‹ Documents pour une biographie complète de Jean-Baptiste-André GodinChapitre 34 sur 41 · XXX · texte numérisé non relu

XXX

Premières arrivées de colons à Houston. — Achat de la pépinière. — Considérant à New-Tork. Suite des obstacles à l'acquisition de vastes terres. — Abstention d'Albert Brisbane. — Rares concours américains. — Arthur Toung. — Lettres de Godin jusqu'au 12 avril 1855 et question des voies ferrées.

— Maladie de V. Considérant.

Les émigrants partis d'Europe (1) le 25 décembre 1854 et le 12 janvier 1855 comprenaient, ensemble, 20 personnes. Rappelons la composition générale de ces deux groupes :

Le premier, embarqué à Anvers sur VUriel, comptait 12 travailleurs de professions diverses, y compris le chef de file , M. Vincent Cousin , ingénieur.

Le second groupe, embarqué au Havre surleZr^^m^toHj comptait 8 personnes, parmi lesquelles nous citerons MM. Raisant, Nusbaumer-Rupert, etc.

Fidèles aux indications (chapitre XXVII) de Considérant, les colons embarqués sur VUriel et le Lecoington avaient emporté (2) :

Ceux Ae VUriel :

— 850 plants de vigne d'Auxerre ,

— 100 plants de chasselas,

— 1 plant de raisin d'Ischia ,

— 3000 arbres à fruits ,

— plus de 2000 pieds de fraises; Et ceux du Lexington :

— 40,000 plants de vignes, assortis de divers vignobles,

— 40,000 plants sauvageons d'arbres fruitiers de

toutes sortes ,

(1) Ghap. XXVIII, p. 408.

(2) Bulletin de la Société de colonisation, janvier 1855.

— Plusieurs centaines de plants greffes ,

— Un assortiment complet de graines, pépins, noyaux,

etc.

VUriel et \e Lexington (I), atteignirent heureusement, dans les premiers jours de mars et à vingt-quatre heures d'intervalle, le port de New-Orléans.

Les colons avaient fait le voyage confiants dans Tes- , poir de trouver , en arrivant au Texas, Victor Considérant venu au-devant d'eux pour les accueillir, les renseigner sur Tachât qui avait dû être fait d'un premier domaine colonial et leur en indiquer l'emplacement ; mais Considérant ne se trouva pas au rendez-vous, le lecteur devine quels graves soins le retenaient à New-York ; nous allons reprendre le sujet plus loin.

Que faire en Tabsence du fondateur de l'entreprise? Il ne restait qu'à se diriger vers Dalla^ , le point désigné par lui comme base de recherches des terres. Mais le pays était sans routes.

Parmi les émigrants s'en trouvait un , Raisant , qui connaissait l'Amérique, ayant précédemment parcouru (2) le Mexique, la Californie, le Texas, et la plupart des Etats de l'Union.

Raisant partit donc seul pour Shewport, vers le Nord- Est, d'où il devait renseigner ses compagnons sur la possibilité de gagner Dallas par cette voie.

Le groupe resté à New-Orléans et qui s'était augmenté de trois familles (3) décida, au bout de quelques jours et sfins attendre les nouvelles de Raisant, de se rendre droit sur Dallas, en caravane.

Une lettre adressée à Shrewport prévint Raisant de cette résolution.

(1) Bulletin de la Société de colonisation, mai 1855.

(2) Bulletin de la Société de colonisation, juin 1855.

(3) Bulletin de la Société de colonisation, mai 1855.

Le 15 mars, tout le groupe en question s'embarqua pour G^alveston, puis gagna Houston, ancienne capitale du Texas, ville de cinq à six mille âmes, point commercial en communication régulière par steamer avec Gaiveston fl).

On sait qu'ils étaient chargés de masses de plants. Heureusement â Houston ils purent réaliser un achat foncier (2) qui leur permit de déposer ces plants en bon lieu.

Le Bulletin de la Société de colonisation (mai 1855) dit à ce sujet :

« A Houston, nos amis ont pris possession d'une maison pouvant loger trente personnes, avec 45 acres de terrain (environ 18 hectares ) où nos plants ont été immédiatement mis en terre. Cet emplacement situé près de la Trinity où Ton pourra établir un quai à peu de frais, constituera une première station à partir du port de Galveston qui n'en est séparé que par une navigation de sept heures. »

Telle fut l'origine de la propriété appelée ferme de Houston dans les annales de la Société de colonisation.

Nusbaumer-Rupert et onze de ses compagnons restèrent momentanément à ce poste, dit le Bulletin de mai 1855, et les autres continuèrent leur route vers Dallas. Nous reprendrons ce sujet au chapitre suivant.

Ce qui importe en ce moment, c'est de voir quels graves soins retenaient le fondateur de la Société tantôt à New-Yorlç, tantôt à Washington.

Parti d'Europe le 17 janvier 1855, Considérant était arrivé à New-York le 4 février.

Sa mission spéciftle était de mettre la Société fondée par lui en possession du vaste territoire à ouvrir à tous les essais sociaux au sein du Texas.

(1 et !i) Caïap, XXVII, p. 397.

Il trouva, dressé devant ses plans, Tobstacle formidable indiqué déjà : Réserve légale (1) d'une zone de deux degrés de terres à travers tout le centre de PEtat et spéculation foncière organisée (2),

Ce n'est pas tout. Le droit de préemption grâce auquel, en 1853 , tout colon recevait du gouvernement une concession territoriale (3) (headrights) de 320 acres, avait, en 1854, été réduit d'abord à 120 acres et au seul bénéfice des colons habitant le Texas lors du vote de la loi (4) ; puis, finalement supprimé , le gouvernement Texien s'étant efi*rayé de la diminution dont les vastes concessions territoriales faites aux compagnies de chemins de fer menaçait le domaine public.

Donc, les Headrights précédemment créés circulaient seuls sur le marché des terres ; on n'en créait plus de nouveaux.

Cependant la plupart des compagnies concessionnaires de voies ferrées ne remplissant pas leurs premières obligations envers l'Etat, on disait couramment :

V Que les contrats seraient rompus ;

2** Que la réserve des terres serait levée, ou tout au moins diminuée d'étendue;

3* Que des headrights pouvaient être utilement posés sur les terres mêmes de la réserve.

Sous l'influence de ces dires généraux corroborés par l'intervention des agents officiels du gouvernement dans la délimitation des terres (5) , des centaines de

(1) Ghap. XXVII, p. 396.

(2) Chap. XXIX, p. 421.

(3) Voir « Headright », bons de terre, au porteur, chap. XIX, p. 301.

(4) Bulletin de la Société de colonisation, février 1856.

(5) Bulletin de la Société de colonisation, février 1856.

familles, dans le seul comté de Dallas, ne craignaient pas de s'établir, de défricher et bâtir sur les terrains compris dans la réserve ; aussi les colons à Réunion s'empressèrent-ils , pour ne pas être prévenus par de plus hardis , de poser , eux aussi , des certificats ou headrights sur les portions les plus favorables, les plus à leur convenance des terres libres qui les environnaient.

Cela ne constituait pas une vraie possession du sol, aussi n'en pouvait-on faire qu'un usage provisoire ; la seule portion définitiment acquise à la Société était la première, achetée de propriétaires réels ; mais cette acquisition n'était rien comme étendue, en face de ce qu'il fallait à la Société,

Considérant, soigneusement informé de toutes ces choses , — car c'était en son nom que se passaient les contrats, — s'épuisait en efforts pour vaincre ces obstecles. Le congrès était réuni à Washington, il s'y rendit , obtint des entrevues avec quelques représentants du Texas , spécialement avec un ex-gouverneur même de l'Etat , et comme il se plaignait à lui des changements survenus au Tbxas et des entraves sérieuses que ces changements apportaient à l'œuvre de la Société de colonisation , ce personnage répondait :

« Si vous trouvez les choses dans une situation différente de celle où vous les avez vues en 1853 , n'en soyez point alarmé. Il n'y a rien là qui doive vous surprendre , dans un pays où tout marche à la vapeur. Ne soyez pas découragé. Les terres que vous aviez en vue sont occupées. . . très bien. La loi qui accordait des concessions aux émigrants n'est plus la même ; . . • encore très bien.

€ Je suis assez au courant de la pratique du gouvernement des intérêts du pays , des dispositions des législateurs , pour ne pas craindre de vous dire que vous aurez d'eux tout ce que vous pouvez désirer.

€ Nous avons le plus grand intérêt à attirer vers nous les éléments de richesses que vous pouvez nous apporter , directement et indirectement en grande abondance.

€ Que vous faut-il? des terres? Nous en avons encore par millions d'acres et de très fertiles ; le pays vous en concédera certainement un grand nombre. Si vous ne pouvez pas vous établir où vous comptiez le faire, vous ne manquerez pas d'autres localités aussi avantageuses que celles que vous aviez en vue.

« Ne craignez rien , on vous tendra la main, j'en suis sûr, et vous trouverez des conditions si libérales que vous et vos amis serez encouragés à vendre vos propriétés en Europe pour en transporter le produit dans notre magnifique pays. »

Ces lignes sont extraites d'une brochure intitulée € An adress to the American people > que Considérant publia , à New-York , le 26 mars 1855.

Il y définissait la situation, les projets, les tendances (1) de la Société de colonisation au Texas, afin d'aboutir à l'organisation de la souscription aux Etats- Unis. Mais il échoua complètement. Les entraves avaient été mesurées sur place, au jour le jour, par les américains sur le concours desquels on avait pu compter et Brisbane lui-même, un des instigateurs de la Société, n'y donnait pas le concours attendu.

En vain , il avait été porté au contrat social comme souscripteur de 20,000 dollars (souscription qui, venant d'un homme en apparence dûment renseigné, avait dû peser d'un grand poids sur celles de maints autres souscripteurs et en particulier sur celle de même importance consentie par Godin ,) Brisbane s'abstint de prendre part à la Société à quelque titre que ce fût.

(1) Bulletin de la Société d€ colonisation, mai 1855.

Touchant cette attitude des américains en général, on lit dans le Bulletin de mai 1855 : € A son arrivée à New- York , Considérant reconnut que tout était encore à faire, en Amérique, pour l'organisation financière de la Société. Personne n'avait pris d'initiative sérieuse... Il n'y avait de préparé que la traduction des statuts , et d'une partie du livre : Au Teœas .

« Le 19 février , Considérant partit pour Washington siège du gouvernement central ; il y fut rejoint par C. Daly , un des membres actifs de l'Ecole ^sociétaire , connaissant parfaitement la langue anglaise et ayant une grande habitude des affaires du pays. > Ils restèrent ensemble occupés des affaires de la Société jusque dans les premiers jours d'avril suivant.

Ce fut dans cette période que le chef de la Société vit, comme il est dit plus haut , des membres texiens du Congrès ; mais il n'obtint d'eux que des promesses ; et ce n'était pas avec des promesses seulement qu'on pouvait organiser la souscription en Amérique, pas plus que la relever en France ; nous l'avons vu déjà par la lettre de Godin , en .date du 18 mars 1855 (1).

Une véritable angoisse s'empara de Considérant.

Cependant, quelques rares concours furent fournis par des Américains et nous devons citer en première ligne le trait suivant qui met en cause un des premiers et des plus dévoués partisans de l'idée phalanstérienne : Arthur. Young , dont nous avons entretenu nos lecteurs au chapitre V (2) du présent récit.

On lit, en effet, dans le Bulletin de la Société de colonisation (mai 1855) :

€ Arthur Young ayant appris en Australie le projet américain de l'Ecole phalanstérienne, traversait le

(1) Chapitre précédent, p. 424.

(2) Page 74.

Pacifique , franchissait l'isthme de Panama , le golfe du Mexique , prenait en écharpe Pimmense territoire de rUnion , arrivait le 12 février à New-York et disait à Considérant : c Me voilà ! >

€ Tous ceux qui savent les services rendus par M. A. Young à l'Ecole sociétaire lors de la fondation de La Phalange et qui connaissent son dévouement à la cause de l'humanité, comprendront quelle joie réciproque durent éprouver ces deux hommes , en se retrouvant après une séparation de vingt années , toujours animés des mêmes espérances, poursuivant la réalisation de leur idéal commun. . . »

Sans doute , ce dut être une grande joie pour Considérant , au milieu de ses tourments , de voir venir à lui un parfait dévouement en la personne d'Arthur Young. Malheureusement, Young tomba malade ei il ne put, commç il se le proposait, se rendre au Texas. Nous aurons occasion de reparler de lui , quand les faits nous ramèneront à ce qui concerne North American Phalanx (1).

Quant aux autres concours américains les voici :

On lit dans le Bulletin de la Société de colonisation j juin 1855 :

€ Nous avons été heureux de voir se rallier spontanément à notre affaire le groupe des Phalanstériens de Rio-Janeiro (Brésil) qui nous ont adressé leurs souscriptions montant à 1 1 ou 12,000 francs à la première nouvelle de la constitution de notre Société.

€ Nous venons de recevoir aussi les bulletins de souscription de deux amis de Guadalajara (Mexique) >.

Ainsi qu'on le voit c'était bien peu de chose. La souscription échouant en Amérique ; c'était de l'Europe,

(1) Chapitre XVI , 12e section et chapitre XVII.

de la France surtout que, dans l'opinion de Considérant, il fallait obtenir les éléments du succès, c'est-àrdire des capitaux nouveaux et d'autant plus importants que les terres au Texas étaient plus rares et plus disputées.

Il écrivait en ce sens à la Gérance ; nous avons vu (1) la réponse que Godin lui adressait le 18 mars 1855 ; en résumé , nous le répétons , Tétat des esprits était le même en France qu'aux Etats-Unis, en ce qui touchait le succès de la souscription. Il eût fallu pouvoir dire au public que les choses avaient marché au Texas conformément aux plans publiés ; que la Société possédait déjà telles ou telles parties du territoire attendu.

Cependant l'obtention de ce territoire était une question de vie ou de mort pour la Société de colonisation.

Invinciblement contrecarré dans le Nord du Texas^ Considérant cherchait si TOuest ou le Sud-Ouest lui serait plus favorable et il abordait cette nouvelle question près de la Gérance.

Godin lui répondant à ce sujet, par une lettre datée du 5 avril 1855, le prie d'abord, d'être moins sobre sur Tétat des choses au Texas, et sur ses plans d'avenir : « Croyez « assez en moi ji dit-il, ^ pour ne pas craindre de me € faire voir le vilain côté des choses et ne doutez pas de € mon ardeur à vous seconder. >

Passant aux objets indiqués par Considérant , il dit :

« Vous parlez de porter le théâtre des opérations de la € Société sur les terres de l'Ouest ; la plus belle partie, « la plus arrosée est en réserve pour le chemin de fer ; € dans le reste, les bois et l'eau manquent ; les moyens « de communication sont des plus difficiles ; il faudrait > un pays bien riche en ressources naturelles pour « songer à s'éloigner ainsi des voies naturelles de com-

(1) Chapitre précédent, p. 423,

€ munication. Vous mentionnez même, je crois, les € terres du 27® ou du 28® degré de latitude sur la Nue- « ces ou le Riogrande (1),

€ Je vois à cela deux inconvénients : d'abord un cli- « mat trop chaud, ensuite les Comenches. Nous avons

< à travailler à la pacification de l'humanité sous les € auspices d'une nature amie , non à organiser la € -guerre contre les sauvages sous un climat hostile. € C'est donc un point à bien examiner avant de rien € faire. >

Après avoir observé, en outre, que ce qui peut être fait présentement au Nord du Texas, (la nouvelle de Tachât de Réunion n'était pas encore parvenue à la Gérance) se trouverait sans lien avec la nouvelle région proposée, Godin cherche ce qui est à faire de plus pressant et indique les opérations suivantes :

« P Explorer méthodiquement les terres à coloniser.

€ 2o S'assurer si le territoire indien (au-delà de la € Rivière rouge, au Nord du Texas) est inaccessible à € la colonisation.

€ 3o Voir si une fusion serait possible avec la C*® € Peters (une des O^ concessionnaires de terres en vue € de chemins de fer, chap. XXIX, renvoi de la page « 425.

€ 40 Examiner enfin si la Société même de colonisait tion ne pourrait se faire promotrice de l'exécution

< de chemins de fer et bénéficier ainsi des concessions € territoriales assurées par la loi aux entrepreneurs € des voies ferrées. >

C'était là une très grosse question. Nous en avons vu le premier mot dans notre chapitre XXVIII : Godin dans une lettre qu'il adresse à ses collègues, le 8 Février

(1) Région où précisément Considérant réalisa le 3^ achat foncier de la Société : la vaUée du Canon d'Uvalde.

1855, relève une phrase de Brisbane parlant d^un chemin de fer aboutissant à Shrewport sur la Rivière rouge, et demande si Ton a averti Cantagrel ou Considérant de l'offre de terrains faite à la Société ?

Nous disions que ce mot était à garder en mémoire ; en effet, il nous montre :

lo Que la Société de colonisation avait déjà une réputation aux Etats-Unis, puisqu'on offrait des terres à ses Gérants ;

2o Que Godin se sentait de force à ne pas reculer devant Tentreprise de chemins de fer au Texas.

Poursuivant Fexamen de cette idée, il écrivait, nous l'avons vu (1), le 13 février, à ses collègues :

« La question des chemins de fer au Texas est une « affaire très sérieuse sur laquelle nous devons méditer « afin d'être prêts à répondre à ce que (Considérant va € nous en dire.

« Croyez-vous que nous puissions aborder les grands € capitalistes et leur soumettre un projet quelconque? >

Le 18 mars suivant, il exprimait à Considérant même (2) l'idée de chercher si une entente serait possible avec la compagnie Peters. Enfin, nous venons de le voir, dans sa lettre du 5 avril, mettre au rang des points à examiner d'urgence :

€ Si la Société de colonisation ne pourrait se faire la € promotrice de chemins de fer et se trouver ainsi € en possession immédiate des vastes étendues de ter- € rain sans lesquelles elle perdait toute raison d'être. »

Une nouvelle lettre de lui datée du 12 avril 1856 et adressée à M. D. . . l'employé d'industrie avec lequel il était en correspondance touchant l'émigration (3), ûoxxs

(1) Ghap. XXVra, p. 419.

(2) Chapitre XXIX, p. 425.

(8) Chap. XXVm, p. 406.

fournit ce surplus d^ndication touchant le sujet qui nous occupe :

€ Nous sommes en ce moment dans la phase des traités. € Des propositions diverses sont faites à nos amis en € Amérique. Il faut qu'elles soient étudiées, il faut faire

< des reconnaissances, de nouvelles explorations. On va € jusqu'à nous proposer Pexécution d'un chemin de fer € dans la région où nous devons nous établir, en retour « de la construction duquel on nous donnerait des terres * considérables pour rien, tout en nous laissant la pro- € priété du railway.

* L'examen de toutes ces choses demande du temps « et ce n'est que lorsqu'un parti définitif sera pris que

< nous pourrons avec certitude ouvrir la marche indus- € trielle. . , >

C'était là, en effet, un sujet des plus importants pour l'avenir de la Société. Malheureusement, V. Considérant, écrasé par les travaux qui lui incombaient ainsi et dévoré d'angoisse sur l'avenir de la Société et le sort des colons qu'il savait en route de terre ou de mer, tomba malade .

Une lettre de lui datée de New- York, 4 avril 1855, le montre se préparant alors à se rendre à Boston où il devait passer 24 heures pour aller ensuite vers le Sud, toucher à New-Orléans, à Galveston et rejoindre enfin, à Dallas, Cantagrel et les autres.

Il se rencontra dans ce parcours avec les passagers du Nuremberg (l) et fit même route avec une partie d'entre eux de Houston à Dallas, ainsi que nous le verrons plus loin . Mais son état maladif s'accentua avec les causes d'angoisse et il demeura, à partir de cette époque, six mois sans donner de ses nouvelles à la Gérance.

La proposition concernant les voies ferrées ne put donc avoir aucune suite.

(1) Ohap. XXVm» 6* départ, p. 404.

De Houston à Réunion en caravane. — Arrivée des premiers groupes de colons , y compris Considérant et jusqu'aux émigrants du 6^ départ. — Liste du personnel.

Voyons ce qui se passait à Réunion , ce pied à terre attenant pour ainsi dire à Dallas , puisqu'une lieue à peine les séparait en direction du Sud-Ouest.

Il est bon de savoir que Dallas avait très peu d'importance (bien que ce fut le chef-lieu du comté) et que la localité fut vite dépassée par Réunion comme centre d'approvisionnements. Exemple : Une lettre (1) de Cantagrel, en date du 3 mai 1855, mentionne que Réunion a déjà déjà cet avantage sur Dallas d'offrir une boucherie !

Suivons les premiers colons débarqués à Houston (2), nous verrons avec eux comment on avait accès à la colonie. Arrivés à New-Orléans, sur VUriel et le Leœington^ les premiers immigrants avaient, nous l'avons dit , rallié trois familles ; puis l'un d'eux, Raisant, s'était détaché de la troupe, était parti en avant pour Shrewport, tandis que les autres ensemble s'étaient rendus à Houston , où ils avaient acheté une pépinière et déposé leurs plants. Cela fait , douze d'entre eux , à la tête desquels était Nusbaumer-Rupert (3) , s'étaient installés, au moins provisoirement, sur cette nouvelle propriété sociétaire; et , tout le reste , une vingtaine de personnes environ , s'était dirigé en caravane droit sur Dallas , au Nord.

(1) Bulletin de la Société de colonisation , juin 1855.

(2) Chapitre précédent, p. 430.

(3) Bulletin de la Société de colonisation ^ mai 1855.

Un de ces voyageurs écrivait plus tard (1) '

« C'était chose curieuse de nous voir défiler dans la grande rue de Houston avec une caravane de quatre chariots dont trois attelés de 8 bœufs et un de 6, les hommes marchant de chaque côté.

€ Les habitants mettaient le nez à la fenêtre et ceux dont nous avions fait la connaissance venaient cordialement nous serrer la main. . . >

Raisant seul et à cheval , arriva le premier à Réunion. C'était le 30 mars 1855. Il trouva (2), dit-il, € Cantagrel , Roger et une vingtaine d'américains et français qui s'occupaient activement de culture et de construction. >

Nous ne pouvons reconstituer la liste de cette vingtaine de pionniers ; mais voici ce que nous pouvons indiquer : Il y avait parmi eux un ingénieur : Cantagrel, alors âgé d'environ 40 ans; un médecin : Roger; 3 hommes habitués aux travaux des champs ou jardins; 1 ouvrier travaillant le^ fer ; 2 hommes aptes à diriger : l'un , des constructions , l'autre, des exploitations agricoles ; 3 individus travaillant le bois en qualité de charpentiers, menuisiers, etc.; la profession des autres n'est pas indiquée.

4( A peine Raisant était-il à Réunion (3), que Cantagrel, informé du départ de la caravane constituée à Houston , le priait de repartir pour aller au devant de ses anciens compagnons.

€ Raisant qui venait déjà de faire 70 lieues à cheval , repartait le même jour pour le Sud dans le double but de rendre compte aux arrivants de ce qu'il avait vu et d'enlever au pas de course tous les hommes capables

(1) Bulletin de la Société de colonisation , août 1855. (2, 3) Bulletin de la Société de colonisation y juin 1855.

de concourir aux travaux de construction et d^installation • . .

« A 20 milles au-dessus de Houston, il rencontrait la cai*avane conduite par Cousin, prenait avec lui sept personnes , remontait rapidement vers le Nord, laissant les autres suivre la marche lente des wagons attelés de boeufs et rentrait à Réunion, avec ses compagnons, le 20 avril. » Les autres arrivèrent à la fin du mois.

Cantagrel, pour ^instant seul directeur (1) des opérations à Réunion, se préoccupa très vite et avec un sens remarquable des difficultés que comportait la situation.

Il écrivait à la Gérance, fin mars 1855 (2) :

€ Notre plus grande lutte , mes amis, ne Toubliez pas un instant, va être contre la confusion et les encombrements. Donnez-moi 10,000 hommes quand j'aurai des cadres, je m'en charge; je ne me charge pas de 10 hommes si JQ n'ai rien préparé pour occuper leur activité physique et encore moins leur activité morale. >

Afin de prévenir cet encombrement si sagement redouté et de calmer les ardeurs du millier de personnes qui s'étaient fait inscrire comme disposées à partir avant la fin de 1855 (3), le Bulletin de la Société (4) s'efforçait de- donner une idée de la vraie mission des pionniers.

€ Il ne s'agit pas seulement pour eux >, disait-il, « d'occuper les premières terres , de les préparer par des défrichements ; d'y planter des pépinières et d'y construire des abris provisoires propres à recevoir des familles. Cette besogne , quoique lourde et réclamant plusieurs mois , n'est pas la plus difficile. Il faut encore

(1) Chapitre XXVI. Convention provisoire, art. 14. (2,3,4) Bulletin de la Société de colonisation , mai 1855.

quMls poursuivent l'exploration du pays en vue des ressources à découvrir, des acquisitions nouvelles à faire, des emplacements définitifs à choisir, des postes à créer , des rapports commerciaux à ouvrir.

€ La seule difficulté de s'assurer à des prix réduits , en les prenant aux sources, les approvisionnements indispensables à une colonie qui doit croître avant d'avoir des récoltes, exige déjà des efforts soutenus.

€ Eh bien ! tout cela doit prendre moins de temps que la nécessité de créer ou de faciliter, entre le haut Texas et les ports de débarquement, des moyens de communication indispensables à l'immigration des familles que nous retenons en Europe.

< Les abords de notre terre promise sont très diflSciles et c'est très logique.

€ Dire qu'un Etat grand comme la France n'a pas 300,000 habitants, c'est sous-entendre que ce pays manque de facilités de communications, qu'on n'y voyage que par caravanes au moyen de lourds chariots ou wagons qu'on achète où l'on peut, exigeant chacun pour attelage plusieurs paires de bœufs, en raison des passages difficiles ; c'est dire qu'il y a des bancs de sable qui obstruent les entrées des rivières et que ces rivières ne sont souvent navigables que quatre mois de Tannée, d'avril en juillet, circonstance quia obligé nos amis Cantagrel et Roger à faire plus de 800 kilomètres à cheval en plein mois de décembre et à camper souvent à la belle étoile ; c'est dire que les rares entreprises qui spéculent sur la circulation la rançonnent outre mesure.

«Rien d'étonnant dès lors à ce que l'individu qui tient un bac sur un cours d'eau prélève 25 sous pour le passage d'un cheval et de son cavalier , à ce que le débitant exige du voyageur la même somme pour un

paquei d'allumettes et à ce que Thospitalité d'une seule nuit dans les log^houses^ cabanes ouvertes à tous les vents , coûte bien un dollar et demi (environ 7 fr. 50) à celui qui la demande.

« Il est aussi parfaitement naturel que les lettres mises à la poste à Dallas mettent 45 jours pour nous arriver à Paris, et même jusqu'à deux mois entiers comme l'a fait la dernière qui nous annonçait l'acquisition d'un premier emplacement. . .

€ Quand tous nos braves pionniers (1) se trouveront réunis sur le premier emplacement acquis , c'est-à-dire dans le milieu de juin , ils seront au nombre d'environ 130 (nous verrons que le chiffre de 128 fut atteint dans les premiers jours de juillet 1855), c'est plus que suffisant pour la tâche déterminée, c'est peut-être trop. Augmenter ce nombre avant d'avoir tiré de leur dévouement toute l'utilité attendue , ce ne serait pas seulement exposer les nouveaux venus et la Société ellemême à des dépenses stériles , ce serait paralyser le plan de campagne ; sacrifier l'œuvre générale d'avenir à la préoccupation présente des difficultés de constructions et d'approvisionnements ; ce serait surtout provoquer des désordres, des divisions, des déchirements qu'on évitera en proportionnant graduellement le nombre des nouveaux immigrants aux moyens acquis et aux résultats produits par les travaux des premiers occupants.

€ C^est pourquoi nous avons subordonné désormais les départs aux ordres formels et précis de notre Agence executive qui est meilleur juge que nous des ressources et des besoins de la colonie naissante. . • »

Signalons qu'à cette époque (le 3 avril 1855), Godin

(1) Ceci comprenait les six premiers départs alors effectués. Voir chap. XXVIII, p. 403, 404.

écrivait à ses collègues de la Gérance à Paris, les priant de lui faire adresser une brochure contenant les bases d'une autre Société qui venait, disait-il, € de se fonder € en Belgique 'pour la colonisation au Texa^. »

Quel fut le sort de cette Société? nous Pignorons. Détermina-t-elle le départ de colons qui allèrent rejoindre ceux de Réunion contre le gré des Phalanstériens ? Autant de points obscurs pour nous. Mais le Bulletin de mai 1855, auquel nous avons emprunté ce qui précède, continue :

€ En vain , on espérerait en nous forçant la main , comme quelques-uns l'ont déjà fait, s'imposer à l'œuvre naissante et conquérir le bénéfice des garanties de protection et de solidarité que nous ne pouvons assurer qu'à un petit nombre de jùonniers, dans la première année. Ceux, heureusement très rares, qui ont agi ainsi ^ sont partis à leurs risques et périls , parfaitement libres de courir des aventures, mais dûment avertis que nous déclinons toute responsabilité dans leur détermination et ses conséquences.

€ Bonne note a été donnée de leur cas de spontanéité^ à nos amis du Texas, afin qu'ils soient jugés à l'œuvre, et qu'ils ne puissent usurper la place des plus anciens adhérents qui , confiants dans notre ambition du succès et dans nos motifs de prudence , attendent patiemment notre signal de départ. Il y aurait dans cette substitution une criante injustice qui ne sera pas commise, on peut en être certain.

€ S'il y a moyen d'abriter et d'utiliser mille personnes de plus au Texas , à la fin de l'année , nous les provoquerons certainement à s'embarquer. Mais si , ce qui nous paraît plus probable, il n'y a chance de mettre en position de vivre et d'être utile sur les emplacements acquis, dans huit ou dix mois, que le tiers, le quart

même, des individus disposés à partir et inscrits comme tels sur nos registres ^ nous ne pourrons que nous faire les interprètes auprès de ceux qui ne seront pas appelés j d'une nécessité de situation plus impérieuse que nos désirs et nos sentiments. D'ailleurs , plus on sera prudent dans cette première année, plus de chances nous aurons de donner libre essor, quelques mois plus tard , à la grande immigration . . . >

L'arrivée de la caravane partie de Houston, porta le personnel de Réunion aune quarantaine de personnes (1) qu'on peut classer comme suit au point de vue du travail professionnel, défalcation faite des 12 travailleurs restés à Houston (2) :

j 3 Ingénieurs : Cantagrel, Raisant et Cousin. 1 Conducteur de construction.

1 Conducteur de travaux agricoles.

5 Travailleurs de champs ou de jardins. 4 Travailleurs de bois : charpentiers , menui- ^ siers,etc.

1 Travailleur de fer.

1 Médecin.

1 Comptable.

1 Teinturier , apte aussi à la culture. 22 comprenant les professions non déterminées, les femmes et quelques adolescents.

Dans les derniers jours d'avril, Cantagrel fut prévenu de l'arrivée de nouveaux colons à New-Orléans.

Cette fois , il s'agissait de ceux partis du Havre sur

le Nuremberg, le 28 février 1855 (3), soit le docteur

Savardan et 43 personnes, hommes, femmes et enfants.

Classés comme les précédents , autant que possible

(1) Bulletin de la Société de colonisationt mai 1855.

(2) Précédent chapitre , p. 490.

(8) Ghap. 3iXVIU , p. 404.

au point de vue du travail professionnel , ces nouveaux colons se répartissaient comme suit :

2 Docteurs médecins : MM. Savardan et Nicolas.

Le premier, M. Savardan, âgé de 60 ans, était le chef de ce groupe durant le voyage.

10 Travailleurs de la terre dont quelques-uns pouvaient en outre s'occuper de transport ; un même de distillation ; un autre de boulangerie, etc.

1 Conducteur de ponts et chaussées ,

4 Tonneliers ou menuisiers ,

2 Serruriers mécaniciens ,

1 Tailleur de pierres et maçon , 1 Tourneur en bois et métaux, 1 Tondeur de bestiaux, 1 Ferblantier, 1 Charron, 1 Peintre vitrier , 1 Boulanger pâtissier, 1 Comptable, 1 Chapelier,

1 Voyageur de commerce ou employé d'administration.

1 Ménagère apte à la fromagerie, cuisine, etc.,

2 Couturières.,

5 Femmes ménagères accompagnant leurs maris , 1 Institutrice ou garde-malade,

3 Enfants,

1 Adolescent,

2 Non déterminés.

Ces émigrants étaient chargés d'une masse d'objets (1) parmi lesquels nous citerons :

(1) Bulhtin de la Société de colonisation^ mai 1855,

Un moulin à meule de 1 mètre avec manège à deux chevaux , bluteries et accessoires ,

Un moulin à meule de 50 centimètres,

Un petit moulin à maïs et à café avec 2 paires de meules en fonte ,

Une forge portative ,

Des ressorts de sommiers élastiques pour 50 lits et outillage pour en construire indéfiniment ,

Outillage complet de ferblanterie ,

Une buanderie économique ,

Trois fourneaux économiques renfermant dix marmiles j exe • j

55 Feuilles de zinc ou tôle galvanisée ,

Un assortiment de brosses de peintre en bâtiments ,

120 Feuilles de verre à vitre,

Des échantillons de quincaillerie ,

Une pharmacie portative.

Une boîte de secours et de chirurgie ,

Des fournitures de bureau, presses à copier, registres , etc.

9600 Plants de vigne du Bordelais ,

Une caisse graines de légumes, etc..

Enfin, des instruments aratoires , des outils de menuiserie , de forges , tels que étaux , enclumes, filières , etc.

Le groupe séjourna jusque dans les premiers jours de mai à New-Orléans , où il compléta les achats d'approvisionnements et instruments destinés à la colonie; puis il gagna Galveston et de là Houston.

Plus heureux que les passagers de VUriel et du Lexington, ceux du Nuremberg ^ nous l'avons indiqué déjà(l), rencontrèrent Considérant des leur arrivée au

(1) Chapitre XXX, p. 43U,

Texas. Mais nous ne savons si la rencontre eut lieu à New-Orléans môme ou à Houston,

Le Bulletin de la Société de colonisation (juin 1855) mentionne une lettre en date de Houston , 14 mai , où il est dit que < le docteur Savardan, Considérant, Daly et tous les autres se préparaient à partir le lendemain, 15, pour Dallas. >

Neuf membres du groupe Savardan étaient déjà partis en avant depuis 8 jours.

Considérant et Daly, plus Mesdames Considérant, Clarisse Vigoureux et Cantagrel firent route en un groupe spécial et arrivèrent à Réunion le 30 mai.

Quant aux autres, ils s'organisèrent en caravane sous la conduite du docteur Savardan.

L'un d'eux écrivait plus tard touchant ce voyage : < Nous fîmes marché (1) de deux wagons (chariots) pour conduire nos bagages sur le terrain; et nous dûmes faire à pied un voyage de 120 lieues, à travers un pays vierge et presque inhabité, couchant à la belle étoile, vivant le mieux que nous pouvions des quelques provisions dont nous nous étions munis . . . >

Le chef de ce groupe , le docteur Savardan , raconta le même trajet à ses enfants dans une sorte de journal que publia le Bulletin de la Société (2). En voici des extraits touchant le parcours de Houston à Dallas, parcours qui dura trois semaines, de la fin de mai au courant de juin 1855 :

€ Samedi , 9 juin. Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous de connaître l'emploi de nos journées.

€ Tous les jours, je sors de ma chambre à coucher à 2' h. 1/2 du matin. Je réveille notre maître de manège, qui, sur son cor, sonne ladiane.

(1) Bulletin de la Société de colonisation^ décembre 1855.

(2) Numéro d'août 1855.

€ Pendant que tout mon monde se réveille et se secoue, je ranime le feu de la veille. Nos cuisinières viennent successivement faire chauffer les chocolats et les soupes.

t Le délité avalé , les wagonniers rassemblent leurs bœufs, les cavaliers étrillent, sellent leurs chevaux et leur donnent la ration de maïs ; les dames lavent la vaisselle et Tentassent dans les corbeilles ; les hommes plient les hamacs, roulent les matelas; lorsque tout ce bataclan est rangé dans les wagons , le bouteselle sonne et la colonne s'ébranle de 4 à 5 heures ^ précédée et suivie d'une portion de cavaliers , afin qu'ils puissent prévenir alternativement de ce qui se passe aux deux extrémités.

< Les chasseurs s'étendent sur les flancs de la colonne et, grâce à eux, et aux petites ressources que mettent à notre disposition les fermiers américains, nous n'avons manqué jusqu'à présent ni de jeunes bœufs, ni de volailles, ni de bon gibier. . .

< D'onze heures à midi nous dételons au milieu de quelque belle prairie , et près d'un layou ou d'une rivière. Les feux s'allument et les cuisines commencent. Puis chaque groupe sert son dîner. . «

t A 2 heures , nouveau départ; à 6 heures , bivouacs en demi-cercle et 4 feux dans l'hémicycle. Or, ce bivouac ainsi disposé est quelque chose d'assez curieux pour que j'aie regretté plus d'une fois déjà l'absence d'un peintre parmi nous. Presque tous nos immigrants ont adopté le costume de marin, la chemise de laine rouge ; or, tous ces hommes rouges et barbus à la lueur des feux , pendant la nuit, autour de ces cuisines, entre ces wagons, ces hamacs suspendus, ces matelas par terre, entremêlés de femmes et d'enfants , forment un spectacle qui me paraît souvent digne d'un bon pinceau.

cCe qu'on nous avait dit du Texas devient plus vrai tous les jours , à mesure que nous approchons de nos établissements. D'abord les petites prairies entrecoupées de petites forêts; puis des prairies plus grandes séparées par de grandes forêts ; puis une immense forêt où nous avons péniblement traîné dans les sables notre lourd bagage; enfin depuis cinq jours une immense plaine-prairie aux horizons sans fin , dans laquelle on ne voit d'abord que quelques touffes d'acacias, mais qui, à mesure que nous montons, présente une végétation de plus en plus riche. Ainsi ce matin, par exemple^ nous avons parcouru six milles de prairie touffue d'une verdure admirable, dont le fond est presque partout composé de froment , de seigle et d'orge sauvages, et qui est émaillée de nappes touffues de magnifique centaurée violette, etc., etc.

€ Dans tous les ruaux nous trouvons une quantité innombrable de treilles remplies de beaux raisins dont les grains gros comme des balles, sont prêts à se colorer; puis des pruniers couverts de petites prunes, dont quelques-unes déjà mûres sont rouges comme les baies de l'églantier et d'agréable goût quoique sauvages.

a Dimanche, 10 juin. Hier, cette lettre a été interrompue par une roue cassée au passage d'un de ces jolis ravins (creeks) dont je vous ai déjà parlé , d'où 24 bœufs n'ont pu arracher , sans cette avarie , l'un de nos wagons loués mal dirigé par son conducteur. . . >

Parfois les voyageurs étaient surpris par une de ces tempêtes < dont nous n'avons > écrit le docteur Savardan , < que de bien rares exemples en France. >

D'autres fois , il arrivait que l'un ou l'autre des chasseurs était mordu par quelque serpent , aussitôt la blessure était promptement lavée , pressée , etc., et l'on suivait la route.

Revenons maintenant à la lettre citée plus haut (p, 449) , elle continuait en disant l'entrée au premier établissement colonial :

... € Lorsque nous arrivâmes à Réunion (1) lieu de notre établissement , nous y trouvâmes une quarantaine de travailleurs fermes et énergiques, occupés, qui à la moisson — c'était au commencement de juin — qui à l'édification des abris. Le travail allait assez bien.

<Le lieu choisi se trouve à 4 milles sud-ouest de Dallas ; il est situé sur le sommet d'une de ces innombrables collines qui bordent les plaines basses traversées par des rivières.

€ Le terrain plus élevé est exclusivement composé de « roches calcaires, et des meilleures encore pour la préparation de la chaux et la construction des édifices. Nos habitations sont situées sur la crête même d'une de ces collines et dominent la campagne , c'est-à-dire un paysage magnifique . . .

€ Nos champs , nos jardins et nos bois , sur l'arrièreplan , bordent les rives du West-Fork. . .

f Sur la portion de terrain déclive , conduisant à la plaine (bottom) on peut organiser un beau jardin anglais. Les buissons, les arbres, le gazon, rien n'y manque. Quelques allées à travers ces futaies et nous avons d'agréables promenades - . . >

Qu'étaient les habitations improvisées, pour ainsi dire? Il est bon de savoir de suite qu'elles étaient en bois et se trouvèrent insuffisantes (2) contre les rigueurs de l'hiver qui suivit.

Quant à leur description , la voici d'après les Bulletins de juin et d'août 1855 :

«Fin avril, une maison neuve était entièrement

(1) Bulletin de la Société de colonisation, décembre i855.

(2) Bulletin de la Société de colonisation, mai 1S56..

achevée à la colonie; une deuxième et une troisième se dressaient.

€ Chacune des maisons construites renferme à l'arrière des chambres pour les dames et pour les ménages. De grandes pièces en avant sont arrangées en dortoir pour les hommes.

« Les verandahs (galeries couvertes) servent de salles à manger.

« L'installation de nos colons est encore rudimentaire. Ils ont un toit, cela est vrai , mais sous ce toit ils sont loin encore d'avoir toutes leurs aises.

< Ainsi tous les hommes non mariés couchent dans de grands dortoirs, où Von a disposé des lits en deux étages^ comme à bord des navires.

€ Quelques chefs d'ordre ont le privilège de cabinets particuliers; ainsi, par exemple, le docteur Savardan et Daly occupent ensemble un de ces cabinets. . >

Jusqu'au milieu de juin la literie ne se composa que de paillasses.

€ L'arrivée de la caravane Savardan permit d'améliorer cet article essentiel sous le rapport du confortable , le Nuremberg ayant emporté le matériel nécessaire à l'installation des sommiers élastiques. >

Nous avons vu (1) Godin dans sa leltro en date du 3 février 1855, traiter avec Cantagrel cette question des sommiers pour les premiers colons.

D'après nos précédentes indications, il devait se trouver alors à Réunion (juin 1855), 89 personnes, soit : lo les 40 indiquées ci-dessus, p. 446; 2o Considérant et son entourage : 5 personnes ; 3^ les 44 passagers du Nuremberg. Total : 89 personnes.

Or, le Bulletin d'août 1855, porte à 106 le nombre

(l) Chapitre XXVIII, p. 414.

des colons présents en juin à Réunion ; et un ordre du jour des travaux du 22 juin (publié par le Bulletin d'août 1855) énumère 98 participants ou participantes, y compris ceux empêchés par maladie ou autrement.

Ces chiffres nous portent aux considérations suivantes :

Notre premier chiffre : 89 comprend des enfants (nous ne savions quel nombre).

Le deuxième chiffre 106 en comporte également, puisque c'est le total de la population.

Le chiffre 98 n'en comporte pas , il est constitué nominalement par :

Hommes ..••.. 75

Femmes ou jeunes filles 21

Adolescents dits < pages > 2

Total 98

De 98 à 106 la différence est 8, ce chiffre est donc celui des enfants.

Ces huit enfants étaient-ils tous compris dans le premier chiffre de 89 , ou bien se trouvèrent-ils partie dans ce premier chiffre , partie dans l'adjonction des 17 nouveaux membres qui élevèrent la population de 89 à 106? nous ne pouvons répondre.

D'où venaient les 17 colons qui se sont ainsi ajoutés aux précédents ? Il nous paraît probable qu'ils vinrent isolément , d'accord ou non avec la Gérance (1 ) , certains peut-être sous les auspices de l'autre Société belge de colonisation au Texas , mentionnée plus haut, et qui ne fut peut-être qu'une tentative d'agence d'émigration.

L'arrivée des passagers de la Franciska (2) (sixième départ) , porta le chiffre total du personnel de Réunion

(1) Voir ci*des8U8 , p. 44b.

(2) Ghap. XXVin, p. 404.

à 1^, dès les premiers jours de juillet 1855. Ces passagers étaient partis au nombre de 27, mais Ch. Burkly, le chef de ce groupe, en avait écarté cinq (1) avant de quitter Houston, < ne les jugeant pas assez aptes aux rudes travaux des commencements. >

Finalement, nous croyons pouvoir classer comme suit les 128 membres présents à Réunion en juillet 1855 :

1 Le fondateur , M. Victor Considérant.

3 Ingénieurs : MM. Cantagrel, Cousin , Raisant.

1 Administrateur.

3 Docteurs-médecins : MM. Savardan, Roger, Nicolas. 25 Femmes ou jeunes filles , soit : les 21 indiquées page 454 et 4 comprises au rang des passagers de la Franciska.

Parmi ces 25 femmes, il y avait Mesdames Vigoureux, Considérant , Cantagrel ; 7 ménagères . venues avec leurs maris; 1 institutrice gardemalade; 1 fromagère-laitière ; 4 couturières, etc.

2 Conducteurs de travaux.

2 Comptables.

1 Conducteur d'agriculture.

20 Travailleurs des champs, jardins, etc.

10 Travailleurs du bois, charpentiers, menuisiers, etc.

3 Travailleurs du fer : serruriers, mécaniciens, etc.

2 Tanneurs.

2 Maçons.

1 Ferblantier.

1 Peintre-vitrier.

1 Tourneur en bois et métaux.

1 Charron.

3 Bouchers-charcutiers.

82 à reporter.

(1) Bulletin de la Société de colonisation f octobre 1865.

< Quand vous avez échangé les adieux , vous à Carcassonne , vous dans les Hautes-Alpes , vous dans les Ardennes, vous au pay& Manceau, vous en Touraine, quelle a été l'impression ressentie de part et d'autre? estce le déchirement d'une séparation douloureuse ? Non , la plupart vous ont dit non pas adieu ! mais au revoir !

•.. «Or, tout privilège oblige. A cet avantage de partir en avant , de fouler les premiers cette terre de liberté, vers laquelle tant de regards sont tournés aujourd'hui , à cet avantage correspond iine responsabilité sérieuse. Je ne parle pas ici seulement de la confiance que la Société a mise en vous , et que vous saurez justifier; je parle surtout de l'engagement — exprimé ou non — que par le fait seul de votre départ en avant, vous avez pris à l'égard de tous ceux que vous laisse? en arrière. Cet engagement, c'est de tout mettre en œuvre pour que le plus tôt possible, eux. aussi, ils puissent partir, aller vous rejoindre et concourir avec vous à des installations de plus en plus larges, qui puissent bientôt permettre de ne plus compter le nombre de ceux à qui l'on dira : partez. ' € De notre côté , croyez-le bien , nous mettrons tout en œuvre pour vous aplanir les difficultés que la prévoyance peut faire disparaître. Trois ou quatre courriers vous précéderont au Texas; Considérant, Canta- ^ grel et ceux , en petit nombre , qui vous ont devancés , seront en temps utile avisés de votre arrivée , et, autant que la certitude peut s'étendre en pareille matière, vous pourrez être certains de trouver^ en posant le pied sur la terre d'Amérique, des mains anaies tendues pour presser les vôtres et vous conduire vers cette nouvelle demeure. Nous avons toutefois poussé nos prévisions jusqu'au cas où, arrivés à New-Orléans, vous ne trouveriez que les indications de la meilleure route à suivre

pour rejoindre , avec tout votre matériel , les colons déjà installés et à l'ouvrage.

... «Lorsque nous voyons tant de familtes isolées, sans appuis , aborder presque sans ressources la terre féconde des Etats-Unis et y échanger le labeur ingrat et stérile idu proLétaire d'Europe contre le travail libre et productif du citoyen américain , disons-nous que la solidarité de nos efforts devra donner des résultats plus beaux encore.. Quand aux forces individuelles déjà suffisantes pour assurer Pindépendance de chacun viendra s'additionner la puissance collective, pourrions-nous ne pas prospé 'er ?

€ Or, cette solidarité vous saurez la réaliser; vous le saurez d'autant mieux que, par la manière dont nous la concevons , elle s'allie avec le respect le plus complet de la liberté individuelle. Chez nous, vous le savez, il y a concours des volontés et non pas absorption; nulle conscience parmi vous, ni parmi ceux que vous allez rejoindre, n'aspire à se substituer à la conscience d'autrui. Il peut y avoir direction , mais il n'y a point de commandement ; la soumission disparait pour faire place à l'acquiescement raisonnable et raisonné qu'entraîne un avis reconnu sage.

€ Chacun , en un mot , conserve, en tout et pour tout, la plénitude de son indépendance. S'il se donne à la masse, la masse se doit à lui; s'il s'isole , et il est toujours libre de le faire, la masse ne lui doit plus rien. Mais , parmi ceux qui sont ici , nul que nous sachions n'a l'intention de s'isoler. Chacun sait que travailler pour tous , c'est travailler pour soi , c'est travailler pour les siens, c'est travailler pour tous ceux qu'on désire voir arriver plus tard dans la Colonie , c'est constituer , en un mot , la nouvelle Patrie , dans laquelle viendront se réunir toutes les affections un moment séparées.

«... Il y a deux cents ans environ , une poignée de familles généreuses , chassées d'Angleterre par l'intolérance religieuse , allèrent chercher sur le continent Américain, une patrie où il leur fut permis de prier Dieu , sous la seule dictée de leur conscience. Dieu a béni leurs efforts, car de leur exil volontaire est sortie la puissante République des Etats-Unis. Nous allons, à notre tour, y chercher la liberté de travailler à la réalisation de notre rêve humanitaire ; notrp œuvre est sainte parce qu'elle est générale ; elle touche à la prière puisqu'elle a pour but le salut et le bonheur de tous : Dieu nous doit donc aussi de bénir nos efforts?»

Le lecteur aura remarqué ces paroles du début : < Vous précédez même Vavant^garde de la colonie. » Nous croyons utile de rappeler à ce propos les considérations suivantes :

Sur les 2500 à 3000 (1) personnes qui, au premier appel de Considérant, s'étaient résolues à émigrer, mille s'étaient fait inscrire comme disposées à partir avant la fin de 1855 (2). Ce millier était considéré comme la véritable avant-garde coloniale.

Les premiers partants devaient tenir lieu des pionniers américains et remplir la charge confiée à ceux-ei dans le plan primitif de Considérant et définie comme suit dans la Convention provisoire (3) : « ... création d'un premier centre où les colons ultérieurs devront trouver à leur arrivée , un gîte provisoire , des renseignements de toutes sortes , des approvisionnements , une population amie, et tous les éléments propres à faciliter leur établissement définitif quel qu'il doive être. >

(1) Bulletin de la Soctélé de colonisation, janvier 1855.

(2) Bulletin de la Société de colonisation, mai 1855. (3; Chapitre XXVI, p. 385.

On comprend donc Texpression : < Vous précédez même Tavant-garde. >

L'enthousiasme n'avait pas de bornes, à cette époque. Donnons-en un nouvel exemple. Dans une brochure publiée alors à Bruxelles, sous le titre: < U Ecole phalanstérienne et le Texas >j 1855, Tautëur, Théodore de Vance, écrivait :

€ Lorsqu'on saura qu'il y a dans le monde une terre à l'entrée de laquelle on lira sur un poteau : Ici on croit au bonheur de Vhumanitè, ce sera par populations que les hommes vendront s'y porter . >

On conçoit combien de tels écrits durent pousser à ces départs inopportuns contre lesquels — nous l'avons vu, dans le précédent chapitre, — s'élevait de toutes ses forces la direction de la Société. Mais des gens partirent quand même et les Bulletins constatent (1) qu'un certain encombrement se produisit à la colonie dès juillet 1855.

V. Considérant (2) stigmatisait, trois ans après, en termes des plus vifs ces arrivées intempestives et s'engageait formellement à ne plus les endurer, si l'on consentait à renouveler la tentative de colonisation sur un autre point du Texas.

Mais revenons à notre sujet. Lors des premiers départs tous les cœurs s'ouvraient à l'espérance et le chef de l'École lui-même terminait la Convention provisoire (3) par ces mots entraînants :

< Je pars amis , et vais vous attendre sur la terre immaculée où nous avons à semer la liberté, la science et l'amour. > i

Un premier et considérable obstacle se dressait, nous

(1) Exemple : numéro d'octobre 1855.

(2) Bu Texas, 1857.

(3) Chapitre XXVI, p. 394,

le savons, devant les pionniers : le manque de terres, le manque de cet espace où librement, au gré et sotis la responsabilité des opérateurs, devaient se développer tous les essais sociaux.

Eussent-ils eu cette terre que, pour y réaliser des modes d'existence supérieurs à la vie pastorale , la seule possible dans Pétat du pays, il eût fallu commencer par modifier cet état même, en couvrant le sol de voies de communications (idée qui préoccupait vivement Godin) et en implantant dans ce nouveau milieu tous les éléments de l'industrie , tous, les ressorts du progrès humain.

Quant à l'instauration du règne de l'harmonie il eût fallu, pour y procéder, avoir réalisé une préparation bien plus difficile encore, c'est-à-dire la détermination de la véritable méthode d'appréciation du travail et conséquemment de la répartition des produits.

Qu'on y réfléchisse : Pour bien et dignement assurer l'existence, .non-seulement de ceux en état de se livrer au travail, mais de tous ceux, enfants, vieillards, etc., incapables de se soutenir eux-mêmes , il faut une très grande richesse sociale^, et une richesse se reconstituant et se développant sans cesse.

Or, cela ne peut s'obtenir que par les efforts vigilants et continus des membres actifs du corps social; et pour entretenir ceux-ci dans cette volonté de la meilleure et de la plus grande production, il faut baser la part de chacun, dans les biens courants, sur la valeur même du produit que chacun d'eux aura fourni et en tenant compte à l'exécutant de tous ses mérites efiectifs.

Toute une méthode est à créer dans ce but; méthode qui en rendant évidente l'équité de la rémunération du travail de chacun sera, nous le répétons, la vraie

préparation du règne de l'harmonie entre les hommes.

Le lecteur mesurera le temps nécessaire à une telle œuvre !

Revenons à nos colons. Ceux d'entre eux partis d'Europe avec le désir de constituer, en arrivant au Texas, une association autonome d'après le plan de la Convention provisoire, tout comme ceux partis avec ridée autre de réaliser des exploitations particulières, soit en groupes, soit isolément, sur les libres terres entrevues dans les plans de la Société générale, se trouvèrent, à leur vif et commun désappointement, obligés de vivre à Réunion tous ensemble pendant un certain temps et en voyant s'ajouter à eux des éléments amenés par des sentiments très divers.

Tout rudimentr.ire qu'était ce groupement de population, il avait pour conséquence défaire doubler et tripler le prix des terres environnantes. Mais, celles-ci étant appropriées, c'était au bénéfice des détenteurs que se produisaient les plus-values sur lesquelles les colons avaient compté.

On conçoit ce qu'une telle situation ajoutait au désappointement général. En outre, les denrées ellesmêmes augmentaient. Dans un pays presque désert comme le haut Texas, disait le Bulletin de la Société (1), < où quelques settlers (colons) disséminés, n'assurent que leur propre consommation , l'arrivée imprévue et le groupement subit de 130 immigrants sur un seul point ont eu pour effet de faire hausser considérablement le prix des céréales , surtout en coïncidant avec Tétat de sécheresse. » En effet, une sécheresse exceptionnelle désolait le pays et ajoutait à la pénible situation des coloîis.

(1) Numéro d'octobre 1855.

Leurs conditions matérielles étaient, nous le savons, pénibles : les abris en bois élevés en hâte étaient insuffisants sous tous les rapports; le lecteur a vu, chapitre XXXI, que la plupart des hommes couchaient dans des dortoirs — sorte de hangars , à vrai dire — où les lits étaient disposés en deux étages comme à bord des navires, etc. On peut juger de ce que devait souffrir une population d'hommes, femmes et enfants, habitués aux ressources de la civilisation et arrivant dans ce milieu après deux mois de traversée en mer, suivis de cent lieues en chariots attelés de bœufs à travers un pays sans routes... Ajoutons à ce tableau le tarissement partiel des sources et une chaleur accablante!

D'autre part, l'état de sécheresse rendait plus difficile encore le travail de défrichement du sol et de préparation du milieu pour lequel déjà la population n'avait pas les aptitudes voulues!

En effet, la bonne volonté quelle que soit sa puissance, ne peut tenir lieu du savoir et de l'habileté professionnelle; surtout quand le ressort delà propriété privée n'est pas là pour actionner l'individu sous lé double sentiment de recueillir tout le produit de ses efforts en cas de bonnes opérations , et d'endosser une responsabilité illimitée en cas de mauvaises.

Enfin, pour compléter le tableau des résistances majeures contre lesquelles nos pionniers avaient à lutter , écoutons ce que l'expérience dictait, 18 mois plus tard (1):

€ ... Une considération excessivement importante qui a trop échappé à Tesprit de nos amis en Europe et sur laquelle nous appelons leurs réflexions , c'est que l'intérieur du Texas étant sans routes, sans communications faciles , sans débouchés , il ne faut pas songer à y

(1) Bulletin de la Société de colonisation , décembre 1856.

développer l'industrie, le commerce, ni même la grande culture.

> Tout effort pour créer et faire circuler des produits est généralement plus coûteux qu'avantageux. La production implique circulation et débouchés. En attendant les chemins et les consommateu "rs , la vie pastorale est la meilleure qui convienne aux premiers occupants. En déterminant par leur présence l'augmentation de valeur que doit donnei: aux terres le peuplement , les premiers colons n'ont qu'une manière économique de tirer parti de ces terres , c'est d'y entretenir des troupeaux de vaches , bœufs , moutons, chevaux, etc., et de ne faire cultiver que le strict néces'saire pour leur alimentation propre et celle des animaux pendant les deux mois de véritable hiver.

€ Le bétail étant , dans ces circonstances , la seule marchandise qui conserve et augmente sa valeur, s'entretient et se reproduit presque sans frais ni maind'œuvre , qui, au surplus, se transporte elle-même au marché à travers les terres , il constitue la meilleure spéculation des pays neufs... >

JUn des colons, vétérinaire de profession , écrivait, lui aussi (1) , après les leçons de l'expérience : .

« Dans l'état actuel des choses , ce n'est pas encore une bonne spéculation d'aller vendre de la viande à Dallas. La journée d'un homme , d'un cheval et d'une voiture coûtent cher au Texas et la viande invendue revient corrompue.

< Les peaux jusqu'à ce jour sont restées inutilisées; elles se perdent même en raison de la difficulté des transports. Il en coûte un dollar pour écorcher un bœuf mort et la peau ne vaut qu'un dollar. On laisse donc ce soin aux vautours... >

(1) BulleUn de la Société de colonisation, décembre 1856.

Ailleurs,, le Bulletin déjà cité dit: < C'est à peine aujourd'hui si deux germes d'industrie: la tannerie et la distillerie , trouvant leurs matières premières sur les lieux , peuvent éclore économiquement et se développer. >

En face de ces nécessités , mettons le personnel venu d'Europe et voyons-le à l'œuvre : Administrateurs, Ingénieurs, travailleurs des champs, du bois, du fer... femmes , jeunes filles', jeunes hommes, enfants étaient là plus d'une centaine..., lesuns venus, nous l'avons dit, pour créer, en groupes ou isolément, des établissements particuliers sur des portions de terres que la Société leur aurait vendues ou louées ; les autres pour se joindre à une organisation sociétaire autonome dans le genre de celle indiquée par la Convention provisoire (1); et d'autres enfin venus sans but bien défini.

Un seul domaine colonial : Réunion (2), était acquis ; il était le gage des capitaux mis dans la Société générale de colonisation au Texas. Considérant ne jugeait pas, au premier abord , pouvoir en aliéner une parcelle ; il fallut toute la gravité que la situation prit à Réunion même pour le faire changer d'avis sur ce point, au mois d'août suivant , et il le fit avec un vrai déchirement de conscience.

Peignant ces choses longtemps après, le chef de l'entreprise a écj:*it (3) :

€ Le seul parti préférable intrinsèquement eût été de renvoyer, fût-ce en Europe et aux frais de la Société, les neuf dixièmes des personnes accumulées sur les lieux et de passer par profits et pertes toutes les dépenses sèches. Mais, pour prendre ce parti, il eût fallu être

(1) Chapitre XXVI , p. 382.

(2) Il n'y avait qu'une pépinière à Houston.

(3) Du Teœas , 1857, p. 12.

et se sentir en état de dominer l'effet désastreux qu'un pareil coup eut alors produit en Europe et sur les lieux, et être assuré de pouvoir très promptement en outre trouver à un tel début des compensations suffisantes. Tout cela me manquait. >

Nous avons dit que le fondateur était malade à cette époque , par suite des angoisses mêmes que lui causait la situation ; et qu'il demeura six mois sans renseigner par un seul mot la Gérance à Paris sur le fond de la situation. On juge si ce silence inquiéta Godin !

Mais restons à Réunion et voyons comment on s'y exerçait.

La grande diflSculté intérieure était, on le conçoit,* celle du gouvernement. Les larges déclarations si facilement faites , et plus facilement encore acceptées : € Chez nous il peut y avoir direction, mais il n'y a pas de commandement;... chacun conserve en tout et pour tout la plénitude de son indépendance, > n'avaient aucune valeur pratique. Comment, à la lumière de ce verbe , organiser le travail , ce premier élément de la vie sociale ?

Dans quelle mesure s'inspira-t-on des prescriptions de la Convention provisoire?

Nous n'avons pas dHndications précises en ce qui concerne cette toute première période.

Reportons-nous au début de l'entreprise : On achète la propriété, un très petit groupe s'y installe; il élève des abris, cultive le sol; Tentretien de la vie et les travaux de ce premier groupe sont au compte de la Société générale.

De nouveaux travailleurs, les premiers colons, arrivent et partagent la même situation , en attendant que le chef de l'entreprise , V. Considérant , y modifie quelque chose , s'il y a lieu.

Le 30 mai 1855 , Considérant est sur place. Il y avai alors une cinquantaine de pionniers à Réunion. La population se double en juin, elle atteint en juillet le chiffre déjà indiqué, 128; puis de nouvelles adjonctions se produisent et un certain encombrement apparaît dès ce mois même.

Impuissant à dominer la situation. Considérant la laissa telle qu'elle jusqu'au 7 août suivant, c'est-à-dire jusqu'à ce que, par le fait du temps et des relations quotidiennes , se fussent dégagés du sein de la population :

lo Un groupe principal disposé à essayer, à Réunion, d'une certaine forme de Société que nous verrons plus loin;

2o Un petit groupe résolu à se livrer à une exploitation spéciale autonome , sur une partie de terre qu'il prit en fermage ;

3"^ Enfin des individus qui ne pouvaient que poursuivre leur voie isolément.

Toute la première période semble avoir été dépourvue de règles. Ceux qui y ont pris part et qui sont demeurés au poste après la modification du 7 août , c'est-à-dire les plus sympathiques à l'essai collectif, qualifièrent cette période de chaos ou autres termes analogues.

Nous savons aussi par les Bulletins de la Société que de vifs mécontentements se produisirent , que des colons s'en allèrent et critiquèrent amèrement ce qui se passait à Réunion.

A travers toutes ces diflScultés , il est touchant de voir les efforts des chefs naturels de l'entreprise et d'un certain nombre de colons pour soutenir les courages et introduire des causes d'entraînement ou de cordialité dans les rapports entre les membres.

Nous allons voir qu'on se rendait au travail à l'appel

du clairon ; que les termes groupes et séries étaient usités; que des bals et autres plaisirs coupaient la semaine.

Que pouvait-on de plus dans le milieu où Ton se trouvait!

Des besognes s'imposaient, il fallait les accomplir. Les chefs recouraient à la bonne volonté de chacun.. . Et après ? ^

Rétribuait-on les travailleurs autrement que par l'entretien général de tous , au compte de la Société de colonisation? Nous n'avons pu trouver d'indications précises à ce sujet,

D'après les paroles de Considérant (1), les choses se passèrent au détriment de la Société générale , et cela , non-seulement pour la toute première période, mais en grande partie pour celle qui suivit.

Nous verrons ces paroles en leur temps.

On conçoit qu'il y avait là une source vive de déboires pour les pionniers qui se trouvaient ^à la fois (c'était la minorité) actionnaires de la Société générale et membres du premier groupe installé à Réunion. Ils voyaient de près où s'en allaient les ressources et ne pouvaient qu'être saisis d'inquiétude pour l'avenir.

Que le coulage fût énorme , que les dépenses fussent hors de toute proportion avec, les produits obtenus, qu'il y eût , en un mot , péril en la' demeure , c'est ce qui ressort des raisons invoquées (2) par Consitlérant luimême pour expliquer la constitution de la Société du 7 août: « Liquider le pire état des choses,... dégager régulièrement et progressivement la Société (générale) de ses fardeaux les plus lourds... »

Inapte aux travaux qui lui incombaient, la population

(1) Voir Assemblée f?éiiérale tenue à Paris , le !«' septembre 1858. — Bulletin de la Société de colonisation , octobre 1868.

(2) Du Texas , 1857 , p. 12.

s^y employait peu efficacement et à frais énormes; c'était forcé. La plupart évidemment en souffraient et faisaient , nous Favons dit , contre mauvaise fortune , bon cœur.

Ce ne fut guère qu'après la constitution de la Société du 7 août et lorsque les gens, comparèrent Pétat qui suivit à la situation du début , que , par opposition pour ainsi dire, quelques jugements précis furent formulés sur le premier état.

Nous avons parlé (1) d'un ordre du jour en date du 22 juin 1855 portant énumération de 106 membres. Tout ce personnel est classé en face des rubriques suivantes :

Recherche et reconduite des bœufs. — Soin des chevaux. — Charpentiers. — Débitage des arbres. — Tonneliers. — Voitures sur Dallas, aux bois, à l'eau. — Plantation de pommes de terre. — Jardinage. — Briquetiers. — Puisatiers. — Fabrication des tuyaux pour la pompe. — Laitiers. — Battage du blé. — Buanderie.

— Couture. — Menuisiers. — Cuisine. — Cordonniers.

— tailleurs. — Boulangers. — Boucher. — Recherche du raisin. — En route. — Garde-magasin. — Comptable. — Malades. — Indisposés. — Médecins. — Chefs d'ordre. — Complément.

Dans ce même mois , paraît-il (2) , en raison de la chaleur , les heures de travail , de repas et de repos avaient été ainsi distribuées :

Lever et léger repas de 4 h. à 4 h. 1/4.

Travail de 4 h. 1/2 à 10 h. 1/2.

Dîner et repos de 11 h. à 2 h. 1/2.

Goûter et travail .. • de 2 h. 1/2 à 7 h.

Souper à 7 h. 1/2.

(1) Chapitre précédent , p. 454.

(2) Bulletin de la Société de colonisation, août 1866.

Le Bulletin ajoute :

La soirée est occupée par les cours^ d'anglais, les causeries, les chansons, etc. Tout le monde est couché à 10 h.

Voyons maintenant quelques lettres adressées par des colons à des parents ou amis , au cours des premiers mois de Tannée 1855.

— Un peintre vitrier écrit (1) ceci :

« Dès notre arrivée nous nous mîmes immédiatement au travail. C'était le temps de la récolte ; on me mit à recueillir et à lier des gerbes , opération toute nouvelle pour moi. Je me décidai à prendre une profession plus en rapport avec celle que je quittais et me mis à la charpente que je n'ai pas abandonnée depuis et dont les opérations marchent rapidement. >

— Un ex-employé de l'administration des finances , en Belgique, écrit à ses parents (2) :

€ Ici chacun s'occupe selon qu'il est requis :

« Un professeur de musique (M. St.) scie la pierre avec ses amis MM. D. J., etc.

« Un ancien pasteur anglican , universaliste (M. A.) , va, dès 4 heures du matin, courir les bœufs, planter des patates douces, des pois, des fèves, avec moi.

4c Ce même A. tue le bœuf à manger, ôte la peau, etc.

« R, le médecin , porte du bois (bardeaux-shingles) par dessus un pont en cordes (mexican bridge) sur son dos , au West Fork , va acheter des provisions chez les fermiers des environs , et rapporte à cheval jusqu'à 6 ou 10 douzaines d'œufs...

« C, architecte, cuit le pain.

€ Il faut faire de tout.

(1) Bulletin de la Société de colonisation^ décembre 1855.

(2) Bulletin de la Société de colonisation, octobre 1855.

€ Quant à moi , j'ai déjà été mis aide à la cuisine , au jardin ; j'ai conduit trois jours la ctarrue dans un champ de maïs, et j'arrose beaucoup les patates douces que je bine après avoir aidé à les planter, »

(Le lecteur jugera ce que pouvait être l'œuvre de ces ouvriers improvisés. Tout apprentissage , même sous la direction d'un maître, entraîne gaspillage de matières; là , directeurs et dirigés avaient charge de travaux auxquels ils n'étaient guère plus dressés les uns que les autres.)

Un autre correspondant , Wr. de Louvain , écrit : . . € Quand le groupe des Suisses sera ici (dans 4 ou 5 jours) , il y aura une population d'environ 130 âmes , ce qui est positivement trop pour la première année. Ce n'est pas de les loger qui est chose difficile, car, pour l'hiver , il y aura des habitations pour loger convenablement 200 personnes ; mais c'est de les nourrir.

«Vous comprenez qu'une telle population, se. condensant sur un seul point au Texas , doit y faire hausser le prix des denrées alimentaires. Encore si on avait produit par les cultures , mais le jardin est tout à fait manqué, parce qu'on a semé deux mois trop tard , et qu'il y a eu une année de sécheresse , dont on ne connaît pas d'exemple. Cependant il a été fait une récolte de 4 hectares de froment environ, semé par un sett- 1er (1), mais qui n'a pas produit beaucoup; puis il a été planté autant de maïs et environ 12,000 plants de patates douces ; celles-ci réussiront à force d'arrosages.

€ Comme on ne produit pas encore ici (nous avons déjà mangé un plat de radis) , la Société triera autant que possible les groupes d'expédition qui se prépare-

(1) Colon défrichant et cultivant isolément ou en famille des propriétés individueUes.

ront et ajournera aux années suivantes ceux qui ne peuvent remplir immédiatement une fonction ou tra^ vaii productif d&ns lequel ils soient bien exercés...

< Actuellement , nous tâchons de jeter les hases d'une association de travailleurs. Dans un mois , vous saurez si nos efforts ont abouti. >

Un autre, eiicore do Louvain, écrit dans les derniers jours de juin 1855(1) :

« Les vivres sont difficiles à se procurer. On nous a apporté deux chevreuils que les Américains nous ont vendus à 4 sous la livre.

€ Il y a ici des ouvriers des différents Etats de V\Jnion... Déjà chez nous ça prend un air animé. Le marteau résonne, la cour est encombrée de voitures, de waggons , de bœufs , etc.

« Le soir, on se rïissemble sur la place publique ; quelquefois on donne des cours d'anglais... Aujourd'hui dimanche, 24 juin, j'entends dans l'autre maison des chants, le violon : on répète un chœur pour entrer à Dallas le 4 juillet, anniversaire de l'Indépendance américaine...

« Ce soir , après souper, il y a un bal sur la pelouse...

< Les chefs craignent d'être débordés par l'émigration. Pourtant l'ordre commence à régner; les femmes sont formées en groupes et séries de lingerie, de cuisine, de'repasseuses , de laveuses.

«La série agricole est formée avec ses groupes.

< Les constructeurs ne sont encore astreints à aucun ordre.

« Nous marchons bien (!)

t Les ouvriers charpentiers et menuisiers de circonstance s'appliquent au détail et petites affaires... De jour

(1) Bulletin de la Société de colonisation , octobre

en jour cela s'améliore; et nous avons une foule de petites douceurs qui nous manquaient au début, telles que beurre, fromage, etc. »

Nous répétons n'avoir rien trouvé de nature à nous faire croire que les termes groupes et séries usités dans cette lettre répondissent à autre cliose qu'à la désignation , en termes fouriéristes , des gens à la bonne volonté desquels les chefs d'ordre (Considérant ou Cantagrel) demandaient les travaux spécifiés.

Un mois plus tard , Br., des Hautes-Alpes , écrit une lettre qui donne à penser que les choses s'étaient améliorées au point de vue de la subsistance ; quant au travail , on en jugera :

... 4c (1) Nous faisons ici tranquillement nos quatre repas par jour. Nous avons toujours de la très bonne viande fraîche : nous en vendons môme aux étrangers. Elle nous revient à 3 sous la livre. Nous mangeons aussi souvent du chevreuil qui coûte le même prix.

€ Le matin le clairon sonne le réveil à 4 heures; et une demi-heure après, il nous rappelle pour le déjeûner. Café au lait et de la viande froide, c'est un repas court. Après, nous allons au travail jusqu'à 10 heures.

€ Le clairon nous annonce de nouveau que le dîner est servi : il se compose de soupe au riz et de bouillon , 2 plats de viande , un plat de légumes et des confitures qu'on fait ici.

€ Le pain est de première qualité. Nous avons d'ex^ collent blé et de très bons boulangers.

€ Après ce repas, nous nous reposons jusqu'à 3 heures , puis nous faisons une petite collation de pain et de fromage blanc et nous allons au travail jusqu'à 6 h, 1/2. Le souper est à peu près conforme au dîner,

(1) Bulletin de la Société de colonisation, octobre 1855.

seulement nous avons du thé au lieu de café. Nous avons tous meilleur appétit qu'en France. »

Ce bon appétit poussait sans doute à une vigoureuse consommation que, malheureusement, la production n'équilibrait pas; ce qui contraignait à chercher un moyen de régulariser un peu les choses ; car le môme Br, ajoute :

m On va bâtir un restaurant où chacun dépensera ce qu'il voudra. . . » (En d'autres termes : on verra ce que chacun consomme.)

« Nous commençons à nous organiser.

' «Pour aller laver le linge, nos laveuses ont une voiture à deux chevaux et un postillon.

€ Nous avons bal tous les dimanches après souper. € Les dames et les demoiselles font des guirlandes et des bouquets pour en décorer remplacement. Les américains et leurs dames y viennent d'assez loin. »

(La presse, nous le verrons plus loin, s'occupait déjà de l'entreprise dite de V. Considérant.)

€ Nous avons célébré le 4 juillet la fête de l'Indépendance américaine. •. Le drapeau national flottait sur le plus haut de nos bâtiments.

4c Les jours ordinaires, après souper, nous allons nous promener sur la route , ou dans la prairie. Les uns causent , les autres chantent. Le climat est si doux que Ton n'éprouve ni froid, ni chaud.

< Ceux qui veulent aller se promener ou faire une course ailleurs , en voiture ou à cheval , le demandent le soir , et le lendemain à l'heure convenue le cheval est sellé ou attelé.

4c II y a une bibliothèque publique pour ceux qui aiment la lecture , et un magasin d'habillements qui va être augmenté pour pouvoir vendre ou échanger avec les -étrangers contre d'autres marchandises. >

Voici pour terminer, une lettre (1) d'un des trois docteurs-médecins de Réunion, M. N. Cette lettre est datée 26 août 1855; nous en extrayons les passages se rattachant à Parrivée du docteur à la colonie, au milieu de juin 1855 :

€ A mon arrivée je m'enrôlai dans les jardiniers; mais soit à cause de la sécheresse ou des chenilles trèsnombreuses, cette année, j'ai quitté les jardins pour prendre une place dans les ateliers,

€ Ceux où je travaille se composent d'un tonnelier, d'un tourneur, d'un serrurier, d'un forgeron et d'un ferblantier , avec lequel je travaille. Nous avons fait et placé environ 300 mètres de tuyaux en zinc qui conduisent l'eau dans tous les carrés du jardin. Nous allons nous occuper maintenant à faire des pompes pour les cinq puits que nous avons creusés (2) autour de nous et dont chacun a une destination spéciale, soit à l'usage de la maison , soit pour la vacherie , la buanderie , etc.

€ Entre temps nous raccommodons les casseroles et les gobelets.

« Je me trouve très-bien parmi tous ces ouvriers gais et bons vivants...

€ Ils m'ont fait l'honneur de me nommer président de leurs conférences... >

Plus loin le docteur ajoute :

€ Nous avons entrepris une besogne excessivement difficile; mais comme quelqu'un doit l'accomplir, pourquoi ne la ferions-nous pas?

... 4c Le dernier dimanche de juillet nous allâmes vendanger un raisin sauvage, précoce, très commun dans les bois. Cette vendange se fit avec beaucoup de pompe.

(1| Bulletin de la Société de colonisation^ décembre 1855. (2) La Bécheresse avait tari touted les sources. Bulletin de la Société de colonisation^ décembre 1855 et décembre 1856.

4c Un waggon traîné par deux paires de bœufs portait les vivres, deux tonneaux vides et les vendangeuses.

«Nous ramassâmes, non sans peine, environ deux charges de raisins et revînmes en vrais vignerons, couronnés de pampres et de fleurs. Notre convoi fît gravement le tour de nos bâtiments et nous chantâmes avec beaucoup d'entrain : « Amis ^ chez notes la gaîtè renaîtra... >

* Le raisin fut mis en cuve , mais avec un bien faible espoir de succès; un raisin âpre, à peau épaisse et pulpe presque sans eau ; mais avec un peu de chimie on vient souvent en aide à la nature. Ce fut un ancien marchand de vin et moi qui fûmes chargés de la manutention. Un peu d'eau et de sucre ajoutés en proportion convenable suppléèrent à ce qui manquait. La fermentation s'établit promptement et marcha à souhait.

€ Notre vin, duquel nous nous abstenions de parler, était à peu près oublié quand le départ de M. D. nous fournit Toccasion de le faire paraître à table. Il fut trouvé délicieux quoique un peu trouble (il avait à peine quinze jours de tonneau). Il fut vanté et fêté....

€ Dans une autre circonstance, mes amis avaient commencé de mettre en relief mes talents de confiseur. Aussi il a été question de me faire abandonner le marteau de ferblantier pour la casserole de confiseur... » '

Malgré le ton favorable de ces lettres, la situation de fond pouvait être entrevue ce qu'elle était : aventurée, difficile, effroyablement coûteuse, aussi quand on crut en être sorti par la constitution de la Société du 7 août, écrivait-on des choses comme celles-ci : (1)

€ Les nouvelles de notre début qui vous parvenaient

(1) Lettre de M. Wr. de Louvain , en date du 15 décembre 18U5. Bulletin de la Société de colonisation, février 1856.

par nos lettres n'était guère rassurantes, mais on était convenu d'écrire la vérité.

€ Du cfiaos dans lequel nous avons vécu, nous sommes sortis pour parvenir à un certain ordre de choses.

€ La direction marche actuellement en bonne harmonie avec le travail ; sa tâche est plus facile maintenant qu'il y a quelques mois, parce que l'épuration des éléments est faite. On n'entend plus des prétentions exagérées, ni des critiques malveillantes dont les deux causes ont disparu, à savoir : les mauvais éléments et l'inexpérience

€ Le ton qui règne actuellement est le ton travail . L'ordre se fait place partout...

< Nous sommes débarrassés de tous les blagueurs et nous avons la paix intérieure. C'est une bien jolie chose que l'ordre ! Qu'on le sent bien quand on a été dans un milieu pareil à celui que nous venons de quitter ! Si cela avait duré nous serions devenus tous fous ou méchants... >

Cette lettre nous fournira de nouveaux extraits quand nous aurons à peindre la situation de la colonie après la constitution de la Société visée dans la dite lettre.

Terminons quant à l'état primitif des choses à Réunion en notant qu'il devint insoutenable, aussi bien au point de vue de la dépense qu'au point de vue do la sérénité individuelle des colons, par son manque même de toute règle, le gaspillage et l'insécurité étant alors les traits dominants.

Société des propriétaires de Réunion, 7 août 1855.

Constitution.

Agent exécutif , mais avant tout fondateur et àme de l'entreprise de colonisation au Texas , Victor Considé-

rant < résumait en lui — pour ce qui concernait les opérations actives — tous les pouvoirs et conséquemment tous les devoirs. > (1)

Aussi lorsqu'il le jugea nécessaire— et sans prévenir la Gérance envers laquelle , désespéré de la situation en Amérique , il garda un silence de six mois — procéda-til à la constitution de la Société dite des propriétaires de Réunion.

Parlant de la constitution de cette Société , trois ans plus tard (2) et de Timpossibilité native pour lui de dire les choses autrement que sincèrement, il s'exprime ainsi :

4( Eh bien , môme là haut , même quand j'ai eu à parler pendant trois jours à la populatior. assemblée, pour lui expliquer la combinaison adoptée; quand tant de motifs réclamaient que cette population fût soutenue, encouragée, excitée; quand il eût été facile de lui créer des illusions, pour le moment du moins salutaires et bonnes; que je n'eusse même pas eu à créer, mais à prendre toutes faites et à avoir l'air de partager, je ne l'ai ni pu ni voulu.

€ J'exposai la situation, je montrai qu'elle n'avait avec mon plan qu'un rapport de renversement formel ; qu'elle me mettait dans la nécessité terrible ou d'abandonner les neuf dixièmes des personnes — et justement les moins capables — à leurs ressources et à leur sort, quels qu'ils pussent être, ou de commettre un abus de confiance, un véritable détournement de fonds, en employant en frais et avances hasardées d'établissement pour ceux-ci des capitaux qui ne m'avaient été confiés que pour préparer celui de leurs propriétaires; que je prenais , moi, cette responsabilité mortelle, et qu'ils

(1) Bulletin de la Société de colonisation , septembre 1856.

(2) Du Texas , 1857 , p. 30.

avaient, eux, dans leurs mains, avec leur propre sort à faire , celui de ces fonds , celui de la Société et le mien... »

Ces paroles montrent en quel déchirement de conscience, ainsi que nous Pavons dit précédemment (1), Considérant aliéna le principal domaine , autant dire le seul , alors possédé par la Société générale.

Dans les circonstances données , cette combinaison lui apparaissait comme (2) < la plus raisonnable et la moins mauvaise. Elle permettait » , a-t-il écrit :

« lo De liquider le pire état des choses ;

€ 2o ^De donner à une population jetée dans un pays où elle ne pouvait encore rien connaître , ni rien comprendre , le temps de comprendre le pays et de s'y débrouiller ;

€ 3® De gagner le temps nécessaire pour la connaître elle-même.;

€ 4** De dégager régulièrement et progressivement la Société mère de ses fardeaux les plus lourds.

« Cette solution , enfin , » selon lui , » tenait la porte ouverte à ce qui ultérieurement serait jugé possible , utile , bon ou nécessaire ; et elle permettait que tout cela fût fait en engageant et compromettant le moins possible à nouveau les intérêts de la Société générale >.

Voici les grandes lignes de cette transaction (3) :

« Principales dispositions de l'acte de Société de

Réunion.

< 1© Dispositions générales.

« L'objet de la Société est Tacquisition, par celle-ci , du domaine de Réunion , et le développement de Téta-

(1) Ghap. XXXII , p. 466.

(2) Lu Texas , p. 12.

(3) Bulletin de la Société de colonisation , octobre 1855.

blissement agricole et industriel en voie de formation sur ce domaine , lequel constituera un premier centre de colonisation où les immigrants ultérieurs , recommandés par la Société générale , pourront se réunir , se renseigner, s'approvisionner et trouver à leur arrivée un gîte provisoire , une population amie et les éléments propres à faciliter leur établissement définitif.

€ La Société prend le nom de Société de Réunion : son siège est à Réunion ; sa durée est fixée à 18 années et pourra être prolongée.

€ Le fonds social , fixée à six cent mille dollars , est représentée par 4,800 actions de 125 dollars, divisibles en coupons de 25 et de 5 dollars. Ce fonds pourra être augmenté. Le chifi^re nécessaire à la constitution est fixée à 80,000 dollars.

€ La Société est gérée par un Conseil d'administration composé de 7 membres dont six élus par l'assemblée générale des actionnaires , et le septième à la nomination de la Société générale. »

(Comme nous le verrons plus loin , deux membres nommés par tous les associés-travailleurs furent adjoints à ce Conseil.)

« 2o Concernant les rapports entre la Société de Réunion

et la Société générale.

€ La Société générale cède et apporte à la Société de Réunion les terres constituant actuellement le domaine de Réunion et ses dépendances , formant une superficie totale de 12,286 acres (environ 5,000 hectares) , la dite cession comprenant les constructions et les travaux de toutes sortes exécutés sur le dit domaine, les animaux , outils, machines, approvisionnements, etc., acquis par la Société générale en vue de Réunion,

«Cet apport, évalué à 50,000 dollars (250,000 fr.), est représenté par 400 actions do la Société de Réunion, acquises à la Société générale.

€ La Société générale a souscrit de plus pour une somme de trente mille dollars (150,000 fr.) dont le versement se fera successivement selon les besoins de la Société de Réunion , étant entendu que les sommes fournies en exécution de cette souscription, seront échangées contre des actions de la Société de Réunion , prises à leur valeur nominale, au fur et à mesure de rencaissement des fonds. Ce supplément de commandite pourra correspondre à 20,000 dollars environ pour la première année.

<La Société générale a droit, hors part, à 1/20 sur les bénéfices.

€ 3° Concernant les Rapports entre le capital et le travail.

€ Dans l'acie de Société , les actionnaires sont désignés sous le nom de Bailleurs de fonds; et les travailleurs-associés sous le nom de Bailleurs de travail. C'est que, en effet, aux uns comme aux autres, on demande l'avance soit du capital j soit du travail, et les uns comme les autres doivent s'en remettre au succès de l'entreprise commune pour recevoir la rémunération correspondante à leur apport. L'identité d'expression est ici un indice du parallélisme que l'on a cherché à établir entre le capital et le travail, tant pour les bénéfices à prétendre que pour les avances à faire et les risques à courir.

< Le capital reçoit, à titre de minimum assuré , et comme avance de part , le tiers de l'intérêt courant que trouve l'argent dans le pays. Le taux étant aujourd'hui à 10 p. c, ce tiers est de 3 1/3 p. c.

€ Le travail reçoit, à titre de minimum assuré et comme avance de part, le tiers du salaire qu'il aurait touché en s'exerçant dans le pays en dehors de la Colonie. Ce tiers varie, selon le genre de travail, de 30 cents à 55 cents par jour, ce qui correspond à des

salaires actuels de 90 cents à 165 cents, soit 4 fr. 50 à 8i fr. 25 par jour, en assimilant pour plus de facilité, le cents américain au sou français , ce qui, pour les transactions de la vie courante, est très près de la vérité.

> Lors de la répartition des bénéfices et plus-values de l'exercice, il est fait compte, avant tout partage, au capital et au travail de la somme nécessaire pour compléter : — au capital, moitié de Tintérôt courant; — au travail, moitié du salaire total stipulé; soit 5 p. c. au capital, et de 2 fr. 25 à 4 fr. 12 par jour au travail.

> A ce moment la Société générale intervient pour recevoir le 20"* des bénéfices et plus-values restant.

> Ce prélèvement fait, les avances du capital et du travail sont parallèlement couvertes jusqu'à complément des 10 p. c. d'intérêt pour l'un et des salaires entiers pour l'autre.

> Ces compléments de parts sont payés, au capital comme au travail, en actions de la Société de Réunion.

€ Le reste des bénéfices et plus-values est réparti entre tous les associés proportionnellement aux parts attribuées à chacun d'eux , ainsi qu'il est dit ci-dessus , soit à titre de capital , soit à titre de travail.

> 4^ Avantages spéciaux faits au travail.

> Pendant trois années à dater du placement, les 125 premiers dollars d'actions ou coupons, gagnés dans rétablissement et constituant la première propriété d'un travailleur, seront, par rapport aux actions ordinaires, .avantagés d'une prime annuelle de 3 p. c, et les seconds 125 dollars d'une prime de 1 1/2 p. c.

> Cette prime pourra être discontinuée à partir du jour où celui auquel elle aurait été dévolue cesserait ou réduirait, pour une cause quelconque, son travailassocié dans l'établissement. >

Le Bulletin d'octobre 1855, s'eflforçant d'entrer dans les vues de Considérant, explique comme suit la constitution et la mise en activité de la nouvelle Société :

€ La formation de cette Société et la cession qui lui a été faite, caractérisent par un premier acte la manière dont la Société générale entend atteindre le but marqué par Part. 3 (1) de ses statuts. Après avoir acquis une certaine étendue de terres sur un point choisi, en vue de la liaison à établir entre le vieux monde d'où sortent les éléments de la colonisation et la région dont elle se propose de provoquer le peuplement, après y avoir réuni un premier noyau de population capable d'entreprendre la mise en valeur de ce domaine et de l'approprier à sa destination spéciale, — celle de grand caravansérail de l'immigration, — la Société générale devait se dégager pour reporter toutes ses préoccupations et toute son activité sur la continuation de son œuvre d'ensemble.

> C'est ce qu'elle a fait et, le 7 août dernier, l'association librement formée des éléments qui ont voulu s'y joindre, s'est mise à l'œuvre sur sa propriété... >

95 personnes sur les 128 dont nous avons fourni la liste (2) entrèrent dans la Société nouvelle, les 33 autres préférèrent (dit le même Bulletin) tenter isolément la fortune industrielle et commerciale dans les environs de la colonie.

Dans un Bulletin ultérieur (3) nous lisons :

a Sept des Suisses de Zurich qui n'ont pas jugé à propos d'entrer dans la Société de Réunion, se sont installés à titre de fermiers sur une portion de terrain située entre les deux fourches de la Trinité.

€ Ce fermage consenti pour 3 ou 6 ans est fait, mo-

(1) Chap. XXIV, p. 371.

(2) Chapitre xxxi, p. 455.

(3) Numéro de décembre 1855.

yènnaut remise du tiers de la récolte , sur les 10 acres de terres déjà brisées de la ferme; et à condition de livrer, au bout de trois ans, à la Société, 100 acres mis en culture, dont les fermiers auront joui pendant ces trois ans. Les fermiers s'engagent de plus à ouvrir à leurs frais , à travers nos bois , une route allant de leur ferme à la rivière , dans la direction de la* scierie. Cette route qui sera continuée par la Société de Réunion jusqu'à ses bâtiments, passant par la scierie, rendra facile et très productive l'exploitation de nos bois.

« Nous citons cet exemple avec plaisir parce qu'il montre bien la combinaison de l'indépendance et des intérêts d'une exploitation particulière avec le^ intérêts généraux d'unie Société centrale. Des arrangements de ce genre pourront avoir lieu successivement, soit avec des groupes formant sous-centre comme celui des Suisses , soit avec des familles ou des individus isolés , et au plus grand avantage de tout le monde. »

Revenons. à la Société de Réunion :

Les 11 actionnaires-fondateurs furent (1) : < MM. V. Considérant, Savardan, Allen, Nicolas, F. Cantagrel, Roger, Raisant, Ch. Burkly, V. Cousin, Bourgeois et Montreul. >

Ces onze fondateurs réunis, le 7 août, nommèrent « le Conseil d'administration qui fut composé de MM. Savardan, Allen, Cantagrel, Roger, Burkly, Cousin et Considérant ; les six premiers élus , le dernier représentant de droit la Société générale.

€ Immédiatement , le Conseil entrait en séance , et prenait la décision suivante, en vue de faire représenter le travail dans la direction :

(1) Bulletin de la Société de colonisation , octobre 1855.

€ Dès que le nombre des bailleurs de travail associés sera de trente personnes , celles-ci éliront deux membres qui s'ajouteront aux six membres du Conseil nommés par rassemblée générale des actionnaires et au membre nommé par la Société générale. Cettç mesure transitoire et exceptionnelle cessera dès que les travailleurs associés, résidants dans la colonie, seront propriétaires du tiers du capital social émis. «

« En vertu de cette décision (continue le Bulletin d'octobre 1855), rassemblée générale des sociétaires s'est réunie le 12 août, et a fixé au 14 du même mois le jour du scrutin pour la nomination des deux membres du Conseil.

€ 66 Sociétaires ont répondu à l'appel. MM. Louck et Dailly ont été nommés , le premier par 62 voix , le second par 54. >

Deux tendances principales existaient au sein même de ce personnel. Elles sont indiquées dans le Rapport présenté à l'assemblée générale de la Société de colonisation, tenue à Paris, le 3 septembre 1856, rapport qui résume les opérations accomplies durant les 15 premiers mois. On y lit (1) :

« Deux tendances se sont trouvées sur le terrain :

< L'une inspirée uniquement par le plan primitif et les intérêts de la Société générale, n'acceptant que comme un fait essentiellement regrettable, dont il fallait chercher à se dégager le plus promptement et le moins onéreusement possible, le fait de l'installation sociétaire aux frais de la Société générale sur le domaine de Réunion ;

€ L'autre , inspirée plus spécialement par le projet de Convention provisoire qui termine le livre « Au

(1) Bulletin de la Société de colonisation, septembre 1856.

Texas » épousant avec ardeur et dévouement l'essai d'association, mais ne tenant plus assez compte du principe de la colonisation aux frais et risques des colons et des nécessités du plan général dont cet essai ne pouvait être qu'un détail... »

Ces deux tendances qui empêchaient l'union des esprits allèrent se développant au milieu des difficultés inséparables de tout essai social aussi peu préparé.

Société des propriétaires de Réunion. Organisation du travail. Rappel des plus anciennes propositions fouriéristes à ce sujet.

Avant de présenter au lecteur ce que nous avons pu recueillir concernant l'organisation intérieure de l'établissement colonial , il nous paraît utile de passer en revue les plus anciennes propositions d'organisation fouriériste d'après lesquelles se sont alignés presque tous les essais d'application de la théorie phalanstérienne.

Nous avons touché la question dans notre chapitre XXI au point de vue de la Répartition des bénéfices, mais nous avons à la revoir ici au point de vue spécial de l'organisation du travail.

Reprenons donc avec plus de développements ces anciennes. propositions :

n 1832. Juin.

« Le Phalanstère (Prospectus général).

€ Journal pour la fondation d'une phalange agricole « et manufacturière, associée en travaux et en ménage. >

Un article du Maître lui-même, Charles Fourier, explique la fondation proposée. A la suite de l'article viennent les statuts.

Les initiateurs du projet sont :

lo Charles Fourier ; 2° Just Muiron ;

3** Paul Emile Vigoureux.

Charles Fourier devait remplir les fonctions de Gérant directeur (Titre V, art. 30). L'article disait :

€ Il réglera Fapplication de la méthode sociétaire. »

— Au titre VI consacré aux opérations de la phalange 9 nous lisons :

€ Art. 33. Tout individu admis au Phalanstère peut y choisir librement les travaux de son goût en industrie agricole, manufacturière et autre.

€ La phalange pourvoit à tout ce qui , dans son intérieur , touche la production , la distribution, la consommation , par Papplication du mode combiné décrit dans le Traité cC association domestique agricole et dans le Nouveau monde industriel.

« Art. 34. Toute personne qui , ayant compte ouvert au Phalanstère , sera cotisée au rôle des contributions directes... s'engage par le fait même de ce compte ouvert à admettre à son débit les sommes que la Phalange aura payées pour l'acquittement des dites contributions. — € Titre VII : Des bénéfices et de leur partage.

< Art. 35. Les bénéfices de l'opération consistent dans tous les profits des manutentions, ventes de denrées et marchandises , cultures , fabrications ; dans les économies de gestion domestique , etc.

<Art. 36. Chaque année, au 30 novembre, il sera procédé à l'inventaire général, afin d'établir, dans chaque branche d'opérations et dans leur ensemble , la balance de toutes les recettes et dépenses , et d'en constater le produit brut. Cet inventaire devra être terminé au plus tard le 15 décembre.

€ Art. 37. On imputera d'abord sur le produit brut l'intérêt à 5 % du fonds social et toutes les autres char-

ges de rétablissement. Le bénéfice net sera réparti, d'après le procédé sociétaire, proportionnellement aux trois facultés industrielles: travail, capital et talent , de tous les coopérateurs actionnaires ou travailleurs.

€ Sur le dividende du capital, il sera fait déduction des 5 o/o alloués pour intérêt sur le produit brut > (1).

Le journal Le Phalanstère portait en tête ces indications générales :

€ L'industrie sociétaire opère :

« L Par les plus grandes réunions possibles dans chaque fonction ; > 2. Par séances de la plus courte durée et de la plus

grande variété ; € 3. Par subdivision la plus détaillée , aflFectant un groupe de travailleurs à chaque nuance de fonction ; par l'attraction , le charme.

1832 — 25 Novembre.

Le journal précédent paraît alors sous ce titre :

La Réforme industrielle ou Le Phalanstère.

Le premier article est consacré à la fondation, imminente alors , de la colonie sociétaire de Condé-sur-Vesgres (Seine-et-Oise).

On y lit ces indications générales :

« 1*> La colonie est à base d'association et non à base de morcellement ;

< 2» Les travaux seront organisés en groupes et séries, exécutés en courtes séances, à Voption des sociètaires ;

€ 3° Les travaux de fabrique, culture, ménage, éducation, commerce, sciences et arts seront réunis dans un même foyer et pratiqués sociétairement ;

(1) Nous ayons déjà cité cet article dans notre chapitre XXI : Répartition des bénéfices , p. 827.

€ 4* La répartition entre associés fera place (sic) au salaire et sera proportionnelle à la mise de chacun en capital, travail et talent, »

1833 — 14 juin. — La Réforme industrielle ou le Phalanstère.

Le numéro contient TActe même de Société de la colonie sociétaire de Condé-sur-Vesgres, fondée par M. Baudet-Dulary. Aussi allons-nous voir se resserrer les prescriptions touchant les laits d'entretien du personnel.

Ou lit dans le préambule :

€ M. Fourier et ses disciples ou adhérents aideront de tous leurs moyens Tentreprise de M. Dulary, qu'ils regardent comme le premier pas vers la fondation du régime sociétaire... >

Extraits des statuts :

« Art. 2. — Les colons, hommes, femmes et enfants seront associés en travaux de culture , fabrique et ménage.

< Ils doivent tous être actionnaires.

« Les travaux seront organisés autant que possible suivant la méthode d'industrie sociétaire de M. Charles Fourier. >

— € Titre III : Des ouvriers et employés.

€ Art. 19. — Chaque ouvrier ou employé sociétaire convient avec la gérance des salaires qui lui sont alloués selon les divers genres de travaux auxquels il est employé. Il a, en outre, la chance des bénéfices prévus à l'article 25...

€ Art. 20. — Chaque ouvrier, employé, ou gérant a un compte ouvert pour son logement, son habillement, sa nourriture, le soin de ses enfants en bas-âge, etc.

< Chaque femme, chaque enfant, aussitôt qu'il peut gagner au-delà de son entretien, a son compte à part.

€ Art. 21. — Les parents paient une rétribution pour les enfants qui ne peuvent encore suffire à leurs besoins. Cette rétribution ne peut dépasser 6 francs par mois pour les enfants nés dans la colonie.

€ La Société pourvoit à tous les besoins de ces enfants et leur donne l'éducation primaire et professionnelle en diverses branches d'industrie selon leurs instincts naturels. '

€ Art, 22. — Les enfants devenus orphelins , les malades, les ouvriers devenus invalides par vieillesse ou accident, seront entretenus aux frais de la Société, s'ils manquent de ressources personnelles.

~ € Titre IV : Des bénéfices et de leur partage.

€ Art. 23. — Chaque année au 15 juin, il est procédé à un inventaire général qui doit être terminé au 25 juin au plus tard.

€ Cet inventaire a pour but de constater les bénéfices annuels dans chaque branche d'opération et dans leur ensemble.

€ Les bénéfices sont de deux sortes : ceux en améliorations et ceux en espèces, ou qui sont destinés à être prochainement convertis en espèces.

€ Les bénéfices en améliorations consistent dans la plus-value résultant de l'augmentation qu'ont reçue pendant l'année le territoire et le matériel primitifs ou fonds industriel primitif de la colonie , soit en acquisition de terrain, soit en constructions nouvelles, soit en améliorations ou additions aux troupeaux, cultures, défrichements, machines, meubles, etc.; soit en accroissement de futaies qui ne se coupent qu'à des périodes éloignées. Les augmentations résultant des constructions ne sont comptées que pour la valeur brute des matériaux employés.

« Les bénéfices en espèces, ou qui sont destinés à

être prochainement convertis en espèces , consistent dans tous les profits de cultures, fabrications, vente de denrées et de marchandises ; dans les économies de gestion domestique, etc. Dans cette classe de bénéfices entrent les avances faites aux actionnaires, en logement, nourriture, vêtements, etc.; on y fait figurer pour ordre les .avances en argent.

€ Art. 24. — Si Tinventaire constate une augmentation du fonds industriel primitif, il sera émis des actions pour une valeur nominale égale à cette augmentation... Ces actions dont un tiers sera divisé en coupons pour être accessible aux ouvriers, seront vendues aux f enchères, action par action, coupon par coupon et le

i prix de la vente sera reporté à la masse des bénéfices

r en espèces.

[' « Si au contraire Tin ven taire constate une diminu-

tion sur certaines parties du fonds industriel primitif, comme sur les bois après les coupes, il sera prélevé sur la masse des bénéfices en argent une somme égale à cette diminution. Cette somme restera en caisse pour être employée soit en augmentations à faire au fonds industriel primitif, soit en rachat d'actions.

«Néanmoins, ce prélèvement n'a lieu qu'après celui des salaires indiqué à l'article ci-après.

€ Art. 25. Sur la masse des bénéfices ainsi établie il est prélevé, dans Tordre suivant :

lo Les salaires des ouvriers;

2^ S'il y a lieu , les intérêts à 5 o/o des actions émises et le traitement du gérant à 1800 francs.

€ Par exception , l'intérêt dans la proportion de 6 o/o est accordé à chaque ouvrier pour son premier coupon de cent francs.

€ Ces prélèvements faits, Texcédant des bénéfices augmente proportionnellement les salaires des ouvriers,

le traitement du gérant, et les intérêts (1) des actions.

€ La portion destinée à augmenter les salaires est divisée en primes entre les différentes séries de travailleurs; dans chaque série, entre les. différents groupes; et, dans chaque groupe, entre les différents travailleurs. Ces répartitions de primes sont faites au scrutin par les séries, les groupes, ou les individus, suivant la méthode sociétaire de M. Charles Fourier.

< Mais cet excédant n'est remis aux sociétaires, capitalistes ou industriels , que six mois après la clôture de rinventaire, afin que les ventes et les rentrées d'argent aient le temps de s'opérer.

«Art. 26. Au premier décembre de chaque année, les actionnaires touchent comme avance d'intérêt 2 1/2 pour cent... i>

Telles sont les premières propositions d'après lesquelles, nous le répétons , se sont alignés presque tous les essais d'application de la théorie phalanstérienne ; essais qui ont eu lieu surtout hors de France, spécialement aux Etats-Unis d'Amérique.

Ce qui concerne l'organisation du travail était, on le voit, trop vaguement indiqué dans les toutes premières propositions fouriéristes pour que les esprits soucieux de bien appliquer la doctrine pussent s'en contenter.

Aussi avons-nous relevé (2) qu'en 1844, aux Etats- Unis, les apôtres de l'idée se réunirent en Convention nationale, et déléguèrent un des leurs à Paris vers les chefs de l'Ecole sociétaire pour recevoir de ceux-ci les informations indispensables. Mais cette démarche n'aboutit guère, nous le savons, qu'à faire préciser que

(1) Nous avons relevé cet article au chapitre XXI : Répartition des bénéfices j p. 327.

(2) Chapitre XVI, section 2, p. 190.

« la solution de tous les problèmes sociaux est contenue dans la loi sériaire légitimement appliquée, et que la véritable méthode d'application s'éltu^idera par les trarvaux des phalanstériens en toics pays. >

En attendant la réponse de Paris, les Américains, gens pratiques, s'étaient mis à Tœuvre (1). Ici se présentent donc chronologiquement :

i844. — Le plan recommandé par The American industrial Union pour l'organisation et la rémunération du travail sous trois classes : Nécessité, Utilité^ Agrément.

Dans ce plan le travailleur était rémunéré : V selon le temps donné par lui à telle ou telle classe des travaux ; 2^ selon son rang de mérite individuel dans l'accomplissement du travail ; 3** selon la classe même de ce travaiL

Comment se fixait-on sur ce mérite individuel et déterminait-on le rang de chaque ouvrier dans telle ou telle fonction ? Nous avons déjà dit combien nous regrettions de n'être point informés sur ce point si gros d'avenir.

L'idée est de même nature que celle des primes à répartir aux séries, groupes et individus, & alinéa de Tarticle 25 ci-dessus (1833. Acte de la Société de Condé-sur-Vègres). Là, on conseillait la répartition par le scrutin. C'était le mode indiqué par Ch. Fourier. En effet, nous lisons dans Solutions sociales, par J.-B.-A. Godin, chap. VIII, Fourier et r Association:

€ Le fait de l'Association intégrale étant admis dans la commune, le travail et les fonctions se divisent et s'organisent pour le plus grand avantage de l'associa-

(1) Chap. XVI, sectiOQ 3, p. 2a5.

tion. Les bandes de travailleurs se composent ; les groupes se forment pour chaque branche de travail^ et délibètent sur Tordre et Texécution de leurs travaux ; les agriculteurs se concertent sur les cultures ; les jardiniers, sur les potagers et les vergers ; les charpentiers -et les maçons, sur les constructions ; les artisans, sur la fabrication des meubles utiles ; les fabricants, sur l'amélioration des produits de la fabrique, etc.

» Les sociétaires reconnaissent bientôt le mérite particulier de chaque individu dans les divers travaux auxquels il prend part : l'adresse, la capacité et le talent s'établissent aux yeux de tous, et la hiérarchie se forme par degrés de savoir et de mérite reconnus par les membres coopérateurs.

» Chaque spécialité de travail nomme ses chefs immédiats, de sorte que l'individu qui pratique différentes branches d'industrie émet son vote dans chacune d'elles.

» Au jour de l'élection, chacun arrive avec la connaisnaissance des mérites qu'il a pu apprécier au milieu des faits pratiques; chaque capacité est reconnue pour ce qu'elle vaut dans chaque genre de travail ; les grades et les directions se décernent ainsi à ceux qui en sont dignes.

» Sous l'empire de l'association, les artisans et les travailleurs de tous les ordres n'ont plus aucun intérêt à rivaliser de concurrence jalouse : plus Tassociation produit, plus il y aura de richesses accumulées, de jouissances en réserve, de profits à partager. Le mobile général est donc que chaque chose se fasse pour le mieux. Tout le monde a intérêt au succès des entreprises sociétaires et par conséquent à ce que chacun soit à sa place. . . »

A lire ainsi, le système semble aller de soi. Mais ceux

do nos lecteurs qui ont suivi Fessai de Représentation libre du travail au Familistère, tentée par Godin en 1877 (1), savent qu'une telle organisation du travail ne peut être improvisée, qu'elle exige un grand développement des capacités professionnelles chez la masse des individus, la culture générale du sens administratif et un haut idéal social.

Poursuivons la revue chronologique des propositions d'organisation :

1854. Février. — J.-B.-A. Godin, dans son projet de statuts a destination des Sociétés à fonder sur le sol du Texas, dit : (2)

€ Art. 12. — Dans chaque association, le travail des membres sera rétribué, soit :

> P D'après des conventions entre le Conseil de l'Association et les travailleurs après acceptation de ces conventions en Assemblée générale ;

» 2o D'après les prix arrêtés en séance d'ordre où les travaux seront mis en adjudication chaque jour et où se ratifieront les transactions entre travailleurs.

» Art. 13. — Le salaire aura pour base : ou la quantité de travail accompli, ou le temps employé et aussi la perfection et les difficultés du travail en lui-même.

> Art. 14. — S'il reste des bénéfices après paiement des salaires du travail et des intérêts du capital, la répartition s'en fera au prorata des salaires et des intérêts. Il en serait de même du déficit s'il s'en trouvait un. »

Ces derniers mots sou s-en tendaient, sans doute, dans la pensée de Godin, des mesures analogues à celles indiquées ci-dessus au titre IV, art. 23 à 25 de l'acte de la Société de Condc-sur-Vesgres.

(1) Essai de représentation libre du travail au Familistère^ par l'institution de groupes j Unions de groupes et Conseils d* Unions» Journal Le Devoir, Année i896 et numéro de janvier 1897,

(2) Ghap. XX, p. 321 .

1855* —' Noue arrivons à répoque de la Convention provisoire dressée par V. Considérant. Nous lisons dans ce document ; (1)

> Art. 12. — L'unité de rétribution pour chaque ordre de fonction sera déterminée par les sociétaires entre eux. Mais, jusqu'au jour où Torganisation intérieure sera sufiSsamment développée pour que cette détermination, puisse être régulièrement faite, les conditions de rétribution seront amiablement débattues entre la direction et chaque travailleur....

» VU.— Organisation intérieure.

» Art. 15. — ...Comme point de départ, l'association prendra les règlements, fruit de dix années de pratique, établis aujourd'hui dans la North American Phalanx, notamment en ce qui concerne le noviciat, les admissions, la comptabilité des groupes et séries, etc. . . i

Ici se vérifie ce que nous disions, chap. XVI, sect. 3, que V. Considérant, lorsqu'il aurait à formuler des indications pratiques pour son œuvre du Texas, recourrait aux leçons de l'expérience américaine. Il y recourt encore, nous allons le voir, dans l'institution de classes du travail à Réunion. Seulement, au lieu des trois classes : Nécessité^ Utilité^ Agrément^ définies par The American industrial Union, nous en voyons six à Réunion et malheureusement sans définition aucune.

Voici le peu que donne le Bulletin de la Société (2) sur cet intéressant sujet :

(1) Chapitre XXVI, p. 389 et s.

(2j Numéro d'octobre 1855.

c 1855 Août » Société de Réunion. Rétribution

du travail.

Page 1