‹ Documents relatifs à l'histoire du CidChapitre 4 sur 85 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE GID DU R0M4NC1ER0,

Nous ne reviendrons sur aucun des détails que nous avons fait connaître, si ce n'est pour montrer le Cid sous un aspect nouveau et tel que les imaginations plus raffinées des poètes des siècles suivants se plurent à le représenter. On le verra, par exemple, beaucoup plus courtois avec Chimène que ne le fait la Chronique rimée; mais nous devons d*abord dire quelques mots du Romancero,

Le premier recueil des romances a été imprimé à Saragosse, sous le titre de Sylva de varios romances, en 1530, par Stevan y de Nagera; c'est un recueil en deux volumes, publiés dans la même année, et contenant, comme le dit son titre, des romances de toute espèce : guerrières, pastorales, satiriques. Il fut, à la même époque, imprimé en partie à Anvers. Après cette collection viennent celle de Sepulvéda, de Timonéda, de Cinarès, de Padilla, de Maldonado, de Cueva; mais ces divers recueils renferment, pour la plupart, des romances écrites par leurs propres auteurs. Lopez de Vega, Quévedo, Gongora ont composé aussi beaucoup de romances qui ont été réunies dans le Romancero général (i).

(1) Les Espagnols disent ei Romanct, le romance, et beaucoup d'aotears français ont adopté le genre masculin, en parlant de ces anciennes poésies. Nons ne voyons pas la nécessité de suivre leur exemple.

BOGUMSNTS RELATIFS A L^HISTOIRS BU GIB. 19

Ce Romancero e&i une épopée de vaillance et d'amour, un précieux joyau que l'Espagne peut montrep aux autres nations privées de traditions aussi héroïc[ues. Les plus belles pages de son histoire ont été conservées et embaumées dans ces vers d'auteurs souvent inconnus, mais tous animés du même esprit patriotique. Ces pages, livrées aux vents comme les feuilles des sibylles, dépeignent admirablement, dans leur DMveté charmante ou dans leur belliqueuse ardeur, les mœurs du moyen âge espagnol et les luttes terribles des chrétiens et des Maures pour la domination d'un pays aimé des cieux. Corneille a appelé, avec raison, ces romances ic les lambeaux de pourpre de l'histoire. »

La première romance consacrée au Cid raconte l'épreuve à laquelle le vieux don Diegue Laynez, après avoir reçu un soufflet du comte Lozano (il n'est plus question ici de troupeaux enlevés), soumet son fils Rodrigue et ses autres enfants, car Rodrigue a deux frères.

Diegue Laynez, pensant à l'outrage qu'on a fait à sa maison, noble, riche et ancienne, avant Inigo et Abarca, et voyant que les forces lui manquent pour la vengeance, ne peut dormir, ni manger, ni lever les yeux de dessus terre, et n'ose plus sortir de sa maison.

Il fait appeler ses enfants, et, sans leur dire un seul mot, leur serre tour à tour les mains de telle sorte que les premiers disent : < Assez, seigneur, que voulez-vous et que prétendez-vous? Lâchez-nous au plus tôt, car vous nous tuez. »

Mais quand il vient à Rodrigue, les yeux enflammés, tel qu'un tigre, dit le Romancero, Rodrigue s'écrie : « Lâchezmoi, mon père, dans cette mauvaise heure; lâchez-moi dans cette heure mauvaise, car si vous n'étiez pas mon père, je vous déchirerais les entrailles. »

Le vieillard, pleurant de joie, embrasse son fils, lui réyèle son injure et lui donne sa bénédiction et l'épée avec laquelle est tué le comte Lozano. Rodrigue va trouver le père He Chiméne et lui adresse ce discours :

W POGUMSNTâ RELATIFS

Bei^roelies 4n €14 au comte de CSenn«> (1)»

« Il n*est pas d*an homme àe sens ni d'un infançon de bien de faire affront à un hidalgo qui vaut mieux que vous. Les transports impétueux de votr^ farouche audace ne doivent pas exercer sur les hommes anciens leur Juvénile fureur. Ce ne sont pas de belles actions pour les hommes de Léon que de frapper au visage d*un vieillard et non à la poitrine d'un infançon. Vous saurez que c*était mon père^ descendant de Laynez Calvo, et que ceux-là ne souffrent pas de torts, ceux-là qui ont de bons blasons. Comment se fait-il que vous ayez osé vous en prendre à un homme que Dieu seul, moi étant son flls, pouvait traiter ainsi ; un autre, non. Vous avez obscurci sa noble face d*un nuage de déshonneur; mais je dissiperai cette ombre, car ma force est celle du soleil. Il faut que le sang lave la Tache faite à Thonneur, et ce doit être, si je ne me trompe, le sang même du malfaiteur. Ce sera le vôtre, comte tyran, puisque son ardeur vous a poussé à cette injure en vous ôtant la raison. Vous avez porté la main sur mon père, devant le roi, dans un accès de fureur; songez que vous lui avez fait outrage, et que, moi, je suis son fils. Vous avez mal agi, comte; je vous provoque comme traître, et voyez, quand je vous attends, si vous me causez quelque peur. Diegue Laynez m*a fait sortir pur comme Tor de son creuset; je prouverai ma noblesse sur vous, homme au cœur faux; il ne vous servira de rien d'être un grand guerrier : j'ai, pour vous combattre, mon épée et mon cheval. » Ainsi parla au comte Lozano le bon Cid Campeador, qui, depuis, par ses hauts faits, mérita ce nom. Il se vengea en lui donnant la mort, lui coupa la tété, et, satisfait, s'agenouilla avec elle devant son père. y>

Rodrigue, après avoir tué le comte, rapporte donc la tête du coupable au vieillard qui, assis devant sa tabtej n'avait pas

(i) Auteur anonyme.

A l'histoire bu GU)« 21

voulu manger jusque-là. Don Diegue, en voyant cette tête coupée^ fait asseoir son fils a^ la place d'honneur.

Chimène^ fille du comte^ vient alors demander justice au roi et aux seigneurs de la cour.

Don Diegue^ accompagné de trois cents gentilshommes^ arrive de son côté. Mais cinq rois maures sont entrés en Castille,, et Rodrigue, ne prenant conseil que de lui-môme, s'élance sur Babieca, son généreux coursier, fait appel à ses gens et sort du château de Bivar pour donner un grand assaut aux Maures qui s'étaient retirés dans la forteresse de Montes d'Oca après avoir ravagé le pays. Il fait les cinq rois prisonniers et s'empare du butin. Ghimène expose en vain ses prétentions. Le roi fait entendre à Ghimène qu'il vaudrait mieux pour elle épouser Rodrigue, qui a agi en brave homme, que de le faire périr. Ghimène se rend un peu promptement, mais moins promptement que dans la Chrch nique rimée, à ces raisons. Rodrigue (il n'a plus treize ans ici) consent avec plaisir au mariage et dit à Ghimène : ce J'ai tué ton père, Ghimène, mais non en trahison; j'ai tué un homme et je te donne un homme. Me voici à tes ordres; et en place d'un père mort, tu as acquis un époux honoré. » « Cela parut bien à tous, » ajoute le Romancero,

Ghimène a pris son parti : elle aime le Gid, et lorsqu'il part pour la guerre elle est dans la désolation.

Clilmène 0e plaint da départ da €ld (1).

a Alarme! alarme! )> sonnaient les clairons et les tambours, «c Guerre, feu et sang ! » disaient leurs épouvantables clameurs. Le Gid dispose ses gens; tous se mettent en ordre, qoand, pleurante et humble, Ghimène Gomez s'écrie : « Roi de mon âme et comte de cette terre^ pourquoi me quittes-tuf OU vas-tuf Dans quel lieuf Que si tu es un Mars à la guerre, ta es Apollon à la cour, où ton regard tue les belles dames

(T; Aulf>iir anr.nyine.

22 BOGUHBNTS KELATiFâ

eomme là-bas ta main les Maures féroceSé Detaiif lés fént se prosternent et s'agenouillent les rois maures et les filles des nobleà rois chrétiens.

a Roi de mon âme,,.

«Déjà les habits de fête se changent eii brillaiits mdrrions; les blanches toiles de Londres en harnais de Milan; les champs en grèves de fer et les gants embaumés en gantelets. Nous devons aussi changer nos âmes et nos cœurs.

fi Roi de mon âme. „r>

En entendant les tristes plaintes de son épouse chérie^ le Cid ne peut s'empêcher de la consoler et de pleurer i k Essuyez^ Madame^ lui dit-il> vos yeux jusqu'à mon retour. ♦ Ëlle^ contemplant les siens^ ne cessait de répéter sa plaintes i

« Roi de mon âme et comte de cette terre, pourquoi mé quittes-tuf Où vas-tuf Dans quel lieuf n

Cependant Ghimène continue à se plaindre de risolenieni dans lequel son mari la laisse; tandis qu'il passe son temps â guerroyer, elle écrit au roi. La lettre de Chimène est d'une simplicité parfaite : « Elle n'a aucune joie, dit-elle, avec son mari : ou bien il est absent, ou, lorsqu'il est près d'elle, il s'endort dans ses bras, agité et rêvant aul batailles. Était-ce la peine de lui donner une pareille épouse? » Le roi adressé à Chimène une réponse spirituelle, mais peu discrète au sujet de l'état dans lequel il sait que le Cid l'a laissée. Ne va-t-elle pas être mère avant peu? La réputation de Rodrigue s'étend au loin, et voici à quelle occamoa il reçat le surnom de Cid.

tiînH rots maures eilToleiit àeâ présenta mu'JÙid (ij«

<t Rodrigue était à Zamorà, à la ccntf du t'ôi Ferdinand, père de ce foi malheureux qu'on a appelé dofi Sanche, lorsqu'arrivèrent des messagers des rois tributaires; ils demandèrent Rodrigue de Bivar et lui dirent humblement : <( Bon Cid, cinq rois, tes vassaux, nous envoient vers toi pour te payer

(i) Auteur anonyme.

A t'dlSTOIKE DU GIB. 23

le tribut auquel ils sont obligés, et, en preuve d'amitié, nous t'amenons> de leur part^ cent chevaux : vingt blanes eomme l'hermine et vingt dont la couleur est rousse, trente bai-bruns et trente autres alezans; tous avec leurs harnachements de différents brocarts. En otttre> pour dona Ghimène, beaucoup de joyaux et de toques, et pour tes deux filles, si belles, deux hyacinthes d'un grand prix; enfin, deux coffres pleins d'étoffes de soie, pour habiller tes hidalgos, p Le Cid leur répon*^ dit : a Mes amis, vous vous êtes trompés, je ne suis point sel* gnenr : là où est le roi Ferdinand tout est à lui, rien n'est à moi. Je ne suis qo,e son moindre vassal, n Cette modestie du Cid honoré plut beaucoup au roi, qui parla ainsi aux messagers : tt Dites à vos maîtres que, bien que leur seigneur ne soit pas rai, il est assis auprès d'un roi; que tout ce que Je possède^ le Gd me Ta conquis, et que je suis très-heureux d'avoû* un pareil vassal. » Le Cid renvoya les Maures après leur avoir fait des présents. Dépuis ce moment Ruy Diaz fut toujours appelé le Cid, ce qui veut dire, parmi les Maures, homme d'importance et de qualité. î>

Ferdinand meurt et Rodrigue va à Reims, appelé à un concile. Il y brise dans l'église de Saint-Pierre le fauteuil du roi de France^ parce qu'il l'a vu plus élevé d'un degré que celui de son maître. Le pape l'excommunie, mais Rodrigue lui répond fermement : « Absolvez-moi, Saint-Père, ou bien vous vous en repentirez. » Et le pape l'absout. A son retoul*, il trouve quelque mésintelligence entre les enfants de Ferdinand; il prend le parti de don Sançhe contre Alphonse et la princesse Urraca, qui avait eu pour lui quelque affection. 11 va avec don Sanche faire le siège de Zamora, et s'expose à la colère de la princesse.

Beproelie* tfe doM fJrraqne an Cid lom du (ilése

de Eamora (i)«

« Après avoir pleuré la triste mort du roi Ferdinand et loi avoir succédé^ le roi son ûls, don Sanche^ au milieu de ses embarras^ ordonna au Cid castillan^ avec mille promesses et instances^ d'aller vers le peuplé zamoran et de demander à dona Urraque^ de la part du roi son frère^ qu'elle remît Zamora en sa possession et sous son autorité. Celui de Bivar partit pour obéir au roi; arrivé à une vieille poterne qui est gardée avec soin, comme on en refuse rentrée au héros qui honore le peuple espagnol, il essaye de pénétrer malgré la garde pour accomplir Tordre <iu roi. La garde qui veille à la défense du mur oppose une résistance à ses efforts, et le bruit causé par le Castillan fait paraître Topprimée dofla Urraque, vêtue d'habillements noirs. Elle pose son sein contre le mur, et le visage ému, et les mains élevées, et les yeux humides de pleurs, elle dit au brave Rodrigue :

« Pourquoi ce bruit a des portes étrangères, terrifiées par tes victoires, en ordonnant ainsi que je sois vivante pour la peine, et morte pour la gloire ? Puisque tu as mis de côté la conduite d'un ami, et que tu agis sans regarder où est la justice, arrière, arrière Rodrigue ^ le superbe Castillan!

«Arrière, puisque tu as rompu ta parole, et manqué au serment fait à celle dans l'âme de qui tu es entré, et que tu l'as remplie de soucis pour en bannir ton image!... Mais lorsque ta main cruelle signa l'arrêt porté contre moi, quoique le roi te l'eût commandé, tu aurais dû te souvenir du bon temps passé.

« Je suis femme, et la passion ne me permet pas de demander ta perte au ciel, quoique tu aies offensé mon âme et mon cœur. Tout en mourant par ta faute, je ne te veux

(I) Anteor anonyme.

A l'histoire dit gid. 23

pas de mal, parce que moi je me rappelle, homme audacieux, que je t'armai chevalier sur Vautel de Saint-Jacques,

(c Ce que tu n'as pas considéré, les femmes le considèrent. Mais quand tu as pris parti contre moi, tu t*es souvenu de ec que tu étais; tu as oublié ce que tu as été; je cherche à te disculper parce que tu es maintenant hidalgo dans les armes, mais avant de Têtre, et encore vassal, mon père te donna les armes, et ma mère te donna le cheval.

« Ils t'ont élevé au rang que j'ai perdu par ^oi. Us ont fait ton bien et mon mal, puisque autant d'honneur qu'ils t'ont accordé, autant tu m'en enlèves. Et gardant la soumission due à un père chéri, moi dont tu causes les larmes, je t'ai chaussé l'éperon d'or, afin que tu fusses plus honoré. »

Don Sanche est tué par le traître Bellidos, sous les murs de Zamora, et cette- trahison donne lieu à un défi aux Zamorans. Le vieux don Diegue Arias Gonzalès et ses quatre fils veulent soutenir l'honneur de leur ville; mais Ordeno de Ura tue tous les fils sous les yeux du père. Alphonse est élu roi, et le Cid lui fait prêter serment qu'il n'a été pour rien dans la mort de son frère. Le roi prête ce serment et exile le Cid.

Le Cid partant pour l'exil.

« J'obéis à la sentence, quoique je ne sois pas coupable, parce qu'il est juste que le roi commande et que le vassal obéisse. Plaise à Notre-Dame de vous combler de prospérités, de manière à ce que vous n'ayez besoin ni de mon épée ni de mon bras! Je pense bien que vous ne redoutez aucune injure de ma part, je sais néanmoins que les envieux entachent les plus nobles cœurs. Mais, à la fin, le temps vous sera témoin qu'ils sont des femmes, et que je suis Rodrigue,

a Ces braves infançons qui mangent à votre table, considé* râbles nienteurs, et héros d'antichambre, comment ne sont* ils pas venus à votre secours, lorsqu'on vous emmenait prisonnier, et quand je vous délivrai, seul contre treize, dans le champ? Les lâchos s'enfuyaient à bride abattue»

26 BOGdMENTS RELATIFS

montrant bien de cette façon qu'ils avaient plus de langue qu'ils n'avaient de mains. Mais, à la fin, le temps vous sera témoin qu^ils sont des femmes ^ et que, moi, je suis Rodrigue,

c< Souvenez-vous^ roi Alphonse^ de ce que je vous dis maintenant; vous en colère, moi de sens rassis; vouSj vengé; moi, outragé. Je fais vœu à saint Pierre et à saint Paul de mêler, avec Taide de Dieu, ma troupe avec les païens ; et, si je suis victorieux, de remettre sous votre pouvoir : châteaux, frontières, peuples, biens et vassaux. Mais, à la fin, le temps vous sera témoin qu'ils sont des femmes, et que, moi, je suis Rodrigue, n

On sait ses exploits pendant son exil; le Poëme les a racontés; nous placerons seulement ici une romance qui se rattache à cette époque, et qui donne une idée de la guerre qui avait lieu entre Rodrigue et les Maures. On remarquera que la fille du Cid est appelée Urraque comme Tinfanté, avec laquelle le vieil auteur Ta confondue, ainsi que le fait observer M. Damas-Hinard, auteur d'une excellente traduction du Romancero,

Le €ld et le Maure.

« Voyez, voyez venir le Maure sur la grande route, allant à cheval à la genette, monté sur une jument baie, portant des brodequins en cuir de Maroc, et des éperons d'or. Le bouclier devant la poitrine et un javelot dans la main, il contemple Valence, et lui dit : « Que le feu te consume, n Tu fus aux Maures avant d'avoir été prise par les chrétiens. Si ma lance ne me trompe pas, tu retourneras aux Maures, et ce chien de Cid, je le prendrai par la barbe. Sa femme, doîia Chimène, sera ma capture ; sa fille, Urraque Hernandez, sera ma concubine. Quand j'en aurai assez, je la livrerai à mes soldats. » Le Cid n'est pas si loin qu'il n'ait tout entendu. « Venez ici, ma fille, dona Urraque; ôtez vos robes devions les jours et mettez des robes de fête. Amusez ce Maure, fils d'un chien, et parlez-lui tandis que je selle Babieca et ceins mon épée. » La très-belle dame alla à une fenêtre. Le Maure,

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dés qu'il la v\\, loi paria de eette sorte : « Allah vous garde^ madame dona Urraque 1 — Qu'il vous garde de même, seigneur. Depuis sept ans entiers, sept ans, je suis amoureuse de vous. •— Pendant autant d-années. Madame, je vous porte dans mon âme. )» Et tandis qu'ils parlaient ainsi, le brave Cid se montra. « Adieu, adieu, belle dame,, ma gentille amante, car j'entends les pas de Babieca. — Où la jument pose le pied, Babieca pose la patte. Le Cid parle à la cavale : vous ouïrez ce qu'il dit : « Tu devrais crever la mère, puisque tu Q attends pas ton fils. » Sept fois il fait faire à son cheval le tour d'un hallier. La légère jument dépasse de beaucoup Babîeea, et arrive à une rivière où se trouve une barque. Le Maur^, dès qu'il la voit, en est joyeux. Il crie au batelier d'ap^oeher la barque; le batelier fait diligence; il avait sa barque prête. Le Maure s'embarque vite et sans tarder. Le Maure était déjà dans la barque, quand le brave Cid arrive au bord de l'eau. Voyant le Maure en sûreté, il crève de dépit, et, plein de rage, il jette contre lui sa lance, en disant : a Recevez, mon gendre, recevez cette lance; peut-être le temps viendrait-il qu^elle vous sera redemandée. »

La renommée du Cid arrive jusqu'en Perse. Le Soudan lui envoie des ambassadeurs; mais l'heure fatale va sonner pour lui, il en sent venir l'approche, et se décide à faire son testament.

Testament ûu Cid.

a Celle qui ne pardonne à personne, ni aux rois, ni aux riches hommes, est venue me visiter à Valence, où je languissais ; elle a frappé à ma porte et m'a appelé ; me trouvant disposé et résigné à son arrêt, je fais ici mon testament et dicte ma dernière volonté, a Moi, Rodrigue de Bivar, connu aussi sous le nom du brave Cid Campeador parmi les nations mauresques, je lègue mon âme à Dieu, afin qu'il la place dans son empiré ; et je confie mon corps à la terre, pour qu'il rentre dans son élément; lorsqu'il sera inanimé, je désire qu'où le soigne, qu'on l'arrange, et qu'on l'embaume avec

28 DOCUMENTS BELÂTIFS ▲ L'hISTOIRE BU GID.

les parfums que m'a donnés le roi de Perse, et qu'on le place sur Babieca, avec mon drapeau et ma bannière, pour le faire voir encore une fois au roi Bucar et aux vaillants qui raccompagnent. Je recommande qu'on mette dans une fosse et qu'on enterre avec soin mon Babieca, afin que les chiens ne dévorent pas un cheval qui a rompu les os à tant de chiens (1). Pour faire mes obsèques, se réuniront mes infançons, ceux de mon pain et de ma table, les braves conquérants. A la confrérie du richcypauvre Lazare, je lègue lu prairie de Bivar au dedans et au dehors, avec tout ce qui en dépend. Item, je recommande qu'on ne loue pas de pleureuses pour me pleurer ; les larmes de ma Chimène suffiront sans qu'on ait besoin d'en acheter d'autres. Dans Saint-Pierre de Cardena, auprès du saint pêcheur, qu'on me construise un sépulcre avec son monument funèbre en bronze. Item, qu'on donne au Juif que j'ai trompé quand j'étais pauvre un coffre plein d'argent de môme poids que le coffre rempli de sable. A Gil Diaz, le transfuge, qui de Maure s'est fait chrétien, je lègue mes cuissards, mes brassards et mes cuirasses; le nobie roi don Alphonse et le bon évêque don Cope, et mon cousin Alvar Fanez, seront mes exécuteurs testamentaires. Que le surplus de mes biens soit partagé entre les pauvres, qui sont^ entre l'homme et Dieu, des parrains et des intercesseurs. » Le Cid meurt, et, après sa mort, gagne encore une bataille. Le roi Bucar attaquait de nouveau Valence; on met le corps embaumé du Cid sur Babieca, on le barde de fer, on lui place au cou son écu avec sa devise flottante, on lance encore cette ombre au miUeu du combat; elle épouvante ses ennemis ; elle épouvante aussi un Juif, qui, après sa mort veut toucher à sa barbe. Le Cid met la main sur la garde de son épée, et le Juif tombe la face contre terre. Était-ce Rachel? étaitrce Vidas? Ainsi finit le Romancero du Cid,

(i) L6 Gid veut sans doute parler des Maures.

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