DEUXIÈME VOLUME
Elaboration simultanée par J.-B.-Â. Godin des données philosophiques et des conditions pratiques de son œuvre sociale personnelle , 1841-1858.
Le lien d'évolution entre les divers essais sociaux vus dans le premier volume de ce travail et Pœuvre de de J.-B'® A. Godin à Guise : habitation unitaire et association du capital et du travail ; ce lien qui détermine la vraie place de Fœuvre de Godin dans le mouvement général, est très peu connu.
Incompris de son vivant , même au point de vue social pratique , Godin n'a pas davantage été compris au point de vue philosophique. Maintes fois, il fut présenté par ses détracteurs ou ses adversaires, soit fio^y^TT^fi nn spjrite se laissant aller aux fantaisies de l'imagination , soit comme un matérialiste ne cherchant que des satisfactions terrestres. '
Cette dernière appréciation tomba d'elle-même réfutée qu'elle était par Tœuvre et les écrits de Godin.
Qua^t au spiritisme , au psychisme plutôt, Godin l'étudia comme il étudiait iouie cnose lui paraissant digne d'attention ; mais , bien loin de se laisser dominer par les phénomènes , il ne cessa d'en scruter les causes , sentant qu'on est là en présence de faits dont la science déterminera la véritable nature, dès qu'elle voudra bien apporter à leur examen la rigueur de ses méthodes.
Poiir indiquer Poricntation philosophique de Godin , nous sommes obligé de remonter dans sa carrièpe jusqu'à Tannée 1841, au coups de laquelle un premier fait tn^s simple mais accompli dans des conditions de netteté intellectuelle exceptionnelle lui avait donné beaucoup à penser, quant à la contingence de la matière et à la réalité comparative plus grande de Ténergie. Voici :
11 résidait alors dans son village natal Esquehé ries (1) et y fondait Tindustrie qu'il transporta à Guise en 1846.
Son père et sa mère habitaient le même village. Sa mère se trouvait malade au point de garder le lit. Le médecin ne comprenait rien à la maladie et Tattribuait à un état nerveux spécial.
Vïi jour où la mèi*e de notice héros se trouvait particulièrement soutirante, le pèro fort inquiet et bien embarrassé do savoir que fairo , alla trouver Godin dans son atelier, lui demandant de venir près de sa mère et do ohen^hor avec lui un moyen de soulagement.
OiHlin, dans ses lectures • avait puisé quelque idée du magnétisme: la pousiv lui vint de recourir à ce moilo d'action • puisque la méilecine était impuissante à indiquer lo moindiv ivnu\le.
Il s*approoha donc du Ht oii gisait sa mère et contemplant ivUo-iM avec Tanlont désir de lui pi^x^uror repos ot bion-otiv. il étendit les mains aunlessus d'elle et fit quelques jv\ss^>s. Gvvlin jW^ro suivait avec intérôt les mouvomonts dWndiv Gi^nlin.
lmmi\:iauMnont. la malade ressentit Tintluence exei^ 000 iv^r s^ni dis* ot on quelques minutes entra dans une phase i:o oaîmo priait, puis do lucidité.
l.os>ou\ fornu>s. oîlo se mit à causer anv G^xlin lui disa::; q;;V::o * voyait iV qu'il voulait >. Godin l'intoi^
,1 1«' vc:.. ci«4ctw II, p, 10.
rogea sur la suite de la maladie et obtint d^elle Tindication du traitement quMl était bon d'appliquer.
L'état paisible continuant , Godin eut Tidée de contrôler la lucidité de la malade , en posant quelques questions vériflables.
Ainsi, il lui demanda quelle heure il était?
Après des efforts manifestes , la malade finit par répondre avec un embarras visible : « Mais, je ne peux pas dire >, ' •
La voyant comme en proie à la contrariété et en cherchant le motif, Godin pensa que sa tnère constatait peut-être une différence entre l'heure marquée par l'horloge de la maison (horloge qui se trouvait dans la pièce voisine) et l'heure marquée par l'horloge du clocher ou par tout autre instrument que la malade pouvait consulter.
Faisant un signe à son père pour que celui-ci allât contrôler Texactitude de la réponse, il pria la malade de dire quelle heure marquait Vhorloge de la maison?
€ 2 heures 20 » , répondit vivement Madame Godin mère avec un soulagement visible. C'était bien l'heure marquée à la dite horloge.
Les termes de la réponse frappèrent vivement Godin. Sa mère, simple et pauvre paysanne, n'avait jamais divisé l'heure en minutes et ne connaissait que les quarts et là demie.
Après un moijient de réflexion, Godin éprouva le désir de voir si sa mère pourrait aussi exactement saisir quelque événement futur?
On touchait à l'époque de la fête du village et les fêtes d'alors étaient pour les familles l'occasion de recevoir les parents qui résidaient dans le voisinage.
Godin demanda donc à sa mère si quelqu'un de la famille viendrait les voir à l'occasion de la fête ?
« Oui > , dit celle-ci, après avoir paru chercher , en esprit, pendant un temps, * Marianne viendra >, (Marianne était une des belles-sœurs de Madame Godin). € A quelle heure arrivera-t-elle >? poursuivit Godin.
Là malade, toujours calme , parut chercher à nouveau, puis la même inquiétude que précédemment se peignit sur ses traits.
— < Quelle heure sera-t-il, à notre horloge, lorsqu'elle arrivera ? > dit vivement Godin.
€ Onze heures trente >, dit la mère délivrée de tout embarras.
Godin prit note de la réponse et termina la séance de magnétisme. Mais il resta vivement frappé du dire de sa mère et très intéressé à la suite de Tévènement. Marianne était une personne âgée d'au moins cinquante ans; elle devait venir du village de Boue qu'elle habitait à celui d'Esquehéries où résidait la famille Godin , soit faire à pied plusieurs lieues. Mille causes pouvaient, devaient, précipiter ou retarder sa venue et modifier l'heure annoncée, en supposant que Marianne vînt bien au jour dit.
Or, là-dessus on ne savait rien à l'avance. L'ignorance était grande à cette époque; on n'échangeait, pour ainsi dire, jamais de lettres entre parents, pour des circonstances aussi familières. C'était la fête, venait qui pouvait.
Le jour dit, Godin s'était dont! rendu de bonne heure chez son père et s'étant placé de façon à voir facilement et la cour d'entrée de la maison et l'horloge qui devait marquer l'heure de l'arrivée de Marianne, il attendait.
A l'heure précise, Marianne apparaissait et mettait la main sur la poignée de fer de la porte de la cour.
Cet exact accomplissement du fait prédit — et prédit dans des conditions de clarté si limpide, sans aucun in-
termédiaire entre lui et sa mère qu'il connaissait comme soi-même — frappa tellement Godin, que les circonstances s'en gravèrent ineflfaçablement dans sa mémoire et c'est de lui que nous les tenons.
Revivant les phases du phénomène, Godin se demandait : Qu'est-ce que le magnétisme ? Comment la volonté de calmer et de soulager autrui détermine-t-elle les effets cherchés ?
Réentendant sa mère lui dire « qu'elle voyait ce qu'il voulait > et prescrire le traitement à suivre pour triompher du mal, il se disait : L'être sur lequel on agit acquiert-il donc un surcroit de connaissances? Comment cela peut-il être ?
Revoyant sa mère faire effort pour lire l'heure qu'on lui demandait, il se disait encore : Y avait-il donc essor de la faculté de vision ?
Et les conséquences d'un pareil essor confondaient sa pensée.
Il en était de même de l'exacte prévision de la venue de Marianne. Comment l'expliquer? Répugnant au Jte,ta- Jisnae, Godin se disait : - '--^^^^ "
^ L'mtelligence peut-elle accéder dans un plan d'existence qui serait au plan de vie matérielle proprement dite ce que la pensée est à l'action ; et saisirait-elle dans ce plan les causes en préparation d'effets?
Dans cette sorte de dégagement corporel l'être était plus affiné, plus instruit, il avait la perception de choses inaccoutumées.
Godin portait ces faits en mémoire, les ayant expérimentés dans des conditions trop sincères, trop nettes pour les pouvoir écarter sans leur avoir trouvé une explication.
Le sens très vif du principe d'Unité, joint chez lui à une grande puissance d'observation et à une rare pers*
picacité, lui faisait mesurer toute la portée dos questions qui dérivaient pour lui de Pexpérience qu'il venait de faire avec sa mère.
Ce fut Tan d'après, 1842, qu'il entra en relations avec l'Ecole Sociétaire et trouva dans les livres et journaux de l'Ecole , outre l'exposé de la doctrine sociale de Charles Fourier, des données philosophiques et aussi des informations sur les écrits d'Emmanuel Swedenbon
Un trait notable, le plus notable peut-être, en tout cas le plus directement rattaché au problème social, est à relever dans l'œuvre de deux grands contemporains : Emmanuel Swedenborg (dont nous avons montré déjà l'influence sur d'illustres socialistes américains) et Emmanuel Kant dont l'influence continue de s'exercer sur les générations. Le trait dont nous parlons est la part faite au Travail dans l'œuvre si différente de forme de ces deux illustres penseurs :
Pour tous les deux, l'Usage de la raison pure, c'est-àdire l'action, le travail, est le mode môme d'exister de l'être conditionné. Cette unification de la Vie et du Travail, invoquée dans l'Adresse (1) présentée à l'Ecole sociétaire à Paris, en 1844, par Albert Brisbane, au nom des socialistes américains , répondait pleinement aux aspirations de J.-B.-A. Godin. Aussi était-il très sympathique, nous avons déjà eu à l'indiquer (2), aux vues philosophiques d'Emmanuel Swedenborg présentées alors dans le journal fouriériste a La Phalange y^j^^pécialement par Hugues Doherty.
Il tenait ces choses à l'étude à travers les événements qui se succédaient pour lui : transfert de son industrie
(1) le' vol., chap. XVI, sect. 2% p. 190 à 205. (•2) 1er vol., chap. VI, p. 93.
à Guise, 1846 (1) ; révolution et crise politique, 1848- 1852(2); fondation de la succursale belge, 1852 (3j ; même année, départ de V. Considérant pour les Etats- Unis (4), où va se préparer Taffaire dite du Texas, dont toutes les péripéties sont connues de nos lecteurs (5), etc., etc.,; tous soins ou travaux auxquels il faut ajouter la direction d'une industrie prospérant sans cesse, et la création continue de modèles nouveaux de fabrication.
Lorsque des affaires appelaient Godin à Paris, il ne manquait pas de se rendre au siège de l'Ecole Sociétaire (rue de Beaune, no 2), afin d'être renseigné sur le mouvement général et surtout de lire les lettres que Considérant envoyait des Etats-Unis. C'est ainsi qu'en 1852- 53 il eût de premiers renseignements (6) sur les tentatives fouriéristes américaines.
Donc, le 13 août 1853, se trouvant à Paris, Godin se rendit, selon sa coutume, au siège de l'Ecole et trouva ses condisciples occupés comme le raconte si agréablement l'un d'eux : j]u^ène Nus, dans son volume « Choses de Vautre monde > (7) , chapitres : La TaEle toilTK'aritB", ' là TâïïTé paPIÎTnte, les Dictées, etc . . .
Les faits sont trop connus pour que nous insistions. Un groupe de personnes posait légèrement les mains sur une table et bientôt celle-ci se mouvait, frappait du pied le nombre de coups voulus pour représenter les lettres de l'alphabet et devenait ainsi instru-
(1) 1er vol., chap. VI, p. 86.
(2) IT vol, chap. VII à XIV, p. 97 à 178.
(3) l-r vol., chap. XIV, p. 171.
(4) l«r vol., chap. XVII, p. 287.
(5) IT vol., chap. XIX à LI, p. 205 à 655.
(6) 1er vol., chap. XVIII, p. 292.
(7) Paris, Librairie des sciences psychologiques et spirites.
ment de communication entre les assistants et on ne savait quelle force intelligente paraissant et se déclarant étrangère au groupe.
Les premiers (1) phénomènes en ce genre avaient été signalés par des journaux américains et s'étaient de là répandus dans toute FEurope.
Godin, mis par ses collègues au courant des faits nouveaux, fut invité à poser lui-même la main sur le guéridon en compagnie d'une autre personne.
La table frappa les coups voulus pour représenter cette phrase : « Dieu fait cela. »
(1) Peut-être les étudiants en cette matière liront-ils avec intérêt ce détail peu connu, croyons-nous :
On fixe généralement Tapparition du phénomène des coups frappés, tables tournantes, parlantes, etc., vers 1848-49 aux Etats-Unis , à Hy- ^esville (Comté de Wayne) d'abord ; à Rochester (district de New-
'ork) ensuite ; on les montre se propageant de là par la presse en Europe et en France, spécialement vers 1853.
Or, d'après deux ouvrages américains : History of American socialims, by J. H. Noyés (p. 596), et The Commtmistic societies of the United states, by Charles Nordhoff (p. 232) , ces manifestations dites spirites auraient, en réalité, commencé vers 1837. De cette date à 1844, des faits spirites proprement dits se sont, paralt-il, produits au sein des nombreuses sociétés de Shakers (religieux communistes) aux Etats- Unis, avec ce trait notable que les forces qui agitaient ainsi les communistes annonçaient qu'après avoir fait leur œuvre chez les Shakers, a elles travailleraient le monde avec une telle intensité que pas une ville, pas un hameau sur terre ne resterait sans être visité par elles. »
L'Elder Frederik Evans, chef des Shakers, décédé il y a peu d'années, raconte ces faits (voir les ouvrages susdits) et ajoute : . » Quand leurs manifestations cessèrent parmi nous, nous supposâmes qu'elles allaient immédiatement commencer dans le monde extérieur , mais nous fûmes très désappointés, car nous dûmes attendre quatre ans avant de voir le mouvement se produire comme cela eût lieu finalement à Rochester, district de New- York. Mais la rapidité avec laquelle les faits se propagèrent parmi toutes les nations, comme aussi le niveau social et la puissance intellectuelle des adeptes, dépassèrent de beaucoup les prédictions. »
Si absurde que fut le propos ^ son mode d^obtention préoccupa Godin. Depuis le cas de magnétisme intervenu entre sa mère et lui, dans des conditions si frappantes, il avait Fidée de l'existence de forces particulières dont nous avions à découvrir les lois; et lorsque ensuite il avait lu les écrits de Ch. Fourier et les articles touchant la philosophie Swedenborgienne , il y avait trouvé cetteindication.de la présence en chacun de nous d'un organisme impondérable, sorte de double du corps matériel proprement dit.
C'étaient là des suppositions ou des affirmations que Godin désirait vivement pouvoir soumettre à quelque contrôle positif, car il en voyait toi^te la^ pQ^^<^
Si réellement, pensait-il, l'homme, ainsi que l'affirme Fourier, existe alternativement dans le milieu pondérable matériel et dans un milieu impondérable, ne sèrait-il pas possible de relier ces deux plans d'existence d'une façon démonstrative ? Par l'organisme impondérable ne pourrions-nous, dès la vie terrestre et en certaines conditions, avoir accès dans le milieu transcendant supposé? et puisque ce même organisme présiderait par le système nerveux aux actions de notre corps, ne pourrait-il servir d'intermédiaire entre les deux plans ?
Sous le coup de ces idées, il chercha, lorsqu'il fut rentré chez lui, à Guise,- à reproduire isolément le phénomène qu'il avait constaté à Paris. Il réussit.
Mais, bien vite, il trouva insupportable le lent procédé des coups frappés autant de fois qu'il le fallait pour désigner, par leur rang dans l'alphabet, les lettres des mots à exprimer.
Il imagina alors de construire une espèce de cadran sur lequel étaient désignés les 25 lettres, les chiffres 1 à 9, le zéro, enfin les mots : oui, non.
Au centre du cadran était une aiguille indicative laquelle était mise en mouvement par le va-et-vient d'une tablette sur laquelle on posait les mains.
Les communications arrivèrent comme par le guéridon , mais avec une incomparable rapidité. Aussi , Godin .fit-il construire un deuxième instrument et Tenvoya-t-il à ses initiateurs.
On peut lire dans l'ouvrage d'Eugène Nus, déjà cité (1) , que « Madame de Girardin (Delphine Gay) s'occupait, elle aussi , de ce merveilleux phénomène. » Des membres de l'Ecole Sociétaire ctaicut^^en relation avec elle ; ils lui prêtèrent le cadran envoyé par Godin et elle aussi obtint des communications avec cet instrument.
Un mode encore plus rapide d'entrer en relation avec la force inconnue se propagea bientôt : Quelques personnes eurent l'idée de prendre un crayon , de poser la main sur un cahier de papier et de s'abandonner pleinement à l'impulsion , si impulsion il y avait. L'essai réussit. Eugène Nus, dans l'ouvrage déjà cité, raconte (p. 123), comment Brunier, un des membres de l'Ecole Sociétaire , devint ainsi médium écrivain.
PencISnt que ces faits se produisaient, le chef de l'Ecole phalanstérienne, Victor Considérant, avait opéré son retour du voyage d'exploration au Texas; et il était réinstallé en Belgique , où il préparait l'éclosion de la malheureuse tentative dont nous avons fait l'histoire.
Son retour s'était effectué à la fin du mois d'août 1853. En septembre suivant, le 16, Godin lui écrit touchant les nouveaux phénomènes et nous allons voir pourquoi.
(1) Choses de Vautre monde , p. 90.
Godin commence par faire le récit de son initiation , il dit les idées qu'il avait déjà concernant le magnétisme et la possibilité des relations entre les humains et des êtres qui s'exerceraient dans un milieu trans^ cendant pour nous.
Il explique ensuite l'instrument qu'il a construit et, enfin, il dit avoir obtenu, au moyen de cet instrument et parmi des communications sur tous les sujets possibles, des discours spéciaux tenus comme si c'était Considérant lui-môme qui parlât.
La chose était tellement caractérisée que Godîn se demandait si une sorte de télégraphie sans fil n'était pas réalisée, si Considérant n'en avait pas rapporté d'Amérique la connaissance , et il terminait en priant son correspondant de le fixer à cet égard.
Le même jour, dans une lettre qu'il écrit àCantagrel, Godin fait allusion à Victor Hennequin (ce membre notable de l'Ecole Sociétaire qui perdit la raison en s'abandonnànt sans réserve à ces phénomènes aussi nouveaux qu'incompris), et il y exprime la crainte qu'il n'y ait bien des mystifications sous tout cela. Il dit avoir reçu de son côté , soit par son cadran , soit par l'écriture automatique, des communications de toute nature et certaines absolument désordonnées, etc.
Complètement étranger aux phénomènes qui intriguaient Godin, Considérant répondit en conséquence; mais les communications que recevait Godin étaient telles qu'il persista pendant un temps à les attribuer
à Considérant; enfin, il reconnut le mal fondé de son interprétation.
Le 4 février 1854, il adresse à V. Considérant la lettre (1) accompagnant le projet de statuts à l'intention de la Société de colonisation au Texas (Société
(i) le' vol., chap. XX, p. 315 à 324.
alors en projet) et, à la fin de cette lettre, avant de passer aux articles des statuts , Godin écrit :
ja Me voilà donc revenu près de vous, mon ami, aux
choses du monde matériel , je leur souhaite un « meilleur succès qu'à celles qui ont fait Tobjet de mes a dernières lettres. Je ne puis m'empêcher de rire en « pensant à Tobstination avec laquelle je voyais en « vous, malgré vos dénégations, l'agent promoteur « des manifestations dont j'étais le témoin. ».
Les propositions mises en avant à cette époque par divers auteurs pour expliquer les phénomènes ne satisfirent point Godin ; il aspirait à la démonstration d'un lien entre les faits dits spirites et ceux du magnétisme.
Ce qui s'était produit entre sa mère et lui l'avait mis sur une voie spéciale : il lui paraissait que dégagé de l'enveloppe matérielle l'être étâ^it en possession d'un organisme indiciblement subtil, par lequel il pouvait entrer en communication avec ses semblables et s'exercer dans un champ de travail approprié à ces nouvelles conditions. La valeur de fonction constituait l'individu , et cette valeur ne pouvait à ses yeux s'anéantir; elle était en évolution graduée ascendante ou descendante.
11 cherchait à éclaircir ces points par la voie même des communications comme par la correspondance avec ses amis ou la lecture des écrits de l'époque sur ces sujets; mais, nous le répétons, rien ne répondait pleinement aux exigences de sa raison.
Il continuait donc d'étudier les faits, quand il en avait l'occasion , convaincu que la Science pénétrerait un jour dans ce domaine et en rapporteraii aoB'^concfu^ sions d'une incalculable portée sociale.
Les mois qui suivirent jusqu'en février 1856, virent se dérouler, au Texas, les péripéties qui obligèrent Godin à renoncer à l'idée de se rendre à la colonie ; et
lui firent reporter tous ses efforts sur la détermination des réformes sociales qu'il pourrait accomplir par luimême au siège de son propre établissement. {Solutions sociales (1), par Godin , 1871 , p. 150.)
Dès le mois de mai 1856 , J.-B. A. Godin commence ses démarches pour Pachat de la propriété foncière (alors prairie plantée d'arbres fruitiers) , sur laquelle s^élèvera, trois ans plus tard, l'aile gauche de l'édifice principal du Familistère de Guise.
La première lettre de lui à ce sujet est datée 14 mai ; elle montre que les pourparlers étaient déjà engagés. Le terrain dont Godin poursuivait alors l'achat, lieu dit * clos Dauphin » , ne fut pas obtenu sans débats. Le propriétaire résidait au loin , dans la Meurthe , et ne songeait pas à vendre. En 1858 seulement l'opération fut conclue.
Simultanément, Godin étudiait le plan de l'œuvre qu'il se proposait de réaliser.
L'habitation unitaire l'avait préoccupé dès 1844, puisque nous l'avons vu (2j se rendre à Paris espérant y consulter les plans et devis que l'Ecole aurait pu dresser à l'intention du premier Phalanstère, et agiter près des chefs de l'Ecole l'idée de supprimer les cheminées dans les appartements et de chauflfer le Palais par un système spécial.
Mais les tentatives de réalisation avaient prouvé surabondamment la nécessité de procéder par continuité, c'est-à-dire d'aller par degrés insensibles de l'isolement actuel des familles à l'agencement unit^aire de tous les services domestiques. Godin se mit à l'étude.
Il fallait laisser à chaque famille l'exclusivisme du
(1) Editeurs: GuiUaumia et C», 14, rue Richelieu, Paris.
(2) l»r vol., chap. V, p. 80.
chez soi, tout en dotant la population rassemblée du plus grand nombre possible d'avantages matériels ; services d'eau, éclairage, etc., etc.
Le plan devait aussi se prêter à la fois à un essai restreint et à une facile extension en cas de succès.
Godin fut ainsi conduit à l'idée d'un grand édifice quadrangulaire avec cour intérieure; galeries intérieures à chaque étage sur lesquelles ouvriraient les logejnents particuliers des familles ; fontaines, cabinets d'aisances, etc. , à chaque étage; vitrage au-dessus de la cour pour mettre les galeries de circulation à Fabri des intempéries et offrir , dans la cour même, un espace approprié aux jeux des enfants.
En cas de succès, il serait facile de faire du premier édifice l'aile d'une vaste construction; dans le cas contraire, la tentative n'aurait rien d'inharmonique à l'œil.
Il avait déjà dressé plusieurs plans d'après cette conception générale, lorsqu'on novembre 1857, le « Bulletin du mouvement sociétaire en Europe et en Amérique » (1) attira son attention sur une brochure intitulée : Suppression des loyers (2) par rélévation de tous les locataires au droit de propriété. Auteurs : MM. Calland et Lenoir, architectes, et M. Louis de Noiron, propriétaire.
La brochure, disait le journal, traite de la construction des Palais de familles ; il la recommandait comme « étude de moyens garantistes. »
(Par ce terme on entendait les formes sociales évolutives du régime de la civilisation vers celui de l'harmonie.)
Le journal donnait des extraits de l'ouvrage; et de ces extraits nous citons nous-même ce qui suit :
(1) Numéro de novembre 1857, p. 20. Bureau : 6, rue de Beaune, Paris.
(2) £diteur : Ledoyen, Galerie d'Orléans, Palais-Royal. Prix : 60 cent.
«Le Palais de Familles est un monument unitaire, une vaste maison organisée, un grand château pourvu de tous les éléments de bien-être, composé d'un certain nombre de logements particuliers , d'appartements communs et d'un cercle intérieur d'administration élu par les habitants du Palais. . .
« Spécialement destiné aux nombreuses classes d'une modeste fortune dans la capitale, ce monument comprend , sous une superficie couverte de 1268 mètres , deux rez-de-chaussée différents : l'un entièrement consacré aux appartements généraux de société, et l'autre aux habituions particulières ; en plus, il contient cinq étages ayant vue sur quatre façades régulières , mesurant en longueur 57 mètres, en largeur 24 et en hauteur 21, ce qui fait en pourtour 162, et en cubes 3402 mètres.
€ Solidement bâti en pierres, cet édifice renferme dans son intérieur :
€ Premièrement. 150 appartements de grandeur, de forme et de prix différents, tous séparés par de gros murs et destinés à être vendus isolément, de façon à constituer 150 titres' de propriété bien distincts et parfaitement indépendants.
€ Deuxièmement. Une série d'appartements généraux formant le domaine sociétaire et comprenant : une conciergerie avec bureaux et salle d'attente; les cuisines, offices et leurs annexes ; plusieurs salles à manger différentes, et un salon de festins ; un grand café-divan avec fumoir et billard ; un buffet pour la vente des comestibles apprêtés ; un dock pour la vente des objets de chauffage et d'éclairage ; un établissement de bains avec lavoir et buanderie ; une pharmacie avec salle hygiénique ; une lingerie avec atelier de couture ; un gj^mnase pour l'étude et la récréation des enfants : une
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bibliothèque avec musée et salle de lecture ; un ouvroir pour le travail des dames ; enfin, une salle de conseil pour les administrateurs.
« Troisièmement. Cet édifice contient à l'intérieur une vaste galerie de circulation, de promenade et de fêtes, mesurant en longueur 44 mètres, en largeur 6.50, et en hauteur 24, ensemble 6.720 mètres cubes d'air, chauffes, ventilés, et éclairés au gaz ; plusieurs sortes d'escaliers, entre autres un escalier mobile aidant à monter sans fatigue dans les parties supérieures de l'édifice et à y accomplir le service d'approvisionnement ; enfin, des eaux saines et courantes à tous les étages. »
La brochure indiquait la composition des logements particuliers (classés en quatre séries^ et les prix probables de ces logements.
Il était prévu que les habitants ou bien achèteraient leurs aliments « en nature ou tout préparés > , ou encore se feraient servir dans leurs appartements ou mangeraient aux tables d'hôte ou dans les salles réservées, ou bien enfin iraient vivre en dehors s'ils le préféraient.
Les auteurs, disait l'article du journal, tenaient à la disposition des économistes, etc.. l'ensemble de leurs travaux. Dès qu'il eut connaissance de cet article, Godin se procura la brochure et l'étudia.
Le plan proposé était à destination de familles jouissant de ressources assurées, non de familles ouvrières proprement dites ; les dispositions architecturales du Palais projeté étaient telles que la fondation devait être réalisée du premier coup dans son ensemble ; tout cela ne concordait pas avec les plans de Godin ; néanmoins, certaines propositions se rapprochant du but qu'il visait
lui-même, il jugea intéressant de causer, si possible, avec les auteurs et écrivit au journal en conséquence. Il obtint Fadresse de M. V. Calland et écrivit à celui-ci :
< Guise, 5 décembre 1857.
« Monsieur,
€ Depuis longtemps, j'ai conçu le projet de faire cons- € truire des habitations pour les ouvriers employés dans « mon établissement; mais, au nombre des difficultés de « réalisation de ce projet, figure celle de la conception « architecturale.
<r En fait dMiabitations, la science de Tarchitecto s'est € surtout exercée à la recherche de tout ce qui convient € à l'isolement le plus complet possible de chaque € famille. Peu d'hommes se sont occupés de ce que « l'on pourrait appeler V architecture sociétaire y dans € laquelle les économies deviendront un élément nou- « veau de bien-être, en même temps que la concentra- « tion des ressources mettra, à la portée de tous, des * jouissances que la richesse seule peut donner aujour- « d'hui.
« La lecture de voire projet Palais de familles me fait « voir que vous êtes pénétré de la haute importance de « ces questions et que vous vous êtes livré à des études « pratiques dont je serais heureux de pouvoir être aidé. « Cela m'engage, Monsieur, à venir vous demander des € renseignements qui me permettent de savoir si votre « concours me sera accessible et possible.
« Voici pourquoi :
€ Sorti de l'humble condition d'ouvrier dont j'ai par- € tagé les misères, je me rappelle m'être dit que s'il « m'était donné un jour de pouvoir contribuer à amélio- € rer le sort de ceux dont je faisais partie, je n^en € négligerais pas l'occasion. Je suis aujourd'hui à la
« tête d'une, industrie dans laquelle j'occupe sous mes € yeux 300 pères de famille ou adultes.
« Jusqu'à ce jour. Je n'ai pu que travailler à créer « les moyens matériels d'occuper cette population ; mainc tenant, je désire consacrer chaque année cent mille € francs environ^ à la fondation, près de mon établisse- € ment, d'un édifice destiné à loger les travailleurs et à € leur procurer tout le bénéfice compatible avec leurs « gains dépensés dans un milieu où tout sera coordonné € pour qu'ils puissent tirer de ces gains le parti le plus « profitable.
« Avare des sommes que je puis dépenser dans ce but, « comme d'un bien qui. appartient déjà au pauvre, je « vous prie de me dire à quelles conditions vous con- « sentiriez à vous occuper avec moi des plans et devis € propres à réaliser ce projet, s'il entre dans vos vues de € vous y prêter?
« Veuillez agréer......... »
Les auteurs de la brochure. Messieurs Calland et Lenoir, s'intéressèrent à la lettre de Godin. Dans le cours même du mois, l'un d'eux, M. Lenoir, vint à Guise conférer avec Godin. M. Lenoir çtmenait avec lui une autre personne Monsieur G., sympathique et à l'évolution architecturale qui préoccupait Godin et à révolution spiritualiste qu'entraînaient les phénomènes de médiumnité. Achevons ce qui concerne la brochure de MM. Calland et Lenoir.
Une nouvelle lettre de Godin à M. Calland va nous dire la marche des choses :
« Guise, 26 janvier 1858.
« Monsieur, « Quelques jours d'indisposition ont été cause du rec tard que j'ai mis à vous écrire.
€ M, Lenoir m'a bien soumis le plan d'un palais de
a familles conçu en vue des besoins des classes moyen- « nés et aisées ; mais il a reconnu avec moi que cela ne
< pouvait répondre, sans modifications sérieuses, aux
€ exigences du projet que j'ai conçu.
... < D'un autre côté, ce que je dois faire doit être € facilement extensible et me permettre de commencer « par un essai restreint, chose assez difficile avec le * projet qui m'a été montré.
€ Depuis, j'ai repris, sans désemparer, mes études sur
< cette question. Elles avancent et s'il vous est agréa- € ble de les voir quand elles seront complètes, je me € ferai un véritable plaisir de vous les communiquer... >
La chose n'eût pas d'autre suite en ce qui concerne la brochure de M. Calland.
Quelqiues semaines plus tard M. C. revint seul trouver notre héros tout exprès pour lui offrir un livre ayant pour titre :
€ La clé de la vie » (1). L'auteur, Louis Michel, était — disait la Notice sur l'origine du livre (p. 1) — un jeune paysan presque illettré, doué de la faculté d'entrer en extase et de discourir ou écrire en cet état sur les plus hauts sujets.
L'ouvrage était présenté comme « la clé des mathématiques vivantes et fonctionnantes... (2) la clé de tout... >
Préoccupé des objets que nous savons, Godin étudia Touvrage avec soin ; il y trouva exposée une cosmogonie grandiose, mais non les indications sociales pratiques sur lesquelles il désirait être fixé.
(1) « Clé de la vie, Vhomme, la nature, les mondes, Dieu ; Ânatomie de la vie de Vhomme, Révélations sur la science de Dieu, inspirées à Louis Michel, de Figanières, Var, recueillies et présentées par C. Sardou et L. Pradel. »
Paris, chez les auteurs-éditeurs, rue du Hazard, 9. — 1857.
(2) Clé de la vie, 1857, p. a^.
ïl échangea des lettres à ce sujet, non seulement avec M. C. Sardou, un des secrétaires de M. Louis Michel, mais avec ce dernier lui-même.
Nous allons extraire de ces lettres le nécessaire pour suivre la pensée de Godin : ,
Le 14 mai 1858, s'adressant à M. C. Sardou, Godin précise que ce qu'il cherche, c'est une explication du fond des choses, une lumière sur le principe de la vie.
L'ouvrage qu'on lui a offert (1) s'efforce d'expliquer le mécanisme de la vie dans l'homme par des mondicules et des hominicules (2) analogues aux mondes et aux humanités en Dieu. Mais la vie dans l'hominicule n'est pas expliquée, ce qui laisse irrésolu le problème. « Quelle différence », poursuit Godin , < y a-t-il pour « l'homme à être obligé de se dire : c Je ne sais € comment fexistej ou : Je ne sais comment existe VhO" € miniculequi me permet d'exister >.
11 termine en disant que son désir le plus ardent est de mettre au service de la vérité ce qu'il a de force, d'activité, d'intelligence, et qu'en attendant, sa sympathie est à tous les hommes qui, n'importe par quelle voie, s'occupent de bonne foi des moyens du salut de l'humanité.
Le mois suivant, 22 juin 1858, nouvelle lettre de Godin à M. C. Sardou. Il y signale d'autres obscurités dans La clé de la vie; l'insuffisance de la détermination du Bien et du Mal...
Il écrit : « Nous sommes à une époque où 1^ connaisse sance de Dieu ne peut faire son chemin sans la con- € naissance des véritables lois de la sociabilité humai- « ne ; l'homme doit découvrir ces lois, si elles ne lui € sont révélées >.
(i) La Clé de la vie.
(%] Etres intelligentSi infiniment petits, Clé de la vie, p. 72.
Godin n'obtenant pas des éclaircissements suffisants, s'adresse à l'auteur même de La clé de la vie^ Michel, de Figanières.
Plusieurs lettres sont échangées. D'une écrite par Godin, le 5 août 1858, nous extrayons :.
« Ainsi que vous le dites, Monsieur, la foi aveugle ne a peut plus suffire. Il faut à l'homrflp \^ (^.civm?\\^^f\x\o,(\ € raisonnée des^chôses, même divines. Est-if resu- € pour moi de la lecture de ^ La clé de la vie » des con- € victions de cet ordre ? Non, les notions de ce livre € échappent au contrôle de la science... >
Observant que la vérité peut être difficilement démontrable en l'état insuffisant des connaissances, Godin ajoute : c Que je sente au moins la vérité des proposi- € tiens, je ne demande pas autre chose >. Il rappelle qu'à toute époque il y a eu des révélations, et que le ^ mérite des productions venues par telle voie devrait se prouver par leur valeur régénératrice. € Il faut que la € doctrine comporte des moyens d'application... qu'on
< voie comment donner à manger à ceux qui ont € faim >.
Godin n'obtint pas les lumières désirées. La suite de la correspondance montre que les rôles se renversant, ce fut à Godin même qu'on demanda des informations sur ce qu'il se proposait de réaliser et, en même temps, on émettait l'idée qu'il ne se contenterait évidemment pas d'un petit rôle. La réponse de Godin nous fournit ce trait qu'il serait dommage de laisser dans l'ombre :
€ Pourquoi cela, Monsieur ? Le véritable dévouement € peut-il consister à vouloir embrasser au-dessus de « ses forces ? L'homme qui sait se renfermer dans les
< choses dont il est capable, ne fait-il pas preuve du € dévouement le plus efficace et le seul véritable ? >
Des chapitres inédits venus de même source que La
clé de la vie furent communiqués à Godin, mais il n'y trouva pas davantage ce qu'il cherchait.
Il écrit à l'auteur, le 25 novembre 1858 : ... « C'est € avec empressement que j'ai lu quelques-uns de vos
< chapitres inédits, mais cette lecture a soulevé pour € moi des objections nouvelles, à cause des désaccords « entre ce que je lisais et certaines lois mathématiques.
€ La lumière divine ne peut être que la Loiy la Vérité € en toutes choses.
€ A mon sens, l'arithmétique, la géométrie, la mé- A canique, toutes les mathématiques enfin sont de la « lumière divine ; et les lois constatées sont des lois « pour tous les mondes...
€ Je crois de même que l'organisation véridique des € sociétés humaines doit résulter de la lumière divine^ « c'est-à-dire de la connaissance des lois naturelles qui € doivent servir de base à la solidarité humaine .. >
Il poursuit en disant n'avoir rien trouvé qui pût permettre « de régler les rapports sociaux sur des bases
< fraternelles et d'opérer en môme temps le travail im- « mense d'une nouvelle organisation du travail , dans a toutes les branches si diverses de l'industrie. >
Nous lisons encore :
< La loi d'amour est destinée, je le veux bien, à régler € tous les rapports entre les hommes ; mais, à côté de € cela, n'y a-t-il pas à régler les faits de l'intelligence € et des passions et aussi les dispositions d'ordre maté- € riel sans lesquelles le milieu humain ne peut se consti- € tuer?... >
A plusieurs reprises dans ces « Documents » nous avons attiré l'attention du lecteur sur la somme de travaux divers menés de front par Godin. Nous pourrions ici répéter l'observation : Non-seulement par ses créations industrielles il développe sans arrêt la prospérité
-de son établissement, mais, simultanément, il poursuit les études philosophiques personnelles qui lui permet* tent d'arrêter, au moins à grands traits, la doctrine d'Unité, la doctrine de vie et de travail dont son œuvre architecturale va être l'expression.
En eflfet, dès avril 1859 (1), il tracera les fondations de l'aile gauche du principal édifice du Familistère ; en 1860, il fera construire les premières dépendances du Palais d'habitation; en 1862, il commencera l'édification <lu pavillon central ; en 1866, il élèvera l'édifice consacré aux institutions protectrices de la première enfance ; en 1869, les Ecoles auront leur bâtiment spécial ; en 1870 seront transportés dans un édifice propre les bains et lavoirs; etc., etc...
A cette période aussi du développement de son œuvre, Godin pour répondre aux demandes de renseignements qui arrivent en foule, se décide à publier son premier livre : < Solutions sociales >, 1871. (De nombreux chapitres en étaient préparés depuis longtemps).
Godin y annonçait (page 634) la publication d'un deuxième volume : a Solutions morales , religieuses et politiques 1^ , mais ne donna pas suite à l'idée, du moins sous cette forme. Membre de l'assemblée nationale (1871 à fin 1875) il publia pendant cette période quatre petites brochures qui firent partie de la Bibliothèque démocratique : « Les socialistes et les droits du travail » (1874) ; < La richesse au service du peuple > description de l'œuvre du Familistère, (1874); < La souveraineté et les droits du peuple > (1874) ; < La politique du travail et la politique des privilèges > (1875).
En 1878, il fonda le journal < Le Devoir > et y écrivit de nombreux articles.
(1) Solutions sociales y 1871 , p. 530. Ëditeurs : Guillaumin et C«, 14, xue Richelieu, Paris.
En 1880, parut le volume a Mutualité sociale » pacte même de la Société du Familistère, Association coopépérative du capital et du travail, signé le 13 août de la susdite année.
En 1883, Godin publia son volume « Le Gouvernement , ce qu'il a été^ ce qu'il doit être et le vrai Socia- Usine en action >.
De 1884 à 1887, il fit paraître plusieurs « Etudes sociales » extraites du « Devoir ».
Enfin, son œuvre littéraire se termine par Touvrage posthume fuLa République du travail et la Réforme parlementaire > y publié par nous en 1889.
Consultant toute l'œuvre de J.-B.-A. Godin , nous^ avons à indiquer maintenant le fond de sa doctrine philosophique et sociale.
Unité : causalité , continuité.
Bans la vie je vois la promesse et la source de toutes les formes de matières.
(William Grookes (1).
1 . — Fond de la doctrine philosophique et sociale de J.-B. A. Godin.
L'esprit d'unité qui domine l'existence de Godin et le maintient, sans trêve , agissant en vue du perfec-tioiinement social, aura frappé le lecteur.
Avec les grands penseurs déjà mentionnés (2) , Emmanuel Swedenborg et Emmanuel Kant, Godin unifie la Vie et le Travail, {Solutions sociales (3) , 1871 ,. chap. XII , p. 204.)
(t) Congrès de rÂssocialion britannique pour ravancement des sciences, Bristol, septembre 1898. Revue scientifique, 19, rue des- Saints-Pères, Paris. Numéro du 8 octobre 1898, p. 457.
(2; Deuxième partie, chap. T, p. 6.
(3) Editeurs : Guillaumin et C<*, 14, rue Richelieu, Paris.
Concevant une finalité suprême dans Pensemble des choses, il voit dans les lois naturelles l'expression de cette finalité.
Les êtres conditionnés sont en évolution perpétuelle : c'est leur mode d'exister. A travers ces changements, ils se rappi'ochent ou s'écartent de l'Idéal d'Unité : harmonie des rapports entre les êtve§^ et se qualifient ainsi pour telles ou telles fonctions dans les systèmes conditionnés indéfinis.
Les actes de Vie dans tout organisme sont du Travail pour les éléments qui y concourent; et nos actes de tra.ail proprement dits sont des actes de vie organique dans l'univers.
Tout l'ensemble est régi par : l» la loi d'équilibre ou harmonie, d'où dérive, pour chaque valeur de fonction, un classement correspondant à son état (jicstice); 2o la loi de progrès ou évolution, en vertu de laquelle l'élément conditionné pouvant toujours perfectionner son état a pour devoir d'y procéder ; 3° la loi de conservation ou continuité, en vertu de laquelle l'être se maintenant à travers ses évolutions , conserve la possibilité (le droit) d'acquérir plus de valeur de fonction.
Ces lois régissent tous les systèmes , il s'en suit l'aide mutuelle entre les éléments conditionnés. Le devoir pour la société est d'aider l'individu à bien exercer son droit, c'est-à-dire à bien remplir sa fonction , de même que l'individu a pour devoir de se maintenir lui-même en équilibre et en santé physique et morale : ce qui est intimement relié à l'i-xercice du droit des particules. Tout mouvement, même le plus infime, (Solutions socidlesj p. 212) a pour conséquence, selon Godin , des transformations et componsations d'états dans la substance universelle. En un mot, Godin conçoit le mode effet ou
matière comme pouvant passer au mode cause (Solutions sociales, p. 204), et le mode cause comme pouvant s'élever au mode principe ; c'est l'idée d'Unité dans la Vie par causalité et continuité; aussi avons-nous donné pour épigraphe à ce chapitre les paroles concordantes du grand physicien William Crookes , au Congrès britannique pour l'avancement des sciences , Bristol, septembre 1898.
Dans les revendications de droits sociaux méconnus, des réformateurs pourront spéculer surtout sur la notion de droit et ainsi exalter avec assez de facilité les esprits, Godin demeure sans cesse orienté vers l'Idéal et n mvoq
Aussî^^îans la construction même déTa première aile du palais social , en 1859 , rappelle-t-il le principe d'unité par ces paroles gravées sur une plaque de marbre encastrée dans un des murs de la cour intérieure : € Dieu nous soit en aide ! >
De même, en 1880, il ouvre le pacte statutaire de la Société du Familistère par une Invocation à l'Etre suprême, principe universel de la Vie, et par un exposé de sa doctrine de vie et travail, devoir et droit.
Cet alignement de Godin est des plus intéressants à saisir. N'est-il pas évident que, dans nos sociétés présentes, c'est la négligence ou la violation du véritable rapport de cause à effet, c'est-à-dire du devoir au droit dans la distribution des biens ou avantages sociaux qui engendre et entretienjt la mésintelligence, presque la haine, entre membres d'un même corps,
Î.v* Mais n'est-il pas évident aussi qu'on n'institue rien r de durable par la seule revendication du droit ; et que la solution du problème social exige l'orientation vers l'idéal et le plein accomplissement du devoir par la très grande majorité au moins des membres d'une col- ^ lectivité.
Exagération du droit ou des prétentions individuelles, et comme conséquences gaspillage des fonds collectifs, relâchement des efforts producteurs^ atténuation du sens du devoir : telle a été la rude et suggestive leçon fournie par la quarantaine d'essais sociaux vue dans la première partie de ce travail.
Une laborieuse culture de l'être humain, un grand développement de l'idéal chez chacun est donc indispensable.
Qu'on veuille bien nous permettre ici deux exemples quant à la longueur inévitable de cette préparation. Nous avons dans nos dossiers une lettre de Cantagrel à Godin, où Cantagrel relève que les vingt ans de préparation des gens par les écrits et discours de l'Ecole sociétaire n'avaient pas suffi à fournir, pour l'essai tenté au Texas, les éléments adéquats à l'œuvre. Godin répond que l'Ecole sociétaire a été initiatrice du mouvement, qu'elle a indiqué un idéal, mais que les organes de réalisation nécessiteront chacun de longues et laborieuses étude» expérimentales.
A Tappui de ces paroles voici notre deuxième exemple : L'idée de représentation du travail par la constitution de groupes , Unions de groupes et Conseils d'unions est empruntée à la théorie fouriériste. Les lecteurs du Devoir ont pu suivre , en 1896-1897, le compte-rendu de la tentative de réalisation de cette idée par Godin au Familistère en 1877. Or, les dix-huit ans écoulés alors depuis la fondation de l'habitation unitaire n'avaient pas non plus suffi, malgré les vigilants efforts du fondateur, à préparer le personnel des groupes entrevus par Charles Fourier.
L'expérience prouva qu'il fallait à la base de réalisation une grande culture générale chez tous les travailleurs, un véritable développement du sens administratif et surtout un haut idéal social.
Or tout cela ne sera obtenu que graduellement, par les efforts de plusieurs générations, lesquelles devront, en outre, approprier tout le mécanisme industriel à cette élévation des conditions sociales. Il faut donc embrasser plus que l'horizon d^u ne vie matérielle pour concevoir qu'une telle évolution est l'objet même de l'existence ; et c'est ce que faisait Godin. ' € L'être > a-t-il écrit (Solutions sociales j p, 225) « est
> avant son incorporation à la matière, il est encore
> après avoir quitté la matière.
> La présence de Thomme dans l'existence matérielle
> est pour lui une étape dans la vie générale. . . >
Et encore dans le pacte même de la Société du Familistère (1) : € L'existence matérielle est un des de- » grés innombrables de la vie, dans lequel la créature
> doit acquérir les vertus propres à l'élever à un degré » supérieur. > (Lois de continuité et de causalité dans l'Unité).
Godin souffrait de ne pouvoir démontrer ces choses, car il comprenait que l'orientation vers le plus haut idéal social — aspect du principe d'Unité — était indispensable au bon gouvernement de chacun pai' soi, non moins que le sens de l'inéluctable sanction à laquelle sont soumis tous les mouvements des êtres quelconques, hommes ou particules, dans l'univers : chacun préparant par son effort actuel l'état qui suit.
Plus est étendu le champ d'amour embrassé par chacun , c'est-à-dire plus est grande la valeur de fonction d'un agent quelconque dans le sens de l'harmonie universelle , plus cet agent est élevé par rapport aux autres êtres.
(1) Mutualité sociale^ p. 18. Editeurs : Guillauniin et Cie, 14, rue Richelieu, Paris. .
L'individu qui ne conçoit que sa vie propre est au point le plus bas. L'homme qui se contente de ce rôle se dégrade jusqu'au dessous de certains animaux.
C'est pour aider à la culture générale, au développement de l'idéal d'unité chez chacun, que J,-B. A. Godin a réalisé et l'habitation unitaire et l'association du Capi- , tal et du Travail , deux œuvres où la solidarité des familles et, conséquemment, la né jessité d'harmoniser, d'unifier tous les rapports sociaux est rendue aussi évidente que possible.
C'est pour faciliter cette unification que Godin s'est attaché à resserrer les rapports de cause à effet dans la répartition des bénéfices de l'œuvre commune. Les mesures statutaires concernant les catégories de membres dans l'association , les attributions pécuniaires et autres de chacune de ces catégories n'ont pas d'autre objet. Godin n'a pu inscrire là ce qu'il aurait voulu ; il a simplement inscrit ce qui lui a paru le plus pratique à l'heure actuelle.
Le temps l'obligeait à aboutir , à donner à son œuvre —r datant déjà de 40 années (depuis la création de son industrie en 1840) — la protection légale.
Codifiant dans les statuts de la Société du Familistère ce qui lui parut le meilleur, le plus pratique, il laissa forcément à l'avenir le soin des progrès à réaliser.
Toutes les prescriptions des statuts de la Société du Familistère concernant les caisses de secours en cas de maladie ou autres besoins spéciaux , les pensions de retraite pour les vieillards ou invalides , les services de la première enfance, des écoles, etc., etc., sont un exemple de ce que les membres d'une collectivité se doivent entre eux , et conséquemment une reconnaissance du droit à l'entretien de ceux qui ne peuvent pas encore ou qui ne peuvent plus concourir aux efibrts producteurs.
Au point de vue doctrinal, Godin conçoit que Penfant a sa part déterminée dans Porganisme social en raison même de la valeur de fonction inscrite en lui et qu^il est d'intérêt social et universel de cultiver (Loi de conservation et de progrès de la vie) ; l'invalide ou le vieily' lard a sa part déterminée en raison de ses œuvres passées.
Quant au travailleur actif, Godin conçoit qu'en vue de l'aider socialement au meilleur accomplissement de son devoir , et ainsi à l'agrandissement de son droit , il faut dans les entreprises s'appliquer, nous le répétons, à serrer tellement les rapports de cause à efffet dans la production et la répartition des biens sociaux que l'équité de distribution en soit démontrable, et qu'en même temps les individus se trouvent sous une sanction matérielle directe et immédiate qui, les liant au bien commun, porte chacun d'eux au meilleur gouvernement de soi-même pour son bien propre et pour le bien de la collectivité. Nous avons essayé d'indiquer dans la première partie de ce travail, chapitre XXI, toute rétendue et la difficulté de ce qui reste à faire sous ce rapport, et montré qu'il faut, pour arriver à l'instauration de la véritable méthode de rémunération du travail efiectué et de classement des capacités, le concours de beaucoup de bonnes volontés.
Qu'on nous permette de revenir ici sur un des points déjà touchés : la pluralité des existences dans la doctrine de Godin , mais pour en faire ressortir un côté spécial.
Dans' le volume même des statuts de la Société du Familistère {Mutualité sociale ^i^. 18), Godin invoquant le principe d'Unité par causalité et continuité, montre l'être humain se classant c dans ses existences succes- € sives suivant la valeur des actes qu'il a accomplis,
€ des facultés qu'il a développées en lui , suivant enfin € ce qu'il est en état d'accomplir encore pour le bien € et le progrès de la vie générale. »
C'est là le point intéressant à approfondir : Godin montre le droit de vivre, c'est-à-dire d'accomplir des actes j croissant avec les facultés d'action ; en d'autres ' termes, le meilleur accomplissement du devoir préside à l'élargissement du droit ; ou, si l'on veut, le droit est fait avec du devoir accompli.
Ceci est d'une énorme portée pratique. C'est, du reste, la notion de l'effet fonction continue de cause ; la cause se modifiant, l'effet se modifie. Dans l'exemple proposé par Godin, l'homme, en modifiant sa manière d'accomplir le devoir, modifie son droit et est classé en conséquence dans la vie universelle.
La valeur sociale d'une telle doctrine est évidente : Une sanction inéluctable est, par elle, attachée à tout acte conscient. Pas une pensée entretenue, pas un mouvement ne devient indifférent. L'essentiel pour chacun dans l'existence, c'est d'augmenter sa valeur de fonction, sa capacité de concourir à la prospérité générale. Les relations entre la doctrine philosophique à laquelle s'est arrêté Godin et son œuvre sociale, sont exposées tout au long de ses divers écrits.
Le lecteur que le sujet intéresse voudra donc bien s'y reporter. Ici notre objet était simplement de mettre en lumière ce fond de la doctrine philosophique et sociale de J.-B.-A. Godin : Unité par causalité et conti^ nzcité.
Les leçons fournies par les expérimentations sociales aux Etats-Unis nous avaient déjà amenés (l'° partie de ce travail, ch. LI) à la môme formule, et nous avons dit que la Science y donnait aujourd'hui un appui positif. C'est ce que nous avons à voir maintenant ; car les lois
- ââ-
naturelles étant universelles aucun fait n'échappe à leur action et nous ne pouvons atteindre un but qu'en le poursuivant d'accord avec elles. Aussi, nous est-il apparu comme un devoir d'introduire dans ces Documents, avant de poursuivre l'exposé des travaux de Godin à Guise, les pages suivantes touchant la confirmation scientifique de la loi de Vie et Travail à laquelle Godin aspirait, la Science pouvant seule aujourd'hui, nous semble-t-il , amener les esprits à un même concept d'Unité.
2. — Leçons de la Science confirmant Tidéal philosophique et social de J.-B. A. Godin.
A. — Vie : force, matière. Synthèse mathématique et dynamique.
Au moment où nous préparons ces pages, fin de l'année 1900, paraissent les Rapports (1) présentés au Congrès international de Physique réuni à Paris en 1900 j sous les auspices de la Société française de Physique y » rassemblés et publiés par Ch.-Ed. Guillaume et L. Poincaré, secrétaires généraux du Congrès.
Il est tout indiqué que nous recourrions d'abord à ces Documents. En efiet,le but poursuivi parles organisateurs de ce premier Congrès international de Physique a été de tracer , à grands traits , au seuil du vingtième siècle , <c le tableau (2) des idées et des hypothèses par lesquelles on cherche aujourd'hui à expliquer la constitution de la nature et les lois qui la régissent.
< Alors même > disent les savants secrétaires du Congrès i< que, suivant le cours ordinaire des choses,
(1) Gauthier-Villars, Imprimeur-libraire, quai des Grands- Augustins, 55, Paris.
(8) Premier volume des Rapports. Pages V et s.
les années futures viendraient à bouleverser complètement nos manières de voir actuelles , il semble utile de marquer rétape atteinte aujourd'hui par Fesprit humain dans son éternel voyage à la recherche de la vérité ; aussi bien une partie de Poeuvre, au ftioins, ne sera pas soumise à la fluctuation des idées, car si les hypothèses passent, les faits demeurent. . . >
Une synthèse peut-elle maintenant se dégager de ces faits? La question a été touchée, avant la réunion du Congrès , dans l'article indicatif des Mémoires ou Rapports demandés à d'illustres savants en chacune des branches principales de la Physique. Dans cet article intitulé : < Le prochain Congrès, international de Physique > Cl), par MM. Ch.-Ed. Guillaume et L. Poincaré, on lit :
< Si de la comparaison entre les résultats de
si beaux efforts faits dans tant de directions différentes pouvait résulter une synthèse , il semble bien qu'elle devrait être une soudure entre les travaux qui sont venus nous renseigner sur la matière et ceux qui, au contraire, nous apprennent de mieux en mieux quelle doit être la constitution de cet éther qui transmet les actions lumineuses , calorifiques et électriques. Ce sont les relations qui existent entre l'éther et la matière qui paraissent encore mal connues, et ce sont précisément ces relations qui paraissent devoir expliquer la plupart des phénomènes qui restent encore mystérieux. Certes , le Congrès ne pourra pas résoudre une question si vaste , mais , en tout cas , une contribution capitale à l'étude du problème lui est réservée ; celui que tous les physiciens du monde sont unanimes à
(i) Revue générale des Sciences pures et appliquées, numéro du dû mai 1900. Editeurs : Armand Colin et G», 5, rue de Mézières, Paris.
t^econnaître comme leur maître, Lord Kelvin , a bien voulu écrire pour le livre des Rapports un mémoire sur les conditions de la formation des ondes de Téther, par le déplacement de la matière pondérable , et le caractère non oscillatoire de ces ondes pour des vitesses de déplacement inférieures à celles de la lumière. >
Le Mémoire ainsi annoncée figure en tête du deuxième volume des Rapports.
Il est complété par une addition qui est, disent les organisateurs du Congrès (1) , « le résumé de Padmirable conférence que l'illustre physicien a bien voulu faire devant le Congrès. >
Le travail de Lord Kelvin (William Thomson) est donc, sinon une synthèse, au moins une hypothèse embrassant Fensemble des faits acquis en Physique et indiquant Torientation qui en résulte.
Avant d'aborder ce travail, nous aurons à voir quelques-uns des faits les plus directement rattachés à notre objet et dont les conséquences immédiates appellent, pour ainsi dire, l'hypothèse présentée par Lord Kelvin.
Cette indication donnée dans la mesure la plus stricte
possible , — car l'obligation de nous borner est ici de
rigueur , — nous recourrons au mémoire intitulé :
€ Relations (2) entre la Physique expérimentale et la
Physique mathématique >, par M. Henri Poincaré,
Membre de l'Institut et du Bureau des Longitudes,
Professeur à la Sorbonne.
« La généralisation atteignant (3) d , selon les iov-
mes des secrétaires du Congrès , « son expression la
plus haute dans la forme mathématique > , ce mémoire
(1) Premier volume des Rapports, Pages X.
(2) » » » Pages 1 ù 2î).
(3) Premier volume des Rapports, Page IX.
nous donnera la conclusion la plus générale possiblp dans rétat présent des connaissances.
L'affirmation du principe d'Unité par les lois de causalité et continuité, sera le mot de ces citations. Orientés ainsi par la Science vers la synthèse à la ^ois mathématique et dynamique, nous demanderons au philosophe Kant (Critique de la raison pure (1)), ses enseignements sur cette synthèse et, enfin , nous viserons , mais en quelques mots seulement, d'autres travaux de savants illustres venant à l'appui de ces données.
Ceci dit , abordons notre sujet.
Tout le monde a entendu parler du quatrième état de la matière, l'état ultra gazeux (2) , ou radiant, ou cathodique, découvert, il y a plus de vingt ans, par William Crookes.
Les études n'ont cessé dé se poursuivre en cette voie. Elles ont donné lieu au dépôt d'un mémoire présenté au Congrès international de Physique , par J. J. Thomson, mémoire où l'état en question est dénommé état corpusculaire.
Le travail de J. J. Thomson (^;raduit de l'anglais, par P. Langevin , Préparateur à la Sorbonne) est intitulé : € Indications relatives à la constitution de la rnatière fournies par les recherches récentes sur le passage de V électricité à travers les gaz (3) >•
Des faits reproduits par tout un groupe de savants de divers pays sont d'abord exposés , puis vient une hypothèse édifiée par l'auteur, de concert avec William Crookes. Voyons d'abord les faits.
(1) Traduit de rallemand, par Jules Barni, 1869. Editeur : Germer- Baillëre, rue de rEcole de Médecine ,17, Paris.
(2) Revue générale des Sciences pures et appliquées, numéros des 30 mars et i 5 avril 1891.
(S) Troisième volume des Rapports. Pages 188 à loi.
îl est établi expérimentalement^ qu'au-delà des états solide, liquide, gazeux, la matière, spécialement dans les rayons cathodiques, tubes à vide, métaux éclairés par la lumière ultra-violette, fils incandescents, substances radio-actives, etc., se présente sous un état unitaire; les corpuscules constituant cet état ayant : !<> une masse invariable de quelque substance qu'ils proviennent et de quelque manière qu'on les ait produits; 2o portant une même charge fixe d'électricité négative.
J. J. Thomson désigne sous lo terme état corpusculaire ce quatrième état où la matière passe à un mode unitaire. Il considère cet état comme produit par « la dissociation des molécules ordinaires de la substance en corpuscules extrêmement petits, électrisés négativement, et en parties électrisées positivement qui restent après qu'un corpuscule a été détaché d'une molécule. >
Il écrit (p. 141): «Les corpuscules sont dispersés dans la masse du métal et peuvent s'y mouvoir librement. »
Leur masse est extrêmement petite, le millième environ de colle de l'atome d'hydrogène , « la plus petite masse considérée jusqu'ici en physique. > (p. 139.)
Pour avoir une idée de la petitesse ainsi indiquée , il faut savoir que dans le cas de certaines substances radio-actives (Voir troisième volume ùe^ Rapports ^ \e mémoire intitulé : < Sur le ray^oiinement de Vuranium^ et sur diverses propriétés physiques du rayonnement des corps radio-actifs > , par Henri Becquerel, membre de l'Institut, p. 47 à 78) , l'énergie rayonnée par la partie déviable (c'est-à-dire celle composée de corpuscules négatifs) est tellement faible, que la perte de masse due à la matière transportée serait de l'^^'^par
centimètre carré de surface rayonnante en un milliard d*années !
« L'état corpusculaire > écrit J. J. Thomson (p, 140) € semble on réalité fournir une représentation moderne du fluide électrique dans la théorie d'un seul fluide, »
La résolution de la matière en particules actives était un fait déjà exprimé par la théorie des ions^ dite aussi théorie de Lorentz. Eti efffet < cette théorie voit , dans tous les corps , de petits éléments moléculaires chargés d'électricité — les ions — et rattache tous les processus électriques à l'équilibre et au mouvement de ces ions. > (P. Zeeman, Revue générale des Sciences pures et appliquées , numéro du 15 avril 1897, p. 298).
Mais € les ions (1) multiples ou sous-multiples de l'atome , transportant des charges négatives ou positives > ne sont pas identiques entre eux; ils diffèrent selon la substance qui les a fournis; fandis que les corpuscules — éléments constituants de l'état ultragazeux dit corpusculaire — sont identiques , nous le répétons, comme masse et comme charge, de quelque substance qu'ils proviennent.
C'est la démonstration de la résolution de la matière en particules actives , avec ce trait essentiel qu'à l'état corpusculaire, la matière dégagée de toute differentiation se présente sous un mode unitaire.
Mais ce n'est pas tout, ce mode est tellement raréfié , que c'est à peine — nous venons de le voir — s'il tombe encore sous nos moyens de mesure et que le savant y voit « une représentation moderne du fluide électrique, dans la théorie d'un seul fluide. >.
Cette évolution transcendantale est d'une telle portée
(1) Mémoire déposé par M. Henri Becquerel, troisième volume des Rapports^ p. 58.
philosophique que nous croyons devoir donner les citations suivantes.
Consultons d'abord J. J. Thomson :
€ Je me propose , dans ce Mémoire, » ccrit-il (troisième volume des Rapports^ p. 138) « de discuter, au point de vue de nos idées sur la constitution de la matière, les conséquences des expériences récentes sur la nature des rayons cathodiques et sur la charge portée par un ion dans un gaz. Les expériences dont je veux parler sont les suivantes :
€ En mesurant la déviation des rayons cathodiques par les forces électrique et magnétique, j'ai déterminé la valeur du rapport-^ pour les particules qui constituent les rayons cathodiques , e étant la charge et yn la masse d'une de ces particules cathodiques (1), et j'ai trouvé que ce rapport est beaucoup plus grand que le rapport de la charge d'un ion hydrogène , dans l'élcctrolyse des liquides ,' à la masse d'un atome d'hydrogène : le premier rapport vaut environ 10% le second environ 10^, quand e est mesuré en unités électromagnétiques. Ce résultat a été confirmé par les expériences de Lenard (2) et de Kaufmann (3).
«J'ai mesuré ensuite la valeur de e et j'ai montré qu'elle est indépendante de la nature du gaz dans lequel l'ion est produit, j'ai ainsi obtenu pour e la valeur 6-10"'**^en unités électrostatiques, qui est du môme ordre que celle de la charge d'un ion d'hydrogène dans l'éler* trolyse des liquides (4).
«Ce résultat a été confirmé par Townsend (5) qui a employé une méthode donnant directement le rapport
(1)J. J. Thomson, Philosophical Magazine, t. XLIV, p. 293; 1807.
(2) Lenard, Wiedemann's Annales, t. LXIV, p. 279; 1898.
(3) Kaufmann, Wiedemann's Annales, t. LXV, p. 431: 1898.
(4) ï. J. Thomson, Philosophical Magazine, t. XLVI, p. 528; 1808.
(5) Townsend, Philosophical Transactions, t, CXCIII, p. 129; 1806.
— sodé la charge de l'ion , produit dans ses expériences par les rayons Rontgen ou la lumière ultra-violette, à la charge de l'ion hydrogène dans l'électrolyse des liquides : il a trouvé que ces deux charges sont identiques. € Connaissant ainsi ~ et e. nous trouvons la valeur
de 7n , et cette valeur est très petite (environ -^ôôô) P^^ rapport à la masse de l'atome d'hydrogène , la plus petite masse considérée jusqu'ici en Physique,
€ Ainsi l'étude du passage de l'électricité à travers les gaz, conduit à reconnaître la possibilité de l'existence d'un nouvel état de la matière, qui ressemble aux trois autres états, solide, liquide et gazeux, en ce sens qu'il est constitué par un grand nombre de petites particules identiques, que nous appellerons corpuscules^ mais qui diflère de la matière ordinaire, où les moléculjps ont des masses variables avec la nature de la substance, en ce que les corpuscules ont une masse invariable, de quelque substance qu'ils proviennent, et de quelque manière qu'on les ait produits, cette masse étant le millième environ de celle d'un atome d'hydrogène. Chacun de ces corpuscules porte une charge fixe d'électricité négative. Il semble que ce soit toujours l'électricité négative que Ton trouve associée à la matière dans cet état, l'électricité positive semblant toujours s'attacher à la matière ordinaire. Ainsi Wien (1) a mesuré les valeurs de-^^ — pour les particules positives dans un tube à vide, en même temps que j'ai fait la même détermination pour les ions positifs produits par un fil métallique incandescent dans un gaz à très basse pression (2) : les valeurs ainsi obtenues sont beaucoup moindres que celles trouvées pour les corpuscules, ce
(1) Wien, WiedemanrCs Annales^ t* LXV, p. 440; 1898.
(2) J.-J. Thomson, Philosophical Magasine, t. XLVIII, p. 547 ; 1899.
rapport -^ étant ici du même ordre que dans Télectrolyse. L'état corpusculaire semble en réalité fournir une représentation moderne du fluide électrique dans la théorie d'un seul fluide.
€ L'existence de matière à l'état corpusculaire ne se manifeste pas seulement dans les cas où la matière a été soumise à des champs électriques intenses, comme dans la pl'oduction des rayons cathodiques ou des rayons de Lenard. J'ai trouvé de la matière dans cet état au voisinage d'une plaque métaîlique éclairée par lalumière ultra-violette et aussi au voisinage d'un filament de charbon incandescent dans un vide très élevé, tandis que les résultats remarquablement intéressants des expériences faites par M. Becquerel (1), M. et Mme Curie (2) et M. Giesel (3) sur les déviations électrique et magnétique des rayons du radium, et le fait que M. Becquerel trouve pour ces rayons la même valeur de -^ que pour les corpuscules, montrent que, dans ce cas aussi, nous avons de la matière à l'état corpusculaire. >
Plus loin , développant l'hypothèse basée sur la constatation de cet état, J. J. Thomson écrit (p. 140) : .
< La présence de matière à, cet état dans les
métaux et dans d'autres substances peut être considérée comme due à la dissociation des molécules ordinaires de la substance en corpuscules extrêmement petits électrisés négativement , et en parties électrisées positivement qui restent après qu'un corpuscule a été détaché d'une molécule.
(1) Becquerel, Comptes rendus^ t. CXXIX, p. 096 ; décembre i8P9 — — Journal de Physique, avril 1900.
(2) Curie, Comptes rendus, nov., déc. 1899 et Rapport, p. 79, tome3«e des Rapports présentés au Congrès international de Physique, Paris, 1900.
(3) Giesel, Wiedemann's Annnales^ t. LXIX, p. 834 ; 1899.
€ Le nombre des corpuscules libres qui existent à chaque instant dans P""^ de la substance, résulte d'un équilibre dynamique entre la recombinaison des corpuscules avec les molécules électrisées positivement, qui diminue le nombre des corpuscules, et la dissociation des molécules neutres qui conduit à la formation de nouveaux corpuscules..,
€ Dans les substances où la dissociation corpusculaire se produit, nous avons: 1° des corpuscules électrisés négativement qui peuvent se mouvoir librement d'un point à un autre ; 2» les molécules électrisées positivement qui se meuvent beaucoup moins facilement, mais que, d'après des expériences récentes sur la diffusion d'un métal au travers d'un autre, nous ne pouvons pas regarder comme absolument immobiles.
« Les corpuscules, bien que se mouvant librement à l'intérieur de la substance, n'en sortent pas, à moins que leur énergie cinétique ne dépasse une certaine limite, puisqu'un travail est nécessaire pour séparer un corps chargé d'un conducteur.
< Les corpuscules sont dispersés dans la masse du métal et peuvent s'y mouvoir librement; quand une force électrique agit sur eux , ils se meuvent dans la direction opposée à celle de la force, puisqu'ils sont chargés négativement; le mouvement de ces corpuscules fait passer une certaine quantité d'électricité à travers une surface quelconque tracée dans la substance. Les corpuscules transportent le courant, et c'est à leur présence qu'est due la conductibilité des métaux. S'ils passent d'un point à température élevée à un autre point où la température est plus basse , ils apportent de l'énergie avec eux , et peuvent ainsi être regardés comme créant la conductibilité thermique aussi bien que la conductibilité électrique. »
Suivent des calculs concernant les conductibilités thermique et électrique, la proportion de matière à rétat corpusculaire dans les métaux (où nous relevons ce trait que chaque molécule de bismuth subirait la dissociation moléculaire environ quarante millions de fois par seconde en moyenne) ; puis des réflexions touchant l'action d'un champ magnétique sur les mouvements des corpuscules, etc., etc.; enfin, le Rapport se termine par des équations diffiérentielles déterminant la distribution des corpuscules dans le métal.
J.-J. Thomson loin de penser qu'en outre de la conductibilité, toutes les propriétés électriques des métaux peuvent être expliquées par les corpuscules, dit nettement : (p. 149) « . . . . il faut tenir compte d'autre chose que des corpuscules. Le professeur Lodge a émis dans ce cas (phénomène de Hall, etc.) l'hypothèse de corpuscules positifs ; nous n'avons cependant aucune preuve directe de leur existence, tandis que nous en possédons dans le cas des corpuscules négatifs. >
Autre Mémoire. Celui-ci intitulé : Les rayons cathodiques {tome 3% p. 115 à 137) est dû à P. Villard, docteur ès-sciences. Ce travail avait été annoncé comme suit dans l'article-programme (1) du Congrès :
€ On sait comment l'étude de cette décharge
(la décharge électrique) dans les gaz raréfiés a conduit sir William Crookes à la découverte des rayons cathodiques. Quelles sont leurs propriétés reconnues aujourd'hui comme certaines, comment se comportentils dans un champ électrique, dans un champ magnétique ; quelles sont les circonstances de leur production ; quelles hypothèses peut-on faire sur leur nature et quel est le degré de probabilité de ces hypothèses ?
(I) Revue générale des Sciences pures ei applirjvées, numéro du 30 mai 1900.
Voilà des questions qu'il sera fort intéressant de mettre au point, car il n'est pas sans doute de littérature plus étendue que celle écrite depuis quelques années sur ce sujet. Le travail de révision qui s'imposait devait être confié à un savant particulièrement compétent : c'est M. Villard, si connu partant d'ingénieuses expériences, qui a bien voulu se charger de le faire, >
Ouvrons le dit Rapport.
M. Villard y relève les expériences de physiciens de tous pays, il haontre comment ont été déterminées les propriétés des 'rayons cathodiques : phénomènes de phosphorescence; propagation rectiligne; effets mécaniques; effets calorifiques (où nous lisons : * D'après l'action produite sur un morceau de diamant, M. Moissan. admet que la température ainsi réalisée atteint 3600^ ; mais il ne semble pas qu'on puisse fixer une limite à l'élévation de température déterminée par le choc des rayons cathodiques contre un obstacle >) ; émission de rayons Rontgen ; effets chimiques (parmi lesquels l'action réductrice très-nettement constatée dans certaines expériences indiquées par l'auteur) ; déviation magnétique (dont le sens est celui qu'pn pouvait mathémaliquement prévoir); déviation électro-statique (où les résultats du calcul ont aussi été confirmés par l'observation) ; absence d'action réciproque entre deux rayons (ce qu'on peut expliquer , dit M. Villard, en admettant < que les particules électrisées en mouvement se suivent à des distances très-grandes comparées à leur rayon d'action sensible )^); électrisation des payons mêmes démontrée rigoureusement par M. J Perrin, {Annales de Chimie et de Physique, 7® série , t. XI , p. 503; 1897); électrisation des tubes à décharges ; vitesse des rayons cathodiques, section au cours de laquelle, après l'exposé des expérience de M, Wiechert , nous lisons : i, . .
€ On peut donc considérer comme démontré que le rapport — est constant et que sa valeur est environ 77iine fois plus grande que dans Pélectrolyse, soit cent millions de coulombs par valence-gramme. D'autre part la valeur de v > (vitesse cathodique) « est de Tordre du dixième de celle de la lumière, soit mille fois la vitesse de la Terre sur son orbite.
< Dans des recherches récentes, M. J. J. Thomson a retrouvé la même valeur du rapport— pour la convection photo-électrique.
« Considérons maintenant que, d'après M J., J. Thomson , la déviation magnétique ou électrique est indépendante de la nature du gaz et liée seulement au potentiel de décharge, que cette déviation ne dépend d'autre part que de v puisque — est constant, nous arrivons à cette conclusion que v est indépendant de la nature du gaz : autrement dit, nous retrouvons sous une forme plus précise cette idée de Sir W. Crookes que les phénomènes cathodiques sont les mêmes dans tous les gaz et par suite que les particules cathodiques sont constituées par une matière unique ayant, dans ces conditions, un équivalent électrochimique mille fois plus petit que Thydrogène. >
Poursuivant l'examen des propriétés des rayons cathodiques, M, P. Villard expose les phénomènes de : dispersion magnétique et électrique ; diffusion, émissions secondaires ; passage des rayons au travers des lames minces ; Kanalstrahlen (rayons nouveaux découverts par M. Goldstein); surfaces interférentielles de M. Jaumann ; rayons cathodiques non déviables ; formation et émission ; enfin, il termine son travail par la section intitulée : a Nature de la matière radiante. »
Nous la donnons in-extenso :
€ Les phénomènes de réduction déjà observés avec
les rayons cathodiques , la réduction du cristal par* exemple , s'obtiennent également avec l'afflux cathodique (cathode à partie centrale en cristal) et avec les Kanalstrahlen.
> Si l'on remarque en même temps que les phénomènes cathodiques sont indépendants de la nature du gaz contenu dans les ampoules , qu'en particulier le rapport — est invariable, on est conduit à admettre l'unité de la matière radiante. Or, l'hydrogène est le seul gaz simple réducteur connu ; c'est précisément celui dont le spectre est toujours, et souvent seul, visible dans la couche luminescente qui marque l'arrivée de l'afflux à la cathode : cet élément se distingue déjà par des propriétés toutes particulières, telles que de pouvoir traverser les métaux chauffes au rouge. En attendant qu'au autre gaz simple réducteur soit découvert, on peut considérer comme acceptable l'hypothèse que l'hydrogène constitue la matière radiante. »
Observons que M. P. Villard a reconnu avec J. J. Thomson que les particules cathodiques ont un équivalent électro-chimique mille fois plus petit que l'hydrogène.
La proposition de P. Villard évoque une appréciation de A. Etard, examinateur à TEcole polytechnique, qu'il nous parait intéressant de reproduire ici.
Dans la « Revue générale des Sciences pures et appliquéesy » (numéro du 30 septembre 1899), M. A. Etard chargé de la Revue annuelle de chimie, écrit p. 708 :
€ L'hydrogène vient d'être solidifié par Dewar à 263° au-dessous de zéro. Depuis vingt ans les physiciens s'avancent vers le nombre — 273^ du zéro absolu avec autant de persévérance que les géographes vers le pôle. Et, dans les deux cas, on touche au but. L'hydrogène solide n'est pas cette grenaille métallique que l'on pen-
àait ; il ressemble fort à de la glace qui, au lieu d^un kilogramme, ne pèserait que 70 grammes par litre, ainsi que du coton. Par cet élément les corps simples tendraient-ils vers IMmmatérialitc , vers quelque limite d'équilibre inconnu où la substance chimique trouve une équivalence physique? >
M. A. Etard ne donnait cela que comme « une conjecture inoffensive, » la voilà qui prend un caractère tout spécial avec les expériences récentes touchant Pétat corpusculaire, où la matière : P se résoud en corpuscules identiques ayant un équivalent électro-chimique du millième de l'hydrogène ; 2° fournit, selon Texpression de J. J. Thomson , < une représentation moderne du fluide électrique dans la théorie d'un seul fluide, » autrement dit, trouve une équivalence physique.
Cette évolution transcendantale de la matière vers la force, ou du mode-effet vers le mode-cause appelle quelques développements.
Deux aspects du sujet sont à dégager d'abord :
P L'électricité est de l'énergie agissant comme force ou cause productive de mouvement sur la matière proprement dite. Relativement à l'électricité mode producteur de mouvement, la matière est le mode mù , le mode effet.
2o La matière se résolvant en éléments moléculaires électrisés — ions à un certain degré de dissociation , corpuscules à un autre degré, — se révèle comme ayant (expression de W. Crookes au Congrès de l'association britannique pour l'avancement des sciences , Bristol, septembre 1898), un « suhstratum ionique "» ou un support dynamique, ou encore comme étant la fonction continue d'une cause.
En résumé les deux modes : (matière, force) distincts par la loi de causalité et un par la loi de continuité, se résolvent en unité.
Il reste à concilier le fait d'évolution transcendantale avec le principe de conservation de la matière ou des poids atomiques qui n'a cessé d'être vérifié depuis Lavoisier. Si, dans ses évolutions indéfinies, le mode pondérable passe à Timpondérable, n'y aura-t-il pas violation de ce principe ?
Nullement, si comme l'a exposé, dès 1863, le grand chimiste Berthelot, une compensation continue existe entre ces deux modes. Reportons-nous à l'hypothèse présentée il y a presque un demi-siècle par l'illustre savant (1). Dans cette hypothèse l'éther est conçu comme ensemble de toutes les propriétés connues et à connaître, lesquelles se manifestent à nous sous certains états d'équilibre stable ou condensations de la substance éthérée. Ces états d'équilibre stable ont pour nous un poids atomique et constituent ce que nous appelons corps simples.
Une compensation exacte continue entre les propriétés en manifestation et celles non manifestées maintient sans cesse le poids atomique, tout en assurant l'évolution indéfinie de la substance.
Toutes les variétés de matière, venons-nous de voir, se présentent sous un mode unique à l'état corpusculaire , et passent alors au mode force. Les diverses forces, à leur tour, aboutissent-elles à un mode unique?
4( Le problème de l'unité des forces physiques :t a dit (2) dans son discours inaugural du Congrès international de Physique , M, A. Cornu , président du Congrès, < . • . s'est imposé à nouveau depuis les grandes décou-
(1) BERTHELOt. Leçons sur V Isomérie 1863 (Hachette). — Essai de mécanique atomique^ 1879 'Dunod).
[Vj Revue générale des Sciences pures et appliquées , numéro du i5 août 190O.
vertes qui on-t signalé la fin de ce siècle : aussi la préoccupation constante de nos maîtres modernes , Faradaj^, Maxwell, Hertz (pour ne parler que des illustres disparus) , consiste-t-elle à préciser là nature , à deviner les propriétés de cette matière subtile réceptacle de l'énergie universelle, à rechercher les lois de ses mouvements intimes afin d'expliquer l'emmagasinement , la transmission et le partage de l'énergie dans ses manifestations extérieures. . . p
Le lecteur rapprochera de nos conclusions précédentes ces expressions si parfaitement concordantes et suggestives : Emmagasinement , transmission , partage de l'énergie c?an5 ses manifestations eootérieures ^ toujours l'effet fonction continue d'une cause; c'est-à-dire causalité et continuité dans l'unité.
Poursuivons :
L'illustre mathématicien Henri Poincaré, dans le Mémoire (1) qu'il a présenté au Congrès international de Physique, parlant des anciens fluides, calorique, électricité, etc., qu'on a abandonnés « quand on a eu », dit-il, « un sentiment plus vif de Tunité de la nature, et qu'on a aperçu les relations intimes qui en relient toutes les parties » , ajoute :
€ Et notre éther existe-t-il réellement?
« On sait d'où nous vient la croyance à l'éther. Si la lumière nous arrive d'une étoile éloignée, pendant plusieurs années elle n'est plus sur l'étoile et elle n'est pas encore sur la terre ; il faut bien qu'alors elle soit quelque part et soutenue , pour ainsi dire, par quelque support matériel.
€ On peut exprimer la même idée sous une forme plus mathématique et plus abstraite. Ce que nous
(i) Premier volume des Rapports , p. 1 à 29.
constatons , ce sont les changements subis par les molécules matérielles : nous voyons, par exemple, que notre plaque photographique éprouve les conséquences des phénomènes dont la masse incandescente de l'étoile a été le théâtre plusieurs années auparavant. Or, dans la Mécanique ordinaire, l'état du système étudié ne dépend que de son état à un instant immédiatement antérieur; le système satisfait donc à des équations différentielles. Au contraire, si nous ne croyons pas à réther, Fétat de l'univers matériel dépendrait nonseulement de l'état immédiatement antérieur, mais d'états beaucoup plus anciens ; le système satisferait à des équations aux différences finies. C'est pour échapper à cette dérogation aux lois générales de la Mécanique que nous avons inventé l'éther. >
a Souvent > , avait-il dit , précédemment , dans son mémoire m ... on regarde l'éther comme la seule matière primitive ou même comme la seule matière véritable. Les plus modérés considèrent la matière vulgaire comme de l'éther condensé , ce qui n'a rien de choquant ; ... »
Prenons note de cette parole ; car c'est précisément à l'éther ce « réceptacle de l'énergie universelle j> l'expression de M. A. Cornu), à Péther condensé ou raréfié par les électrons (atomes d'électricité) que le grand physicien , Lord Kelvin, va nous conduire. Un mot encore :
La théorie électro-magnétique de la lumière est évoquée par l'illustre savant à la première page de son travail pour préciser la position de son problème. Il est donc intéressant de rappeler ici . que cette même théorie a entraîné déjà celle des ions.
M. H. A. Lorentz, Professeur à l'Université de Leyde, dans le Mémoire qu'il a présenté au Congrès (Théorie
des phénoinènes magnèto^ptiques récemment dècou verts , tome 3% p. I à 33) , écrit :
€ ...Elle > (la théorie des ions) € s'était imposée à nombre de physiciens, dès que la théorie électro-magnétique de la lumière eût été posée sur des bases solides. En effet, d'après cette théorie , une molécule ou un atome qui émet de la lumière doit avoir une certaine ressemblance avec un excitateur de Hertz: et sans doute l'excitateur le plus simple serait un corps doué d'une charge électrique et animé d'un mouvement de va et vient. On est ainsi amené à supposer que, dans chaque molécule rayonnante, il existe une ou plusieurs particules chargées, capables de vibrer autour d'une position d'équilibre ; ces ions ou électrons donneront lieu à des ondes électromagnétiques se propageant dans l'éther. Réciproquement, ils pourront être mis en mouvement par des oscillations électromagnétiques provenant d'une source extérieure. On sait combien cette hypothèse des ions contenus dans tous les corps pondérables a été rendue probable par plusieurs phénomènes d'une autre nature, notamment par ceux de la décharge électrique dans les gaz raréfiés. »
Passons au mémoire présenté par Lord Kelvin. • « La théorie électro-magnétique de la . lumière » , écrit-il en renvoi au bas de la première page (1), « ne repose pas sur d'autres bases que l'ancienne théorie ondulatoire. Elle ajoute à cette théorie une région immense , d'une importance et d'un intérêt transcendants; elle nous demande non-seulement d'expliquer toutes les propriétés de la lumière et de la chaleur rayonnante par des vibrations iransvorsalos du solide élastique appelé éf/œr , mais encore d'embrasser les courants électriques , l'aimantation permanente de l'acier et des
^1} Deuxième volume des Rapports présentés au Congrès, p. 1 à 22.
aimants naturels , la force magnétique et la force électrostatique dans une dynamique générale de Péther. >
Ces paroles nous montrent que Lord Kelvin considère, lui aussi, l'éther comme réceptacle de l'énergie universelle, puisqu'il s'agit d'expliquer par ses vibrations toutes les propriétés de la lumière, de la chaleur rayonnaiîte, etc., etc.
Le travail du savant est intitulé : < Sur le mouvement d'un solide élastique traversé par un corps agis-sant sur hii par attraction ou répulsion. » (Tome 2, V^ p.)
Le travail complet; Rapport et Addition comprend 22 numéros se renvoyant les uns aux autr'es. Les numéros 1 à 18 se réfèrent au « problème abstrait de Dynamique purement mathématique » (n© 1) indiqué par le titre du rapport. Les numéros 19 à 22 contiennent le résumé des additions au rapport faites oralement par l'auteur lors de sa conférence au Congrès de Physique, Paris , 8 août 1900.
L'auteur signale dès le début que ce dont il s'agit «est un problème abstrait de Dynamique purement mathématique , sans rien qui indique une idée d'application physique, » et continue : « Si je m'en suis occupé et si je le présente au Congrès de Physique , c'est parce qu'il suggère une explication concevable de la difficulté la plus sérieuse qu'ait présentée jusqu'ici la théorie ondulatoire de la lumière , je veux dire le mouvement de corps pondérables à travers un espace infini occupé par un solide élastique. >
Quelques conditions sont précisées comme points de départ des calculs :
Ainsi il est admis, dès le numéro 2 , que l'éther a de la densité. De même, il est spécifié que le mot atome désignera « une substance idéale occupant un volume donné indéformable et agissant sur l'éthep intérieur et
exterieur par attraction et répulsion conformément aux vieilles idées qui avaient cours au XVIIP siècle. > 11 faut imaginer que le volume total de cet atome soit divisé en éléments ' infinitésimaux les uns positifs, les autres négatifs (n^« 2 et 4.)
Enfin, Fauteur admet (n«^ 5) « que la distribution des densités positives et négatives de Vatome et la loi de compressibilité de Véther soient telles, que la densité moyenne de Véther à l'intérieur de Vatome ne diffère pas de la densité qu'a Véther dans la région extérieure à la perturbation. Ainsi > , poursuit-il, < les attractions et les répulsions de Vatome dirigées suivant des rayons , produisent y à diverses distances du centre y des condensations et des raréfactions de Véther j sans changer la quantité totale d'éther incluse dans le volume de Vatome^ ni causer , par suite , de perturbation extérieure de Véther. »
Bien remarquer que toute cette partie soulignée par nous et, conséquemment, ce qui est dit touchant le volume indéformable de l'atome ne résistent pas aux calculs. L'auteur proposera finalement (n^ 20) une classe spéciale d'atomes, les électrons « qui, dit-il, n'obéissent pas à la « condition formulée aux lignes » ci-dessus. 11 faut donc renverser les termes et concevoir que les atomes proposés par Lord Kelvin causeront des pertubations extérieures dans l'éther, par suite des actions qu'ils exerceront : rélectron positif (no 20) condensant < l'éther dans l'espace qu'il occupe »; l'électron négatif raréfiant « l'éther subsistant à l'intérieur du volume qu'il occupe. » Le volume de ces atomes ne sera donc pas fixe puisqu'il y aura des modifications de la quantité d'éther incluse dans ce volume. De même nous verrons que la densité de l'éther à l'intérieur de l'atome pourra différer (no 17) beaucoup de la densité de l'éther libre.
Enfin, touchant cette dernière densité, les calculs amèneront le savant à proposer (no 22) de la fixer à 10-9.
Revenons au problème :
Les deux principales questions cinématiques sont d'abord examinées et résolues :
lo Trouver l'orbite d'une particule d'éther déplacée par l'atome en mouvement, relativement à l'éther environnant supposé fixe ;
2o Déterminer la trajectoire de la particule d'éther à travers l'atome supposé fixe, tandis que dans tout l'espace extérieur l'éther est supposé animé d'un mouvement de translation.
Viennent ensuite, avec leurs réponses, les deux questions dynamiques correspondantes :
1° Quelle est l'énergie cinétique totale de la portion d'éther qui est à chaque instant à l'intérieur de l'atome dans le cas de l'atome mobile et de l'éther immobile autour de lui?
2** Dans le cas de l'atome au repos et de l'éther animé d'un mouvement qui soit une translation à l'extérieur de l'atome et qui soit, à l'intérieur, dirigé suivant les lignes de flux courbes avec les vitesses variables indiquées, (sur une des figures du travail), de combien l'inertie effective de la portion d'éther contenant l'atome surpassera-t-elle l'inertie simple d'un égal volume d'éther libre ?
Ces calculs amènent le savant à conclure, ainsi que nous l'avons dit plus haut, en faveur d'une classe spéciale d'atomes, les atomes d'électricité, qu'il dénomme, avec M. Larmor, électrons.
Nous lisons au n» 20 :
€ Un électron positif (1) serait un atome qui par
(1) « Il semble probable, » dit en renvoi Lord Kelvin (tome 2, page 20),
attraction condense l'éther dans l'espace qu'il occupe ; un électron négatif ^evdXi un atome qui, par répulsion, raréfie Féther subsistant à Tintérieur du volume qu'il occupe. »
Cette diversité d'action : attraction ou répulsion chez l'atome d'électricité relativement à l'éther — à l'éther réceptacle de toutes les propriétés de la lumière, de la chaleur, etc. — apparait-là comme une sorte de conscience, chez l'électron, de son état d'être relativement à l'éther qu'il lui plaît de condenser ou de raréfier, en un mot comme un acte de vie.
Ne nous écartons pas du travail de Lord Kelvin.
€ Les déformations, > continue-t-il, (no20) «produites dans l'éther à l'extérieur de deux atomes de cette espèce par les attractions ou les répulsions qu'ils exercent sur l'éther qui leur est intérieur détermineraient une attraction apparente entre un électron positif et un électron négatif et une répulsion apparente entre deux électrons à la fois positifs ou négatifs. Ces attractions et ces répulsions apparentes croitrâient beaucoup plus vite, quand la distance diminue, que ne le voudrait la loi de rinverse du carré de Newton. Cette loi, qui , comme Coulomb et Cavendish nous l'ont appris, régit aussi les attractions et répulsions électriques, ne peut être expli(^uée par une déformation d'un éther possédant les propriétés élastiques des solides réels ou des corps hypothétiques imaginés jusqu'ici. Mais on l'explique parfaitement dans une hypothèse très simple, en admettant une action à distance entre les différentes parties de l'éther... >
a que cette électrisation est résineuse, mais elle pourrait être vitrée. Il ne faut pas oublier que si l'électricité vitrée est appelée positive, cela tient uniquement à ce qu'on la recueille sur le conducteur principal de la vieille machine électrique à plateau de verre. »
Ici, Lord Kelvin démontre par le calcul que deux masses d'éther occupant des volumes infinitésimaux (les électrons) se repousseront mutuellement ou s'attireront avec une force égale à leurs densités ; la force étant une attraction ou une répulsion suivant que les densités € sont de même signe ou de signe contraire ; elle est nulle, » dit-il, « quand Tune de ces quantités est nulle, c'est-à-dire que l'éther dont la densité a la valeur normale, n'éprouve ni attraction ni répulsion de la part d'une autre masse d'éther voisine ou éloignée.
< Cette théorie, > poursuit-il (no 21) « ressemble beaucoup à la doctrine que professait Aepinus au .milieu du XVlIIe siècle, et qu'on appelle généralement théorie d*un fluide unique ; msiis ici au lieu d'un fluide électrique nous avons l'éther, qui est un solide élastique remplissant tout l'espace. Dans notre hypothèse actuelle, deux atomes électriques semblables se repoussent et des atomes électriques différents s'attirent, en vertu de forces qui s'exercent entre chaque atome et la^ masse d'éther qu'il renferme et en vertu de la répulsion ou de l'attraction de ces masses d'éther ; l'éther contenu dans l'espace qui les entoure et qui les sépare ne contribue en rien à l'action mutuelle. >
Lord Kelvin souligne le mot fot^ces comme, aussi, ce que nous allons souligner nous-même dans la phrase suivante :
<( Les déformations de l'éther sont ainsi déchargées de Vimpossible tâche de transmettre simultanément la force électrostatique et la force magnétique ;... >. Le mot forces précédemment souligné exprime donc les forces électrostatiques, auxquelles s'appliquent (avonsnous lu au no 20) « la loi de l'inverse du carré de Newton. » L'auteur continue en parlant des déformations de l'éther : « Nous pouvons bien imaginer qu'elles
soient tout à fait aptes à s'acquitter du devoir plus simple de transmettre la force magnétique seule.
< Jusqu'ici > poursuit le savant, (n« 22), * un obstacle qui a paru insurmontable a empêché de développer cette idée et d'en déduire les conséquences pratiques, c'est la grandeur de la force qui s'exerce, dans beaucoup de cas bien connus d'attraction magnétique, entre des pôles de fer, qu'elle provienne d'aimants d'acier ou d'électro-aimants. Si l'on considère que nos expériences les plus délicates dans différentes branches de la Science nous montrent des corps pondérables, grands ou petits, mis en mouvement aisément par des forces inférieures au millième de la pesanteur (1) (heaviness) d'un milligramme, comment concevoir que l'éther à travers lequel ces corps se meuvent puisse présenter les déformations nécessaires à la transmission de forces qui, entre les pièces polaires planes d'un électro-aimant, peuvent dépasser deux cents (2) fois la pesanteur d'un kilogramme par centimètre carré ? Cette difficulté disparaît, si l'on admet l'hypothèse formulée au n*" 2 de mon Rapport » (hypothèse d'une densité de l'éther). € Nous pouvons supposer la densité de l'éther aussi grande qu'il nous plaira, sous la seule condition qu'elle ne soit pas trop grande pour troubler sensiblement la
(1) « Je ne puis ici employer sans ambiguïté le simple mot poids (iceighl), qui signifie légalement masse et que l'on emploie plus souvent dans la pratique pour désigner une masse que la pesanteur d'une masse soumise à la gravitation . o
(2) « La force magnétique la plus intense qu'on ait mesurée jusqu'ici a, je crois, été -observée par du Bois. [Voir le Rapport de M. du Bois, tome II) qui a trouvé 76,000 G. G. S. entre les deux petites faces planes terminales des pôles de fer doux d'un puissant électro-aimaut. Ceci
donne pour l'attraction mutuelle par centimètre carré des deux fa-
76(K)0 ces -g — - ou approximativement 23.10' dynes , soit 230 kilogram-
^le8. V
proportionnalité de l'inertie effective à la gravité dans les différentes espèces de matières, telle qu'elle a été démontrée par les expériences de Newton, sur les pendules de plomb, de laiton, de verre, etc., et par son interprétation de la troisième loi de Kepler • Nous pouvions probablement, si nous le voulions, admettre que la densité de l'éther atteint 10"^, Je me contenterai, actuellement, de proposer 10""^.
€ La vitesse de la lumière étant de 300,000^™ par seconde, la rigidité (qui est le produit de la densité par le carré de cette vitesse) se trouve égale à 9.10" dynes par centimètre carré, ce qui dépasse un peu la rigidité de l'acier (7.10**). Ce n'est donc pas le manque de force qui peut nous faire douter de l'aptitude de l'éther à transmettre les actions magnétiques. >
Enfin , il conclut :
4c J'avoue que je me sens maintenant plein de l'espérance de voir résolues quelques-unes des autres difficultés formidables que l'on rencontre chaque fois que l'on tente d'expliquer l'isolement et la conduction électrique, la force électromagnétique et la force magnétique d'un aimant d'aciec, par une action mécanique définie de l'éther. *
Au cours du travail et en signalant (n^ 17) qu'il faudrait admettre que la condensation de l'éther au centre de l'électron positif pût être « bien supérieure à 100 fois la densité de l'éther libre pour donner une réfringence de l'ordre de celle de l'oxygène, > Lord Kelvin fait la réflexion suivante : € 11 n'y a cependant pas de difficulté à admettre une condensation aussi élevée de l'éther par l'atome , si l'on regarde le problème qui nous occupe comme la base d'une hypothèse physique qui mérite considération. >
€ Toutefois > poursuit-il (no 18) < il y a une difficulté
grave, peut-être insurmontable, que je dois indiquer en terminant : Comment concilier notre hypothèse avec le résultat que Péther , dans l'atmosphère terrestre , est immobile par rapport à la terre , résultat qui paraît établi par une admirable expérience conçue par Michelson et réalisée, avec le souci le plus sérieux d'atteindre une conclusion indiscutable, par lui et Morley (1)? Je ne vois , > poursuit Lord Kelvin , « rien d'attaquable dans l'idée, ni dans l'exécution de cette expérience. Peut-être , cependant , serait-il possible d'échapper à la conclusion qui. semblait en résulter, grâce à une brillante hypothèse faite indépendamment par Fitzgerald ^2) et par Lorentz (3), de Leyde, qui supposent que le mouvement de l'éther à travers la matière pourrait altérer légèrement ses dimensions linéaires; que les dimensions linéaires de la dalle de pierre qui constituait le support de l'appareil de Michelson et Morley soient réduites d'un cent millionnième (4) seulement dans la direction du mouvement, alors le résultat de l'expérience ne prouverait plus rien contre la liberté du mouvement de l'éther à travers l'espace occupé par la Terre. >
Le point capital pour notre objet dans les deux Documents présentés au Congrès par Lord Kelvin, nous paraît être celui-ci : Par la double action (condensation ou raréfaction) que le savant assigne aux électrons sur l'éther, il nous fait saisir la vie dans le mode force. Qu'est-ce, en effet, que cette augmentation ou diminu-
(1) Philosophical Magazine, décembre 1887.
(2) Leçons publiques au Trinitry Collège de Dublin.
(3) Essai d'une théorie des phénomènes électriques et optiques dans les corps en mouvement, Leiden, 1895.
(4) Ce nombre est le carré du rapport de la vitesse de la Terre autour du Soleil (30 k" par seconde) à la vitesse de la lumière (300,000 k™ par seconde.)
tion de la valeur normale de la densité de Téther par l'électron positif ou négatif, sinon une direction de rénergie, une adaptation de Féther à l'état propre de Félectron ; conséquemment un acte conscient, en un mot : la vie ? De même nous apparaissent conscientes de leurs différences essentielles ces forces électrostatiques montrées (numéros 20, 21) comme s'exerçant à distance entre les différentes parties de Féther occupant les volumes infinitésimaux des électrons, l'éther contenu dans l'espace qui entoure et sépare ceux-ci ne contribuant en rien à l'action mutuelle.
Mais ce n'est pas tout : en proposant d'attribuer à l'éther — à l'éther solide élastique remplissant tout r espace (n" 21^ — une densité, Lord Kelvin nous oblige à chercher, abstraction faite de l'espace, abstraction faite de l'univers phénoménal, le principe de cette densité. Il nous oriente vers l'unité.
Nous avons donné pour épigraphe au présent chapitre des paroles qu'il nous paraît maintenant utile de rattacher au discours dont nous les avons tirées :
William Crookes, avec qui J.-J. Thomson a poursuivi ses rcmanjuables expériences aboutissant à la démonstration de Tunité de la matière et à sa résolution en particules électriques, William Crookes qui, dès 1898, au Congi-ès de TAssociation britannique pour l'avancement des Sciences a, des premiers, proclamé le « suhstratum ionique de la matière » a dans le même discours (l), englobé tous les phénomènes, psychiques et autres, pour arriver à l'énoncé d'un principe commun. Voici :
«... tous les phénomènes de l'Univers sont, on peut le présumer, continus, et il est contraire à l'esprit
(1) Revue scientifique, numéro da 8 octobre 1896.
- éè -
B. — La Science se rapproche du principe d'unité.
Le Mémoire présenté au Congrès international de Physique, par M. Henri Poincaré, est intitulé : Relalions entre la Physique expérimentale et la Physique mathématique (1). Dans la section intitulée : V unité de la nature, nous lisons :
« Observons d'abord que toute généralisation suppose dans une certaine mesure la croyance à Tunité et à la simplicité de la nature. Pour Punité il ne peut pas y avoir de difficultés. Si les diverses parties de l'univers n'étaient pas comme les organes d'un même corps, elles n'agiraient pas les unes sur les autres, elles s'ignoreraient mutuellement; et nous, en particulier, nous n'en connaîtrions qu'une seule... >
Le lecteur voudra bien remarquer cette exposition si simple et si claire du principe d'unité dans la nature. 4c Nous n'avons donc pas » poursuit le savant « à nous demander si la nature est une, mais comment elle est une.
< Pour le second point , cela ne va pas si aisément. U n'est pas sûr que la nature soit simple. Pouvons-nous sans danger faire comme si elle l'était?...
» Si nous étudions l'histoire de la Science , nous voyons se produire deux phénomènes pour ainsi dire inverses : tantôt c'est la simplicité qui se cache sous des apparences complexes, tantôt c'est au contraire la simplicité qui est apparente et qui dissimule des réalités extrêmement compliquées
» Sans doute, si nos moyens d'investigation devenaient de plus en plus pénétrants, nous découvririons le simple sous le complexe, puis le complexe sous le simple, puis de nouveau le simple sous le complexe, et ainsi
(1) Premier volume des Rapports,., p. 1 à 29.
de suite, sans que nous puissions prévoir quel sera le dernier terme.
> Il faut bien s'arrêter quelque part, et pour que la Science soit possible, il faut s'arrêter quand on a trouvé la simplicité. C'est là le seul terrain sur lequel nous pourrons élever l'édifice de nos généralisations. Mais, cette simplicité n'étant qu'apparente, ce terrain sera-til assez solide ? C'est ce qu'il convient de rechercher.
> Pour cela, voyons quel rôle joue dans nos généralisations la croyance à la simplicité. Nous avons vérifié une loi simple dans un assez grand nombre de cas particuliers ; nous nous refusons à admettre que cette rencontre, si souvent répétée, soit un simple efiet du hasard et nous en concluons que la loi doit être vraie dans le cas général.
> Kepler remarque que les positions d'une planète observées par Tycho sont toutes sur une même ellipse. Il n'a pas un seul instant la pensée que, par un jeu singulier du hasard, Tycho n'a jamais regardé le ciel qu'au moment où la trajectoire véritable de la planète venait couper cette ellipse.
> Qu'importe alors que la simplicité soit réelle, ou qu'elle recouvre une vérité complexe ? Qu'elle soit due à l'influence des grands nombres, qui nivelle les différences individuelles, qu'elle soit due à la grandeur ou à la petitesse de certaines quantités qui permet de négliger certains termes, dans tous les cas, elle n'est pas due au hasard. Cette simplicité, réelle ou apparente, a toujours une cause. Nous pourrons donc toujours faire le même raisonnement, et si une loi simple a été observée dans plusieurs cas particuliers, nous pourrons légitimement supposer qu'elle sera encore vraie dans les cas analogues. Nous y refuser serait attribuer au hasard un rôle inadmissible.
» Cependant il y a une différence. Si la simplicité était réelle et profonde, elle résisterait à la précision croissante de nos moyens de mesure ; si donc nous croyons la nature profondément simple, nous devrions conclure d'une simplicité approchée à une simplicité rigoureuse. C'est ce qu'on faisait autrefois; c'est ce que nous n'avons plus le droit de faire.
> La simplicité des lois de Kepler, par exemple, n'est qu'apparente. Cela n'empêche pas qu'elles s'appliqueront, à fort peu près, à tous les systèmes analogues au système solaire , mais cela empoche qu'elles soient rigoureusement exactes. »
Passant au « Rôle de V hypothèse » :
€ Toute généralisation » dit M. H. Poincaré « est une hypothèse ; l'hypothèse a donc un rôle nécessaire que personne n'a jamais contesté. Seulement elle doit toujours être, le plus tôt possible et le plus souvent possible, soumise à la vérification. Il va sans dire que, si elle ne supporte pas cette épreuve, on doit l'abandonner sans arrière-pensée. . . >
Distinguant, entre les différentes sortes d'hypothèses, celles qui sont toutes naturelles et g,uxquelles on ne peut guère se soustraire, il ajoute : € 11 est difficile de ne pas supposer que l'influence des. corps très éloignés est tout à fait négligeable , que les petits mouvements obéissent à une loi linéaire, que l'efffet est une fonction continue de sa cause. J'en dirai autant des conditions imposées par la symétrie. Toutes ces hypothèses forment pour ainsi dire le fonds commun de toutes les théories de la Physique mathématique. Ce sont les dernières que l'on doit abandonner. »
Entre ces hypothèses toutes naturelles, relevons spécialement celle-ci : < V effet est une fonction continue de sa caicse. i Car :
lo Les lois de causalité et continuité dans Punité y sont sous-entendues ;
' 2° Ce qui y est contenu également c'est la profonde, ^essentielle distinction entre ce que le savant, aujourd'hui surtout, voit dans l'univers et ce que le vulgaire y voit. En eôet, celui-ci en est encore à l'écrasante conception de matière éternellement matière , chose en soi rendant illusoire la liberté morale ; tandis que le savant saisissant dans la masse, dans c le poids atomique « la fonction continue d'une « forme d'énergie > (1) et dans les formes d'énergie un principe de difiérentialion, est ainsi, par la synthèse à la fois mathématique et dynamique, orienté vers le concept d'un principe d'unité, sous lequel en vertu des lois de continuité et causalité rentre tout l'univers phénoménal. La liberté ou l'idée morale peut être vue alors comme source de série d'effets, ainsi que nous le dira plus loin le philosophe Kant.
Touchant la continuité , nous lisons (p. 29) dans le Mémoire de M. Henri Poincaré :
< A mesure qu'on connaît mieux les propriétés de la matière, on y voit régner la continuité. Depuis les travaux d'Andrews et de Van der Waals, on se rend compte de la façon dont se fait le passage de l'état liquide à l'état gazeux et que ce passage n'est pas bi*usque. De même il n'y a pas un abime entre les états liquide et solide •
> A cette tendance Ja simplicité perd sans doute. . . . En revanche l'unité y gagne beaucoup. Ces catégories tranchées reposaient l'esprit, mais elles ne le satisfaisaient pas . • . >
D'importants Rapports parmi ceux présentés au Con-
(1) Williams Crookes. Revue générale des sciences pures et applU quées, n® du 15 avril 1891, p. 225.
grés démontrent cette continuité entre les états solide, liquide, gazeux et corpusculaire ; ce dernier semblant, en réalité, selon l'expression de J.-J. Thomson, < fournir une représentation moderne du fluide électrique dans la théorie d'un seul fluide- > (1)
Le point le plus laborieux était, certes, ce rattachement, cette démonstration de continuité par la loi de causalité entre les modes pondérable et impondérable, matière et force. Quant à la continuité entre les diverses formes de l'énergie, M. Henri Poincaré nous dit (p. 24) :
€ ... Les rapports de l'électricité et de la lumière sont maintenant connus ; les trois domaines de la lumière, de l'électricité et du magnétisme, autrefois séparés, n'en forment plus qu'un : et cette annexion semble définitive. .. >
Dans la section intitulée : < Signification des théories physiques > (théories qui se succèdent, se remplacent ou se complètent à mesure de l'élargissement de nos connaissances) l'auteur observe qu'après comme avant leurs modifications, ces théories nous apprennent « qu'il y a tel rapport entre quelque chose et quelque autre chose; seulement», dit-il (p. 15), <ce quelque chose nous l'appelions autrefois mouvement^ nous l'appelons maintenant covrant électrique. Mais ces appellations n'étaient que des images substituées aux objets réels que la nature nous cachera éternellement. Les rapports véritables entre ces objets réels sont la seule réalité que nous puissions atteindre, et la seule condition, c'est qu'il y ait les mêmes rapports entre ces objets qu'entre les images que nous sommes forcés de mettre à leur piace a • • • •
» Que tel phénomène périodique (une oscillation ëlec-
(i) J.-J. Thomson, Troisième volume des RapporU^ p. 140.
trique, par exemple) soit réellement dû à la vibration de tel atome qui, se comportant comme un pendule, se déplace véritablement dans tel ou tel sens, voilà ce qui n'est ni certain ni intéressant. Mais qu'il y ait entre Toscillation électrique, le mouvement du pendule et tous les phénomènes périodiques une parenté intime qui correspond à une réalité profonde ; que cette parenté, cette similitude, ou plutôt ce parallélisme se poursuive dans le détail; qu'elle soit une conséquence de principes plus généraux, celui de l'énergie et celui de la moindre action ; voilà ce que nous pouvons affirmer; voilà la vérité qui restera toujours la même sous tous les costumes dont nous pourrons juger utile de l'affubler . , . »
Relevons encore (p. 18) : < Comme nous ne pouvons pas donner de l'énergie une définition générale, le principe de la conservation de l'énergie signifie simplement qu'il y a quelque chose qui demeure constant. Eh bien, quelles que soient les notions nouvelles que les expériences futures nous donneront sur le monde, nous sommes sûrs d'avance qu'il y aura quelque chose qui demeurera constant et que nous pourrons appeler énergie.
» Est-ce à dire que le principe n'a aucun sens et s'évanouit en une tautologie? Nullement, il signifie que les différentes choses auxquelles nous donnons le nom d^énergie sont liées par une parenté véritable ; il affirme entre elles un rapport réel ...»
Le rapport réel entre tous les possibles ou entre toutes les formes diverses de l'énergie, c'est, nous dira Emmanuel Kant, le rapport dynamique, traduction de la cause dans l'effet, en un mot, la loi de causalité.
Cette idée de possibles illimités , reliés entre eux par une affinité transcendentale (loi constructive uni-
Verselle), nous la retrouvons chez le créateur de la synthèse chimique, Berthelot, non seulement dans son hypothèse a la matière fondamentale fonction (1), les corps simples connus et à connaître valeurs déterminées», mais encore dans ses expériences démonstratives de la puissance dont le savant dispose, lorsqu'il s'est élevé à la connaissance de la loi de formation de quelque synthèse, corps gras, alcools, etc., connaissance lui permettant de < réaliser une infinité (2) d'autres effets » lesquels se succèdent par filiation précise.
Claude Bernard dans ses < Leçons (3) sur les phénomènes de la vie communs aux animaicx et aux végétaux > exprime, lui aussi, que des formes infinies sont en puissance dans la nature. Enfin, l'épigraphe portée en tête de ce chapitre rappelle que telle est également la pensée du grand savant W. Crookes puisqu'il voit € dans la vie la promesse et la source de toutes les formes de matières. »
Dans la section de son Mémoire où il expose VEtat actuel de la Science, M. Henri Poincaré écrit (p. 24) touchant les théories explicatives :
< Ce que nous avons de plus satisfaisant, c'est la théorie de Lorentz ; c'est sans contredit celle qui rend le mieux compte des faits connus, celle qui met en lumière le plus grand nombre de rapports vrais, celle dont on retrouvera le plus de traces dans la construction définitive. Néanmoins elle a encore un défaut grave,... elle est contraire au principe de Newton, de l'égalité de l'action et de la réaction ; * ou plutôt ce principe, aux yeux de Lorentz, ne serait pas applicable à la
(1) Berthelot. Leçons sur VIsomérie, 1863 (Hachette).
» Essai de inécanique atomique^ 1879 (Dunod).
(2) Berthelot. La synthèse chimique, 1897, p. 272 à 277 (Félix Alcan, 108, boulevard Saint-Germain, Paris.)
(3) J. B. Baillère et ûls, éditeurs, 19, rue Hautefeuille, Paris.
matière seule ; pour qu'il fût vrai, il faudrait tenir compte des actions exercées par Téther sur la matière, et de la réaction de la matière sur Téther. Or, jusqu'à nouvel ordre, il est vraisemblable que les choses ne se passent pas ainsi >.
Nous voici revenus à la question traitée par Lord Kelvin. Signalons donc, vu l'importance du sujet, qu'un Rapport (1^ présenté au Congrès par M. E. Carvallo, examinateur d'admission à l'Ecole polytechnique, contient (p. 197) des conclusions favorables aux vues de MM. Sellmeier, Boussinesq et Helmholtz admettant l'action réciproque de l'éther et de la matière pondérable. Par les théories de ces derniers savants sont expliquées, dit M. E. Carvallo, outre la dispersion et l'absorption les < lois de l'aberration ; les lois de la double réfraction, indépendante de la dispersion; les lois de la polarisation rotatoire et de sa dispersion ; les lois du pléochroïsme des cristaux biréfringents ; les lois de M. Cotton sur le dichroïsme des milieux rotatoi. res. >
Après sa réserve quant à l'action mutuelle de la matière et de l'éther, M. H. Poincaré continue (p. 25) : € Quoi qu'il en soit, grâce à Lorentz, les résultats de Fizeau sur l'optique des corps en mouvement, les lois de la dispersion normale et anormale et de l'absorption se trouvent rattachés entre eux et aux autres propriétés de l'éther par des liens qui sans aucun doute ne se rompront plus. Voyez la facilité avec laquelle le phénomène nouveau de Zeeman a trouvé sa place toute prête, et a même aidé à classer la rotation magnétique de Faraday qui était restée rebelle aux efibrts de Maxwell ; cette facilité prouve bien que la théorie de Lorentz n'est pas
(1) Sur les théories et formules de dispersion, deuxième volume det Rapports... p. 175 à ld9.
un assemblage artificiel destiné à se dissoudre. On devra probablement la modifier, mais non la détruire. >
Il poursuit, indiquant qu'un autre savant, Larmor, conservant la théorie de Lorentz dans ce qu'elle a d'essentiel <y grefie pour ainsi dire les idées de Mac- Cul lagh sur la direction des mouvements de l'éther > ; mais sans avoir pu encore montrer que ces mouvements compensant ceux de la matière rétablissent l'égalité de l'action et de la réaction. (La question va revenir plus loin.)
< Le principe de la conservation de l'énergie > lisonsnous encore (p. 26) « n'a reçu que des confirmations; un second principe est venu s'y joindre , celui de la moindre action , mis sous la forme qui convient à la Physique. Lui aussi a toujours été vérifié, au moins en ce qui concerne les phénomènes réversibles qui obéissent ainsi aux équations deLagrange, c'est-à-dire aux lois les plus générales de la Mécanique ». L'auteur ajoute :
€ Les phénomènes irréversibles sont beaucoup plus rebelles. Eux aussi cependant s'ordonnent et tendent à rentrer dans l'unité ; la lumière qui les a éclairés nous est venue du principe de Carnot. Longtemps la Thermodynamique s'est confinée dans l'étude de la dilatation des corps et de leurs changements d'état. Depuis quelquelque temps , elle s'est enhardie et elle a considérablement élargi son domaine. Nous lui devons la théorie de la pile , celle des phénomènes thermo-électriques ; il n'est pas dans toute la Physique de coin qu'elle n'ait exploré et elle s'est attaquée à la Chimie elle-même. Partout régnent les mêmes lois ; partout, sous la diversité des apparences , on retrouve le principe de Carnot; partout aussi ce concept si prodigieusement abstrait de l'entropie , qui est aussi universel que celui de l'énergie et semble comme lui recouvrir une réalité. La
chaleur rayonnante paraissait devoir lui échapper ; on Fa vue récemment plier sous les mêmes lois.
Il Par là nous sont révélées des analogies nouvelles , qui souvent se poursuivent dans le détail; la résistance ohmique ressemble à la viscosité des liquides ; l'hystérésis ressemblerait plutôt au frottement des solides. Dans tous les cas, le frottement paraît le type sur lequel se calquent les phénomènes irréversibles les plus divers , et cette parenté est réelle et profonde, i
« On a cherché aussi une explication mécanique proprement dite de ces phénomènes. Ils ne s'y prêtaient guère. Pour la trouver, il a fallu supposer que l'irréversibilité n'est qu'une apparence, que les phénomènes élémentaires sont réversibles et obéissent aux lois connues de la Dynamique...
€ Cette conception , qui se rattache à la théorie cinétique des gaz, a coûté de grands efforts et a été en somme assez peu féconde ; elle pourra le devenir. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si elle ne conduit pas à des contradictions et si elle est bien conforme à la véritable nature des choses.
« Signalons toutefois les idées originales de M. Gouy sur le mouvement brownien. D'après ce savant, ce singulier mouvement échapperait au principe de Carnot. Les particules qu'il met en branle seraient plus petites que les mailles de cet écheveau si serré ; elles seraient donc en mesure de les démêler et par là de faire marcher le monde à contre-courant. » Nous ajoutons : conséquemment de rétablir l'égalité de l'action et de la réaction, question touchée un peu plus haut (p. 392).
Cette question est subordonnée à celle capitale du principe d'unité dans la nature , à celle de relation entre ce principe et le concept de l'Absolu, Poursuivons donc.
< En résumé > , écrit Pillustre Rapporteur > , les phénomènes anciennement connus se classent de mieux en mieux ; mais des phénomènes nouveaux viennent réclamer leur place; la plupart d'entre eux , comme celui de Zeemann , Font trouvée tout de suite.
« Mais nous avons les rayons cathodiques, les rayons X, ceux de l'uranium et du radium... >
M. H. Poincaré est d'avis (p. 27) que loin de détruire l'unité g^érale, < ils la compléteront... On croit retrouver dans tous ces phénomènes de véritables ions, animés , il est vrai , de vitesses incomparablement plus fortes que dans les électrolytes...
€ Non seulement nous découvrons des phénomènes nouveaux, mais dans ceux que nous croyions connaître, se révèlent des aspects imprévus. Dans l'éther libre, les lois conservent leur majestueuse simplicité... i (le lecteur remarquera cette affirmation et la rapprochera de la réserve faite ci-dessus, p. 392 ; nous reprenons le texte) ; < mais la matière proprement dite semble de plus en plus complexe; tout ce qu'on en dit n'est jamais qu'approché et à chaque instant nos formules exigent de nouveau* termes... >
Enfin le savant termine par ces paroles :
< De ce rapide exposé, que conclurons-nous?
€ Tout compte fait , on s'est rapproché de l'unité ; on n'a pas été aussi vite qu'on l'espérait il y a cinquante ans, on n'a pas toujours pris le chemin prévu; mais, en définitive , on a gagné beaucoup de terrain. »
« On s'est rapproché de Vunitè > : voilà la conclusion fondamentale du Rapport présenté par M. Henri Poincaré. Et cette conclusion suffit à indiquer l'immense portée philosophique du Congrès international de Physique. En effet, par l'affirmation du principe d'unité, la Science — Kant va nous le démontrer — écarte définiti-
vement le concept de matière étendue sans vie , impénétrable , chose en soi rendant illusoire la liberté morale; et elle fait ainsi place au concept de l'Absolu comme principe do Punivers conditionné.