PAR JOUR DE 10 HEURES
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M. GuU.
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« Il y a en outre un certain nombre de travailleurs, chefs de service, qui, rétribués au mois à raison de 54 dollars, reçoivent 18 dollars par mois, à titre de minimum assuré.
€ Relativement au mode suivant lequel les travaux seront conduits et exécutés, le Conseil a pris la décision suivante :
€ Autant que possible^ le travail sera donné à la tâche, au moyen de conventions spéciales entre le directeur et le bailleur de travail-associé, et Vavancé convenue pour Vexècution du travail ainsi donné à PentreprisCt figurera au compte du bailleur de travailassocié au même titre que l'avance de part qu'il aurait reçue pour le travail fait à l'heure, au jour ou au mois >.
Nous lisons encore :
€ En raison de la double nécessité de ménager le capital monétaire et d'associer la fortune des travail-
leurs à celle de la colonie, il a été stipulé que sur les chiffres de salaires attribués à chaque genre de travail^ 1/3 seulement serait payé (1) couramment et les 2/3 réservés pour entrer dans la Société à titre de capital actionnaire.
€ Il résulte de là que les travailleurs ne reçoivent immédiatement que de 30 à 55 sous par journée de 10 heures, selon la classe des travaux exécutes par eux ; mais à côté de cela, il est porté, pour chaque journée à leur crédit j de 60 à 110 sous, en sorte que les salaires réels sont compris entre les deux limites de 90 sous à 165, soit 4 fr, 50 à 8 fr. 25 ; et cela indépendamment de la part à revenir à chacun dans la répartition des bénéfices et plus-values de la Société. Des conditions identiques sont faites au capital. »
On lit dans le même document :
« Société de Réunion. — Organisation intérieure.
€ Comme premières bases d'organisation intérieure, les tarifs suivants ont été établis :
€ Prix de la nourriture : Par jour :
€ Pour chaque homme 22 cents.
€ € femme 20 —
€ € enfant de 6 à 15 ans 12 —
€ € enfant au-dessous de 6 ans. 6 — >
(Ces prix étaient établis pour la table commune, en
attendant que le restaurant, dont on s'occupait, fût
organisé).
€ Prix du logement : Par mois :
€ Lit au dortoir 20 cents. >
« dans une chambre à deux 60 —
€ chambre à un seul 1 dollar 80
(i) Le paiement se faisait en jetons de la Société équivalents à la monnaie du pays»
'« La literie est l'objet de conventions particulières.
« En ce qui concerne les personnes qui, sans être bailleurs de travail-associé, pourront être admises à résider dans la Colonie, les conditions de leur séjour seront réglées par des conventions particulières entre ellea et le directeur.
€ Pour les étrangers, le Conseil a fixé à 25 cents le prix de chaque repas, à 1 dollar le prix de la nourriture d'un jour et du coucher, et à 25 cents le prix d'un lit pour une nuit >.
Et encore :
€ La première Société d'exploitation patronnée par nous.., met aux frais généraux l'éducation et Tinstruction des enfants, le soin des malades et l'entretien des vieillards...
€ Mais quant aux volontaires adultes ou valides en vertu de la loi de justice, de réciprocité et de proportionnalité, ils doivent donner pour recevoir. >
Voici en quels termes est formulée la susdite loi :
< La Société doit à l'individu en raison de ce que Vindividu lui donne. L'individu doit à la mousse en pro^ portion de ce qu'il reçoit. >
Le Bulletin ajoute :
€ Il va sans dire que dans une colonie naissante, comme ailleurs, l'humanité conserve tous ses droits... >
Ainsi qu'on le voit, les grandes lignes du premier plan de réalisations fouriéristes dressé en 1833 à l'intention de la colonie sociétaire de Condé-sur-Vesgres, complétées des quelques agencements révélés par les tentatives américaines, étaient essayées à Réunion.
L'œuvre était très laborieuse. Une nouvelle preuve en était donnée à cette époque même par la situation de plus en plus difficile de la célèbre North American
Phalanx (li dont la dissolution s'opéra en octobre de Tannée même qui nous occupe. Nous verrons le fait dans notre Chap. XL. La première et grande leçon que propageait à cette occasion, dès juillet 1855, la presse américaine était qu' « au sein des associations où la subsistance de tous est garantie par le fonds commun, généralement les individus n'apportent aucune économie aux dépenses jounialières et, d'un autre côté, se relâchent dans le travail vraiment productif; qu'il faudrait donc instituer dans ces sortes d'entreprises un système de rétribution qui mît en jeu la responsabilité individuelle. >
Dictées par le véritable amour du bien public, ces réflexions étaient justes ; aussi dès le mois d'octobre 1855, le Bulletin de la Société de colonisation parlant des difficultés inhérentes aux modes divers de coloniser et aux divers régimes du travail, disait-il : < Dans les fondations humaines la libre responsabilité de Vindividu doit désormais conserver le principal rôle. »
Cette orientation va s'affermir chez les phalanstériens à mesure que se dérouleront les faits de l'expérience tentée au Texas.
Aussi nous paraît-il à propos de terminer ce chapitre en rappelant la formule de même nature que d'autres expériences avaient dictée à John Gray (2) :
a Plus le régime individualiste se développera au sein de rassociation, plus on gagnera en liberté et bonheur ; au contraire plus on ira vers le communisme, plus opposés seront les résultats. »
(1) Chapitre XVI, section 12, p. 269.
(2) Chapitre XVI, section 12, p. 285.
Société des propriétaires de Réunion. Lettres de Colons en date d'août à décembre 1855.
A répoque de la constitution de la Société de Réunion (7 août 1855) le mobilier de la colonie comprenait : (1) € 80 bœufs, 30 et quelques vaches, une vingtaine de porcs et une centaine de poules ; on attendait prochainement un troupeau de 300 à 400 vaches et génisses ; les magasins étaient abondamment pourvus en outils de toutes les professions de première nécessite.
€ 400 acres environ étaient mis en état de culture.. .>
Quelques lettres de colons vont nous dire comment fonctionnait le nouveau régime.
Un jeune homme , français , jardinier de profession , écrit à son père , à la veille de la constitution de la nouvelle Société, le 5 août 1855 (2) :
« Notre association se met à l'œuvre demain; le communisme qui a régné jusqu'aujourd'hui va s'éteindre pour faire place à une autre Société.
€ Nous nous sommes organisés sur une base que je crois être très bonne, parce qu'elle force pour ainsi dire le colon à faire le bien , s'il veut voir prospérer rétablissement.
€ Les journées de travail sont cotées pour tous les ouvriers sur le prix que ces mêmes ouvriers gagneraient dans le pays.
< Mais comme on est attaché à l'œuvre étant associés on partage la journée en trois parts. Le tiers est payé en argent de la colonie, c'est-à-dire en jetons équiva-
(1) Bulletin de la Société de colonisation, décembre 1855.
(2) » » » octobre 1855.
lents à la monnaie du pays. Ce tiers est calculé pour pouvoir payer la nourriture de l'individu, son blanchissage et son logement ; les deux autres tiers restent scomme fonds d'actions à la Société.
« Pour moi, jusqu'aujourd'hui, je ne savais pas encore ce que je pouvais gagner ; mais je crois que si nous réussissons je ferai beaucoup, car ma journée est basée comme la 2® classe des travailleurs, c'est-àrdire sur 1 dollar 1/2 (7 f. 50). Je touche donc pour mon tiers 50 cents (2 f. 50) et pour tous mes besoins par jour j'ai assez de la moitié.
a Nous courons aussi la chance de ne gagner que notre nourriture, car si les produits ne dépassent pas notre tiers, nous n'aurons rien à reprendre, mais notre terre aura acquis de la plus-value. »
Un autre colon Ch. C, après avoir rendu compte de la constitution de la Société de Réunion, continue : (1)
« Aussitôt après l'élection des deux représentants du travail (2) nous votâmes immédiatement la formation de trois groupes d'honneur devant sacrifier une heure par jour de travail gratuit :
« 1© Pour le creusement d'une cave;
« 2o Pour la création d'un jardin anglais ;
f 30 Pour le nettoyage et la mise en ordre du matérieL
« Alors tout prit un air de vie, d'animation qu'on n'avait pas encore vu ; la cave fut attaquée, le terrain étudié, le plan relevé, les abords des habitations dégagés de ce qui les obstruait. La construction d'une salle devant servir aux réunions, aux bals et aux concerts, fut décidée ; tous s'inscrivirent et les travaux doivent commencer prochainement . . . >
(1) Bulletin de la Société de colonisation, décembre 1855.
(2) Chapitre XXXÏU, p. 486.
Concernant le travail gratuit dont parle Ch, C. nous avons l'appréciation suivante fournie par Cantagrel, dans une lettre (1) en date du 9 août, où il relate la mise en vigueur de la nouvelle charte et le contentement général :
4c En ce moment même je reviens d'une réunion où les travailleurs associés ont spontanément offert à la Direction de faire, à leurs heures de loisir et hors compte, gratis enfin, une cave, une salle de réunion et d'autres travaux d'agrément autour des maisons. La cave pratiquée sous le bluff (éminence où s'élèvent nos dwellings, bâtiments d'habitation) nous servira à la conserve du lait, de la viande et du vin dont nous allons essayer de faire quelques tonneaux, avec les raisins qu'Allen et un autre de nos sociétaires, Steere, sont en train de découvrir en ce moment. Ce travail de creusement de cave, assez peu attrayant par lui-même... sera-iril fait avec enthousiasme jusqu'au bout? je ne sais ; mais c'a été pour les travailleurs un procédé non équivoque de prouver à la Direction leur bonne volonté et leur satisfaction, i
Le docteur Nicolas écrit à sa famille, le 26 du même mois : (2)
€ Nous allons mettre 6 charrues dans la prairie, afin de préparer le plus de terre possible pour semer du blé vers la fin d'octobre.
f L'administration nous nourrit et nous loge pour 22 sous par jour, 20 pour les femmes, 15 et 7 pour les enfants. Les habillements et autres objets sont fournis aux sociétaires au prix de revient.
« Nous travaillons à l'heure et celui qui peut faire plus de 10 heures de travail gagne davantage. Chaque
(1) Bulletin de la Société de colonisation, octobre 1855.
(2) Bulletin de la Société de colonisation^ décembre 1856.
soir nos heures de travail sont enregistrées; jusqu'à présent cela s'est opéré sans la moindre réclamation. Les travaux ayant lieu par groupes, si un individu s'avisait de se faire porter plus d'heures qu'il n'a réellement travaillé, tout le monde le rappellerait à l'ordre-
« Nous sommes trois médecins, et nous n'aurions pas de malades pour nous occuper une heure par semaine. Aussi nous nous livrons à d'autres travaux... »
Dans la partie de cette même lettre publiée chapitre XXXII, nous avons vu que le docteur travaillait près d'un ferblantier et s'initiait à la fabrication des pompes, des casseroles et des gobelets.
Malgré toute la bonne volonté et toute l'intelligence qu'il pouvait mettre à ce travail, le docteur ne pouvait faire œuvre que d'apprenti. La rémunération qu'il indique : tant par heure, est sans rapport aucun avec la valeur du produit obtenu ; on conçoit que ce procédé n'avait aucun mérite pratique. Aussi, allons-nous voir qu'on s'eflTorça d'inaugurer un autre système.
Vr., de Louvain, écrit à un ami, le 15 décembre 1855(1) :...
« Voici comment nous marchons : La Société de Réunion est dirigée par un conseil et un directeur. Il y a des travailleurs associés ou salariés. La direction composée de 7 membres a dans son sein deux représentants du travail. Les cinq autres membres représentent le capital.
€ Le capital a actuellement la prépondérance par les voix , mais il est intimement lié au travail et ne tardera pas à se trouver au même niveau , parce que le travail deviendra actionnaire à son tour et possède la faculté de le devenir, vu que matériellement la colonie
(1) Bulletin de la Société de colonisation, février 1856.
doit réussir. Je dis doit^ parce que le settler isolé réussit. Etant une force composée, nous devons réussir encore plus vite.!... »
Qu'on nous permette une réflexion. Ce raisonnement se fût vérifié si chacun des éléments de la force composée se fût exercé avec la même énergie et la même économie que le settler isolé, et dans un travail bien connu de lui. Or, ce fut généralement le contraire qui se produisit. Reprenons la lettre de Vr...
€ Chacun travaille selon ses forces. Les ouvriers sont consultés pour tout ce qui concerne les travaux; quant à Veœécution^ elle^ leur appartient exclusivement. La direction a senti en cela qu'elle ne pouvait y perdre ; elle y a gagné en estime et la colonie y gagnera en argent. >
Le temps ne justifia pas cette espérance. Fondée pour 18 ans, la Société nouvelle fut dissoute au bout de 18 mois, la situation étant devenue intolérable sous tous les rapports.
Vr. poursuit :
< Nous pouvons déjà dire que nous possédons une Société dans laquelle la justice règne plus qu'ailleurs, en ce sens que le travailleur y est homme , tandis que partout ailleurs il n'est que machine.
c La comptabilité qui laissait beaucoup à désirer se régularise.
€ La question du restaurant avance.
€ Le groupe de la culture est parfaitement au courant de son affaire.
€ Quant au groupe des constructeurs , chaque fois qu'il fait du mauvais temps il s'y met avec acharnement; il n'a pas encore d'atelier définitif et travaille sous le grand hangar, où cependant il peut faire de la bonne menuiserie...
€ Le groupe des charpentiers compte 7 membres ; 3 flamands , 1 français et 3 américains. Ce petit groupe fait autant de besogne que quand il était le double plus fort. En outre de ses établis , il se façonne un camion et autres outils pour accélérer les travaux...
€ La Direction vient d'ouvrir un concours pour la construction et l'emplacement d'écuries, ensuite pour le mode de construction et la distribution des bâtiments d'habitation et pour l'ensemble d'un plan général. Il y a trois modes de constructions, à savoir : en bois, en briques et en pierres blanches qui se trouvent sur les lieux...
« A la fin de la campagne, sera rémunérée, à titre détalent, toute personne qui aura fourni, une idée ou plan utile à la colonie.
€ La colonie marche donc ainsi vers l'Idée. Cet encouragement donné à celui qui entretient son esprit en recherche du bien de la colonie est digne d'être mentionné. 11 ouvre une voie au plus infime , met les idées en contact et pousse la masse au bon , au vrai , à l'utile.
€ L'administration commence à mettre à la tâche ou entreprise tous les travaux qui peuvent être effectués de la sorte , tels que défrichements, labours, constructions, etc.. Cela vaut infiniment mieux de tous points que le travail par heure ou journée. »
Cette ligne de conduite de l'administration était parfaitement en accord avec la nécessité reconnue de meir tre en activité le ressort de la responsabilité individuelle. Malheureusement, le courant ne put être remonté. Ce qui manquait alors et qui fait encore défaut aujourd'hui, c'est la détermination de la vraie méthode, celle par laquelle la rémunération du travail sera basée sur la vérification des mérites effectifs et sur la vérifi-
cation permanente (1). A rétablissement de cette méthode doivent s'employer aujourd'hui tous les apôtres du progrès social.
Achevons la lettre de Vr..,
€ La population de Réunion , après le travail et après avoir soupe , bien entendu , se livre à la culture de son esprit. Le programme actuel est bien peu de chose. Il y a, le soir, 3 fois par semaine, leçon de musique de chant. La méthode par chiffres enseignée par Ç., peintre en bâtiment et vitrier , est excellente ; nous chantons déjà des chœurs et la plupart d'entre nous ne connaissaient rien en musique.
€ Nous avons aussi, trois fois par semaine, cours de langue anglaise donné par James Renshaw de la North American Phalanx; ce James est charpentier-menuisier.
€ Puis le dimanche il y a toujours bal dans la salle du restaurant
€ Nos constructions sont :
4c 2 grands bâtiments d'habitation.
€ 1 bâtiment d'administration avec trois logements ;
« 1 forge et 1 grand atelier ;
€ 1 cuisine, 1 boulangerie et 1 store-magasin ouvert aux étrangers.
« Dans le même bâtiment :
€ 1 grand hangard renfermant le magasin d'outils, les provisions de bouche, l'écurie des moutons, le magasin de bois et l'atelier des menuisiers.
4c En construction en ce moment :
4c 1 buanderie ;
« 1 bâtiment pour les abeilles à forme analogique hexagone ;
(1) Chap. XXI, p. 824 à 336.
€ 1 dindonnier ; et
€ la Maison de M. Considérant
« La population actuelle de Réunion est laborieuse. J'estime que d'ici à trois ans elle aura réalisé au moins le tiers du capital social qui est nécessaire pour qu'elle se gouverne elle-même; Réunion sera peut-être alors la grande Réunion, c'esirà-dire un centre se suffisant à lui-même et rayonnant au dehors ...»
Vr. se plaint ensuite de la sécheresse exceptionnelle qui a amené l'invasion des sauterelles et, par suite, le manque de légumes. On fait venir de Galveston (à cent lieues de là conséquemment \) des haricots, des pêches et des pommes sèches.
Autre lettre :
Le 17 octobre 1855, le docteur Savardan écrivait à un ami : (1)
« Nous pouvons vivre ici au minimum, nourriture, logement et blanchissage compris, à raison de 25 sous par jour et par personne, dans les conditions sociétaires. Il est vrai que ce n'est pas une vie confortable ; mais il y a au-dessus déjà, un certain nombre d'échelons sur lesquels il va être possible de se percher avec un bon commencement de bien-être.
€ La nourriture sera toujours une dépense minime, qui décroîtra pour des familles comme les nôtres, à proportion du nombre dont se composera le groupe.
€ Le logement seul sera longtemps relativement cher, à cause du haut prix de la main-d'œuvre et de l'intérêt de l'argent, 10 7o au minimum ; mais dans la vie socié^ taire oie le logement d'une famille n'exige ni cuisine^ ni salle à manger^ ni aucun enfin des compartiments exigés par la vie civilisée^ en sus de la chambre de chacun, le loyer se réduit encore à un prix assez modique.
(1) Bulletin de la Société de colonisation^ décembre 1855.
€ Nos logements actuels sont :
< lo De grands dortoirs où les lits sont superposés deux à deux comme dans les cabines et les entreponts des vaisseaux.
< 2o De petites chambres comme la mienne, de 8 à 9 pieds de long sur 5 à 6 de large ;
€ 3« De chambres un peu plus grandes pour deux personnes ;
< 4* De chambres un peu plus grandes encore, appelées bed-roornsy ou chambres à coucher, d'environ 12 pieds sur ?•
€ Les premières coûtent 20 sous par mois ; les secondes 60 sous ; les troisièmes 90 sous ; et les quatrièmes 180 sous. »
Le lecteur remarquera le passage * concernant la vie sociétaire.
Les Phalanstériens d'Europe comme la généralité de ceux d'Amérique croyaient pouvoir d'emblée — sans transition aucune avec les mœurs et coutumes de la civilisation — passer au régime de l'unité des arrangements domestiques pour toute une collectivité. L'expérience prouve qu'en cela comme en tout le reste, il faut procéder par étapes soigneusement graduées (1).
Le 23 octobre suivant, le docteur Savardan écrivait : (2;
€ On a inauguré une nouvelle cuisine et une boulangerie
« On a aussi construit une forge fixe au milieu d'un bel atelier où se font et se réparent tous les jours, avec une activité et une habileté qu'on ne saurait trop
(1} Chap. XVI, section II, Wisconsin Phalanx p, 261. (2j Bulletin de la Société de colonisation ^ décembre 1855.
louer, tous les outils de Tagriculture, tant pour nous que pour nos voisins. »
Le même Bulletin informe qu'alors ;« Un embryon de tannerie était monté par Burkly. »
Passons à une autre lettre du docteur Savardan en date du 16 décembre 1855 : (1)
« Le store (bazar) établissement à peine ébauché est déjà Tobjet d'un mouvement de fonds de 200 à 300 dollars (1.000 à 1.500 francs) par mois. Tous les jours il est visité par un bon nombre de gentlemen Settlers de nos environs qui trouvent ce centre d'approvisionnements fort à leur convenance.
« Notre basse-cour a pris un très beau développement en poules et dindons
« Le West-Fork nourrit beaucoup de poissons. Le prix est de 3 ou 4 sous la livre, peut-être un peu plus...
« On peut ici construire, pour une famille de 4 à 5 personnes un joli cottage en bois avec cheminée en pierres, pour environ 2.000 francs. Une maison toute en pierres coûterait le double. Il est moins cher de payer la construction que le loyer qui, vu le haut prix de l'argent en Amérique, s'élève aussi nécessairement très-haut.
€ La vie matérielle coûte extrêmement peu. Pour les sociétaires la nourriture coûte en moyenne 20 sous par jour, de 25 à 30 sous pour les résidents non sociétaires . * • »
(1) Bulletin de la Société de colonisation^ février 1856.
Suites de la maladie de V. Considérant. Son matisme de plus de six mois envers la Gérance. — Lettres et efforts sociaux de Godin, du 12 avril au 18 juin 1855. — Suite de son idée de se rendra au Texas.
La marche pénible et confuse des choses à Réunion ne se révéla que lentement en Europe , puisqu'il fallait alors environ six semaines pour recevoir à Paris des nouvelles de la colonie, trois mois pour un échange de lettres.
Le 10 octobre seulement , Godin eut connaissance de a constitution (opérée le 7 août précédent), de la Société dite des propriétaires de Réunion.
La dernière lettre citée de lui (chap. XXX) est datée : 12 avril 1855 ; nous avons donc à voir ses vues et efforts sociaux dans toute la période à partir de cette dernière date jusqu'à connaissance par lui, en octobre suivant, de la modification intervenue à la colonie.
Des lettres arrivaient de Réunion à la Gérance , nos chapitres précédents en témoignent. Mais ce qui faisait gravement défaut, c'étaient les appréciations du fondateur même de l'œuvre, sur l'état des choses dans le premier domaine colonial et l'exposé de ses plans pour le développement des opérations.
Impuissant à faire face aux obstacles qui se dressaient sur sa voie, vaincu par l'angoisse de l'avenir, Considérant, nous le savons (1), était tombé malade et demeura plus de six mois sans écrire un mot à la Gérance.
Trois ans plus tard , parlant de cette époque (2) , de
(1) Gh. XXX , p. 439.
(2) Du Texas, 1857, p. 13,
son séjour à Réunion depuis le 30 mai 1855 jusqu'à la fin d'octobre suivant, il dit :
€ Je me traînai jusqu'à l'automne , assistant au spectacle, navrant pour moi , de l'étrange colonisation qui remplaçait ce que j'avais cru avoir à faire au Texas. . .
€ Les premiers froids ayant cependant rendu quelque ton à mes nerfs , un peu de force me revint : Je partis (fin octobre 1855) pour Austin , (la capitale du Texas), croyant devoir tenter une démarche près de la Législature et voulant d'ailleurs pousser une reconnaissance dans le Sud-Ouest... »
De cette reconnaissance , il rapporta l'idée de l'achat d'une acquisition nouvelle, celle de la vallée d'Uvalde(l) où il pensait pouvoir reprendre le plan primitif. Mais n'anticipons pas sur les faits; nous sommes à la période du long mutisme gardé par Considérant envers la Gérance. On conçoit que cela entraîna pour cette dernière de graves embarras et inquiétudes ?
€ Ce silence » a dit V. Considérant (2) « qui me faisait à moi chef, et chef dans les rapports que nous avions ensemble, une position si compromettante et si étrange, qui aggravait tout, dont je comprends parfaitement la portée funeste et que, malgré les motifs les plus graves et tous les conseils, je n'ai pu si longtemps me décider à rompre, d'où venait-il ?
€ Quelle en était au fond la cause ? la cause capitale ? quelle était la cause de ses autres causes ? C'était qu^ d'une part , je voyais trop bien la réalité , ses caractères, ses suites forcées, et que je ne pouvais pas plus me taire d'illusions qu'en accepter de toutes faites à cet égard, et c'était qu'en même temps je ne pouvais
(1) Chap. XXVII , p. 398.
(2) Du Texas , 1857, p. S».
pas, si je parlais, vous déguiser la vérité, ou seulement la désassombrir.
* Telle était l'impasse où j'étais acculé : Garder le silence, c'était un grand mal et donner tout à craindre ; dire ce que j'eusse dit, le poids eût été trop lourd et eût tout écrasé..,, La Gérance elle-même fut six mois sans recevoir une seule ligne de moi directement. Ma pensée était ici d'accord avec mon manque de forces,., »
Passons aux actes de Godin :
Déjà nous avons vu, chapitre XXIX, par une lettre de lui à Considérant en date du 18 mars 1855, comment il prenait la mauvaise fortune. Rappelons ce passage : Il s'agissait des premières nouvelles touchant les difficultés rencontrées par Cantagrel dans l'achat des terres et par Considérant à New- York, Godin écrit :
.... « Vous semblez vouloir nous prémunir contre le « découragement. Je tiens pour ma part à vous rassurer « sur ce point. Je rûy suis guère accessible et quand il « me gagne, c^est pour me laisser recueillir de meil- « leures forces. >
Cette vaillance ne demandait qu'à se prouver par l'action ; toute la vie de notre héros en témoigne.
Le 5 avril suivant, (1) il écrit de nouveau à Considérant : < Croyez assez en moi pour ne pas craindre de me € faire voir le vilain côté des choses et ne doutez pas de € mon ardeur à vous seconder.... »
Mais Considérant était trop affecté pour mesurer la force vraie de ces paroles ; il n'y répondit rien.
Il ne donna pas davantage suite aux propositions urgentes contenues dans la susdite lettre de Godin et qu'il est bon de rappeler ici :
< Examiner si une entente serait possible entre la
(1) Chap. XXX, p, 436.
Société de colonisation et une des tkjmpagniBs sionnaires de voies ferrées au Texas ; ou si la Société même de colonisation ne pourrait entreprendre directement la construction de chemins de fer ; ce qui eût résolu pour elle ces deux points vitaux :
« Obtenir du gouvernement texien des concessions territoriales ;
€ Doter la région coloniale de voies de transports. »
Revenons à la dernière lettre de Godin, citée par nous , chapitre XXX , lettre datée 12 avril 1855 et adressée à M. D., cet habile industriel disposé à émigrer au Texas et avec qui Godin s'entretenait précisément de cette question de chemins de fer (1). * Les parties de cette lettre qu'il nous reste à faire connaître vont nous dire , entre autres choses, où Godin en était de son idée de se rendre au Texas.
La première expression rie cette idée chez notre héros figure (chapitre XXIIJ (2) dans une lettre adressée par lui à Cantagrel le 23 avril 1854; Tidée revient avec développements dans une lettre à Considérant (même chapitre) en date du 13 mai 1854 et dans une autre lettre du même au même (chapitre XXVIII) (3) en date du 10 janvier 1855.
Simultanément , Godin se livrait à la recherche d'employés à placer à la direction de ses propres établissements en vue de son départ.
Le 12 avril 1855 , il écrit donc à M. D. :
. . . ic Puisque vous vivez au milieu de capacités in- € dustrielles, et peut-être commerciales, permettez- 4c moi de vous parler de ce qui me concerne : J'ai € comme vous à me préparer à quitter l'Europe et ,
(1) Chapitre XXX, p. 439.
€ pour cela , à me faire remplacer à la tête de deux € usines occupant ensemble 200 à 300 ouvriers.
« Il me faudrait un homme sur la probité de qui je € puisse compter. Il s'agit de la direction supérieure de € fonderies de fer et cuivre et d'ateliers d'ajustage pour « la fabrication de fourneaux, cheminées, calorifères, € etc.
« Outre les connaissances industrielles spéciales à € cette industrie, il faudrait posséder cette intelligence € du commerce et des affaires qui permet à un chef €' d'établissement d'apprécier le mouvement <Ies opé- € rations par l'inspection d'une tenue de livres en € partie double ; d'exercer sur ces opérations un con- € trôle intelligent ; de procéder aux transactions, achats € et approvisionnements de matières premières ; d'apla- € nir les questions litigieuses , quand il s'en pré- € sente; etc., etc.
€ Le poste serait rémunéré proportionnellement aux « services rendus ; il comporterait en tous cas un in- € térêt dans le produit des établissements.
« J'aurais aussi besoin d'un voyageur habile au pla^ € cément des produits et apte à s'occuper de compta- € bilité, lorsqu'il serait rentré dans l'établissement.
€ Quelques amis et moi cherchons en vain ces em- € ployés, depuis longtemps déjà. Je serais heureux que € vous pussiez me les faire trouver.... »
Au début de cette même lettre, Godin examine ce qui concerne le départ de M. D. pour le Texas — départ en question depuis le mois de janvier précédent — et à propos duquel nous avons vu Godin exposer déjà ses vues générales touchant le développement des choses à la colonie (1). Revenant au même objet, il dit :
(1) Chapitre XXVUI, p. 406.
€ Pour le début des opérations, les hommes néces-
< saires sont surtout ceux pratiquant les industries € de première nécessité. J'entends : la culture du sol, « la construction des maisons, et tout ce que réclament € les besoins domestiques.
€ Nous ne pouvons songer à organiser des ateliers de € constructions ou autres qu'après avoir déterminé un € certain mouvement de population et assis parfaite- « ment le courant de nos aflfaires. Il y aurait impru- € dence à agir autrement... D'ici là, conservez donc,
< vous et vos amis, les positions que vous avez et pre-
< nez patience.... Dès que le moment favorable sera € venu, vous serez avertis sans délai. »
Le 18 juin suivant, Godin écrit à Considérant :
< Mon cher ami,
€ Vous êtes maintenant à. Réunion, j'ai l'espoir que € bientôt nous recevrons de vous la plupart des rensei- € gnements que cette lettre vous demande. Mais je com- € prends aussi qu'au milieu des préoccupations journa-
< lières qui vous assiègent, vous soyez entraîné par le « courant et porté à oublier de nous donner les ren- € seignements que réclame l'avenir.
€ Les questions que je pose ne doivent pas être d'ail- 4c leurs à la charge d'un seul ; elles peuvent être € divisées et soumises à l'examen des amis qui vous € entourent et forment votre conseil ; que chacun dans € sa spécialité vous vienne en aide.
« La bonne direction industrielle, agricole et com- € merciale de nos opérations au Texas, réclame l'in- € telligence et surtout la prévoyance de tous nos amis.
< Qu'ils soient donc invités à nous faire passer toutes « les observations et documents qu'ils croiront utiles.
« Nous saurons ainsi ce que nous avons à faire en
€ Europe.
i< Jusqu'ici les données positives nous manquent : La
< Société possède des terres, elle a des intérêts engagés € sur certains points du pays; nos amis ont pu se ren- € dre compte de la nature du sol; apprécier dans une € certaine mesure les cultures possibles ; veuillez donc
< nous en faire donner Tétat et indiquer aussi ce qui € fait défaut,
€ Dites-nous quels arbres fruitiers vous avez et € quels nous devons vous procurer; indiquez les graî- € nés et noyaux que vous pouvez trouver dans le pays € et ceux qui vous manquent.
« Je doute que rien lève cette année des noyaux » de cerises et prunes, pépins de pommes et poires, € graines de groseilles, framboises, fraises, etc., que je € VOUS ai envoyés en deux tonneaux. Peut-être même € les ariron abandonnés ?
< Je puis mieux faire cette année et vous envoyer € une collection superbe. Je ferai emballer dans une € matière légère au lieu du sable , celui-ci est trop € lourd, mais nos jardiniers français ne connaissaient € pas autre chose ; je vais leur faire la leçon et me € servirai avec succès de poussier de charbon de bois € et de fraisil.
€ Donnez-nous la nomenclature des bois de construc- « tiens que produit le pays ; et dites-nous si vous ne € trouveriez pas prudent de faire, dès cette année, Fes- « sai de semis de graines de certains arbres de nos € forêts françaises ? Marquez sur le tableau joint à « cette lettre les semis que vous jugeriez utiles. Quant € à moi , je serais d'avis que nous fissions Fessai de € toutes les plantes ouvrant des ressources à Pindustrie
< et n'ayant pas leurs semblables au Texas, pourvu
« qu'il y ait quelque espoir de succès après examen des « considérations de latitude et de climat. Exemple : « sans entreprendre la culture du mûrier et de Foli- « vier, on pourrait faire quelque petit essai pour juger € des résultats possibles dans Favenir.
€ Nos amis et colons ont retourné les couches du soL € Vous savez si Pargile à brique ou la pierre serviront € à bâtir? S'il y a de la terre à poterie? etc. . Dans le
< cas où vous ne seriez pas suffisamment renseigné , il € serait utile de faire des sondages. Réunion peut être € appelée à une autre importance que celle de pied-à- € terre. Faites-nous connaître les ressources que pré- € sentent les différentes couches du sol.
€ Dites-nous aussi quels hommes et quels instruments
< il faudra pour utiliser ces ressources? Je vous rap-
< pelle ici ma demande déjà faite touchant les moyens € d'approvisionner le Haut-Texas en fers, fontes et char- € bons de terre ... ?
< Ne perdez pas de vue que pour que nous fassions € bien les choses en Europe, il faut que nous ayons le € temps de préparer les envois. Le défaut de prévo- € yance soutenue en affaires conduit à la précipitation € et, alors, les choses se font mal. Mais si une prévo-
< yance soutenue est toujours nécessaire, elle devient
< indispensable chez nous dans les relations entre la € Gérance et l'Agence executive. Il faut trois mois, au € moins, pour un échange de lettres.
< Les communications entre nous doivent donc être « tellement précises , bien examinées et bien raison- € nées, qu'elles ne puissent permettre d'objections, ni « présenter de difficultés à l'exécution. »
A la lettre était annexé un tableau énumérant une cinquantaine d'arbres de haute futaie, arbres à fruits ou d'agrément, plantes textiles, oléagineuses, légumineusesi fourragôresi céréalesi etc.
Il est à noter aussi que Godin avait pris le soin dUndiquer en marge de cette lettre les questions traitées, afin de faciliter la division du travail et d'assurer autant qu'il était en, son pouvoir, la prise en considération de la lettre. Mais, nous le savons, aucune réponse ne pouvait être obtenue alors du chef de Tentreprise.
Difficultés du bon recrutement des pionniers. Vues générales de Godîn sur le développement des choses à la colonie (suite). — Ses lettres et efforts sociaux du 19 juin au 3 septembre 1855. Quelques traits caractéristiques de Qodin.
Parmi les questions pour le règlement desquelles les indications du fondateur étaient généralement attendues , se trouvait celle du choix des professionnels à laisser partir pour la colonie. Le silence de Considérant jetait donc dans ces opérations des motifs d'atermoiements.
Les lettres de Godin traitant de ces départs vont nous fournir de nouveaux éclaircissements sur la façon dont il comprenait le développement des opérations coloniales.
Le 19 juin 1855, il écrit à ses collègues de la Gérance :
€ Ne pensez-vous pas à vous occuper dès maintenant € de la composition du personnel des émigrants pour € le départ d'automne ? J'entends le choix des travaille leurs de professions urgentes et le triage des bons < éléments d'avec les douteux.
« Une fois l'aperçu dressé , si des professions néces- € saires ne se trouvaient pas représentées dans nos € cadres, nous aviserions à les y faire entrer. Ces € précautions devraient être prises sans éclat , nous
€ éviterions ainsi une précipitation nuisible , au der- € nier moment.
€ Peut-être même serait-il sage de n'aviser que les « intéressés seuls du départ des navires , afin de pré- € venir des admissions involontaires et toujours mau- < vaises. >
€ Admissions involontaires et toujours mauvaises > , Godin, par ces paroles, appuie ce que nous lirons plus tard dans les Bulletins de la Société ou dans les livres de Considérant , c'est-à-dire que des gen« se sont imposés pour ainsi dire à la colonie et y ont accru les difficultés.
Les collègues de Godin répondirent sans doute qu'ils attendaient de Considérant des indications, car nous voyons Godin, à la fin du même mois (le 27 juin 1855), répondre à des amis de la cause — qui lui proposaient le départ d'un groupe de 30 personnes — que « rien ne « pourra être décidé qu'après l'examen fait à Paris € d'après les indications de l'Agent exécutif (Victor Considérant) ». Godin continue :
€ Certainement les premiers éléments de colonisation € doivent être sympathiques au principe de l'associa- « tion, si ce n'est entièrement dévoués ; mais ce titre « n'est pas le seul réclamé ; il faut, en outre, que les € colons professent des métiers les mettant en mesure € de participer activement aux travaux de création les € plus pressants.
€ Autrement, quels que soient leur dévouement et ' € leur bonne volonté, ils ne pourraient être qu'une « cause d'embarras à leur arrivée à la colonie.
€ Dès que les travaux d'installation auront pris les € développements nécessaires, les cadres s'élargiront ; € en attendant, les admissions doivent surtout com- € prendre des charpentiers, menuisiers, charrons, for-
« gérons, serruriers, maréchaux, bourreliers, maçons, € briquetiers, tuiliers, chaufourniers, etc.; cordonniers, c tailleurs^ couturières, blanchisseuses, etc. ; enfin des € agriculteurs vraiment capables de se donner pour tels. « Il faut tenir compte que cette profession est celle « que s'attribuent volontiers les gens qui n'ont pas de
< profession du tout ; ou bien encore ces gens se disent
< aptes à tout faire ; tandis qu'en réalité ils sont inca- € pables de se tirer d'embarras pour la moindre des c choses qu'on leur confie.
€ Ce sont là de ces points dont il est bon que nos € amis vraiment sérieux se pénètrent, afin d'être en « mesure de nous aider dans le choix si difficile des € éléments propres à la bonne préparation de l'établis- € sèment. . .
€ Ce qu'il nous faut, ce sont les forces pleines d'élan € et suffisamment lestées de capacités industrielles pour c bien marcher d'elles-mêmes . . •
€ Envoyez-moi, je vous prie, le tableau des profes- « sions de votre groupe d'émigrants avec indication du € temps de pratique professionnelle de chacun d'eux. >
Passant à TofiVe que lui fait son correspondant d'une machine à fabriquer le vermicelle et autres produits analogues, Godin examine s'il vaut mieux prendre la machine en France, acquitter les frais de transport et de douane, ou en acheter une à New-York ? Sa conclusion est qu'il peut être prudent d'acheter en France, directement, soi-même, une machine dont on ait vérifié la bonne construction et le bon usage.
Le lendemain 30, Godin ayant reçu en communication une lettre de Cantagrel, la retourne à ses collègues avec les réfiexions suivantes des plus instructives quant au fond du personnel général qui s'ofi'rait pour l'émigration :
< Chers Amis,
< J'appelle votre attention sur la lettre de Cantagrel € que je vous retourne ci-joint. Elle nous déterminera,
< je l'espère, à contrôler plus sévèrement les préten- « dues aptitudes des émigrants pris en masse et à don- \ € ner moins de confiance à leur soi-disant élévation € d'intelligence,
€ Je ne suis pas pessimiste, mais j'ai toujours vu « avec une certaine crainte la manière dont nos enrô-
< lements se faisaient. Pouvant me tromper, je me suis
< tu devant votre propre confiance, attendant que les
< résultats parlent d'eux-mêmes : ils commencent à
< parler,
< Cantagrel vérifie ce que je vous ai dit plus d'une « fois à Paris : « La majorité de ceux qui se font ins- € crire pour une foule d'aptitudes en sont le plus sou- € vent dépourvus, lorsqu'il s'agit d'exécuter un travail € réel et suivi; et nous ne devrions accepter les dires
< de chacun que sous bénéfice d'inventaire. » € Il nous faut donc aviser au moyen de mieux faire
« et de renforcer nos cadres par des capacités et des « travailleurs véritables.
< Mon avis serait d'insérer au Bulletin un programme me des conditions industrielles nécessitées pour les € débuts de la colonie, avec la liste des professions ur- € gentes. Ce serait un premier avertissement à l'adresse
< de ceux qui se disposent à partir en automne. « Il se pourrait que la publication déterminât quel-
€ ques enrôlements utiles ; peut-être aussi quelques € abstentions de la part des personnes qui se sentiraient € en dehors des conditions voulues .
a Vous m'avez promis un état du personnel dont vous
< avez fait le choix provisoire; je. serai heureux de c recevoir ce document^ car il nous reste à peine, d'ici
< octobre, le temps voulu pour bien préparer les choses. € Si Dîous attendons pour agir les indications du
c. Texas^ . nous arriverons trop tard. Ne perdons pas do « .vueique les besoins <i'hommes à la colonie sont, dans « une certaine mesure, subordonnés à ce que nous fai- « sons nous-mêmes. Envoyons, par exemple, une bonne € machine à briques ; et il faudra de suite bon nombre
< de maçons au lieu de bon nombre de charpentiers; il * faudra des* briquetiers au lieu de scieurs, bûcherons, <- etc...
€ Il me tarde que l'Exposition soit complète pour m'y « rottdrev . afin de voir si. nous y trouverons la maehine € à briques dont vous m'avez envoyé l'annonce... Il faut «voir de nos yeux et être certains de ce que nous^cbè- € teronSé
« Renseignez-vous toujours sur les machines de l'Ex- « position et sur. les instruments aratoires.. ,. ceux-ci- « devront être l'objet de nos premiers ateliers au € Texas. . >
Très vite, Godin reçut de ses collègues la liste demandée. Aussi leu r envoie- t-il,. à ce sujet, le 5 juillet» 1856, les observations suivantes :
c Pour les débuts^ il est presque indispensable que c les professions se rattachant à la bâtisse et à la fabri- € cation des choses usuelles dominent sur les profesc sions agricoles.
€ Vu la quantité de constructions que l'installation : € nécessite, les. ouvriers du bâtiment seront en disette, «et seraient-ils en surabondance qu'il sera toujours « possible de faire d'un artisan un cultivateur, tandis € qu'il ne l'est pas de faire d'un cultivateur un artisan.
< Or, la liste que vous m'adressez est ainsi conçue :
< 64, agriculteurs, cultivateurs.
<• 10 ch«jrpentiers.
€ 30 menuisiers.
€ 4 maçons.
« 4 forgerons.
< 2 serruriers.
« 3 plâtriers.
€■2 charrons.
< 1 tailleur de pierres.
« A part donc les menuisiers, les représentants des € autres professions du bâtiment sont en trop petit € nombre, et certaines . professions ne sont pas repré- • € sentées du tout. Nous avons à aviser. Croyez-moi,, il « y a là une question capitale pour le prompt succès de
< nos débuts.. . >
Nous avons déjà vu (1) Godin signaler que certaines professions ne fournissaient pas de candidats à Témigration ; les travailleurs du fer, par exemple ; ce manque d'offres rendait plus difficile encore la bonne composition des groupes de départ.
Un industriel s'étant adressé à Godin pour savoir où en était l'entreprise de colonisation proposée en 1854 par V. Considérant, la réponse que fait Godin va nous montrer où en étaient pour lui, en résumé, les choses.
Voici l'extrait de cette réponse :
< Guise, 6 août 1855.
< Monsieur,
« Par votre lettre du 25 juillet, vous me demandez c où en est Pentreprise de colonisation suscitée par le
< rapport que vous avez lu, de M. Considérant.
« L'Agent exécutif de la Société agit depuis six mois € pour Pacquisition de terres devant servir aux opéra-
< tiens coloniales.
c Les premiers émigrants, au nombre d'environ 150, « travaillent à la fondation d'un premier centre, et un
(1) Chapitre XXVIII, p. 417.
4 f'j-rvkin Docbre dlaib:*;ait:on> sont dé;a «mstmrt^s € O^f.^î le hh.\\^ir^jj -ri*v- h5i»iî Texa*. «ar en terram de 4 2ii?f Keo^ ^::*rre^, de K/rte «i'je la SockHé va bien- 4 f/A iff7^/*/^ffr \ix une petite rille qui servira de centre 4 t^iïïïini^XrHXii^ industriel et commercial pour la coloni-
< Kation, en même temps que de pied-à-terre pour les 4 coloriit arrivantii.** »
Suivent le« conditions générales de départ des émigrantu (\).
A un moin de là^ le 3 septembre 1 855, Godin écrit ane IrHtre intéressante pour nous à double titre : d'abord parce quV-lle serre la question du recrutement des émigTantjç, ensuite parce qu'elle nous fait toucher au vif quelques tfait« caractéristiques de Godin : sa modestie, son besoin d'affection, sa vigueur d'esprit, enfin son amour dominant, celui du bien social.
Owlin, le lecteur le sait, avait quitté à onze ans l'école de son village ; son orthographe, son style laissaient à désirer. Ses collègues de la Gérance, gens instruits, sou Auraient de ce manque de forme et, lorsque riche d'idées, Godin envoyait des articles destinés à être publi(^5s dans le Bulletin de la Société, ses collègues naturellement résistaient et critiquaient, parfois un peu vivement, les productions littéraires de Godin, à commencer par SOS lettres. Le fait venait de se produire à l'époque qui nous occupe. Godin écrit donc à ses collègues :
< Guise, 3 septembre 1855.
t Amis,
€ J'arrive do Bruxelles où j'étais depuis le 10 août, € c'est la première raison de mon silence ; néanmoins,
< vos lettres me sont parvenues et j'aurais pu y ré-
(1) Question vue ohapltre XXVIII, p. 410.
€ pondre si je n'avais éprouvé un certain embarras, vu > Pétat des choses entre nous, >
Suivent quelques réflexions sur la forme littéraire (la question va revenir plus loin) ; Godin poursuit :
... < Ne nous le dissimulons pas, la critique amicale c a des limites hors desquelles elle perd son caractère... « J'ai souffert de quelques-unes de vos appréciations € parce que j'ai besoin d'affection ; mais j'en ai souffert
< davantage encore... parce qu'elles m'ont fait douter € que l'esprit de direction pratique fût en nous... Le « côté littéraire est quelque chose ; mais c'est aux € faits utiles qu'il faut surtout s'attacher... >
Passant aux lettres de Cantagrel touchant l'insuffisance du personnel des colons pour les travaux k faire, Gk)din, laissant là les critiques littéraires, poursuit :
€ 11 ne faut pas nous y tromper ; les titres affichés de « républicains, de socialistes, voire môme de phalans- « tériens ne prouvent rien quant à la capacité et à la € valeur du travailleur. Au contraire, cela indique € plutôt une intelligence portée vers la méditation, ce € dont l'éducation professionnelle a pu fortement souf- € frir ; et comme peu cP hommes sont aptes à se rendre € compte des difficultés que comporte la réalisation de € leur idéal , beaucoup de nos émigrants s'en vont € pleins de rêves dorés, exposés à d'autant plus de mé- € comptes qu'ils ne les ont pas prévus et qu'ils sont € moins aptes à surmonter les obstacles. . .
€ Quant à ceux qui émigrent parce que nous leur € en effarons l'occasion, il n'est pas plus convenable € que vous les acceptiez sans être fixés sur leurs capa- € cités. La plupart n'ont pas réussi dans leurs propres « entreprises, ont peine à vivre en Europe et se disent:
< nous ne pouvons être plus mal làrbas.
€ Les premiers colons à accueillir sont les hommes qui
€ ont mené une vie laborieuse, qui ont exercé avec € siùccès une des professions reconnues nécesaires et « qui sont réputés pour leur moralité.
€ Afin d'obtenir dans toute leur vérité des rensei- > gnements semblables, il faut s'adresser à des personne nés ignorant le but de la demande, et sous le couvert € d'une personne étrangère à notre agence, prendre € pour intermédiaire un négociant, un chef d'industrie, « moi par exemple. *
€ Les huissiers sont au rang des hommes à qui on
< peut s'adresser avec le plus de succès parce qu'ils ont € intérêt à opérer avec discrétion ; à défaut d'eux, on € peut écrire aux maires, notaires et commissaires de € police.
* Les adresses de ces fonctionnaires se trouvent dans
< l'Almanach du Commerce. Pour chaque famille d'émi- € grants on écrirait à deux ou trois personnes, en
< affranchissant la lettre et en mettant un timbre pour € la réponse.
< Ces lettres seraient conçues à peu près ainsi : € M., Veuillez être assez bon pour me faire connaître, € dans le plus bref délai possible, les ressources appro- € ximatives dont peut disposer M. (nom, profession), € demeurant à. . . Veuillez aussi me dire s'il est actif et € travailleur? s'il passe pour habile dans sa profession? € s'il jouit d'une bonne réputation? Enfin, si sa famille
< lui vient en aide? Vous m'obligerez. Monsieur, en
< répondant à mes demandes; et je serais heureux € d'avoir l'occasion de vous en prouver ma reconnais-
< sance. Comptez je vous prie sur toute ma discrétion € et veuillez agréer ...»
« En procédant de cette façon, nous serions bientôt a fixés sur la valeur des personnes qui se font porter « sur nos listes... autrement mon concours ne peut vous
< servir à rien. >
Revenant à la question effleurée au début de la lettre : l'insuffisance du style chez lui et la résistance de ses collègues à le laisser écrire dans le Bulletin de la Société, — point qui a « soulevé entre eux quelques nuages », — il dit n'être pas plus apte à écarter ce nuage par la plume que par la voix : « Si je ne possède pas « l'art d'écrire, je n'ai pas davantage celui de parler ; « et j'aurai plus de peine à faire accepter un moyen
< pratique qu'un beau parleur n'en aura à faire accep- € ter une chose vaine . . .
€ L'écriture oblige à resserrer, à condenser les sujets. € Je pense que si nous avions traité ainsi les questions € de crédit, finances, etc., nous serions plus avancés.. •
« Pour terminer et nous réconcilier, j'ai une grosse € punition à vous infliger : je veux ma place au Bulle- « tin. On a dit que Je ne devais pas y écrire ;yy consen- « tirai volontiers quand j'aurai un secrétaire saisissant
< et rendant exactement ma pensée. Mais en attendant « je veux écrire; vous relirez mes articles, en corrige gérez les fautes d'orthographe et de style ; et je ne € retirerai des dits articles que ce dont vous m'aurez € démontré — comme cela se fait entre amis — l'inuti- « lité. Mon éducation n'y perdra rien, et la marche de € nos affaires pourra bien y gagner quelque chose.
< Comment acceptez-vous cela, mes amis, dites-le
< moi?
« Quoi qu'il en soit, croyez à mes sentiments d'amitié « qui, au besoin, trouveront toujours leur raison d'être « dans la foi qui nous est commune. »
Nous laissons au lecteur à apprécier toute la portée de cette lettre.
Bornons-nous à dire que la collaboration demandée ne paraît pas s'être établie et que des difficultés d'ordre matériel s'ajoutaient à celles d'ordre intellectuel. Le
Bulletin s^imprimait à Bruxelles ; les collègues de Godin résidaient à Paris, Godin était à Guise. . ., ce n'étaient certes pas des conditions favorables à l'examen, aux débats de travaux littéraires.
Nous n'avons touché la question que parce qu'elle nous faisait saisir au vif, nous le répétons, la modestie de notre héros, si touchante dans sa forme affectueuse et cet amour social dominant qui le faisait aller audevant de critiques et corrections certaines et pénibles de ses écrits, pourvu qu'il fît œuvre utile.
La lettre du 3 septembre contient un post-script u m où Godin traite diverses questions d'industrie et d'alimentation, puis enfin celle de la comptabilité à Réunion.
Cette comptabilité laissait à désirer (nous l'avons déjà lu dans une lettre de colon), Godin cite des faits caractéristiques à l'appui de ce dire et ajoute : « Il n'en faut « pas davantage pour compromettre la plus belle des € entreprises ; à plus forte raison pour en compromettre « une médiocre. Voyons donc si nous n'avons pas à for- « mer et à envoyer un comptable nouveau... »
Lettres et efforts sociaux de Godin en septembre et octobre 1855. — Connaissance à Paris de la conatitution. par Considérant, de la Société des propriétaires de Réunion. — Lettre de Godin sur ce sujet , novembre 1855. II poursuit l'idée de se rendre au Texas.
A l'époque où nous en sommes de notre récit (premiers jours de septembre 1855) , la nou\elle des faits intervenus à Réunion et de la constitution de la Société du 7 août n'était pas encore parvenue à Paris. Aussi Godin poursuivaifril l'idée d'installer à la colonie le mouve-
ment industriel et cherchait-il à s'entourer des collaborateurs voulus. Le 4 septembre, il écrit à M. D. (1) (Findustriel avec qui il pensait constituer d'importants ateliers à la colonie) :
€ Si vous partagez mon avis , nous tâcherons de grou- € per toutes les capacités en état de donner une vérita- € ble impulsion d'ensemble aux arts mécaniques. >
Convaincu qu'il finirait par recevoir de Considérant ou autres les informations qu'il avait demandées, il continue : < Nous serons fixés à l'avance sur les pre- € mières fabrications à installer ; car nous ne devons € aller faire là-bas que des choses utiles à notre colonie € et dont la vente puisse s'organiser à Textérieur. Les
< instruments aratoires et machines agricoles, les mou- « lins à vent, etc., tout ce qui a rapport à la bâtisse € devra être examiné par^nous, . . »
Cependant, les informations attendues n'arrivant pas, Godin essaie d'en rappeler l'urgence à Considérant par une voie nouvelle : Un comptable, M. Simonin, avait été chargé à New-York, par Considérant même, du soin de la souscription américaine, laquelle, — le lecteur le sait, — ne put s'organiser (2).
S'adressant à cet agent, le 10 septembre 1855, Godin, après quelques mots sur les opérations financières qui avaient motivé la création de l'Agence de New-York , continue , abordant les choses urgentes :
« Nous avons à organiser à la colonie la partie indus-
< trielle ; et les renseignements nous manquent encore € sur des questions faites depuis longtemps à nos amis , € à Réunion.
€ Nous sommes donc obligés de compléter nos cadres
(1) Ghap.XXVIII, p. 406, 408 - chap. XXX, p. 438- ch. XXXVI, p. 515.
(3) Chap. XXX, p. 4S3.
« diaprés nos seuls aperçus. Nul doute que nous ayons
< à diriger vers la colonie des professionnels aptes aux a travaux de défrichement, agriculture, construction € d'habitation, fabrication d'instruments aratoires, con- € fection de vêtements, chaussures, alimentation, ameute blement, etc., etc. ; et que nous ayons à pourvoir à € des approvisionnements pour tous ces travaux. . »
Suit un état de ces approvisionnements allant des fontes de moulage, charbons, etc., jusqu'à des objets de mercerie (mais cette partie du copie de lettres est presque illisible). Godin reprend :
€ Quelques-un» de nos colons se plaignent de l'épui- € sèment de certaines choses qu'ils ont emportées d^Eu-
< rope et dont ils ne peuvent se réapprovisionner. Je « crains fort que la direction de Réunion soit trop
< absorbée dans la partie active de l'œuvre pour son- € ger à ces détails. C'est pourquoi il y a lieu de voir si
< nous ne pourrions y suppléer. >
Godin poursuit en priant Simonin d'examiner s'il ne pourrait lui-même faire les dits approvisionnements à New-York.
Il le renseigne ensuite sur l'industrie qu'il exploite, lui Godin, en France et en Belgique. Il parle de demandes de produits qui lui sont venues de New-York et des sécurités dont il faut s'entourer pour traiter des affaires dans ces conditions. Il demande à Simonin des renseignements sur la prise de brevets d'invention aux Etats-Unis et, à ce propos, dit que < pénétré depuis long- € temps de la nécessité et des avantages d'une bonne € machine à faire les briques, il a étudié le sujet et
< cherché si, à l'Exposition, il ne trouverait pas la dite € machine. N'ayant rien vu qui fut vraiment la solu- € tion du problème, il a conçu lui-même un instrument € qu'il pense réaliser prochainement et. à propos duquel
< un brevet pourrait être à prendre aux Etats-Unis... » Cette fois, Godin obtint réponse ; nous allons le voir
au cours de ce chapitre. Auparavant, disons que trois jours après avoir écrit à M. Simonin, il s'adresse de nouveau , le 13, à Considérant, puis lui écrivit encore le 19 du même mois, (Septembre 1855) rappelant au chef de l'entreprise que la Gérance est sans aucune nouvelle de lui depuis de longs mois; et lui exprimant la crainte de le voir s'absorber dans les soins quotidiens de Réunion, au point qu'il en oublie de faire tout le possible pour permettre à la Société de colonisation d'opérer sur ces larges bases sans lesquelles elle manquera son but, et dont l'urgence a été démontrée par Considérant luimême.
U exprime ensuite au fondateur de l'œuvre l'intérêt qu'il y aurait à reproduire dans le Bulletin de la Société les appréciations que des journaux américains pourraient faire de Tentreprise du Texas; puis, examinant les faits courants de la vie à Réunion, il rappelle combien, depuis le premier jour, il a été préoccupé d'introduire dans la colonie un mode de constructions économiques ; il dit ses efiorts et travaux concernant la construction d'une machine à briques ; enfin, il expose un système nouveau de constructions en béton, système dont il a envoyé à Considérant une brochure explicative, le sujet lui paraissant mériter la plus grande attention*
Il continue : « Les matériaux employés sont les cen- € dres, les scories et résidus de toutes sortes provenant € de foyers où l'on brûle le charbon de terre ; on môle , € à ces matériaux , du gravier et de la chaux.
€ Ce procédé ne peut être usité que dans un pays
< d'industrie; mais voici un béton économique dont
< vous pouvez immédiatement faire usage à Réunion.
< Il s'agit de mélanger :
UxtJt ■■..,ri'W?*;Vr*.^!|«V'*-. -i— -ï.«f.M^-P A.- -««-^«ir
< 7 parties de sable de gravier;
< 3 parties d'argile desséchée et mise en poudre
grossière ; « 1 à 2 parties de chaux suivant la qualité de celle-ci.
€ Ces matières doivent être intimement mélangées € dans un malaxeur à mortier , mû par un cheval ; il « faut y ajouter la quantité d'eau nécessaire pour que « la compression puisse s'opérer avec consistance, entre € des planches.
< Dès la réception de cette lettre , vous pouvez donc € remplacer par ce béton les planches dans la cons- € truction des maisons. Voici comment vous pouvez € opérer,.. >
Suivent des détails techniques , puis Godin conclut : « Vous aurez ainsi des maisons plus solides, mieux fer- € mées et à l'abri de l'incendie. Les moins capables de < nos colons seraient aptes à ce genre de maçonnerie, « puisque toute la science consiste à faire du mortier » ou béton.
€ Plus de pierres à tailler. Plus de briques à mouler... € L'architecture est réduite à sa plus simple exprest sion ; les cintres, les voûtes . . tout se moule sur € place.
€ Prochainement, je me livrerai à des essais en vue € d'arriver à cuire économiquement l'argile pour la € faire entrer dans ledit béton. Je voudrais arriver à la « faire cuire telle qu'on la tire à la bêche par un pro- € cédé analogue â celui employé pour la chaux. On la « pilerait ensuite grossièrement en la faisant passer « dans des cylindres. La brique pilée est un des meil- « leurs éléments de béton, et si on ne l'y emploie pas € en grand , c'est qu'il a été trop coûteux jusqu'ici de € faire de la brique pour la piler ensuite , afin de la
€ mélanger au béton. Il n'en serait plus de même si Ton € cuisait économiquement Targile brute.
< Quand ma lettre vous arrivera, la saison ne sera pas € favorable aux essais de béton ; car celui-ci perd de sa € solidité s'il subit l'influence de la gelée , avant d'être « arrivé à un certain état de dessication.
« Néanmoins, prenez au sérieux mes indications et « faites quelques petits essais. Je vous tiendrai au cou- € rant de ce que je pourrai moi-même apprendre de « nouveau sur ce sujet. . .
€ A vous de tout cœur et dévouement.
« GODIN
En vain Godin, par la multiplicité des objets de première nécessité qu'il traitait dans ses lettres à Considérant, espérait amener celui-ci ou à répondre lui-môme ou à charger quelque autre de ce soin; rien ne pouvait venir de cette part, nous le savons (1). En octobre de la présente année. Considérant va recouvrer quelques forces, mais il en profitera pour se livrer à des recherches et efforts qui ranimeront ses espérances en en déplaçant la base de réalisation, ainsi que nous le verrons en temps voulu.
Enfin, la nouvelle des graves modifications intervenues à Réunion parvient à la connaissance de la gérance à Paris et celle-ci en informe Godin. Celui-ci se rend à Paris. La situation est examinée sous ses nouveaux aspects.
Pas un mot ne pouvant être obtenu de Considérant, la délégation d'un des gérants au Texas parut dès lors indispensable et comme on espérait encore que la vie industrielle et commerciale pourrait être organisée sur le domaine colonial , ce fut par Godin même que la Gé-
(1) Gbap. XXXVI, p. «3, 514.
rance pensa , un moment, se faire représenter. Mais les choses , nous le verrons , prirent une tournure absolument contraire à ces vues.
En attendant, suivons les faits. Nous sommes en octobre 1855.
Un des premiers points dont s'occupa la Gérance fut de faire venir à Réunion un nouvel agent. Elle demanda à M. Simonin, le représentant de la Société à New- York, de se transporter à la colonie; et lui envoya le programme des fonctions qu'elle proposait à son acceptation.
Le lecteur mesurera ce que le mutisme de (Considérant envers la Gérance ajoutait aux embarras de la situation déjà si grave !
A cette même époque , Simonin , en possession de la lettre que Godin lui avait écrite le 10 septembre précédent touchant les questions d'approvisionnement, brevets, etc., s'empressait d'y répondre et le faisait à la satisfaction de Godin.
Le l«r novembre , notre héros écrit de nouveau à Simonin ; il commence par viser la lettre et le programme des fonctions que ses collègues et lui ont adressé au dit Simonin , puis il résume la marche générale de l'entreprise de colonisation au Texas et arrivant à l'acte constitutif de la Société des propriétaires de Réunion^ il dit :
€ Réunion ne peut être le centre des terres sur les- « quelles la Société de colonisation doit opérer. Je crois, « néanmoins, qu'il est d'une grande prudence de se < ménager dans les environs quelques points bien choi- « sis sur lesquels on puisse fonder quelques villages. . .
« Si de telles choses étaient faites, les actionnaires de « la Société de colonisation ne pourraient se considérer c comme dépouillés de toutes garanties par la cession a totale du domaine de Réunion. Us pourraient même y
€ voir une chose utile , puisque la concentration des « forces productives des premiers colons s'offrirait à «eux comme un moyen pour la Société de mettre en < valeur les autres terres qui lui resteraient...
€ Mais nous n'avons même pas la satisfaction de pou- « voir dire à nos actionnaires que des choses semblables « seront faites ; Foubli complet de la part de notre Agent f exécutif de nous dire même ce qu'il a fait, ne nous « permet pas de prévoir ce qu'il fera.
€ Ces raisons et celles que mes collègues et moi vous « avons déjà exposées , vous permettent de comprendre € que nous puissions trouver nécessaire que l'un de « nous se transporte sur le théâtre de nos opérations € au Texas. J/ai à vous dire pourquoi c'est moi qui me t propose pour cela :
« Si je ne consultais que mes intérêts personnels , je € dirais que ma présence en Europe est plus nécessaire « qu'en Amérique. Mais à notre entreprise de colonisa- « tion , se rattachent des noms aimés , un passé consit dérable d'idées , d'aspirationfe et d'espérances. Un « avortement de cette entreprise ne paraîtrait rien € moins qu'une abdication de notre mission sociale...
€ Du succès, au contraire, peut jaillir la rédemption € du monde par l'inauguration d'une Société modèle. ••
« Tout doit céder devant un intérêt si grand, et celui « qui se sent une somme de forces pouvant être véritar « blement utiles à l'œuvre serait coupable s'il ne lui « donnait son concours...
« Dans quelle mesure les données primitives sont-elles € encore possible? C'est ce que j'ignore, mais à n'en « pas douter, elles peuvent, sous le coup d'une direc- « tion trop apathique, disparaître complètement...
« Chez les hommes qui ont consacré toute leur vie à a l'étude, chez les savants, enfin, les connaissances hu-
ae
« maines sont en un tel état de synthèse qu'elles ne € peuvent se mettre aux prises avec les faits vulgaires c de la production et du commerce. Ceci , je ne Fai pas « toujours cru , mais j'ai appris à le reconnaître.
€ Ma place est donc marquée dans Torganisation de € nos débuts en colonisation ; car, bien que la Société € générale se soit débarrassée de la responsabilité di- € recte de l'administration de Réunion , il n'est pas € moins vrai que l'avenir de la Société de colonisation « repose sur le succès ou l'insuccès de cette première € association provoquée par nous.
€ Nous devons veiller activement à son succès et à « son développement ; il faut que l'agriculture y flo- « risse ; que des habitations agréables et commodes s'y
< élèvent; que les industries s'y organisent sur une
< base telle qu'elles donnent la plus grande somme de € productions possible. Et tout cela, sans sortir des € limites de la stricte économie qui nous est imposée « par l'état de nos ressources disponibles.
€ Il faut veiller aussi à ce que toutes choses se fassent « dans la juste mesure des besoins de la colonie; et « pour éviter les écarts, il faut de l'ordre, une compta- « bilité permettant de voir clair dans toutes les branches « de la production et de la consommation.
« Je puis, pour ma part, aider puissamment à la « marche de toutes ces choses et si j'avais la satisfaction « de trouver en vous l'homme capable de bien remplir « la fonction que nous vous avons offerte, je considère- « rais cela comme un bonheur pour notre entreprise...
« Je m^ocoupe donc à organiser ici mes propres affaic ros de fai^on à ce qu'elles marchent sans moi, et que « je puisse ensuite me rendi'eau Texas... >
Godin termine on réitérant son désir de voir Simonin accepter la fonction oflbrte par la Gérance. Cette accep-
tation eut lieu , en effet. Simonin occupa pendant uû temps à Réunion le poste de chef comptable. Mais le désaccord se mit entre lui et Considérant, et Simonin dut quitter la Société.
Lettre de Godin au Conseil d'administration de la Société des propriétaires de Réunion, 23 novembre 1855.
Le conseil d'administration (1) de la Société spéciale, fondée à Réunion le 7 août 1855, était composé : !<> de Victor Considérant représentant , de droit , la Société générale; 2^ des personnes suivantes : MM. Savardan, Allen, Cantagrel, Roger, Burkly, Cousin, Louck et Dailly. S'adressant aux membres de ce conseil , le 23 novembre 1855, Godin s'exprime ainsi :
€ Très chers amis ,
€ C'est dans un état de perplexité que je vous écris. « Serai-je assez heureux pour que cette lettre trouve « au milieu de vous un écho sympathique et nous vaille 4c une réponse que, jusqu'à ce jour, aucune des lettres € que nous avons écrites à Réunion n'a pu obtenir.
€ Il nous revient par intervalles que la gérance qui € est si loin de vous est grosse , bien grosse de mala- € dresses ; et que peut-être sans elle les choses auraient € été toutes seules au Texas ! Essayerai-je de laver cette « pauvre gérance des prétendues fautes qu'elle a com- € mises ; à quoi sert? Nous reconnaîtrons bien un jour € que tous, tant que nous sommes, nous avions notre « école à faire. Le passé est passé, il nous faut songer € à l'avenir...
(1) Ghap. XXXIII , p. 485 et 486.
€ t^uisque rien ne nous arrive du Texas, la Gérance € doit y aller... Je me propose pour cette mission;
< malheureusement, je ne peux quitter aussi vite que
< je le désire. Sans cela, je serais déjà parti. Mais j'ai
< à remettre la direction de mes établissements aux € mains de tiers , et c'est toute une organisation à € réaliser avant que, mon départ soit possible.
«Malgré cela j'irai au Texas, bientôt, je l'espère, € et dans la pensée de poursuivre le plan que je vais
< vous exposer , si aucun événement ne vient changer
< la face des choses.
« L'espoir de grandes concessions ou de grandes ao- € quisitions de terres me paraît perdu... cependant, il « faut à notre Société de colonisation des terres , sous « peine de mourir...
€ Si cette Société avait pu trouver avec facilité de
< grands espaces à acquérir , Réunion se serait élevé € sur un point central et dès que ce centre aurait eu € acquis assez de développement pour offrir à la colo- € nisation les ressources de l'industrie et du commerce, « la Société générale aurait pu traiter avec Réunion
< pour construire, sur dififérents plans de son terrice toire, quelques fermes et faire opérer autour de € celles-ci des défrichements. Alors la gérance, en € Europe , aurait pu passer des contrats avec des émi- € grants qui seraient partis pour le Texas, sachant « quoi y faire et certains de trouver à leur arrivée une 4c habitation, des terres et du bétail...
< Réunion existe en dehors des conditions attendues. € Bon nombre de nos ressources s'y trouvent immobili- € sées; il n'en faut pas moins développer Réunion. Tout € mouvement irrésolu serait désormais la perte du « capital qui y est engagé... Il faut que Réunion mar- « che de l'avant, que l'industrie s'y développe, que
€ ^agriculture y florisse, que l'aiisance s'y montre; il
< faut enfin, que Réunion fasse la réputation de la
< Société de colonisation et devienne son siège...
€ Dans tous les pays du monde , les villages se for- € ment de préférence sur les points où la nature a € réuni les conditions rudimentaires de l'économie € domestique, agricole. Un cours d'eau , si petit qu'il * soit, mais commode, un bon sol et du bois sont les
< premières choses recherchées. A défaut, donc, d'un € territoire, les terres sont-elles devenues tellement
< rares , là où vous êtes , que la Société de colonisation € ne puisse plus trouver le moyen d'acquérir, à des « conditions encore acceptables , des points ainsi choi- € sis, à quelques lieues de Réunion, où elle arrondirait
< des terroirs en vue de fonder des villages ?•••
€ Si les acquisitions ou concessions de terres sont im- € possibles, il faut que Réunion subsiste et que la Soft ciété de colonisation disparaisse ; car celle-ci ne peut « que se dévorer elle-même dès qu'elle ne produit rien « pour l'entretien de sa vie propre. J'ai donc l'intense tion d'aller au Texas dans le double but :
< lo De décider du sort à faire à la Société de colonic sation.
€ 2*» De coopérer dans les limites de ce qu'il me sera € possible au développement et à la prospérité de votre € association.
< En vue de ce dernier point , je sollicite instam- « ment, de vous tous, les indications les plus précises € que vous pourrez arrêter en conseil, et même celles
< que chacun de vous consentirait à m'adresser sur € l'organisation de toutes les industries se rattachant € à vos besoins, soit: Construction des habitations,
< ameublement, mobilier agricole, agriculture, travail € domestique , alimentation , vêtement , chaussure , € approvisionnements, etc.
« A. — En ce qui concerne le travail du bois, vous € avez des matériaux sur place , mais nous ne savons € encore rien des essences dont vous disposez , ni des € facilités avec lesquelles ces bois se travaillent , ni des
< ressources industrielles qu'ils présentent.
< B. — Nous ne sommes pas plus instruits des res-
< sources que présentent vos carrières, des matériaux € que Ton en peut extraire avec facilité. La pierre à « chaux et Fargile permettent de faire des maisons € économiques;' j'en ai déjà écrit un mot, mais je sup- € pose bien que l'on n'accordera pas à cela , tout d'a- € bord, l'importance que la chose mérite.
4c Quand je serai au milieu de vous , je construirai
< une maison comprenant caves, rez de chaussée et t étage, dans laquelle il n'entrera que de la chaux, de € l'argile crue et cuite , du bois et un peu de fer. Une € terrasse remplacera la toiture et cette terrasse aussi « sera faite en béton.
« C. — Nous ne savons rien non plus des approvi- « sionnements à faire pour le vêtement, nous ignorons € quelles sont les étoffes en usage. Il me semble pour- € tant que l'on aurait pu trouver, ou que l'on devrait € trouver bientôt, dans la confection des vêtements, un € article lucratif de vente extérieure. Faute de ren- « seignements, nous sommes obligés de détourner de € l'émigration de bons éléments que vous ne pourriez, « craignons-nous , classer.
« D. — Il est également impossible que vous ne mon- € fiez pas sans tarder , un magasin d'épiceries, de mer- « cerie, bonneterie, etc. ; dressez l'état des choses les
< plus nécessaires. Rien de ce que vous saurez me dire t ne sera oublié.
« E. — J'ai jusqu'à ce jour vainement demandé des « indications sur les combustibles que vous avez pour
< le travail des métaux.
€ Je ne suis pas plus renseigné sur les moyens les « plus économiques de faire arriver les métaux et le « charbon de terre à Réunion. Combien se vend le € kilogramme de fer chez les marchands du pays?
ifs F. — Comme complément d'indications , accordez- € moi la satisfaction de me faire un rapport général « sur les industries que vous pouvez organiser, celles € que vous avez en germe, les produits que vous en
* avez déjà tirés et ceux que vous en attendez?
« Dites-nous les causes qui font que Réunion a si peu « de terres au midi, à Test et à Touest. 11 y a donc là des € difficultés matérielles ? Autrement, ce serait des acquise sitionsà faire par la Société générale, quand même € les terres ne seraient pas contigiies à celles de Réu- « nibn.
€ Un mot touchant vos statuts : (Je laisse de côté les € questions d'absence de garanties suffisantes pour la
< Société de colonisation, etc., etc.. qui vous ont été « présentées de Paris d'une manière plus étendue)... € Je passe aux dispositions sociétaires de vos statuts.
* Rien n'est possible, à première vue, chez vous, tf que dans le cercle étroit tracé par la direction 'de
< l'association. Il n'y a pas assez de place pour rinitior' € tive individuelle. On risque ainsi de faire naître des « découragements, des dissidences et des conflits.
< 11 faut établir les choses de façon à ce que chacun se « sente à Taise , maître de ses mouvements , et à ce qu'il « endosse , en même temps , autant que possible , toute € la responsabilité morale et matérielle de ses actes.
< Notre convention provisoire de Bruxelles avait € admis le droit de participer à l'association à tous les
< degrés. On eut pu aller à la colonie, même pour s'y 4c établir individuellement, à ses risques et périls. Vous « me direz que ce que les statuts ne disent pas , l'asso-
€ dation peut le faire. C'est compris ; mais vous ne « vous en posez pas moins comme constituant une as- « sociation exclusive et dans laquelle il est difficile de « comprendre que Pindividu puisse se mouvoir sans € avoir pris l'avis de la masse représentée par la di- « rection.
t Que fera Réunion des cinq mille hectares de son « domaine, si elle n'avise aux moyens démettre ces € terres en exploitation? La lenteur dans les affaires € constitue toujours une cause grave d'insuccès et de « ruine. Il faut donc aviser sans délai à tirer du do- « maine de Réunion tout le parti possible ; et, remart quez-le, nous ne pouvons — sans la crainte d'un con- « Ait administratif — prendre d'ici aucune mesure qui € n'ait eu votre assentiment.
« On nous dit : < Arrêtez l'émigration » ; on nous dit
< ensuite : € Envoyez-nous des hommes >. Nous conce-
< vous les motifs de ces avis divers ; mais tenez compte € des embarras que cela nous crée :
il Un groupe d'émigrants bien choisis n'est pas si peu € de chose que beaucoup l'ont cru ; et, si l'on ne nous cr donne les indications suffisantes assez longtemps à
< l'avance, nous risquons de faire les choses autrement
< que vous ne le comprenez. Or, vous le savez, on est € porté à trouver bien faites les choses .comme on les € saisit et comme on les comprend.
< La gérance étant privée de toute initiative directe, « je viens vous prier de prendre en considération les € conseils suivants :
a II faut mettre le domaine de Réunion en exploita- « tion par tous les moyens les plus rapides possibles. Si € nous comptons pour cela uniquement sur les vrais « phalanstériens , sur ceux qui consentiront à entrer € sans réserve dans l'association de Réunion telle que
€ les statuts le comportent, Réunion végétera et ne
< tirera pas profit des terres dont elle dispose.
< Il en serait autrement si, tout en suivant l'œuvre « d'association commencée, vous appeliez autour de « vous, sur toute retendue de vos terres, des person-
< nés à qui serait accordée la facilité d'exploiter indi-
< viduellement des portions de terrains que vous leur
< auriez affermées pour un temps et à des conditions € raisonnables , soit en prélevant à titre de loyer , une € partie des produits, soit moyennant toute autre redore vance consentie; et avec condition qu'à l'expiration
< du bail la plus-value apportée au sol sera partagée
< entre les anciens bailleurs et l'association dans des € proportions déterminées.
« Par des moyens semblables, vous attireriez autour € de vous une population au sein de laquelle nous re-
< cruterions immanquablement plus tard de bons so- € ciétaires. Cette population donnerait une valeur c réelle au sol et la Société de Réunion serait enrichie « d'autant. En outre, des débouchés seraient créés polir
< récoulement des produits de vos industries associées.
< Nul doute que nous trouvions en France bon nomc bre de travailleurs choisis, décidés à partir dans ces € conditions ; et même parmi nos amis il en est certai- € nement qui préféreraient commencer ainsi.
c Ah ! que ne suis-je à Réunion pour chercher à vous « pénétrer de ce qu'il y a à faire dans les voies que je « vous indique !
< Bien à rencontre de ces vues , est-il possible que € VOUS songiez à vous dessaisir de parties de vos terres « comme j'ai cru en entrevoir Tidée dans une lettre? « La gérance de la Société de colonisation aura-t-elle à « faire savoir en France que les rôles sont intervertis , « que c'est l'association de Réunion qui réalise les
€ plus-values sur lesquelles les actionnaires comptaient? « Vous comprendrez l'effet que cela produirait , vous « apprécierez que Réunion a un autre rôle à remplir...
« Mettez-donc en délibéré le programme des condi- € tiens diverses auxquelles on peut être admis à Tex- € ploitation du domaine de Réunion; et faites-nous
< passer ce programme , afin que nous le portions à la € connaissance de tous ceux qui portent intérêt à notre 4c entreprise. C'est seulement alors que nous entrerons
< dans la voie d'un véritable mouvement de colonisa- € tion, même après les difficultés inattendues.
€ D'ici-là, nous ne laisserons partir que des colons € consentant à participer aux travaux de Réunion dans
< la stricte limite des statuts...
< Quoique je ne paraisse pas avoir été heureux dans € les envois que je vous ai faits , puisqu'on ne les a pas « encore utilisés , je me décide à acheter pour votre « association une machine à faucher, une machine à
< battre et une charrue à titre de modèle.
c Si vous avez quelqu'un qui sache monter et faire € manœuvrer ces choses, vous pourrez, avec deux € bœufs ou deux chevaux, faucher vos moissons, et vos « récoltes fourragères, à raison d'un hectare en deux
< heures. Vous battrez avec une célérité correspon- « dante. Si personne ne sait mettre en œuvre ces ma- « chines, elles attendront mon arrivée (si je n'arrive
< avec elles).
€ Une chose pourtant m'inquiète, je me demande si, « avec des orages comme il s'en présente au Texas —
< d'après vos lettres — on verra souvent des blés droits € à Réunion au moment des moissons.
< Je compte aussi vous envoyer une locomobile de la € force de quatre chevaux environ, pour avoir à ma € disposition une force motrice portative.
€ Un dernier mot : Quel malheur a donc voulu que
< des dissidences compromettantes surgissent parmi € VOUS ? Est-ce que le sentiment de notre mission so- € ciale peut s'affaiblir au contact de Tair de la sau- « vagerie?
« Notre amour de l'humanité ne doit-il pas, au con- •< traire, gagner en intensité et en vigueur en présence € du but suprême vers lequel nous marchons, sachant
< bien qu'en cas de divisions nous laisserons aux généc rations futures la solution du problème social com- € promise par nous !
€ Si les dissidences ne disparaissaient devant le sen- € timent si^périeur de la foi qui nous est commune, « l'association de Réunion ne pourrait se soutenir et « elle tomberait bientôt dans la division et le morcelle- € ment.
< Mais il n'est pas possible qu'il en soit ainsi ! Nous « saurons, dans notre foi au salut du monde, faire acte c d'abnégation personnelle et mettre au-dessus de tout € l'humanité toujours vivante qui, dans les siècles, nous
< bénira de nos sacrifices et de nos travaux,
< En agissant ainsi, croyez-le, nous réussirons parce € que des forces supérieures seront en nous et nous
< aideront à inaugurer le règne de Dieu sur la terre.
< Oubliez donc vos ressentiments personnels ; ainsi « vous trouverez, dans ceux mêmes dont vous avez eu € à vous plaindre , des auxiliaires utiles.
€ C'est avec l'espoir de serrer vos mains dans une « étreinte de conciliation générale que j'irai au Texas,
< procéder avec vous à un travail d'organisation qui € apparaîtra, un jour, avec l'aide de Dieu, comme l'avè-
< nement de la rédemption sociale.
€ Ainsi soit-il !
€ GODIN
La célèbre entreprise fouriériste, North American Phalanx, indiquée par Considérant comme un modèle à suivre (1) pour certains détails d'organisation intérieure à Réunion, était dissoute à l'époque où Godin s'adressait ainsi au Conseil d'administration de la Société du premier établissement colonial.
Mais les difficultés, nous le savons, ne rebutaient pas Godin ; en face d'elles , au contraire, toutes les ressources de son génie se tendaient afin de surmonter les obstacles.
La chute de North American Phalanx, prévue depuis des mois , avait dès juillet 1855 (2) porté la presse américaine à dégager la grande leçon qui, selon elle, ressortait des diverses et malheureuses tentatives fouriéristes, c'est-à-dire l'impérieuse nécessité d'instituer dans ces sortes d'entreprise, — pour faire contre-poids à la tendance au gaspillage du fonds commun et au relâchement de l'efiort productif individuel, — un système de rétribution qui mît en jeu la responsabilité de chacun des membres.
Ce problème avait toujours occupé une place prépondérante dans l'esprit de Godin. Sa lettre au Conseil d'administration de la Société de Réunion en témoigne. Il ya renouveler ses efforts en ce sens près des principaux meneurs de l'entreprise jusqu'en février 1856, époque où le marché des terres au Texas subissant une nouvelle crise (nous verrons le fait au chapitre XLII) Godin sera obligé de renoncer à transférer tout un faisceau d'industries sur un sol dont l'aliénation ne pouvait se faire.
(1) Cbap. XXXIV, p. 497, Convention provisoire , art. 15.
(2) Bulletin de la Société de Colonisation , décembre 1855.
Ce que nous avons avoir maintenant, c'est comment se produisit la chute de North American Phalanx, cette entreprise si étroitement reliée à celle de Victor Considérant aux Etats-Unis.
Dissolution de North American Phalanx. Encore un mot sur M. Arthur Toung. Article de « La Tribune > de New-Tork , touchant le mouvement fouriériste aux Etats-Unis, de 1840 à 1855.
L'historique des faits principaux de North American Phalanx, cette entreprise considérée comme typique parmi les essais fouriéristes américains, occupe la section 12 du chapitre XVI et partie du chapitre XVII des présents documents. Il a été indiqué (1) que des dissentiments pour motifs divers existaient parmi les membres , et à tel point qu'une scission s'était opérée entre eux au début de l'année 1853,
En automne de cette même année , Macdonald (2) , le sympathique biographe des entreprises socialistes amé- -ricaines, revint pour la troisième fois à la phalange.
Il releva dans son récit que des embarras matériels s'étaient ajoutés aux dissensions intestines. < La Société avait perdu, cette année-là, les deux tiers de sa récolte par suite d'inondation. Néanmoins, les choses se soutenaient encore et on cherchait même à améliorer les conditions d'existence. > Des comptes-rendus de visites à la phalange publiés par \e Neio-York Herald et autres journaux avaient eu ce mérite, selon Macdo-
^2) Chapitre XVI, section 3, page 212.
nald , de faire savoir aux associés ce que le monde pensait d^eux et ainsi de les induire à se perfectionner.
La scission qui s'était produite parmi eux cette année même, avait révélé toute la gravité du mal : les divisions existaient jusque sur le redoutable problème de rémunération du travail (1). Macdonald nous apprend encore que New-York' s Tribune (2) — ce vieux champion du socialisme en général et de North American Phalanx, en particulier — publiant, au mois de septembre 1853, le récit d'un de ses correspondants qui était allé visiter Pentreprise , écrivait :
€ Les membres ne s^occupent que de la satisfaction des besoins matériels; or, cela ne peut entraîner le monde; la matière ne se meut pas elle-même. Aussi l'œuvre est-elle un échec complet au point de vue de l'influence extérieure. >
On comprend tout ce que ce jugement avait de pénible pour les apôtres de l'idée qui s'étaient mis à l'œuvre avec ce but très élevé : réaliser un modèle d'organisation sociale.
Au sein môme du personnel , la négation de Tinfluence possible de la tentative sur le milieu ambiant trouvait écho ; et cela chez un des membres notables ^ John Gray , cet ancien shaker , dont nous avons relevé (3), à deux reprises, le mot si caractéristique touchant l'individualisme, le communisme et l'association •
Très peiné des embarras qui assiégeaient la phalange et confiant quand même dans l'évolution sociale, John Gray, se raidissant contre le découragement, disait :
€ Le monde progresse par les institutions à large
(1) Chapitre XVI, p. 285; — chapitre XVII, p. 291
(2) Chapitre XVI, section l*^, p. 187.
(3) Chapitre XVI, p. 285 ; - chap. XXXIV , p. 501.
base, les corporations de toute nature, les franc-maçonneries, les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les grandes manufactures, etc, bien plus que par de petites tentatives comme celle de North American Phalanx. >
A quoi Ton aurait pu répondre : Sans doute, mais chacune de ces institutions reposant aujourd'hui sur de larges bases a dû son origine à une idée première, à des essais confus, laborieux, maintes et maintes fois renouvelés ; chacune d'elles, embryon à l'origine, est devenue au prix de travaux constants et de perfectionnements successifs ce que nous la voyons aujourd'hui, La même loi préside aux expérimentations sociales. Les meilleures, les vraies conditions d'organisation du travail, des intérêts , en un mot de toutes les relations entre les hommes se détermineront par les essais pratiques .
N'étaient-ce pas déjà des faits d'expériences qui avaient enseigné à John Gray cet avis si remarquable : € Plus le régime individualiste se développera au sein de V association, plus on gagnera en liberté et bonheur; au contraire, plus on ira vers le communisme, plus opposés seront les résultats. »
North American Phalanx et toutes les tentatives de ce genre, — y compris les innombrables sociétés coopératives de nos jours et les associations dont le Familistère est le type le plus élevé, — préparent le renouvellement des institutions sociales. Echecs ou succès en pareille matière comportent des enseignements dont on se préoccupera davantage, à mesure qu'on recherchera les conditions pratiques de l'idéal contenu en ces entreprises.
Poursuivons ce qui concerne North American Phalanx. En 1854 , un incendie , là comme à Brook
ti*
dv
Farm (1), fit de tels ravages, entraîna de telles pertes, que rassociation ne put s^en relever.
A nouveau, des membres quittèrent la phalange et, en 1855, quelques autres encore s'en allèrent pour se joindre, — dirent les journaux de Tépoque — < à la tentar tive de Victor Considérant, au Texas, préférant s'établir dans une latitude plus gaie et ne voulant pas travailler dur pendant un an ou deux simplement pour récupérer la perte. > (2)
Finalement, l'annonce de la mise en vente du domaine parut dans les journaux.
Le Bulletin de la Société de colonisation Européa- Américaine j au Texas j dans son numéro d'octobre 1855, signalant le fait, exprima sa sympathie envers l'œuvre et dit : « Les anciens membres de la phalange du New- Jersey qui, ainsi que quelques-uns Vont déjà fait^ viendront chercher dans la colonie du Texas, la continuation des rapports de la vie sociétaire, y trouveront un accueil cordial basé sur l'estime et la confraternité des sentiments. »
Reprenant la question dans son numéro de décembre 1855, le Bulletin dit encore : « L'adjudication aux enchères du domaine de North American Phalanx a eu lieu le 3 octobre dernier. Nonobstant la dépréciation qui . résulte toujours, pour les immeubles, de ces sortes de ventes, le prix réalisé a permis de payer intégralement tous les créanciers de l'établissement et de rembourser aux actionnaires 75 Vo des capitaux qu'ils avaient engagés.
€ Nous devions nous attendre à voir invoquer l'insuccès de la North American Phalanx contre lés idées phalanstériennes, cela n'a pas manqué ; plusieurs journaux
(1) Chapitre XVI. Section 10, p. 248.
(2) Eistory of american socialisms, p. J.-H. Noyés.
même — confondant, plus ou moins à dessein, les épo-. ques ou les lieux — ont parlé à ce propos de la déconfiture du Phalanstère fondé il y a 5 ou 6 ans par M. V. Considérant dans les riches contrées du Texas. Nous sommes habitués de longue date à ces sortes d'attaques, et elles ne sauraient ébranler la foi raisonnée que nous avons dans une théorie, dont Fexpérimentation régulière n'a encore été abordée nulle part, quoi qu'en puissent dire nos adversaires.
€ La North American Phalanx , nonobstant son titre, n'était ni de près , ni de loin un Phalanstère. C'était un simple ménage sociétaire (et le Bulletin cite l'exemple de Condé sur Vesgres dont MM. Pouliquen et Foucault étaient restés les hôtes persévérants) qui a vécu 13 ans environ , et qui vivrait encore sans l'incendie qui a dévoré un de ses bâtiments les plus importants : un moulin rempli de marchandises au moment du sinistre , lequel a malheureusement coïncidé avec la faillite de la compagnie à laquelle le moulin était assuré*
« Les dernières nouvelles que nous avons reçues de New- York nous montrent M. Arthur Young(l) — qu'une longue maladie avait empêché de rejoindre nos amis au Texas, — s'eflforçant de réorganiser un nouvel établissement, d'accord avec les propriétaires actuels d'une partie du domaine de la North American Phalanx. Loin de se constituer en rivale de la nôtre , l'entreprise tendrait, dans l'esprit de son nouveau directeur, à établir avec la colonie du Texas des. rs^pports qui, au double point de vue du commerce et de l'immigration, pourraient plus tard prendre une importance également profitable aux uns et aux autres. M. Arthur
(1) Chap. V , p. 74 ; - chap. XXX, p. 434 , 435.
Young nous a écrit à ce sujet , et la sympathie mutuelle qui nous lie rendra facile rétablissement de ces bons rapports, aussitôt que les circonstances le permettront. »
Nous n'avons rien trouvé qui indique la suite donnée à l'idée de M. Arthur Young. Lisant dans le livre de J, H. Noyés que la North American Phalanx disparut dans le courant de Thiver 1855-56, nous en concluoD.^ que ridée de M. Young ne put aboutir.
Le susdit Bulletin de la Société de colonisation (l) i*eproduisait, à la suite des lignes que nous avons données, l'article même par lequel Tillustre champion de la cause fouriériste aux Etats-Unis : c Neto-Yort TriJnme i avait, au mois de juillet précédent, annoncé la mise en vente du domaine de la phalange.
Nous le reproduisons à notre tour , convaincu qu'il sera de premier intérêt pour nos lecteurs.
Extrait de « Neio^York' Tribune ».
c 27 Juillet 1855.
« Nos colonnes d'annonces contiennent aujourd'hui Tavis de la mise en vente du domaine de Tassociation connue sous le nom de North American Phalanx, dan> le comté de Montmouth , New-Jersey , pour le 3 octobre prochain. Ce domaine renferme environ sept cents acres de terres en très bon état , et présentant les condition> les plus favorables pour la grande culture et le jardinage. Il sera vendu en totalité ou par parties, et nous ne connaissons point dans le voisinage de New-York une affaire plus digne d'attirer Tattention des personnes désireuses d'entreprendre une exploitation agricole. Nul domaine ne saurait mieux convenir à ^établiss^ ment d'une école d'agriculture.
(1) NuiDéro de décembre 18^.
< La mise en vente de ce terrain et la dissolution de la Phalange seront généralement considérés comme la clôture du mouvement socialiste qui a pris naissance dans ce pays il y a environ quinze ans , et qui, dans les phases variées de son existence , a certainement mis en lumière de nobles efforts inspirés par le dévouement aux idées les plus élevées , aux tendances les plus généreuses. Dans Topinion publique , ce mouvement a été attribué à ce qu'on appelle le Fouriérisme, mais la vérité est que si les idées de Fourier ont eu une influence plus ou moins grande sur les opinions de ceux qui se sont engagés dans ces diverses expériences pratiques , nous ne sachions pas néanmoins qu'un seul des individus qui y ont pris part eut adopté toutes les doctrines, vraies ou fantastiques, élevées ou basses, qui constituent sa théorie, ni qu'une seule corporation d'individuâ ait jamais essayé de les mettre en pratique dans une certaine mesure. Jusqu'à ce jour, aucune expérience réelle du système social de Fourier n'a été tentée, ni ici ni ailleurs; et la chute des divers essais entrepris dans des conditions plus ou moins incomplètes est tout au long prédite dans chacun de ses ouvrages,
€ Le mouvement socialiste, qui date donc de 1840 environ, avait un caractère particulier et original dans ce pays, comme dans la plupart des autres. Ici , il fut principalement provoqué, sans aucun doute, par les publications dont M. Albert Brisbane est l'auteur; mais les aspirations vers un état social plus démocratique, vers une distribution plus équitable des avantages dus à l'intelligence et au travail, vers la modification des rapports fâcheux existants entre les patrons et les ouvriers, vers la destruction des mensonges sur lesquels repose l'état social , brûlaient depuis longtemps dans un grand nombre de cœurs qui accueillirent avec en-
thousiasme le nouveau mode indiqué pour atteindre à Tutopie désirée. L'ardeur avec laquelle l'idée de Tassociation fut universellement embrassée prouvait que celle-ci répondait à un besoin réel et profondément senti ; de plus, l'habileté incontestable, la force d'argumentation avec lesquelles ce mode était exposé , ne pouvaient manquer de provoquer l'enrôlement de milliers de personnes désirant beaucoup plus améliorer leur propre situation que l'état de la société.
€ De 1840 à 1845, il se fonda trois ou quatre associations dans le Massachusetts ; cinq ou six dans l'ouest de l'Etat de New-York ; une dans le New- Jersey; trois dans l'Ohio ; une dans le Michigan ; une dans le Wisconsin. Une ou deux furent projetées dans la Virginie, mais ne furent jamais établies, La plupart étaient organisées sur les principes des sociétés actionnaires et du partage des produits proportionnellement au temps consacré au travail, mais quelques-unes adoptèrent le principe de communisme. Elles eurent généralement une existence très courte. Celle de Brook-Farm, près Boston, vécut six ans; celle de Wisconsin dura, croyons-nous, deux ans; et celle dont nous enregistrons la chute aujourd'hui, la mieux organisée, la plus tenace de toutes, aura vécu treize ans. 11 reste encore, toutefois, dans le Massachusetts, la communauté de Hopedale qui, sans avoir obtenu de brillants résultats financiers, ne présente encore aucun signe de dissolution. Mais celle-ci repose sur des bases religieuses particulières. On dira naturellement qu'il résulte de ces expériences que, en dehors de doctrines religieuses spéciales, — comme celle des Shakers par exemple, — il est très difficile, sinon impossille, avec les éléments que la société fournit aujourd'hui, de former des associations ayant en vue l'industrie domestique, agricole, mécanique, l'éducation et
la vie sociale. Nous ne contestons pas la force de cet argument : mais en même temps, on ne doit pas perdre de vue que toutes ces expériences se sont faites dans des conditions très désavantageuses; que pour aucune d'elles on n'a disposé du capital nécessaire à Forganisation convenable des diverses industries et de l'éducation ; et qu'elles ont été conduites par des personnes peu compétentes dans l'œuvre qu'elles entreprenaient. De l'insuccès de ces tentatives, on ne saurait rien induire contre la possibilité de réaliser l'association dans les conditions voulues et avec les moyens suffisants. Une partie de ces conditions sont certainement réalisées par la nouvelle association Franco-Américaine qui est en train de s'établir au Texas sous la direction de M. Victor Considérant, et nous avons confiance que Tévénement prouvera qu'elle les réalise toutes.
€ La grande difficulté pratique, dans ces expériences^ a toujours été d'inspirer à tous les membres un sentiment eonvenable de la responsabilité individuelle et un attachement vigilant au bien commun. L'aiguillon de l'intérêt personnel n'étant pas aussi directement senti que dans la vie ordinaire, le minimum de nourriture et de vêtements étant toujours à peu près assuré, la masse des membres n'est pas poussée à travailler avec autant d'activité, ou à économiser avec autant de soin que si tout dépendait du travail et de l'économie de chaque jour, ou que si un inspecteur surveillait continuellement.
€ Aussi, voit-on souvent se manifester dans les associations de la mollesse et de la négligence, et, tandis qu'un certain nombre prennent plus que leur part de travail et de peine, d'autres n'en prennent pas assez. On pourrait peut-être remédier à ce vice j)ar un système de rétribution plus stimulant ; mais, à côté de cela, il est incontestable que l'association se prête bien moins faci-
lement à réconomie sévère, sordide, que la vie isolée. Les gens qui vivent dans Tisolement peuvent supporter les besoins, les privations, sinon sans souflFrir, du moins sans se plaindre ; placez les mêmes personnes dans des conditions de relations naturelles, affectueuses : ce qui était luxe auparavant devient simplement nécessaire.
€ Elles demanderont à être mieux nourries, mieux logées, à avoir plus de loisir pour prendre part aux plaisirs sociaux et aux occasions de culture placées à leur porté. Entre Tassociation et la pauvreté, il y a contradiction naturelle; et nous sommes portés à croire que l'association ne pourra se réaliser jusqu'au jour où le progrès des sciences, des inventions et de l'industrie aura doté la société d'une abondance de richesses de tous genres telle que nous ne saurions guère Timaginer aujourd'hui.
€ Que l'idéal si doux, si satisfaisant delà vie sociale doive cire pleinement atteint un jour, c'est ce dont il est impossible de douter. Cet idéal est tracé dans toutes les traditions, prédit dans toutes les prophéties. Il est indiqué par le sens commun, il constitue l'essence delà démocratie, et il est au bout des promesses de la religion. Chaque accroissement du pouvoir de l'homme sur la nature est un pas vers sa réalisation; chaque conquête dans le domaine intellectuel, chaque nouvelle émotion du cœur est un gage de son avènement certain. Il serait aussi rationnel de nier la révolution de la terre sur elle-même ou la succession des saisons que de méconnaître la marche de la société civilisée vers un nouvel état social immensément sui)érieur à tout ce que l'histoire du passé ou l'expérience du présent peuvent nous montrer.*
Lettres de Godin sur Tart d'utiliser les hommes par l'organisation des choses , novembre et décembre 1855, janvier 1856.
Nul homme mieux que Godin — possédé au plus haut point de Tamour du travail, et dévoué sans réserve aucune au bien de l'humanité — ne pouvait apprécier la conclusion de Particle de < New- York Tribune > résumant les causes d'échecs des tentatives socialistes en cette phrase : « La grande difficulté pratique dans ces eœ-périences a toujours été d'inspirer à tous les membres un sentiment convenable de la responsabilité individuelle et un attachement vigilant au bien commun. »
Le plan d'organisation du travail adopté à Réunion (1): lo Distribution des travaux en six classes et rémunération de l'ouvrier à tant par heure, selon la classe; 2« rémunération mensuelle fixe des chefs de fonctions; ce plan où l'incapable, le paresseux avait même place que le travailleur habile et vigilant ne répondait en rien aux nécessités de la situation.
Il était bien dit que les travaux pourraient aussi être exécutés à la tâche et même qu'on userait de ce mode autant que possible, mais il semble qu'en pratique la généralité des membres s'en tint au travail à l'heure, chacun d'eux ayant d'autre part la subsistance assurée (2).
Le développement des faits nous montrera que le plan ne put tenir debout. En quelques mois s'imposa Tobliga-
(1) Chapitre XXXIV, p. 498.
(2) Ghap. XXXI V p. 499.
tion de recourir, sous peine de ruine totale, à la mise en jeu de la responsabilité individuelle.
Dès le 26 décembre 1855, Godin écrivant à Simonin, le chef comptable (1) de Réunion, lui disait: « Je ne crois € pas que la Société puisse vivre longtemps sous le ré-
€ gime qui lui est donné Les dispositions prises,
€ du moins celles à moi connues , tendent à enfermer t dans un cercle administratif tout ce que l'association € peut et doit faire ; et mes amis qui sont opposés à € tout gouvernement, glissent sur une pente qui les € entraine à tout gouverner,. •
€ Il n'est pas possible qu'un cadre de salaires ou de € rémunération du travail, si large qu'il soit, puisse € donner satisfaction à tout le monde : je sens que je n'y € trouverais pas ma place.
€ Un conseil d'administration, un directeur encore « moins, ne peut se poser en juge de ce dont un homme
* est capable, de ce qu'il peut faire individuellement. » Ces réflexions s'adressant à l'agent-comptable de la
Société, Godin poursuit :
€ Eh bien ! la comptabilité (qui certainement ne mé- « rite pas autant d'honneur aux yeux de ceux qui se € donncnf la mission de conduire les hommes) prend ici < l'importance d'un fait social. Car, à n'en pas douter, « c'est du bon agencement des intérêts, des fonctions € et des professions diverses, que naitra l'accord entre « les sociétaires et que cet accord pourra se maintenir.
€ Autre chose: Réunion ne doit pas, ne peut pas se
• refuser à donner asile aux entreprises dont elle ne € voudrait i)as prendre la responsabilité; aux personnes « qui, même en demandant à s'installer sui* ses terres, « ne voudraient pas prendre conseil de la direction de
(1) Ghap. XXXVIII p, 53U.
« la Société pour la conduite de leurs opérations. Or, ' * depuis tel individu s'installant à Réunion, sur un des € points quelconques du domaine, jusqu'au membre € même de l'Association, qui peut traiter avec celle-ci € pour l'exécution d'un travail donné, toute une échelle € est à établir et la comptabilité doit être conçue en « conséquence. >
Passant à l'examen des travaux pris en charge par l'association même, Godin continue :
€ Il faut que la comptabilité ouvre des comptes de '^ « matières et de marchandises ; que chaque spécialité € d'industrie et de culture soit débitée de ce qu'elle re- r»- € cevra de l'Association et créditée de ce qu'elle lui € vendra, de telle sorte qu'au lieu de rétribuer tous les a sociétaires à tant l'heure selon les classes de travaux, € la Société rétribue le plus grand nombre possible des € membres, en raison de V importance des bénéfices que « produira chaque spécialité de travail.
€ C'est là une œuvre que je signale comme indispenc sable, et dites à mon ami Cantagrel qu'il doit croire € cet avis d'autant plus fondé, que je ne me sens guère € disposé, en allant à Réunion, à me soumettre à une « mesure quelconque. >
Déjà, dans sa lettre au Conseil d'administration (1), Godin avait signalé qu'à ses yeux il n'y avait pas assez de place dans les statuts de Réunion pour l'initiative individuelle ; que l'on risquait ainsi de faire naître des découragements, des dissidences, des conflits.
c II faut, » disait-il, « établir les choses de façon à ce
< que chacun se sente à l'aise, maître de ses mouve- « ments et à ce qu'il endosse en même temps, autant c que possible, toute la responsabilité morale et maté-
< rielle do ses actes. »
(1) Chap. XXXIX, p. 589.
Et. trois jours après avoir adressé cette lettre au Conseil, c'est-à-dire le 26 novembre 1855, Godin revenait sur la même question près de Cantagrel dans une lettre à laquelle nous devons maintenant nous arrêter. Disons d'abord ce qui avait motivé cette lettre.
Cantagrel chargé des opérations à Réunion luttait sur place avec des embarras de tous genres, y compris ceux occasionnés par le défaut d'aptitudes des pionniers pour le rôle qu'ils avaient à remplir. La question a déjà été vue, chapitre XXX Vil.
Les embarras croissant, Cantagrel était revenu à la charge et, s'adressant aux Gérants, à la date du 7 octobre 1855, leur demandait instamment € de ne laisser partir pour Réunion que des phalanstériens ayant de la fortune, des capacités éprouvées, étant célibataires ou mariés sans enfants jeunes, etc., etc. >
Godin répondait :
€ Pas d'illusions, mon cher Cantagrel.
€ La majorité des Phalanstériens, des vrais croyants, € des hommes de foi ayant comme vous le dites de la € fortune (et Dieu sait quel en est le nombre !) sont € dans les fonctions dites libérales.
< Des phalanstériens garçons, ou mariés avec femme € capable, sans enfants jeunes, laboureurs labourant, € charpentiers charpentant, et possédant des ressources, € mais c'est là de l'idéal, de la théorie et nous sommes € devant la pratique ! . . .
€ Ne sentez-vous pas que l'homme bien posé en France,
< ne peut raisonnablement aller tête baissée au Texas,
< sans savoir comment les choses y seront conduites. Et € n'y a-t-il pas quelque raison à cela ?. • . »
Suivent, touchant l'organisation du travail, des réflexions que nous retrouverons avec plus de développement dans deux lettres ultérieures; bornons-nous donc
à rélever encore dans celle qui nous occupe ces deux indications pratiques :
€ L'art d'utiliser les hommes sans trop les gouverner € ni les conduire, réside dans l'art de diriger les choses,,.
« Il faut à Réunion quelques hommes d'une foi rayonne nante, persistante, qui fasse aimer ceux en qui elle se € trouve . . d'une foi qui ait puissance d'entraîner les € gens au travail . . C'est ainsi que d'hommes médiocres c on fait des héros de courage, tandis qu'au contraire € on laisse le découragement s'emparer des plus habiles € et des plus dévoués, si l'on ne sait parler à leurs plus « nobles instincts. >
Et, rendant hommage à l'activité déployée par Cantagrel dans ses difficiles fonctions, Godin ajoute : « Honte neurà vous, ami, honneur à tous ceux qui ont été à € la hauteur des circonstances sur le champ d'action... >
Le 8 janvier 1856, Godin reprend à nouveau près de Cantagrel, la question d'organisation du travail. (Entre temps il avait écrit à Simonin la lettre donnée au début de ce chapitre). 11 dit :
€ Mon cher Ami,
« J'ai été bien contrarié d'être retenu au lit et de ne € pouvoir vous écrire depuis longtemps quand j'ai tant
« de choses à vous dire. Une inflammation de poitrine
< que les temps froids et humides me donnent chaque € hiver en est cause. Est-ce au Texas que j'irai, en guéce rir ou en mourir?
c Aurez-vous compris cette dernière phrase peu claire € de ma lettre à Simonin : (1) < Dites à mon ami Cantac grel qu'en allant à Réunion je ne me sens guère dis-
< posé à me soumettre à une mesure quelconque? > Je « voulais dire à un tarif des capacités. . .
(1) Voir ci-dessus page 5G1.
€ Vous ne douiez pas, mon ami, de mon dévouement au € «uccèff de notre cause et vous allez accueillir avec la € sympathie que j^attends de vous les critiques que € VOS dernières lettres me semblent permettre d'abor- € der.
€ J'ai vite reconnu, dès que j'ai été appelé à concourir € au travail de mise à exécution du projet de Considé-
< rant, qu'il existait chez tous nos amis ayant pris part « aux travaux politiques de TEcole sociétaire une somme € d'erreurs touchant le gouvernement des hommes et t des choses, erreurs qu'on regardait même comme soli- € daires de la théorie de Fourier. On ne voyait de salut € que dans l'abandon de tout principe d'autorité, dans t le respect de la prétendue liberté due à chacun. Et ces € opinions étaient couronnées par une aveugle confiance € en la puissance de la théorie sociétaire.
€ Me sentant seul et impuissant alors pour lutter € contre ces vues, je me suis tu, attendant la leçon des t événements. Hélas ! ceux-ci n'ont fait que montrer, € plus tristes encore que je ne les redoutais, les consé- € quences de ces erreurs.
€ Mais les persuasions sont telles qu'il faudra qu'elles € tombent une à une et jusqu'à la dernière, avant qu'on € reconnaisse que Ton s'était trompé ; et encore ! Vous € êtes le premier, cher Cantagrel, qui paraissiez prêt à
< abjurer ces erreurs.
€ Je crains qu'il soit bien tard pour que l'administration € à Réunion en devienne facile; et, d'ailleurs, mon ami, € vous n'ôtcs pas débarrassé encore d'une erreur der- € nière que je vous signale, parce qu'elle est de celles € qui perpétueront les difficultés : Vous nous demandez € à grands cris des phalanstériens, comme seul moyen
< do continuer votre œuvre . . .
a Parce que l'Ecole a eu autrefois un journal, des
€ abonnés, et trois ou quatre mille Renteuvs (1)^ croyez- « vous que cela puisse faire qu'il existe un grand nom- € bre de phalanstériens ?
< Si nous voulons appeler phalanstérien celui-là seu- € lement qui a compris les données théoriques de l'as- < sociation intégrale, je défie bien que Ton en trouve € dans le monde plus qu'il n'y a de savants astronomes,
€ Si nous voulons appeler phalanstériens les hommes € prêts à se sacrifier personnellement pour un idéal so- « cial incompris d'eux, nous en trouverons autant que € d'individus disposés à aller spontanément soigner les € malades de la peste.
€ Où trouverons-nous donc les Phalanstériens propres € à participer activement à notre fondation Texienne ? € Car, il ne vous faut pas non plus de ceux dont nos € listes contiennent beaucoup; c'est à dire de prétendus € phalanstériens qui, sans avoir compris Fourier, sont € fatigués d'un monde où ils ne peuvent trouver satis- € faction à leurs désirs, et qui iront partout où on leur € laissera espérer un sort meilleur,
< Je ne nie pas que l'Ecole phalanstérienne récèle € une force qui légitimait les projets de Considérant. € Mais il faut savoir tirer parti de cette force. ••
€ Qu'il y ait dans le nombre des éliminations que € que vous avez été contraints de faire, des incapables; € je le veux bien, mais à mes yeux la plupart des ex- € clusions sont surtout imputables à ceux qui préten- € dent que les gens doivent savoir se cçnduire sans que * quelqu'un prenne, à l'avance, le soin de les guider un € peu, de les guider beaucoup.
€ Est-ce que les hommes qui ont eu la puissance de
(1) On nommait ainsi les personnes qui (ournissaient régulièrement à rEcole sociétaire les fonds dépensés à la propagande fouriériste.
< provoquer de ces mouvements qui marquent dans € Phistoire de Thumanité avaient à leur suite d'autres € personnes que le commun des mortels ? non, mais ils € avaient l'art de les entraîner, de les guider, de les € conduire.
€ Les éléments les plus sblides pour l'œuvre que nous
< avons entreprise,étaient, à mon avis, parmi les gens € laborieux, économes, qui pensent moins qu'ils ne tra.
< vaillent et chez qui l'amour de la propriété remplace € le désir des jouissances physiques. Cette opinion que « l'on tolère maintenant, je n'ai pu, néanmoins, encore € la faire accepter et d'ailleurs elle n'eût pas été sans € danger jusqu'à ce jour. Il faudrait, en effet, pour tirer * tout le parti possible d'une population ainsi composée, € autre chose que votre association.
« Il faudrait que tout travailleur engagé à Réunion € eût la faculté d'y rester et d'en devenir actionnaire ; « et que dans le cas où il se séparerait de l'association € au bout d'un temps donné, il fût assuré de recevoir € d'elle, en remboursement de ses droits acquis, un coin c de terre avec les moyens d'y exercer son travail, sous € sa seule responsabilité...
« Il faudrait aussi une comptabilité tellement organi- « sée qu'elle rendît compte des frais et des produits de
< chacune des divisions et subdivisions du travail dans € l'association , et qu'elle servît comme élément de
< preuve du fruit de chaque fonction, et autant que € possible du travail de chaque sociétaire.
a J'ai dit un mot de cela à M. Simonin qui, je pense, « pourrait vous aider beaucoup à l'organisation de cette € comptabilité. »
Godin poursuit en signalant que cette organisation devrait être précédée du « classement hiérarchique des € hommes » ; malheureusement, il ne développe pas son
idée et passe à un autre sujet en disant que ce classement hiérarchique est aussi nécessaire que le règlement d'ordre intérieur, non réalisé jusqu'ici, au sein de l'association fondée à Réunion.
« Comment n'avez-vous pas >, écrit-il, « recouru à t ce puissant moyen de vous soustraire à certaines res- € ponsabilités qui finissent par compromettre les pou- € voirs les mieux acceptés?
€ Il n'est pas de règle, fondée sur la raison, qui n'eût € été accueillie par tous les colons, à l'origine, D'ail- € leurs, le fait du séjour en eût comporté tacitement € Tacceptation ; et chacun se fût ainsi trouvé en pré- € sence de soi-même en lisant le règlement. Au lieu € d'avoir à vous poser en juge de chaque infraction aux € intérêts de la colonie, vous n'eussiez eu qu'à appliquer < la règle qui devenait responsable à votre place des € mesures que l'inconduite de tel ou tel obligeait de € prendre à son égard.,. »
Il termine en exprimant l'espoir que sa santé lui permettra de reprendre bientôt des questions non touchées dans cette lettre.
Sept jours plus tard (le 15 janvier 1856), revenant encore sur cette grosse question du travail, il dit à Cantagrel :
« Réunion est un vaste atelier d'agriculture, de cons- « truction d'habitations, d'industrie, etc. ; vous ne pou- € vez pas faire que ce soit autre chose, que l'association « n'y marche avec un dirigeant et une masse de dirigés « ou de subordonnés, ce qui est bien difficile au Texas. . € Ne pouvant faire marcher les hommes par l'attrait, € impuissant à les contraindre, il ne faut pas repousser € les seuls moyens qui puissent les conduire à l'acti- € vite :
€ Il faut laisser à chaque colon admis à Réunion la
€ libre option entre le travail tel que vous Pavez orgar « nisé ou le travail à ses risques et périls,
€ De la même manière que vous versez au travailleur « le tiers ou la moitié du produit supposé de son travail, « vous pourriez aussi bien faire des avances au travail- € leur agissant de son propre mouvement sur un point € donné, dans l'atelier général de Réunion, dès qu'il y € crée des produits qui nous servent de garantie.
€ Il est donc pressant de chercher, de trouver tous les « moyens imaginables d'admission à l'exploitation du € domaine et à l'installation des industries; il est presc sant de chercher, de trouver par quels différents liens € on amènera toutes ces entreprises à se fondre dans « une association générale,
« Il faut donc que Réunion devienne un centre d'ha- € bitations construites en vue d'une population associée, € mais disposées de façon à permettre à cette population € de vivre à son gré en ménages isolés, au moins pour € un certain nombre.
« Il faut que les ateliers se prêtent de même aux € besoins des particuliers...
€ Que chaque spécialité de culture ou d'industrie € puisse se manifester librement;
€ Qu'au besoin les intérêts des particuliers soient c aidés des forces de l'association moyennant redevance € OU loyer.
€ L'association trouvera ainsi chez bien des colons un € stimulant et de bons exemples ; et les colons trouvent ront de grands secours dans l'association... > ■ Signalant que le délai de trois mois pour un échange de lettres crée de grandes difficultés pratiques, Godin dit que cela oblige d'exprimer avant maturité <îertaines propositions et qu'il en est ainsi de celles qui vont suivre. 11. éoiût donc :
€ Maintenant que bien des choses doivent être un peu € débrouillées pour vous, vous devez pouvoir me dire a si.,, arrivant à Réunion avec un groupe de travail- € leurs divers, ce personnel et moi nous ne nous heur-
< terons pas à des partis-pris et à des difficultés admise nistratives?
« Pourrai-je donner une nouvelle extension à ce qui € existe comme habitations ?
« Pburrai-je sans obstacles fonder les ateliers de « fabrication d'objets d'utilité domestique les plus ur- € gents?
« Avec quels capitaux ferai-je ces fondations? Y em- « ploierai-je partie de mes actions de la Société de « colonisation ou devrai-je y consacrer un capital nou- € veau?
« Serai-je admis à faire à Réunion telle fondation que * j© jugerai convenable, en me conformant aux pres- « criptions de Tassociation quant à l'emplacement et à
< toutes les mesures d'ordre et d'utilité générale, mais € en restant libre de gérer à mon gré les choses dont je « voudrai garder la direction, en en supportant les « chances de bénéfices comme de pertes?...
€ Je ne veux pas m'imposer et désire être accueilli € avec sympathie. Posez donc, je vous prie, ces questions c à Considérant ; et tâchez de me faire donner une ré- « ponse. Faites-moi aussi le plaisir de voir quelle est la € disposition des esprits à mon égard dans votre asso- « dation et de me le dire... »
Il termine en ajoutant qu'il « eût écrit à Considérant, t si son état de santé ne laissait encore tant à dési- € rer qu'il est épuisé pour avoir fait la présente let- € tre... >
Considérant n'était plus à Réunion lorsque Godin écrivait ces lignes. 11 en était parti le mois précédent,
ainsi que nous l'avons déjà indiqué (1), pour faire une reconnaissance dans le Sud-Ouest du Texas.
Nous reprendrons la question quand nous dirons le 3°* achat foncier de la Société de colonisation : la Vallée du Canon d'Uvalde,
Obstacles au plan de Godin de se rendre au Texas avec un groupe de professionnels divers. Abandon forcé du projet. Février 1856.
Poursuivant, malgré son état maladif , ses recherches d^employés à mettre à la tête de ses établissements afin de se rendre au Texas, Godin écrivait, le 10 janvier 1856 , à son collègue et ami Bureau :
< Mon cher Bureau,
< Depuis plus d'un mois , je suis tenu au lit ou à la c chambre ; j'espérais d'un instant à l'autre pouvoir me € rendre à Paris; je doute maintenant pouvoir le faire € de sitôt et viens donc vous prier de prendre pour moi € les renseignements que je devais aller y chercher.
€ Il s'agit toujours de l'organisation de mon personnel. < N'ayant pu rencontrer un homme réunissant les véri- € tables aptitudes à l'emploi supérieur , j'ai divisé la € fonction de façon à la confier à quatre employés spéc ciaux. >
Godin poursuit en demandant à M. Bureau de recueillir des renseignements sur un des candidats au poste spécial de comptable chargé des relations commerciales et du contentieux.
Cinq jours plus tard , nouvelle lettre de Godin sur le
(l) Chapitre XXXVIII, p. 535.
même sujet. Il s'adresse alors à l'un des célèbres apôtres de FEcole fouriériste , M. Mathieu Briancourt, à propos d'un candidat sur lequel M. Briancourt pouvait donner des renseignements :
€ L'emploi que j'ai à oôrir > écrit Godin < est chose € capitale pour moi. Il s'agit de me faire remplacer € dans l'administration de deux établissements, de ma- € nière à rendre possible mon départ pour le Texas ...» Suit l'énumération des connaissances que devait posséder le titulaire.
Ces démarches , contrecarrées d'un côté par la maladie de notre héros, d'un autre, par la difficulté même du but poursuivi , n'avaient pas encore abouti lorsque , le mois suivant , la Gérance de la Société de colonisation reçut à Paris des informations telles touchant Réunion, que Godin dut reconnaître l'impossibilité d'aller y susciter — par son propre établissement et celui de tout un groupe de colons de professions diverses — le véritable mouvement qu'il projetait.
L'obstacle dressé à nouveau sur la voie est celui signalé déjà au début de l'entreprise, c'est-à-dire la réserve légale des terres au Texas en vue de provoquer l'établissement le plus rapide possible des voies ferrées (1).
Le lecteur sait (2) que les premières compagnies de chemins de fer en faveur desquelles avait été mise en réserve toute la zone comprise entre le 31 • et le 33* degrés, n'ayant pu remplir leurs obligations envers l'Etat avaient été forcloses ; et qu'alors le public, convaincu que la réserve serait levée , s'était porté sur les dites terres, s'y établissant , défrichant , bâtissant , tellement que
(1) Chapitre XXVH, p. 396.
(2) Chapitre XXX, p. 431.
îes dîpecteùrs de Réunion , afin de n'être point devancés par de hardis spéculateurs, avaient dû eux-mêmes posèf des certificats ou head-rights sur les portions les plus favorables des terres environnant leur domaine.
Rappelant ces choses et la conviction où Ton était que la réserve des terres serait levée , le Bulletin de la Société de colonisation , numéro de février 1856, ajoute :
« Or , il arrive maintenant que , selon toute probabilité, la législature maintiendra la réserve en vue de faciliter la formation d'une nouvelle Conppagnie pour la section Texieûne dii grand chemin de fer de New- York à San-Francisco ...
€ La réserve qui comprend une largeur de deux degrés aujourd'hui doit être réduite à un degré (un deinî-degré de chaque côté de la ligne) quand le tracé sera définitif. Dans ce cas , comme toittes les études fôitës jusqu'à présent tendent à démontrer que le chemin passera plutôt au sud qu^au nord du 32« degré, à la longitude de Dallas , le comté tout entier de Dallas , et à plus forte raison Réunion située vers le centre du comté, se trouvera en dehors de la réserve.
€ NoUs n'en sommes pas moins fort gênés provisoirement, en ce sens que nous devons éviter toutes dépenses de préparation et d'exploitation sur les terrains qui ne sofat pbiiit encore notre propriété définitive; nette pôUvonâ enôore moinis en disposer pour favoriser lee iniÉtàllations individuelles et nous devons concentrer jusqu'à nouvel ordre tous nos ejfforts sur les sections centrales acquises de propriétaires et qui seules constituent le domaine incontestable. »
Le Bulletin d'août 1855 déterminant l'étendue générale du domaine entier de Réunion avait dit : € Le domaine présente maintenant une superficie totale 4e 12.926 acres dont 5.194 d'un seul tenant. Sur ces 12.926
Acres 2^240 ont été ^Lcheté à des prapriétmreSf le iseste a été obtenu p^^r la localisation des Mad^rights. >
Considérant fixa plus tard {Bulletin de la Société de colonisation , octobre 1858) à 1 .500 acres (soit environ 600 hectares) l'étendue de la seule base territoriale réelle à Réunion.
Les plans de Oodin pour l'accroissement de la population à la colonie , la création et le développement des entreprises agricoles, industrielles et commerciales t— à base de propriété individuelle ou autre , au gré des colons , — devenait impraticable en face de cet état de choses.
Impossible , en effet , en dehors du domaine certain — mais si borné — de rien fonder de sérieux sur desterres dont la possession était aléatoire.
La réserve pouvait être levée, un jour, et elle le, fut effectivement au cours même de l'année 1856. (Nous verrons le fait chapitre XLVL) Un bill autorisa (1), à partir du 1«' janvier 1857, la location, vente,. etc., des terres jusque-là mises en réserve. Mais à l'époque où nous sommes , les opérations de la Société de IjLéunion n'en furent pas moins radicalement contrecarrées. Godin et les autres industriels qui devaient partir ensemble , ne pouvant demeurer plus longtemps dans l'incertitude, renoncèrent à leurs projets.
Oodin écrivit, le 13 mars 1856, à ses collègues : < Amis,
< Il semble vraiment qu'une faljalité s'attache à créer c des embarras à notre affaire de colonisation ; . moi qui € n'ai jamais été malade , voilà bientôt quatre mois qjie € je puis à peine me remuer. • .
cEt.piaintei^i^t le nouveL4td't,,46s çhA^sqyeqMVS
(i) Bulletin de la Société de colonisation, novembre 1S56.
€ révèlent les dernières lettres vient modifier mes pré- € visions et les espérances que je *m'obstinais à con-
< server . . •
€ J'espérais , en allant au Texas , travailler à appor- € ter Tordre dans nos finances , mais aussi déterminer « à Réunion , sur son territoire de 3 à 4 lieues carrées, € l'impulsion agricole, industrielle, commerciale et € colonisatrice. Le champ était restreint... c'était un € commencement néanmoins.
€ Aujourd'hui nos prétendues terres disparaissent de
< même que sont disparues les prétendues conditions € climatériques favorables. Noies ne pouvons plits ^n-
< gager personne à se rendre au Texas. »
En effet , la réalité avait tristement frappé les rêves entretenus quant aux avantages et à la douceur du climat.
Une sécheresse de 9 mois (1) avait empêché la navigation , élevé le prix des denrées , retardé les défrichements à Réunion, brûlé les tardives semences et tari les sources.
Le Bulletin de février 1856 disait à ce propos :
«Depuis le 31 octobre jusqu'au 28 décembre 1855, dates des dernières nouvelles insérées au présent BuU letin — nos amis ont eu plus d'une tribulation à subir.
€ La sécheresse exceptionnelle a fait naître dans les grands déserts de l'Ouest des nuées de sauterelles qui se sont abattues sur les cultures. Les champs de Réunion n'ont pas été à l'abri de leurs atteintes. Elles ont dévoré tous les légumes, le seigle et une partie du blé...
€ Les insectes de tous genres , la sécheresse et , pour couronnement, les sauterelles, ont rendu cette année véritablement calamiteuse. Et maintenant l'hiver me-
(1) Bulletin de la Société de colonisation , décembre 1855.
nace à son tour d'être très rude. Dans sa lettre du 25 décembre 1855, M, Cantagrel nous accuse quatre jours d'un froid qui a fait descendre le thermomètre jusqu'à moins 15 degrés centigrades. >
€ L'hiver 1855-56 > lit-on dans le Bulletin de mai 1856, € fut d'une rigueur exceptionnelle...
€ A Chicago par 42** de latitude , le thermomètre a marqué 30o au-dessous de zéro, et 33^ aux environs de la ville. Dans l'Ohio , tous les pêchers ont péri par le froid et on • n'y espère aucune récolte de fruits, à l'exception des pommiers...
€ L'insuffisance des abris construits s'est fait vivement sentir à Réunion : il a fallu tant bien que mal calfeutrer les murailles de bois et les cloisons, et employer à ce travail le temps et les bras qu'on aurait voulu consacrer aux préparatifs de nouvelles constructions.
€ Maintenant on s'occupe de créer des habitations séparées , pour échapper le plus tôt possible atcœ graves inconvénients des dortoirs. »
La marche des choses de plus en plus difficile à Réunion va motiver, en mai 1856, un nouveau changement dans la direction des opérations ; avant de l'indiquer, nous avons à voir comment le personnel s'y accroissait par l'arrivée de colons partis d'Eu rope avant connaissance des nouveaux obstacles que nous venons de signaler , ou au moment même de la publication de ces obstacles.
7"" à 12'' départs de colons effectués en Europe, du 31 octobre 1855 au 1'' mars 1856.
Aux 95 personnes (l) qui, le 7 août 1855, avaient constitué la Société des propriétaires de Réunion , s'étaient adjoints de nouveaux colons dont nous allons, autant que possible, fournir la liste.
La chronologie des six premiers départs a été donnée chap. XXVIIL Voici les six qui suivirent et furent les derniers dont la Société de colonisation prit charge , la marche des événements Payant contrainte ensuite à modifier radicalement le plan suivi jusque-là.
7°** Départ. — 8 colons s'embarquèrent au Havre sur le Wurtemberg (2) le 31 octobre 1855. Ce groupe comprenait :
1 Ingénieur civil , 4 Agriculteurs , . 1 Menuisier, 1 Tonnelier-boisselier ,
1 des employés mêmes de la Société de colonisation ,
Il fut à New-Orléans le 14 décembre 1855 et à Réunion dans le courant de janvier 1856.
8™® Départ. — Le Nathan Hanau (3) partit du Havre, le 3 janvier 1856, emportant à destination du Texas :
(!) Chapitre XXXm , p. 484.
(2) Bulletin de la Société de colonisation^ décembre 1855.
(3) Bulletin de la Société de colonisation, février 1856.
6 Cultivateurs-laboureurs, 3 Charpentiers-agriculteurs, 2 Cordonniers, 15 ^ 1 Boulanger,
1 1 Conducteur de machines , 1 Cuisinier, 1 Sellier,
Ce groupe avait charge de graines , semences, clous , etc. Il fut à Réunion en mars suivant.
9°** Départ. — Le 22 janvier 1856 s'embarquèrent sur le Neto^Orléans :
1 Comptable, 1 Vétérinaire maréchal , . 1 Propriétaire,
1 Vigneron boulanger ,
2 Menuisiers, 2 Cordonniers avec leurs familles.
Ce groupe emportait pour le compte de la Société plusieurs caisses d'articles divers : blanc de zinc , couleurs pour le bâtiment, chaussures confectionnées, cuirs et peausserie , etc. Il ^tait attendu à Réunion le 20 avril 1856 de même que le groupe suivant :
10"® Départ. — Sur le Susan Hinks s'embarquèrent, le 3 février 1856 :
1 Distillateur-vigneron, 1 Conducteur de travaux , 5 Laboureurs , 5 Menuisiers-charpentiers , 18 \ 2 Tailleurs , 1 Tonnelier, 1 Bourrelier, 1 Cordonnier, 1 Taillandier, La Société expédia en cette occasion de nouveaux
articles : habits confectionnés, espadrilles, chemises, graines, etc., etc.
11"* Départ. — Le 12 février 1856, s'embarquèrent, à Louvain, à bord du Lochinvar^ les travailleurs belges suivants avec leurs familles :
2 Menuisiers, 2 Ebénistes, 1 Ouvrier tanneur.
I Pelletier,
Le Bulletin de février 1856 annonce que quelques immigrants, ayant des aptitudes agricoles, s'embarqueront encore , au Havre , du 28 février au 2 ou 3 mars , et que l'immigration ne pourra reprendre ensuite qu'à l'automne , vu les difficultés de la situation.
Le 12nio départ ainsi annoncé eut lieu le P' mars 1856. Nous n'avons pas trouvé la liste des immigrants qu'il comprit. Le Bulletin de juin 1856 dit seulement :
< Les derniers immigrants partis à bord de la Clor rissa Birdj au Havre, le V mars 1856, débarquaient le 2 mai en face de la French farm (ferme française) près Houston. M. Guillier, pépiniériste, envoyé par nous , écrit de ce point à la date du 14 mai :
* Les plantes que j'ai emportées dans la caisse vitrée sont arrivées en très-bon état. Les glands de chêneliège sont devenus , dans le cours du voyage, des plants de 25 centimètres de hauteur. 11 y en a environ 300 . .
«11 parle aussi de vignes et de figuiers; il signale que l'emballage en paillassons ne convient pas pour expédier des arbres au loin ; qu'il faut des caisses et de la mousse . . . >
Outre ces départs en groupes opérés de concert avec la Société générale de colonisation, il se produisit dans la même période des départs isolés, concertés ou non (nous ne savons) avec la Société générale.
Sont partis ainsi à notre connaissance :
1 mécanicien,
2 menuisiers,
1 agriculteur,
2 scieurs, 2 vanniers.
Nous savons aussi que, le 10 janvier 1856, arriva à Réunion un colon isolé , M. Pierquet , agriculteur , homme d'environ 36 ans, recommandable à tous égards, et dont nous aurons à parler plus loin.
Abstraction faite des immigrants du 12* départ dont le chiffre n'est pas donné , nous avons énumiéré cidessus, y compris M. Pierquet, 64 personnes ; mais il est dit que plusieurs colons emmenèrent avec eux de la famille.
Contre ces adjonctions le plus souvent inattendues, fréquentes, paraît-il, et qui augmentaient gravement les charges de la Société, nous verrons s'élever avec force le Bulletin d'août 1856, où sont résumés « les fruits de V expérience >.
Le même Bulletin dit que la liste du personnel des immigrants fut plus que doublée au cours de l'hiver 1855-56 par de telles adjonctions, comprenant, — outre femmes et enfants, — beaux-pères et belles-mères, gendres, parents et amis. Nous pourrions donc conclure, quant au chiffre du personnel, qu'au printemps de 1856 il y avait, à Réunion même, dans le groupe associé : 95 membres, plus 64, total 159, et s'il faut doubler ce nombre, 300 personnes environ.
Voyons quelles ressources s'offraient pour leur logement et leur subsistance.
Les ressources à Réunion au printemps de 1856
A l'occasion du rude hiver de 1855-56, nous avons constaté ci-dessus (ch. xlii) « l'insuffisance des abris à Réunion et le fait qu'on s'occupait de créer des habitar tiens séparées pour échapper le plus tôt possible anœ graves inconvénients des dortoirs »• Ces inconvénients ne sont pas autrement précisés.
Une note du docteur Savardan, publiée dans le Bulletin de juin 1856, signale que < la Société de Réunion a en construction deux maisons, une en bois et une en pisé, chacune pour 8 ménages ».
Le docteur fournit, en outre, les indications suivantes sur les travaux exécutés à Réunion depuis la constitution de la Société jusqu'en mai 1856 :
€ La Société de Réunion cultive aujourd'hui 430 acres de terres dont elle a défriché ellç-méme et fencè (clôturé) les deux cinquièmes et elle continue sans relâche les travaux de premier ordre.
> Elle a acquis un troupeau de moutons et un troupeau de porcs qui se sont déjà notablement augmentés.
> Le troupeau de vaches qui lui a été cédé est doublé par les naissances.
1^ Elle n'a perdu que deux bœufs et un cheval pendant les rigueurs d'un des plus durs hivers dont le Texas ait mémoire.
> Elle a construit des fences (clôtures) et un puits pour la réunion de ses bestiaux ; un puits et un bâtiment pour la manutention des graisses et la confection des chandelles et du savon ; un hangar pour la tannerie et la buanderie.
> Un bâtiment pour les bureaux ;
€ Une cuisine ; une boulangerie ; € Un magasin d'épicerie ;
< Un rucher, un poulailler ;
< Une smoke^h(mse (fumoir) ;
< Une forge ,
« Et enfin, un cottage pour le logement de FAgent exécutif.
< Elle a fait l'acquisition de machines à faucher, à moissonner, à battre, à décortiquer.
* Elle a ajouté deux demi-sections à son territoire qui n'est que bien juste encore suffisant à son développement normal. »
M. Cantagrel fournit de son côté (1) les indications qui suivent sur les ressources de la Société en mai 1856 :
« Le 16 mai 1856, la Société de Réunion prend livraison d'un troupeau de 467 têtes de bétail dont voici le dénombrement sommaire :
€ 45 bœufs de boucherie dont partie sont utilisés
comme bœufs de trait, à 15 D. 50 D. 697 50
, < 6 vaches sèches pour boucherie, à
< 104 vaches laitières
€ 104 veaux et génisses de
l'année
€ 104 veaux et génisses d'un ( 416tôtes.. 3,328 an ,
< 104 veaux et génisses de deux ans
Total Dollars 4.115 50
M. Cantagrel ajoute :
< A peine le troupeau arrivé, avant hier, nous
avons abattu une vache sèche dont nous avons porté
(1) Bulletin de la Société de x^olùnUation, août 1856.
hier matin les deux tiers à Dallas avec des radis^ salades, carottes, petits pois.
€ Nous avons commencé ainsi la réalisation du plan conçu, dès Tannée dernière, d'approvisionner Dallas de viande fraîche et de légumes. >
Le fait que Dallas était le chef-lieu du comté du même nom et que ce chef-lieu pouvait être alimenté par le petit groupe des colons installés à Réunion dit assez combien la région était déserte et dépourvue,
Çantagrel continue :
> Nous possédons à Fheure qu'il est 515 têtes de bétail (plus trois veaux nés depuis avant-hier) sans compter 70 bœufs de trait.
» Malgré les emprunts que la cuisine fait aux moutons, nous comptions 205 têtes au 31 décembre 1855, à quoi il faut ajouter les moutons nés en 1856.
j Je ne sais plus le nombre des cochons qui pullulent à vue d'œil . On va en faire le recensement.
» La basse-cour compte 250 poules ou dindons. >
Telles étaient les ressources et la base des travaux de la population de Réunion au printemps de 1856, alors qu'on peut évaluer cette population à 300 personnes environ (hommes, femmes et enfants).
Quant aux fruits mêmes du régime collectif suivi alors, nous allons recourir, pour les indiquer, à la parole de Considérant.
Modifications forcées au sein de la Société des propriétaires de Réunion, mai 1856. Les fruits de Texpérience.
Parti de Réunion à la fin d'octobre 1855 , pour tenter une démarche près de la législature Texienne, en vue
d'obtenir une concession gratuite de territoire et en vue aussi de pousser une reconnaissance dans le Sud- Ouest du Texas, Considérant revint à la colonie en avril 1^6 (1).
En constituant , le 7 août précédent , la Société spéciale dite des propriétaires de Réunion , il avait cru selon son expression (2) :
« lo Liquider le pire état des choses] 2^ donner à une population jetée dans un pays où elle ne pouvait encore rien connaître ni comprendre , le temps de se débrouiller ; 30 gagner le temps nécessaire pour la connaître elle-même ; 4° dégager la Société générale de ses fardeaux les plus lourds... >
Bien qu'il constituât cette Société pour 18 ans, il avait le sentiment qu'elle pourrait n'être pas durable , puisqu'il ajoutait : « Cette solution tenait la porte ouverte à ce qui ultérieurement serait jugé possible, utile, bon ou nécessaire ; et elle permettait que tout cela fût fait en engageant et compromettant le moins possible, à nouveau , les intérêts de la Société. > En fait , la Société dura 18 mois ainsi que nous allons le voir.
En regard des espérances du fondateur, qu'avait mis la réalite ?
Ecoutons Considérant lui-même :
Présent à l'Assemblée générale des actionnaires de la Société de Colonisation tenue à Paris le 1 •' septembre 1858 et y résumant les faits accomplis, les graves obstacles à l'application de son plan primitif , il dit (3) , concernant la phase qui nous occupe :
« Au lieu du projet proposé : l'acquisition d'une
(1) f Du Teœas > 1857 , par V. Considérant , pages 13, 14 et Bulletins de février et juin 1856.
(2) f Du Teœas », p. 12.
(3) Bulletin de la Société de colonisation, octobre 1858.
large base territoriale et sur cène hase le développement mesuré et régulier d'une colonisation progreasiTe «'effectuant par la virtualité et au compte indiTidiiel de» colons , la situation qui s*était immédiatement int^ foisée jse résume en ces mots : Notre base territoriale — la seule réelle — le reste était purement aléatoire — était de 1500 acres de terre. • . et sur cette base misérable les fonds de la Société s'engouffrant poor produire quoi? Ce que peut produire et ce que produira toujours une cohue d'éléments sans aptitudes aux fonctions premières ; forcés de vivre les uns sur les autres et réunis en confusion avant la création des conditions mêmes qui auraient offert emploi à leurs aptitudes , c'est-à-dire tous les genres de déperditions et toutes les misères morales imaginables . . . >
Il dit encore dans son volume < Du Texas > , 1857 ^ p. 14:
< De retour dans le comté de Dallas (en avril 1856J, après une absence de cinq mois, l'état des choses vu et bien examiné , mes idées ne tardèrent pas à se former résolument et à se coordonner en un ensemble.
€ Lkf aux yeux du plus simple bon sens aucune illusion n'était plus permise. Toutes les expériences étaient faites ; la situation avait porté tous ses fruits ; elle ne comportait plus de prolongation. La population s'était familiarisée avec le pays ; elle s'était fait connaître ellemême. Tout ce que l'on avait à savoir était su, et ce que l'on avait de mieux à faire pour tous les intérêts engagés, était manifestement d'ouvrir les portes de sortie. >
Ouvrir ces portes d'abord, puis liquider peu à peu, mais radicalement, la situation à Réunion, et reporter au Sud-Ouest du Texas la réalisation du plan primitif : telle fut dès lors la pensée du fondateur de l'entreprise; les faits nous en montreront le développement.
A son instigation et sous sa présidence , le conseil de direction de la Société de Réunion prit donc, en mai 1856, les résolutions que le Bulletin d'août suivant expose en ces termes :
€ Par décision prise en date du 7 mai 1856, le Directeur de Réunion a été autorisé à entrer en négociations avec les porteurs d'actions de la Société générale ou de la Société de Réunion qui désireraient appliquer leurs titres, soit en prix de location, soit en acquisition de terres que le Conseil croirait pouvoir aliéner dans Pintérét commun des dites personnes et de la Société-
< Cette disposition qui ouvre la voie aux établissements particuliers, par l'application du privilège créé en faveur des émigrants (art. 48 des statuts) est un acte de bonne administration... 11 était juste que la Société de Réunion en faveur de laquelle la Société générale avait disposé de la totalité de son territoire en y ajoutant une importante commandite de capitaux, se chargeât du rôle de la Société générale vis-à-vis de ceux des colons actionnaires qui, pour un motif ou un autre, désiraient rester en dehors de l'association formée sur ce point . . .
< La décision a reçu son application presque immédiate par la vente de deux petites sections : l'une de 12 acres 8^10 au prix de 10 dollars l'acre ; l'autre de 51 acres 2^10 au prix de 12,50 dollars ..
< Dans cette même séance du 7 mai, le Conseil, appréciant le danger que pouvait faire courir à la Société des facilités trop grandes ouvertes aux colons pour se constituer à l'état de dettes vis-à-vis de la caisse, a décidé une application générale du principe posé dès la fondation de la Société de Réunion, à savoir : que l'état de dettes envers la Société est incompatible avec la position de bailleur de travail associé. Toutefois et pour
ménager la transition de retour au principe, il a été décidé que toute personne dont le passif au 30 avril dernier, ne dépassait pas Tactif de plus de 30 dollars (150 francs) serait par mesure transitoire considérée comme si elle était à niveau, et admise à continuer le travail associé et à diminuer progressivement sa dette par l'excédant de la valeur de son travail sur le chiffre de ses dépenses.
€ Le Conseil a décidé aussi que nul ne serait admis, à Tavenir, même au noviciat, que son compte avec la Société ne fût d'abord apuré et soldé.
» Il a porté du tiers à la moitié la part d'avance de salaire à payer immédiatement aux bailleurs de travail associés.
< Ces parts d'avance forment une échelle de 3 cents (15 centimes) à 6 cents ]\2 (32 centimes 1|2} par heure, soit 30 cents (1 fr. 50) à 65 cents (3fr.25) par journée de 10 heures pour les travaux de toutes natures, et de 16 à 20 dollars (80 à 100 francs) par mois pour les fonctions rétribuées sous forme d'appointements mensuels.
€ Parallèlement à cette disposition concernant le travail, l'avance au capital a été portée de 3 1/3 à 5 o\0 par an. >
Les dispositions concernant le travail nous font voir que celui-ci était encore pratiqué à l'heure, bien que la défectuosité et l'insuffisance de ce plan se fussent révélés aux colons dès le mois de mars précédent.
En effet Cantagrel avait écrit le 15 du dit mois(l)... « Je me borne à vous dire que le beau temps est revenu; que la colonie, un tant soit peu engourdie, se ranime; que des difficultés survenues à la suite de la diminution du travail, en hiver, notamment celle relative à la demande d^ augmentât ion de la part d'avance^ ont été résolues à
(1) Bulletin dn la Société de ColonUationt mai 1856.
la satififaction générale dans deux réunions où j^ai indiqué la généralisation du mode de travail à la tâche^ comme salutaire au capital autant qyUau travail^ et comme étant d'un degré plus avancé (en ce qui concerne la noblesse du travail et la liberté du travailleur) que le travail à Fheure, qui n'est en définitive que le salaire déguisé.
< La colonie qui s'y était déjà essayée, va marcher résolument désormais, et marche déjà de fait dans cette voie. >
Evidemment un certain nombre des membres avait résisté, nous l'avons dit déjà (I) à la mise en usage du travail à la tâche, — Ce système, favorable à l'habileté, au talent, à la vigilance, était par contre bien difficile d'application dans un milieu où la plupart des gens n'étaient que des apprentis en face, des travaux qui s'imposaient à eux.
Voyons la suite des résolutions (2) votées le 7 mai.
4c II demeure posé en principe que le mode de comptabilité des travaux yar heure ^ ne sera <:onservé qxCà titre d'exception^ qui devra devenir de plus en plus rare, et ne s'appliquer qu'aux seuls cas où le genre de travail n'aura pas permis une < convention reposant sur le principe de la tâche. »
€ Le Conseil, i — continue le Bulletinj « a fixé au 10 mai l'ouverture du restaurant qui fonctionne depuis cette époque et constitue un progrès important sur le régime de la table commune. >
L'expérience faite à North American Phalanx s'est donc répétée à Réunion. Touchant ce même sujet, on lit dans le Bulletin du mois suivant :
€ Le restaurant (où la dépense était payée comptant)
(1) Chap. XLI, p. 322, Le Devoir, juin 1901.
i2) Bulletin de la Société de Colonisation, août 1856.
continue à fonctionner d'une manière régulière depuis le 10 mai. Sur ce point la colonie a réalisé d'importantes économies. >
Une autre mesure , propre à enrayer le gaspillage et les abus , avait été prise concernant le magasin d'approvisionnement dit Store. Voici : (1)
> Le store ouvert toute la journée à la vente extérieure, ne l'est à la vente sociétaire qu'une heure après le déjeuner, une demi-heure avant et après le dîner, et une demi^heure avant le souper.
< Le store ne vend qu'au comptant , et le Store^Keeper (Magasinier) est responsable des crédits qu'il consentirait contrairement à cette prescription formelle. >
Dans la même séance , le Conseil avait confirmé dans ses fonctions un agent du store à titre de gardien et conservateur des approvisionnements de toute nature appartenant à la colonie.
Toujours dans cette même séance , le Conseil avait' voté une nomination sur laquelle nous nous arrêtons avec plaisir, le lecteur va voir pourquoi.
Voici les termes du Bulletin :
€ Le conseil a créé pour l'agriculture un département spécial et nommé un chef de la ferme responsable du matériel et des bêtes de traits, chargé de la composition, de l'intendance , de la surveillance et de la direction du personnel employé chaque jour à la ferme.
4c Tout le monde s'accorde pour faire l'éloge de M. Pierquet, nommé ce jour même, 7 mai, chef de la ferme par le Conseil. »
Ovj nous avons possédé, au Familistère de Guise, M. Pierquet dans sa vieillesse. Il est venu chez nous remplir un petit emploi en rapport avec ses forces
^1) Bulletin de la Société de colonisation, août 1856.
déclinantes. Une grande élévation morale , un grand respect de soi-même , beaucoup de bienveillaïice , de la patience, de la gaîté : tels étaient les traits frappants de M. Pierquet. A l'heure où nous préparons ces pages (1898), M. Pierquet est au nombre des retraités du Familistère.
Disons qu'il a donné chez nous des leçons d!anglais à nombre de personnes , et que plusieurs de celles qui ont eu ainsi des relations avec lui , sont devenues véritablement ses amies , gagnées qu'elles ont été par les grandes qualités de M. Pierquet.
Achevons les résolutions connues de nous prises à la séance du 7 mai (1) :
a Le Conseil a attaché M. Br. au service de la ferme, avec la charge spéciale de veiller au soin des vaches et des moutons.
€ Enfin, le Conseil a invité le Directeur à provoquer une réunion des résidents ayant pour objet la nomination de deux commissions, l'une pour la création d'une école ; l'autre pour l'établissement de garanties mutuelles contre les pertes provenant de maladies, etc., et à apporter au Conseil telle propositon qu'il jugera utile pour aider et favoriser, faire aider et favoriser par la Société , les dites Institutions , qui , si elles sont dans l'intérêt des familles , sont aussi dans l'intérêt et dans le devoir de l'Unité collective. >
Résumant les enseignements des faits, le même Bulletin publie sous ce titre : • Les fruits de rExpérience >, un article dont nous extrayons ce qui suit :
« La grande faute , aujourd'hui unanimement reconnue , n'est autre que le départ prématuré d'une immigration européenne dans l'hiver 1854-55... Les ri-
(1) Bulletin de la Société de colonisation^ août 1856.
gueurs exceptionnelles de sécheresse ou d'hiver ainsi que les entraves temporaires dans le marché des terres n'auraient eu aucune influence fâcheuse sur nos affaires, si toute immigration européenne eût été ajournée jusqu'à l'achèvement des premiers travaux de défrichement et de construction par des salariés américains exercés à ce genre de difficultés. . .
€ Les conséquences de cette arrivée de plus de cent personnes européennes sur une terre presque vierge et à peine acquise , n'ont été que des déviations nouvelles du plan primitif. Une telle immigration manquant en général des aptitudes au rôle de pionniers et des ressources personnelles nécessaires à des établissements particuliers^ n'a pu faire de la colonisation à ses frais et sous sa propre responsabilité , comme cela entrait dans le plan général de notre entreprise.
< Notre Société a dû , dès lors , prêter à cette immigration un large appui financier pour s'organiser collectivenient sur ses premières terres. Partie d'Europe en grande majorité avec la fiévreuse impatience de faille une application des principes de solidarité et de collectivité dans l'ordre économique , elle a fait cette application dès le début. Le régime d'association ou de travail collectif s'est donc trouvé forcé par la nature de cette immigration plus encore que par la nécessité de ménager nos propres ressources...
« L'erreur, l'illusion que nous nous proposons de dissiper en ce moment, est celle qui consisterait à croire que parce que nous avons , avec nos seules ressources, défrayé jusqu^ici le développement régulier de l'exploitation du domaine de Réunion... nous sommes le moins du monde engagés à défrayer ses plus grands développements agricoles, industriels ou commerciaux, à garantir l'accroissement indéfini de son peuplement et surtout l'essor de ses expériences économiques.
«Cette erreur, cette illusion , si nous ne les dissipions, seraient bien plus fatales à notre entreprise que tous les obstacles dont nous avons souffert. Elles seraient véritablement mortelles, car alors même que nous engagerions tout ce qui nous reste de capital disponible à Réunion , nous ne pourrions lui assurer artificiellement une importance industrielle et commerciale et encore moins accélérer des améliorations de régime sociétaire qui dépendent des progrès même de la production locale ou des sentiments spontanés des colons.
€ Or, cette erreur, cette illusion, nous paraissent aujourd'hui bien moins répandues à Réunion même qu'en Europe parmi nos adhérents... Certains voient dans notre premier établissement colonial, non pas un centre de travail soumis comme tous les autres aux lois générales de relations, de circulation et d'échanges dans le pays, mais un refuge contre les douleurs de la vie réelle en Europe, un asile patronné par une société progressive et philantropique où , par conséquent, on a toutes les chances d'améliorer son sort dès son arrivée.
« C'est ainsi que des professions auxquelles la capitale même du Texas ne saurait offrir des chances d'emploi , s'étonnent que nous leur refusions l'assurance de cet emploi dans le village associé appelé Réunion.
€ C'est ainsi que plusieurs immigrants, dont les aptitudes rentrent dans les catégories professionnelles utilisables , trouvent tout naturel d'entrainer avec eux à l'immigration , — outre femmes et enfants , — beauxpères et belles-mères , gendres , parents et amis , sans s'inquiéter si la charge ne sera pas trop lourde pour la colonie, i^
Constatant que par des adjonctions de ce genre , la liste du personnel immigrant a été plus que doublée au
cours du précédent hiver et que les mêmes faits pourraient se renouveler, le Bulletin conclut que c'est surtout à des capitaux libres et à des initiatives individuelles qu'il faut demander la fondation d'industries viables dans les pays neufs, t La forme de la propriété privée , dit-il , c est encore jusqu'à nouvel ordre le seul mode par lequel on arrive à la population définitivement fixée. »
Quant au principe d'association , le Bulletin conclut qu'il faut , entre le régime du morcellement et l'association intégrale, un moyen terme , prévu du reste dans la théorie fouriériste , qui laisserait à l'individu le ressort de la responsabilité personnelle , lui donnerait en sus du salaire une participation dans les bénéfices à la création desquels il aurait coopéré , et le placerait sous un régime de garanties mutuelles collectives.
Mais cela , dit-il , pourra ne pas convenir aux esprits qui rêvent de l'association intégrale : le Bulletin entrevoit que ceux-là mêmes pourront se rejeter vers l'individualisme complet; qu'ils en essaient donc ; ils n'en apprécieront que mieux ensuite le seul régime qui paraisse viable en l'état des choses , au Texas comme en Europe , celui qui conciliera à la fois la responsabilité individuelle et la protection collective.
«L'établissement associé de Réunion est >, dit-il, t entré dans la voie de cette conciliation par les mesures qu'il a prises le 7 mai. En ouvrant des négociations pour des remboursements d'actions en nature sur le domaine même de Réunion , en confirmant la substitua lion du travail à la tâche au travail à l'heure , en remplaçant la consommation en compte courant par le restaurant payé comptant , en centralisant dans la main d'hommes spéciaux la direction et la responsabilité des travaux d'agriculture , du soin des bestiaux et
du mouvement du Store^ en provoquant enfin la constitution de commissions chargées de faciliter la fondation d'une école et l'établissement de garanties mutuelles , il a satisfait autant aux besoins de liberté qu'aux besoins d'ordre ...»
Reprenant la question dans les numéros de Septembre et de Novembre, le Bulletin dit encore :
€ Nous avons la conviction que le remède aux conflits, aux tiraillements , aux déperditions , a ce qu'on appelle d'un côté l'inertie des travailleurs et de l'autre l'incapacité des chefs , se trouve dans cette satisfaction à donner à la colonisation libre à côté du noyau collectif... > (1)
€ (2) Si la Société d'exploitation associée ou collective, à laquelle nous avions cédé toutes les terres dont nous disposions et la plus grande partie de notre capital disponible, avait réussi à attacher sur son sol le personnel des premières immigrations et avait pu arriver à se suffire à elle-même , nous eussions été heureux de la laisser poursuivre son œuvre et de faciliter même son indépendance.
« Mais c'est l'expérience même de cette exploitation ooUective qui prouv^e la sagesse du plan primitif .. . Il ressort en effet de cette expérience que le passage des habitudes de la vie morcelée aux nouveautés de la vie collective et solidaire exige une transition lente , une éducation patiente, une production déjà avancée et que, dans tous les cas, les tentatives d'association doivent se grouper librement , spontanément et partiellement , avant de pouvoir être généralisées et dirigées par une administration quelconque.
< Après l'impatience des départs , ce qui a nui le plus
(1) Bulletin de la Société de colonisation-, septembre 1856.
(2) B > » novembre »
aux débuts de notre colonisation , c'est Vimpatience de Vidèal complet d'association.
> Plonger tout à coup et entièrement dans la vie collective des hommes et des familles accoutumées aux luttes de l'intérêt privé contre l'intérêt général et fatigués de se suffire à eux-mêmes , c'est les jeter dans une sorte d'ivresse ou de perturbation morale qui étouffe leur notion du devoir sous Vexaltation du droit , qui leur révèle de nouveaux besoins , en relâchant leurs forces; qui leur fait tendre à l'impossible et négliger le possible; qui , par réaction contre le monde oppresseur de la veille, les pousse à se décharger sur la masse des soucis d'initiative, de responsabilité, d'ordre et d'économie, pour n'user que du droit de critique, de réclamation, de crédit ou d'emprunt.
€ C'est mettre ainsi les gens de cœur, de conscience, dans la nécessité de perdre confiance otc de s'épuiser à la tache pour e?itretenir les paresseux et être encore dénigrés par eux. C'est provoquer, dès lors, par des contacts forcés et continuels , des froissements , des aigrissements, des haines, des divisions de partis qui s'accusent réciproquement de leur propre paralysie ou rejettent sur un chef impuissant un mal qui est tout entier dans une fausse combinaison sociale.
« A ce jeu , la démoralisation devient contagieuse et les meilleurs sont ceux qui souffrent le plus. Une telle expérience d'association ou de vie collective quand même, ne peut que tourner contre son but et faire détester bientôt la solidarité par ses plus passionnés zélateurs.
< C'est rhistoire de tous les essais encombrés , débordés par les impatients, tentés avant la transition nécessaire et la création Wun milieu propre,
€ Sans doute le résultat moral de cette expérience à
Réunion est loin d'être perdu; bien au contraire, il porte ses fruits. . . Mais Técole ne pouvait se prolonger davantage dans les mêmes termes. Son inconvénient le plus grave, dans un pays neuf et si éloigné de la patrie commune, était d'obliger tous les immigrants lassés de ce régime^ soit à des retours désespères en Europe^ soit à d'aventureuses pérégrinations dans un pays dont ils ne connaissent pas la langue , soit enfin à tous les dangers de l'isolement et du morcellement sur les terres des environs.
< La transition régulière entre les usages de la vie morcelée et les mœurs de l'association se trouve dans la combinaison d'un centre collectif d'approvisionnements, de consommation, d'échange, de relations, de secours, de commissions, tel qu'un comptoir communal. »
Le Bulletin poursuit en développant ce que serait un comptoir communal s'exerçant à côté et au profit des établissements individuels où les colons endossant toute responsabilité seraient incités à déployer tous leurs efforts.
« Là > dit-il, € le travail n'a plus besoin d'être contrôlé par une surveillance incessante et ne se juge qu'à ses résultats.
€ Là, l'initiative vient de chacun et, en vue d'un risque personnel ou d'un bénéfice à réaliser, met en jeu toutes les forces. »
Ces lignes sont la critique de ce qui se passait forcément sous le régime collectif essayé. Evidemment dans le régime individualiste pur, l'homme étant son propre patron se gouverne soi-même, ajoutons toutefois qu'il gouverne aussi ses propres aides, enfants ou autres. Enfin, l'œuvre isolée étant de plus en plus remplacée par l'œuvre collective en industrie comme en agriculture, c^ g'w'i^ /aw< r^cA^rcAer ef découvrir aujourd'hui y-
c'est la méthode de rémunération par laquelle Vindividu sera placé sous un régime de responsabilité et de liberté tellement organisé qu'il se surveillera lui-m^me et que ses efforts lui vaudront des bénéfices proportionnels à leurs résultats.
Poursuivant son examen des services que rendrait le comptoir communal , le Bulletin dit encore :
€ Là , Passociation , l'organe collectif, remplit son véritable rôle qui doit être de stimuler, de faciliter, de garantir contre certains risques la dépense des forces et .des ressources individuelles , de faire tourner Taccroissement des produits au plus grand profit du travail, d'inspirer, par conséquent, toute confiance au travailleur ; mais non pas de diminuer ou d'énerver son activité.
f Si V association avait pour effet de dispenser Vhomrae du devoir de produire et de déployer ses facultés , elle ne serait pas le progrès social par excellence^ elle serrait la ruine des sociétés.,. »
Un centre collectif d'approvisionnements , d'échanges et de garanties communes , tel que le comptoir communal décrit dans le sus-dit Bulletin ^ deviendra possible, selon nous, lorsque les Sociétés coopératives de consommation et de production, les Magasins de gros des dites Sociétés , les Syndicats agricoles et ouvriers, les Sociétés de secours mutuels, etc., etc., auront perfectionné leurs organes propres et préparé les intelligences à la compréhension et à la mise en jeu d'un organisme tel que le dit comptoir communal.
Les capacités spéciales indispensables à la création d'un tel comptoir ne se trouvèrent pas à Réunion. Aussi, lorsque poursuivant le retour au plan primitif, la Gérance de la Société de colonisation eût délégué l'un de ses membres au Texas pour prononcer la dissolution
de la Société des propriétaires de Réunion et régler les comptes avec les intéressés, ne put-on ensuite faire qu'une chose : revendre ou louer les biens meubles ou immeubles à des individus qui se tirèrent d'affaire à leurs risques et périls.
Avant de dire ce qui se rattache à cette évolution, nous avons à voir deux faits importants (pour la Société de colonisation) accomplis à la législature du Texas dans l'été de 1856.
1856 , Bill d'incorporation de la Société de colonisation Européo- Américaine au Texas. Levée de la réserve des terres. Abandon , par Considérant, de la demande en concession territoriale gratuite. F. Cantagrel quitte Réunion.
En juillet 1856, la Société de colonisation Européo- Américaine au Texas, fondée par V. Considérant à Bruxelles, le 26 septembre 1854, n'avait pas encore d'existence légale aux Etats-Unis , V. Considérant seul y était connu ; et c'était en son nom personnel que se passaient les contrats.
S'offorçant de régulariser cette situation, il avait introduit près de la législature Texienne une demande d'incorporation de la Société. Cette demande fut accueillie. On lit à ce sujet dans le Bulletin de la Société de colonisation (1) t La Législature, avant d'interrompre sa session extraordinaire ouverte le P' juillet 1856 pour la reprendre à la fin de septembre , a voté un Mil d'incorporation de notre Société Européo-Améri" caine de colonisation au Teœas. Ce bill nous donne une existence légale et nous permet d'acquérir, posséder, traiter et opérer comme Société approuvée. »
(1) Numéro de novembre 1856.
Mais pour acquérir, traiter, opérer, comme il est dit ci-dessus , il fallait tout d'abord introduire dans les statuts de la Société de colonisation des modifications importantes.
Le sujet donna lieu à beaucoup d'études et de controverses; d'abord on crut se mettre en règle avec la loi en réalisant simplement : P L'établissement officiel d'un bureau au Texas ; 2*^ la résidence au Texas de la majorité des directeurs. Mais ces mesures ne suffirent pas; et la Société, pour assurer son existence et sauvegar^ der ses intérêts , dut se transformer de commandite européenne en Société américaine avec siège au Texas. Cette transformation radicale dans laquelle disparaissait la Gérance dont Godin faisait partie , ne put être réalisée qu'en 1861.
Jusqu'à cette époque, les achats fonciers et toutes les opérations sociales de même nature continuèrent donc d'être faits au nom de M. Victor Considérant.
Une autre importante décision de la même législature Texienne est annoncée par le Bulletin de novembre 1856 , dans les termes suivants :
« Le Sénat et la Chambre des Représentants du Texas ont voté un bill qui lève enfin la réserve des terres vacantes des 32® et 33* degrés dite Réserve des terres du chemin de fer du Pacifique et du Mississipi. Ce bill autorise, à partir du P' janvier 1857, la location , vente , settlement (colonisation) de cette réserve et reconnaît à tout porteur de certificats , headrights ou bons de terres , le droit, après le 1*' mars, de localiser ses certificats sur cette réserve comme sur les autres domaines publics de l'Etat. >
Le Bulletin ajoute : < En mai et juin 1855, la Société ayant posé des certificats ou headrights sur plus de 11,000 acres des terres vacantes autour de Réunion,
va donc pouvoir disposer de ces 11,000 acres de même que des 2,400 acquis de seconde main. Ces terres, > ajoute-t-il , « pourront être offertes par nous à la colch nisation libre ^ à des conditions encore très modérées. >
Sous le coup de cette levée de la réserve, Victor Considérant prit un parti que nous devons également signaler : Il se désista de la demande en concession territoriale gratuite qu'il avait adressée, dans l'automne de 1855, à la Législature Texienne. Il écrivit plus tard à ce sujet dans son livre « Du Texas > , 1^7 , p. 33 :
€ Je ne mettrai point au compte de mes déceptions et des vôtres mon désistement en demande de concessions . territoriales à la Législature Texienne^ cela pour deux raisons : D'abord parce que, pour avoir cru la chose possible , je ne l'avais pas fait entrer dans nos calculs ; ensuite, c'est que, aux embarras et difficultés de tous genres que ces sortes de concessions ont entraînés , j'ai compris les causes d'une opinion fort accréditée ici : c'est que, en fait de colonisation et aux prix où sont encore les terres, il vaut mieux, pour une compagnie, acheter les siennes que les recevoir gratis du gouvernement. >
Sous l'empire de ces idées et toujours convaincu de la bonté de son plan primitif , V. Considérant à l'époque où nous voici — été et automne de 1856 — s'en alla parcourir à nouveau, (il s'y était déjà rendu dans l'automne de 1855 (1)), le Sud-Ouest du Texas, à la recherche de terres où recommencer les opérations ; et c'est alors qu'il aboutit, nous le verrons plus loin, à l'achat de la vallée du Canon d'Uvalde.
La division était telle dans les esprits que Cantagrel , épuisé de fatigue , ne s'entendant plus avec Considérant
(1) Chap. XXXVI, p. 6, X^ Bevoiry janvier 1901
et désespérant de pouvoir surmonter les difficultés de la situation , avait quitté la colonie pour revenir en Europe.
L'agent-comptable , M. Simonin , que les Gérants de Paris avaient envoyé à Réunion, en désaccord, lui aussi , avec Considérant , avait également quitté Réunion. Un autre agent comptable occupait (1) par intérim, le poste de directeur en attendant l'arrivée (annoncée alors à Réunion) d'un des Gérants.
En décembre 1856 , Cantagrel était à Bruxelles. Des critiques assez vives sur sa gestion à la colonie étaient parvenues jusqu'à lui et Tafifectaient péniblement.
Informé du fait, Godin lui écrivait le 26 du dit mois :
€ J'ai toujours su faire , mon cher ami , que le dé- € vouement plein d'activité que vous avez mis au ser- € vice de notre malheureuse entreprise soit pris en € sérieuse considération, et je puis vous assurer que je € n'ai jamais entendu une appréciation ni une parole € qui vous fût hostile.
€ Conflez-vous au temps, les faits se discuteront « d'eux-mêmes. Vous ne pouvez prétendre à grande € part de gloire , dans cette entreprise de colonisation « puisqu'elle n'en donnera à personne...
€ Notre Société est morte en Europe. Il n'y a plus de € motifs loyaux pour essayer de la faire revivre au € profit de l'idée phalanstérienne. De Société de coloni- € sation nous sommes descendus au rôle de propriétai- € res-actionnaires au Texas et l'avenir dira ce que cela « produira.
€ Qui peut ne pas avoir à se plaindre, et à se justifier € dans la défaite?
€ A vous d'amitié.
€ GODIN
(1) Bulletin de la Société de colonisation , décembre 1866.
Le simple rôle de propriétaire-actionnaire de terrains ne convenant pas à Godin et tout espoir de voir réaliser au Texas une expérience utile au monde du travail lui semblant perdu , il cherchait depuis le mois d'août précédent à se retirer de la Gérance de la Société de colonisation. Mais il ne put trouver un remplaçant et dut rester au poste jusqu'à la modification statutaire du 27 avril Ï861 , où disparut comme organe la Gérance même.
Un des Gérants au Texas. — Dissolution de la Société des propriétaires de Réunion, 1857. — Règlement des comptes avec les Intéressés.
Le lecteur a vu (chap. XLIlj comment Godin et les travailleurs de profession diverses qui devaient ensemble se rendre au Texas , en avaient été empêchés , par causes majeures , au début de l'année 1856.
Lorsque la situation devint telle à Réunion que Considérant lui-même demanda aide (1), ce fut d'un commun accord entre les trois gérants que l'un d'eux, libre de toute attache professionnelle en France, rassembla les pleins pouvoirs ainsi que les statuts en laissaient la faculté, afin de se rendre près de l'Agent exécutif.
Une assemblée générale des actionnaires de la Société de colonisation , tenue peu avant , — et où l'état des choses fut exposé, — est à relever ici. Cette assemblée eut lieu à Paris le 3 septembre 1856. La Gérance y donna (2) , par l'organe de M. AUyre Bureau , son rapport sur les opérations de l'exercice 1854-55 ; soit , exceptionnellement, une période de 15 mois, commençant
(1) Du Texas , 1857 , p. 15.
(2) Bulletin de la Société de colonisation^ septembre 1856.
à la date de la constitution de la Société : 26 septembre
Les causes du retard de convocation de F Assemblée sont attribuées, dit le rapport : P au défaut de pièces de comptabilité. (L'organisation de ce service ayant été contrecarrée par toutes les vicissitudes de Pentreprise en Amérique.) 2o Au désir qu'avait la Gérance de renseigner r Assemblée sur Pachat foncier alors poursuivi par M. V. Considérant. (Malheureusement ce dernier point n'étant pas encore résolu, la Gérance ne peut donner aucune nouvelle ; et n'a pas cru devoir tarder davantage la réunion.)
Examinant les diflBcultés nées sur le terrain, spécialement € la déviation du plan primitif, conséquence forcée des changements imprévus survenus dans l'état de choses au Texas et de l'émigration prématurée et trop nombreuse du commencement de 1855 » , le Rapporteur dit que < deux tendances se sont trouvées sur le terrain (1) :
€ L'une inspirée uniquement par le plan primitif et les intérêts de la Société générale n'acceptant que comme essentiellement regrettable et dont il fallait chercher à se dégager le plus promptement et le moins onéreusement possible , le fait de l'installation sociétaire aux frais de la Société générale sur le domaine de Réunion ; l'autre inspirée plus spécialement par lé projet de Convention provisoire qui termine le livre Au Teœas^ épousant avec ardeur et dévouement l'essai d'association mais ne tenant plus assez compte du principe de la colonisation aux frais et risques des colons, et des nécessités du plan général dont cet essai ne pouvait être qu'un détail.
(1) Passage cité déjà chapitre XXXIII, p. 486.
€ De ces deux tendances contraires sont nés des conflits, des malentendus, des tiraillements qui, plus que tout le reste, ont tendu la situation et Pont rendue dangereuse. Il est devenu nécessaire, et cette nécessité est reconnue par tout le monde aujourd'hui, qu'un des Gérants, au moins, se rende le plus tôt possible à Réunion. »
Après avoir dit comment le fondateur V. Considérant s'était trouvé malade par suite des graves empêche- 'ments à la réalisation de son plan primitif, le rapporteur donne les chiflFres de l'inventaire et fait un exposé au cours duquel l'entreprise de Réunion, contrariée par tant de vicissitudes, conduite à travers tant de difficul-' tés est dite « une véritable école expérimentale » où tous ont appris à éviter des fautes, tout au moins celles qu'on y a commises
Constatant que la Société générale a par devers elle encore au moins 400,000 fr. de disponible et « devant elle le capital acquis mais non versé des souscriptions réglées par des engagements au 31 décembre prochain » (1856), le rapporteur dit qu'il s'agit de mettre ces capitaux en œuvre « avec une activité circonspecte et d'entrer résolument dans la voie que les fautes ntêmes du -passe indiquent être la plus facile et la plus sure... celle tracée dans le plan primitif...
€ Au surplus » poursuit-il < nos Bulletins précédents et notamment le dernier, ont abordé nettement cotte question de redressement dans notre marche...
... < Pour répondre aux nécessités que nous avons reconnues nous-mêmes » conclut M. Allvre Bureau 4cet à l'appel qui nous a été adressé du Texas, je me dispose à partir dans le courant de ce mois... »
Le rapporteur du conseil de Surveillance prenant à son tour la parole dit, au cours de son Rapport, en parlant de la Société de Réunion :
€ Invité par l'article 71 des statuts à consigner dans les rapports annuels ce qui pourrait lui paraître utile, le Conseil de Surveillance juge opportun d'indiquer comme suit les inconvénients généraux et spéciaux qui sont résultés, pour la bonne direction de l'entreprise, de la séparation et de Péloignement entre eux des principaux organes du système de colonisation adopté.
€ En effet le Siège social est à Bruxelles, la Gérance est à Paris, l'Agence executive et les premiers colong sont au Texas. Les souscriptions et les fonds se reçoivent en Europe ; ils se dépensent en Amérique. Les bras sont à 2.000 lieues de la tête. L'Agence executive, mandataire de la Gérance, délégation de l'action directrice en Europe, achète, vend, transige, manœuvre en tous sens, à une telle distance de ses mandants responsables qu'entre une lettre et sa réponse, il s'écoule trois mois et plus, là où il faudrait la rapidité des communications électriques. Délais énormes et souvent d'une fatale conséquence, puisqu'ils rendent impossibles ou inefficaces tous conseils demandés ou donnés, détruisent les opportunités et font naître des obstacles dans toutes les transactions. »
Le Rapporteur approuve donc complètement au nom du Conseil, le départ projeté d'un des Gérants, M. AUyre Bureau , pour le Texas.
Le 15 du même mois (septembre 1856), l'acte suivant était dressé et signé par les trois Gérants : Bureau, Guillon et Godin :
4cLes soussignés, Gérants de la Société de Colonisation Européo-Américaine au Texas,
€ Ayant le sentiment de la responsabilité dont les statuts les chargent à l'endroit de la conservation et de 'emploi productif du capital ;
€ Reconnaissant qu'il y a urgence d'apporter dans la
direction des opérations au Texas une unité d'action administrative qui a fait défaut jusqu'à ce jour ;
€ Attendu que la Société dite de Réunion qui n'avait été con^ituée et commanditée par la Société de colonisation qu'en vue . de l'aider à entrer promptement dans les conditions normales d'une existence propre, n'est pas parvenue à garantir sa conservation et ses développements au moyen du concours libre des ressources en capital et en travail apporté par les colons ;
« Se trouvant dès lors en parfait accord sur la nécessité de procéder, avec la mesure convenable, mais sans délai, à la liquidation progressive du domaine de 'Réunion, et en ce qui touche les rapports entre la Société de colonisation et les colons, d'opérer un retour aicssi rapide et aussi radical que possible vers la mise en jeu de la responsabilité individuelle posée en principe dans l'article 3 des statuts ;
« Donnent par la présente et d'un consentement unanime, pleins pouvoirs à M. AUyre Bureau pour aller prendre au Texas la direction supérieure des opérations, faire, traiter et disposer en toutes choses de manière à sauvegarder les intérêts de la Société de colonisation, procéder à la nomination ou à la révocation des divers agents comme il le jugera utile ; prendre à Réunion toutes mesures pour que chacun réalise par son travail ou ses apports, ses propres moyens d'existence ; vendre ou affermer à cet effet, les terres aux colons, et môme, au besoin, procéder à la liquidation complète des intérêts de la Société de colonisation sur ce domaine. *
€ En ce qui concerne les opérations futures de la Société partout ailleurs, M. Bureau devra veiller à ce que ces opérations offrent toujours à la Société générale des garanties matérielles et éviter toutes celles qui .ne présenteraient pas ce gage certain, mobilier ou immobilier.
€ Paris, le quinze septembre de l'an mil huit cent cinquante-six, fait en triple expédition.
Signé : « Bureau ; Godin ; Ferd. Guillon. >
Le départ de M. Bureau pour le Texas s'effectua le 30 du même mois. Parti du Havre pour New-Orléans, sur le François Arago, M. Bureau (1) arriva le 4 décembre en cette dernière ville.
Le 13, il visitait Houston, c'est-à-dire la ferme que la Société possédait en cette ville et se rendait (avec sa famille) à Austin.
Le 22 , il partit pour San Antonio , où il arriva le 23 et conféra avec V. Considérant.
S'étant mis d'accord avec celui-ci sur ce qui était à faire à Réunion, il repartit pour Austin où des soins divers, entre autres l'installation complète de sa famille, le retinrent jusqu'au 14 janvier 1857. Il partit alors pour Dallas et Réunion , arriva à la Colonie le 18 janvier , juste cinq mois après son départ de Paris.
11 y ti'ouva les choses dans la situation la plus difficile : la mise en présence des deux Sociétés intéressées (la Société générale et la Société spéciale dite de Réunion) , des deux systèmes : (association exclusive et appropriation libre) ainsi que les divisions de partis déjà engagées , avaient entretenu des tiraillements , des divergences et des conflits de prétentions de toute nature, € de sorte que le Gérant impatiemment attendu n'avait pas seulement à s'initier en toute hâte et à mottj:e fin à des difficultés pratiques ou matérielles , il avait encore à surmonter de plus graves difficultés morales , à concilier les droits acquis avec les conditions d'un régime nouveau et à se faire l'arbitre de beaucoup de querelles personnelles. >
(1) Bulletin de la Société de colonisation y Mai 1857.
Le Bulletin de mai 1857 poursuit :
« Après les fatigues d'un long et pénible voyage, une telle mission était bien faite pour altérer la santé et la force morale les plus solides.
€ Cependant, huit jours consacrés à étudier les lieux et les choses et à écouter avec la patience affectueuse qu'on lui connaît , toutes les plaintes , tous les griefs , réclamations et propositions avaient conduit M. Bureau à recourir aux mesures décisives.
€ Le 28 janvier , bien que très souffrant , déjà , il prononçait, au nom de la Société générale, la dissolution de la Société des propriétaires de Réunion et la reprise du domaine, tant meubles qu'immeubles, aux mains de la dite Société générale.
€ On sait que la valeur de ces meubles et immeubles était représentée en totalité par les actions de la Société d'exploitation au nom de la Société générale.
€ M. Bureau travaillait en même temps avec les chefs de service et les chargeait de dresser l'inventaire complet des meubles et immeubles de ce domaine.
4c Par suite de cette reprise du domaine de Réunion , la question la plus délicate à décider était celle du règlement des droits acquis dans la Société dissoute par les bailleurs de travail sur les salaires desquels des retenues avaient été faites. C'est sur ce point que les conflits de prétentions et de systèmes conservaient un caractère passionné et irritant. Pour résoudre cette question, veiller en môme temps aux intérêts généraux, à l'administration , examiner et arrêter les comptes de chacun , inventorier et poser la base des prix comme achat ou location des meubles et immeubles, M. Bureau nomma une commission composée de 10 colons. >
Quoique malade , M. Bureau présida plusieurs fois cette commission. Dans une séance, tenue le 4 février,
fut pris rarrêté suivant qui nous a paru, dit le Bulletin déjà cité « concilier heureusement les intérêts particuliers des colons avec les intérêts généraux :
« Règlement des pq^rts réservées.'
i a Attendu que les parts réservées de la Société de Réunion, reposaient uniquement sur la réalisation des bénéfices et conséquemment étaient sujettes à l'annulation complète , comme c'eut été le cas pour cette année et probablement pour une ou deux années suivantes ;
« Attendu que des éventualités plus favorables pouvaient se présenter dans l'avenir, et voulant compenser aussi largement que possible la perte de ces éventualités ;
a La Société générale tiendra compte aux travailleurs associés de Réunion, de moitié des parts réservées ;
€ Cette moitié sera réglée en bons de travail, qui seront reçus par la Société générale, en paiement de terres, bestiaux, instruments de travail, marchandises, fermages, etc.
« Réunion, le 4 Février 1857. »
Signé € Bureau >.
« Un autre arrêté décidait que les parts des immimigrants qui ont quitté la colonie ne seront ' réglées qu'après celles des colons présents
€ Le Gérant et la commission eurent dès lors à statuer sur divers modes de fermages et sur des propositions d'acquisitions, de terres, instruments ou marchandises, en remboursement d'actions ou de bons de travail....
« Des locations de terres à une vingtaine de colons^ des ventes de récoltes sur pied, des locations d'atelier et d'outils occupèrent ainsi les jours suivants....
« Le 14 Février, arrivait de san Antonio à Réunion, M. Vincent Cousin... que M. Considérant à la première nouvelle de la maladie de M. Bureau, avait envoyé dans la colonie pour l'assister ou le suppléer. »
Sous les yeux du Gérant, M. Cousin se mit à l'œuvre ; et le 6 Mars 1857, M. Bureau de plus en plus souffrant retourna à Austin pour se faire soigner dans sa famille.
€ Avant de partir, et par acte enregistré à Dallas, M. Bureau déléguait M. Vincent Cousin pour remplir ses fonctions et lui donnait pleins pouvoirs pour gérer les affaires de la colonie en son lieu et place, jusqu'à disposition contraire de sa part oji de celle de M. Considérant. Le même jour en acceptant ces fonctions M. Vincent Cousin s'engageait à suivre scrupuleusement et en , tous points les vues exprimées par les membres de la Gérance dans la mission écrite, donnée à M. Bureau à l'époque de son départ de Paris.
€ Trois rapports détaillés de M. Cousin, aux dates des 5, 8 et 15 Mars nous ont fixés > dit le Bulletin de Mai 1857 € sur les faits accomplis et sur la situation nouvelle qui en résultait pour la colonie.
€ Le régime colonial est depuis cette époque (28 Janvier 1857) rétabli sur les bases d'appropriation libre et de responsabilité personnelle, comme nous l'avions résolu depuis près d'un an....
« Il y a eu dans les premiers jours qui ont suivi la liquidation de la Société de Réunion un peu de confusion et de trouble dans le remboursement des petites actions et dans la vente ou la location du matériel, payées au moyen de bons de consommation... mais c'étaient des marchés de minime importance.
« Le 22 Février deux waggons (chariots) sous la conduite de deux colons MM. J. et C. étaient dirigés sur Houston, l'un par Austin, l'autre directement pour
prendre des marchandises commandées par la Société et destinées aux approvisionnements du store (magar sin). Ce voyage devait en outre servir d'essai en vue d'une entreprise de transport au compte de ces deux colons waggonniers.
« La grande majorité des colons présents à Réunion aux 8 et 15 mars paraissaient disposés à y rester et à s'y fixer.
€ La plupart avaient acheté du blé sur pied.
< Quelques-uns avaient loué des terres et des portions du jardin général. Pour cette campagne, les terres ont été louées, en partie sans redevances, mais à la charge d'entretenir les fences (clôtures).
« Les maisons et chambres ont été louées pour ce mois de Mars au prix fixé antérieurement.
€ Le Restaurant au compte de la Société a été supprimé, personne ne s'étant présenté pour traiter à l'entreprise.
(Abstention significative des frais et du coulage dans ce service).
« Mais les colons se sont groupés pour employer les cuisinières.
< La cuisine a été louée à M. G. à titre provisoire et jusqu'au jour où il se présentera quelqu'un pour entreprendre le restaurant.
« M. G. a pris également à son compte la boulangerie.
< Le blanchissage, le service de l'eau, du bois, etc., etc., tout est au compte des individus. La Société leur loue simplement les waggons et les bœufs.
< Pour la boucherie, la Société vend la bête sur pied. € En un mot, il ne reste à la charge et au compte de
la Société que le store (magasin) et l'entretien de son matériel tant meubles qu'immeubles.
c Lorsque la Société a des ventes en bloc à conclure
— en —
en remboursement d'actions, son représentant débat les conditions avec l'acheteur et une fois le prix arrêté et convenu , il autorise l'agent du store à délivrer les objets.
€ La fonction commerciale est ainsi conservée, fortifiée et centralisée par notre Société. Des approvisionnements divers et particulièrement en épiceries en ont assuré le développement.
< Mais tout se paie au comptant au store , soit en argent , soit en papier de la colonie , ce qui simplifie beaucoup la comptabiMté.
€ M. Br. reste chargé de la surveillance et du bon entretien du matériel agricole, des waggons et des bœufs , moutons , etc. Pour tous les travaux d'urgence il s'entend avec les individus, convient avec eux du prix soit à l'entreprise, soit au jour, soit à l'heure.
« Il délivre le bétail vendu , etc. »
Dans le J5wZ?(?f m suivant, numéro de juin 1857, on lit:
€ Des plans de division de lots dressés et expédiés par M. Cousin nous permettent, ainsi que les conditions des contrats déjà passés , de fixer approximativement encore, mais mieux que nous n'avons pu le faire jusqu'ici, les conditions de ces installations particulières.
« On nous annonce l'envoi prochain du même travail pour les terres définitivement acquises dans la réserve.
« Mais nous avons plus que jamais à cœur d'empêcher toute illusion de se produire au sujet de ces conditions d'installation. Il faut qu'on sache bien que notre Société ne peut offrir désormais aux immigrants que les matières premières indispensables aux établissements les plus modestes, les plus transitoires , c'est-àdire la terre, le bois, le bétail, des vivres en farines et épiceries, et enfin des logements les moins confortables.
Tout' le luxe , tout le bien-ôtre à créer ne peuvent dépendre que de Tinitiative des colons et des facilités de communication auxquelles le pays entier aspire et qu'il prépare.
«c Le succès des premières fondations industrielles dont le besoin est senti dépend également de ces conditions modestes et transitoires en harmonie avec le milieu. Ainsi, d'après M. Cousin, l'établissement d'une tannerie pourrait se produire à peu de frais et sans grands risques, si on sait se borner à préparer des peaux à la soude , pour le courant de la consommation, à faire des préparations de tannin , à tenir en réserve les peaux que l'on destine au tannage proprement dit, enfin à courir un peu les environs pour annoncer qu'on achètera les peaux. Avec un outillage des plus restreints apporté d'Europe ou acheté à New-Orléans et quelques barils de soude, qui permettraient de joindre à la tannerie l'industrie de la fabrication du savon dur, un individu connaissant bien la partie, et travaillant pour lui-même^ se tirerait aisément d'affaire avec un millier de dollars (5,000 fr.).
... « Poursuivant les négociations engagées avec les colons de Réunion pour les ventes de terres, fermages , remboursements en nature, etc., M. V. Cousin, le 13 mars, remboursait à M. D. fils cinq actions de 125 dollars en billets de consommation et en un bon pour 50 têtes de bétail à 10 dollars par tête. . .
€ Le 31 mars, il opérait un remboursement en marchandises à M. F. H. pour 250 dollars d'actions...
< En avril 1857, il écrivait au siège social (en lui envoyant les comptes financiers jusqu'au 29 avril) :
€ La dette contractée par la Société générale envers les travailleurs de Réunion est maintenant liquidée. Un seul de ces travailleurs parti pour les environs, il y a
quelques mois, avant la liquidation, a été prévenu que s'il venait s'établir à Réunion, il serait payé de ce qui lui revient dans les conditions voulues.
€ La Société générale s'est donc tirée honorablement de cette affaire.
« Une grande partie des parts réservées sur les salaires a servi à liquider des dettes.
< Quant aux billets de consommations (au store de la colonie) il n'en reste pas aujourd'hui en circulation pour plus de 800 dollars (4.000 fr.). >
« En somme >, dit le Bulletin de Mai 1857, « la situation de la colonie de Réunion par suite de ces réformes est, à peu de chose près, celle qui devait résulter des décisions prises par la Gérance, en 1856, à l'issue de la première campagne.
€ Le régime de cette colonie est assis sur les bases du fixement de la population par l'appropriation privée et du déploiement des forces libres sous l'aiguillon de la responsabilité ; bases qui doivent, surtout dans les pays neufs, constituer les leviers de toute création sociale.... »
Le directeur de Réunion, M. Cousin, écrivait à cette même époque (1) :
€ L'état moral de la colonie s'améliore de jour en jour. Les craintes et les incertitudes disparaissent peu à peu, surtout depuis que l'on voit que la Société est bien décidée à garder pour elle-même une attitude de conservation et d'économie, et qu'elle aide cependant par des ventes, locations, ou transactions diverses, les colons à se tirer d'affaire à leur compte.
tt Depuis qu'ils ne sentent plus derrière eux le gouvernement, ils cherchent et combinent eux-mêmes les moyens de se caser et d'utiliser leurs aptitudes.
(1) Bulletin de la Société de colonisation, Mai 1857.
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t II nous est facile de satisfaire aux désirs de ceux qui, pour bâtir eux-mêmes leurs maisons, demandent que la Société leur fournisse le bois, soit brut, soit scié. Je vous Pai déjà dit, j'ai beaucoup d'espoir que les forces et les initiatives personnelles se déployant librement, tout cela prendra bonne tournure. >
... «En somme» écrit d'Austin, M. Bureau, le 29 Mars 1857, € bien des gens s'installent à Réunion et s'y installent même avec plaisir , avec espoir ; mais mon avis formel est que nous laissions désormais sur ce point les appels à l'immigration se faire par l'initiative des divers colons installés, ou s'installant, sans nous en mêler. Notre Société ne doit plus jouer à Réunion que le rôle du propriétaire qui vend des terres, qui tient un store, et peut se charger de certaines commissions, telles que virements de fonds, etc.
< On tirera de Réunion et des terres qui reviendront dans la Réserve le meilleur parti possible.. Si ceux qui s'y installent et s'y installeront veulent former un centre sociétaire, ils seront libres. On verra venir» et on pouri'a traiter avec eux ; mais à la condition de n'engor ger en rien notre responsabilité dans cette formation. Le principal avenir de la Société de colonisation est dans la Vallée d'Uvalde, j'en ai la conviction. Mais cet avenir n'est pas pour demain, ni même peut-être pour l'année prochaine. >
Nous allons voir que les esprits en France étaient loin d'accepter, après l'expérience faite à Réunion, l'idée de s'exposer au retour des mêmes faits sur un autre point du Texas.
Premiers achats dans la vallée du Canon d'Uvalde. « Du Texas » , par V. Considérant. Lettre de Godin sur la situation , octobre-novembre 1857.
Par deux lettres, en date des P^ septembre et P*^ octobre 1856, V. Considérant informa la Gérance, à Paris, qu'il « venait d'acquérir (1) et de payer près de moitié d'une vallée de dix lieues carrées appelées Canon d'Uvalde et qu'il poursuivait les négociations avec toute assurance de succès. >
On sait (2) que le nouvel achat était séparé de Réunion par une distance de près de cent lieues. Il se trouvait au centre de la région ouest du Texas , à égale distance (de 20 à 25 lieues) du Rio Grande et de San Antonio , ville de 9,000 à 10,000 âmes.
Considérant (3) estimait à 150,000 francs environ ce que pourrait coûter l'acquisition totale de la vallée et de son annexe, et à 200,000 francs, en chifires ronds, à cause des dédommagements ou plutôt , disait-il , des improvements à payer aux squatters (gens établis sur les terres, sans droit, jusqu'à ce que le propriétaire les écarte.)
La vallée du Canon d'Uvalde constituait un fonds indivis de 14 parts aux mains d'une société particulière. Considérant espérait devenir, par des achats successifs, le seul propriétaire de ces 14 parts.
M. AUyre Bureau , le gérant présent au Texas , tenu au courant de ces opérations, les approuvait pleinement, ainsi qu'en a témoigné l'extrait de sa lettre du 29 mars 1857 publié à la fin de notre dernier chapitre.
(1) Bulletin de la Société de colonisation^ novembre 1856.
(2) Chap. XXVII, p. 398.
(8) Bulletin de la Société de colonisation^ novembre 1856.
Au sein de la Société , en France , l'inquiétude croissait. M. Bureau , dont la santé passait par des alternatives diverses , ne semblait plus pouvoir suffire à toute la mission dont il avait charge. Entre les deux gérants , MM. Guillon et Godin , se posa même un instant la question de savoir si M. Guillon ne se rendrait pas au Texas.
Mais, sur ces entrefaites, des oflTres particulières appelèrent M. Guillon hors de France ; celui-ci se fit d'abord suppléer à la Gérance , puis démissionna officiellement le 31 décembre 1857.
Au cours de ces événements , Godin (à la fin de mars 1857) avait adressé, au conseil de surveillance de la Société de colonisation , un Mémoire récapitulatif des faits et tendant à obtenir de ce conseil soit la nomination (en vertu de Part. 72 des statuts) d'un délégué au Texas , soit Faide morale nécessaire pour constituer , à Réunion même, un conseil de membres choisis parmi les colons et qui assisterait Considérant dans ses actes.
Ce Mémoire même parlait de la possibilité du départ de M. Guillon pour le Texas ; aucune des propositions de Godin ne se réalisa.
On était d'autant plus embarrassé pour aboutir à quelque chose qu'il fallait déterminer aussi les modifications statutaires entraînées par le Bill d'incorporar tion , afin de mettre la Société elle-même directement en état de posséder et d'agir au Texas, Or, la question était tellement obscure et controversée qu'elle ne put être résolue qu'en 1861.
A travers ces perplexités, nous arrivons à l'époque (septembre 1857) où fut tenue à Paris une nouvelle assemblée générale de la Société de colonisation au Texas (1).
(1) Bulletin de la Société ^e colonisation, septembre 1857.
Le rapport de la Gérance embrassa les comptes de Texercice 1856 et la situation sommaire de l'entreprise jusqu'au 31 août 1857. Par conséquent , il résuma les faits ayant trait à la dissolution de la Société des propriétaires de Réunion , à la reprise du. domaine par la Société générale, et au règlement des comptes avec tous les intéressés (2).
Il fut spécifié que pour être dégagée absolument de toute entreprise d'exploitation directe, il ne restait plus à la Société qu'à opérer — dès qu'elle trouverait preneur — la vente ou location du Magasin d'approvisionnements à Réunion et de la ferme à Houston,
Passant, enfin, aux acquisitions de terres faites par M- Considérant, dans le Sud-Ouest du Texas et aux négociations engagées pour compléter l'achat de la vallée du Canon d'Uvalde , le rapport précise que 32,448 acres (environ 13,000 hectares) sont actuellement acquis pour le compte de la Société.
M. Allyre Bureau avait adiessé, du Texas, à la Gérance (qui le communiqua à l'assemblée) un rapport concordant avec les vues de Considérant sur les avantages de tous genres offerts pour l'avenir de la Société dans la vallée du Canon d'Uvalde.
Quelles étaient ces vues? Une nouvelle brochure rédigée par V. Considérant, en date du 8 août 1857 et intitulée : Du Texas — par opposition à la première : Au Texas et évidemment afin de bien marquer la part de l'expérience dans les propositions du nouveau texte — va nous le dire.
Ce travail fut à Paris à l'état de manuscrit , dans les premiers jours d'octobre; aussitôt confié à l'impression , il fut ensuite distribué à tous les actionnaires de l'entreprise.
(1) Chapitre XLVH , p. 601.
Ai
En voici le début :
c Je reprends la parole après bientôt trois années de silence , — d'un silence auprès duquel celui de la mort eût été doux.
€ Je reprends la parole après trois années, pendant deux desquelles la plus grande partie des fonds disponibles de la Société de colonisation dont j'étais le fondateur et le chef, ont été engloutis , sous mes yeux , dans des opérations non pas peu conformes , mais formellement contradictoires au plan proposé par moi, adopté par vous tous, et à l'esprit des statuts qui avaient codifié les idées de ce plan.
€ Après ces trois années qui eussent dû suffire à lancer nos affaires en pleine prospérité, en plein développement de concours ascendants, en pleine réalisation de ce que j'avais tenu pour assuré, et même à les mettre sur la voie de tout ce que j'avais considéré comme ultérieurement possible, je reprends la parole, parce que je puis enfin vous dire, en sincérité, que la marche vers une ruine certaine, vers une chute misérable, vers un engloutissement désastreux des dernières ressources et des dernières espérances que nous avions mises en commun dans cette œuvre commune, est enfin arrêtée.... »
Toutes les données du plan primitif sont rappelées dans la brochure : s'emparer d'un vaste territoire; y faire les préparations voulues ; puis l'ouvrir à toute pensée progressive, chaque groupe social y réalisant à son compte, son idéal particulier.
Quant aux causes de déviation de l'entreprise, et à la crainte qu'on pourrait avoir de leur répétition : « Où est » s'écrie Considérant « la garantie que sur ce nouveau domaine le plan sera mieux suivi, et qu'on n'ira pas, à nouveau, se briser sur l'écueil signalé : l'émigration en mode précipité et confus ! >
Ici le texte fournit un tableau très vif d'incidents particuliers qui, semble-t-il, s'étaient produits sous le régime collectif essayé à Réunion, et dont Considérant prévoyait le retour infaillible au Canon d'Uvalde s'il ne les dénonçait à l'avance.
€ La garantie? > dilril (1), t c'est que désormais et ne fût-ce que par la publication de cet écrit je tiens tous et
chacun pour bien avertis il n'est plus aucune
erreur, aucune légèreté, aucun aveuglement personnel qui puissent, à mes yeux et dans ma conscience, engsr ger les sentiments d'humanité, les intérêts moraux de notre Société, et commander ou excuser, fût-ce en présence de questions de vie ou de mort pour les personnes, des violations de la règle ou de simples déviations de l'esprit des statuts.... Après de tels avertissements ceux qui s'exposeraient à arriver comme des fardeaux, doivent compter qu'ils auront à se porter eux-mêmes et eux seuls ; et que, afin de pouvoir aider et servir l'établissement de ceux qui viendront dans les conditions régulières et normales de la Société et les investir de la plénitude de leurs droits et de leur dû, il ne serait pas détourné un fétu pour sauver de n'importe quelle misère ceux-là qui bravant des avertissements de cet ordre croiraient trouver auprès de moi un toit, une table et des ateliers nationaux pour eux, aux frais des autres . . . . >
€ Au lieu > poursuit Considérant (p. 58) < de tant recommander la prudence, de tant prêcher la nécessité pour chacun d'attendre son temps et le signal, dorénavant j'économise tout cela. . . chacun est libre, chacun peut venir sans appel : la mer est ouverte et il n'y a pas besoin de passe-port pour entrer au Texas. Seulement
(i) Du Texas^p. 57 et s.
je tiens chacun pour prévenu que la Société n'a d'engagement spécial pour personne, et que je ne me tiendrai moi-même pour lié que par les engagements directs que j'aurais pu prendre.
« Je travaillerai à ouvrir et à préparer les conditions régulières et communes comme c'était convenu. Je donnerai tous les renseignements utiles ; je ferai connaître progressivement l'état progressif des choses. Viendra qui voudra, sans mon avis, sans m'avoir exactement renseigné sur ses ressources, ses facultés, le train de famille avec lequel on compte s'établir, et sans savoir si le moment pour lui est arrivé; sans savoir seulement s'il y a chance d'une place quelconque possible pour sa position particulière et déjà ouverte par le cours normal de la colonisation. Celui-là saura seulement, d'avance, qu'il ne sera pas dérangé un fétu, ni détourné un centime de la ligne des intérêts de la Société pour lui ouvrir le moindre trou.
€ Il aura ses droits, tels qu'ils résulteront des actions dont il sera po'teur, s'il est porteur d'actions. Il aura l'usage de ces droits dans la proportion et dans la nature de ce qui en sera accessible à tous au moment de son arrivée. Il aura, en outre, les conseils, les avis, les bénéfices de l'expérience acquise, les avantages communs, la bonne volonté que l'agence de colonisation doit à tous, il n'aura rien de plus. S'il n'y a pas d'autre abri prêt pour lui, eût-il en mains 100,000 francs d'actions, il s'en fera un ou il attendra son tour, et jusque-là il couchera dans la prairie. S'il n'y a pas de travail où il puisse être sérieusement utilisé pour les objets réguliers de la Société, et qu'il n'ait ni ressources comptant, ni actions à se faire rembourser, la rivière lui offrira à boire et il trouvera où il pourra crédit pour naanger. S'il tombe malade et qu'aucune âme compatissante n'ait
le loisir de lui donner des soins gratuits, ce n'est pas aux frais de la Société qu'il en recevra, et fut-il dans le cas d'un rapatriement jugé nécessaire, il n'aura pas, pour y aider, une obole sur les fonds de secours.
« Les secours facultatifs et coûteux de quelque nature qu'ils soient, seront exclusivement réservés à ceux qui, se subordonnant aux conditions dictées par l'intérêt général de la colonisation, n'auront point forcé la consigne dictée par cet intérêt supérieur ; qui se seront enquis ; qui ne se seront point attribué des capacités de travail, des facultés et des utilités qu'ils ne montreraient pas à l'œuvre, et qui, sur la description exacte et sincère âe leur position réelle et sur la communication des conditions qu'ils trouveraient prêtes peureux, jugeant ces conditions opportunes pour eux, auraient été régulièrement prévenus que leur arrivée est jugée opportune pour l'œuvre commune elle-même. € Ce que j'entends par régulièrement prévenics c'est, ~ pour les points à la colonisation desquels je présiderai directement — avoir mon assentiment direct, ou se trouver strictement compris dans le cadre d'une instruction précise, émanant de moi* Et ce que j'entends par strictement et par ;?r^m^ c'est que si, par exemple, je dis qu'il y a place et travail à telles conditions, pour cinq charpentiers j et qu'il en vienne dix ou qu'il en vienne cinq avec accompagnement de femmes, de filles, d'enfants ou de vieux parents, je me préoccuperai de tenir les dites conditions ;?owr cinq charpentiers. Cinq des dix ou l'accompagnement non convenu de la famille, tomberont dans la catégorie • des personnes venues à l'aventure . .
P. 60... « L'intérêt et le succès des personnes sont les éléments, intégrants et nécessaires, les seuls et vrais éléments, les seuls moyens possibles du succès de la
Société elle-même.... Les personnes qui auront consenti à attendre les bonnes conditions de leur propre établissement... seront les vrais éléments de la prospérité de Tentreprise collective... les autres n'en peuvent être que des destructeurs ; les sacrifices faits pour adoucir la dureté de positions prises légèrement ou follement ne peuvent être faits qu'au détriment de l'intérêt collectif et des intérêts particuliers bien méritants de celui-ci ; ces positions fausses et ces faux sacrifices peuvent seuls mettre les intérêts personnels des deux genres aux prises les uns avec les autres et avec Pintérêt général (toute l'histoire de nos misères de là-haut individuelles et collectives, est dans ce dernier membre de phrase ; ) il n'y a dès lors qu'une résolution à prendre et à tenir , c'est :
< De proclamer, comme je le fais, la Société irresponsable en dehors de ses statuts
P. 62... € Que n'ai-je, voyant plus à fond, pris dès le début cette attitude rigoureuse... »
On lit encore, p. 71 :
< ... La rentrée là haut (à Réunion), dans les conditions du plan (statutaire) a coupé court aux dépenses improductives et absurdes, arrêté net la ruine, débarrassé la position de ses derniers fardeaux et ouvert la voie aux opérations régulières productives et où la res»ponsabilité individuelle — base essentielle de toutes les combinaisons admises par ce plan, — jouera dorénavant son rôle.
€ A parler avec rigueur nous n'avons donc nullement à recommencer. Nous avons à prendre notre parti d'un accident, d'un coup qui nous avait frappés, d'un revers qui nous avait jetés dans un trou, et hors de ce trou désormais, à continuer sur la voie déterminée et adoptée d'avance par notre raison, et démontrée bonne au-
jourd'hui, par tout ce que ^expérience nous a déjà appris...
* Cousin pourra bientôt envoyer en Europe un cadastre régulier, avec les prix cotés des terres et faire connaître les conditions offertes aujourd'hui aux établissements nouveaux....
P. 72 € Qu'il n'y vienne seulement que des responsabilités personnelles ; que les individus s'établissent soit isolément , soit à des degrés quelconques d'association , — pourvu que ce soient des associations de convenances réciproques et de responsabilités particulières aux frais et au compte de leurs propres membres, et non à cetco} du gouvernement^ à ces conditions, elles pourront fort bien réussir et prospérer. En tout cas, étant autonomes, elles seraient toujours libres de prendre tel parti qui leur conviendrait à l'expérience.
« L'association à aucun degré n'est absurde. Ce qui est absurde à tous les degrés c'est l'association sans ses conditions requises ; et ce qui l'est plus encore, c'est l'association dans ses contre conditions. Mais brisons sur ce point... La seule chose à dire ici, c'est que toute combinaison, telle absurde soit-elle, est parfaitement libre de se mettre en pratique dès qu'elle a ses partisans, et que ceux-ci la réalisent à leurs propres frais. Ce que je n'admets pas c'est que l'on concède à la marotte des uns, le droit de ruiner les autres.
€ Bref, les choses rentrées dans leur état normal, nos terres du comté de Dallas se peuplant, les opérations étant désormais sans frais ou du moins sans frais improductifs ou hasardés de ce côté, il n'y a qu'à me mettre par des crédits suffisants, en état de compléter les acquisitions que j'ai commencées et de saisir les bonnes occasions d'en faire de nouvelles. Et ici encore, qu'avops-nous à craindre ? Armons-nous seulement dçç
moyens de faire assez de ces acquisitions, et, dût tout ce que nous devons posséder devers Dallas être englouti par un tremblement de terre, je vous promets que sous un temps peu éloigné la perte vous en serait, financièrement, peu sensible... >
J.-B.-A. Godin, avait eu connaisance à Paris dès les premiers jours d'octobre 1857, du manuscrit où le chef de l'Ecole exposait ainsi ses vues touchant la vallée do Canon d'Uvalde. Le 13 du même mois, il commença à l'adresse de Considérant une lettre qu'il n'acheva qu'en novembre et dont voici des extraits :
€ Mon cher Considérant, ce n'est pas sans une cer- * taine hésitation que je vous écris après la lecture € de votre nouveau rapport dont l'impression est com- € mencée. Je voudrais n'avoir que des encouragements € à vous donner, et je ne puis accepter avec l'entraîne- € ment nécessaire les nouvelles espérances qui signa- € lent votre rentrée en scène dans notre affaire...
< Sommes-nous dans la même situation qu'en lfô4 ?
< Évidemment non , le Texas qui nous avait alors été € révélé par vous comme une terre promise, a perdu de € son prestige, et alors que nous pouvions faire entrer € en ligne de compte toute la puissance des espérances € agitées, nous ne devons plus compter aujourd'hui que € sur la froide raison, et par conséquent faire l'examen € de ces deux questions que vous posez :
€ Vous êtes-vous trompé dans le passé ? € Vous trompez-vous aujourd'hui ?
€ La vérité, c'est que dans le passé vous avez cru et € par conséquent vous avez fait croire que le Texas
< était à tous les points de vue imaginables un pay^ € supérieur par ses ressources naturelles... Et que pour € la plupart nous devions trouver dans les seuls biens € de la nature plus que l'équivalent de ce que nous d^ « viens perdre ailleurs.
< Les vicissitudes du climat ont démenti depuis trois « ans cette opinion et prouvé que Fhomme a beaucoup € à faire au Texas pour s'assurer le nécessaire avant € d'y trouver le bien-être...
€ Que Ton me dise que le mouvement que vous avez € voulu produire soit encore possible par la puissance de € volonté et Fénergie d'un homme, malgré les retards « et les vicissitudes des débuts , c'est ce que je ne vou- € drais pas nier. Mais le travail d'enfantement du € milieu nécessaire sera infiniment plus laborieux que € votre premier rapport ne permettait de le croire.
€ Je vois toujours avec un certain sentiment de
< crainte , la facilité avec laquelle dans votre pensée ,
< se résolvent au désert, les créations de toutes sortes € que les siècles entassés n'ont pu rendre faciles au € milieu même des civilisations les plus avancées. C'est « ainsi que vous parlez de l'irrigation, des puits arté- € siens, etc., etc.
€ Vous vous trompez encore si vous croyez qu'avec un € plan raisonné une afiaire doit marcher et si vous ne € voyez pas qu'il faut avec cela l'homme de l'affaire.
a Pouvez-vous croire que le plan stratégique le plus € habilement conçu conserve quelque valeur si le géné- « rai n'est là pour résoudre les difficultés qui font € obstacle à ses premières prévisions ? Non ; et toute € entreprise humaine marquée par un grand succès a
< eu à sa tête un homme qui a su embrasser avec en- € semble les conditions de la réussite , et imprimer à € chacune d'elles le mouvement et l'action qui leur € étaient nécessaires au moment opportun.
€ A votre appel les phalanstériens se sont disposés en € masse à tonder une colonie. Les premiers capitaux t nécessaires aux débuts étaient versés et plusieurs € millions de' déplacement de fortune attendaient le
€ signal du départ. A quoi a-1ril tenu que ce mouvement c considérable des esprits, parmi nous, n'ait rien € produit?...
€ Avec les capitaux , avec les colons que vous aviez € (j'entends partie de ces colons), il était possible en € soutenant le moral de chacun par des espérances fon- « dées sur un avenir dont la certitude n'aurait pu être € mise en doute, et en sachant utiliser chaque acti- € vite , d'avoir, depuis, fondé une \ille au Texas. Poor- € quoi cela n'a-t-il pas été fait ?
€ La cause principale et première, c'est que le champ
< d'action , le territoire qu'il fallait pour une pareille
< opération nous manquait; la cause seconde, c'est que € nul parmi les nôtres au Texas n'a possédé à un assez € haut degré Fart du gouvernement des hommes, et la a capacité de direction du travail humain. Si ces con- € ditions se fussent rencontrées , le premier noyau de € population aurait, malgré ses imperfections, eu puis- € sance de nous attirer à lui et de faire chaque jour « s'augmenter le nombre des éléments créateurs de la € richesse phalanstérienne au Texas.
€ Au lieu de cela , les esprits ont vainement attendu € des nouvelles sérieuses d'un pas en avant; et c'est
< aujourd'hui seulement que votre parole parvient jus- € qu'à nous , de manière à nous faire croire que ce pas
< va s'accomplir , mais se fera-t-il ? Il est certain que € votre nouveau rapport n'en indique pas le moyen... >
Godin- interrompt ici sa lettre et ne la reprend qu'un mois plus tard , après distribution aux actionnaires de la nouvelle brochure de Considérant €Du Texas > et constatation du fait que le calme des esprits n'en a pas été ébranlé , aucun écho de l'envoi n'arrivant à la Gérance.
€ 15 novembre. Je reprends cette lettre, mon cher
« ami, après un mois d^ntervalle. Ce retard vient du
< doute où je me trouvais de son effet auprès de vous. « Aujourd'hui votre brochure nouvelle a été lue de nos 4c actionnaires, du moins tous Pont reçue depuis quel- 4c que temps déjà, sans que le calme plat des esprits € paraisse en être sensiblement modifié. Ce m'est donc € un motif de plus pour continuer cette lettre...
< Vous admettrez sans peine que l'entraînement d'au- « trefois pour le Texas ne peut plus exister parmi les € phalanstériens ; que les fortunes se résigneront diffî- « cilement à aller se loger sous les log-houses en troncs
< d'arbres ou les maisons en terre et bois dont vous € parlez. Si les fortunes ne se sentent pas attirées, les € gens de ressources moyennes n'hésiteront-ils pas en
< présence des 2,000 lieues à parcourir et de la dépense
< de presque tout leur avoir pour ce voyage î...
< Quant aux travailleurs qui ne vous offriraient que € des bras, qu'en pourriez-vous faire ? C'est pourtant € parmi ceux-là que vous trouveriez les plus sûrs auxi- * liaires d'une installation nouvelle , en môme temps € que des colons ; ils sont, dans tous les cas, indispensa- € bles même aux personnes qui vous rejoindraient avec
< des capitaux sérieux...
€ Si je suis dans le vrai, ceci répond bien imparfaite-
l'^ € ment à l'appel par lequel vous terminez votre rapport
€ et que vous formulez en ces termes : € Venez ici, mais préparez-vous à venir grandement, >1^^ «largement, délibérément, nombreux et bien munis ;
le Is ^ € autrement ce n'est pas la peine.... » )n ^^^^^ € Le champ d'action sur lequel vous êtes disposé à
^^' 4L agir est une propriété indivise, situation déplorable, iiie ti^' « si cette indivision présente les difficultés qu'elle sus- ^\ii^' < citerait en France. Ne perdez pas de vue que notre
< Société est organisée de telle sorte qu'elle ne fonc-
ire, ^
ire 'i'^f
€ tionne — même pour ne rien faire — qu'avec 30 à € 40 mille francs de frais généraux, (par an) ce qui doit € absorber promptement le reste du capital disponible...
< Il faut donc, sous peine d'une liquidation forcée, € aviser aux voies et moyens de tirer de nos affaires, « au Texas, au moins de quoi payer les agents et em- € ployés, et ce n'est pas en acquérant de nouvelles ter- € res que vous y arriverez ; c'est en tirant bon parti de € celles que nous possédons... >
Oodin termine sa lettre en conseillant à Considérant de renoncer à toute grande acquisition territoriale nouvelle ; d'achever simplement l'acquisition dés 14 parts du Canon d'Uvalde, ou d'y faire cesser, si possible, l'indivision ; de déterminer ensuite un point où devra s'asseoir le premier groupement d'exploitation agricole assisté des industries nécessaires ; enfin d'établir une telle division de lots de fermes et de lots à bâtir que la Société demeure propriétaire d'autant de lots intercalés qu'elle en vendra, tout en groupant suffisamment les habitations pour que les gens puissent se prêter un secours efficace en tout événement,
€ Ces exploitations, > dit-il, < pourraient être offertes « ici à prix coûtant ou même au-dessous, si cela était t jugé nécessaire, pour les premiers occupants. > •
Convaincu que l'on ne peut bien suivre deux choses à la fois, Godin conseille, en outre , la liquidation du Magasin et des biens meubles que la Société possède à Réunion.
Quant aux immeubles, tout en faisant observer que s'il est un point où la plus-value naturelle des terres puisse être attendue c'est à Réunion plutôt qu'ailleurs, il ne voit autre chose à faire que de les céder à des colons puisque Considérant n'est disposé à rien exécuter sur ce point.
Examinant la même question quelques mois plus tard avec un de ses collègues de la gérance, Godin écrivait :
€ Si nous n'avons rien pu faire de bien avec les pre- € miers dévouements sérieux qui se sont spontanément € offerts pour nos débuts, n'espérons pas que les hom- « mes de grande valeur viennent maintenant au ser- € vice de notre entreprise. Non, avec les incertitudes € qui planent sur notre affaire, des hommes sérieux et « capables ne se risqueront plus, et une émigration € phalanstérienne véritable n'aura plus lieu' au Texas. >
Le gérant auquel s'adressait Godin était M. Emile Bourdon. Car ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, M. Guillon avait démissionné officiellement de sa fonction de gérant le 31 décembre 1857. Godin qui, depuis 1856 (1), cherchait en vain à se faire remplacer luimême au poste de gérant dut alors, conformément à l'art. 61 des statuts et de concert avec M. Bureau, pourvoir au remplacement du collègue manquant.
Par actes dûment enregistrés à Bruxelles (2) le 26 avril 1858, M. Emile Bourdon fut installé officiellement en qualité de gérant. Il occupait le poste depuis le commencement de l'année.
V. Considérant à Paris, 1858. — Echec du projet concernant le Canon d'Uvalde. — Retour déconsidérant au Texas. — Démission de l'Agent exécutif, 1859.
Trop convaincu de la valeur de son nouveau projet pour admettre que l'entraînement d'autrefois pour le Texas ne pouvait être renouvelé, V. Considérant vint à Paris en 1858 et s'adressa directement aux actionnaires
(1) Ghap. XL VI, p. 601.
{2) Bulletin de la Société de Colonisation, juin 1858.
de la Société de colonisation, réunis en Assemblée générale annuelle, le 1" septembre de la susdite année. Au rang des questions à Tordre du jour ge trouvaient les modifications statutaires destinées à mettre la Société en règle avec la loi des Etats-Unis. Les mesures votées en ce sens à l'Assemblée qui nous occupe se trouvèrent insuffisantes fnous ne nous y arrêterons donc pas) et furent remplacées par d'autres en 1861. Nous verrons celles-ci à leur date.
L'Assemblée du P' septembre 1858 commença par épuiser son ordre du jour, puis la parole fut donnée au fondateur de la Société, Victor Considérant.
La nouvelle brochure intitulée « Du Texas » avait été antérieurement distribuée à tous les intéressés, il était facile aux auditeurs de suivre le chef de l'Ecole dans son brillant exposé du nouveau projet.
Le Bulletin de la Société de colonisation (\) donne un résumé de ce discours. Nous en extrayons ce qui suit :
< Messieurs ,
< Les questions administratives et financières étant réglées, je m'adresse à vous maintenant autant comme à des amis réunis que comme à des actionnaires assemblés, pour vous faire connaître le but de mon voyage en Europe et mon sentiment sur l'état actuel de nos affaires.
< Dans un rapport daté « du Texas » et qui vous a été distribué, je vous ai exposé la série des situations que ces affaires ont traversées. Vous y avez vu qu'après avoir passé par des débuts tellement déplorables qu'ils m'avaient frappé moi-même d'un désespoir absolu, elles ont été amenées enfin à un état satisfaisant, état qui n'a fait que s'améliorer depuis la date de ce rapport, et dont il nous appartient désormais de tirer le parti que nous nous étions proposé comme but à l'origine. >
(1) Numéro d'octobre 1858.
L'orateur rappelle les grandes lignes de son plan primitif, puis montre comment « au mépris du principe qui faisait si sagement de la Société une simple agence des actionnaires futurs émigrants, ses capitaux avaient été employés à la rendre elle-même entrepreneur d'agriculture, d'industrie, de production, c'est-àrdire de gaspillage et de ruine , — car encore qu'il serait possible à une Société qui se constituerait pour ce but de réussir, la nôtre se l'étant interdit n'était ni préparée , ni armée pour cette éventualité... »
Il dit aussi les efforts faits pour mettre un terme à cette situation ruineuse et signala que d'anciens colons qui avaient fui le premier régime, y avaient fait retour depuis la constitution du nouveau. « En somme » , ajouta-t-il , « le mal a été arrêté , la plaie fermée, et malgré les obstacles qu'un grand désordre matériel et moral laisse après lui sur un territoire qu'il a longtemps labouré et ensemencé , nos affaires sont sur ce terrain même , à l'heure qu'il est, en pleine voie de réparation et d'ascendance. Je ne conçois pas de preuve plus péremptoire de la faculté de réussir une colonisation régulière et progressive au Texas, que ce fait de la situation actuellement produite sur ce point, malgré l'héritage de l'état qui l'avait précédée.
€ D'autre part et avec une fraction minime de son capital, la Société a presque achevé, à Theure qu'il est, l'acquisition d'une base territoriale en rapport cette fois avec les vrais principes de sa constitution.
€ Le Canon de Uvalde est une vallée longue de sept lieues et d'une largeur régulièrement variable de une à deux lieues et même de deux lieues et demie à son centre , entre les chaînes de montagnes qui la bordent de chaque côté. La contenance totale est de plus de dix lieues carrées. La pente générale de la plaine qui s'étend
entre les deux chaînes latérales ojSre toute facilité à Tirrigation des terres d'une haute fertilité sur de très grands espaces à droite et à gauche du Sabinul qui coule au centre de la vallée, et sur les flancs de plusieurs des ruisseaux qui forment les affluents du cours d'eau principal. Les parts qui nous restent à acquérir pour être en possession pleine et entière de la localité que je décris, représente environ 8,000 acres, c'est-à-dire près de deux lieues carrées. »
Le Bulletin poursuit :
« M. Considérant donne des explications sur l'état de la propriété de la vallée de Uvalde antérieurement à nos acquisitions. Elles se résument en ceci, que les dimensions , la beauté et tous les avantages naturels réunis dans cette localité ayant attiré de bonne heure l'attention des Américains , un certain nombre de ceux-ci se réunirent pour en prendre , à frais communs , la propriété , alors que toute la contrée environnante et le Canon lui-même, étaient encore au pouvoir des Indiens. Beaucoup de temps s'étant écoulé avant que l'éloignement de ceux-ci permit de songer à y faire des établissements, les co-propriétaires s'étant dispersés, plusieurs d'entre eux même étant morts , la propriété resta dans l'indivis et sans administration centrale ayant capacité pour en tirer un parti quelconque. Cette circonstance, longtemps prolongée, disposant les propriétaires de parts primitives à s'en défaire , nous a permis de viser à les réunir toutes par voie d'acquisition directe de chacun des ayants-droits, et l'opération , bien près d'être terminée , a été faite jusqu'ici à des prix très satisfaisants >
Considérant exposa ensuite les premiers actes du colon individuel sur le lieu de défrichement et les ser^ vices qu'une administration coloniale pourrait lui reji-
dre pour la garde collective des bestiaux , Tirrigation des terres , les approvisionnements , Putilisation des machines à faucher, à moissonner, à battre, etc., etc.
Eclairé par Texpérience des faits, à Réunion, il appuya sur ce principe que « les groupements , pour produire d'heureux fruits, ne doivent être demandés qu'aux volontés personnelles, aux choix résultant de la pratique des relations , de la convenance réciproque et éprouvée des personnes à qui il peut plaire de les contracter.,.. »
< En somme », dit-il, « je ne viens proposer aucun changement à notre plan primitif; je viens au contraire, vous faire connaître qu'après avoir frisé une ruine complète sur l'écueil que ce plan avait signalé d'avance, nos affaires, dès qu'il a été possible de les rameiver dans la ligne que ce plan traçait, sont entrées dans une voie de pleine réparation
€ A mon retour en Amérique, mon intention est, après avoir définitivement réglé la constitution de notre propriété dans la vallée de Uvalde, d'en faire un cadastre détaillé, du moins pour les parties qu'il y aurait Ueu d'ouvrir les premières à la colonisation; puis au moyen de plans, de descriptions exactes, de prix cotés sur les différentes catégories de terres, de documents relatifs aux transports et à l'acquisition de toutes les choses nécessaires à l'établissement des personnes, de donner à chacun la notion complète et précise des conditions qu'il trouverait à son arrivée sur le terrain. Cela fait, il sera facile d'entreprendre les préparations et de faire des approvisionnements proportionnés aux besoins des émigrants dont les époques d'arrivée auront été réciproquement convenues. — Que sur ce champ.... et dans les conditions qui sont bien celles de notre projet primitif, un noyau de population s'établisse ; je ne
doute pas que la propagande de sa prospérité ne suffise bientôt seule à son extension et à la restauration de toutes nos vues d'origine.., >
Considérant ne demanda aucun vote à l'assemblée. Il termina en spécifiant que son objet principal étant de faire connaître à tous les amis et intéressés la situation actuelle, il se tiendrait, « pendant le reste de son séjour en Europe, à la disposition de chacun pour toutes les communications désirées. >
Ceci se passait le P' septembre 1858. Quatre mois plus tard environ (le 11 janvier 1859) Victor Considérant, sans avoir obtenu des actionnaires Paccueil qu'il espérait, quittait Paris , retournant au Texas où il arriva vers le milieu de février (1).
Son mandat d'Agent exécutif de la Société expirait statutairement l'an d'après.
L'échec qu'il venait d'éprouver était de nature à lui donner à croire qu'il ne serait pas réélu au poste d'Agent exécutif. D'autre parties concours demandés lui faisant défaut, il ne pouvait suivre ses projets au Canon d'Uvalde. En cet état de choses, il démissionna de sa fonction d'Agent exécutif , sans attendre l'échéance statutaire.
Cet événement se produisit donc avant règlement entre lui et la Société, de la question de propriété des biens sociaux au Texas, question intimement liée à celle de régularisation de l'existence même de l'entreprise comme Société américaine incorporée.
Poursuivre d'urgence la régularisation de l'existence sociale et, en même temps, préparer la liquidation de l'entreprise : tel fut dorénavant l'objet de tous les soins de la Gérance,
Dans le Bulletin de juin 1859, la Société déclara for-
(4) BulUHn de la Société de cotonûaeion, juin 1859.
mellement renoncer à la fonction de colonisation^ et n'être plus qu'un simple propriétaire de terres, possédant au Texas un grand nombre d'acres à vendre^ mais sans avoir la prétention de cultiver ou peupler, par ellemême, une quantité plus ou moins considérable de ses terres . . .
Cette déclaration clôt officiellement toute œuvre sociale proprement dite de la part de la Société fondée par V. Considérant.
L'exposé du lien entre les entreprises fouriéristes aux Etats-Unis et l'œuvre de J.-B.-A. Godin à Guise, autrement dit la détermination de la vraie place de l'œuvre de Godin dans l'évolution sociale, étant potre guide en cette étude, nous nous bornerons maintenant à indiquer, à grands traits, comment la Société de colonisation Européo-Américaine parvint à assurer son existence au Texas, à entrer en possession de ses biens, enfin à opérer elle-même la vente de ses propriétés et la répartition de son actif social. Après quoi, revenant à notre objet, nous résumerons les enseignements fournis par les divers essais sociaux vus en ces pages et dont Godin s'est aidé dans la détermination de son œuvre sociale personnelle.
Nouvelle charte sociale, 1861 . — Rentrée en fonction de F. Gantagrel. — - Régularisation de la possession des biens fonciers . ^- Liquidation et répartition de Tactif social, 1875. — Lettre d'anciens colons de Réunion à Godin, 1867.
A la fin de Pannée 1859, M. AUyre Bureau, le Gérant délégué au Texas, mourut à ce poste. Un employé, M. Bessard, le remplaça à la direction des choses à Réu*
nîon. A peu .près à la môme date, 1860, échéait statutairement le mandat des trois gérants désignés dans l'acte social : MM. Bureau, Ouillon et Godin. On était toujours à l'étude des modifications statutaires propres à régulariser l'existence de la Société au Texas, les mesures votées en 1858 ne suffisant pas.
Enfin, le 27 avril 1861, dans une Assemblée générale tenue à Paris, les actionnaires de la Société Européo- Américaine de colonisation au Texas se donnèrent une charte nouvelle, destinée à mettre fin aux entraves et inquiétudes qui résultaient de la précédente constitution.
Par cette charte, la Société, dont le siège était resté jusqu'alors à Bruxelles, se transforma, de commandite européenne en Société incorporée américaine avec siège socia^l au Texas.
Ce siège fut à Réunion, d'abord ; à San-Antonio, ensuite.
La Gérance et l'Agence executive furent supprimées . A leur place furent institués :
!• Un directeur unique résidant au siège social. (M. Bessard fut le premier chargé de la fonction).
2o Un Agent européen. (Ce fut M. Cantagrel qui remplit ce poste pendant tout 1er reste de l'existence de la Société).
3o Un Conseil de surveillance composé de cinq membres et représenté au Texas par un délégué nommé par le Conseil môme*
Tous ces fonctionnaires étaient élus pour un an et rééligibles.
La Société ayant ainsi existence légale aux Etats- Unis, il n'y avait plus qu'à transférer en son nom la propriété des biens sociaux restés jusque-là au nom de V. Considérant.
Mais à cette ëpoque éclata aux Etats-Unis la guerre de Sécession qui, durant quatre ans, jeta une profonde perturbation dans les affaires et tout d'abord rompit ou entrava les correspondances entre la France et le Texas.
Ainsi, ce fut seulement le 15 septembre 1861, que M. Bessard sut officiellement qu'il était le directeur unique de la Société , et ce fut seulement le 16 mars 1862 qu'il eut près de lui un délégué du conseil de surveillance : M. Julien Reverchon fils, colon de Réunion.
Dans l'Assemblée générale des actionnaires de la Société de colonisation, tenue à Paris, le 12 juillet 1862 (1) l'Agent européen, M. Cantagrel, donna lecture d'un rapport où il est dit :
€ Un des inconvénients de la crise que traverse en ce moment l'Amérique du Nord a été d'interrompre toutes les communications. Ainsi, des quinze lettres que nous a écrites M. A. Bessard depuis quinze mois, les cinq premières nous sont seules exactement parvenues ; des dix autres deux seulement sont entre nos mains : ce sont celles des 24 décembre et 25 mars derniers.
« Il y a lieu de croire que, de son côté, M. Bessard n'a reçu que deux des dix lettres que nous lui avons adressées • . . >
L'état du pays empêchait M. Bessard de se transporter au Sud-Ouest du Texas pour s'entendre avec Considérant, (lequel résidait alors à San-Antonio), afin de régler: 1» le, transfert des biens au nom delà Société; 2^ l'état estimatif des terres du Canon d'Uvalde.
Le rapport de l'Agent européen signale que le blocus des ports du Sud a rendu impossible de continuer les approvisionnements du store de Réunion ; en consé-
(1) Bulletin de la Société de colonisation, jmUet 1862.
quence celui-ci est fermé et le directeur est d'avis de ne pas le rouvrir.
Le Conseil de surveillance prenant la parole, après l'Agent européen, constata la -régularité de la marche actuelle des choses conformément à la nouvelle charte, et spécifia avoir donné charge à son délégué près du directeur de veiller spécialement : < lo au transfert régulier à la Société de la propriété des terres formant le domaine, propriété restée jusqu'à ce jour au nom personnel de M. Considérant ; 2o au lotissement en temps opportun de ces terres : S"* à la vérification et à la clôture finale des comptes de l'ex-Agence executive; 4<^aux mesures à prendre à l'égard du store,.. >
D'après une lettre de Cantagrel à Godin, datée du 8 septembre 1863, Considérant avait, le 9 janvier précédent, adressé à Bessard l'acte de transfert des terres de Dallas au nom de la Société. Considérant disait partir pour le Mexique.
L'an d'après, à l'Assemblée générale du 23 juillet 1864 (1), l'Agent européen, M. Cantagrel, signale dans son rapport une lettre de M. Bessard, directeur à Réunion, disant que < les circonstances ne lui avaient pas encore permis de régulariser l'état des terres dans les Canons non plus que d'en dresser l'estimation... >
Le rapport du Conseil de surveillance lu à cette même Assemblée, montre que la vente du store de Réunion avait été accomplie. On continuait de louer des immeubles quand on en trouvait l'occasion.
A l'Assemblée générale du 22 juillet suivant (2) le Rapport du Conseil de surveillance s'exprime ainsi:
« Lacune complète de deux années dans nos relations avec le chef de la colonie du Texas, aussi bien qu'avec
(1) Voir Bulletin de cette date.
{2) Bulletin spécial , compte-rendu de rÂssemblée.
le délégué du Conseil; conséquemment absence totale de comptes, ignorance complète des faits qui ont pu surgir au milieu des graves événements dont l'Amérique du Nord a été le théâtre, dans ces derniers temps.... >
Mais la guerre de Sécession étant terminée, la Société de colonisation entra enfin en possession régulière des biens-fonds de la vallée du Canon d'Uvalde restés jusque-là au nom de son fondateur.
Durant les années qui s'écoulèrent jusqu'à la dissolution en avril 1875 , la Société , dont le siège social était désormais à San-Antonio (Texas), se maintint en existence espérant que le développement des voies ferrées à travers le Texas et le mouvement général croissant de la population dans le pays donneraient à ses biens fonciers une plus-value qui contribuerait à combler, au moins en partie, les grandes pertes subies dans l'entreprise.
En attendant , par l'organe du directeur (c'avait été M. Bessard , d'abord , puis M. Thévenet, puis M. Giraud) , elle opérait des ventes partielles au fur et à mesure des occasions.
Le nom de Réunion tombe peu à peu en désuétude , remplacé (en tête des lettres et autres documents) , par celui de Dallas. Cette dernière- ville se développait. En 1873 , plusieurs lignes de chemins de fer s'y croisaient; sans doute son développement avait envahi les terres autrefois désignées sous le nom de Réunion.
A l'Assemblée générale du 28 juillet 1870 (1), on lit dans le rapport de M. Cantagrel :
€ La Société a, depuis longtemps, renoncé aux opérations plus ou moins aléatoires pour se renfermer dans le soin de l'administration et de la conservation de ses
(1) Voir Bulletin de la Société de colonisation^ spécial à cette date.
immeuWes , tant en vue de la revente pure et simple , qu'en vue d'une liquidation qui , à moins de prolongar tion de la Société , devra être ouverte, au plus tard, le 31 décembre 1875 , conform^ent à l'art. 80 des statuts. »
Enfin, à l'Assemblée générale du 29 juillet 1874 (1), les conditions de la liquidation à opérer à deux mille lieues de distance sont débattues, et au printemps de l'année suivante (1875) , la Société, après mûr examen de l'état général des choses, spécialement des obligations de la loi Texienne en fait de liquidation de Société, jugea que le plus avantageux pour elle était de ne pas attendre l'échéance de sa dissolution statutaire (fin décembre 1876) et d'opérer elle-même, pendant qu'elle en avait le pouvoir, la vente générale des biens qui lui restaient et la répartition de l'actif social.
Votée par l'Assemblée générale des ayants-droits , en avril 1875, cette résolution fut appliquée.
L'acquéreur des biens restants fut M. Cantagrel.
On lit au sujet de la liquidation dans le Bulletin embrassant la période du 29 juillet 1874 au 15 janvier 1875, des documents dont nous extrayons ce qui suit:
Aitx Actionnaires
(Lettre signée de l'Agent européen, M. Cantagrel, et des membres du Conseil de surveillance, présents 4 sur 5 , absent M. Dubos.)
« Paris , 15 janvier 1875.
« Il se présente une personne qui propose de liquider la situation à ses risques et périls.
« Cette personne traiterait avec la Société sur le pied de 12 Vo du capital-actions qui , diminué , bien entendu ,
(1) Bulletin aUant de cette date au 15 janvier 1875.
des actions remboursées ou abandontiées à la Société, s'élève à 999,024 francs.
€ L'acquéreur prend à sa charge les dettes de la Société, ainsi que tous les frais de procès et autres, et pour payer les 12 Vo du capital-actions! , il ne demande d'autre délai que le temps nécessaire pour faire régler les parts respectives attribuées aux actions des deux catégories, — formalité nécessaire paur que ses paiements soient réguliers et valables.
« Cette fin de Société , si vous l'acceptez , n'est certes pas brillante. Mais elle clorait, au plus court délai pour les actionnaires, une entreprise qui était déjà un désastre, lorsque la guerre de sécession en Amérique vint lui porter le coup fatal. >
Suit la convocation d'une assemblée extraordinaire et ordinaire pour le jeudi 18 mars 1875, au grand hôtel du Louvre, à Paris, puis l'ordre du jour de ladite assemblée.
Le dernier Bulletin en notre possession , celui qui contient le compte-rendu de l'Assemblée générale du 18 mars 1875, montre que cette Assemblée s'est prorogée au 15 avril suivant, — après avoir, à l'unanimité, décidé la vente générale des biens sociaux et confié à une commission de cinq membres (dont Godin fit partie), le soin de rechercher des acquéreurs et de présenter des projets de traités à la sanction de l'Assemblée.
Finalement, M. Cantagrel fut déclaré acquéreur — à charge du passif — de tous les biens meubles et immeubles de la Société ; et par des circulaires spéciales adressées à tous les actionnaires de l'ex-Société Européo- Américaine de colonisation au Texas, il fit connaître les conditions du traité : échéances de paiements, etc.
L'affaire fut définitivement réglée après accomplissement des fornxalités légales au Texas , à compter du 16 novembre 1876.
€ Nulle personne autre que M. Cantagrel, > avait dit le Conseil de surveillance à l'Assemblée générale du 18 mars 1875 « ne pourrait , selon nous , mieux apprécier l'état des choses (au Texas), offrir aux actionnaires plus de garanties personnelles et concourir plus efficacement à une prompte liquidation. »
Ainsi finit Fentrepreprise tentée par M. Victor Considérant, au Texas.
Le véritable peuplement de la région ne data que du jour où des facilité» furent ouvertes à l'appropriation libre. L'organe même de la Société (l) l'avait constaté en ces termes : € La forme d^ appropriation et d'exploitation collective essayée dés les débuts sous le nom de Société de Réunion n'avait pu en deux ans retenir , au milieu des fluctuations et des tiraillements incessants, qu'un tiers, au plus des émigrants partis sous les auspices de la direction. »
Parmi les personnes installées définitivement sur l'exdomaine social, un certain nombre, colons de la première heure, continuèrent à suivre de loin le mouvement des faits rattachés à leur foi primitive.
Aussi, Godin reçut-il en 1867, après la célébration de la première fête du Travail au Familistère de Guise , la touchante lettre que voici, de la part de 13 anciens Colons de Réunion ;
< Réunion, le 4 novembre 1867,
€ Monsieur ,
€ Nous avons reçu dernièrement par l'intermédiaire d'un ancien Colon de Réunion qui habite aujourd'hui la Nouvelle-Orléans, un fragment de journal dans lequel se
(1) Bulletin de là Société de colonisation, Septembre 18^.
trouve un article de M. Sauvestre concernant votre Familistère de Guise.
« Nous ne saurions, Monsieur, trouver d'expressions assez chaleureuses pour vous dire la vive satisfaction que la lecture des faits comme ceux consignés dans cet article a fait éprouver aux quelques phalanstériens qui se trouvent encore dans ce pays ; mais nous avons pensé que vous voudriez bien accueillir les félicitations et les sincères remerciements de quelques-uns de ceux qui, jadis, dans l'espoir de coopérer à Fœuvre de la rédemption, n'ont point hésité à quitter parents, amis, patrie, et chez qui les déceptions , loin d'aflfaiblir , n'ont fait qu'affermir les convictions.
€ Tous, nous vous remercions et bénissons du fond du cœur pour ce que vous avez fait déjà; tous, nous espérons que vous aurez le bonheur de mener à bonne fin l'œuvre que vous avez si bien commencée. Puisse le Familistère de Guise être bientôt le vivant modèle de la Ciommune associée et l'aurore de cette ère de Justice, de Liberté et de Bonheur à laquelle nous aspirons depuis si longtemps. C'est l'espoir et le désir 16 plus ardent de vos tout dévoués. »
Suivent les 13 signatures.
Ces treize signatures comprennent :
1 ancien directeur de Réunion ;
1 des deux membres élus le 12 août 1855 pour représenter les travailleurs dans le conseil de direction de la Société des propriétaires de Réunion ;
2 anciens membres de la commission nommée par M. Bureau le 28 janvier 1875, pour le soin des intérêts généraux et la fixation des prix de vente ou location des meubles et immeubles, lors de la reprise, par la Société générale, du domaine de l'ex-Société des propriétaires de Réunion ;
3 anciens membres ayant traité pour des installations particulières sur Tex-domaine colonial ;
1 agriculteur; 1 puisatier;
4 personnes de professions indéterminées.
Résumé des enseignements fournis par les essais ' fouriéristes aux Etats-Unis, et dont Godin s'est aidé dans la détermination de son œuvre sociale persomielle. Unité : Causalité, Continuité.
L'historique de la tentative faite au Texas étant achevé avec notre dernier chapitre, nous avons à reprendre maintenant les efforts personnels de J.-B.-A. Godin, en France même, dans la poursuite du but assigné par lui à son existence : Glorification du travail, Emancipation du travailleur. C'est donc à Tœuvre tout à fait personnelle de J.-B.-A. Godin que nous arrivons. Aussi nous paraît-il tout indiqué de clore ici la première partie de notre travail, en résumant les enseignements fournis ' par les essais fouriéristes aux Etats- Unis et dont Godin s'est aidé dans la détermination de son œuvre sociale propre.
Ces enseignements peuvent se résumer en une formule générale, dans laquelle, nous le montrerons, rentre aussi toute Pœuvre de J.-B.-A. Godin, soit :
Unité : catcsalité^ continuité.
En vertu du principe d'unité, il faut disposer les choses de façon à conduire évolutivement (causalité et continuité) les êtres humains à la compréhension des conditions du progrès, à la volonté de réaliser, d'entretenir et de développer indéfiniment ces conditions.
Est-il nécessaire de rappeler quelques points confirmatifs
Dès 1845, en face des nombreux échecs des premières tentatives, la leçon générale tirée des faits et proclamée avec toute Fénergie possible par Fillustre William Henry Channing et ses collègues de Brook Farm (chapitre XVI, section 8, p. 227j se résume en ces mots : développer les capacités de tous ordres, administratives et autres ; cultiver, chez tous, les sentiments d^amour unitaire ; équilibrer les esprits et les dresser vers la conception d'un haut idéal social. *
L'œuvre paraît si urgente à ces apôtres du progrès qu'ils s'y livrent exclusivement. Mais la préparation entrevue exige un temps considérable, car ce n'est pas seulement l'être humain qu'il faut approprier laborieusement à des conditions sociales supérieures, c'est aussi tout l'outillage industriel, tous les rouages sociaux.
Les échecs continuent de succéder aux échecs ; et la leçon va se répétant pour tous les initiateurs d'expérimentations sociales.
Un des plus illustres parmi eux, Horace Greeley, résumant, à son tour, après tous les échecs dont il avait été témoin, le résultat de ses expériences (Chap. XVI, 10* sect. p. 245 , proclamait l'insuffisance, la défeotuosité de la grande majorité des éléments sociaux en ces termes énergiques :
€ Toute tentative socialiste sera contrecarrée par un sérieux obstacle, la nature des gens qui y sont communément attirés. A côté d'esprits nobles et élevés, dont les impulsions sont purement philanthropiques et qui sont disposés à supporter le travail et la peine pour le soutien d'une cause dont ils espèrent le bien du genre humain, on trouve vingt fois plus de visionnaires, d'exaltés, d'égoïstes, d'esprits forts, de batailleurs, d'incompris, de gaspilleurs," de paresseux, en un mot de propres à rien. Ne se trouvant bien nulle part, ces gens
concluent témérairement qu'ils sont exactement qualir fiés pour une société plus parfaite. . . >
Il continue, montrant que ce personnel défectueux, prompt généralement à s'emparer des postes, conduit les tentatives au naufrage.
Pour parer à ces éventualités, écarter des postes dirigeants les ambitieux propres à rien, vingt fois plus nombreux que les gens modestes et capables, il faudrait donc chercher d'urgence à déterminer la vraie méthode de classement des capacités et de rémunération du travail selon le résultat utile des efforts producteurs.
Le jugement d'Horace Greeleyest répété par Cîollins, fondateur d'une tentative reposant sur la liberté absolue, où il n'y avait d'autre règle pour chacun que de faire ce qu'il voulait (p . 246.) Après la leçon des événements, Collins disait :
€ Les temps ne sont pas encore venus, les esprits ne sont pas préparés ; il y a à la surface des sociétés une somme d'individus remuants, mécontents, jaloux, paresseux, dégoûtés du présent système social, non parce que ce système enchaîne la masse dans la pauvreté, l'ignorance, le vice et une servitude sans fin, mais parce qu'ils ne peuvent pas faire tourner ce système à leur satisfaction personnelle. L'expérience montre que cette somme d'individus est toujours prête à se rallier à tout mouvement nouveau qui promet bien-être, abondance et liberté personnelle.
4c Mais lorsque l'entreprise se refuse à pr^idre la licence pour la liberté, et exige que chaque membre mette sa force et sa capacité au service du mouvement, alors le cri de tyrannie et d'oppression est jeté à la face de ceux qui se sont faits les avocats du travail et de l'abnégation ; et la tentative même est considérée comme responsable des vices des gens dont nous parlons. >
Le grand organe de publicité NeuhYork's Tribune^ champion des tentatives fouriéristes, s'efforçant à son tour, en juillet 1855, de dégager renseignement résultant de cette quarantaine de tentatives closes par des échecs, concluait (ch. XL, p. 558) :
«... Nous sommes portés à croire que l'association ne pourra se réaliser jusqu'au jour où le progrès des sciences, des inventions et de l'industrie aura doté la société d'une abondance de richesses de tous genres telle que nous ne saurions guère l'imaginer aujourd'hui.. . >
Relevant l'argument qui avait cours en présence des échecs : € Il est difficile, sinon impossible, avec les éléments que la société fournit aujourd'hui, de former des associations ayant en vue l'industrie domestique, agricole, mécanique, l'éducation et la vie sociale, > Neich York's Tribune émettait l'espoir de voir peulrêtre la tentative dirigée par M. Victor Considérant au Texas atteindre quand même le but.
Un an plus tard le Bulletin de la Société fondée par V. Considérant publiant « Les fruits de Veœpérience >, signalait, en termes des plus vifs , la rencontre à Réunion des mêmes difficultés pratiques contre lesquelles les autres essais, déjà, s'étaient heurtés. (Chap. XLV, p, 589 à 596.)
€ Plonger tout à coup et entièrement >, disait le Bulletin, « dans la vie collective, des hommes et des familles accoutumés aux luttes de l'intérêt privé contre l'intérêt général et fatigués de se suffire à eux-mêmes, c'est les jeter dans une sorte d'ivresse ou de perturbation morale qui étoufi'e leur notion du^ devoir sous l'exaltation du droit, •.
€ C'est mettre ainsi les gens de cœur, de conscience, dans la nécessité de perdre confiance ou de s'épuiser à
la tâche pour entretenir les paresseux et être encore dénigrés par eux-, »
Toujours le même cri contre les paresseux qui partout se montrent à la fois ardents à la critique, infatués de leurs prétendues capacités et finalement aptes surtout à ruiner les tentatives.
« A ce jeu, > continue le Bulletin j c la démoralisation devient contagieuse et les meilleurs sont ceux qui souffrent le plus. Une telle expérience d'association ou de vie collective, quand même, ne peut que tourner contre son but et faire bientôt détester la solidarité par ses plus passionnés zélateurs.
< C'est rhistoire de tous les essais encombrés, débordés par les impatients, tentés avant la transition né'cessaire et la création d'un milieu propre ...»
Préparer les hommes et les choses : Voilà donc le cri de tous ceux qui ont essayé de réaliser des réformes. Nulle part la nature ne fait de saut. La loi de continuité régit les faits sociaux comme tous les autres. Conséquemment, c'est par étapes graduées, méthodiques, que la société se perfectionnera.
Mais en sociologie, mieux qu'ailleurs peut-être, il est facile de saisir l'intime, l'inséparable relation des lois de causalité et continuité : la préparation des hommes et des choses commandée par la loi de continuité ou d'évolution n'étant autre que la culture même de l'élément causal ou déterminant dans les actions humaines, soit le sentiment progressif du principe d'unité. Il s'agit d'amener les esprits à la compréhension du progrès social immédiatement possible relativement à l'état actuel, au sens des vraies conditions de ce progrès, à la volonté de subordonner soi-même ses actes à l'entretien et au respect des dites conditions, afin que la réforme s'efiectue d'une façon pratique, du rable, et serve
elle-même d'étape vers un nouveau progrès immédiatement successif.
De la quarantaine d'essais fouriéristes aux Etats- Unis, un seul, Wisconsin-Phalanx, échappa au double échec social et financier qui accompagna tous les autres. Wisconsin-Phalanx (chap. XVI, sect. 11«, p. 250), fut < pécuniairement un succès, socialement un écheo La tentative fut donc conduite par des hommes habiles et laborieux; malgré cela, faute de préparation suffisante, elle fut socialement un échec .
Un des aspects, de cet échec doit être ici relevé par nous. Un mot auparavant :
Lorsque Cantagrel arriva à Dallas, en 1855, Godin lui écrivait (1) :
€ La bonne organisation de l'atelier culinaire ou des
< cuisines, la simplification des travaux de ménage et € d'économie domestique par leur réunion en des ate- € liers spéciaux pourvus des moyens de faire vite et
< bien, sont des ôauses de ralliement qui vaudraient 4c mieux que tous les discours du monde pour prédis- € poser nos populations au baptême de l'association. »
* Godin voyait donc alors, comme tous les phalanstcriens de l'époque, les premiers colons logés dans des conditions telles que les services culinaires et autres (domestiques en un mot) pussent être organisés unitairement.
Or, les expériences déjà faites prouvaient qu'en ces matières aussi, il faut compter avec la loi d'évolution. Mais les enseignements mettent toujours un certain temps à se propager, et il en fut ainsi des leçons qui, sur ce point, modifièrent les visées de Godin.
€ Généralement», écrivait après expérience le fonda-
(1) Chap. XXVIII, p. 415.
teur de Wi8consinPhalanx(l), <les associations ont, au début, tenté trop de choses à la fois. La plupart ont rompu avec la maison isolée et la table de famille avant d'avoir assez de science pour esquisser le plan d'un ménage unitaire... Les grands changements requièrent une action lente. »
C'est toujours la même leçon : Unité par causalité et continuité ; Godin s'en pénétra vivement. Aussi dans son œuvre personnelle réalisa-t-il l'habitation unitaire, le Familistère, sans essayer un seul instant de la table commune ; chaque famille y est laissée chez elle, aussi V isolée que le comporte la maison à plusieurs locataires;
chacune pourvoit, comme ailleurs, à sa cuisine et à tous autres travaux domestiques. Mais toutes ensemble ont l'avantage de trouver réunis dans les dépendances de l'habitation, les magasins d'approvisionnements, buanderies, lavoirs, institutions enfantines et scolaires, etc., qu'il faut, ailleurs, aller chercher parfois très loin. Elles trouvent, en outre, des services de prévoyance mutuelle et autres institutions dont nous parlerons en leur temps.
En un mot, le Familistère est un instrument de culture collective et de suggestion de progrès social. Plus facilement qu'avec le régime des logements isolés la population, à mesure que se développera son idéal d'Unité, pourra y réaliser, à son profit collectif, des conditions de bien-être, sécurité, raffinement des mœurs, etc., etc., qu'il est difficile, autrement, de mettre à la portée des familles ouvrières.
Le système adopté par Godin dans l'organisation des choses au Familistère tient compte à la fois des nécessités individuelles par lesquelles doit se faire, progressivement, la culture des personnes et des nécessités coUecti-
(ijChap. XVI, Sect.II,p.20l.
ves par lesquelles les gens doivent être, graduellemeilt aussi, entraînés vers Tunité.
Un esprit très pratique, John Gray, ce socialiste qui s'était mêlé à des essais communistes et fouriéristes, avait tiré de son expérience une conclusion concordante avec celle déjà dite, mais exprimée autrement :
« Plus le régime individualiste se développera au sein des Associations, plus on gagnera en liberté et en bonheur ; au contraire, plus on ira vers le communisme, plus opposés seront les résultats. »
C'est jusque dans les moindres détails des faits de la production, que Godin eût voulu appliquer ce régime et la nécessité en saute aux yeux lorsque on se reporte à cet autre enseignement des faits proclamé par New York* s Tribune (1) :
€ La grande difficulté pratique dans les expériences sociales a toujours été d'inspirer à tous les membres un sentiment convenable de la responsabilité individuelle et un attachement vigilant au bien commun... On remédierait peut-être à ce vice par un système de rétribution plus stimulant. >
Comment instaurer un tel système sans le baser sur l'individualisme ? Et combien cette base répond aux nécessités présentes.
Les hommes répugnent de plus en plus à supporter d'être gouvernés les uns par les autres. Il faut donc que chacun devienne par soi-même un moteur vigilant du bien commun, que chacun acquière un sentiment très vif et très clair des nécessités sociales, c'est-à-dire s'élève à une hauteur d'intelligence et de moralité qui, les faits l'ont prouvé, ne se trouve encore que chez un très petit nombre.
Savoir se gouverner soi-même, est le plus haut point
(1) Ch. XL. p. 557.
de rindividualisme éclairé par le principe d'Unité; c'est la subordination autonome de l'individu au bien de la vie générale.
Godin concevait qu'un des plus sûrs moyens d'orienter les hommes vers cette ascension morale et, entre temps, d'assurer de la part des individus le soin vigilant du bien commun dans toute entreprise, était d'agencer les choses de façon à ce que l'individu recueillît d'autant plus d'avantages, pécuniaires et autres, qu'il s'exercerait dans le sens le plus favorable à l'entreprise même.
Il comprenait qu'il fallait combiner tellement ces deux aspects de la fonction sociale proprement dite : individualisme, association, qu'on en obtînt :
1° Que chacun se sentît à la fois libre dans tous ses mouvements utiles à lui et aux autres, protégé par la masse dans les situations où l'aide est nécessaire et agent actif de cette même protection en faveur de ses oo-intéressés ;
2** Que chacun recueillant directement en espèces et indirectement par les institutions protectrices de la vieillesse et de l'enfance, etc, tout le fruit, mais rien que le fruit de son travail, le sens de te responsabilité individuelle fût constamment tenu en éveil et ainsi le soin vigilant du bien commun assuré. C'est pourquoi, il ne cessa de chercher la vraie méthode d'appréciation du travail, celle par laquelle ce seront les résultats mêmes du labeur, les résultats utiles, qui serviront de base à la détermination des salaires et à la part des bénéfices.
(Nous avons touché la question dans notre chapitre XXI (I), et montré qu'il fallait à la base des alloca-
tions de salaires ou appointements dans les associations la vérification des mérites effectifs et la vérification permanente.)
Bien entendu les indignes et les paresseux résisteront de toutes leurs forces à une telle méthode de rémunération ; ce n'en est pas moins de ce côté qu'il faut tourner les efforts ; car les éléments défectueux mêmes sont intéressés à ce que l'organisation sociale les empêche d'annihiler, d'entraver la partie vaillante du corps social, celle par laquelle se développent les ressources générales
L'œuvre est d'une telle complexité qu'elle nécessite le concours de toutes les bonnes volontés. Pas un novateur en essais sociaux qui n'en mesure Timportance.
L'illustre Berthelot dans son volume « Tm Synthèse chimique (1) » signalant le plus haut degré de certitude offert par les sciences expérimentales, écrit (p. 276) : 4c.,. Les sciences expérimentales créent leur objet en conduisant à découvrir par la pensée et à vérifier par l'expérience les lois générales des phénomènes... Elles soumettent toutes leurs opinions, toutes leurs hypothèses à un contrôle décisif en cherchant à les réaliser... »
La sociologie est bien sous ce rapport une science expérimentale comme la chimie. Aussi est-il de même importance, en sociologie qu'en chimie, de publier les résultats obtenus lorsqu'on agit dans telles et telles conditions, avec tels et tels éléments, puisque c'est seulement ainsi que se constituera la Science des sociétés.
Parmi les pièces de notre dossier touchant l'entreprise du Texas, se trouve une note de la main de Godin où il porte au rang des causes d'échec :
^1) Editeur : Félix Alcan, 108, boulevard Saint-Germain, Paris.
€ Le manque d'Unité de vues chez les membres, € l'absence d'un sentiment religieux. »
Sous ce rapport, il est à classer avec les grands socialistes américains, à la fois Swedenborgiens et Fouriéristes, qui, en 1844, réunis à New York en Convention nationale, avaient décidé Tenvoi d'une délégation à Paris, afin d'obtenir aide de l'Ecole phalanstérienne même, pour résoudre des points au rang desquels figurait le suivant (Chap. XVI, 2^ sect. p. 197) :
4c Comment organiser l'industrie, l'art et les sciences sociales, de manière à en faire des symboles de la vérité éternelle ? Comment faire que toute habitation sociétaire soit un temple , tout travail un holocauste, et l'existence terrestre une préparation à l'immortalité ? >
Oui, tout ce côté religieux de l'œuvre sociale (religieux dans le sens unitaire) Godin le jugeait indispensable à saisir.
Vie et travail s'unifiaient à ses yeux. Aussi ne pouvant d'emblée entourer le travail des conditions d'attrait décrites dans la théorie fouriériste, eùt-il voulu en faire voir l'intérêt suprême en démontrant que si humble que soit une besogne, elle est ralliée, par les lois de causalité et continuité, au principe d'Unité.
Il eût voulu pouvoir démontrer :
lo Que tout être ou individu est foncièrement une valeur de travail ou de fonction ;
2o Qu'aucune valeur de travail (humaine ou autre) ne cesse d'évoluer en tant que capacité de conception et direction, à travers ses manifestations corporelles ;
3*^ Que le classement de toute valeur de travail ou fonction dans l'univers, et spécialement de l'être humain (valeur de travail conscient), dépend constamment de la liberté qu'a l'être raisonnable de s'orienter ou
vers ridéal d'unité du système dont il est membre ou vers la satisfaction de ses instincts individuels, au ^ détriment du bien collectif et au risque d'une dégradation : c'était là, pour lui, la religion.
Mais une pareille interprétation des choses nécessitait la démonstration, au préalable, de la contingence de la matière et de sa qualification selon les forces et l'effort dont elle est l'expression,
La question n'était pas mûre au moment où Godin publia sa doctrine de vie et travail, dans son premier volume ; Solutions sociales (1871).
La Science a marché depuis et d'un tel pas et dans une telle voie, qu'elle fournit aujourd'hui — nous essaierons de le montrer dans la seconde partie de ce travail — un appui positif à l'idée de contingence de l'univers phénoménal, au concept du principe d'Unité par causalité et continuité.