INTRODUCTION
Dans tous les temps, le Démon a eu un immense empire sur les esprits maladifs et enclins au merveilleux. De lé|i d’effroyables maux et dçs persécutions plus effroyables encore. On frémit quand on songe aux innombrables bûchers qui servirent à éclairer le moyen âge, cette sombre époque du désespoir et de l’ignorance. En effet, la plupart de ces épouvantables épidémies qui désolèrent l’Europe dans ces temps de misère profonde furent rangées, dès leur apparition, au nombre des, oeuvres de Satan. Le médecin, incapable d’apporter aucun sour lagement à tant de maux, dut céder la place, au prêtre armé d’un pouvoir tout-puissant. Le clergé se chargea donc dç traiter cette .maladie fille du Roi des.Ténèbres. Innocent III fulmina contre les médecins une ordonnance qui leur défendait, sous peine d’excommunicaition, d’entreprendre le traitenient d’aucune maladie avant d’avoir fait appeler un ecclésiastique (1). L’immixtion de l’Eglise, il faut l’avouer, fut accueillie comme un bienfait. Dans ces temps de foi et de croyances, celui qui, au nom de l’Eglise, chassait les maladies et faisait
^1) Vincent de Beauvais. Spéculum Doctrinæ, lib. XII, c. II.
reculer la mort, ne devait-il pas exercer une irrésistible influence sur l’imagination des peuples ?
Tous, prêtres, savants, fanatiques et indifférents, victimes et bourreaux, croyaient au démon, et Ambroise Paré pouvait dire naïvement < que les sorciers ne peuvent guarir les maladies naturelles ni les médecins les maladies venues par sortilèges. >
Mais, si, avec la Renaissance, les bûchers ne disparaissent pasi l’esprit du moins se repose en pensant que des hommes courageux et savants vont prendre la défense des sorciers et des possédés. « L’apôtre de la tolérance, dit M. Michelet, Chatillon, qui soutint contre les catholiques et les protestants à la fois qu’on ne devait point brûler les hérétiques sans parler des sorciers, mit les esprits dans une meilleure direction. » Agrippa, Paracelse et surtout Jean de Wier, dont M. le professeur Axenfeld a si éloquemment mis en lumière la grande figure, osèrent, les premiers, soutenir qu’on avait affaire à des malades, qu’il fallait les prendre au diable, dont ils étaient le jouet, les guérir, non les brûler.
En 1525, Jacques Horstius écrivait : « Voulez-vous savoir ceux sur qui Satan exerce sa rage ? D’abord sur les hommes religieux ; beaucoup plus rarement sur les impies. Il veut ainsi châtier les uns et procurer aux autres l’honneur du martyre, afin que. Dieu éprouve leur foi et leur fermeté. » Mais il ajoute ce détail, qui a une immense portée pour le médecin.
« Quant aux tempéraments, le diable attaque de préférence les complexions mélancoliques et timides, qu’il sait plus capables de céder à ses prestiges et à ses manœuvres effrayantes. 11 s’en prend moins souvent aux constitutions sanguines, qui annoncent un cœur ferme et un esprit intrépide, de même qu’aux tempéraments
bilieux, qui s’effraient difficilement. » {Jacobi Horstii de aureo dente.)
Peu à peu, avec les progrès de la science, Satan commence à disparaître de la scène du monde. C’est alors qu’il élit domicile dans les couvents. Là, en effet, est son grand refuge, et il y trouve un terrain préparé d’avance par les doctrines du mysticisme, qui s’étalent au grand jour en plein xvii® siècle.
Coup sur coup on voit apparaître trois de ces grandes épidémies d’hystéro-démonopatbie. A la Sainte-Baume avec le curé Gaufîridi ; à Loudun avec Urbain Grandier ; à bouviers avec Picard et Boullé. Puis, comme il fallait aussi à notre siècle son épidémie, nous retrouverons un beau jour Satan au fond de la Savoie, dans un village appelé Morzine.
Partout la maladie est la même ; partout les mêmes symptômes. Mais le langage de Satan change suivant les habitudes et les passions des pays où il règne ; c’est un énergumène avec les vierges de Provence, un satyre avec celles de Loudun, un halluciné et un idiot avec celles de bouviers, enfin, il est pudibond et réservé avec les filles de la Savoie.
La grande analogie de toutes ces affections nous a frappé. C’est ce qui nous a encouragé à traiter dans notre thèse l’épidémie de Loudun, qui eut un si grand retentissement au xvii® siècle. Le nom de la victime est devenu sympathique, probablement à cause de l’horreur qu’inspirait le nom du bourreau. Personne ne s’y trompa, derrière le juge inique et prévaricateur, on sentit une main puissante et implacable.
Nous avouerons que notre inexpérience s’est souvent heurtée à de grandes difficultés, et que, bien souvent, nous nous sommes laissé aller au découragement. C’est Légué.
que nous comprenions qu’il fallait une plume autrement exercée que la nôtre pour entreprendre un pareil travail. Les encouragements de nos maîtres nous ont enfin décidé à l’achever, mais nous n’ignorons pas que nous avons besoin de toute leur indulgence.