A M. DE BÉRANGER
Genève, ce 24 septembre i83i«
Monsieur,
Si vos talens étaient d'une espèce moins rare; si vos tableaux ne réunissaient à la correction du dessin Téclat ou la suavité du coloris^ je nie con tendrais de vous remercier de l'ode que vous avez Wen voulu m'adresser^ d'être profondément touché de votre bienveillance : mon oi^ueil chatouillé trouverait, même dans cette éde, telle rime qui exciterait au plus haut point mon enthousiasme. Mais ce n'est pas la redevance d*une gratitude vaniteu&e que je vous viens payer, c'est le tribut d'une admiration sincère. Un grand poète ^ quelle que soit la forme dans laquelle il enveloppe ses idées, est toujours ufi écrivain de génie : Pierre de Déranger se plaît à se surnommer te chansonnier; comme Jean de La Fontaine, lefahlier^ il a pris rang parmi nos immortalités populaii*es. Je vous prédis , Monsieur, que votre renommée, déjà sans rivale, s'accroîtra ei^core. Peu déjuges aujourd'hui sont capables d'apprécier ce qu'il y a de fini et d'achevé dans vos vers, peu d'oreilles assez délicates pour en savourer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le naturel le plus charmant.
Au reste , Monsieur, dans la préface de mes Études ^
vous considérant comme historien^ j ai remarqué que cette strophe était digne de Tacite qui faisait aussi des vers :
Un coïK^uerant, dans sa fortune allier^, Se fit un jeu des sceptres et des Ids ; Et de ses pieds on peut voir la poussière *' Empreinte encor sur le bandeau des rois.
Lorsque vous entonnez la louange du Roi d'Yçetot et rhymne au Ventru; lorsque vous célébrez le Marquis de Carabas et les Mirtnidonsi lorsque vous dictez la lettre prophétique à' Un petit Roi à un petit Duc ; lorsqu'à mon grand regret, vous riez de la Gérontocratie y vous êtes un politique à la manière dé Catulle, d'Horace et de Juvénal, Souffrez en moi une des contradictions de la nature humaine : admirateur et prôneur de )a jeunesse, je suis néanmoins très-attaché aux Barbons. Vous avez perdu un procès contre eux devant la justice : si j*en pouvais gagner un pour eux à la haute cour de votre muse !
Vous déroulez, Monsieur, dans votre poème, ma vie littéraire et politique : ma suffisance d auteur est cependant obligée de convenir qu'il y a dans la belle métaphore de votre première strophe, plus de politesse que de vérité. Je n'ai point vu dans le ciel mon étoile {nébuleuse qui échappe aux regards), ipais j'y ai vu une lyre : je ne sais si c'est une de ces lyres que, selon vous, mon pay^ me doit, Aurais-je eu quelque influence sur la vôtre? alors je mériterais en effet ce peu d! eau pure que m'offre la piété du poète. Telle est la magie du talent: vous redites mon passage en Amérique, en Grèce, en lonie, à Sion, et vous me faites me plaire à mes courses f mon amour-propre s'enchante à mes récits^ oubliant que ce n*est'^plu$ moi qui voyage, ma^s vous qui voyagez pour moi. Autrefois des ménestrels s'attachaient aux pas des pélarins: les premi^^Fs chantaienf, les seconds
cheminaient, el les premiers seuls ont laissé des traces. Je serais tout au plus, Monsieur, votre Oreste populaire , ce juif errant ^ qui n'a d'espérance de repos que dans la fin du monde, qui toujours appelle de ses vœux lassés le derniei' soleil, et qui voit toujours le sblêil se lever, qui s'écrie dans la fatigue de sa fuite éternelle : «
Toujours ♦ toujours , Tourne la terre ou moi je cours.
Du lieu où je vous écris, j'aperçois la maison de campagne qu'habita lord Byron, et les toits du château de madame de Staël : où est le barde de Ghilde-Harold ? où est l'auteur de Corinne? Ma trop longue vie ressemble à ces voies romaines bordées de monumens funèbres : j'ai vu mourir presque toutes les gloires de mon siècle; j'ai vu paisser les grandes choses et les grands honunes : la révolution dort dans son immense tombeau , et le géant , son fils, a l'océan pour sépulture. Elle n'est plus Vépoque de la grande épée; nous portons aujourd'hui une rapière si courte , qu'elle ne peut pas même protéger l'époque de nos amis. Quand vous me pressez de rentrer sur le sol natal , je me demanda qui je suis pour éveiller votre sollicitude. Le poids de la poussière d'un Napoléon peut faire pencher le globe dans l'endroit où elle repose; mais les cendres d'une créature de ma sorte sont légères; le vent de la patrie et du désert les a bientôt dispersées.
J'arrive, Monsieur, aux couplets politiques de votre Chanson. Je me donnerai garde d'attacher à Taîle brillante de votre muse mon lourd bagage de controversiste. Ma réponse se trouvera dans des réflexi^s sur les affaires de
"^ Qiausou inédite de M. de Bérauger.
la France, que je compte bienlol publier. Deux mots seule* ment ici.
Il est vrai que la liberté ma semblé Tindispen sable appui de la légitimité ,- car je ne connais point de pouvoir légitime sans liberté. Mais si le flambeau que je présentais aux Bourbons était celui de la fidélité, ils ne lont point éteint en soufflant sur ma gloire^ pour parler votre magnifique langage. S'ils ont cru que \e jour était beau, la nuit n'est-elle pas revenue? Me conseilleriez-vous d'abandonner le naufragé dans la nuit? Il m'en souvient, Monsieur : vous vous è%es jadis attendri sur la gloire , alors exilée, parce que vous êtes fait pour elle; moi, je sacrifie aux autels de la faiblesse et du malheur, parce que je les trouve à mes foyers. Ne nous vantons pas trop Tun l'autre : il y a peut-être égoïsme dans notre vertu.
D'une terre chérie , C'est un fils désole; R^ndons une patrie ,
Une patrie Au pauvre exilé.
Dé rivage en rivage Que sert de le bannir ?
C'est vous qui dites cela. Monsieur.
Vous me conjurez de m'attacher au peuple qui in emportait dans ses bras y vainqueur aux barricades. Ah ! c'est l'heure illustre de ma vie! Aussi ce peuple, je le servirai toujours; c'est pour lui, pour son honneur, pour sa prospérité, pour sa liberté, que je donnai ma voix à la couronne d'un enfant, lorsque j'exerçai ma part de souveraineté individuelle. Mais ce peuple, où est-il? est-ce lui dont j'entends la voix ; voix généreuse qui retentissait sur le lieu
de mon triomphe^ autpur de la fosse où gisaient vaincus et vainqueurs, tandis qu'un ministre du Dieu de pai^ priait étole au cou et têie nue. Pnis-je reconnaître cette voix dans les àccens des champions de la peur, sur qui pèsent les ruines sanglantes de Varsovie? Non, le peuple n'est pas là. Jamais je ne me rapprocherai de ces hommes qui ont dérobé à leur profit la révolution de juillet, de ces écornifleurs de gloire, de courage et de génie.
Reste à m*expliquer. Monsieur, relativement au fait principal qui vous a fourni le texte du beau poème dont je suis si fier d être le héros.
J'avais pris la résolution d aller finir ma vie, comme je Tai commencée, sur les chemins du monde; car refusant mon assentiment à Tordre de choses'actuel, je n étais plus qu'un ilote à Lacédémone. Mais, pour l'entier accomplis^ sèment de mon dessein, il me fallait livrer à un nouveau maître quelques petits arbres que jai plantés: j'ai exposé au marché mes pauvres enfans, et personne n'en a voulu. Forcé par cet obstacle de descendre un instant de ma montagne, j'ai revu la France. J'ai été frappé de son air de tristesse* Emu et tenté de ses misères, jai pensé qu'il m^ serait toujours loisible de la quitter quand elle serait heureuse.
J'ai écrit maintes fois : « Uétat de guerre survenant, je me « ferai un devoir d'offrir mes derniers jours à mon pays. >> Malgré les génuflexions de notre diplomatie, et à cause même de ses mains mendiantes , il ne me paraît pas encore très-certain qu'on nous aumône la paix.
Une attaque récente contre l'ancienne maison royale m'est venu prouver aussi que mes combats n'étaient point à leur terme. Pendant les journées de juillet je n'ai pas cru aux réactions; le peuple régnait: adouci par la victoire, instruit par l'expérience, éclairé par la civilisation crois-
santé, il eût continué d'être magnanime. Mais le peuple ne règne plus; la coterie colérique, sans dignité, sans éléva^ tion^ qui a usurpé le pouvoir populaire, aura besoin pour se soutenir, pour coordonner les lois de proscription bour- . bonnienne, détendre les mesures de son salut à diva*ses classes de citoyens *. Cette rigueur présumée est logique; elle découle naturellement du nouveau projet qui fait suite au projet de M. Baude ; elle exigera donc ma présence à Paris, lorsque je plaiderai en dernier ressort la cause que j*ai déjà défendiie et que j*espérais D*avoir phis à défendre. Un homme d'honneur ne se cache point; il ne se met point à Tabri; il ne publie pas de loin contre ses adversaires ce 'qu il ne leur oserait déclarer en face.
Enfin, Monsieur, les organes de l'opinion, presque tous les journaux ont témoigné de mon absence des regrets dont je me trouve singulièrement honoré. Votre éloquence , prodigue /ee y vient à son tour orner àt fleurs et de diamans non <pas mon vieux trône , je n'en ai point, mais mon vieux Mlon de pèlerin : comment serais-je invulnérable à la flattme d'une myse qui a dédaigné de flatter les rois ? Quand cette muse me somme d'un prompt retour ^ je me sens trèsdisposé à la suivre dans son temple, c'est-à-dire dans ma patrie.