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LE CID DE GUILLEN DE CASTRO

Le Cid dramatique était trouvé : les amours du Cid et de Chimëne ne demandaient qu'à être développées^ et le soufflet donné par le comte orgueilleux au vieux don Diegue formait naturellement le temps d'arrêt voulu pour permettre à leur passion de croître et de se fortifier. Il se rencontra au xvi« siècle un homme de génie pour fondre tous les éléments fournis par les diverses traditions et pour mettre sur la scène ie héros populaire. Cet homme fut Guillen de Castro.

La brutalité du moyen âge s'adoucit^ et la transition commence à se faire pour arriver à Corneille. Quoique nous donnions la traduction de cette comédie fameuse^ nous la ferons précéder d'une espèce d'argument, en indiquant quelquesuns des changements que lui a fait subir Corneille.

La pièce de Guillen de Castro ouvre par une scène de remerciements de la part du vieux Diegue au roi, qui a daigné faire Rodrigue chevalier et lui a donné sa propre armure. Rodrigue est là faisant la veillée des armes. 11 parait, et le roi veut que l'infante elle-même lui chausse ses éperons. L'infante y consent avec joie, et Chimène, présente à cette cérémonie, reçoit une jalouse atteinte au cœur. Le rôle de l'infante a été très-gracieusement tracé par Guillen de Castro. Le jeune don Sanche porte une grande afTeetion

à Rodrigue , et montre les saillies d'an caractère impétueux. Il emmène Rodrigue pour essayer un coursier qu'il lui offre, et le roi demeure avec le comte de Lozano (qui dit Lozano dit glorieux), Diegue et deux autres de ses conseillers; c'est alors qu'il nomme Diegue gouverneur de son fils , au grand dépit du comte, qui s'attendait à obtenir cet honneur. Cor- ; neille a placé cette scène cr dehors dp \^ présence du roi, et 1 il l'a rendue moins dramatique. Il Ta, du reste, presque littéralement imitée. C'est là que le comte soufflette don Diegue. Le vieillard feptre d^ns sa ms^^op^ et Guill^n d§| Castro a mis ici en action, avec une singulière énergie, la romance joùdon Diegue éprouve ses trois fils; don Diegue va jusqu'à I mordre le doigt de Rodrigue. Corneille a reculé devant cette jsovifl'rançe physique. La dignité naissante du Théâtre-Français en §ut peur; il remplaça cette douloureuse épreuve par Tadmirablé mouvement : « Rodrigue, qs-tu du cœur? » et on ne saurait l'en blâmer^ quoiquHl y ait quelque chose d'extrêmement saisissant dans la manière dont Guillen de Castro a traité cette scène. Rodrigue, resté seul, détache d'un faisceau d'armes l'épée de Mudarra le Bâtard, qui a vengé la mort des sept infants de Lara, et il s'en va attendre le comte après javoir récité les fameuses stances que Corneille a paraphrasés. Chimène et Urraque, accoudées sur un balcon, voient de loin venir Rodrigue et descendent pour lui parler; le eomte a déjà passé sous le balcon avec un des conseillers du roi, qui lui propose de faire un accommodement ; il s'y refuse avec hauteur. Rodrigue le rencontre au moment de son reteur, et la scène du duel s'engage, scène beaucoup plus dramatique encore que dans Corneille, parce qu'elle se passe en présence de Chimène et de l'infante, et du vieux don Diegue qui, accompagné de don Arias, vient combattre par son regard les . irrésolutions de son fils, dont il connaît l'amour. Le eomte est tué; ses gens veulent se jeter, l'épée à la main, sur Rodrigue, mais l'infante le prend sous sa protection ; il n'a pas besoin de celte protection, du reste, son épée lui suffit. Ainsi commence la Jeunesse dn Cid, Guillen de Castro a

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recala lui-pêiDe devant la barbarie de la romance ^n ee qui coneeme la tête du comte ; mais nous retrouverons néanmoins tout à rheure quelque chose d'équivalent, l^e roi a appris le malheuf : il Tavait prévu sans pouvoir Tempôoder. ChimèuQ et don Diegue viennent demander justice^ tous les deux faisant voir au roi le sang du comte j Chimène siir son mouchoir^ dpi^ Diegue sur sa joue. Don Piegue (et c'est ici que Goillep de Castro se ressouvient du pioyen âge) a pris à la lettre qu'un affront se |av^ d^ps le sang, et il a lavé sa joue ^ avec le sapg du eointe, P^qus pe pouvons certes qu'applaudir , Corneille de s'ôtre privé 4^ cet effet terrible, Il a montré d'ailleurs dans cette scène une grande supériorité sur }e poète espagpol^ ainsi que dans les suivantes^ oti. nop voyons Rodrigue ches Cbiméne. C'est |e même entretien tri&te et tendre avec regrets déchirants du passé; ce sont les mêmes larmes versées sur le bonheur perdu, mais avec un sentiment plus profond.

Diegue rassemble alors les gentilshommes ses parents^ au nombre de cinq cents, et les conduit à son fils, qui s'est retiré à quelque distance dans la campagne, et qui y rencontre imrante Urr^que. L'infante fait des vœux pour ses succès, et il court triompher.

Le roi admire le courage de Rodrigue. Àlmanzor, roi des Maqres, est venu tomber aux pieds du roi. Il a été vaincu; il a donné à Rodrigue le nom de Cid, Cbimène continue sa plainte; elle marche toujours en deuil et accompagnée de ses écuyers. Mais le roi la trouve importune, et ne l'écoute qu'avec peine. Le Cid guerroie sans trêve, et Guillen de Castro s'est servi de l'aventure du Lépreux avec beaucoup de bon- , heur. Cet épisode, que Corneille a complètement négligé, | parce que Corneille n'a peint que le côté chevaleresque et 1 non le côté chrétien du sujet, est tout à fait curieux, et nous ne saurions trop nous étonner que, le trouvant mal placé, on lait retranché en Espagne, lorsqu'une simple transposition était susceptible d'en rendre l'effet puissant.

Guillen de Castro fournit encore à Corneille l'épreuve du

32 DOCUMENTS RELATIFS A l'HISTOIRE DU GTD.

roi sur le cœur de Chimène, et cette épreuve est même redoublée. Chimène, voyant qu'on l'a trompée, assure qu'elle donnera sa main à celui qui lui apportera la tête du Cid. Don Martin, champion du roi d'Aragon, dans une querelle entre son maître et Ferdinand, se déclare aussi le champion de Chimène. 11 combat le Cid, il est tué. Rodrigue se fait annoncer comme le chevalier qui porte la tête du Cid, et Chimène est prise à ce piège, un peu comique; elle laisse éclater sa douleur. Rodrigue paraît, se prosterne à ses pieds et lui offre sa tête, mais le roi ordonne le mariage. Ainsi se terminent la jeunesse du Cid et les noces de Chimène. • 11 est aisé de voir que Corneille a suivi de bien près le drame de Guillen de Castro, mais il l'a fécondé de tout ce que son génie avait de force et de grandeur. Il l'a dépouillé de sa couleur primitive, comme Racine a enlevé, plus tard, aux Grecs leur naïveté; mais nous l'avons dit et nous le répétons, chaque œuvre doit être jugée selon son temps, au point de vue du public pour lequel elle a été composée. Le Cid de Guillen de Castro, dont nous venons d'analyser la première partie, la seule qui ait servi à Corneille, est une œuvre qui possède un véritable intérêt en soi. Du reste, en parcourant ici la traduction de cette pièce, que nous avons fait jouer au second théâtre français, le lecteur se rendra mieux compte des différences de la pièce espagnole et de la pièce française. Nous devons néanmoins avertir le lecteur que nous avions cru devoir transposer la scène du Lépreux pour en rendre l'effet plus dramatique, et que les exigences de la mise en scène nous avaient forcé d'introduire un ballet et un chant guerrier. Nous prions Guillen de Castro, selon la vieille formule espagnole, d'excuser nos fautes. Cette pièce fut représentée le 8 septembre \ 849, sous la direction éclairée de M.Boccage.

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