, 13 août 1864.
» Très-Excellent Seigneur,
» Dans ma dépêche n° 56, datée du 30 juillet, je vous ai traduit la réponse donnée par M. Layard, sous-secrétaire d'État des affaires étrangères, à l'interpellation de M. Kinglake, sur la reconnaissance de S. M. l'Empereur, notre auguste souverain ; et dans ma dépêche n<> 60, du 31, je vous ai envoyé celle qu'a faite lord Palmerston à une nouvelle interpellation de M. Kinglake sur la même question.
Ces deux réponses contenaient des différences remarquables entre elles, et comme elles témoignaient de la déloyauté du gouvernement anglais à l'égard de l'Empereur, je n'ai pas cru convenable de me rendre à Londres avant de m'être assuré d'être reçu sans relard par S. M. B.
Je me suis donc rendu à Paris le 3 courant, et après m'être entendu avec le ministre de S. M. l'Empereur, accrédité près de S. M. l'empereur des Français, j'ai fait part de ma résolution à M. Drouyn de Lhuys, le 4 au soir, en lui déclarant franchement qu'il ne me paraissait pas convenable de me rendre à Londres sans avoir au préalable sondé le terrain. M. Drouyn de Lhuys a approuvé ma détermination, et s'est chargé de faire les premières démarches au moyen de l'ambassade de France en Angleterre.
Le 8, il m'a écrit pour me dire de me rendre le lendemain chez lord Cowley, ambassadeur de S. M. B. à Paris, pour m'entendre avec lui sur cette affaire.
Lord Cowley m'a dit que ma réception, et partant la présentation des lettres qui ont pour but de notifier l'avènement au trône de S. M. L, dépendrait des explications que je donnerais sur la manière dont s'était faite Vélection de S. M. I. par le pays, et sur la conduite qu'elle se proposait de suivre à V égard des obligations et des compromis de la République mexicaine avec les puissances étrangères.
Je lui ai répondu sans m'écarter de la modération qui m'était imposée, mais de la manière la plus sérieuse, que je n'avais aucune explication préalable à donner; que je n'en donnerais aucune, et que si S., M. B. consentait à me recevoir, je me contenterais de lui
remettre la lettre de notiiication ; que, dans la suite, si j'étais reçu en qualité d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire, je me ferais un devoir de répondre à toutes les demandes qui seraient compatibles avec la dignité de mon souverain, mais que je me refuserais, ainsi que je le faisais en ce moment, à toutes celles qui me paraîtraient inconvenantes ou inusitées : que mon souverain, aussi haut placé que pouvait Tétre tout autre souverain, désirait être reconnu par S M. B., avec qiii il était uni déjà par les liens de la parenté, mais qu'il ne ferait pas la moindre démarche qui aurait Tair de mendier cette reconnaissance, et que, pour ma part, je suppliais lord Cowley de transmettre immédiatement ma réponse à lord Russell.
» Lord Cowley m'a dit alors que lord Russell ne s'était point expliqué dans sa lettre sur la nature des renseignements qu'il désirait obtenir, il lui parlait seulement d'explications et que ce qu*il m'en avait rapporté était le résultat de ses propres idées.
» M. Drouyn de Lhuys a donné son approbation à ma réponse.
» Lord Cowley m'a dit en sus qu'il attendait une réponse de lord Russell, mais hier, il n'était encore rien arrivé, ni chez moi, ni à la légation de S. M. I. à Paris.
» J'ai chargé M. Hidalgo d'ouvrir toutes les communications qui pourraient lui être envoyées pour moi de l'ambassade anglaise, et dans le cas où elles seraient conçues en termes qui me permettraient de me rendre à Londres, de m'en prévenir par le télégraphe.
» J'ai prévenu lord Cowley que je n'irais à Londres, que pour y être reçu dans le laps de temps habituel à ces sortes de cérémonies, mais qu'il ne me convenait pas d'y demeurer plusieurs semaines avant d'être reçu.
» Si la réponse de^lord Russell est conçue en termes convenables, je me rendrai immédiatement à Londres ; mais je n'ose prévoir ce qu'elle pourra être, car en présence des indices de paix qui se manifestent entre les fédéraux et les confédérés, je crains des hésitations de sa part.
» J*ai cherché à me rendre compte des interpellations de M. Kinglake^ et y ai appris quHl est très-lié avec sir Charles Wyke.
» Je prie V. E. de vouloir bien demander à S. M. L l'approbation de ma conduite, car je n'ai été guidé que par la dignité de S. M. L et de ses sujets.
» Que Dieu garde, etc..
» F. D£ Arrângoiz.
» A S. £. M. le ministre des affaires étrangères... Mexico. » Cette dépêche était ud peu plus explicite que celle du sei-
gneur Hidalgo. Il ne s'agissait plus de connaître le contenu des lettres de créance, mais de fournir des renseignements sur la moralité des moyens mis en œuvre pour arriver à V élection du prince autrichien, et, ne l'oublions pas, de s'assurer des senti-ments particuliers de Varchiduc à l'égard des créanciers de la dette anglaise, condition bien plus importante aux yeux des marchands de Londres que toutes les formalités dont ils étaient disposés à Tavance à faire une facile litière.
Sur la première de ces questions le gouvernement anglais savait parfaitement à quoi s'en tenir, il était édifié depuis longtemps, et par les mesures employées pour faire réussir en France le coup d'État du 2 décembre 1851, et par le procès-verbal de l'élection de Maximilien publié par VEstafette de Mexico dans son numéro du 11 juillet 1865 ; mais il n'en était pas de même de la seconde, et c'était à celle-là que M. Arrangoiz ne voulait pas, ou plutôt ne pouvait pas répondre dans la crainte de lier à* l'avance la conduite de son maître par un engagement qu'on aurait pu invoquer plus tard contre lui.
Aujourd'hui qu'il a eu l'insigne honneur d'être reçu par la reine Victoria, de représenter auprès d'elle Tépopée tragicomique dont le dernier acte s'est joué à Querétaro, j'ignore s'il est revenu de ses préventions à l'égard de sir Charles Wyke, mais je puis lui garantir qu'il n'était pour rien dans le crime dont il l'accusait. Les renseignements avaient été rerais à M. Kinglake par une autre personne parfaitement au courant des hommes et des choses du Mexique, et dont je suis tout prêt à lui dire le nom, pour peu que ce nom puisse lui être agréable.
Dans tous les cas, il paraît que ses afiaires ne marchaient pas au gré de ses désirs, car trois jours après, le 16 août, il prit de nouveau la plume pour adresser à Mexico une autre dépêche conçue en ces termes.
N* 5. - RESEUVÊ.
— Légation du Mexique en Belgique,
MISSION D'AKGLETERRE.
« Bruxelles, 16 août 1864.
» Très-Excellent Seigneur.
» Dans ma dépêche réservée n^S, du 13 de ce mois, j'ai eu Thonneur d'informer V. E. du résultat de mon entrevue avec lord Cowley, ambassadeur de S. M. B. à Paris, au sujet de la mission que S. M. Tempereur a daigné me confier pour TAngleterre.
» J'ai également prévenu V. E. que j'attendais la réponse de lord John Russell.
» D'après une dépêche télégraphique du ministre de S. M. l'Empereur à Paris, dépêche que j'ai reçue dans la nuit du 14, loi*d Russell a répondu qu'il était impossible de me recevoir avant l'arrivée des lettres de notification et de créance qui, ainsi que j'ai eu l'honneur de le communiquer à V. E. dans ma dépêche ordinaire n^ 58, du 31 juillet, ne sont point arrivées.
» Voici le télégramme de M. Hidalgo :
» En présence de la mauvaise disposition du cabinet de S. M. B,, il n'est pas probable que lord Russell consente à admettre les copies des lettres confidentielles, »
» 11 y a, en outre, un autre motif pour expliquer le mauvais efiet qu'a produit sur le cabinet anglais le glorieux établissemetit de l'Em-' pire au Mexique; c'est la crainte des États-Unis. Les dernières nouvelles de ce pays, ainsi que je l'ai dit dans ma note réservée n® S, annonce que la paix peut s'y rétablir avant peu. Lord Russell aura calculé, peut-être, que les copies dont il s'agit ne peuvent pas être en Europe avant le commencement du mois de novembre, tandis que, vers le milieu du même mois, il connaîtra le résultat de l'élection relative à la présidence des États-Unis, élection qui servira de guide au cabinet anglais dans la conduite qu'il tiendra avec notre Empereur.
» Dieu garde, etc.
» F. DE ÂRRANGOIZ.
» AS. £. leminiiilre des attaires étrangères.... Mexico. »
Le jour se faisait ainsi petit à petit sur les motifs des difficultés que rencontrait la réception du ministre de Maximilien à la cour d'Angleterre.
Sa nomination, disait-il cette fois, n'avait point encore été notifiée directement au gouvernement de la reine. Lui-
même n'avait point de titre officiel, il possédait seulement des lettres confidentielleSy et lord Russell refusait tout simplement d'en changer la nature en donnant à leurs copies un caractère qu'elles n'avaient pas.
Cette confession, toute grande qu'elle fût, n'était encore qu'une partie de la vérité. M. Arrangoiz reculait devant la nécessité de s'avouer à lui-même tout ce que sa situation avait d'anormal ; il cherchait des biais partout où il pouvait en trouver, et comme le triomphe du Sud était après tout le seul, l'unique espoir de l'Intervention, il préférait rejeter sur la peur que les États-Unis pacifiés inspiraient, disait-il, à l'Angleterre, la responsabilité d'un retard qui blessait plus encore en lui l'orgueil de l'homme que l'amourpropre du ministre de Maximilien. A la fin, cependant, il fut obligé de se rendre à l'évidence, et ce jour-là il écrivit de nouveau.
— Légation du Mexique en Belgique*
Mission D'AMGLETf^RRE;.
« Bruxelles, 2^ août 1864.
w Très-excellent seigneur,
» Avant que cette dépêche n'arrive à la connaissance suprême de S. M., l'Empereur aura eu connaissance de la lettre que m'a adressée lord Cowley, et qui a dû vous être transmise par l'intermédiaire du ministre de S.' M. à Paris^
» Cette lettre ne parle p^s de copies légalisées des lettres de notification et de créance que l'on n'exige jamais. Je crois donc que quand viendra le jour de ma réception par S. M. B., elle aura lieu en présentant tout uniment les copies que j*en ai fait tirer dès le principe.
» Tout ce qui s'est passé n'a été rien autre qu'un prétexte pour retarder ma réceptimi, chose facile à prévoir après le discours de lord Palmerston que fai transmis à V. E, avec ma dépêche du 31 juillet,
» Dieu garde, etc.
» F. DE Arrangoiz.
» A S. E. le ministre des affaires étrangères... Mexico. »
Alors, pourquoi mêler les États-Unis à toute cette histoire/Pourquoi vouloir quand même être reçu, ce n'est point assez, pourquoi vouloir exercer les fonctions de ministre de
l'archiduc en Angleterre avant d'avoir remis ses lettres de créance et s'attirer, par cette obstination, le nouveau refus qu'on va lire ?