‹ Documents pour servir à l'histoire des conspirations, des partis et des sectesChapitre 27 sur 67 · EXTÉRIEUR · texte numérisé non relu

EXTÉRIEUR

Passons à l'examen du système suivi dans nos relations extérieures.

La faute immense du congrès de Vienne est d'avoir mis un pays militaire comme la France dans un état forcé d'hostilité avec les peuples riverains.

L'Angleterre a conservé presque toutes les conquêtes qu'elle a faites dans les colonies de trois parties du monde, pendant la guerre de la Révolution, En Europe, elle s'est nantie de Malte et des îles Ioniennes; il n'y a pas jusqu'à son électorat de Hanovre qu'elle n'ait enflé en royaume et agrandi de quelques seigneuries.

L'Autriche a augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne^ des rognures de la Bavière, d'une partie de laDalmatie et de l'Italie. Elle n'a plus, il est vrai^ les Pays-Bas; mais cette province n'a point été dévolue à la France; elle est devenue contre nous une auxiliaire de l'Angleterre.

, La Prusse s'est agrandie du duché ou palatinat de Posen^ d'un fragment de la Saxe et des princi-

paux cercles du Rhin ; son poateavaincé est sur nôtre apcieû territoire.

La Russie a recouvré la Finlande, et s'est établie sur les bords de la Vîstule.

Et nous, qu'avons-nou3 gagné à ces arrangemens? Nous avons été dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté : Landau détaché de la France^ Huningue rasé, ouvrent une large brèche dans nos frontières. Un combat malheureux à nos armes suffirait pour amener l'ennemi sous les murs de Paris. Paris tombé, l'expérience a prouvé que la France tombe. Ainsi il est vrai de dire que notre indépendance nationale est livrée à la chance d'une seule bataille et à une guerre de huit jours. Le partage jaloux et imprudent du congrès de Vienne nous obligerait, dans un temps donné , à transporter notre capitale de l'autre côté de la Loire, ou à pousser notre frontière jusqu'au Rhin« Les. autres capitales de l'Europe, enfoncées dans leurs provinces, défendues par les places et les populations qui les couvrent, sont d'ailleurs peu de chose^ et lors même qu'elles sont prises, l'Etat auquel elles appartiennent n'est pas détruit. Il n'en est pas de même de la France telle que les alliés l'ont faite.

Lorsque j'ai eu quelque pouvoir sous laRestau-* ration, je n'ai cessé de représenter au gouverne-' ment ce danger de la patrie. Des documéns officiels^ irrécusables, prouveront un jour ce que je voulais^ ajouter de gloire à la liberté sous le pouvoir légitime. Je ne citerai qu'un Ménioire écrit tout entier de ma main, pendant la guerre de k IWssie avec laTur-

quie; il est daté de Rome, 3o novembre 1828, et adressé à M. de la Ferronnays, par le billet suivant :

«Dans votre lettre particulière du 10 de novembre , mon noble ami , vous me disiez :

« Je vous adrçsse un court résumé de notre situa- « tion politique, et vous serez assez aimable pour i< me faire connaître en retour vos idées, toujpurs si « bonnes à conup-ître en pareille matière. »

«Votre amitié, noble comte, méjuge avec trop d'indulgence; je ne crois pas du tout vous éclairer en vous envoyant le Mémoire ci-joint : je ne fais que vous obéir. »

La monarchie élective, par un bonheur inattendu^ n'avait pas à vaincre les difficultés que je rencontrais à chaque pas; elle trouvait prêt un peuple dont on ne me laissait pas 'disposer. Dès le début de sa carrière, la Pologne et l'Italie se soulevaient, la Belgique se livrait à la France. Si les hommes qui conduisent la monarchie élective eussent joint aux plus légères connaissances le moindre sentiment des intérêts du pays, ils auraient saisi une occasion unique de légitimer le nouveau pouvoir; ils auraient fait occuper la Belgique; ils auraient dit à l'Europe : « Nous allions vous demander la révision des actes «du congrès de Vienne^ car ces actes auraient tôt w ou tard forcé la France à la guerre pour sa propre (( sûreté et son indépendance nationale. La victoire « vous avait rendus injustes; la France a été dépouil- «lée, tandis que vous vous êtes fortifiés de toutes

« parts contre elle. Vous vous êtes même ménagé le u moyen de pénétrer^ quand il vous plaira^ jusqu'au « fond de ses entrailles/L' inquiétude où nous vivions « n'était pas supportable; il nous fallait im abri. Ce « que peut-être nous n'aurions pu obtenir de vous « que par la force , la Providence nous l'offre sans «effusion de sang. La Belgique se donne à nous; «nous l'acceptons, non comme conquête, mais « comme barrière. Nous ne demandons plus rien : « restons amis. Cependant si vous voulez tirer l'épée, «marchons; vos peuples nous serviront d'avant- « garde. »

Je ne doute point qu^au premier moment de la révolution de juillet, l'Europe terrifiée ne se fût trouvée trop heureuse de rester en paix au prix de la Belgique. En place et lieu de ces choses, quel chaos d'ignorances , de sottises et de misères !

Ces ignorances, ces sottises, ces misères, devenaient une conséquence forcée du système dans lequel on s'engageait. Une fois le point de départ manqué, il n'y avait plus qu'à se prononcer pour la paix à tout prix, ou la guerre à toute chance. Or la question ainsi posée devenait insoluble; car aucun homme raisonnable ne peut vouloir la guerre dans un but de conquête^ ni la paix avec le déshonneur. La conduite du ministère à l'extérieur n'a donc pu offrir qu'une série de contradictions.

D'abord il a proclamé la non-intervention pour se faire reconnaître, sans se douter où ce système Fallait entraîner; ensuite, afin de se donner un ap--

pui , il a rêvé une alliance contre nature avec l'Angleterre.

Dans une guerre défensive, cette puissance ne peut nous mettre à l'abri d'une invasion avec ses vaisseaux, et n'a ni aident ni soldats à nous offrir; Nous ne prétendons pas, je pensie, défendre Paris avec les gardes anglaises commandées par le duc de Wellington ?

Dans une guerre offensive, cette même puissance craindrait plus nos victoires que nos défaites; elle ne nous permettrait jamais d'étendre nos conquêtes jusqu'au Rhin, encore moins au-delà des Alpes et des Pyrénées^ encore bien moins, au moyen de nos flottes , dans la mer Noire et les eaux de l'Orient. Qu'avons-nous donc à espérer d'elle ? Quelle niaiserie de nous croire ses alliés, parce qu'elle a comme nous deux Chambres qui ne ressemblent guère aux nôtres! Le peuple anglais possède de grandes qualités; son gouvernement a de l'expérience et de la fermeté; mais eh politique il est tout positif. S'imaginer qu'il va devenir le Don-Quichotte des libertés du monde , c'est étrangement le méconnaître : le cabinet de Saint-James s'est-il jamaisr pique d'un dévouement sentimental pour les institutions d'un J)eupfe ? 11 a toujours fait bon marché du salut des rois et des nations, prêt à sacrifier monarchie ou république à ses intérêts. Naguères encore il proclamait l'indépendance des colonies espagnoles, en même temps qu'il refusait de reconnaître celle de la Grèce ; il envoyait des flottes appuyer le {mvillon du Mexique, et faisait arrêter dans

la Tamise quelques chétifs bateaux destinés aux Hel^ lènes; il admettait la sainteté des droits de Mahmoud , et niait la légitimité des droits de Ferdinand; voué tour à tour au despotisme et à la démocratie^ selon le vent qui amenait dans ses ports les vaisseaux de la cité.

Hors dans quelques phrases de journal et de parlement , r Angletei:re a-t-elle sympathisé avec la Pologne? Comment aurait-elle pu trouver mauvais les efforts des Russes pour remettre sous le joug un pays qu'ils regardent comme une de leurs provinces , elle qui a versé des flots de sang pour retenir (lans ses chaînes les colonies qui forment aujourd'hui la république des États-Unis?

Mais y puisque l'on proclamait la non -intervention, devait-on intervenir (toutefois avec le bon plaisir de l'Angleterre) dans les affaires de la Belgique?

Pourquoi ces conférences de Londres, plus fâcheuses à la monarchie élective que tous les congrès à la monarchie légitime ? Qu'avait - on besoin de ces interminables protocoles, puérils amusemens d'une diplomatie reléguée dans les Olim? Qu'estce que ce prince, digne d'un sort plus honorable , ce prince, gardien de ports ou préfet-roi , Attale que les Goths de la Tamise revêtent d'une pourpre dérisoire, Agamemnon à Mycènes^ Artevelle à Gand? Qu'est-ce que ces forteresses à démolir, et qu'on ne démolira pas, ou qu'on ne démolira que dans le but de nous nuire? Qu'est-ce que cette armée française accourue au secours du veuf de la princesse Ghar-

lotte ^ et retirée ^ur un ordre de Tamirauté anglaise , comme si le champ de Waterloo ne pouvait être témoin que de nos revers ou de notre honte?

Quand nos soldats ne sont plus que les recors des hautes justices de la conférence de Londres; quand l'Europe a appris à compter sur notre faiblesse , il ne fallait pas grande sagacité pour deviner qu'on ne nous souffrirait pas long -temps en Belgique; doublement jouets que nous avons été de cette .intrigue, car ir était clair que le cabinet de Saint- James désirait secrètement le succès du roi de Hollande. Si le prince d'Orange avait eu deux ou trois jours pour entrer dans Bruxelles et pour occuper les places frontières , l'Angleterre nous aurait dit , comme le sonnet : Ma foi y cest fait!

« Éh! ^ue prétendez-vous, » répétait-on à l'opposition demandant le séjour prolongé, de nos troupes en Belgique ? « L'occupation prolongée ! C'est « la chute de lord Grey ! c'est le retour du duc de « Wellington! »

Vraiment? quelle calamité pour la France ! Pauvre pays, es-tu descendu si bas que ce soit là des argumens de notre tribune ! On disait aussi : « La « chute du ministère Périer, c'est la guerre. « Entendez cela^ petite France ; gardez les ministres que Ton vous impose comme des bonnes, ou le fouet. J'espère du moins que l'on ne viendra plus nous dire que la légitimité fait mal au cœur.

Comme il n'y a aucune homogénéité entre la France et l'Angleterre , la prétendue solidarité des deux ministères y anglais et français, porte sur des

intérêts contradictoires : ce qui fajt le triomphe de l'un , fait la perte de l'autre. Le ministère Grey, par exemple 9 attaque la pairie anglaise, le ministère Périei' aurait voulu tîpnstituer la paiiie française* Si le ministère anglais réussit à Taide des émeutes on des émissions de pairs (chose inouïe dans Thisloire de la constitution britsmnique!), il restera au timon de l'État; mais les élémens démocratiques qu^il aura remués à Lmidres , réagiront sur les élémens démocratiques à Paris, et deviendront un nouvel obstacle au ministère fran^is. Celui-ci s'est placé de sorte qu'il devrait désirer deux choses incompatibles : le rejet de la réforme parlementaire et le maintien du ministère Grey. De même, lorsqu'il affectait un sentiment pour les libertés belges et polonaises, il devait être entraîné à trouver bonne la disparition de ces libertés; car tout ce qui tend à développer en France la force populaire , met en péril le système de la quasi-légitimité.

On a fourni à nos hommes d'état, qui ne s'avisent pas de tout, une de ces raisons dont les hommes d'esprit se moquent après l'avoir avancée. On a dit, sans rire, que la Belgique devait être un pays neutre, attendu qu'on y trouve 1- embouchure de plusieurs fleuves : ce qui prouve que Bonaparte avait eu tort de s'emparer de cette province; ce qui prouve que persopne n'osera jamais y entrer, è^ cause de l'embouchure de ces fleuves; ce qui preuve que ce pays deviendra une terre inviolable ^^ une Élide où, le front ceint d'une branche de houblon, on célébrera des jeux flanaands, quand le reste du

monde retentira du bruit des trompettes de Bellotie« Et c'est précisément parce que de grands fleuves terminent leurs cours dans la Belgique que, depuis l'époque où le^ Romains la connurent, jusqu'à nos jours, jamais terre ne fut plus arrosée de sang; c'est parce que cette terre est commerçante et féconde , parce qu'aucune montagne ne l'abrite , parce qu'elle est ouverte à tout venant par le cours même de ses eaux; c'est parce qu'elle est frontière des races germaniques et gallo-romaines, parce qu'elle est le passage naturel et inévitable de toutes les armées; c'est à cause de toutes ces circonstances qu'elle n'a cessé, qu'elle ne cessera d'être le champ de bataille de l'Europe , le lieu où se videront à jamais les querelles des peuples. La neutralité des Pays-Bas est un de ces mots nébuleux ajoutés au dictionnaire des non-sens diplomatiques, une de ces balivernes importantes, moquerie pour l'habile, admiration pour le sot, excuse pour le lâche.

La fin a répondu au commencement. Les places de Luxembourg , de Maêstricht et de Vénloo demeurent au roi Guillaume : que le roi Léopold reste après cela à Bruxelles , s'il le peut. La citadelle d'Anvers est remise aux Belges; lisez : aux Anglais ! L'Escaut est livré à la marine miKtaire et commerçante de la Grande-Bretagne ; ce que la politique de celle-ci avait toujours convoité , et ce à quoi la politique de la France s'était toujours opposée. La partie des marches du Luxembourg et du Limbourg qui touche à la Prusse tombe en partage au roi de Hollande ; de sorte que les Belges ne pour-

ront rien exporter en Allemagne. La France , 4ans l'intérêt de son industrie , repousse aussi leurs exportations^ qui n'auront plus d'issue que par l'Escaut et le port d'Ostende, sous le monopole anglais. Et c'est dans ce misérable état que la Belgique est chargée d'environ ï8 millions de francs de rente , en représentation de sa part à la contribution de la dette du royaume des Pays-Bas ! Si Léopold ne paie pas à jour fixe^ il viendra des huissiers de Maêstricht qui le contraindront ) par corps, à s'acquitter. Et cela s'appelle la grande paix^ procurée aux Belges, qui voulaient se donner à nous, au monde^ qui tremblait devant nous, par la fière intervention de la quasi-légitimité !

En ce qui touche les affaires de la Pologne , l'es- {>rit du ministère ne s'est montré ni plus inventif^ ni plus résolu. Ces affaires ne se pouvaient arranger avec succès que dans un accord général > si , comme je l'ai déjà dit^ après la révolulibn de juillet, on eût demandé là révision des traités de Vienne en acceptant la Belgique. Cette occasion échappée , il n'y avait plus rien de possible sans la guerre , que ce mélange de soupirs et de rodomontades , qui blessaient à la fois les Polonaiis et les Russes. Tantôt les ministres venaient déclarer tristement qu'en effet il y avait de bien mauvaises nouvelles de la Vistule , ne se souvenant plus qu'ils se disaient en parfaite amitié avec la cour de Pétersbourg; tantôt, sur le bruit d'un succès de Skrzynecki , ils tombaient en admiration et portaient la main à la garde de leur épée. Il est vrai que leur épée est restée dans le four-

reaUy et que leur admiration a assisté à la prise dé Varsovie^ où, comme chacun sait^ tout était tranquille après la mort.

La nation faisait-elle éclater le désir de secourir des frères d^armes,» ce désir était refoulé dans les cœurs par des plans de campagne. On supposait que la France était tombée en enfance ; on venait lui conter qu'il fallait passer sur le ventre de la Prusse, être victorieux pendant trois ou quatre ans , pour arriver à Varsovie : comme si à la guerre un succè» sur un point ne délivre pas un autre poinf attaqué. Une victoire sur le Rhin nVt-elIe pas vingt Ibis décidé du sort de Tltalie ? Des traités de paix n'ontils pas vingt fois agrandi et reconstitué des royaumes occupés par l'ennemi ? Mais il ne se serait pas agi de guerre^ si l'on eût pris la chose en temps utile; <m n'aurait pas^ sans pouvx>ir y satisfaire^ manifesté des inimitiés irréfléchies pour TËmpire russe y qui sera toujours notre véritable allié , parce que fiia position géographique; ses intérêts^ ses ennemis naturels qui sont aussi les nôtres , l'ont fait tel. Cette cour doit avoir à cœur de réparer le tori de la4éloyale ambition de Catherine , d'effacer une page honteuse de son histoire et de la notre , de rétablir un royaume dont les ruines immortelles accuseraient ses destructeurs.

On est réduit à argumenter aujourd'hui des traités de Vienne , en faveur de la nationalité polonaise : le cabinet de Pétei*sbourg vous répondra qu'il vous sied mal d'être Si scrupuleux , lorsque vous êtes inter-

veiius pour détruire le royaume des Pays-Bas, ouvrage bien plus immédiat de la Sainte-Allianœ.

Varsovie a succombé ; nous en avons été quittes pour une oraison funèbre et quelques larmes déjà séchées. De ces larmes^ nous sommes passés à la consolation ; nous avons fini par trouver que la Pologne ne pouvait exister comme nation , vu le ras de sa suriace. Or , comme la France est aussi un pays dé plaine depuis l'Escaut jusqu'à la Loire , c'est évidemment contre nature que nous prétendons rester Français et indépendans, du moins dans cette partie de notre territoire. On ne manquera pas de stratégîstes de cabinet qui prouveront, carte en main^ que notis devons -être vaincus et partagés , à cause du cours de la Seine et de la Marne. Parlez-leur des lié-

ritiers des Jagellons et des Sobieski , ils vous enseigneront le secret de leurs défaites; mais ils ignorent celui de leur héroïsme. Les marquis de la monarchie absolue ont perdu la Pologne, chapeau souslebras^, et les chevaliers de la monarchie élective , chapeau bas ; il y a progrès^

Quant à ritalie, une seule observation suffisait pour intéresser nôtre équité à sa politique. Tous les peuples ont phis cki moins profité de notre révolution : la France elle-même est devetiue libre ; des gouvememens constitutionnels se sont formés en Allemagne ; la Prusse s^est créé des communes et d[es assemblées provinciales ; le Danemarck et la Norwége ont reçu ties chartes , ainsi que les Pays- Bas ; la Grèce, les colonies espagnoles et portugaises, se sont émancipées j Tlrlande a brisé ses entrave» ;

Gpogle

la Pologne avait repris son nom (et quel nom !), L'Italie seule , au lieu d'obtenir quelques libertés , a vu disparaître celles dont elle jouissait avant 178g; les républiques de Gênes et de Venise ont été anéanties; Lucquès même, comme république, a péri; la Sicile n'assemble plus son parlement du moyen âge, et jusqu^aux communes de l'Etat napolitain , ont perdu leurs franchises municipales : autant en est arrivé à la Romagne.

Le souverain pontife se trouvait dans une position étrange* Les Romagnols s^insurgent au bruit des journées de juillet; nous leur déclarons que pas un Autrichien n'entrera sur leur territoire, et aussitôt les Autrichiens occupent le pays, depuis Bologne juqu'à Ancône. Nous invitons la cour de Rome à congédier les Autrichiens : « Je ne demanderais pas «mieux, dit -elle, si je n'étais trop faible pour « rétablir l'ordre. » Alors nous proposons des troupes , et l'on nous répond ; « Leur cocarde , au lieu « d'arrêter la révolution , la propagera. » Ainsi le pape ne se pouvait garder ; nous ne voulions pas qu'il fût gardé par des. Autrichiens; et, si nous prétendions le garder nous-mêmes, nous soulevions ses états. Quand nous étions aux pieds de toutes les puissances, et quand tous les peuples nous appe* laient à leur tête, nous avons trouvé le secret d'être suspects à ces puissances, et de trahir la confiance de ces peuples.

A Dieu ne plaise que je me fasse l'apotre de cette propagande qui prétend , coûte qui coûte , sang et pleurs, anarchie et ruines, établir des institutions

pareillles en tous pays , comme si la civilisation atteignait partout le même niveau. Il me semble voir Vies costumiers qui, n'ayant qu'une forme et qu'une mesure, jettent le même habit, tantôt sur le dos d'un nain, tantôt sur celui d'un géant; manteau court pour l'un, robe traînante pour l'autre. Toutefois il ne se faut pas accoutumer à traiter à tort et à travers^ de carbonari et de révolutionnaires , les peuples qui font entendre de justes plaintes. Les arts ont consolé long-temps les Italiens de la perte de la dignité de la vie; mais tant de génie sera-til éternellement renfermé dans les chants des poètes, dans les chefs-d'œuvre des architectes , des peintres et des sculpteurs? Les papes qui défendirent l'indépendance italienne, dans les siècles ba,rbares^ ne pourraient-ils encore la défendre dans les siècles éclairés? La liberté ne saurait-elle avoir son Léon X, comme les arts eurent le leur? La papauté n'a perdu sa puissance (je l'ai remarqué ailleurs*) que quand elle a cessé d'être guelfe ou populaire, pour se faire gibeline ou impériale. Elle était née du peuple; en reniant son origine, elle s'est affaiblie." Qu'elle i-emonte à sa source ; qu'elle prenne en main la cause sainte de la liberté; que, fidèle à son mandat primitif, elle réclame au nom de l'Evangile l'égalité et laffranchissement des hommes , et Rome chrétienne, au lieu de rentrer dans les catacombes, en sortira avec de nouvelles palmes : de nouveaux Raphaël consacreront au Vatican ses nouveaux triom-

* Études Jiiaioriques,

jihés. Grégoire ^YI est à la fois un des hommes les plus savans et un des princes les plus éclairés d^ l'Europe : ses sujetà ofat tout à espérer de ses lumières et de ses vertus.

J'ai habité un sol étranger • je m'affligeais de désespérer du courage de notre gouvernement, dans les lieux mêmes où le bras de nos soldats fendit les rochers des Alpes, pour donner passage à leurs victoires. Mais que j'étais bête! Je mç figurais que Fôn Voulait la paix à tout prix par goût; ce n'est pas là le fin mot : « France, sachet clone que si l'on a fait u si bon marché de votre honneur, c'est que vous « n'étiez pas capable de le défendre, que vous n'aw viez tii argent, ni soldats. Et vous, étrangers^ a apprenez de cet aveu que si vous entrez dans Ife « royaume avec des troupes régulières et bien disw ciplinées, vous nous battrez. »

« Bonnes gens, et politiques chevalereux , disaient «d'autres ministériels plus accommodans, vous « vous sentez blessés du système de nos seigneuries; « vous auriez voulu avoir un peu d'honneur , le pain « quotidien du pays, mais y avez-vous bien pensé? a De l'honneur, c'est la guerre; la guerre, c'est la i< banqueroute, les mesures acerbes, la confiscation, « les échafauds. Le cas échéant, il faudra bien que « vous marchiez aux frontières , et le moyen de vous w y faire marcher, c'est de vous couper le cou. Nous « vous prêchons donc la paix par commisération « pour vous et votre faiblesse, car d'ailleurs nous a aimons la Terreur; nous avons en son droit une « admiration profonde. Que nous importe à nous

« qu'on batte monnaie avec des guillotines ou dés ^< paroles! Le fond des choses^ c'est Targent. »

D'autres graves personnages, qui sont les prélats de la quasi-légitimité, nous considéraient comme des chiens enragés, prêts à nous jeter sur TEurope , si de vigoureux valets ne nous tenaient à la chaîne.

Voilà ce que des Français ont débité publiquement; ils ont dépouillé la patrie, leur mère; ils ont mis à nu ses plaies secrètes; ils l'ont exposée à la dérision des puissances; ils nous ont montrés à celles-ci, comme une proie facile à dévorer, ou comme des hommes qui ne trouvaient d'énergie que par la terreur. Ainsi, notre courage passé, qu'attestèrent tant de conquêtes, n'aurait été que lé fruit d'une peur placée derrière nous , notre gloire que le résultat de nos crimes ! Soyez sages ^ a-t-on osé nous dire , et vous né serez ern^ahis. Et une telle parole a pu sortir de la bouche d'un Français ! et le cœur de ceux qui l'ont entendue, cette parole, n'a pas palpité I et le sang n'a pas bouillonné dans leurs veines f A force' de travail, de raison et de patience, une nation peut recouvrer la liberté intérieure lorsqu'elle l'a perdue; mais comment retrouve-t-elleau-dehors l'indépendance et l'honneur, lorsque l'une et l'autre ont été immolés? Direz-vous que l'existence de la royauté de Philippe tenait essentiellement à ce régime de concession et de vilité; que tout autre l'au-^ î*ait fait mourir; qu'elle ne pouvait vivre que d'ignominies? Dans ce cas, la France ne doit p^s se charger des frais du banquet. Si l'édifice de juillet ne repose cpie sur le sacrifice de la dignité nationale,

il croulera : on ne bâtit aucun monnaient durable sur le déshonneur; les arcs de triomphe qui ne seraient cimentés qu'avec de la boue ne parviendraient point à l'avenir.

Je proteste de toute la force de mon amour pour mon pays contre ces déclarations des quasi-^légitimistes. Non , la France n'a pas besoin d'être poussée par le bourreau pour marcher au combat; non, elle ne désire point se précipiter sur l'Europe, mais elle ne veut point être foulée aux pieds. Elle ne retournera ni au règne de Louis XV, ni au règne de Danton; elle ne souffrira ni commissaires anglais dans ses ports, ni égorgeurs sur ses places publiques; elle ne reverra Manon Lescaut qu'à l'Opéra, et les Tricotteuses qu'aux théâtres du Boulevard; mais elle doit connaître sa position, ne pas se laisser tromper par des leurres, et savoir ce qui la menace, , N'en doutons point : les puissances étrangères qui avaient déjà tant de peine à supporter nos libertés de presse et de tribune , avec la légitimité, les supporteront encore bien moins avec le principe avoué de la souveraineté du peuple et une couronne adjugée dans la rue. Elles peuvent dissimuler, attendre, désarmer pour un temps dans une certaine mesure, vous dire que par votre système pacifique , vous êtes les sauveurs de FEurope, et votre orgueil sera peut-être assez naïf pour croire à cetile grosse flagornerie. Mais quand vous avez laissé aux divers cabinets le loisir d'étouffer les révolutions, filles de la vôtre; quand vo\is leur avez déclaré tout haut, quand vous leur avez démontré que vous n'êtes pas

en état de (aire la guerre sans vous enfoncer dans la banqueroute et la terreur, vous avez manqué aux plus simples* lois de votre propre conservation. Ce ne sont pas ceux qui défendent l'honneur de la France qui sont les partisans de la guerre ; c'est vous qui , par votre pusillanimité, aurez exposé votre patrie à une invasion nouvelle. Vous aurez la paix à présent^ je le crois ; on ne peut pas donner de l'épée dans le ventre à celui qui tourne le dos. Mais est-ce ainsi qu'en France on demande la paix? Dans ce pays l'honneur est pour ainsi dire autochthone^ inhérent au sol.

Mes sentimens et mes principes ne sont pas nés des circonstances, ils ne sont pas d'aujourd'hui; il y a quelque vingt-cinq années que j'écrivais ces mots dans mon Itinéraire de Paris à Jérusalem :

« Il n'en est pas d'une nation comme d'un homme : w la modération dans la fortune et Tamour du repos, M qui peuvent convenir à un citoyen, ne mèneront « pas bien loin un état. Sans doute il ne faut jamais «foire une guerre impie; il ne faut jamais acheter (( la gloire au prix d'une injustice : mais ne savoir « pas profiter de sa position pour honorer, agrandir, t( fortifier sa patrie, c'est plutôt dans un roi un dé- « faut de génie qu'un, sentiment de vertu. »

Au procès que je viens d'intenter à notre politique extérieure , qu'opposera-t-on ? une fin de non-recevoir : « Il est possible, dira-t-on, qu'on ait fait fausse «route, mais l'erreur est irréparable. Donc il est « inutile de rabâcher des objections rebattues dont «le public commence à se fatiguer, et auxquelles^

« par sa mobilité naturelle , il ne prend déjà plus «d'intérêt. Les affaires de la Pologne, de l'Italie et « de la Belgique sont terminées; les occasions de se «montrer avec dignité sont manquées; des traités « sont conclus, signés. La France est entrée dans des « voies pacifiques ; à force de lui répéter que la guerre « était pour elle là fin du monde, elle se plaît dans « sa torpeur et ne veut plus entendre parler de ba- « tailler. Quel moyen de revenir aujourd'hui sur la «chose jugée, de chercher querelle à nos voisins «avec l'intention de reprendre une position qui « n'est plus reprenable? En diplomatie on doit partir «du point où l'on se trouve; les plus honorables « regrets ne sont pas des raisons pour un homme «d'état. Avalons l'ignominie, taisons-nous; amu- « sons-nous si nous pouvons , en guettant l'avenir. » Si mes argumens avaient pour but de renverser le système ministériel , de détruire ce qui a été fait à l'extérieur depuis un an, ils ne seraient que des récriminations sans conclusion et sans valeur ; mais ce n'est pas là ce que j'ai voulu. J'ai remis le passé sous les yeux du lecteur, j'ai inventorié de. sales guenilles , non pour amener un autre ministère avec un autre système (que m'importent à moi et les ministres et leurs systèmes?) , mais afin de prouver que la monarchie actuelle s'est blessée à mort, en abaissant la nation au-dessous de sa dignité européenne. On n'a pas su employer l'énergie des générations nouvelles : Charles II plongea l'Angleterre républicaine dans les bras des femmes; il semble que l'on ait voulu précipiter la jeunesse de juillet

dans rhébêtement du ministérialisme ^ autre espèce de débauche ; mais les gouvememens amassent ainsi contre eux des trésors de mépris et de haine. Ce passé d'hier qui fatigue et importune aujourd'hui y reparaîtra terrible à l'heure plus ou moins éloignée^ mais inévitable^ des reproches et des réactions. La France ne dormira pas toujours : comme au héros du Tasse, il suffira de lui présenter un bouclier pour la tirer du sommeil ; alors elle dispersera ce troupeau des faibles et des égoïstes qui l'environnent.

Nous arrivons à la troisième question.

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