INTRODUCTION
U œuvre complète de Jean-Baptiste- André Godin résuyyiée en ces mots : Association du capital et du travail au Familistère de Guise, est dans Vhistoire des essais de réalisations socialistes un fait important par les raisons suivantes :
io Base solide. — L'industrie sur laquelle repose Vhabitation unitaire et le faisceau d'institutions collectives dont bénéficient plus de 2.000 personnes^ hommes, femmes et enfants, date de plus de soixante années. Elle fut fondée en 1840 et est toujours prospère.
2^ Réalisations sociales graduées et soigneusement préparées. — Le premier pavillon de l'habitation unitaire dite le Familistère fut ouvert auœ habitants, il y a 40 ans, en 1860. Successivement et à mesure de révolution générale, Godin développa la fondation, la dota des multiples institutions de prévoyance, d'éducation, services collectifs qui y fonctionnent aujourd'hui ; et, enfin, y réalisa légalement, il y a 20 ans {le 13 aoilt 1880) , Vassociation définitive du capital et du travail.
5* Perpétuation de Pœuvre après le décès du fondateur. — J.-B. A. Godin est décédé le 15 Janvier 1888. Trois directions se sont succédé depuis et Vœuvre suit sa voie. Les affaires annuelles industrielles s* élèvent à environ cinq millions de francs. Plus de deux cent trente mille francs sont dépensés chaque année dans les
services ^éducation, prévoyance, secours mutuels, retraites ; et plus de 2.000 personnes, nous le répétons, bénéficient de ces institutions.
Rien de comparable comme préparation, nomf/re de bénéficiaires et durée n'est offert par aucune des tentati' ves q2ii furent réalisées, — soit en Europe, soit en Amérique, mais surtout en ce dernier pays, — sous Pinfluence d'abord, des idées de Robert Owen, ensuite de celles de Charles Fourier, dans la première moitié du XIX' siècle.
Mais ces tentatives, une douzaine provoquées aux Etats-Unis par les idées de Robert Owen à partir de 1895 et une quarantaine provoquées au même lieu par les idées de Charles Fourier <) partir de 1840, Jetèrent sur le champ social des enseignements dont profita Godin.
L'histoire des efforts et travaux de celui-ci est donc intimement rattachée à l'histoire même des expérimentations sociales les plus rapprochées de son époque; c'est-à~dire surtout de celles nées sous l'empire du tïiouvement fouriériste, Godin ayant été rallié à ce mouvement.
Une quarantaine d'essais, avons-nous dit, (nous avons la liste de 37 et cette liste est incomplète) très imprégnés des idées de Charles Fourier, apparurent aux Etats- Unis et se soutinrent plus ou moins de temps, — de 1840 à 1855 — principalement dans VOhio, l'Etat de JVeu>~York, la Pensylvanie, etc.
Tous, à l'exception d'un seul dans le Wisconsin, Wisconsin Phalanx, furent des échecs socialement et financièrement. Quant à Wisconsin Phalanx qui, née en Î841, opéra d'elle-m.ême sa dissolution en 1850, son histoire se termine par ces mots : *... la tentative fut pécuniairement un succès, socialement un échec. »
L'essai qui dura le plus, 13 ans, fut celui intitulé
North American Phalanœ, Etat de NeuhJersey. A cet essai mêmey Victor Considérant^ le chef de V Ecole fourièriste, emprunta des modèles de règlements pour la constitution de la Société spéciale qu'il fonda^ lui aussi j atix Etats-Unis dans le Texas.
En Amérique comme en France, on espérait que la tentative conduite au Texas par le chef même de V Ecole sociétaire^ échapperait au sort commun des autres essais \ il n'en fut rien. Les leçons de V expérience américaine y trouvèrent simplement une nouvelle confir-- 7nation.
Tons ces faits furent^ pour Godin qui les suivait avec la plus vigilante attention^ une véritable école expérimentale. Nous avons donc à les voir nous-mêmes^ — au moins à grands traits — pour comprendre l'esprit qui anima Godin^ saisir les racines profondes de son œuvre, et la vraie place de celle-ci dans l'évolution qui emporte le monde du travail vers la constitution d'un régime nouveau ; car, en sociologie comme en toute autre branche, le dernier mot est à la science et la Science ne se constitue que par le mode expérimental.
Quant aux enseigneynents résultant du mouvement provoqué par Robert Otoe?i — et qui sont aussi à embrasser pour se faire une claire idée de l'évolution sociale, — le lecteur peut les trouver dans l'ouvrage [\) : « Un socialiste pratique, Robert Owen, » par Aug. Fabre, avec préface due au professeur Ch. Gide. Les œuvres célèbres de Robert Owen : New Lanark (Ecosse) 1779- 1824 ; Magasins d'échange de travail {Londres) 1832" 1834 ; Les tentatives faites sous V empire des idées â^Owéyi, aux Etats-Unis : New Ilarmony [Indiana)
(1) Prix : i fr. Bureau de « L'Emancipation », 4, plan de V Aspic, Nimes [Gard),
— TIII —
i825-i827 : Yelhw Springs et une disaine ^mitres... sont éhtdièes dans la brochure. La concordance entre les leçons sociales pratiques vernies de cette source et celles dèricant des essais dus au moiwement fourîèriste n'en donne que plus de poids à ces leçons.
Un mot explicatif du tirage restreint et de la destination spéciale du prheut vohtme 2>eut n'être pas déplacé ici.
Le décès de J.-B. A. Godin se produisit le i5 janvier 1888. L'an d'après, en janvier 1889, nous transformâmes en revue mensuelle « Le Devoir », publication heb-' domadaire fondée par Godin le 3 mars 1878 ; et nous y fîmes paraître d^abord la plupart des manuscrits laissés par Godin. Puis, rassemblant les Documents biographiques dont le classement était le moins laborieux — car l'âge nous oblige à ne pas compter sur le temps — noits les publiâmes, à partir du numéro du n Devoir » de mars 1891, tome 15*, page 132 et, simultanément, nous préparâmes ceux à suivre.
Ce mode de procéder empêche de saisir Vœuvrc dans son ensemble et entraine des répétitions pour lesquelles, comme de tous autres défauts, nous présentons toutes excuses au lecteur, au nom de Vintcntion qui dicte le travail.
Les conférences données par Godin à son personnel, tout au début de la fondation du Familistère, passèrent ainsi ; par elles, le lecteur fid mis au courant de beaucoup des traits principattx de l'existence du fondateur du Familistère et du développement de l'entrejmse.
Nous allions ainsi, ne pensant pas à faire un tirage à part de ces Documents, lorsque la série même des conférences en voie de publication nous amena à une
tentative très curieuse et d'un grand efiseignement socialj réalisée par Godin^ dans son établissement y en 1877-1879.
A cette époque, en effet, et pour déterminer les vraies conditions du pacte d^association à intervenir entre les travailleurs et lui — pacte qu'il étudiait depuis plusieurs années ; — il lui parut nécessaire de tenter une vérification spéciale des possibilités de direction du travail par la masse 7/iême des travailleurs. Relevant donc l'idée fouriériste de groupes de travail constitués par l'attraity Godin provoqua la formation, parmi son personnel, de toute une représentation des travaux proprenient dits de Vusine et des services d'utilité générale en vigueur dans l'habitation unitaire.
La série des conférences données par lui en cette période embrassait le mouvement de la tentative .
Les conséquences de cet essai, où le suffrage universel jouait un rôle, étaient si instructives, socialement parlant, que nous donnâmes la statistique des groupes, unions de groupes et conseils d'unions, le classement des travailleurs dans les groupes, unions de groupes, etc.. et fîmes V analyse de quelques-uns des documents originaux retrouvés à grande peine, Vessai s^étant terminé par un échec. Quelques spécialistes en matière sociale expérimentale voulurent bien s'arrêter à cette étude, et sur Vindicatioyi des choses que nous avions encore à publier, nous exprimèrent l'avis qu'il serait d'intérêt social de mettre sous volumes spéciaux ces sortes de renseignements dont le besoin sera à un moment donné vivement ressenti ; et de les placer en des Bibliothèques publiques de France et de V Etranger où tls puissent; être en bonne garde pour r avenir. Le « Godin inconnu, le Godin intime, disaient-ils, est révélé dans ces faits. Comme tous les pasteurs d'hommes, Godin a
dû compter ahec les résistances du 'milieu et approprier son œuvre à ce qu'e pouvaient en saisir ceux qui devaient la continuer; ces obligations sont des plus instructives à connaître. *
Nous arrivions aux Documents publiés depuis le numéro du Devoir de février i897, avec le sous-titre : € Gloriflcation du travail, Emancipation du travailleur;» et nous voyions que le sillon ouvert ainsi nous ramènerait à l'Essai de représentation du travail ci-dessus visé ; simultanément , d'anciens Documents afférents à cet Essai étaient retrouvés dans les archives du Familistère et nous fovrnissaient ainsi motif à un rappel au moines de la tentative. Nous nous rendîmes donc au désir qui nous était exprime et ordonnâmes, mais exclusivement pour le placement en mie, le présent tirage à part.
Un coup d'œil jeté sur la Table des matières fait saisir l'objet des cinquante et un chapitres du volume.
Avec ce premier tome s'achève la période où Godin, profondément pénétré de la dif^culté du problème social, s'appliqita modestement (t prêter le plus dévoué concours aux œuvres dirigées par d'autres. Dans le tome suivant^ nous le montrerons élaborant simultanément les données philosophiques et les conditions pratiques de son œuvre sociale personnelle, puis réalisant cette œuvre dans la mesure permise par le milieu.
Nous nous efforcerons aussi au début de cette seconde partie, et après avoir résumé le fond de la doctrine jihilosophique et sociale de Godin, de montrer quel appui la Science positive donne luaintenant à l'Idéal de notre héros.
Destiné à être offert en hommage à quelques Bibliothèques, Sociétés et Etablissements spéciaux de France et de VEtrangcr, et ne contenant qu'une partie des Docu-
ments pour la biographie complète de J.-R^ André Godin parus dans < Le Devoir >, le présent ouvrage appelle un supplément. Aussi fournissons-nous en Appendice :
Primo. {Page 657). La liste des Bibliothèques publiqueSj Sociétés et Etablissements de France et de l'Etran-
ger, où se trouvent des collections plus ou moins complètes du € Devoir >.
Secundo. (Page 662). L'indication par ordre de dates relativement à la vie de J.-B^"^ André Godin {1817 à 1888) des documents biographiques répartis dans les volumes du « Devoir », sé7né hebdomadaire^ 3 mars 1878 au 30 décembre 1888, l""' à 12^ volumes, et série mensuelle janvier 1889 à^ décembre 1901, 13^ à 25^ volumes.
Décembre 1901.
V^® J.-B.-A. Godin, née Moret.
hOGDMENÏS POi Dl BIOGRAPHIE
de J.-B.-André OODXN
Glorification du travail. Emancipation des
travailleurs
But constant des efforts de J.-B.-A. Oodln
Le dimanche 2 mai 1880, J.-B.-A. Godin ouvrait la Fête du Travail, au Familistère de Guise, en prononçant ces paroles :
« Chers Coopérateurs et amis,
» La Fête du travail arrive à sa quatorzième année. La pensée qui, en 1867, a présidé à l'institution de cette Fête était la même que celle qui, en 1859, avait fondé le Familistère. C'est elle encore qui a conçu l'Association du Capital et du Travail dans laquelle vous allez entrer d'une façon légale et définitive. » (Le pacte social fut signé le 13 août suivant.)
» La Fête du travail est donc pour nous un gage et une preuve de persévérance dans la voie que nous nous sommes tracée. Elle démontre que la foi dans les principes fait les choses durables, et surtout combien nous attachons d'importance à la glorification des œuvres utiles.
» Car tout ce que f ai fait a tendu à ce but : glorification ET RÉHABILITATION DU TRAVAIL, ÉMANCIPATION DU
TRAVAILLEUR M (Deooir 1880. Tome A^^, page 290).
L'année d'avant, à la même fête, Godin avait dit : « Celte Fête est pour nous, mes amis, un moyen de perpétuer que les fondements du Familistère ont été posés à une même époque de Tannée, en mai 1859. » (Deooir 3™» volume, p. 563).
Remontons à cette époque déjà lointaine — 1859 — évoquée par J.-B.-A. Godin,.cela nous reporte au numéro môme du « Devoir (Mars 1891, page 132, tome 15™«) où nous avons commencé la publication des présents Documents pour une biographie complète du fondateur du Familistère.
Nous y lisons : « Le Familistère proprement dit est composé d'un vaste pavillon central flanqué de deux ailes. L'aile gauche fut le premier édifice élevé par J..B.-André Godin, en 1859. »
En février 1860, Godin commença à donner des conférences aux travailleurs de son établissement « et s'attacha à leur expliquer ce que devait être l'entreprise dont le germe apparaissait à leurs yeux. »
La mise en pratique de la morale basée sur l'amour du prochain ; l'union des efforts en vue du progrès physique, intellectuel et moral de la population tout 'entière ; la recherche des meilleures conditions d'existence pour tous dans l'habitation unitaire ; la proclamation des grandeurs et des mérites du travail : tels sont les sujets abordés par Godin dès ces premiers jours de son entrée dans la voie d'acheminement vers l'association.
Mais d'où lui étaient venues de telles idées ? Pourquoi se livrait-il à une fondation comme celle du Familistère ? Une œuvre semblable ne s'improvise pas, elle a des racines profondes.
Quelles étaient-elles ? c'est ce que le novateur luimême, afin de rallier son personnel à ses vues, tâcha de faire saisir dans le discours qu'il prononça à la première Fête du Familistère, celle qui eut lieu dans la seconde quinzaine d'avril 1860 pour le Baptême de la fondation. Cette question va faire l'objet de notre prochain chapitre. Après quoi, nous montrerons ce qui rattacha Godin, dès sa 25°^« année, à la théorie de Charles Fourier, le promoteur de l'Association domestique, agri-
cole, industrielle, du capital du travail et du talent ; son entrée en relations avec l'Ecole phalanstérienne ou sociétaire ; ses premiers efforts en laveur des réformes sociales avant son installation à Guise, fin de 1846; puis, ses efforts succei^ifs dans la môme voie jusqu'à la fin de sa carrière, abstraction faite de la tentative dont nous venons de terminer l'analyse : Représentation du travail par les Groupes, Unions de groupes et Conseils d'Unions, 1877-1879.
Les lecteurs qui nous ont suivi jusqu'ici comprennent le double intérêt attaché à ces études : d'une part, elles révèlent la vraie figure et les travaux du fondateur du Familistère, ce qu'il aurait voulu réaliser en regard de ce qu'il a pu obtenir du milieu ; d'autre part, en montrant les échecs ou les succès de ses efforts, elles fournissent des jalons pour le tracé de la route vers la véritable organisation du travail, c'est-à-dire la véritable organisation sociale.
Première Fête. — Baptême du Familisière (avril 1860). — Esquisse de la première partie de la vie du Fondateur, 1817-1860.
La Fête eut lieu dans une halle d'atelier nouvellement construite. Les renseignements nous font défaut pour dire en quoi elle consista, en dehors d'un banquet donné par J.-B.-André Godin et auquel prirent part une centaine de personnes.
Dans notre numéro de mars 1891 (page 136, tome 15) nous avons déjà exprimé notre regret de ce manque de renseignements. Nous avons dit aussi que l'aile gauche du Familistère, la première construite, était bâtie et couverte depuis le mois de septembre de l'année d'avant, 1859 ; mais que l'intérieur n'était pas assez achevé pour servir d'emplacement de fête. Enfin, nous avons donné le
sommaire du discours prononcé en cette occasion par J.-B.-A. Godin. Rappelons ce sommaire :
io Intention de la réunion. Proclamation de la pensée qui a présidé à Tédiflcation du palais des familles ouvrières : Le Familistère.
20 Les équivalents de la richesse mis à la portée des travailleurs.
3« Les institutions à créer pour l'Enfance.
4° Les sociétés de prévoyance et de garanties mutuelles.
50 Les fonctions ouvertes aux femmes et aux jeunes filles .
60 Les magasins coopératifs.
7° Les Fêtes à organiser.
8° Ce que devront être les mœurs au Familistère. Respect et bip.T]|VftinRr]rft dft tons ftnvftrs tous.
9* Entretien administratif des choses d'un usage commun.
10> Respect absolu du foyer domestique. Liberté individuelle dans toute la mesure qui n'empiSt^^^^enTrien, stn* je rëfjf^^J^I <|^ 1^ llfl^bce d autrui.
11** Les conditions d'admission au Familistère : moralité ; bonne tenue ; amour du travail ; amour du bien pour tous.
Bien que J.-B.A. Godin eut déjà, depuis environ deux mois, touché ces questions dans ses conférences, et expliqué ce que, dans sa pensée, signifiait le mot Familistère, c'est-à-dire réunion de familles, agencement de l'économie domestique et sociale pour le plus grand bien de tous ; ces choses étaient si nouvelles pour les auditeurs appelés à devenir les membres actifs de l'œuvre, que Godin, à la fête du baptême de la fondation, — afin de mieux frapper les esprits et de les amener peut-être plus facilement à sa manière de voir — montra comment l'idée du Familistère avait germé
en lui-même, en faisant à grands traits Tesquisse-de sa propre existence.
Il nous est facile de reconstituer cette partie de son discours, dont le souvenir est resté, dans la mémoire de plus d'un assistant à cette première fête. Nous avons, du reste, des notes de Godin lui-même à ce. sujet.
Rappelant qu'il était fils d'un petit artisan serrurier d'une commune voisine, Esquehéries, J.-B. -André Godin dit n'avoir reçu, à l'école de son village, que des leçons rudimentaires, et avoir été mis au travail, dans l'atelier de son père, dès l'âge de onze ans et demi.
Mais l'amour de l'étude le possédait, aussi suivit-il assidûment les cours qui se donnaient le soir pour les jeunes gens. D'un autre côté, il employa à l'achat d'ouvrages divers : traité de géométrie, volumes de l'Encyclopédie, œuvres partielles de J.-J. Rousseau, Voltaire, Diderot, etc. etc., (au hasard de ce que les colporteurs pouvaient lui offrir en genre sérieux) les rares pièces de monnaie dont il pouvait disposer.
Il racontait, que dès seM^S^e^mnée, il s'étaR sgritHrès-' préoccupé de l'origine des choses et (^f^,^ fi^^f^rs ^Y^!j" mes sociflux : voyant les auteurs se contredire mutuellement, il avait conclu que rien n'était donc autrement certain; et il était entré dans une phase de scepticisme mais de scepticisme actif, c'est-à-dire qu'il était à la recherche du vrai et ne devait plus avoir de repos tant que l'observation et l'étude ne l'auraient conduit à des conclusions qui le satisfassent.
n intéressa au plus haut point ses auditeurs en racontant comment, de 18 à 20 ans, il avait fait ce qu'on appelait alors le « tour de France. »
Il s'était rendu d'abord de son village natal dans le département de Seine-et-Marne, à Grécy en Brie, chez un de ses oncles, nolnmé Moret. C'était la deuxième
fois que André Godin venait chez l'oncle Moret. Celui-ci était maître-serrurier et déjà, Tannée d'avant : 1834, le jeune Godin âgé de 17 ans était venu pour travailler dans l'atelier de son oncle. Il y avait fait la connaissance des enfants de celui-ci, spécialement du fils aîné, Jacques Nicolas Moret, plus âgé que Godin de huit ans et qui exerçait aussi le métier de serrurier.
Une amitié profonde basée sur une conformité de vues et d'aspirations s'était établie, dès cette époque, entre les deux jeunes gens ; elle ne se démentit jamais.
L'ouvrage ayant manqué chez l'oncle Moret, les deux cousins s'en étaient allés ensemble, dès cette année 1834, travailler à Meaux, puis à Paris.
Là, ils entendirent bien des discussions sur le Communisme égalitaire et le Saint Simonisme qui occupaient alors l'opinion publique. Nous reprendrons le sujet plus loin.
Tous les quinze jours, les deux jeunes gens revenaient à Crécy, chez l'oncle Moret. Ils faisaient la route à pied, tout en causant, disait Godin ; et ils avaient coutume de s'asseoir, à mi-chemin, sous un certain arbre, où ils philosophaient en se reposant un peu. Nous verrons plus loin quelles conclusions les deux ^tavi^aniis tiraient de la propagande socialiste faite à cette époque.
Ce fut une peine pour André Godin, —lorsqu'il arriva pour la seconde fois chez son oncle, en 1835, — de n'y pas trouver Jacques Moret. Celui-ci, compagnon serrurier, faisait son tour lie France.
André Godin travailla chez l'oncle pendant quelques mois ; puis, il se rendit à Paris ; et, enfin, s'en alla à Bordeaux retrouver son cousin Moret, afin de voyager avec lui. De cette époque, octobre 1835 à septembre 1837, ils visitèrent ensemble tout le midi ; leurs plus longues stations de travail furent : Bordeaux, Toulouse, St-Gaudens, Montréjeau, Montpellier, Nimes, Marseille,
Toulon, Avignon ; enfin, Lyon ; de là, ils rentrèrent chacun au logis paternel.
A Montréjeau, les deux cousins avaient rencontré, disait Godin, le plus insupportable patron qu'on puisse imaginer ; homrae qui ne cessait d'invectiver les ouvriers au cours du travail et leur donnait à peine, I9 nécessaire en lait de nourriture. C'était le régime du petit atelier, les ouvriers prenaient leurs repas à la table du maître.
Tous les jours se renouvelait pour les deux amis le dur labeur qui les tenait à l'atelier de 5 heures du matin à 8 heures du soir. Ils voyaient à nu les misères de l'ouvrier et ses besoins. Ils constataient le manque d'organisation du travail ; le manque d'équité dans la fixation des salaires ; tantôt, ils étaient bien payés pour des travaux qui ne rapportaient presque rien au patron; d'autres lois leurs salaires étaient des plus réduits, alors que les travaux étaient avantageux pour l'entrepreneur. Les deux jeunes gens discutaient ensemble sur ces misères sociales et Godin — sous le coup d'une sorte de pressentiment — se promettait bien, s'il devenait un Jour chel d'industrie, de s'efforcer d'organiser entre ses ouvriers et lui un système équitable et de relever le travail de son abaissement.
L'orateur poursuivit en racontant les plus notables épisodes de ce tour de France : promenades dans les montagnes des Pyrénées, ascension du Pic du Midi, visite de cataractes, etc.
Mais l'obligation de vivre de leur travail séparait quelquelois, momentanément, les deux cousins ; ainsi Moret se trouva à Marseille avant Godin, celui-ci était resté à Nimes. Dans le trajet que fit Godin pour aller rejoindre son ami, il eut la bonne fortune, racontait-il, d'assister à une lerrade de taureaux sauvages dans les plaines de la Camargue. Les taureaux étaient saisis, renversés, puis marqués au 1er rouge au nom des divers
propriétaires. Cette opération avait laissé à Godin un si vil souvenir qu'il fit en quelque sorte assister au même spectacle les auditeurs de son discours de 18G0.
Il raconta aussi que, dans ce môme voyage, étant à bout de ressources, il connut la faim — trait qui émut aux larmes plusieurs 'cres' assistants au Baptême du Familistère ; un jour, il ne prit d'autre nourriture que des raisins cueillis sur sa route, et enfin n'avait plus que deux sous en poche lorsqu'il arriva à Marseille près de son cousin Moret.
Là, il tomba gravement malade ; mais fut soigné avec la plus touchante sollicitude par la « mère des compagnons serruriers » à qui Jacques Moret, compagnon en titre, avait instamment recommandé le jeune Godin.
L'hiver de 1836-37 que les deux amis passèrent dans le midi fut d'une rigueur telle que de mémoire d'homme on ne se souvenait d'avoir vu le pareil. Ils souffrirent beaucoup du froid, les petites boutiques de serrurier où ils travaillaient étant à peine closes.
Dans ce fait encore, les deux jeunes gens constatèrent le peu d'attention donnée aux conditions dans lesquelles s'exerce l'ouvrier.
Jacques Moret était près de Godin, quand celui-ci, à la Fête du Baptême du Familistère, raconta ainsi les pérégrinations de leur jeunesse. Car, les circonstances avaient de nouveau réuni les deux amis et, fait à noter au passage, bien des années plus tard Godin — marié une première fois, puis devenu veuf — devait épouser la fille aînée de Jacques Moret, celle même qui écrit les présents documents biographiques.
Avant de clore les voyages de Godin, il nous paraît à propos de revenir maintenant sur les discussions socialistes entendues par notre héros, lors de son séjour à Paris. Le lecteur en possession du premier ouvrage de J.-B.-A. Godin : Solutions sociales, peut trouver, dans la première partie de ce volume, non seulement
la plupart des grandes lignes de la vie de Godin relevées ici, mais des détails sur le point précis auquel nous passons.
En 1834, dit Godin, la vogue était dans les ateliers de Paris au Communisme égalitaire; et il en donne cette i raison : Le Communisme ne comportant pour être com-\ ) pris aucune étude philosophique ou sociale^^st facile- j / ment accepté e| lustiflé par c^py qui res^Q^^gnl ^^°//
avoir étudié les c^jik!.
w L'idée communiste » a-t-il écrit dans son volume Solutions sociales^ pages 63 et suivantes, « part de ce principe que toutes les créatures humaines ont droit aux mêmes biens dans ce monde, et elle se refuse à voir que la nature se dresse immédiatement en face de cet arrêt avec les différences de fonctions, les inégalités de science, d'aptitudes, de force, de courage, de volonté, de. besoins, de santé et d'âge.
» Le bonheur pour tous, vollà-ce aue la nature com-
mande aux hommes de chercher, mais pour cela la société doit donner à chacun des satisfactions conformes à ses besoins : le Communisme implique au contraire une règle uniforme, et pour échapper à la tyrannie et aux injustices de l'individualisme, il sacrifie l'individu à la masse.
» La Société communiste ne peut exister qu'a la condition d'assujettir chacun au régime qu'elle prescrit. Dès lors l'individu ne relève plus de lui-même, mais de la règle commune : sa liberté est anéantie,
» L'industrie varie ses produits sous toutes les formes, en toutes sortes de matières : la communauté peut-elle les accepter indifféremment?
» Ne pas les recevoir, paraît bien difficile quand la nature elle-même varie ses produits ; et les accepter, c'est se heurter à d'inextricables dlfHcuUés.
» Qui portera la soie? qui portera le velours ? qui
portera la laine ? qui portera le coton ? Qui, le rouge, le bleu, le jaune, le violet, le vert, l'orangé ? Qui usera les meubles à différents, degrés de fini et d'élégance ? etc. — Questions qui se renouvellent, non-seulement pour tout ce que l'activité humaine peut produire, mais aussi pour tout ce que produit la nature.
» Qui consommera les plus beaux et les meilleurs fruits, les primeurs et les viandes les plus délicates ? Quelle sera la règle de leur répartition?
» Le Communisme se heurte à ces difficultés sans autres solutions que des solutions arbitraires
» Le Communisme est une réaction «contre les abus d'une répartition trop inégale des fruits du travail. C'est l'équilibre de l'équité rompu en sens inverse des abus qui ont existé jusqu'ici ; c'est le despotisme collectif s'imposant à tous les Individus. Ceci est la condamjialion du système
La véritable égalité ne consiste pas à donner à cha-