INTRODUCTION
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Je ne voudrais pas faire ici et à cette heure ce qui n'a pas été fait là-bas au moment où il le fallait. Aussi bien, je n'ai pas ce qu'il importe pour me prononcer entre ces hommes de mérites ou de génies divers, mais qui ont droit, pour le moins, à une reconnaissance pareille. La justice rendue à La Bourdonnais n'aurait pas amoindri la valeur de Dupleix, puisqu'ils ont l'un et l'autre travaillé en un temps où les obstacles étaient plus longs à va^incre qu'aujourd'hui : et c'est par là que je voudrais montrer à quel point les pionniers et les colonisateurs d'il y a deux siècles me semblent supérieurs à ceux de notre époque. Un des esprits les plus fins et les plus mobiles de notre temps, ébloui lui aussi par la gloire des fondateurs d'empires, s'est naguère appelé un " professeur d'énergie ; " et il a cru le pouvoir faire en quittant son cabinet d'étude et le livre pour la tribune et le journal. Je crois bien que si M. Jules Lemaitre, qui a excellemment parlé de M. Bonvalot, voulait illustrer un de ces cours d'énergie par un exemple choisi entre cent, ce serait la vie d'un de ces hommes extraordinaires des temps passés qu'il enseignerait, qu'il donnerait comme exemple à ses innombrables lecteurs ou auditeurs ? Je gage qu'entre Dupleix et quelque gouverneur d'une des colonies ou quelque représentant officiel d'un de ces protectorats somptueux de nos jours, il préférerait Dupleix ; qu'entre La Bourdonnais et un de ces construteurs de domaines impériaux comme M. Cecil Rhodes, il n'hésiterait pas à préférer La Bourdonnais.
Pourquoi ? Parce que ceux-là furent et restent à jamais les incomparables modèles d'énergie effective. Ils le sont parce qu'ils ont été d'un temps où ni la vapeur, ni Télectricité, ni la diplomatie, ni l'opinion publique n'étaient des forces connues, exploitées, vénérées. — Et si l'on tient compte de ce fait capital dans l'histoire de la colonisatiou QU la demièrç
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moitié de ce siècle, qu'elle n'a* été si abondante en résultats heureux qu'à cause de l'usage de ces forces nouvelles, on reste confondu d'admiration en présence de l'initiative, de la ténacité, du courage, de la hardiesse, de l'extraordinaire force morale, déployés par un La Bourdonnais créant à l'âge de trente six ans cette Ile de France où tout manquait, tout jusqu'à la bonne volonté de ceux dans l'intérêt desquels il travaillait, et n'ayant pour premiers collaboi^teurs qu'une poignée de subalternes, dont la plupart des esclaves noirs.
Quand La Bourdonnais fut nommé gouverneur des Iles de France et de Bourbon, il y avait à peine une douzaine d'années que la première de ces îles était habitée par quelques familles venues de la seconde. On lira dans ce volume tout ce qu'il eut à faire, à tenter, à Ttiiraculer pour tirer l'île de l'état encore sauvage où elle végétait et se plaisait. Songez donc un peu à ce que cet homme ferait s'il avait sous la main un câble sousmarin par lequel il demanderait à la métropole les machineries perfectionnées et de toutes sortes que nous avons aujourd'hui ; si, à tel jour et à telle heure, il savait qu'un transport rapide lui arriverait avec des vivres ou telles matières premières dont il aurait besoin î Combien les entreprises de l'administrateur, du fondateur de colonie, seraient-elles encouragées, activées par de pareilles certitudes ! Et quels recours, à de certains moments, poui' le chef de pays ayant à mater l'insubordination de ses gouvernés ; ou pour l'homme de guerre qui voudrait traiter de haut avec des peuples voisins, ou briser la rébellion de tribus mal soumises, quelles sûres et promptes garanties du prestige d'un drapeau glorieux ! Il n'aurait eu qu'à invoquer la raison du plus fort, la meilleure de toutes : et les ordres venus de là-bas, appuyés des baïonnettes d'un régiment nouveau, ou même d'une armée pouvant être transportée d'un point à un autre en moins d'une semaine, lui enlèveraient toute angoisse
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et forceraient ses adversaires ou les révoltés au respect immédiat.
Si la fameuse " Compagnie perp4tuelle des Indes " avait fait pour Dupleix et La Bourdonnais ce que les Chartered Gompanies ont réalisé pour M. Cecil Rhodes et d'autres, la gloire des deux grands colonisateurs du XVIIIe siècle eût été plus retentissante qu'elle ne l'est aujourd'hui. Mais cette gloire a du moins pour elle d'émaner plus directement, ou pour mieux dire, seulement de ces hommes d'une énergie si complète et si féconde en dépit de tout. Dupleix mal compris dans l'Inde se débattant contre la Compagnie qui ne voit que les intérêts du moment, placé entre des ordres contraires, angoissé par l'entêtement stérile de l'ignorance et la jalousie stupide des préjugés, et faisant face à tout des éclairs de son génie, me semble autrement admirable, sinon plus heureux que les fondateurs de colonies d'aujourd'hui. Quand les coloniaux comme M. Cecil Rhodes sentent que le terrain fléchit sous eux, que l'opinion publique peut leur échapper dans ces métropoles mêmes où la distance les grandit plutôt que de les diminuer — contrairement à ce qui avait lieu jadis, — ils prennent un paquebot rapide, sautent en chemin de fer, et réussissent bientôt à reconquérir une popularité un peu compromise, tout en obtenant de nouvelles ressources pour la réalisation de leurs desseins. La Bourdonnais, lui, placé à quatre cent mille lieues de la France, isolé dans son génie, comme parmi une population hostile et quasi-sauvage, que pouvait-il faire ? Rien — ou tout. Il a tout fait ! Il a tout tiré de lui-même, de son cerveau et de son cœur,
JS'on, le parrallèle, même poussé plus loin et jusque dans les plus menus détails, ne saurait être au désavantage des grands pionniers, des merveilleux colonisateurs de jadis. Ils ont fait moins vite, ils ont été souvent moins heureux, mais tout ce qu'ily ont accompli autrefois, ils y ont mis plus, oh ! combien
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plus, de leur génîe que de la sueur ou de Tàrgiètlt des îltitres ! Et quand il fallait tirer des coups de fusil ou donner des coups de sabre, ils étaient au tout premier rang. Moins acclamés que ceux d'aujourd'hui, évidemment parce c u'ils n'étaient pas comme des dieux placés au-dessus de ceux qui travaillaient moins pour soi qu'avec eux, ils ont connu les douloureux abandons, les lâches et louches calomnies ; à la fin, ils se sont couchés dans le froid désert que faisaient autour d'eux les amitiés trop prudentes ou les intérêts trop égoïstes. Mais l'histoire me semble être plutôt pour ceux-là qui furent moins capitalistes, moins préoccupés de donner des dividendes ; qui furent avant tout des pionniers de l'humanité, les apôtres d'une idée au service de laquelle ils mettaient une énergie qui parfois ne s'est éteinte que dans leur sang...
L'homme, né pour lutter et souffrir, ne comprend bien et n'admire vraiment que ce que la douleur a consacré. Il y trouve la grande et souveraine poésie, qui résiste à toutes les vicissitudes ; et c'est par là que l'humanité nonnale, celle en somme pour qui travaillent les grands hommes, prend contact avec les fronts marqués du doigt de Dieu, se reconnaît, se mire en eux comme en des exemplaires magnifiés de sa nature ; et tous les cent ans elle vient s'agenouiller, quelque part, sur les marches de leur sépulcre : elle y met la vivace couronne de laui^ier que, seule, la France pouvait déposer sur le marbre de Dupleix, — ou le modeste, éphémère, mais pieux bouquet de fleurs dont nous ornerons bientôt le bronze à jamais vénéré de notre La Bourdonnais.