INTERIEUR
A rintérieur on s'est dit : cclly avait autrefois un c< roi sous lequel on jouissait d'une des constitutions « les plus libres qui fussent au monde; malheureu- « sèment ce roi ne voulait point de cette constitui( tion. Qu'est-ce qu'il y avait à faire? changer ce H roi comme on change un ministre^ marcher sous ec un nouveau monarque iBimi de la Charte , avec les « hommes et les principes de la Restauration. »
Au commencement de cette Restauration, de vastes cervelles disaient aussi qu'il suffisait de changer les draps du lit de Bonaparte , et d'y coucher Louis XVIII : cela fait, ce serait tout un. On oubliait que les draps du lit de Bonaparte étaient des drapeaux , qu'il y dormait avec la gloire : la légiti-
mité ne ramenait pour compagne de coiiche que la liberté.
Les têtes carrées qui ont imaginé de glisser Philippe dans le lit de Charles ^ ont oublié^ à leur tour> que la révolution de juillet a tranisporté du monarque au peuple, le principe de la souveraineté ,* que la royauté sortie de l'élection populaire essaierait en vain d'échapper aux conséquences de Son prin*cipe; qu'elle ne pourrait, ni ne devrait agir d'après les lois de la légitimité; que, du moment ou elle se séparerait des hommes et des choses qui l'ont créée y elle perdrait sa force. Ce qu'il fallait à cette royauté , c^était de l'élan , de la jeunesse , de l'intrépidité* Tourner le dos au passé, marcher avec la France nouvelle à la rencontre de l'avenir > telle était sa destinée.
De cela , elle n'a cure : elle s'est préisentée amaigrie, débiffée par les docteurs qui la médicamentaient. Elle est arrivée piteuse, les mains vides, n'ayant rien à donner, tout à recevoir, se faisant pauvrette, demandant grâce à chacuti, et cependant hasgneuSe; déclaitiant contre la légitimité et singeant la légitimité contré le républicanisme, et tremblant devant lui. En colère, quand on liii parle d'abaisser le cens électoral , le ministère l'abaisse ; en colère, quand on lui demande l'abolitioh de l'hérédité de la pairie, il l'abolit. Ce système pansu ne voit d'ennemi que dans deux oppositions qu'il menace* Pour se soutenir, il s'est composé Une pha^ lange de vétérans réengagistes : s'ils portaient au-»tant de chevrons qu'ils ont fait de sermens, ils au-*
raient la manche plus bariolée que la livrée de» Montmorency.
La monarchie quasi-légiti^ie a toutes les passions €t touë les instincts de la monarchie légitime, sans les oser avouer : elle aimerait la pompe, et surtout la richesse; mais quand on est élu par le peuple, le moyen de lui prendre son argent? La liste civile ne peut plus être un vote d'amour; on ne peut plus livrer aveuglémeht au trône des millions et des mil-^ lions. En Angleterre, l'emploi et la répartition des sommes de là liste civile sont soumis à l'examen des Communes. Qui ne voit, en effet, qu'un roi pourrait mettre dans sa poche ce qu'on lui donne, placer à l'étranger ou chez la nation même, des trésors accumulés , lesquels trésors lui permettraient oy de fuir dans les temps d'orage, ou de corrompre Varmée et les Chambres pour détruire la liberté. Nos pères, qui ne connaissaient pas la liste civile, avaient senti le danger de la fortune individuelle royale : le domaine de la couronne était inaliénable ; la couronne ne pouvait acquérir qu'à son profit, jamais au profit de la personne couronnée. Quand le souverain parvenait au trône avec des propriétés particulières^ ces propriétés étaient à l'instant réunies aux propriétés publiques du trône, ou données à des parens^ quand elles étaient de peu de valeur. On ne sait pas de quel droit la royauté élective pourrait «oiistraire sa liste civile au contrôle de la monarchie constitutionnelle, ou ses meubles et immeubles à la loi domaniale de la monarchie absolue.
Les lois» proposées aux Chambres se ressentent
du peu de génie, du mélange d'irritation et de frayeur de l'Administration. Je n'en citerai qu'une, la loi relative à la pairie.
La Chambre dont j'ai eu Thonneur d'être membre, dans laquelle j'ai souvent admiré de rares talens, des connaissances profondes en administration et en politique , de nobles sentimens de liberté ; cette Chambre, à qui la France doit ses meilleures lois, et qui Occupera une belle page dans notre histoire ,^ cette Chambre a malheureusement fait naufrage au port. La vertu humaine a son terme : qui n'a failli?
La pairie anglaise offrait à la pairie française deux exemples de nature diverse. En 1649, au moment où le procès de Charlea P' allait commencer, la Chambré haute rejeta le double bill de la mise en jugement et de la formation d'une cour de justice. Les Communes rendirent aussitôt cet arrêt : « At- (c tendu que les membres des Communes sont lea « véritables représentans du peuple, de qui, après « Dieu-, émane tout pouvoir, la loi naît des Com- « munes, et n'a besoin, pour être obligatoire, ni du « concours des pairs, ni de celui du roi. »
Le 25 décembre 1688, la Chambre des lords prit l'initiative, et présenta une Adresse au prince d'Orange , pour le prier de se charger de Tadministration du gouvernement^, en attendant qu'une Convention fût convoquée aux fins de disposer de la couronne •
La pairie britannique succomba avec Charles; mais elle se ménagea par son sacrifice une résurrection éclatante.
La mêrtie pairie, en faisant la première démarche auprès de Guillaume, se mit à la tête du mouve-^ ment, prit le pas sur les Communes., et devint l'arbitre des destinées de l'Angleterre,
Si la pairie française ne trouvait pas en soi cette double puissance de fidélité^et d'infidélité, elle pou^ vait adopter une résolution plus conforme peutêtre à son esprit de modération ,• eUe pouvait déclarer que ces pouvoirs n'émanant pas du peuple , mais de la royauté , ils expiraient au moment où cette roy^-uté expirait elle-même , comme un fleuve cesse de couler lorsque sa source est tarie. La noble Chambre ne s'est arrêtée à aucpne de ses trois résolutions. Rfal conseillée , elle s'est contentée de prononcer un serment à la suite , de viser là Charte qu'on lui transmettait pour mémoire , et dans laquelle était écrit son arrêt de mort. L'opinion l'a mise au ran^ où elle s'est elle-même placée, à la suite.
La manière dont on s'est proposé de reconstituer la pairie a quelque chose de la monarchie confuse de juillet et du tripotage des velléités et des craintes ministérielles. Point d'hérédité qu'on voulait au fond de Yê{,tne, et qu'on implorait par amendement; des catégories qui i^e créant pas une véritable aristocratie et qui détruisent l'égalité nationale ; aristocratie qui résulte du privilège des places comme l'aristocratie de cour, tandis que les classes en-dehors de ces places , c'est^à-d^r^ le peuple , est exclu.
Louis XVIU avait mieux entendu l?i pairie parce que la pairie était contemporaine de la légitimité^
11 pouvait dire à uu chiflfonmer : « Mon ami , je te « iais pair; » çt le chiâbnnier était pair, et lui et SB, race participaient de la souTeraîtieté nationale et royale. Là, il y ayait égsJité: le principe démocratique était respecté , en m^e temps cpie le principe aristocratique brillait dans cette puissance éclose d'une parole ; puissance dont pouvait être revêtu le dernier homme du peuple.
Au surplus, dans la question de l'hérédité de la pairie^ on s'était étrangement flatté. Dès le piremier moment, c'était à mes. yeux une question perdue^, car elle touchait à^la passion dominante de la France, l'égalité. AttaquezJa liberté^ et vous aure^ des chances de succès , même parmi ceux qui ont sans cesse le mot d'indépeudanceàJa bouche; mais ne touchez pas à l'égalité! ProposeriezTVOus la chose la plus excellente, elle sera rejetée avec une sorte de fureur?, pour peu qu'on, y entrevoie une apparence de distinction sociale. C'est làla plaie ou la vertu nationale : plaie, elle est inguérissable^ et s'étendra jusqu'à la propriété ; vertu , elle est incorruptible, et ne peut céder qu'à l'épée^ Bonaparte avait recomposé une noblesse dans l'armée ; la noblesse vient du fer : ja»mais on ne fera jaillir de la tribune, avec le glaive de la parole , une hérédité bourgeoise à l'usage de tous les caudataires des ministres présens et futurs. Lorsque l'antique pairie anglaise se peut à peine défendre, est-ce la moderne pairie française qui, tantôt s'est laissée gorger par des fournées , tantôt mutiler par la Chambre élective ,, est-ce une telle pairie qui aurait pu sauver son hérédité, elle qui n'a pas su
en défendre le principe dans l'hérédité de là couronne ? Quand cet écrit sera publié , il y aura donc une seconde Chambre de fonctionnaires en retraite^ d'invalides blessés dans les bureaux^ laquelle Chambre ou produite par un pouvoir dit constituant^ ou par le consentement de la pairie à ses propres funérailles , complétera , délayée dans une immersion de nouveaux pairs, la démocratie royale, et se trai« nerf^ tant que faire se pourra. C'était gaspiller le temps que de prononcer des discours séditieux tou- ,chant la pairie : comme s'il y avait en France une pairie ! comme s'il existait dans ce pays quelque chose au-delà d'un fait que chacun connaît!
Les libertés ont-elles été mieux élaborées que les lois '^ Comptez les procès intentés aux brochures et aux feuilles publiques j..., 228 dans un an ! Ecoutez les malédictions lancées contre la liberté de la presse; lisez-les dans les journaux officiels et officieux, et remarquez parmi les amis des ministres des hommes qui, sous Louis XVIU et Charles X , ont été les fauteurs et les conseillers des lois d'exception.
Cette disposition^ ne m'étonne point; j'ai prévu et prédit, dès le premier moment, que la monarchie, surnommée républicaine, ne pourrait marcher avec la liberté de la presse; la légitimité seule était capable de la braver. Chaque jour cette liberté démolit pierre à pierre l'édifice qu'on élève. Tôt ou tard ce gouvernement sorti des entrailles de la liberté de la presse, égorgera sa mère. C'est un moyen, avec nos humilités diplomatiques , de nous faire chérir des monarchies absolues de l'Europe : il ne nous màn-
quera plus , pour protéger la censure , que de rappeler les Suisses.
Le juste-milieu , la liberté avec des places de commis aux douanes et aux lettres , sont devenus la passion de juillet corrompu et dénaturé. Ne parlez pas d'honneur : les fonds baisseraient de to centimes. Tel homme perdrait son portefeuille , tel autre son brevet de valet de garde-robe. Jusqu'ici les ministériels de race n'avaient réussi qu'à procréer des ministres; ils sont parvenus à engendrer une monarchie domestique : je doute que la liberté se plaise long-temps à ce pot au feu. Les Francs l'avaient placée cette liberté dans un camp; elle a conservé chez leurs descendans le goût et Tamour de son premier berceau ; comme l'ancienne royauté , elle veut être élevée sur le pavois, et ses députés sont soldats.
La religion n'a pas trouvé plus de sympathie dans l'Administration, qui laisse insulter sur les théâtres le culte public et livrer à la dérision les choses saintes. Cette Administration va à la chasse des croix ; elle les poursuit dans la prison de Marie-Antoinette , elle les bannit des tribunaux, elle les ferait arracher des tombes si une impiété aussi bête qu'effrontée s'avisait de lui demander ce nouveau sacrilège. Croit-on se mettre en harmonie avec l'opinion de la France et de l'Europe par cette haine anti - chrétienne renouvelée du voltairianisme et de la Terreur, de la moquerie et du crime? On ignore donc qu'on se sépare ainsi des sentimens intimes de l'hu- ^lanité? Les héros de l'époque, les Polonais sont
morts pour l'indépendance de leur nom et de leur patrie, en invoquant la Vierge sainte, en pressant sur leur cœur cette croix, objet du philosophique mépris de nos nouveaux seigneurs. Il est vrai qu'il était plus facile aux vainqueurs des Trappistes d'abattre une croix du haut d'un clocher, que de l'enlever ou de la secourir sur le cœur d'un Polonais.
Il semble surtout qu'on ait pris à tâche d'insulter les sentimens catholiques dans les provinces de France où ils ont le plus d'ardeur, tout en proclamant la liberté des cultes. Des vexations de tous les momens épuisent la patience des paysans de l^ Bretagne et de la Vendée. Ces populations chrétiennes, fidèles et guerrières, que Bonaparte admira, sont un objet de haine pour les féaux de la quasi-légitimité ; ils craignent aussi les populations de l'est , animées d'un autre esprit, mais également généreux. Tout ce qui a quelque élévation est contraire à l'instinct des accapareurs de la victoire de juillet. Ceux qui montrent un si grand effroi de la guerre étrangère devraient du moins éprouver quelque répugnance pour la guerre civile. Un écrit fort remarquable nous fait connaître la position des royalistes dans le midi. Après avoir décrit les mesures tyranniques prises par les autorités locales contre les habitans, l'auteur (M. de Larcy ) dit : « Qui donc peut u avoir aujourd'hui le droit de déclarer nos dépar- « temens en état de suspicion légitime et de nou^ « traiter en peuple conquis?
«Oui, c'est là le vrai mot de notre situation: H nous sommes les Irlandais de la France. Quel eat
« celui de nos concitoyens (de quelle religion n'imi< porte) qui n'ait enccwe en horreur le spectacle «odieux de la liberté des cultes violée à Nîmes! c( Qui ne.s'est indigné à la vue de ces soldats entou- « rant les croix, ornemens de nos places publiques, u et là, faisant un grand vide, un désert, au mé-
« pris de la vie des hommes. car le sang a
« coulé; il a coulé afin que quelques ouvriers étran- « gers pussent renverser en paix l'image du Sauveur « du inonde. »
Si la monarchie nouvelle, telle qu'on l'a conduite, était le vœu et l'intérêt de la France, pourquoi à l'intérieur cette vente des bois de l'état, cet accroissement des taxes et du budget? pourquoi cette ruine générale du commerce, cette cessation de tout travail, cet état de malaise des diverses classes de la société? pourquoi ce refus de l'impôt dans plusieurs villes? pourquoi cette inquiétude de tous les partis , de tous les individus? pourquoi cet armement de la population entière, cet appel continuel à la prudence^ à la fermeté, au dévouement de cette garde nationale^ sans laquelle on aurait déjà roulé dans l'abîme ? pourquoi ces émeutes répétées? Jamais les ministres de Charles X déployèrent-ils autant de soldats pour ébranler un trône de dix siècles, que les ministres de Louis-Philippe pour soutenir un trône de dix mois? Il est vrai qu'on n'a pas fait feu sur les jeunes gens qui ont donné la couronne de juillet; on s'est contenté d'en aS'sojnmer discrètement et à petit bruit quelquesuns. Cette mort muette est en harmonie avec ces
hommes de silence et d'obscurité qui ne brûleraient pas une amorce pour l'honneur de la patrie. Qu'on rejette tant qu'on voudra la cause de ces désastres sur les républicains ou les carlistes, sur ceci ou sur cela, un feit reste : ces troubles ont commencé le jour de l'installation de la monarchie élective développée à la façon ministérielle.