Crédit et intérêt
» Le régime commercial sociétaire dont nous venons d'esquisser le tableau, a la propriété de simplifier d'une singulière façon les questions de banque et de crédit, dont quelques socialistes ont prétendu faire une panacée universelle, à l'instar de ces médecins qui veulent guérir tous les maux avec un seul remède.
» Sous le régime de l'association intégrale, solidarisant toutes les industries et toutes les fonctions, le crédit individuel et le crédit sociétaire sont réalisés sur les plus larges bases possibles, sans aucune de ces complications qui n'ont de mérite, aux yeux de bien des personnes, que parce qu'elles sont paradoxales et incompréhensibles dans leurs fins, autant que dans leurs moyens.
» Le crédit sociétaire est, au contraire, aussi simple dans son organisation que l'ensemble des données auxquelles il s'applique. Rien n'est facile à concevoir comme les sûretés et les garanties que présentent de vastes associations dont les intérêts embrassent l'agriculture et l'industrie ; ces associations opèrent entre elles comme de simples individus, au nom de leur collectivité.
» Quant au crédit individuel, rien ne fait obstacle à sa mesure. L'individu trouvant dans l'association la garantie du minimum nécessaire à la vie, et le travail organisé lui assurant le moyen de tirer bon parti de son adresse, de ses forces, de sa capacité, de son talent, le besoin du crédit individuel ne se fera donc guère sentir que pour des intelligences hors ligne qui, armées d'une conception nouvelle, en veulent poursuivre l'exécution et la mise en pratique.
» L'individu est connu dans l'association, sa valeur est appréciée de tous ; s'il a du mérite, l'association le commandite dans son entreprise ; s'il veut mettre
en œuvre une idée nouvelle qui soit en dehors du cadre des industries sociétaires, elle lui en procure les moyens ; bientôt il trouve des amis qui s'unissent à lui, et son idée fait son chemin.
)) Si son invention, au contraire, n'inspire pas confiance, il est obligé de faire comme Tinventeur d'aujourd'hui : d'agir avec ses seules ressources et d'expérimenter son idée à ses frais, mais il trouve en association des facilités que l'état actuel de nos sociétés ne peut lui donner.
» S'agit-il d'une expérience agricole, l'association met à sa disposition les terrains à sa convenance, et il n'aura qu'à tenir compte du rendement moyen que l'onen retire. S'agit-il d'une invention industrielle, l'Association lui cède les matières nécessaires, et le laisse' disposer des ateliers qui peuvent lui convenir.
» L'influence du capital ne peut plus, sous le régime' d'une semblable organisation, faire pour nous l'objet d'une préoccupation sérieuse ; elle est très secondaire : la question des banques est simplifiée, les comptoirs de chaque association s'emparent du mouvement financier comme du mouvement commercial.
» Le capital cesse d'avoir un droit oppresseur, un privilège abusif.
» Le capital n'a plus seul voix dans les entreprises, industrielles ; le sociétaire qui a su s'élever à la fortune par son travail, sa capacité ou son génie, n'a d'autre prépondérance que celle de sa valeur individuelle ; il dispose de ses ressources comme il l'entend. Si Tassociation peut tirer un parti avantageux pour elle de ses capitaux, elle lui offre un intérêt pour les employer, en reconnaissance des profits qu'elle en retire ; si, au contraire, elle ne peut s'en servir, elle se contente de les tenir sous sa garde, si le titulaire le désire, en attendant qu'il en tire parti au profit d'entreprises de son choix, soit dans l'association, soit ailleurs.
» C'és't donc le monde économique actuel renversé : ce n'est plus lé capital qui fait la loi au travail, c'est le travail qui iait connaître au capital son utilité ou son inutilité, c'est le travail qui fait le cours des capitaux.
12. — Liberté et initiative individuelles. Les Droits de la Femme.
» Fourier laisse loin derrière lui certains amants de la liberté, qui ne la demandent et ne la revendiquant que pour eux.
» A Sparte aussi l'on aimait la liberté, tout en égorgeant les Ilotes pour prix de leurs services. Rome ne prétendait pas moins aimer la liberté en asservissent tous les peuples. La bourgeoisie, depuis 89, s'est crue très libérale en revendiquant la liberté pour elle seule, et beaucoup de démocrates croient encore aujourd'liui, de bonne foi, qu'il sont d'accord avec l'éternelle justice et la véritable doctrine de la liberté, en invoquant les doits politiques au profit d'une seule moitié du genre humain, et en oubliant de traiter la femme à l'égal de l'homme.
» Fourier n'a pas commis cette inconséquence ; il prétend que toute créature humaine a droit à la jouissance de la liberté naturelle à son âge et à son sexe ; îl veut que la femme jouisse, à l'égal de l'homme, des droits politiques, dans la mesure et dans la forme qu'il lui convient de les exercer, et c'est à elle que reviennent le droit et l'honneur d'en décider.
» L'association, d'après ce système, place la femme sur le môme pied d'indépendance que l'homme ; elle a son douaire, elle administre sa fortune, comme l'homme le fait de son côté; le mariage est sans influence sur les droits individuels de la femme, elle prend librement sa part nécessaire du travail social.
» Fourier ne comprend pas au nom de quel principe de justice, la femme peut être privée du droit d'interve-
nir dans le règlement des intérêts sociaux, quand la nature lui a assigné dans le monde une place indispensable et qu'elle seule peut remplir.
» Il est vrai que ceux qui nient à la femme les droits politiques, seraient très-embarrassés d'en justifier les motifs par des raisons philosophiques : l'esprit de routine, voilà ce qui les inspire.
» L'association, que quelques-uns repoussent dans la crainte que la liberté individuelle n'ait à souffrir de l'omnipotence de la collectivité, est aussi repoussée par d'autres, parce que le système de Fourier fait suivant eux une part trop large à la liberté.
» C'est qu'en effet Fourier lui fait une place imprescriptible ; il met la liberté au premier rang des règles de son système d'association intégrale.
» Les garanties que l'individu trouve dans la mutualité et dans la solidarité sociétaires ne peuvent et ne doivent, suivant lui, s'acheter au prix d'aucun sacrifice, ni retirer quoi que ce soit à la liberté et à l'initiative individuelles de chacun ; elles doivent au contraire en assurer l'usage à ceux qui en sont aujourd'hui privés.
1) L'association n'a d'autre conséquence pour l'individu que le respect du droit des autres ; et ce n'est pas parce que les droits à la terre, au sol et aux instruments de travail seraient des droits collectifs, que l'individu pourrait plutôt avoir à souffrir dans la liberté de ses manifestations, que quand la terre, le sol, les ateliers et les instruments de travail sont livrés au pouvoir arbitraire de détenteurs individuels. '
)) Tout produit de la nature, est inaliénable et reste le fonds commun de la société ; il doit en être ainsi pour mieux assurera tous les individus et à toutes les générations l'essor complet de leur liberté, et la faculté pleine et entière de toute initiotive, dès qu'elle ne lait pas obstacle à la liberté et à l'initiative des autres,