CHAPITRE Vm
Du GouTernMnent.
Après avoir observé le développement et 1 état actuel de l'esprit public dans les conspirations^ les partis et les sectes y notre tâche semble finie y car les idéfô de ceux <pii gouvernent échappent à Tanalyse. Ils ne s'appuient ni sur un plan moral ni sur des institutions établies^ et c'est là leor danger eomine le nôtre. Sans vouloir expoiaer ici un traité de politique , signalons pourtant ce qui caractérise l'administration présente^ son défaut de caractère.
La grande prétention de nos hommes d'état esi de paraître positifs , c'est-à-dire de n'avoir que des principes appropriés aux besoins de chaque jour. Les vues d'avenir les épouvantent. \! exagération des théories politiques y telle est la phrase officiellement adoptée pour exprimer la cau!9e de toutes nos souflVanees et de tous nos
périls. C*est ainsi que Bonaparte accusait Vidéologie des désastres de l'empire, sachant bien que, dépouillé du prestige de sa puissance militaire , il lui faudrait compter avec les idéologues. L'opinion publique, en effet, sera toujours idéologue , tant que l'humanité aura besoin de justice et sera susceptible de progrès. Cette espèce à'idéophobie qui s'empare des gouvemans ne les empêche pas d'être idéologues aussi , et, l'empirisme imprévoyant auquel ils se fient n'est pas une absence de théorie', mais une théorie incomplète et manquée.
Dans tous les temps , la plupart des hommes montrent peu de confiance dans l'impulsion morale qui cependant les emporte plus ou moins vite dans un mouvement commun, et les associe en dépit de leurs maximes aux efforts de leurs semblables. Aujourd'hui ces hommes ont le pouvoir, et disent comme on a toujours dit : « Méfiez-vous des systèmes; la pensée est sujette à de continuelles révisions; les plus nobles sentimens sont des crimes s'ils n'ont pas le mérite de l'opportunité ; les intérêts matériels , les intérêts immédiats du plus grand nombre sont après tout ce qu'il y a de mieux à consulter; la raison par excellence e^t pratique, elle se prend au positif, à des objets bien sensibles; son caractère est la modération , s.a place est le juste mi-
Uexi« » Hélas! il n'y à rien de moinâ palpable que leur vulgaire estimation des intérêts matériels considérés en dehors de ces intérêts d'un autre ordre, qui en sont la suprême garantie , rien de moins modéré que la prétention de l'être sans enthousiasme , et quand/ on n'éprouve rien de ce doux fanatisme qui veut le progrès et la gloire des nations.
Sans doute, la raison de ceux qui gouvernent doit être pratique; mais, pour cela, ce doit être une raison capable d'embrasser l'avenir des peuples , leurs besoins les plus magnifiques, et ces conditions premières d'ordre public où l'intelligence aura toujours plus de part que la richesse* Hommes d'état, rentrez en vous-mêmes ! Est'-ce à cause de votre opulence et de votre vaste dientelle, que vous êtes parvenus à diriger nos afl&ires? De telles circonstances y ont peut-*être contribué; mais c'est par ^dessus tout à votre renommée d'oppositi(») que vous devez un Jpouvoir si mêlé d'amertume. Plus vous avez négligé vos affaires privées , plus vous avez acquis d'imporiance politique. Qu'on cherche tant i|Ci'on voudra dans l'histoire de quelle manière: arrivent au timon de l'état des esprits éminens ou de grands caii^ctères , on en trouve dont les: efforts ont été facilités par l'apprentissage de quelques professions élevées ; cependant s'ils ont
<14 iaftué sur les destinées de leurpàyi , è'4it qu'il» s'ënâeiit plagiés plus haut que leui^ profeèstoa hotbituelle. Les plus médiocres d'etitre eux ne s!élèv^it que par des exceptions à l'écrit parti«* ciilier de leur ôorpotation ou de leur état.
Jamais la société ne se laissera diriger à merci par les préjugés et les petits intérêts des hommes d'affaires . L'art de gouverner n'est point incotn** patible avec des études spéciales, mais avec des étud^ exclusives; il se concilie fort bien aveé de grandes passions , nullement avec des pa^ sîons qui s'isolent. De nos jours, cet art, aussi dif&dile que les routines de l'administration tont abées^ exige tellement une connaissance approfondie et prévoyante de tous les besoins des peu^ pies, qu'ai:founè donnée générale des sciences ne doit lui être étrangèi^e. Malheureusemeilt, d0*pnis nos discordes et nos guerres , la capacité du gouvernement, cet esprit à la fois contemj^ttf et précis, étendu et pratique, est devenu trèsrate. Nos trente dernières années ont formé de glorieux généraux , de très^loc tes jurisconsultes , d'admirables mathématiciens , de parfaits avocats, beaucoup de talens spéciaux enfin, mjàis des hommes d'état fort peu. C'est qu^une si haute ifiilsion exige qu'on y apporte tout autre chose que l'amour du pouvoir ou de la ridiesse : ii fiuit y parvenir bien dégagé de tout oe matériel
^ la vie, dont les âmes privilégiées ont seules la puissance de ^'affranchir, à force de méditations indépendantes et tranquilles. Le gou^^ vemetnent des peuples étant du domaine de la seieiice, àjipartient en définitive à de fortes pas^ sions publiques épurées dans une studieuse re^ ^ite, pour se manifester au besoin dans les ré-* vplutions; et si la conquête d'un meilleur ordre social â'aohéte trop souvent par des toui'ment^ civiles, qui font apparaître sur la scène du monde des talens faits pour y briller, les larges pensées de la politique ne peuvent éclôre que dans unô situation libre, heureuse et doucement exaltée. Lr'absence de toute idée générale dans Tadministratioh actuelle, se fait bien voir à la manière étroite dont on y entend l'ordre légal, w La li^ bërté, disent-ils, c'est l'observation des lois. » 11 s'ensuivrait que tous les pays du monde sont é^lement libres , car ils ont tous des lois qu'on exécute avec plue ou moins de rigueur. Leur définition est précisément celle de 93 : la loi ré^^it alors, et soU trône était l'échafaud.
D'dilleuri, daàs l'arsenal des quarante mille lois contradictoires que nous ont légués sept à huit r^mes différens, où se trouvent celles qui oht di^it à taAt de respect qu'on ne pidsse se réserver aucune réclamation légale ou oonMitu-tionnelle en y obéissant?
Xa loi est à l'ordre civil et politique ce que let maximes sont à l'ordre moral. Si les maximes sont bonnes pour soutenir les esprits dans les cas d'incertitude, leur observation servile ne constitue pas plus la justice, que l'obéissance aveugle à la loi ne constitue la liberté. La justice est une situation de Famé éclairée par des maximes , qui deviennent tyrannie du moment qu'on les impose non pour aider nos facultési morales, mais pour nous astreindre inutilement. Il en est même de la loi que la législation doit toujours tendre à corriger, en même temps que la volonté générale doit épurer la législation elle-même. Lorsque la loi n'exprime pas une règle de justice , un vœu de la conscience nationale, mais une règle arbitraire qu'on ne peut changer, elle devient l'ennemie mortelle de la liberté, c'est-à-dire des institution^ qui sont aussi une situation d'àme pour les peuples. Que ie code soit obéi en attendant qu'on l'abroge régulièrement, rien de mieux; mais ce code n'est qu'un moyen de la liberté, non sa cause première ni son but. Quand on prend des formules pour des sentimens, des maximes pour la morale même, des lois pour des institutions, quelques conditions d'ordre public pour la liberté, on méconnaît et la liberté et la justice son unique appui.
' Il y a dans de semblables méprises de fâcheuses préoccupations qui tiennent aux manières aris^ tocratiques^ à l'esprit de secte, à des préju^^ de métaphysique ou de jurisprudence, et, dans^ tous les cas, à Ijgnorance des véritables lois de l'humanité*
L'esprit aristocratique se complaît dans la rigueur de l'étiquette; il substitue en toutes choses la forme au fonds, la coutume à la sagesse. Le protestantisme , comme toutes les sectes, qui se bornent à interpréter subtilement la tradition , n'ayant rien à mettre en place , contracte souvent dans ces commentaires l'habitude d'attacher plus d'importance au texte qu'à l'esprit* Pour l'ordinaire , les métaphysiciens s'exercent à créer des êtres de raison et à personnifier toutes les qualités qu'ils aperçoivent, de sorte qu'ils perdent de vue l'être réel en donnant une vie fantastique et distincte à chacune de ses propriétés : cette disposition mentale peut conduire à l'apothéose des maximes et de la loi, Quant aux légistes, qui sont aux législateurs ce que les bibliographes sont aux savans, il est tout simple qu'ils fassent de la loi non-seulement l'omni-science, mais une véritable divinité.
Aussi ^ dans les pays où le protestantisme se combine avec l'aristocratie, comme en Angleterre , l'observation des lois dégénère en wx^g^
•orte de judaïsme. Le cant est Tidéal de cette servitude hypocrite qui réduit çn formules toi>tes faites les phis libres inspirations de nos âmes^ en sorte que Tëlégance est un ton, la vertu un métier, la religion une bienséance, la liberté unétat de forçats.
Nous pensons qu'il y a un peu de toqt cela dans le cant légal de ceux qui nous prêchent, avec un sang-froid imperturbable, l'obéissance passive à la loi. De la part des doctrinaires, cette prétention semble une inconséquence; car ils n'ont nié le droit divin et la souveraineté du peuple que pour proclamer une raison absolue qui ne se formule pas ^ des droits individuels qu'on ne peut prescrire. Comment donc concevoir ces purs esprits divinement libres et souverains, qui tout d'un coup exigent qu'on se courbé aveuglement sous la loi, alors même qu'une autre loi du même ordre la contredit? Il est vrai que les théoriciens de la raison absolue et des droits individuels n'ayant point établi leurs principes sur la nature humaine , mais sur une ontologie chimérique , rien n'empêche qu'ils ne s*entendent avec ceux qui font descendre la loi soit du ciel, soit du gouvernement. Il ne s'agit que de supposer un.e rencontre provisoire et accidentelle de la raison absolue et de la raison de ceux qui gouvernent. Mais de part et-
d'autre Ton oublie et Ton offense la raison pii/ hlîqiie en ne la consultant points ainsi que «la aérait bien fiiciley si TonTOuIait lui fournir dot organes réguliers ^ lui accorder des imtitptions , an Iku de Fécraser sous le fardeau des textes et 4es réquisitoires.
Depuis onze mois sur quoi s'appuie le g^uvcr^ nement? Sur une seule institution à-^peu-rprés eoRiplète^ la ^/àvàe nationale. Encore ne Ta^ ÙH point fondée , oar elle est antérieure à lui, et inen loin de Tassiater d|tns ses efforts , il sém^ ble qu'il se soit proposé de raf&iblii* enlui contb* muniquant sans cesse des inquiétudes^ de f&«< cbeuses préventions^ et les plu^ fqnestes déôouragemens.
La première des în$tituti(»is^ c'iest ta presse.. G^ndant comment Ta^t-^on traitée? Oa Ta Bctaintenue à l'état de monopole ^ en perpétuant les entraves qui rendent impossible la* cr^tion d'un nouveau jcmmal , si l'on ii'y aventure pas d'énormes capitaux. Aussi le^ journaux sont au-^ tant de petites forteresses^ ou s'enrégimentent des écrivains intéressés à fausser l'opinion pu-» blique^ pour composer, selon leurs rues, avec toutes les administrations présentes et à venir. On s'efïrayait de ce privilège, et c'est pour cela qu'on l'a conservé. Le législateur refuse le nécessaire à la presse dont il reconnaît l'immense uti-
litéf il écrase d'impôts cette religion du dixneuvième siècle y la seule aujourd'hui qui fasse, des miracles^ et il prodigue les ressources du trésor pour propager les dogmes catholiques protestans ou juifs ^ auxquels il ne croit pas ! Les différens cultes ont aussi des privilèges^ mais ils n'ont point de véritable liberté.
En toutes choses , nous vivons sous le régime de l'empire et de la restauration. Quand la législation reviendra-t-elle à sa source, la volonté nationale vraiment représentée? Quand les lois seront-elles les filles légitimes d'un peuple affmnchi?
Lorsque le pouvoir a été ébranlé par des révolutions, il faut l'affermir par une stricte observation de l'ordre légal, pensez-vous? 11 faut . moins songera perfectionner la loi qu'à la maintenir contre ses aggresseurs?.. mais si vous aviez fondé des institutions en donnant de suite à la France une complète organisation de ses communes, de ses départemens et de ses collèges électoraux , quel factieux aurait osé s'affranchir des lois? Bien loin que le respect qui leur est dû s'efïace dans les troubles civils, il n'éclate jamais mieux que dans ces crises où tout est remis en' question. Avec quel admirable sentiment de ses convenances le peuple de juillet n'a-t-il pas conservé les parties essentielles de l'ordre qu'il
venait. de détruire? C'«8t en Fàbsence d'un gou* vemement qu'il a montré combien les gouver*nèmens sont foui de s'attribuer une force indé* p^idante des sentimens du pays, et combien l'enthousiasme national est contraire à l'anÀr-* chie. Cet enthousiasme qui peut renaître , votre devoir était de le maintenir par le^s institutions que vous avez ajournées; Vous prétendez que vous aviez besoin de longues méditations pour préparer les bienfaits de ce nouvel avenir politique; mais vous savez que vos délais n'ont eu pour raison véritable que de petites transactions d'intérêts. La nation l'a senti : de là ses inquiétudes et les vôtres.
« Les longs débats dans les assemblées, les « dissentions, le tumulte, anncmcent l'ascendant « des intérêts particuliers... » ( Contrat Social ^ des Suffrages.) Or,' quel est le motif qui a dominé dans vos querelleuses délibérations? A quel intérêt avez-vous sacrifié l'intérêt public? A la pairie héréditaire, dans un pays où raristoçratie est sans racine , et lorsque les peuples voisins attestent par leurs angoisses combien ils ont de peine à se délivrer du fléau des castes privilégiées. L'aristocratie française réunit tous les vices d'une classe vaincue à ceux d une classe conquérante": écrasée par la révolution de 89, depuis cette époque elle se ploie à tous les régimes avec
nne souplesse yanitease et cupide. Les aristo^ craties nnglaises , russes et allemandes conser-* ▼eut du moins ^ dans leur n^pris de rbumanitë, une sorte d'orgueil sauvage qui tient à leur puissance. Chez nous^ il n'y a pas d'expédiens honteux dont ne soit capable cette gentilhommerie mendiante, qui vit des sermens qu'elle élude, comme d'une industrie acquise par une longue expérience. En la ménageant, on a certainement transigé avec les intérêts les moins împortans qui soient au monde.
Le silence des partisans de la pairie hérédi-* taire n'achève-t-il pas de prouver que leur opinion n'est pas une doctrine? « Jamais les saints ne se sont tus! w s'écrie Pascal dans le livre de ses pensées. On peut en dire autant de tous les hommes de cœur qui se fient à leur sentiment. Ceux qui se taisent et font les morts, dans un temps où la pensée et la parole ont tant d'empire, montrent par là qu'ils désespèrent de convaincre leurs concitoyens.
L'avenir nous apprendra s'il y a de l'habileté dans ces calculs. Pour nous , nous avons la simplicité de croire qu'en dehors de la justice et du bien des masses, les finesses de la politique sont fort grossières.
Au reste , si la révolution de juillet a été considérée comme un déplacement d'intérêt3 , non
commç une révolution de {Principes ^ peut^lrt n'est-ce point la faute des honimes d'état. Il é|ait dilBoile qu'une coalition de métaphysiciens accoutumés au joug de la restauration^ et de spé» culateurs occupés toute leur vie dç leurs af&ires personnelles y fussent capables de conceptions plus élevées. L'esprit de coterie et l'esprit xfagiotage y devaient s'entendre pour nous réduire à leurs dimensions.
L'industrie est tellement compromise , qu'elle accueille avec un empressement maladif tout ce qui lui promet un peu de stabilité. Ceux qui travaillent et qui souffrent ont si peu de prévoyance ! Ils comprennent quelques-uns des effets les plus éphémères de l'ordre public^ sans remonter à ses causes. Les épreuves de chaque jour les préoccupe trop. péniblement, pour qu'ils puissent avoir l'intelligence des ^ranties qui protégeraient leur avenir. Us ne savent pas que la plus insigne rêverie consiste à se figurer qu*il existe danis ce monde des intérêts matériels immédiats, et que l'état peut prospérer en dehors d'un système équitable de gouvernement.
Cependant les frayeurs de l'industrie et les variations des fonds publics ne serviront pas toujours d'excuse au pouvoir: les clubs, le parti républicain , les émeutes, les associations ,*rexàgération des théories, tous ces ogres politiques^
toutes ces Vieilles nmohinations dé f>artis^ qu'otr emploie pour expliquer nos misères^ ne touchant pas au ftmd des choses^ sesont tôt ou tard appréciées à leur valeur.
Sans doute ^ les diverses agitations d'un état de crise ajoutent aux souffrances qu'on éprouve; mais notre situation économique est malheureusement plus compliquée qu'on ne l'avoue. Nos tribulations industrielles datent du jour où, par l'abus du crédit public, on a créé des moyens factices de grossir la richesse nationale. L'agio^ tage, après avoir déprécié les capitaux sans cesse dévorés par un gouvernement prodigue, s'est emparé de toutes les industries, au moment même où de nouvelles relations de douanes ouvraient des débouchés , dont l'imagination des spéculateurs n'a pas assez prévu le terme.
Les charges d'un impôt toujours croissant se sont ajoutées aux mécomptes de l'agiotage et d'une excessive production ,^ ainsi qu'à tous les désordres d'une concurrence stimulée par le monopole et l'intrigue.
Pour remédier à tous ces maux, que faudrat-il? Du temps, de tristes épreuves peut-être, de l'économie, par conséquent des institutions dignes de ce grand peuple des barricades, qui demande justice , gloire , confiance , et ne sait pas vivre humilié.