OPINION DES ÉCRIVAINS ARABES SUR LE CID
Les historiens et les poètes arabes^ qui avaient leurs raisons pour ne pas tracer un portrait flatteur du Cid, se sont rigoureusement exprimés sur son compte^ entre autres Ibn-Bassam, dont le savant orientaliste M. Dosy a traduit le récit.
lie CId devant Talenee*
(Récit arabe.)
Rodrigue désira plus ardemment que jamais de s'emparer de Valence, et se cramponna à cette ville comme le créancier se cramponne au débiteur. Il Taima comme les amants aiment les lieux où ils ont goûté les plaisirs que donne Tamour. Il lui coupa les vivres, tous ses défenseurs, lui causa tous les maux possibles, se montra à elle sur chaque col^ Une. Combien de superbes endroits (où Ton n'osait former le vœu d'arriver, que les lunes et les soleils n'osaient espérer d'égaler en beauté) dont ce tyran s'empara, dont il profana les mystères ! Combien de charmantes jeunes filles (quand elles se lavaient le visage avec du lait, le sang jaillissait de leurs joues, le soleil et la lune leur enviaient leur beauté, le corail de leurs lèvres rivalisait avec les perles de leur
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bouche) épousèrent les pointes de seg lances et furent écrasées^ comme si elles eussent été des feuilles mortes^ sous les pas de ses insolents mercenaires!
Le tyran Rodrigue obtint l'accomplissement de ses infâmes soubaits. Il entra dans Valence en usant de fraude^ selon sa coutume.
JLc €id «près fioii entrée A Valenee.
(Récit arabe.)
Bientôt Rodrigue s'empara du trésor du kadi et de sa famille, fit éprouver aux prisonniers toutes sortes de tortures, puis le malheureux kadi vint, au comble de l'angoisse et du désespoir, et Rodrigue fit dresser un bûcher qui priva le kadi de la vie et brûla ses membres. Une personne, qui Ta vu dans cette position, m'a raconté qu'il fut placé dans une fosse creusée à cet effet, et d'où sortaient ses mains et sa tête; que le feu fut allumé autour de lui, et qu'il rapprocha de son corps les tisons embrasés afin de hâter sa mort et d'abréger son supplice. Que Dieu veuille écrire cette action méritoire sur la feuille où il enregistre les bonnes actions du kadi; qu'elle serve à effacer les péchés qu'il avait commis auparavant.
Celui que Dieu maudisse voulait alors brûler aussi la fille et les femmes du kadi, mais un des siens le pria d'épargner la vie de ces femmes, et, après avoir éprouvé quelques difficultés, il lui fit abandonner son projet, et délivra ces femmes du supplice que Rodrigue voulait leur faire souffrir.
ÏjSl puissance de ce tyran alla toujours en croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les contrées hautes, et qu'il remplit de crainte les nobles et les roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire, dans un moment où ses désirs étaient très-vifs et où son avidité était extrême : « Sous un Rodrigue, cette Péninsule a été cona quise; mais un autre Rodrigue la délivrera. » Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit penser.aux hommes
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que ce qa*îls craignaient arriverait bientôt, a Pourtant cet homme^ le fléau de stfn temps^ était^ par son amour pour la gloire^ par la prudente fermeté de son caractère et par son courage béroïque^ un des miracles du Seigneur! » Cet ayeu a dû coûter à Ibn-Bassam.
M. Louis Viardot a résumé dans ces mots Topinion des écrivains arabes :
« Il était^ selon eux^ dur> rapace^ vindicatif^ bardi dans les discours comme dans l'action, plein d'une fierté, sauvage, mais se piquant peu de justice et de loyauté. Ce fut contre les cbrétiens d'Aragon qu'il fit ses premières armes et à la solde des musulmans^ qui lui donnèrent le surnom arabe de seid (seigneur), sous lequel il est connu. Plus tard, il loua son épée à Sanche le Fort pour Taider à dépouiller ses frères et sœurs de leurs États, puis il promena d'alliance en alliance sa valeur vénale, en violant ses capitulations à Mauviedro et à Valence, donnant les prisonniers en pâture à ses dogues ou les faisant torturer et brûler pour qu'ils découvrissent leurs trésors. Il ternit enfin son plus beau triomphe militaire par des traits de perfidie^ d'avarice et d'atroce cruauté. »
Doutas eur Texistenee da €ld.
L'existence du Cid a été contestée, malgré les documents espagnols et arabes et malgré la tradition, par quelques écrivains, entre autres par Masdeu, qui s'en exprime ainsi : « Je dois confesser que nous ne savons absolument rien sur Rodrigue Diaz de Campeador, pas même sa propre existence. »
Son nom se trouve pourtant mentionné dans les vieilles chroniques latines aussi bien que dans les romances.
Rodrigue de Tolède a dit, conune le rapporte M. Romey, dans son Histoire d'Espagne : « Il y avait, avec le roi Sancius, un vaillant guerrier (miles strennus) appelé Rodericus Didaci Campeador, lequel, animant son roi vaincu, lui persuada de rappeler, autant qu'il était en lui> l'armée fugitive, et d'attaquer au point du jour les Léonais et les Galiciens, pris au dépourvu. »
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On conserve aussi^ à Burgos^ un contrat de mariage entre Rodrigae Diaz et Chimône^ fille de Diego, duc des Asturies. On peut consulter^ à ce sujets un excellent travail de M. Achille Jubinal.
Monument da €id à Bursos.
La ville de Burgos pouvait, moins que toute autre^ admettre cette supposition, assez déraisonnable, de la non existence du Cid. Elle tenait trop à honneur d'avoir donné naissance au héros; aussi a-t-elle fait élever un monument à la place qu'occupait autrefois la maison du Cid. Sur ce monument, on lit Tinscription suivante : .
« Ici, en sa maison, naquit. Tan 1026, Rodrigo Dias de Vibars, appelé le Cid Campeador; il mourut à Valence, le 7 février 4099. Son corps fut transporté au monastère de Saint-Pierre de Cardena, près de cette ville, laquelle, pour perpétuer la mémoire du lieu où prit son origine Tun de ses enfants, le héros Burgalescin, érigea, sur les ruines anciennes, ce monument I Tan 1784, sous le règne de Charles III. »
Dans la cathédrale de Burgos, on a suspendu deux coffres que l'on prétend être ceux que le Cid livra aux juifs. On se rappelle que ces coffres avaient été remplis par lui de sable; mais, comme le dit le Romancero, et comme Ta dit, après lui, M. Casimir Delavigne, dans la Fille du Cid : a L'or de sa parole était dedans. » On jure encore, de nos jours, sur la parole du Cid. Foi de Rodrigue! est un serment sacré et populaire. Si le Cid n'a pas existé, TEspagne, assurémentj a eu raison de l'inventer. Nous aurions mauvaise grâce à terminer ce travail sans rappeler que la bannière du Cid vient d'être vaillamment relevée dans la guerre contre le Maroc, et de se faire redouter de nouveau de ses anciens ennemis, comme au temps du roi Bucar. « Le monde a reconnu les enfants du Cid. )» Selon les paroles de Thymne de Riego,