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C. — Représentation en l'homme des principes purs de la

connaissance.

La conclusion capitale de Tœuvre d'Emmanuel Kant : « Critique de la raison pure (1) > peut, à notre avis, se résumer ainsi :

La représentation en nous (êtres relatifs) des principes purs de la connaissance nous donne le concept de l'Absolu , concept indéfinissable pour nous qui ne pouvons sortir de l'univers conditionna , mais sans lequel nous ne pouvons nous expliquer à nous-mêmes notre propre existence.

L'objet même et final de la représentation en nous des principes purs de la connaissance, soit l'expérience, le travail , nous donne à son tour le concept de l'Idée d'usage de la raison pure, Idée qui par la relation dynamique (cause à efiet) est la substance de l'unité naturelle.

Ne pouvant donner que des extraits tout à fait insuffisants, nous engageons vivement le lecteur à recourir à l'ouvrage même. Dans son premier volume de la Critique de la raison pure, p. 138, le philosophe donne la « Table des catégories > ou liste des concepts contenus à priori dans l'entendement, c'est-à-dire constituant l'entendement pur; et il démontre (spécialement, 2** volume, p. 131 et suiv.) que de ces catégories au nombre de quatre, deux désignent une synthèse

(I) Critique de la raison pure, par Emmanuel Kant, trad\iit de l'allemand, par Jules Bami, avec une introduction du traducteur, contenant l'analyse de cet ouvrage, 2 volumes, 1869. Germer-BaiUôre, libraire-éditeur, me de TEcole-de-Médecine, 17, Paris .

mathématique des phénomènes et les deux autres une synthèse dynamique. Dans la liaison mathématique (catégories de la quantité et de la qualité) des séries de phénomènes , aucune autre condition n'est possible qu'une condition sensible, c'est-à-dire qui soit elle-' même une partie de la série phénoménale ; tandis que la liaison dynamique (catégories de la relation et de la modalité) permet en plus une condition qui étant purement intelligible , n'est point déterminée relativement à sa causalité par des phénomènes... bieti que ses effets se trouvent dans la série des conditions empiriques.

La synthèse à la fois mathématique et dynamique,

établit Kant (2® vol., p. 133) < place l'absolu en

tête des phénomènes sans troubler ^a série de ces phénomènes » ; ce qui sur ce point satisfait l'entendement en ne prêtant pas aux antinomies (1) infailliblement rencontrées lorsqu'on veut expliquer l'univers par la simple liaison mathématique ; mais tout en plaçant l'absolu en tête des phénomènes et en reliant conséquemment la réalité phénoménale au concept de l'Être en soi, la synthèse à la fois mathématique et dynamique ne nous fait pas saisir objectivement l'Absolu.

En effet, le terme absolu (dans le sens adopté par Kant) s'oppose (1®' vol., p. 382) < à ce qui n'a qu'une valeur comparative, ou n'a de valeur que sous un certain rapport > c'est-à-dire il exprime ce qui est « sans restriction >. Or, ce qui est sans restriction (1®' vol., page 383) « n'est pas un concept applicable dans une expérience, parce qu'il n'y a pas d'expérience qui soit inconditionnelle. »

Conditionnés pour l'expérience, nous pouvons arriver à nous faire un concept de valeur objective qui

(1) Exemple : (absurdité d'qu nombre ou d'un systôme à la fois infini et détermiaé.)

nQus relie au concept de l'absolu, mais c'est tout, nous ne pouvons aller plus loin. La question sera reprise quand nous aurons examiné la représentation en nous des principes purs de la connaissance.

Prenant Phomme pour sujet dé démonstration, Kant relève ces paroles de Descartes : c Je pense, donc je suis, » et il observe (2« vol., p. 22) que le fait d'expérience intérieure exprimée par les mots : < Je pense > ne révèle pas à l'homme autre chose que ceci : Je suis un sujet pensant.

€ Le moi, le je pense, > écrit-il, (!*' vol., p. 181) < est distinct du moi qui s'aperçoit lui-même : sujet pensant, je ne me connais pas moi-même comme objet pensé... » (!•' vol., p. 182) : « ... nous ^6k--nous saisissons nous-mêmes... que comme nous sommes intérieurement affectés par notcS'-mêmeSj c'est-à-dire qu'en ce qui concerne l'intuition interne, nous ne connaissons notre propre su" jet que comme phénomène, et non dans ce qu'il est soi. > Et encore : « Notre expérience intérieure (P' vol., p. 286) n'est possible elle-même que sous la condition de l'expérience extérieure. j> Mais l'expérience toujours soumise à des conditions (P' vol. p. 86) « ne donne ni absolue généralité ni certitude apodictique. »

Pour être reçue, appréciée, utilisée, elle est donc ramenée à des éléments de certitude de source transcendentale. (V vol., p. 47) : < L'expérience nous enseigne bien qu'une chose est ceci ou cela, mais non pas qu'elle ne puisse être autrement. . . Si donc on conçoit unjugement comme rigoureusement universel, c'est-à-dire comme repoussant toute exception, c'est que ce jugement n'est point dérivé de l'expérience, mais que sa valeur est absolument à priori, >

« 11 y a » dit Kant (1*' vol., p. 76) < deux formes pures de l'intuition sensible, comme principes de la connaissance à priori j savoir l'espace et le temps ....

« Le sens interne au moyen duquel Fesprit s'aperçoit lui-même, ou aperçoit son état intérieur. . . > se représente suivant des rapports de temps. En effet, de quelque source que sortent les représentations ou pensées, (2« vol., p. 414) elles sont soumises à cette condition formelle de notre sens interne : être ordonnées , liées et mises en rapport , c'est-à-dire au temps. < Le temps (l«r vol., p. 77) ne peut pas être perçu extérieurement, pas plus que l'espace ne peut l'être comme quelque chose

en nous. . . Pour que je puisse rapporter certaines sensations à quelque chose d'extérieur à moi,... et de même pour que je puisse me représenter les choses comme en dehors et à côté les unes et des autres. . . il faut que la représentation de l'espace existe déjà en moi... » Cette représentation n'est donc pas tirée de l'expérience.

Conséquemment la représentation d'espace de même que celle de temps sont éléments mêmes de notre mode d'exister ; aussi lisons-nous (P' vol. , p. 89) : c Le temps n'est autre chose que la forme du sens interne..., et l'espace la forme de toute intuition externe. >

Temps et espace n'existent donc qu.'en nous (1*' vol., p. 94, 97) ne sont que des conditions de notre faculté de réceptivité, (sensibilité).

€ La géométrie » relevons-nous à titre d'exemple démonstratif (1er vol., p. 80) est une science qui détermine synthétiquement, et pourtant à priori, les propriétés de l'espace. Que doit donc être la représentation de l'espace pour qu'une telle connaissance en soit possible ? Il faut qu'elle soit originairement une intuition ; car il est impossible de tirer d'un simple concept des propositions qui le dépassent comme cela arrive pourtant en géométrie... Mais comment peut-il y avoir dans l'esprit une intuition extérieure qui précède les objets mêmes et qui en détermine à priori le concept. Cela ne peut évi-"*

demment arriver qu'autant qu'elle ait son siège dans le sujet comme la propriété formelle de la capacité qu'il a d'être aflfecté par des objets et d'en recevoir ainsi une représentation immédiate , c'est-à-dire une intuition , par conséquent comme forme du sens extérieur en général. » Il conclut : < Notre explication fait donc comprendre la possibilité de la géométrie comme connaissance synthétique à priori. »

Continuons : < Les représentations diverses (P' vol., p, 161 et s.) données dans une certaine intuition » écrit Kant « ne seraient pas toutes ensemble mes représen- ' tations , si toutes ensemble elles n'appartenaient à une conscience.,. Cette identité générale de l'aperception de divers éléments donnés dans une intuition contient une synthèse de représentations , et elle n'est posgible que par la conscience de cette synthèse... c'est uniquement parce que je puis saisir en une conscience la diversité de ces représentations que je les appelle toutes miennes; autrement le moi serait aussi divers et aussi bigarré que les représentations dont j'ai conscience. >

Aux deux intuitions pures, temps et espace qui se représentent en l'être conditionné et ne sont pas fournies par l'expérience , puisqu'elles dépassent le monde phénoménal, il faut donc ajouter l'unité synthétique des intuitions donnée à priori et suscitant la conscience.

€ L'imité synthétique des intuitions diverses, en tant qu'elle est donnée à priori >, ajoute le philosophe (I vol., p. 162), < est donc le principe de l'identité de Taperceptiôn même, laquelle précède à priori toute pensée déterminée. La liaison n'est donc pas dans les objets, et n'en peut pas être tirée par la perception pour être ensuite reçue dans l'entendement ; mais elle est uniquement une opération de l'entendement, qui n'est luimême autre chose que la faculté de former des liaisons

à priori et de ramener la diversité des représentations données à l'unité de Taperception, C'est là le principe le plus élevé de toute la connaissance humaine. >

Touchant la distinction capitale à faire entre l'unité empirique de Taperception qui dérive de l'unité synthétique à priori , et celle-ci même , relevons cet exemple (1er vol., p. 168) :

« Un homme joint à la représentation d'un mot une certaine chose, tandis que les autres y en attachent une autre ; l'unité de conscience dans ce qui est empirique... n'a point une valeur nécessaire et universelle. >

Observer soigneusement cette distinction entre ce qui est de valeur nécessaire et universelle et ce qui n'a pas cette valeur.

L'unité synthétique d'aperception à priori se représente immuable comme loi naturelle constructive ; tandis que l'unité empirique d'aperception ou conscience empirique individuelle est en perpétuelle évolution. Le propre du conditionné , c'est le changement.

Poursuivons :

(1er vol., p. 164) : < Le principe de l'unité synthétique de l'aperception est le principe suprême de tout usage de l'entendement. »

(P'.vol., p. 126): L'entendement est « une faculté de connaître non sensible... La connaissance de 'tout entendement , du moins de l'entendemain humain , est une connaissance par concepts... >

(1*' vol., p. 303) : € Tous les principes de l'entendement pur ne sont que des principes à priori de la possibilité de l'expérience... i

P' vol., p. 362) : < L'entendement peut être défini, la faculté de ramener les phénomènes à l'unité au moyen de certaines règles , et la raison , la faculté de ramener à l'unité les règles de l'entendement au moyen de certains principes... »

Ainsi définie , la raison , on le voit , est intimement rattachée à Punité synthétique d'aperception , ce principe le plus élevé de toute la connaissance humaine. La nécessité, Funiversalité doit donc être le trait du concept véritablement rationnel.

Aussi lisons-nous (P' vol., p. 370) :

« Le concept rationnel désigne une connaissance dont toute connaissance empirique n'est qu'une partie... à laquelle jamais l'expérience réelle n'est parfaitement adéquate, bien qu'elle en fasse toujours paftie. Les concepts de la raison servent à comprendre (Zum Begreifen) comme ceux de l'entendement servent à entendre (Zum Verstchen) les perceptions. En renfermant l'inconditionnel , ils désignent une chose sous laquelle rentre toute expérience , mais qui n'est jamais ellemême un objet d'expérience ; une chose à laquelle conduit la raison dans les conclusions qu'elle tire de Texpérience, et d'après laquelle elle estime et mesure le degré de son usage empirique, mais ^qui ne forme jamais un membre de la synthèse empirique. Si cependant ces concepts ont une valeur objective, ils peuvent être nommés conceptus ratiocinati {concepts rigoureusement conclus) . . . >

La réalité objective des concepts de la raison pure,

écrit le philosophe (1" vol., p. 369) se fonde uniquement sur ce que, constituant la forme intellectuelle de toute expérience, on doit toujours pouvoir en montrer l'application dans l'expérience.

(!•' vol., p. 215) : La possibilité de V expérience est ce qui donne de la réalité objective à toutes nos connaissances à priori. » Et Kant pose ces postulats de la pensée empirique en général (P' vol., p. 278) :

« Ce qui s'accorde avec les conditions formelles de l'expérience... est possible.

— soit Ce qui s'accorde avec les conditions matérielles de Pexpérience... est réel.

a Ce dont Paccord avec le réel est déterminé suivant les conditions générales de Pexpérience est nécessaire (existe nécessairement).» Mais cette nécessité dans Texistcnce, € ne concerne» (P' vol., p. 292) 4 que les rapports des phénomènes suivant la loi dynamique de la causalité. » Même page, nous lisons encore : « Tout ce qui arrive est hypothétiquement nécessaire ; c'est là un principe qfii soumet le changement dans le monde à une loi, c'est-à-dire à une règle de l'existence nécessaire, sans laquelle il n'y aurait pas même de nature. C'est pourquoi le principe: rien n'arrive par un aveugle hasard (in mundo non datur casus) est une loi à priori de la nature. Il en est de même de celui-ci : il n'y a pas dans la nature de nécessité aveugle, mais une nécessité conditionnelle, par conséquent intelligente (non datur fatum). Ces deux principes sont des lois qui soumettent le jeu des changements à une nature des choses (comme phénomènes), ou, ce qui revient au même, à l'unité de Tentendement, dans lequel ils ne peuvent appartenir qu'à l'expérience considérée comme unité synthétique des phénomènes. Ils sont tous deux dynamiques. »

€ Tous les phénomènes possibles > (écrit Kant, 2® vol., p. 423 et s.) « appartiennent, comme représentations, à toute la conscience de soi-même possible. Mais l'identité numérique est inséparable de cette conscience , comme d'une représentation transcendentale, et elle est certaine à priori^ puisque rien ne peut arriver à la connaissance qu'au moyen de cette aperception originaire. Or, comme cette identité doit nécessairement intervenir dans la synthèse de tout ce qu'il y a de divers dans les phénomènes, en tant qu'elle doit être une connaissance empirique, les phénomènes sont soumis à des conditions à

prioriy auxquelles leur synthèse (la synthèse de leur appréhension) doit être complètement conforme... Tous les phénomènes sont donc universellement reliés suivant des lois nécessaires, et ils sont par conséquent dans une affinité transcendentale , dont l'affinité empirique n'est qu'une simple conséquence. >

Résumons : En l'être conditionné (nous verrons plus loin qu'il est en substance une certaine valeur de fonction) se représentent des intuitions pures : temps et espace et un principe d'unité synthétique d'aperception à priori ; de ces intuitions pures, tout agent d'expérience, instrument d'usage ou valeur de fonction, dérive la conscience empirique de son existence évolutive, se saisit comme agent d'action dans un ensemble et peut concevoir que le plus large usage de son autonomie est de concourir (subordination volontaire) à l'harmonie générale.

D. — Conséquencea de la synthèse à la fois mathématique et

dynamique. Liberté morale.

Des quatre catégories de l'entendement pur, deux, a dit le philosophe Kant, désignent une synthèse mathématique des phénomènes, et les deux autres désignent en plus une synthèse dynamique (2® vol., p. 131 , 132.)

L'ensemble des catégories de l'entendement pur non seulement conduit au concept de l'absolu, ainsi que cela va ressortir de plus en plus des citations à suivre, mais encore démontre la liberté morale pratique :

a On ne peut concevoir » écrit Kant (2® vol., p. 134 à

• 138) c relativement à ce qui arrive que deux espèces de

causalité : Tune suivant la nature^ l'autre par la liberté.

La première est la liaison dans le mondé sensible d'un

état avec le précédent, auquel il succède d'après une

règle...

« J'entends au contraire par liberté , dans le sens cosmologique , la faculté de commencer par soi-même un état , dont la causalité ne rentre pas à son tour , suivant la loi naturelle , sous une autre cause qui la détermine dans le temps,..

« Il est surtout remarquable que c'est sur cette idée transcendentale de la liberté que se fonde le concept pratique que nous en avons, et que c'est là que réside le nœud des difficultés qui ont jusqu'ici environné la question de sa possibilité. La liberté dans le sens pratique est l'indépendance de la volonté par rapport à la contrainte des penchants de la sensibilité. En effet, une volonté e^i sensible en tant qu'elle est pathologiquement affectée (par les mobiles de la sensibilité) ; elle s'appelle animale (arbitrium brutum)^ quand elle peut être pothologiquement nécessitée. La volonté humaine est, il est vrai, un arbitrium sensitivum^ mais non un arbitrium brutum ; Q^^ esi MXL arbitrium liberum, puisque la sensibilité ne rend pas son action nécessaire, mais qu'il y a dans l'homme un pouvoir de se déterminer de luimême indépendamment de la contrainte des penchants sensibles...

€ L'exactitude de ce même principe qui veut que tous les événements du monde, sensible soient enchaînés sans solution de continuité suivant des lois naturelles immuables , est déjà établie par l'analytique transcendentale et ne souflFre aucune exception. La question est donc de savoir si , malgré ce principe , la liberté est. encore possible par rapport au même effet qui est déterminé suivant la nature , ou si elle en est absolument exclue par cette règle inviolable. Et ici l'hypothèse commune, mais trompeuse, de la réalité absolue des phénomènes montre aussitôt cette funeste influence qui égare la raison. En effet , si les phénomènes sont des

choses en soi, la liberté est perdue sans retour. La nature est alors la cause parfaite et suffisante par ellemême de tout événement , et la condition de chacun est toujours renfermée dans la série des phénomènes qui sont nécessairement soumis, avec leurs effets, à la loi naturelle. Si au contraire les phénomènes ne sont tenus que pour ce qu'ils sont en effet , c'est-à-dire non pour des choses en soi , mais pour de simples représentations qui s'enchaînent suivant^ des lois empiriques , ils doivent avoir eux-mêmes des causes qui ne sont pas des phénomènes. Mais une cause intelligible de ce genre n'est point déterminée relativement à sa causalité par des phénomènes, bien que ses effets puissent être des phénomènes et à ce titre être déterminés par d'autres phénomènes. Elle est ainsi avec sa causalité en dehors de la série , tandis que ses effets se trouvent dans la série des conditions empiriques. L'effet peut donc être considéré comme libre , par rapport à sa cause intelligible , et en même temps , par rapport aux phénomènes , comme une conséquence de ces phénomènes suivant la nécessité de la nature. ^

Poursuivant la démonstration, il écrit : (2e vol. p. 146, 141) que la « raison soit douée de causalité, ou que du moins nous nous représentions en elle une causalité, c'est ce qui résulte clairement des impératifs que nous donnons pour règles dans l'ordre pratique aux facultés actives. Le devoir (Das soUen) exprime une espèce de nécessité et de lien avec des principes qui ne se présentent point ailleurs dans toute la nature. L'entendement ne peut connaître de celle-ci que ce qui est, a été, ou sera. Il est impossible que quelque chose y doive être autrement qu'il n'est en effet dans tous ces rapports de temps ; et même le devoir, quand on n'a devant les yeux que le cours de la nature, n'a aucune espèce de sens.

On ne peut pas plus demander ce qui doit être dans la nature qu^on ne pourrait demander quelles propriétés un cercle doit avoir; tout ce qu'on peut demander, c'est ce qui arrive dans la nature, ou quelles sont les propriétés du cercle.

4c Ce devoir exprime une action possible dont le principe n'est autre qu'un pur concept, tandis que le principe d'une action simplement naturelle est toujours nécessairement un phénomène, >

Citons encore (2® vok, p. 150 à 156) : * La raison pure, comme faculté simplement intelligible, n'est pas soumise à la forme du temps et par conséquent aux conditions de la succession. La causalité de la raison dans le caractère intelligible ne naît pas, ou ne commence pas dans un certain temps à produire un effet... Nous pourrons donc dire : si la raison peut avoir de la causalité par rapport aux phénomènes, c'est qu^elle est une faculté par laquelle commence véritablement la condition sensible d'une série empirique d'effets, car la condition qui réside dans la raison n'est pas sensible, et par conséquent ne commence pas elle-même.

€ Nous trouvons donc ici ce que nous cherchions en vain dans toutes les séries empiriques : une condition d'une série d'événements successifs qui est elle-même empiriquement inconditionnelle. En effet la condition est ici en dehors de la série des phénomènes (dans l'intelligible) et par conséquent elle n'est soumise à aucune détermination de temps par des causes antérieures.

€ Pourtant cette même cause appartient aussi sous un autre rapport à la série des phénomènes. L'homme est lui-même un phénomène. Sa volonté a un caractère empirique, qui est la cause (empirique) de toutes ses actions. Il n'y a pas une des conditions déterminant l'homme d'après ce caractère qui ne soit contenue

dans la série des effets naturels et n'appartienne à la loi de ces effets, d'après laquelle on ne trouve aucune causalité empiriquement inconditionnelle de ce qui arrive dans le temps. Aucune action donnée (toute action ne pouvant être perçue que comme phénomène) ne saurait donc commencer d'elle-même absolument. Mais on ne peut dire de la raison que Tétat où elle détermine la volonté a été précédé d'un autre état où il était luimême déterminé. Car la raison n'étant pas elle-même un phénomène et n'étant nullement soumise aux conditions de la sensibilité, il n'y en a en elle, même relativement à sa causalité, aucune succession, et par conséquent la loi dynamique de la nature , qui détermine la succession suivant des règles, ne peut s'y appliquer.

€ La raison est donc la condition permanente de tous les actes volontaires par lesquels l'homme se manifeste. Chacun de ces actes est déterminé dans le caractère empirique de l'homme avant même d'arriver. Mais quant au caractère intelligible, dont le premier n'est que le schème sensible, il n'y a ni avanty ni après. . .

« Elle est, cette raison, identiquement présente à toutes les actions de l'homme dans toutes les circonstances du temps, mais elle n'est point elle-même dans le temps, et elle ne tombe pas dans un nouvel état où elle n'aurait pas été auparavant; elle est, par rapport à tout état nouveau, déterminante ^ mais non dèterminàble. On ne peut donc pas demander pourquoi la raison ne s'est pas déterminée autrement, mais seulement pourquoi par sa causalité elle n'a pas autrement déterminé les phénomènes. Or il n'y a pas à cela de réponse possible. En effet un autre caractère intelligible aurait donné un autre caractère empirique, et quand nous disons que, malgré toute sa conduite antérieure, le menteur aurait pu s'abstenir du mensonge, cela signifie simplement.

que le mensonge est immédiatement au pouvoir de la raison, que la raison dans sa causalité n^est nullement soumise aux conditions du phénomène et du cours du temps, et que, si la différence de temps constitue une différence capitale entre les phénomènes, attendu que ceux-ci ne sont pas des choses en soi, ni par conséquent des causes en soi, elle n'en peut former aucune entre les actions par rapport à la raison.

« Nous ne pouvons donc, quand il s'agit déjuger les actions libres, que remonter, par rapport à leur causa» lité, jusqv!aux causes intelligibles, mais non pas awdelà. Nous pouvons reconnaître qu'elles peuvent être déterminées librement, c'est-à-dire indépendamment de la sensibilité, et que, de cette manière, elles peuvent former, pour les phénomènes, une condition inconditionnelle au point de vue sensible >

Conclusion : a La nature n'est pas en contradiction avec la causalité libre ». Conséquemment, la liberté pratique correspond à la liberté transcendentale et l'homme a le pouvoir — bien entendu en se plaçant dans les conditions commandées par les lois naturelles — de réaliser tout idéal. Aussi lisons-nous (2® vol., p. 368) : "L'idée morale est pratique < en ce qu'elle peut et doit réellement avoir son influence sur le monde sensible, afin de le rendre autant que possible conforme à elle-même. > Et encore (P' vol., p. 384) : L'exécution de l'idée c est touj ou l*s bornée et défectueuse, mais dans des limites qu'il est impossible de déterminer, et, par conséquent, elle est toujours soumise à l'influence du concept d'une absolue perfection... Aussi ne peut-on dire dédaigneusement de la sagesse ^w^elle n'est qu'une idée; mais précisément parce qu'elle est l'idée de l'unito nécessaire de toutes les fins possibles , elle doit servir de règle à toute pratique , comme condition originaire et tout au moins restrictive. »

Relevons encore (2® vol., p. 369) : < L'idée d'un monde moral... se rapporte au monde sensible, mais comme à un objet de la raison pure dans son usage pratique et au corpus mysticum des êtres raisonnables qui l'habitent, en tant que le libre arbitre de chacun d'eux, réglé par des lois morales , a en soi une unité systématique qui lui permet de s'accorder parfaitement avec luimême et avec la liberté de tous les autres... »

Le philosophe, nous l'avons vu ci-dessus , a établi cette unité ^systématique en faisant de l'unité synthétique de l'aperception à priori le principe suprême de tout usage de l'entendement.

Le libre arbitre de chacun a ainsi pour essence un principe d'unité qui commande à la fois l'harmonisation de tous les rapports entre les éléments des systèmes quelconques et la subordination des actions partielles au bien de l'ensemble. C'est la loi morale véritable, la loi du bien de la vie universelle, la loi du travail tant invoquée par Godin dans ses écrits et qui a présidé à toute son existence.

Mïiis comment sommes-nous faculté do réceptivité de ces principes purs de la connaissance, ou autrement dit : que sommes-nous en substance j (nous êtres humains conditionnés et, avec nous, toute réalité phénoménale en évolution perpétuelle,) relativement au concept de l'Être en soi , Eternel , Inconditionné, en un mot au concept de l'Absolu ?

E. — Concept de l'Absolu et substance de Tunivers.

Le terme absolu dans le sens adopté par Kant « s'oppose », avons-nous dit, « à ce qui n'a qu'une valeur comparative ou n'a de valeur que sous un certain rapport... > c'est-à-dire il exprime « ce qui est sans restriction. » (P' vol., p. 382).

Tfaitant do Tidc^al transcondontal ou du concept de rAbHohi , Kant /^orit (2* vol., p. 170 à 174) :

« La m^ffation logique , qui est simplement désignée parle petit mot nouj no s'applique jamais proprement «i un concept, mais seulement au rapport d'un concept «i un autre dans le jugement,..

€ Or personne ne peut concevoir une négation d'une nmni('^iH> diMerminée sans pivndre pour fondement Tafllrmation opposée. 1 /aveugle-né ne peut se faire la nuùndiv i^epitWntation de Tobscurité, parce qu'il n'en a aucune tU> la lumitMv*»,

« TiUtlo possilnliié dos choses (de la synthèse de leurs tMoiuents divei*s quant à leur contenu) est donc consitléiw tH>n\me dériviv • et seule civile de ce qui renferme eu soi toute ivalité est reganiée comme originaire. En ortVt toutes les négîUions (qui sont |M)urtant les seuls pi^nHoats jv^r les^^uels tout ce qui n'est pas Tetre ivel jv^r oxivUenct^ se distingue de lui) , sont de simples limitatives d'une î\\ilitê suivrieure et entîn de la plus haute nullité, et par o\niSiS]uent elles la présupposent et en dérivent quant à leur contenu • Toutes les choses divei^st^ ne s\n\t donc que des manières également diwï^v^de limiter le cvMuvpt de la supivme n\^li:é* qui ^>st leur sulvi:rH;um ivmmun» de morne queuniu^ les lîgur^^s ne s^n^: q\:e lîos mar.iorv^ divor^^ de l::n::er

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« Dériver de cet être originaire toute autre possibilité n'est donc pas non plus, à parier exactement, limiter sa suprême réalité et en quelque sorte la partager; car alors rôtre originaire ne serait plus considéré que comme un simple agrégat d'êtres dérivés , ce qui , d'après ce qui vient d'être dit, est impossible, quoique nous ayons d'abord présenté ainsi la chose dans une première et grossière esquisse. La suprême réalité servirait plutôt de fondement à la possibilité de toutes choses comaie principe que comme ensemble... ^

Quant à l'impossibilité radicale où nous sommes de définir l'Absolu et conséquemmeiit de modifier à notre fantaisie le concept de l'Etre suprême , citons ces passages (2e vol., p. 252 à 259) :

« Que quelque chose soit donné à ma raison comme un objet absolument (1) ou seulement comme un objet en idée (2) cela fait une grande différence. Dans le premier cas, mes concepts ont pour but de déterminer l'objet ; dans le second, il n'y a réellement qu'un schème, auquel aucun objet n'est donné directement, ni même hypothétiquement, mais qui sert uniquement à représenter d'autres objets dans leur unité systématique, au moyen d'un rapport avec cette' idée, et par conséquent d'une manière indirecte. Ainsi je dis que le concept d'une intelligence suprême est une simple idée, c'est-à-dire que sa réalité objective ne peut consister en ce qu'il se rapporte directement à un objet (car en ce sens nous ne saurions justifier sa valeur objective), mais qu'il n'est qu'un schème du concept d'une chose en général, ordonné suivant les conditions de la plus grande unité ration-

(i) Als ein Gegenstand schlechthin,

(2) Als ein Gegenstand in der Idée. « Ce sont », dit le Traducteur, a les termes mêmes employés par Kant, ce qui suit en explique d'ailleurs suffisamment le sens. >

nelle et servant uniquement à maintenir la plus grande unité systématique dans Tusage empirique de notre raison, où Ton dérive en quelque sorte l'objet de Texpérience de Tobjet imaginaire de cette idée comme de son principe ou de sa cause,..

€ Il arrive ainsi qu'en admettant un être divin, je n'ai pas à la vérité le moindre concept de la possibilité interne de sa souveraine perfection, ni de la nécessité de son existence, mais que je puis alors satisfaire à toutes les autres questions qui concernent le contingent, et procurer à la raison le plus parfait contentement, non pas par rapport à cette supposition même, mais par rapport à la plus grande unité qu'elle puisse chercher dans son usage empirique, ce qui prouve que c'est son intérêt spéculatif, et non sa pénétration , qui l'autorise à partir d'un point si haut placé au-dessus de sa sphère, pour envisager de là ses objets comme dans un ensemble parfait. . -

« Les concepts de la réalité, de la substance, de la causalité, même ceux de la nécessité dans l'existence, n'ont, en dehors de l'usage par lequel ils rendent possible la connaissance empirique d'un objet, aucun sens qui détermine quelque autre objet. Us peuvent donc bien servir à l'explication de la possibilité des choses dans le monde sensible, mais non pas à celle de la possibilité d'un univers même, puisque ce principe d'explication devrait être en dehors du monde, et que par conséquent il ne saurait être un objet d'expérience possible. Je puis cependant admettre, relativement au monde sensible, mais non en soi, un être incompréhensible de ce genre, l'objet d'une simple idée. En effet, si une idée (celle de l'unité systématiquement parfaite...), sert de fondement au plus grand usage empirique possible de ma raison, et que cette idée ne puisse

jamais être en soi représentée cFune manière adéquate dans l'expérience, bien qu'elle soit indispensablement nécessaire pour rapprocher Punité empirique du plus haut degré possible ; je ne suis pas alors seulement autorisé, mais obligé à réaliser cette idée, c'est-àrdire à lui supposer un objet réel, mais seulement comme quelque chose en général que je ne connais pas du tout en soi et auquel je ne donne des propriétés analogues aux concepts de l'entendement dans son usage empirique que comme à un principe de cette unité systématique et relativement à elle . . .

' « Les concepts de réalité, de substance, de causalité, ceux aussi de nécessité dans l'existence, perdent toute signification et ne sont plus que de vains titres de concepts sans aucun contenu, quand je me hasarde à sortir avec eux du champ des choses sensibles. Je ne conçois la relation d'un être qui m'est tout à fait inconnu en soi avec la plus grande unité systématique possible de l'univers, que pour faire de cet être un schème du principe régulateur du plus grand usage empirique possible de ma raison... >

Il est donc établi que le concept d'unité, le concept d'une affirmation suprême originaire est lié à la représentation même en nous des principes purs de la connaissance, bien que nous soyons radicalement impuissants à définir l'objet d'un tel concept.

Passons aux réflexions par lesquelles Kant va nous amener à concevoir une relation entre le concept du divin et l'unité systématique de l'univers, c'est-à-dire à concevoir ce que peut être la substance de l'unité phénoménale. (2e vol., p. 372 à 378; :

« 11 est nécessaire > dit le philosophe « que toute notre manière de, vivre soit subordonnée à des lois morales ; mais il est en même temps impossible que

cela ait lieu si la raison ne joint pas à la loi morale, qui n'est qu'une idée, une cause efficiente qui détermine, d'après notre conduite par rapport à cette loi, un dénouement correspondant exactement, soit dans cette vie, soit dans une autre, à nos fins les plus hautes. Sans un Dieu et sans un monde qui n'est pas maintenant visible pour nous, mais que nous espérons, les magnifiques idées de la moralité peuvent bien être des objets d'approbation et d'admiration, mais ce ne sont pas des mobiles d'intention et d'exécution, parce qu'elles n'air teignent pas tout ce but, naturel à tout être raisonnable, qui est déterminé à priori par cette même raison pure et qui est nécessaire.

« Le bonheur tout seul est loin d'être pour notre raison le souverain bien. Elle ne l'approuve (quelque ardemment que l'inclination puisse le souhaiter) que s'il s'accorde avec ce qui nous rend dignes d'être heureux , c'est-à-dire avec la bonne conduite morale. Mais d'un autre côté la moralité et avec elle la simple qualité d'être digne du bonheur ne sont pas non plus le souverain bien. Pour que le bien soit complet , il faut que celui qui ne s'est pas conduit de manière à se rendre indigne du bonheur puisse espérer d'y participer. La raison, en dehors même de toute considération personnelle, ne peut pas juger autrement, lorsque, sans avoir égard à aucun intérêt particulier , elle se met à la place d'un être qui aurait à distribuer aux autres tout le bonheur ; car dans l'idée pratique les deux éléments sont nécessairement liés, mais de telle sorte que c'est l'intention morale qui est la condition de la participation au bonheur , et non la perspective du bonheur qui rend d'abord possible l'intention morale. Dans ce dernier cas en efi<St l'intention ne serait plils morale, et par conséquent elle ne serait plus

digne de tout le bonheur , qui devant la raison ne connaît pas d'autres bornes que celles qui viennent de notre propre immoralité.

€ Le bonheur , exactement proportionné à la moralité des êtres raisonnables , qui s'en rendent dignes par làmême, constitue donc seul le souverain bien d'un monde où , d'après les préceptes de la raison pure pratique , nous devons absolument nous placer , et qui n'est qu'un monde intelligible; car le monde sensible ne nous permet pas d'attendre de la nature des choses une telle unité systématique de fins , et la réalité n'en peut être fondée que sur la supposition d'un souverain bien originaire, où une raison subsistant par elle-même et douée de toute la puissance d'une cause suprême fonde, entretient et accomplit, suivant la plus parfaite finalité, l'ordre général des choses, bien que dans le monde sensible cet ordre nous soit profondément caché.

< Cette théologie morale a sur la théologie spéculative cet avantage particulier, qu'elle conduit infailliblement au concept d'un premier être unique^ le plies parfait de tous et raisonnable^ concept que la théologie spécular tive ne nous indique même pas par ses principes objectifs et de la vérité duquel , à plus forte raison , elle ne saurait nous convaincre. Nous ne trouvons en effet ni dans la théologie transcendentale, ni dans la théologie naturelle, si loin que la raison puisse nous conduire, aucun motif suffisant de n'admettre qu'un être unique qui domine toutes les causes naturelles , et dont elles dépendent sous tous les rapports. Lorsqu'au contraire nous recherchons , du point de vue de Tunité morale , comme loi nécessaire du monde , la seule cause qui puisse faire produire à cette loi tout son effet et par conséquent lui donner aussi une force obligatoire pour nous , nous voyons que ce doit être une volonté unique

et suprême , renfermant toutes ces lois. Car comment trouver en diverses volontés une parfaite unité de fins? Cette volonté doit être toute puissante, afin que toute la nature et son rapport à la moralité dans le monde lui soient soumis ; omnisciente, afin de connaître le fond des intentions et leur valeur morale ; présente partout , afin de pouvoir prêter immédiatement Fassistance que réclame le souverain bien du monde ; éternelle , afin que cette harmonie de la nature et de la liberté ne fasse défaut en aucun temps , etc.

« Mais cette unité systématique des fins dans ce monde des intelligences , qui , envisagé comme simple nature , ne mérite d'autre nom que celui de monde sensible , mais qui , comme système de la liberté , peut être appelé monde intelligible ou moral {regnum gror tiœ)y cette unité conduit inévitablement aussi à une unité finale de toutes les choses constituant ce grand tout fondée sur des lois naturelles générales, de même qu'elle-même se fonde sur des lois morales universelles et nécessaires, et elle relie la raison pratique à la raison spéculative. Il faut se représenter le monde comme résultant d'une idée, pour pouvoir l'accorder avec cet usage de la raison sans lequel nous nous conduirions nous-mêmes d'une manière indigne de la raison, c'està-dire avec l'usage moral, qui repose absolument sur l'idée du souverain bien. Toute investigation de la nature reçoit par là une direction suivant la forme d'un système des fins , et dans son plus haut développement devient une théologie physique... >

Théologie physique ! L'idée, substance de l'Univers !...

Ces conclusions qui s'imposaient au génie du philosophe, il y a cent ans, alors que la matière était conçue comme étendue sans vie et impénétrable..., trouvent un inappréciable appui dans la démonstration expérimentale de la résolution du mode matière en mode force.

Poursuivons la citation : « Mais celle-ci >, (la théologie physique) « partant de Tordre moral comme d'une unité qui a son fondement dans l'essence de la liberté et qui n'est pas accidentellement établie par des commandements extérieurs, ramène la finalité de la nature à des principes qui doivent être inséparablement liés à priori à la possibilité interne des choses, et par là à une théologie transcendentale qui fait de l'idéal de la souveraine perfection ontologique un principe de l'unité systématique, servant à lier toutes choses suivant des lois naturelles universelles et nécessaires, puisqu'elles ont toutes leur origine dans l'absolue nécessité d'un seul être premier.

€ Qyxelusage pouvons-nous faire de notre entendement, même par rapport à l'expérience, si nous ne nous proposons des fins? Or les fins suprêmes sont celles de la moralité, et il n'y a que la raison pure qui puisse nous faire connaître celles-ci. Mais à l'aide de ces fins et sous leur direction nous ne pouvons faire de la connaissance de la nature même aucun usage final par rapport à la connaissance (1), si la nature n'a pas établi elle-même d'unité finale ; car sans cette unité nous n'aurions pas même de raison , puisque nous n'aurions pas d'école pour la raison et que nous serions privés de la culture provenant des objets qui fournissent une matière à des concepts de ce genre. . . >

Le lecteur mesurera une fois de plus l'importance de la vérification scientifique croissante du principe d'unité dans la nature.

€ En définitiye » relevons-nous encore c c'est toujours à la raison pure, mais à la raison pure dans son usage pratique, qu'appartient le mérite de lier à notre

(1^ Kôuneii wir voa «Iftr KeDûtnisz der Nalur s<'lbsl keinen zweck mùszigen Gebiauch in ÂDsehung der Ërkeui.tnisz machen.

intérêt suprême une connaissance que la simple spéculation ne peut qu'imaginer, mais qu'elle ne peut faire valoir, et d'en faire ainsi, non pas sans doute un dogme démontré, mais une supposition absolument nécessaire pour ses fins essentielles. »

(Dans d'antres parties de son ouvrage le philosophe assigne pour objet à la Science la vérification, toujours plus rapprochée et infinie, du principe d'Unité.)

Achevons le morceau : « Mais quand la raison pratique est parvenue à ce point sublime, je veux dire au concept d'un être premier et unique, comme souverain bien, elle n'a pas le droit de faire comme si elle s'était élevée au-dessus de toutes les conditions empiriques de son application et qu'elle fût arrivée à la connaissance de nouveaux objets, c'est-àrdire de partir de ce concept et d'en dériver les lois morales mêmes. En efifet c'est précisément la nécessité pratique interne de ces lois qui nous a conduits à supposer une cause subsistante par elle-même, ou un sage régulateur du monde, afin de donner à ces lois leur efifet ; et par conséquent nous ne pouvons pas, après cela, les regarder comme contingentes et dérivées d'une simple volonté, surtout d'une volonté dont nous n'aurions aucun concept si nous ne nous l'étions figurée d'après ces lois. Si loin que la raison pratique ait le droit de nous conduire, nous ne tiendrons pas nos actions pour obligatoires parce qu'elles sont des commandements de Dieu, mais nous les regarderons comme des commandements divins, parce que nous y sommes intérieurement obligés. Nous étudierons la liberté sous l'unité finale qui se fonde sur des principes de la raison ; nous ne croirons nous conformer à la volonté divine qu'en tenant pour sainte la loi morale que la raison nous enseigne par la nature des actions mêmes, et nous ne croirons obéir à cette loi

qu'en travaillant au bien du monde en nous et dans les autres. »

Conclusion pratique : Tous les êtres ou systèmes conditionnés (humains compris, inutile de le dire) valeurs de fonction, instruments d'usage ou de travail sous un mode quelconque, existant en vertu d'un même principe^ sont régis par de nxêmes lois. Donc, quel que soit le champ de vie ou d'usage vers lequel nous portions notre investigation, nous devons y trouver des conclusions applicables à nous-mêmes Voyons à ce titre ce que nous fournit la science revêtue du plus haut degré de certitude, nous voulons dire la chimie.

F. — Puissance illimitée et évolution graduée d'après les loift

natureUee.

Deux leçons d'intérêt primordial dans l'objet qui ' nous occupe , sont fournies par la chimie :

P En agissant dans le sens des lois naturelles, on fait appel à une puissance illimitée ; ce qui appuie le concept de rattachement du conditionné à Tlnconditionné ;

2* C'est par filiation graduée, précise, fatale, que les transformations s'opèrent ; ce qui comporte l'enregistrement continu de la valeur de fonction dans l'intelligible, (soit une inéluctable sanction de tous les actes conscients) ; et en même temps appuie la proposion d'Emmanuel Kant : le monde résultant d'une Idée (celle de l'usage de la raison pure.)

Ouvrons le volume t La Synthèse chimique (1) > du créateur même de méthodes générales de synthèse, Berthelot ; nous lisons, touchant la loi scientifique de reproduction de tel ou tel principe immédiat : (p. 273 et

(i)La Synthèse chimique^ par M. Berthelot, membre de riastitnt» proleeeeur eo GoUège de France, 1S97. Félix Alcan, éditeur, Paris.

s.) ' «... La connaissance de cette loi permet de réaliser une infinité d'autres effets semblables aux premiers, de former une multitude d'autres substances, les unes identiques avec les substances naturelles déjà connues , les autres nouvelles et inconnues , et cependant comparables aux premières... La synthèse des corps gras neutres , par exemple , ne permet pas seulement de former artificiellement les quinze ou vingt corps gras naturels connus jusque-là, mais elle permet encore de prévoir la formation de plusieurs centaines de millions de corps gras analogues et qu'il est désormais facile de produire de toutes pièces , en vertu de la loi générale qui préside à leur composition. C'est le développement nécessaire de ces séries générales de lois et de composés qui rend si difficile la solution de chaque problème synthétique envisagé isolément... Tout corps, tout phénomène représente , pour ainsi dire , un anneau compris dans une chaîne plus étendue de corps , de phénomènes analogues et corrélatifs. Dès lors, on ne saurait le réaliser individuellement, à moins d'être devenu maître de toute la série des effets et des causes dont il représente une manifestation particulière. Mais par là même chaque solution acquiert un caractère de fécondité extraordinaire.

c Voilà comment nous saisissons le sens et le jeu des forces éternelles et immuables qui président dans la nature aux métamorphoses de la matière , et comment nous arrivons à les faire agir à notre gré dans nos laboratoires. Le mode suivant lequel s'exerce cette puissance mérite quelque attention. Ce qu'il est surtout essentiel de connaître , c'est la succession fatale des changements que la matière éprouve , la filiation précise des substances qui se transforment, et l'influence du milieu et des circonstances dané lesquelles s'effectuent les meta-

morphoses. Ces choses étant exactement connues, nous devenons les maîtres du mécanisme naturel et nous le faisons fonctionner à notre gré : soit pour reproduire les mômes effets qui nous ont appris à le connaître, soit pour développer des effets semblables conçus par notre intelligence. Dans tous les cas , il est essentiel de remarquer que notre puissance va plus loin que notre connaissance. En effet , étant données un certain nombre de conditions d'un phénomène imparfaitement connu , il suffit souvent de réaliser ces conditions pour que le phénomène se produise aussitôt dans toute son étendue ; le jeu spontané des lois naturelles continue à se développer et complète les effets, pourvu que Von ait commencé à le mettre en œuvre convenablement. Voilà comment nous avons pu former les substances organiques , sans connaître à fond les lois des actions intermoléculaires. Il est même vrai de dire que, si les forces une fois mises enjeu ne poursuivaient pas ellesmêmes Foeuvre commencée, nous ne' pourrions imiter et reproduire par Part aucun phénomène naturel; car nous n'en connaissons aucun d'une manière complète, attendu que la connaissance parfaite de chacun d'eux exigerait celle de toutes les lois , de toutes les forces qui concourent à le produire, c'est-à-dirp la connaissance parfaite de l'Univers. >

Un exemple topique est indiqué (dans le même volume) touchant l'évolution graduée et le développement des capacités intrinsèques de fonction à travers les modifications phénoménales. Le savant professeur expose les premières tentatives infructueuses, puis signale que l'élément nouveau à introduir^e pour arriver au succès est l'emploi du temps; < par là-même > écritil, (p. 183) € la formation artificielle, ^es, corps gras neutres .se rapproche encor:e des conditions compatibles avec les milieux organisés. »

Il expose ensuite comment exaltant les afSnités des corps en présence par le concours de la chaleur, on obtient des produits de plus en plus rapprochés du but; comment s'imposent des tentatives successives dans lesquelles (p. 184) « on prend les produits des premiers essais comme point de départ , > pour arriver enfin à ^obtention complète du produit cherché.

Cette obligation de prendre pour point de départ de chaque tentative « les produits des premiers essais >, soit la valeur dQ fonction précédemment acquise, est la démonstration de l'évolution de la conscience empirique môme de chacun des éléments constitutifs du composé ; puisque ce composé même se transforme constamment et que chaque métamorphose nouvelle exprime un état progressif d'équilibre réalisé par une plus complexe coordination , harmonie , des mouvements des éléments intimes de la substance. (Voir aussi à ce sujet, La théorie atomique^ Wurtz, p. 224 et s. Editeur : Félix Alcan.) Que l'on se représente par des nombres ces valeurs de fonction ou modes d'équilibre plus ou moins complexes atteints successivement par la conscience empirique des éléments intimes, et Ton saisira très bien la loi mathématique de l'évolution graduée vers un nombre quelconque , en passant par tous les intermédiaires.

Les phénomènes s'appellent par évolution graduée : tout système est donc ou en ascension vers les valeurs de fonction de plus en plus complexes, ou en déchéance de capacités. C'est la démonstration par la Science de cet élément de direction de soi-même , d'une incalculable portée : constitution par chacun de sa valeur intrinsèque de travail ou de fonction (et conséquemment de sa place et de son emploi dans l'univers) , à travers les métamorphoses phénoménales. Il peut n'être pas

saii« intérêt, d'obserrer ici que le grand physiologiste Claude Bernard fournit des conclusions à l'appui de révolution des capacités de fonction à travers les modifications phénoménales ; de môme qu'il en fournit une en parfait accord avec les données de Kant , relativement au mode d'exister de l'univers conditionné.

Dans son ouvrage « Leçons sur les phénomènes de la vie communs atcx animatuv et aux végétaux (1) » , Claude Bernard établit en effet que toute manifestation vitale commence et s'entretient par la dépense, l'usage de quelque chose ; ce qui, étendu à l'univers phénoménaly montre que celui-ci ne peut être sa source à soimême. N'apparaissant et ne s'exerçant qu'au prix d'une dépense, le <îôntingent est en perpétuelle modification ; naissance et mort sont des termes interchangeables, de simples aspects de l'évolution incessante des choses et des êtres : évolution dans laquelle tout s'utilise suivant sa valeur de fonction ou de travail.

Les phénomènes de nutrition , génération, régénération, cicatrisation, rédintrégation le démontrent jusqu'à l'évidence.

Concluons : La Science écarte — en montrant que l'une et l'autre sont contradictoires avec le principe de conservation et d'évolution de l'énergie — deux idées en apparence tout opposées, mais que l'arrivée au même résultat condamne : Celle d'anéantissement de la valeur directrice de fonction d'un système quelconque, particule ou homme , lors de la décomposition de ce système ; ou celle (conçue à peu près exclusivement pour l'homme) d'entrée de cette valeur en un stationnement définitif (paradis ou enfer) , chose équivalente à l'anéantissement de fonction.

Montrant que, de la particule à l'homme, toute éner-

<1) Editeurs : J.-B. BaiUère et fils, 19, rue Hantefeuille, Paris (2 vol.)

gie se classe suivant sa valeur de travail et évolue en conséquence , la Science révèle ainsi IMnéluctable responsabilité attachée par la loi de causalité à chacun de nos actes, à chacune des pensées volontairement entretenue et développée par nous. Quoi de plus propre à diriger chacun vers la culture en lui-même du plus haut idéal, le redressement vigilant de ses instincts les plus grossiers , le soin de toute substance sur laquelle il a action, en un mot vers Pamour du travail, Tamour des œuvres d'utilité universelle ? Que Phomme s'oriente — et cela relève de sa liberté — vers le principe d'Unité et sa progression morale sera graduée, précise, fatale. De môme sera graduée, précise, fatale, sa dégradation, s'il s'abstrait de l'idéal d'Unité, réalisant ainsi temporairement en lui. la condition d'un moteur thermique supposé abandonné à lui-même. Ceci touche à la dégradation d'énergie constatée dans notre système solaire. Mais tous les systèmes petits ou grands ont leurs phases, sans que cela puisse impliquer en rien la dégradation finale universelle. Au point de vue mécanique, la dégradation finale universelle est réfutée, si l'on conçoit l'univers phénoménal relié à l'Absolu.

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