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ACCIDENTS TERTIAIRES

Le nombre des malades atteints de douleurs ostéocopes , de périostoses, d'exostoses, de carie et de nécrose est également trèsconsidérable, comme il est facile de le voir sur le tableau précédent. Le chiffre total s'élève à 240 chez l'homme et à 132 chez la femme. Ces accidents s'observent à tout âge, depuis les premières années jusqu'à la vieillesse avancée.

Les accidents tertiaires les plus nombreux sont les exostoses. J'en trouve 119 chez l'homme et 62 chez la femme. On les observe aux os du crâne, de la face, du sternum, aux membres supérieurs et inférieurs. Il n'est pas rare de rencontrer chez le môme sujet des syphilides, des gommes et des exostoses multiples.

J'ai eu l'occasion de voir une exostose épiphysaire du fémur dans une circonstance assez singulière pour être mentionnée. Ce fait démontrera, une fois de plus, que le médecin ne doit pas toujours s'en rapporter au récit des malades lorsqu'il s'agit d'établir sûrement le diagnostic.

Un Arabe, âgé de 25 ans, doué d'une vigoureuse constitution, présentait, à la partie supérieure de la cuisse droite, une vaste cicatrice provenant d'une syphilide pour laquelle il avait été traité dix-huit mois auparavant. «Un jour, me dit-il, j'ai introduit dans la plaie dont tu vois les traces un clou qui a disparu dans les chairs ; je le sens bien ; il me fait souffrir; je désire vivement en être débarrassé. » Notre indigène paraissait, en effet, éprouver une douleur assez intense au tiers supérieur de la cuisse droite, vers

CI) Op. cit., p. 17.

le sommet du triangle de Scarpa. On percevait en ce point , et dans la profondeur des masses musculaires, un corps étranger d'une consistance solide , dont on ne pouvait préciser la nature. L'histoire du clou me parut tant soit peu suspecte, et je songeai plutôt à un petit séquestre détaché probablement du corps du fémur. Cédant aux instances réitérées et à la vive impatience de mon malade, je me décidai à en faire l'extraction. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque, après une incision profonde, je découvris un cylindre osseux de 3 centimètres de longueur et d'un centimètre de diamètre, adhérant fortement à l'os de la cuisse ! Le doigt indicateur distinguait à sa base les battements énergiques de l'artère fémorale.

Carie. — La carie affecte les os du crâne, de la face, des membres, les vertèbres cervicales. Elle se rencontre surtout aux os du nez, et se joint parfois à la nécrose ou à une affection tuberculeuse des parties molles. 11 en résulte alors d'affreuses mutilations. Les os du nez, le vomer, sont éliminés en partie ou en totalité; la peau, les cartilages, sont rongés, détruits parle travail ulcératif, et il ne reste bientôt plus qu'une hideuse ouverture au milieu de la face. Lorsque la charpente osseuse a seule disparu, sans lésion des téguments qui la recouvrent , le nez s'affaisse, s'aplatit complètement , et semble rentrer dans l'intérieur des fosses nasales.

Dans un cas, j'ai vu la carie de l'apophyse mastoïde déterminer des accidents cérébraux promptement suivis de mort.

Chez deux indigènes j'ai observé la carie de quelques vertèbre -, cervicales. Les malades furent pris de gêne considérable de la déglutition. L'examen de la gorge me fit découvrir une tumeur fluctuante située derrière la paroi postérieure du pharynx, et faisant saillie un peu au-dessous de la luette. Je donnai issue au pus , et , à l'aide d'un stylet , je constatai facilement la carie du corps des vertèbres. Par l'iodure de potassium et par les injections iodées, j'obtins un amendement notable.

Nécrose. — J'ai rencontré des cas curieux de nécrose des os du crâne, de la face, des cartilages du larynx.

Chez une femme, âgée d'environ 40 ans, la nécrose avait en-

vahi une grande partie du coronal , et la peau du front était parsemée d'ulcérations blafardes , grisâtres , donnant issue à un liquide séro-purulent d'une odeur infecte. Le tissu osseux était à nu, sec et noirâtre.

Après quelques jours de soins de propreté, de pansements convenables , de l'emploi de l'iodure de potassium à l'intérieur et d'une alimentation réparatrice, cetaspect changea complètement. Les ulcères se détergèrent, prirent une couleur vermeille, et fournirent un pus de bonne nature. Les séquestres, soulevés par le bourgeons charnus développés à la surface des portions d'os restées saines, se détachèrent successivement. Après l'élimination de tous les points nécrosés , la cicatrisation s'effectua promptement.

A la suite d'ulcérations profondes de la cavité buccale, j'ai extrait plusieurs fragments volumineux de la voûte palatine.

Chez une jeune femme de 26 ans, j'ai vu l'élimination en bloc de la totalité d'un maxillaire supérieur. Un ulcère phagédénique avait complètement détruit la moitié gauche delà lèvre supérieure et une partie de la joue correspondante. Le maxillaire supérieur de ce côté était à nu, sec, noirâtre et déjà très-mobile. Mon rôle s'est borné à peu de chose pour terminer ce travail d'élimination si bien commencé. J'ai introduit dans le sillon intermaxillaire une spatule dont je me suis servi comme d'un levier pour faire basculer l'os en dehors et en haut, puis j'ai coupé avec les ciseaux les débris de parties molles qui constituaient les seuls liens d'union de ce volumineux séquestre avec le reste du squelette de la face.

Chez un Arabe, âgé de 40 ans, il y a eu élimination par fragments d'un des cartilages aryténoïdes. Il survint un œdème de la glotte, des accès terribles de suffocation qui nécessitèrent l'opération de la trachéotomie. Tout allait pour le mieux lorsque , le onzième jour, mon malade fut enlevé subitement par un œdème pulmonaire aigu.

Maladie viscérale. — Les lésions viscérales de nature syphilitique ne sont mentionnées qu'une fois sur notre tableau. Il s'agit d'une tumeur fibreuse du cerveau et de la dure-mère qui a été constatée à l'autopsie. Je regrette vivement de ne donner qu'une

histoire très-succincte de ce t'ait remarquable. Mais le malade n'a pu fournir aucun renseignement sur son état. Entré dans mon service pour accès épileptiformes, il resta plongé dans une sorte d'idiotie, de stupeur même pendant toute la durée de son séjour à l'hôpital. Il ne répondait que par oui et par non, sans paraître comprendre aucune des questions qui lui étaient transmises par notre interprète.

Il portait à la partie supérieure de la cuisse gauche une tumeur dure, volumineuse, sans changement de couleur à la peau, qui ne le préoccupait nullement, etqu'il ne songeait même pas à accuser. A mon premier examen, je constatai une fracture du corps du fémur au tiers supérieur. Comment s'était opérée cette fracture? Dans quelle circonstance? Depuis combien de temps? Autant de questions insolubles pour nous parce que le malade était incapable de nous éclairer, et que le bureau arabe , malgré ses investigations, ne put recueillir aucune donnée.

Les divers appareils contentifs , la boîte de Baudens , le bandage dextriné, furent vainement appliqués. En vain, je cherchai, par tous les moyens, à lutter contre le déplacement des fragments qui s'effectuaient sous l'influence des convulsions cloniques déterminées par les nombreux accès épileptitormes auxquels le sujet était en proie, et qui se reproduisaient plusieurs fois par jour. L'émission involontaire des urines et des matières fécales me forçait à changer tous les jours le malade de lit et à renouveler l'appareil. Le dixième jour, il tomba dans le coma et mourut en quelques heures.

A l'autopsie, nous constatâmes une carie du fémur dans une étendue de S centimètres, une carie de la table interne du frontal et des pariétaux , avec induration considérable , comme cartilagineuse, et coloration d'un jaune verdâtre de la dure-mère et de l'arachnoïde, l'induration et la même coloration des couches superficielles des deux hémisphères cérébraux dans une étendue de 8 centimètres. Les membres supérieurs et inférieurs étaient parsemés de croûtes d'ecthyma.

J'ai cru devoir attribuer à la syphilis ces diverses lésions , avec toute la réserve qu'il faut apporter dans l'interprétation des faits nouveaux. L'étude des lésions viscérales pouvant se rattacher à cette maladie est bien neuve encore, et n'a été poursuivie.

jusqu'à présent, que par un petit nombre d'observateurs. Il n'y a donc à cet égard rien de solidement établi.

J'ai admis aussi, comme très-probable, la production de la fracture pendant une attaque convulsive. Les contractions musculaires si énergiques , les secousses si violentes qui agitaient brusquement les quatre membres à chaque accès, me portent à croire que le fémur, raréfié et ramolli par le fait même de la carie, a pu se rompre sous l'influence d'une de ces puissantes contractions.

Telles sont les diverses lésions syphilitiques que l'on observe chez les indigènes des deux sexes ; je les résume dans le tableau suivant :

Accidents primitifs. Accidents secondaires. Accidents tertiaire*.

Hommes Femmes. Hommes. Femmes. Hommes. Femmes.

De la contagion par le chancre. — Comment se transmet la syphilis chez les Arabes ? Cette question m'a paru offrir un vif intérêt et mériter toute notre attention. J'ai insisté précédemment sur la rareté des accidents primitifs, et je pense qu'elle est suffisamment établie par les chiffres. On m'objectera que ces accidents existent peut-être en plus grand nombre, mais qu'ils sont traités et guéris dans les tribus. A cela je répondrai que les indigènes ont la plus grande confiance dans les médecins français, comme je l'ai dit, et qu'ils viennent réclamer nos soins avec beaucoup d'empressement. Pourquoi donc négligeraient-ils de consulter et même de se faire soigner pour des accidents primitifs? Or, dans les bureaux arabes comme dans les hôpitaux , ces accidents se présentent en petit nombre, ainsi que me l'ont affirmé plusieurs de mes collègues attachés à ces différents services. J'ai, d'ailleurs, interrogé minutieusement mes malades pour savoir s'ils avaient éprouvé, à une époque plus ou moins reculée , quelques-uns de ces accidents. Leur réponse a été négative. J'ai voulu, par moi-même, m'assurer de la réalité du fait, et, malgré leur très-grande répugnance pour cette sorte d'investigation . j'ai exploré avec le plus grand soin le prépuce , le gland . les ré-

gioms inguinales, et je n'ai pu saisir aucune trace de chancres ou d'engorgement ganglionnaire. Ne résulte-t-il pas clairement de l'énoncé et de l'appréciation de ces faits que les accidents primitifs sont relativement rares, ou, du moins, si légers et si fugaces qu'ils passent le plus souvent inaperçus ; que le chancre induré, accident essentiellement inoculable et infectant, ne saurait être invoqué comme intermédiaire fréquent et obligé de la syphilis?

Si l'on accepte l'opinion récemment émise par M. Cusco, opinion très-rationnelle, à mon avis, et que l'auteur paraît s'être formée d'après l'observation clinique, on sera peut-être moins surpris de cette rareté du chancre chez nos indigènes d'Afrique. Suivant ce médecin distingué, en effet , il n'y a pas plus d'accident primitif pour la vérole que pour les autres maladies virulentes, il n'y a que des manifestations générales; le chancre induré lui-même n'est autre chose qu'un accident consécutif, et, à ce titre, il peut parfaitement faire défaut. Conséquent avec ce principe, il prétend démontrer par l'observation rigoureuse l'évolution possible de la vérole sans le chancre.

Pour mon compte, si je m'en rapporte aux faits nombreux que j'ai observés en Algérie, et dans lesquels l'origine de la syphilis me paraissait obscure et inexplicable, je suis assez tenté d'accorder une grande vraisemblance à cette opinion et même de m'y rallier. Après avoir longtemps douté de l'assertion si positive de plusieurs de mes malades, qui m'affirmaient n'avoir jamais offert aucune lésion du côté des organes génitaux , je me sens aujourd'hui plus disposé en leur faveur. Il ne me répugne nullement d'admettre que le virus syphilitique , si subtil comme tous les autres agents contagieux , absorbé par le réseau vasculaire sous-épidermique, pénètre d'emblée dans le torrent circulatoire, et, qu'après une certaine incubation, il se révèle par des manifestations générales sans déterminer d'accident local au point de contact.

N'y a-t-il pas d'ailleurs de nombreuses voies d'introduction pour ce virus chez les Arabes qui cheminent toujours par monts et par vaux, au milieu des broussailles ou des rochers, les jambes et les bras nus, ou à peine protégés par des vêtements amples et flottants? Les excoriations, les piqûres, les plaies superficielles, les déchirures , ne manquent pas sur les diverses parties du

corps. Il n'est donc pas surprenant que les premiers symptômes de la syphilis apparaissent ailleurs qu'aux parties génitales.

De la contagion par les accidents secondaires. — Si la lésion primitive est rare en Algérie, il n'en est plus de même des accidents secondaires. On constate, en effet, l'existence d'un nombre considérable de plaques muqueuses, d'ulcérations du mamelon et du voile du palais, d'angines syphilitiques et surtout de syphilides. Et, remarquez-le bien , ces différentes lésions s'accompagnent en général d'une suppuration fort abondante. Ne sont-ce pas là autant de réceptacles aussi riches que variés de matière virulente, susceptible de se transmettre dans les divers rapprochements qu'entraîne inévitablement la vie en commun? Ajoutons que les Arabes sont fort peu soucieux des soins de propreté, qu'ils mangent le couscoussou avec des cuillers en bois grossièrement taillées, et qui passent de main en main aux divers convives réunis autour de la même gamelle, qu'ils boivent au même vase et fument à la même pipe. Ce sont là , n'est-il pas vrai , des circonstances très-favorables à la propagation de la vérole.

L'étude si attentive de la syphilis a fait justice de bon nombre de préjugés et d'erreurs, et a permis de formuler certains préceptes que l'on s'est peut-être hâté d'ériger en lois. Si, en médecine, il est indispensable d'établir des règles propres à guider le praticien au lit des malades, il ne faut pas les vouloir trop absolues, alors que dans la nature, où tout semble si bien ordonné, les exceptions se rencontrent à chaque pas. Or prétendre rapporter l'origine de toute syphilis au chancre induré serait , à mon avis, un système par trop restreint, et tout à fait insuffisant pour expliquer tant d'accidents graves que l'on observe chez les indigènes.

On a admis , il est vrai , mais avec la plus grande réserve , la transmissibilité des accidents secondaires , qui a été démontrée par des expérimentateurs dignes de foi , par Yallace , Valler, Vidal (de Cassis), Cazenave, Bouley et Richet. M. Rollet, chirurgien en chef de l'hospice de l'Antiquaille , à Lyon, a réuni dans son important mémoire bon nombre de faits authentiques en faveur <le ce mode de contagion. Mais n'a-t il pas été lui-même un peu absolu en proclamant que le premier accident qui résulte de

cette transmission est toujours un chancre induré, ce qui revient à dire que la syphilis débute constamment par le chancre ?

Le dogme de la transmissibilité une fois accepté , on a prétendu que les accidents généraux qui suivent se caractérisent par une bénignité particulière. Il ne peut en résulter, a-t-on dit, qu'une syphilis faible. Mais pourquoi cette exception? N'est-ce point au virus syphilitique lui-même que vous avez affaire?

Qu'il provienne de plaques muqueuses, d'ulcérations de la muqueuse buccale ou de pustules d'ecthyma, ne possède-t-il pas assez d'énergie pour produire chez le sujet à qui il est communiqué les mêmes lésions que chez le malade qui l'a fourni?

Lorsque vous puisez du pus à la surface d'un chancre en voie de cicatrisation , vous ne transmettez plus rien ; lorsque vous inoculez le virus-vaccin après le neuvième ou le dixième jour, vous n'obtenez qu'une fausse vaccine ou vous n'avez même qu'un résultat nul. Ces faits très-réels se comprennent parfaitement. Dans le premier cas, vous n'insérez sous l'épiderme que du pus louable, dépourvu de toute vertu spécifique, et, dans le second, vous n'introduisez que du vaccin altéré transformé en pus. En est-il de même du liquide que vous recueillez à la surface d'une lésion secondaire? Et lorsque la vérole est en pleine évolution, qu'elle appartient à la catégorie des syphilis fortes , qu'elle exerce , en un mot , ses plus grands ravages , les produits auxquels elle donne naissance ont-ils donc perdu leur activité, leur virulence? J'ai de la peine à le croire.

Les faits , me direz-vous , sont là pour répondre à toutes les objections. Je les accepte sans aucune contestation. Mais, de ce que la transmission des accidents secondaires ne s'effectue que difficilement et rarement dans nos pays, avons-nous le droit de conclure, sans examen préalable, qu'il en est de même sous d'autres latitudes, chez d'autres peuples? Doit-on compter pour rien cette macération constante de l'épiderme par la sueur, cette atonie de la peau, cette dépression de l'organisme par l'action continue d'une chaleur accablante, par la misère , les privations et les excès de tout genre ? Ce sont là, assurément, des causes prédisposantes très-favorables à la contagion dans les climats chauds, et, en particulier, en Algérie.

Si nos Arabes semblent ne pas redouter cette contagion, il n'en

est pas de même en Orient : « Un fait extraordinaire, dit M. Poyet, sur lequel nous avons hésité longtemps à nous fixer, c'est l'opinion généralement accréditée parmi les Orientaux , que les syphilides sont contagieuses et inoculables. Ce préjugé est porté si loin depuis quelques années qu'ils ne consentiraient jamais à se servir d'un vase touché par un syphilitique. Ils admettent la contagion non-seulement par les rapports sexuels , mais encore par l'entourage et le contact : cette affection , d'après eux, est aussi transmissible à l'état primitif qu'à l'état secondaire. Des exemples très-nombreux donneraient une apparence de vérité à cette assertion , dont nous avons eu nous-mème à constater la probabilité; nous disons la probabilité, car il nous a été toujours difficile d'obtenir à cet égard des preuves certaines. Il est un fait , c'est que nous avons vu des membres d'une même famille affectés de syphilides dont l'apparition ne pouvait raisonnablement être attribuée à un commerce quelconquej et ne pouvait provenir que du contact involontaire de la personne infectée » (1).

Pour moi, j'admets que cette contagion doit être plus fréquente chez les indigènes de l'Algérie que dans nos climats. Quant à suivre pas à pas la filiation exacte de cette transmission, comme on a pu le faire en France, c'est une œuvre qui n'est point facile. C'est quelque temps après le début de l'affection que les Arabes sont soumis à notre observation. Quand on les interroge sur les causes , sur le mode d'apparition des premiers symptômes, ils répondent, avec beaucoup de gravité et un air de parfaite conviction, que le mal s'est déclaré spontanément, à leur insu. D'autres vous disent qu'un petit bouton s'est manifesté sur un point des téguments, qu'ils l'ont déchiré avec les doigts, et que l'ulcération a gagné peu à peu les parties voisines. Ce bouton qui m'a été signalé par plusieurs de mes malades, que peutil être? Un chancre, comme le veut M. Rollet, ou bien la reproduction exacte de la lésion qui lui a donné naissance? Je conserve le doute à cet égard. Enfin, beaucoup d'entre eux rapportent à

Dieu l'origine de leurs souffrances.

Mais, si vous affirmez à ces indigènes que le mal a débuté par

(1) Op. cit., p. 20 ci 29.

les organes génitaux, et que vous insistiez pour obtenir un sincère aveu, ils protestent énergiquement. Et, je l'ai dit, l'exploration attentive de ces organes ne fournit qu'un résultat négatif.

Pour découvrir la source première, comme on le voit, l'observation dans les hôpitaux reste insuffisante. Il faudrait gravir les montagnes escarpées ou descendre au fond des ravins, arriver jusqu'aux tribus, pénétrer au sein du foyer domestique, examiner scrupuleusement hommes, femmes, enfants. Dans notre pays une pareille investigation est possible; en Algérie, elle est impraticable. Aussi, je le prévois, cette importante question attendra encore longtemps une solution définitive.

De la contagion par le sang. — On a admis depuis peu et démontré expérimentalement la contagion de la syphilis par le sang. Ce mode de contamination doit s'observer chez les indigènes qui ont fréquemment recours aux scarifications dans le traitement de leurs maladies. Leurs instruments, mal entretenus, mal nettoyés, ne peuvent-ils pas servir à transporter le virus contagieux plus souvent que dans nos pays, où l'on ne rencontre pas la même négligence?

De la syphilis héréditaire. — L'hérédité joue certainement un grand rôle dans notre colonie algérienne, où la syphilis est si répandue et si grave chez les individus des deux sexes. Est-il possible que les enfants échappent à la contagion lorsque les conjoints sont simultanément infectés?

Les Arabes abandonnant la maladie à son libre cours, et ne se soumettant à aucun traitement, sont, pour ainsi dire, constamment imprégnés de vérole. Or, cette maladie pouvant être transmise à toutes les périodes de son évolution, et même, paraît-il, dans les cas où il n'existe plus de symptôme apparent, les exemples de cette transmission doivent être fréquents.

Si dans nos hôpitaux ils ne se montrent que rarement, on ne peut l'expliquer que par la grande mortalité qui pèse sur les enfants ainsi infectés. Ces petits êtres, dénués de tout soin et livrés aux seules ressources de la nature, succombent probablement dans les tribus dès les premiers mois de la naissance. J'ai eu l'occasion pourtant d'en traiter quelques-uns. J'ai parlé précédemment de ces nourrissons malades qui entraient avec leur D. 3

mère dans nos salles, et qui nous présentaient cet état d'amaigrissement et de décrépitude si caractéristiques.

J'ai vu de jeunes enfants de 1 à 4 ans atteints de plaques muqueuses, de syphilides, d'ulcération ou de perforation du voile du palais, de carie et d'exostoses. Quelques-uns de ces cas se rapportaient sans doute à la syphilis acquise engendrée par la contagion des accidents secondaires. J'ai signalé l'insouciance et l'incurie des femmes arabes, qui, atteintes d'ulcérations à la mamelle, n'en continuent pas moins l'allaitement. Dans les tribus, les jeunes Arabes communiquent librement les uns avec les autres, jouent entre eux; et notez qu'ils sont toujours presque nus. Il doit résulter de ce mélange impur une contamination qui se propage rapidement, ainsi qu'on l'a vu dans notre pays, où un seul enfant malade infecte plusieurs familles d'un même village.

J'ajouterai à ces considérations que la syphilis m'a paru existei' chez les indigènes à l'état de diathèse. Cette diathèse, susceptible de se transmettre par voie d'hérédité, peut demeurer, pendant un temps plus ou moins long, latente, jusqu'à ce que des causes favorables viennent en provoquer la manifestation extérieure. Elle se révélerait alors par des lésions cutanées, suivies d'accidents tertiaires. Ces accidents tertiaires eux-mêmes pourraient se produire d'emblée. Je ne puis m'expliquer autrement l'existence d'exostoses signalées chez de jeunes enfants qui ne présentaient aucune trace de lésions à la peau, et qui, au dire des parents, n'avaient jamais offert d'autres accidents, ou bien encore la présence de la vérole chez des adolescents qui ne s'étaient pas exposés à la contagion. Ces faits pourront être révoqués en doute par les positivistes qui ne se rendent qu'à l'évidence; mais ils se présentent assez fréquemment en Algérie pour qu'il faille en tenir compte.

Cette hypothèse d'une diathèse syphilitique latente me permettra également d'expliquer certains accidents des plaies qu'on ne parvient à guérir que par l'emploi des préparations mercurielles. J'ai traité, en 1860, un Arabe âgé d'une trentaine d'années, vigoureusement constitué, et paraissant jouir d'une excellente santé, pour un coup de feu au tiers supérieur de la face externe de la jambe droite. Il existait, à ce niveau, une plaie de 6 centimètres d'étendue, irrégulière, allongée, pâle, grisâtre, fournis-

sant un pus séreux, mal lié, et n'ayant aucune tendance à la cicatrisation. Après deux mois d'un traitement persévérant par le styrax, le vin aromatique, la décoction de quinquina, le perchlorure de fer, le nitrate d'argent, et les bandelettes de diachylon à demeure, nulle modification ne s'était produite, et mon malade, impatienté, réclamait sa sortie. Aucune lésion ne m'iniliquait chez lui l'action du virus syphilitique, et pourtant, à bout de ressources, je songeai finalement à l'administration du protoiodure de mercure. Quinze jours après, cette plaie si rebelle avait sensiblement diminué, et se trouvait complètement cicatrisée en moins de six semaines.

Plusieurs exemples de syphilis congénitale tardive ou masquée ont été empruntés à divers auteurs, et relatés par M. Diday dans son ouvrage sur la syphilis des nouveau-nés et des enfants à la mamelle. Ainsi M. Ricord, à la séance de l'Académie de médecine du 8 octobre 1853, disait : « J'ai en ce moment même, dans mon service, un jeune homme de 17 ans qui n'a vu éclore qu'à cet âge les symptômes d'une syphilis tertiaire provenant de ses parents. J'ai vu des sujets chez qui la vérole héréditaire ne se manifestait qu'à l'âge de 40 ans. » Dans une leçon faite à l'hôpital Sainte-Eugénie, à l'occasion d'une ostéite naso-palatine, avec destruction du voile du palais causée par la syphilis héréditaire chez une jeune fille de 14 ans, ce savant maître soutient la même opinion. (Gazette des hôpitaux, 10 juillet 1862.)

Des faits analogues ont été observés par Balling, Friedlander, Rosen, Bell, et par M. Cazenave. Après les avofr cités, le célèbre syphilographe lyonnais, qui ne paraît pas éloigné d'accepter cette doctrine, ajoute (1) : « Pour être aussi probants qu'ils peuvent l'être, les faits de cet ordre doivent remplir trois conditions : 1° Il faut que l'absence d'antécédents vénériens locaux chez le sujet soit constatée par un examen attentif; 2° il faut que la nature des lésions qu'il présente soit démontrée être syphilitique; 3° il faut qu'on sache si ses parents, au moment où ils l'ont engendré, se trouvaient à même de lui transmettre la syphilis. » On pourrait, j'en ai l'intime conviction, réunir, en Afrique, un certain nombre de faits qui rempliraient ces trois conditions.

;1 ■ Traité de la syphilis des nouveau-nés, p. 192; Taris, l c S4,

Pronostic. — Cette esquisse rapide de la syphilis chez les Arabes nous montre la marche de cette affection en dehors de toute influence mercurielle. Ici , le mercure doit être exonéré des graves accusations qui ont été portées contre lui en d'autres lieux ; car je ne sache pas qu'il soit employé par les indigènes dans le traitement de cette affection , ou du moins il ne l'est qu'exceptionnellement. Cette étude nous révèle, en outre, que la syphilis n'est pas modifiée favorablement par les climats chauds, ainsi qu'on l'a soutenu d'après l'opinion de Samuel Cooper, et les observations de Ferguson, en Portugal, et dans les Indes occidentales; que, livrée à son libre cours, elle n'en suit pas moins une marche fatale , et développe à nos yeux le triste cortège de ses symptômes et de ses lésions les plus graves. C'est donc, en un mot, la syphilis forte qui domine en Algérie, tandis que la syphilis faible est pour ainsi dire exceptionnelle , et se dérobe à notre observation. On m'objectera, sans doute, l'action nuisible des mauvaises conditions hygiéniques de la plupart de nos malades. Je suis loin de contester la réalité de cette influence. Mais suffisent-elles pour expliquer toute la gravité du mal ? Je ne le pense pas.

La vérole n'a probablement pris chez les indigènes de l'Algérie des proportions si effrayantes que parce qu'ils ne se soumettent à aucun traitement , qu'ils n'adoptent aucune mesure pour s'opposer à sa propagation, et que les parents ne cessent de transmettre à leurs descendants ce funeste héritage.

Cette transmission par voie d'hérédité, n'explique-t-elle pas pourquoi cette maladie arrive à conserver toujours intacte la même intensité ? Le virus syphilitique implanté dans l'organisme de l'enfant ne trouve-t-il pas à se régénérer sans cesse, sous l'influence des forces vitales si énergiques à cette époque de la vie? M. Diday insiste complaisamment, dans ses différents travaux, sur la puissante activité de la syphilis congénitale.

Pour mon compte , je suis très-disposé à reconnaître cette influence. En 1858 et 1859, je pratiquai à Alger 200 revaccinations sur des militaires du 90 e de ligne auquel j'étais attaché comme médecin-major. Le premier vaccin que j'inoculai fut recueilli sur le bras d'un jeune enfant. J'obtins tout d'abord des résultats très-favorables, puisque, sur des séries de 10 sujets, je comptais

6 ou 7 succès complets. Mais je remarquai bientôt que, par suite des transmissions successives d'adulte à adulte, le nombre allait diminuant de jour en jour, à tel point que je n'eus plus que des boutons de fausse vaccine. Pour reproduire les premiers résultats, je fus obligé de renouveler le vaccin en le prenant chez un enfant. Le même fait se manifesta plusieurs fois pendant la durée de la revaccination.

Ce fait a une certaine valeur à mes yeux, et je crois pouvoir l'invoquer à l'appui de la thèse que je soutiens. Ce qui a lieu pour le virus vaccin est parfaitement applicable au virus syphilitique. Il est incontestable que les principes contagieux, même les plus actifs, subissent de la part de l'organisme une élaboration spéciale, une transformation qui peut aller jusqu'à leur complète destruction , puisqu'ils sont parfois absorbés sans déterminer ni symptômes ni lésions. L'observation clinique-a, d'ailleurs, démontré que chez l'enfant le virus syphilitique jouit d'une énergie spéciale. De là, cette altération profonde de la constitution, ces lésions organiques des viscères , et cette effrayante mortalité qui pèse sur lui. De là, sans doute aussi, ces accidents graves transmis aux nourrices , et qui se communiquent avec tant de rapidité à plusieurs familles d'une même localité.

Si ces accidents sont plus rares en France et dans les autres contrées de l'Europe, il faut bien le reconnaître, c'est parce qu'on oppose au fléau envahisseur un traitement méthodique et certaines mesures de prophylaxie.

Traitement. — Malgré l'opinion contraire de Joseph Hermann, de Lorinser et de quelques autres antimercurialistes de l'Allemagne et de l'Angleterre, je crois fermement que le mercure, employé dans de justes bornes , peut seul triompher des graves désordres que nous venons de signaler. L'efficacité si souvent constatée de ce précieux médicament, en présence des ulcérations les plus profondes de la bouche et du voile du palais , la rapidité de la cicatrisation de vastes uleères serpigineux de la verge et des membres, me le font considérer comme un moyen véritablement héroïque.

C'est à l'aide des préparations mercurielles employées à l'intérieur et à l'extérieur que j'ai toujours combattu, avec sucrés, les

accidents secondaires , et c'est par l'iodure de potassium que j'ai traité les accidents tertiaires. Je n'ai point hésité à faire suivre aux jeunes Arabes le traitement mercuriel direct. J'ai vu des enfants à la mamelle, en proie à l'émaciation et à la cachexie, supporter parfaitement le bichlorure de mercure à la dose de I ou 2 milligrammes, associé à une ou 2 gouttes de laudanum. Au bout d'une quinzaine de jours, les jeunes malades reprenaient de la vivacité, delà vigueur, de l'embonpoint, et semblaient renaître à la vie.

J'ai trouvé, à mon arrivée à Tenez, la formule d'une pommade que l'on emploie depuis plusieurs années, et dont la consommation est considérable. Elle est avantageusement connue des Arabes qui ne manquent guère de la réclamer une fois qu'ils en ont fait usage. C'est la pommade au bioxyde de mercure :

Oxyde rouge de mercure. i grara.

Axonge. 20 —

Sous l'influence de cet excellent topique , les ulcérations les plus profondes ne tardent pas à se déterger, à se couvrir de bourgeons vermeils, et à marcher vers la cicatrisation.

J'ai eu recours , dans certains cas , à la pommade au perchlorure de fer :

Perchlorure de fer. 5 à 10 gram.

Axonge 30 grammes.

Elle m'a paru surtout utile chez les individus cachectiques porteurs d'ulcérations blafardes, indolentes.

C'est avec le nitrate acide de mercure que j'attaquais les ulcérations tuberculeuses, et c'est par le fer rouge que je traitais le phagédénisme. Le premier topique est très-douloureux et redouté par les Arabes. Ils lui préfèrent le feu dans lequel ils ont la plus grande confiance , et qu'ils appliquent fréquemment dans les tribus à titre de remède souverain contre une foule de maux.

Les bains simples, les bains alcalins, sulfureux et mercuriels, trouvent ici de nombreuses indications. Ils sont, d'ailleurs, acceptés avec plaisir par les malades qui n'en font guère usage en dehors de l'hôpital.

Mercure et iodure de potassium , tels sont les deux médicaments par excellence, et qui m'onl paru produire merveille dans

la médecine des indigènes. Chez eux , l'organisme est pour ainsi dire vierge de tout traitement , et il n'est pas étonnant que ces deux puissants modificateurs jouissent d'une si grande efficacité.

Je dois ajouter, toutefois , que la bonne hygiène de l'hôpital, l'alimentation réparatrice, les soins de propreté, les pansements méthodiques , contribuent , pour une large part , à cette rapide amélioration.

Au bout de quelques jours, nos malades se trouvent dans un état si satisfaisant qu'ils se considèrent comme entièrement rétablis, et qu'ils réclament avec instance leur sortie. C'est ce qui nous explique la fréquence des récidives et la chronicité de leurs maladies. J'étais parfois obligé de lutter opiniâtrement contre cette impatience des indigènes qui , en général , ne manifestent aucune répugnance pour les médicaments que je faisais prendre, autant que possible, pendant ma visite et sous mes yeux. Ils finissaient néanmoins par s'accoutumer graduellement à cette réclusion, et à ce genre de vie si peu conformes à leur mœurs et à leurs habitudes. J'en ai conservé quelques-uns plusieurs mois dans mon service.

Peut-on espérer de faire disparaître un jour cette plaie qui dévore une grande partie de la population indigène? Il est permis d'en douter, par ce qui se passe dans notre pays où, malgré les moyens de prophylaxie et de répression, la syphilis n'en continue pas moins ses ravages dans la population civile et dans l'armée. En Algérie, il est impossible de songer à l'emploi des mêmes mesures. On doit, du moins, s'attacher à limiter les progrès d'un pareil fléau. Pour cela, il me paraît indispensable de multiplier les consultations près des bureaux arabes où les indigènes viennent, chaque jour, régler leurs intérêts et leurs différends. Ils y trouveraient, en même temps, les conseils et les médicaments nécessaires au soulagement de leurs maux.

Mais il faut, avant tout, favoriser l'admission des malades dans les hôpitaux. En 1862, le chiffre des indigènes admis à l'hôpital de Tenez a été sensiblement inférieur à celui des années précédentes. Cela tenait à la mesure qui avait été prise de faire rembourser aux malades jouissant d'une certaine aisance les frais de traitement, et de ne recevoir que ceux dont les affections n'entraîneraient pas un trop long séjour. Or, il suffit de jeter un coup

d'œil sur les accidents que j'ai signalés précédemment pour se convaincre qu'ils ne peuvent être traités d'une manière efficace et complète que dans les établissements hospitaliers.

Les Arabes, entraînés par une aveugle confiance, sont persuadés que l'absorption de quelques drogues est suffisante pour les guérir en peu de jours. Ils se présentent à la consultation, étalent aux yeux du médecin de profonds ulcères, des accidents de syphilis invétérée, emportent avec eux quelques doses de mercure ou d'iodure de potassium, et ne reparaissent plus. Rentrés dans leurs tribus, ils conservent sur le corps leurs sales vêtements, ne prennent aucun repos; ils n'ont, d'ailleurs, ni bains de propreté, ni bains médicamenteux, ni linge, ni charpie pour faire les pansements nécessaires. Dans de semblables conditions, la guérison n'est pas possible, et ce serait un vain rêve que de songer, en Algérie, aux soins donnés à domicile.

Conclusions. Je terminerai ce travail par les conclusions suivantes :

La syphilis exerce de grands ravages chez les indigènes de l'Algérie.

Les accidents primitifs y sont rares et échappent à notre observation.

Les accidents secondaires et tertiaires se présentent le plus souvent dans les bureaux arabes et dans les hôpitaux.

La contagion de cette maladie par les accidents secondaires, et sa transmission par voie d'hérédité me paraissent être deux modes de propagation plus fréquents que dans notre pays.

Le mercure et l'iodure de potassium sont des moyens puissants, très-efficaces et absolument indispensables.

Pour arrêter les progrès de ce redoutable fléau , il faut, avant tout, favoriser l'admission des indigènes dans nos établissements hospitaliers.

Paris- A. l'AlïF.M, hu|" »r <!o la Faculté de Mcdecflic, r. Monsieur le- Prince, "1 .

Accession no.

JFF

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Daga

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