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ACCIDENTS SECONDAIRES

Plaques muqueuses. — Les plaques muqueuses ont été rencontrées chez 38 malades : 31 fois chez l'homme et 7 fois chez la femme.

Chez le premier, elles siégeaient :

Aux lèvres , 5

Au scrotum , \*l

A l'anus, 8

Sans désignation ,

filiez la seconde, elles siégeaient :

Aux lèvres . 4

Sans désignation , 3

Chez les Arabes qui négligent complètement les soins de propreté et toute espèce de traitement, les plaques muqueuses finissent par prendre beaucoup de développement. Le scrotum et les environs de l'anus , où elles se produisent le plus souvent, présentent parfois de véritables tumeurs ulcérées qui donnent issue à un pus abondant et fétide.

Chez un indigène, âgé d'une vingtaine d'années, j'ai observé une éruption confluente de plaques muqueuses siégeant sur le scrotum et sur la paroi abdominale antérieure. Dans ce dernier •point, elles constituaient de larges plaques rougeâtres, ulcérées, d'où s'échappait une suppuration très-abondante et d'une odeur infecte. Des cautérisations avec le nitrate d'argent, répétées chaque jour, et des pansements avec la pommade au bioxyde de mercure en amenèrent la complète guérison au bout de six semaines. Ces plaques muqueuses sont, pour moi, d'actifs foyers de matière virulente qui contribuent efficacement à la propagation de la syphilis chez les indigènes de l'Algérie.

Syphilides. — Les syphilides sont, sans contredit, les accidents les plus fréquents que nous ayons à traiter en Algérie. Elles sont au nombre de 407, dont 262 chez l'homme etl-io chez la femme.

Les variétés observées sont : la roséole, la syphilide papuleuse,

le lichen, le psoriasis, l'eczéma, le pemphigus, |e rupia, l'impétigo, l'ecthyma et la syphilide tuberculeuse.

Roséole. — Elle n'a été vue que dans un seul cas, chez un jeune enfant du sexe masculin, âgé de 2 ans. Vidal (de Cassis) la considère comme une des syphilides les plus fréquentes , tandis que M. Cazenave la regarde comme assez rare. Le premier de ces auteurs admet que les malades n'arrivent à Saint-Louis que longtemps après l'infection syphilitique, alors que la roséole a disparu, et explique ainsi cette divergence d'opinions. En serait-il de même chez les indigènes?

Syphilide papuleuse. — Cette variété est un peu plus fréquente, puisqu'elle a été rencontrée 10 fois chez l'homme et 2 fois chez )a femme. Il y a 2 cas de lichen chez le premier et 1 seul cas chez la seconde.

Le psoriasis est moins rare, et a été noté 11 fois chez l'homme et 13 fois chez la femme.

Mais les variétés les plus nombreuses sont les syphilides vésiculeuses, pustuleuses et tuberculeuses, comme il est facile de le constater en jetant les yeux sur le tableau précédent. La classification de ces divers accidents présente parfois de grandes difficultés. Quand les malades viennent réclamer nos soins, on ne retrouve plus les lésions primitives, vésicules ou pustules. Ce sont des croûtes épaisses, noirâtres ou verdâtres, des ulcérations profondes, taillées à pic, étendues à de vastes surfaces, ou bien encore des cicatrices indurées, irrégulières, d'un rouge obscur ou blanchâtres, qui s'offrent à l'œil de l'observateur, et le jettent dans un certain embarras, Mais la présence d'ulcères à la gorge, de gommes ou d'exostoses dans le voisinage , indique suffisamment l'action du virus sur l'organisme, et, dans l'impossibilité de mieux préciser, on inscrit au diagnostic : ulcérations syphiliti^ ques, syphilides ou syphilis. C'est ainsi que je crois devoir interpréter, comme je l'ai dit, ces dénominations qui figurent au tableau sans autre indication.

Ces lésions cutanées siègent sur toutes les parties du corps : à la tête, au tronc, aux membres supérieurs et inférieurs, qu'elles envahissent dans une plus ou moins grande étendue. Elles four-

nissent, en général, une suppuration abondante, d'une odeur fétide, engendrée, sans doute, par l'horrible malpropreté des malades. Je ne saurais assez dire tout ce qu'a de hideux l'aspect offert par les malheureux Arabes, le jour de l'entrée à l'hôpital, au moment où ils quittent leurs haillons pour endosser le costume de l'établissement. Avant de pénétrer dans les salles, ils prennent toujours un gTand bain, et se lavent de la tête aux pieds.

Alopécie. — L'alopécie est un accident qui doit être très-rare, puisqu'il n'a jamais été mentionné par aucun de mes prédécesseurs, et que moi-même je ne l'ai point observée. Faut-il attribuer la rareté de cet accident à la coutume qu'ont universellement adoptée les indigènes de ce pays de se raser la tête? Je serais assez tenté de l'admettre. La même observation a été faite en Orient par M. Poyet : « Cette manifestation de l'état secondaire, dit-il, est généralement assez rare chez tous les musulmans, et ne se rencontre que chez les chrétiens et les Européens échelonnés sur le littoral.» (1).

Ulcérations du sein. — Les ulcérations du sein sont au nombre de 22, qui sont réparties de la manière suivante :

Au sein droit. . ... 2

Au sein gauche. . 7

Aux deux seins. . . . . 8

Sans désignation de côté. . 5

J'ai observé à la base du mamelon des ulcérations à bords arrondis et taillés à pic, d'autres irrégulières, plus ou moins profondes, et plus ou moins étendues à une partie du sein. J'ai vu une malheureuse femme dont le mamelon était, pour ainsi dire, complètement isolé par suite du travail ulcératif, et ne tenait plus à la glande que par quelques minces lambeaux, s'obstiner, malgré ma formelle défense, à présenter à son chétif enfant ce sein si gravement compromis.

Les jeunes Arabes accompagnent parfois leurs mères à l'hôpi-

(1) Op. cit., p. i>.

lai. C'est un spectacle vraiment digne de pitié que de voir sacrifier, si je puis parler ainsi, ces petits êtres si pleins de vigueur et de gentillesse, parfois, au contraire, pâles, étiolés, ridés, à l'aspect cachectique, et couverts de plaques muqueuses , de syphilides, voire même d'exostoses. Ils sont suspendus à ces mamelles flasques et arides, qui ne sécrètent qu'un lait pauvre, séreux, peu abondant, véritable poison, à mon avis, plus propre à leur donner la maladie et la mort que la santé et la vie qu'ils cherchent avidement à y puiser.

Je ferai remarquer, en passant, que les femmes arabes continuent l'allaitement pendant deux ou trois ans après la naissance. J'ai eu dans mon service une de ces femmes en traitement pour une double kératite de nature scrofuleuse, et qui présentait le sein à son enfant, âgée de 3 ans. Cette petite fille, qui était trèsbelle, et dont le développement était considérable, mangeait avec le plus grand plaisir le quart de pain, une soupe au lait et deux œufs à chacun de ses repas. Dans l'intervalle, elle restait suspendue aux mamelles de sa mère et les saisissait avec les deux mains.

A l'époque, où j'observais en Algérie, je n'avais pas connaissance du remarquable travail de M. Rollet sur le chancre produit par la contagion de la syphilis secondaire, et spécialement sur le chancre du mamelon et de la bouche (Archives gén. de méd., année 1859). J'avais été toutefois frappé par l'existence de ces ulcérations, qui me paraissaient plus fréquentes que celles des parties génitales, et j'avais cherché à m'éclairer sur l'origine d'un accident que je ne savais où classer. Mais je ne parvenais à obtenir aucun renseignement, aucune confidence de la part de mes malades, qui me répondaient invariablement : Je ne sais, c'est Dieu qui l'a voulu.

Aujourd'hui, je me demande si plusieurs de ces ulcérations n'étaient .pas le résultat de la transmission d'accidents secondaires. A l'appui de cette manière de voir, je signalerai les faits suivants : Les femmes arabes, méconnaissant les dangers d'une pareille contagion , n'ayant même aucune répugnance pour des lésions qu'elles ont constamment sous les yeux , et qu'elles considèrent comme très-naturelles, touchent, embrassent, sans nul souci, les nourrissons infectés, leur présentent le sein, souvent dans

le but unique de les calmer, se rendent mutuellement une foule de petits services dont les mères ont souvent besoin. J'ai été témoin, dans mes salles, de cette insouciance, de cet empressement, de cette générosité de la part des femmes indigènes pour leurs compagnes. Ce qui se passait à l'hôpital ne doit-il pas, à plus forte raison, se produire dans les tribus, où il n'y a ni conseils ni surveillance? De là, sans doute, une cause probable de fréquentes contaminations.

Maladies des membranes muqueuses. — Les affections du voile du palais, du pharynx, du nez, du larynx, sont nombreuses. Je trouve, en effet, l'angine syphilitique 11 fois chez l'homme et chez la femme ; 44 cas d'ulcération du voile du palais chez le premier et 45 chez la seconde, la destruction partielle ou complète de ce voile chez 28 hommes et chez 34 femmes.

C'est à Tenez que j'ai été appelé, pour la première fois, à constater et à suivre les affreux ravages occasionnés, par la syphilis lorsqu'elle se jette sur la muqueuse buccale. Combien ai-je vu de malheureuses victimes privées de luette, d'amygdales et de voile dujpalais ! Dans certains cas, ces ravages sont tels que non-seulement les parties molles, mais encore les os sont détruits, et que toute trace de cloison a disparu entre les fosses nasales et la bouche qui ne forment plus qu'une seule et même cavité irrégulière, anfractueuse, une sorte de cloaque dont l'aspect est véritablement repoussant.

Plus tard , lorsque la syphilis a borné ses progrès, le travail de réparation s'opère, et ces vastes pertes de substances se comblent. On observe alors des brides fibreuses et cicatricielles qui émergent de divers points, rétrécissent et obstruent plus ou moins complètement les fosses nasales, l'isthme pharyngien, et qui parfois s'étendent jusque vers le larynx. Les bords du voile du palais échappés à la destruction se rapprochent, adhèrent à la base de la langue de manière à former une cloison nouvelle , verticalement dirigée , concave en avant, et percée à son milieu d'une fente ovalaire souvent très-resserrée.

Les malades atteints de ces graves lésions respirent et avalent très-difficilement ; les aliments et les boissons refluent, vers la cavité nasale, et s'échappent par le nez, la voix est fortement

hàsonnéé et même éteinte. En proie à une dyspnée presque incessante, et pouvant à peine se nourrir, ils maigrissent , et finissent par succomber dans le marasme, ou aux progrès d'une asphyxie lente. D'autres sont violemment emportés par un accès de suffocation. En général , ils n acceptent qu'avec répugnance la seule opération qui puisse leur offrir une chance de guérison , je veux parler de la trachéotomie. Parmi les faits nombreux soumis à mon observation, je relaterai le suivant :

Un jeune Arabe , âgé d'une quinzaine d'années, se présente, à l'hôpital, avec une gêne considérable de la déglutition et de la respiration, le visage cyanose et la voix presque éteinte. J'examine aussitôt la gorge , et je trouve la cavité buccale fermée en arrière par un voile fibreux, résistant, presque immobile, et qui descend de la voûte palatine sur les côtés de la base de la langue à laquelle il adhère. 11 n'existe plus ni luette, ni piliers, ni amygdales; tout a été détruit par l'ulcération. Au centre de cette membrane cicatricielle est ménagée une ouverture de forme régulièrement ovalaire, d'un centimètre de hauteur, et de quelques millimètres de largeur pour le passage de l'air, des aliments et des boissons. Des accès de suffocation menacent à chaque instant l'existence. J'incise tout d'abord cette étroite ouverture, et je détache de chaque côté deux lambeaux afin de l'agrandir. Cette opération ne procure qu'un soulagement momentané , et bientôt les accès de suffocation se reproduisent aussi intenses et aussi menaçants. Il devient dès lors évident pour moi qu'un obstacle siège plus bas, probablement vers le larynx, et qu'il ne peut être levé que par la trachéotomie. Je la propose donc à mon malade qui la repousse formellement , malgré la pensée de la mort prochaine que je lui fais entrevoir. Mais les Arabes sont d'un stoïcisme remarquable. «Je mourrai,» me répondit-il avec un calme surprenant pour cet âge. Il succomba en effet le sixième jour.

A l'ouverture du cadavre, je constatai un rétrécissement notable de l'arrière-cavité des fosses nasales , de l' arrière-cavité de la bouche par des brides fibreuses , et un épaississement mamelonné de la membrane muqueuse qui s'étendait dans l'intérieur du larynx, au-dessous des cordes vocales. On comprend difficilement que la vie ait pu se maintenir avec de pareils désordres.

Suivant M. Poyet, les accidents secondaires chez les Orientaux

seraient aussi fréquents que chez les indigènes de l'Algérie. « Cet ordre de symptômes, dit-il, peut être considéré comme l'exemple le plus ordinaire de la syphilis en Orient , par la raison que cette maladie passe le plus souvent inaperçue à l'état primitif, et est souvent confondue avec l'ulcération simple. La commissure des lèvres , le voile du palais et la langue seuls, nous ont offert des exemples de plaques muqueuses. Les symptômes évidemment les plus répandus sont les syphilides. Les ulcérations secondaires de la bouche, de la gorge et de la langue, sont très-communes» (1).

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