‹ Documents pour une biographie complète de Jean-Baptiste-André GodinChapitre 10 sur 41 · Travail · texte numérisé non relu

Travail

» Le système d'organisation du travail que renferme la théorie de Fourier est une conception trop nouvelle et trop absolue, pour être intégralement applicable à notre industrie. Mais sur cette question, comme sur toutes celles qui se rattachent à l'Association, Fourier a tracé des règles dont le principe est fécond en applications de toutes sortes.

)ï Ces règles tendent à conduire l'homme au travail

par l'attrait et le plaisir, au lieu de l'y conduire par le besoin et la nécessité.

» Si la prétention d'ériger tous les travaux en plaisirs peut paraître une exagération des pHncipes sur lesquels Fourier s'appuie, il est pourtant vrai qu'on peut concevoir des conditions où le travail aurait plus de charme et d'attrait qu'il n'en a eu jusqu'ici... et l'Association nous en fait entrevoir la réalisation prochaine. Si Fourier a exagéré les règles qu'il a déduites de ses idées sur l'attrait, s'il a pu commettre des erreurs de calcul et d'interprétation, nous croyons, malgré cela, devoir affirmer qu'on ne s'inspirera jamais trop des principes qui servent de base à son système, sauf à éviter les erreurs dans lesquelles il a pu s'engager.

» Pour le moment, arrêtons-nous aux simples effets de l'Association sur le travail, tels que les a décrits Fourier :

» Le travailleur s'élève à la dignité de sociétaire, il est participant aux intérêts de l'Association entière ; il n'est soumis qu'à des supérieurs de son choix ; il n'a plus à craindre l'arbitraire individuel, il relève de la juslice de ses pairs ;

» La capacité est relevée aux yeux de tous les sociétaires, les talents ne restent plus obscurs et ignorés ; le travailleur est entendu dans les résolutions à prendre au sujet de son travail ; il ne lui est imposé aucune décision, autres que celles qui ont reçu la sanction des conseils, à l'élection desquels il participe ;

» Tout travail s'effectue pour le compte de l'Associa tion, l'artisan n'est soumis à aucune dépendance vis-àvis du consommateur ou de l'acheteur qui emploie son travail ; celui-ci traite avec l'association ;

» Toutes les professions se distinguent ainsi par leur caractère d'utilité générale, et se relèvent en dignité par leur indépendance.

» Fourier prétend que l'Association intégrale ne doit

comporter ni oppression, ni dépendance, ni servitude ; qu'elle doit conserver à chaque individu toute sa libertéi d'initiative, et lui assurer le complet essor de ses facultés.

)) Aussi veut il que l'Association du travail, du capital et du talent donne à tous le droit aux instruments de travail, et permette le libre exercice des facultés de chacun sur tout ce qui fait l'objet de ses aptitudes.

» Le principe d'association ne peut être vrai qu'à cette condition.

» On doit remarquer, d'après ce qui précède, que les fonctions du travail ordinaire s'exercent d'une façon librement consentie par chaque sociétaire ; l'importance et la valeur du travail sont déterminées d'après des règles consciencieuses, établies par l'Association, c'està-dire par les travailleurs eux-mêmes, puisque chaque travailleur est sociétaire.

» Nous ne nous arrêterons pas aux méthodes que Fourier donne à ce sujet, nous les croyons peu pratieables, mais l'idée générale subsiste, il suffit d'en trouver les voies pratiques

» Il est des faits d'une grande influence sur le mou* v^ent social, dont Fourier n'a pas suffisamment mesuré la portée ; telles senties conquêtes de l'homme sur la matière pour en appliquer les forces ù la production. La substitution des forces delà matière aux forces vives de l'homme est un nouvel affranchissement.

)) Fourier n'aperçoit pas le rôle que la mécanique est appelée à jouer, aussi bien dans Torganisalion du travail agricole, que dans celui de la manufacture. Le fréquent alternat des fonctions, qu'il suppose faire partie des besoins de la nature humaine, s'accorde peu avec l'assiduité nécessaire à la perfection des connaissances pratiques ; cet alternat est môme, suivant nous, contraire aux tendances naturelles que l'homme apporte souvent dans le travail*

» Mais Fourier se serait-il complètement trompé sur ce point, que ses erreurs d'appréciation n'infirmeraient en rien l'importance du principe d'association, ni môme l'utilité de l'alternat dans les fonctions, mais dans une mesure plus conforme aux tendances humaines et aux besoins de la production.

» Le système de Fourier présente en perspective comme conséquence de son organisation, — le travail libre, — la terre libre, — la fabrique libre, — les instruments de travail libres, — et l'intelligence des règles de l'association en ménageant l'accès à toutes les aptitudes et à toutes les capacités.

» L'Association, suivant Fourier, n'impose aux sociétaires qu'une direction consentie et demandée par le suffrage permanent.

» Elle accorde la direction à la capacité reconnue et désignée par tous.

» Elle organise le travail par la liberté et le choix volontaire des fonctions.

» Elle ouvre accès à toutes les carrières : chaque aptitude se fait sa place.

» L'Association efface les dernières traces du servage en transformant la domesticité et le travail merceuaire en travail corporatif et associé ; il n'y a plus d'autre infériorité que celle de l'igndrance, et d'autre supériorité que celle du mérite et de la capacité.

« L'Association permet au travailleur d'alterner de la culture à la fabrique, et de s'employer constamment à un travail utile; de sorte qu'il n'existe jamais de chômage pour les sociétaires,

» L'Association a toujours sur son domaine quelque amélioration à faire, qu'elle réserve pour les moments où les travaux de production ordinaire ne sont pas pressants ; elle évite ainsi qu'aucun travail ne périclite par insuffisance de travailleurs, et prévient les chôma* ges qui sont la conséquence de trop de travaux entrepris en môme temps

» Si Fourier s'est peu préoccupé des forces que la na* ture tient en réserve, son système permet d'entrevoir le travail des machines appliqué à toutes les professions, ne faisant plus concurrence au bras du travailleur, mais devenant pour tous les hommes le plus puissant agent de leur émancipation et de leur liberté. ' C'est la matière asservie à la place de l'individu.

» Du jour où cette domination de l'homme sur la matière se fait collectivement et au profit de tous, elle est le plus beau titre de gloire que l'espèce humaine puisse conquérir sur la terre.

» Alors l'homme au sein de ses fermes, de ses cultures, au milieu de ses troupeaux, dans ses fabriques, dans ses ateliers, dans le palais qu'il habite, peut se sentir avec orgueil le premier être de la création, lorsque les animaux qu'il protège et la matière qu'il a assouplie, lui obéissent pour le décharger de la plus lourde part du travail qu'il doit accomplir sur la terre, Par le concours de son intelligence plus encore que P^r celui de ses bras.

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