PAR
SÂINT-ELME LEDUC
nialic de lia Bourdonuais
De Juin 1735 au 24 Mars 1746 Par Saint-Elme Leduc
Ce document est un chapitre extrait d'an manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque Mazarine, à Paris, écrit
par Saint-Elme LeduCj intitulé .^
" Ile de France, Documents pour son Histoire civile et militaire, depuis la découverte jusqu'à la capitulation, par Saint-Elme Leduc; Paris 1844."
L^idée de se livrer à des recherches historiques sur Tancienne île de France fut inspirée à l'auteur par son frère Auguste Ledac qui habita longtemps l'île Maurice et Agaléga, une de ses dépendances. Une copie de ce manuscrit a été offerte, il y a quelque temps, au Comité des Souvenirs Historiques par Sir Hubert Jerningham, alors gouverneur de Maurice.
Mahé de La Bourdonnais était un de ces rares génies qui, avec de faibles ressources, trouvent le moyen d'exécuter de grandes choses. Tous les écrivains qui ont parlé de cet homme célèbre l'ont, à juste titre, considéré comme le créateur de l'île de France. Si la sottise et Fenyie ne
14 MÂHÉ DE LÀ BOUBBOKNÂIS
l'eussent pas entrave dans ses opérations, il aurait rendu à son pays des services bien plus importants encore que ceux que nous allons relater, et qui suffisent cependant pour en faire un des hommes les plus étonnants de son siècle. Il fut, dit Voltaire (Y. 2 p. 194), le Duguay-Trouin de son temps, supérieur à Duguay-Trouïn par l'intelligence et son égal en courage.
Voici son portrait par Madame la Marquise de Montlezun-Pardiac, sa fille ;— '' Mon père, dit cette dame, avait de beaux yeux noirs, ainsi que les sourcils. Il avait peu d'embonpoint; il était d'une taille médiocre, n'ayant que cinq pieds et quelques lignes de hauteur, d'ailleurs se tenant très bien. Son air était vif, spirituel et très gai. Sa principale vertu était l'humanité : les monuments qu'il a établis à l'île de France sont garants de cette vérité."
*' En effet, dit Bernardin de St. Pierre, tout ce que j'ai vu dans cette île de plus utile et de mieux exécuté était son ouvrage."
La plupart des détails qui vont suivre sont extraits de ses mémoires, et généralement connus par conséquent ; cependant quelques-uns sont publiés ici pour la première fois.
Bertrand François Mahé de La Bourdonnais naquit à Saint Malo, le 11 février 1699, de Jacques Mahé, écuyer, sieur de la Bourdonnais et de Léduvine Tranchant de Prébois. Son goût pour la marine se prononça de bonne heure. A dix ans il fit un premier voyage aux mers du Sud. A quatorze, il monta comme enseigne sur un vaisseau faisant route pour les Indes Orientales et les
îles Philippines. Ce fut dans ce voyage qu'un savant Jésuite lui apprit les mathématiques. En 1716 et 1717, il vit les mers du Norl ; en 1718 les mers du Levant. En 1719 il s'embarqua comme lieutenant au service de la Compagnie; en 1723, il retourna dans l'Inde en qualité de sous-lieutenant, et composa à cette époque un Traité de la mcikire des vaisseaux j estimé des gens du métier. Ce fut dans cette année que pour sauver un bâtiment de la Compagnie qui faisait eau dans la rade de Bourbon, où l'on manquait les moyens de le réparer, il osa se risquer dans un simple canot pour faire la traversée de l'île de France, d'où il revint assez à temps pour sauver le bâtiment qui allait couler.
En 1724, il se rembarqua pour les Indes avec le grade de second capitaine que lui accorda la Compagnie, pour reconnaître les services qu'il lui avait rendus. Il utilisa encore pour lui ce voyage par l'étude qu'il fit sous M. Didier, ingénieur du roi, de la fortification et de la tactique. Arrivé dans l'Inde, il dirigea les opérations du siège de Mahé, fit effectuer un débarquement difiicile en présence de l'ennemi, sans perdre un seul homme, et contribua puissamment à la prise de la place. Cette expédition contre les Indiens étant terminée, il voulut armer à son compte et se livrer aux spéculations commerciales. Il fut aidé en cela par M. Lenoir, gouverneur de Pondichéry, avec qui il se lia d'amitié. (1) Les entreprises qu'il dirigeait d'ailleurs et suivait comme capitaine et
(1) Pierre Christophe Le Noir, Commandant des Forts et Etablissements français dans les Indes Orieiitales et Gouverneur de Pcndichéry. Il séjourna à l'île de France dans les premiers temps de la colonisation, en 1726, et y installa le Conseil Provincial. On trouve sa signature au bas de plusieurs A.rrêtes de ce Conseil. Il précéda Duplei:^ dana Iç gouvernement de l'Iude et fonda Pondiohéry,
comme sabrécargue, furent si bien combinées et si heureuses, qu'en peu d'années il acquit une fortune de deux millions et demi.
Ce fut alors qu'après s'être muni de l'agrément de la France, il accepta les propositions du vice roi de Goa qui voulait lui faire diriger le siège de Monbaze. Pendant qu'on en faisait les préparatifs, il fit des courses contre les pirates Angrias. Quelque temps après il contraig^nit par ses menaces et sa bonne contenance le Samorin de Calicut à payer un ancien droit de passage dû au Portugal.
Le vice-roi ayant renoncé à son dessein sur Monbaze, Labourdonnais quitta son service, revint à Saint-Malo vers le milieu de 1733 et s'y maria.
Eu 1734, il vit à Paris Mr. Orry, contrôleur général des finances, et Mr. de Fulvy, son frère, commissaire du roi près de la Compagnie des Indes. Tous deux appréciant ses vues sur le commerce de nos colonies au delà du Cap, le firent nommer par le roi, gouverneur général des Iles de France et de Bourbon. Il y arriva en 1735. (1)
D'abord il trouva l'insubordination des soldats poussée jusqu'à la révolte, et s'occupa de rétablir la discipline.
Dans les deux îles la justice était administrée par des tribunaux dont l'un dépendait de l'autre, le Conseil Supérieur était à Bourbon. Le tribunal de l'île de France eut un pouvoir égal pour les lois criminelles. A l'égard de l'administration générale, le tribunal du lieu où résidait le gouverneur devint le tribunal supérieur (2). Les
(1) Le 5 Juin 1735.
(2) Dès son arrivée La Bourdonnais fixa sa résidence à l'île de France et y établit un Conseil Supérieur conformément à l'édit du roi rlaté du 4 Novembre 1734. A partir de ce moment l'île Bourbon fut tacitement subordonnée à l'île d* France.
ilAHE DE LÀ BOtrUDÔîtNAIS l7
manières douces et affables de La Bourdonnais lui gagnèrent tellement la confiance des habitants que tous s'en rapportaient à lui pour Tarrangement de leurs différends, et^ fait très remarquable, pendant les onze années de son gouvernement, il n'y eut qu'un seul procès à l'île de France.
L'île était infestée de noirs marrons, que les gouverneurs qui l'avaient précédé n'avaient point su détruire, et qui exerçaient les plus grandes déprédations ; il en purgea la colonie eu armant contre eux des noirs fidèles (l).
Il n'y avait ni commerce ni agriculture; il fit planter coton, sucre et indigo, dont il trouva le débouché à Surat, à Moka, en Perse et en Europe. (2)
(1) Ces Boirg marrons étaient pour la plupart d'anciens esclaves introduits de Madagascar. Conservant l'espoir de pouvoir franchir un jour la petite distance qui les séparait de leur pays, ils commençaient par aller marrons dans les bois et sur les montagnes, en attendant l'occasion d'effectuer le voyage dans des embarcations construites par eux oa volées à leurs maîtres, Ils vivaient en véritables sauvages, élisaient un chef auquel ils obéissaient aveuglément et se répandaient par bandes dans les différents quartiers, pillant et incendiant les habitations et réussissant souvent à se procurer des provisions et des armes. La Bourdonnais en 1736 et 1737 s'occupa de former une maréchaussée composée de noirs de Madagascar ponr leur donner la chasse et réussit, comme il le dit lui-même dans ses Mémoires, à purger l'île de la plupart de ces brigands.
(2) Dès son arrivée dans la colonie, La Bourdonnais comprit qu'il ne pourrait retirer du sol tout le parti qu'il en espérait, qu'avec le concours volontaire de ses principaux habitants, et en les encourageant à travailler par son propre exemple. Et plus tard, quand le succès ne répondit pas tout d'abord à ses espérances, il ne se dissimula pas qu'il ne pourrait parvenir à vaincre l'apathie des colons, qu'en leur offrant de partager les risques des diverses entreprises qu'il avait en vue, en entrant de moitié ou de quart dans les dépenses et les fournitures d'esclaves. A ceux-là dont les moyens ne permettaient pas d'exploiter leurs terres, il avançait des fonds ou procurait le crédit et les services de la Compagnie. Il réussit de la sorte à secouer leur indolence j et il se forma dans la suite d'importantes sociétés en vues d'exploiter les richesses de la colonie. Aussitôt arrivé La Bourdonnais se rendit acquéreur, ooûjoiutement aveo Pierre d'Albert, Couseiller au Conseil
18 MAHÉ DE LA BOUEDONNAlS
Par suite de leur indolence, nous dirons même de leur paresse, les habitants souffraient souvent de la disette ; il leur fit semer du riz et du blé pour la nourriture des Européens. Il forma des escadres de chasseurs et de pêcheurs.
Rodrigue lui fournit des tortues, et Madagascar des bœufs, jusqu'à ce que les troupeaux qu'il en o,vait tirés fussent assez multipliés pour suffire aux besoins de l'île et des navigateurs.
Supérieur de cette île, le 5 Juillet 1735, d'une habitation que M. de Maupin possédait aux Pamplemousses. Elle proveDait de Pierre Barmont à qui elle avait été concédée. L'année suivante, étant resté seul propriétaire de ces terres, il y établit sa maison de campagne. Il fit construire en pierre tous les bâtiments qui pouvaient être nécessaires tant à sa famille qu'à la sécurité du lieu, comme corps-de-parde, prison, etc. Il y ajouta même une chapelle où. fut baptisé en 1737 M. Ceré, le futur Directeur du Jardin, la paroisse St. François n'existant pas alors. Il y fit condoire l'eau par un canal en pierre qui fournit josqu'aujourd'hui aux besoins de cette propriété. Telle fut l'origine de Mon Plaisir, Il fit d'abord planter le terrain en mûriers de Chine pour l'éducation des vers à soie. Cet essai n'ayant point eu le succès qu'il en attendait pour des causes physiques insurmontables, il abandonna cette culture pour celle des légumes, qu'il fit servir au besoin du Camp, comme s'appelait alors la ville du Port-Louis. Ce ne fut que trente ans après en 1781 alors que Mon Plaisir était propriété nationale, que ces mûriers plantés par La Bourdonnais furent entièrement arrachés et remplacés par une plantation faite par MM. Céré et de Cossigny, de l'arbre de la côte Malabar, espèce d'accacia appelé vulgairement Bois-Noir dont le charbon servait à la fabrication de la poudre de guerre. Il couvrit de fataque, herbe fourragère qu'il avait introduite, une grande partie des terres qu'il convertit ainsi en pâturages pour l'élevage des bestiaux. C'est à Mon Plaisir qu'il fit les premières plantations de manioc que, sur ses ordres, le capitaine de VHemde avait rapporté de Santiago, une des îles du Cap- Vert. Lui-même en avait introduit du Brésil. Mon Plaisir étant devenu indispensable aux officiers de marine qui y allaient prendre l'air nécessaire à leur santé après do longs mois de navigation, la Compagnie des Indes accepta l'offre que lui fit La Bourdonnais d'acquérir ce domaine pour le prix qu'il lui avait coûté. Elle en fit l'acquisition pour la somme de 20,369 livres, 8 sous, 5 deniers prix auquel le conseil lui-même l'avait évalué. Elle servit de maison de campagne aux différents gouverneurs qui succédèrent à M. de La Bourdonnais, jusqu'à ce que M. David qui venait de créer la sucrerie de " Minissy " eût trouvé plus commode de faire la Compagnie construire le Réduit à proximité de ses terres, et d'y fixer sa résidence. Mon Plaisir servit dès Jors de maison de campagne à l'intendant. Si La Bourdonnais ne fut pas l'introducteur de la canne à sucre dans la Colonie, du moine, il doit être considéré comme le créateur de l'industrie
Il introduisit aussi à l'ile de France la culture du maïs et particulièroment celle du manioc, plante qu'il avait vue au Brésil servir à la nourriture des esclaves et venir sang beaucoup de soius. D'abord les habitants montrèrent une telle répugnance pour cette culture, qu'il y en eut qui, pour faire périr la récolte, arrosèrent la plante avec de l'eau chaude. Pour comble de malheur, les noirs ayant volé des racines de manioc, les mangèrent après les avoir fait cuire sous la cendre et moururent empoisonnés,
sncrière. Cette plante était cultivée par les Hollandais et après eux par les premiers colons fi-ançais, plutôt pour la fabrication de l'arrack que pour celle du sucre. A lui revient le mérite d'avoir remplacé les primitifs frangouriniers par des sucreries. La pertp des premières machines, cliai-gées à bord du St. Géran ne le découragea pas, De nouvelles commandes sont expédiées en Europe, et bientôt s'élèvent aux Pamplemousses et à l'Enfoncement des Hollandais, au Grrand Port, deux importants établissements sucriers. A M. Athanase Ribretière de la Villebague, son associé, il confie l'admmistration du premier qui prend le nom de son directeu'-, et le donne à la localité. Jaloux de faire prospérer ce domaine, il n'hésite pas à y porter des améliorations qui le mettront sur le pied d'une usine modèle, et s'assure les services d'un enseigne de vaisseau, M. Louis Desportes Jean, dont les connaissances et l'expérience dans la fabrication du sucre lui sont connues, pour établir une nouvelle sucrerie sur le modèle de celle de St. Domingue, " capable ** de fournir 500,000 livres de sucre brut, marchand, et bien conditionné *' à la Sème année après la fin des travaux," La guildiverie qui y fut jointe fabriqua un rhum qui jouit pendant longtemps d'une réputation coloniale- Ce bien de La Yillebague, aujourd'hui la " Rosalie ", dont l'usine porte encore le millésime de 1744 compte parmi , les meilleures propriétés du " ]\Iauritias Sugar Estâtes Company." La Bourdonnais confia la direction de l'habitation de l'Enfoncement des Hollandais, dont les terres jusque là incultes appartenaient à M. de St.-Martin, second de l'Ile, son associé, au Chevalier Pierre Moalinot de la Pla'ne, ancien propriétaire sucrier do La Martinique, et l'intéressa dans l'opération. Lo nom de Moulinet a été conservé au pont jeté sur la rivière Champagne et qui communique à " Ferncy ", nom que porte aujourd'hui l'ancienne propriété de La Bourdonnais- En même temps que La Bourdonnais jetait les fondements de l'industrie sucrière, il ne perdait pas de vue les autres objets do culture qui avaient attiré son attention. S'étant fait concéder des terrains dans les endroits qui lui avaient paru les plus propres à ces dilïérents genres de culture, ici, aux Pami)lemousses où. s'étendent aujourd'hui les propriétés " Beau Pian " et " Bellp Vue, " il créa une cotonnerie ; là dans cette vallée pittoresque du Pieterboth qui comprend aujourd'hui la propriété " l'Industrie, " une indigoterie qu'il confia aux soins de M. Pierre Laurent de Reine. Le succès couronna tant d'efforts, et lorsque La Bourdonnais quitta cette colonie, il put contempler avec satisfaction l'œuvre impérissable qu'il laissait derrière lui et qui devait rendre son nom vénéré et respecté des générations futures.
âO MAHE CI! Li BOURDONNAIS
parce qu'ils avaient ignoré la manière de purger cette racine de son suc vénéneux. Les esclaves, effrayés de l'accident et se voyant soutenus par leurs maîtres, refusèrent alors ce^i aliment.
La Bourdonnais sentant combien il était essentiel de leur rendre la confiance, pria M. de Reine, Capitaine d'infanterie, dont le dévouement lui était assuré, d'en apprêter de nouveau, et il en mangea le premier devant eux ; et, comme dit M. D'unienville, (1) il fut forcé d'employer son autorité pour faire accepter un bienfait. Une ordonnance enjoignit à chaque habitant de planter du manioc dans 500 pieds carrés de terrain par tête d'esclave à son service. Grâce à lui, depuis cent ans aux îles de France et de Bourbon, cette racine et le maïs sont le fond de la nourriture des noirs. (Lett. de Reine, 28 Mars 1792, et Ann. Mar. 1824 2e. part. 1. 1er. p. 92). A son arrivée les deux îles étaient dans un dénûment complet. Il ne trouva, bien qu'on lai eût annoncé qu'il en serait autrement, ni ouvriers, ni troupes, ni marine : il sut s'en créer non sans avoir, il est vrai, à vaincre une résistance continuelle de la part des habitants, dont son infatigable activité changeait totalement les habitudes (2). Pendant
(1) Marie Claude Antoine Marrier, baron d'Unienville, Archiviste Colonial, auteur des " Statistiques de l'Ile Maurice et ses dépendances, "
(2) 11 comptait aussi trouver plusieurs ingénieurs et assistants ingénieurs, ma'S à la suite de longues querelles avec les administrateurs, les uns avaient été renvoyés de la colonie, les autres, après avoir obtenu l'autorisation de repasser en France, s'étaient retirés à la campagne, Parmi ces derniers se trouvait Paradis, venu à l'île de France avec l'ingénieur Cossigny, auquel La Bourdonnais s'intéressa et qui devint plus tard, dans l'Inde, son plus mortel ennemi. Quant aux ouvriers sur lesquels La Bourdonnais espérait pouvoir compter, ils s'étaient presque tous révoltés peu de temps avant. Dans une lettre datée de Décembre 1734 l'Ingénieur Cossigny se plaint, en effet, de " la totale insubordination, indiscipline et mutinerie répandues dans les ouvriers de toute espèce, et do toute couleur, la plus grande partie ayant abandonné les ateliers pour se livrer entièrement à la débauche, à la fainéantise et à l'indisci" pline suscitée et fomentée par le ►Sr, Bourdas, Procureur du Roy, '[
MAfl^ DE LA BOtJËDONNAlS èl
cinq acs on le vit toujours lové à quatre heures du matin, le jour suivant les travaux, (1) la nuit travaillant dans son cabinet. Il fit pratiquer des chemins, car, disait-il, de la facilité des transports dépend la richesse des habitants de tout pays; il fit dompter des taureaux, construire des voitures pour le charriage des bois et des pierres. Avant lui les créoles des Iles de France et Bourbon ne savaient pas ce que c'était qu'une charrette.
Une pièce de bois coûtait 120 journées de noirs, grâce à lui elle ne coûtait plus que trente cinq sous rendue au port. Tour à tour ingénieur et architecte, il faisait les plans, surveillait les ouvriers et secouait leur p'aresse. L'île avait une cabane formée de palissades, dans laquelle était une trentaine de lits, c'était là qu'on amenait les malades.(2) Il fit construire à la ville et à la campagne deux hôpitaux assez grands pour recevoir 4< à 500 lits, et il y faisait des visites presque journalières pour surveiller le service, et empêcher le gaspillage et la friponnerie, (3) Il construisit des magasins, des batteries, (4) des casernes, des fortifi-
(1) Le Chevalier de Tromelin, Ingéniear, dans un rapport daté de l'Ile de France le 22 juillet 1770 émet l'opinion suivante sur les travaux faits par Labourdonnais : " On est redevable à M. de La Bour. donnais de presque tous les travaux utiles qui ont été faits jusqu'à ce jour à rile de France."
(2) D'après une notice que doit publier M, A. Rae, cet hôpital était bâti sur un emplacement situé rue du Rempart et de la Grande Montagne, et qui port© de nos jours le No. 31, à l'angle des rues du Rempart et Desroches (Immeubles Fleuret.)
(3) L'hôpital que Labourdonnais construisit au Port Louis était protégé par un bastion qui portait son nom et qui fut démoli après l'incendie de 1816. Il prit plus tard le nom d'Hôpital militaire, et fut transféré le 2 Août 1841 par le gouvernement civil au département militaire. Vendu par ce dernier il y a quelques années, il est aujourd'hui la propriété de " l'Arabian Dock Company.
(4) Il faut citer particulièrement la Batterie La Bourdonnais dont il est parlé en termes suivants par le Sr de La Motte, officier de marine, dans une lettre datée de l'île de France le 1er Avril 1754, reproduite par la Revue Historique et Littéraire de l'île Maurice du 18 Oct 1891 :
"L'entrée de ce port est défendue par une batterie faite en bois élevée par étages sur une petite île nommée des Tonneliers que l'on trouve à gauche en entrant. Ce fort a été bâti par le fameux La Bourdonnais dans le temps qu'il était gouYerneur,"
MAHé DE LA BOUBDÔKNAIS
o<àtionSj( I ) des arsenaux, (2) des logements pour les officiers^ des bureaux, (3) des moulins, (4) des aqueducs, des
(1^ La relation suivante de la tentative de débarquement de l'amiral Boscawen au mois de Juillet 1748, peu de temps après le départ de La Bourdonnais, empruntée au Dr Johu Campbell "Lives of British Admirais, London, 1817," donne une idée des moyens de défense établis par La Bourdonnais :
" ... At the same time he (Admirai Boscaiven) despatclied an officer, in whose judj^ment and accuracy he could eafely rely, alon? the shore to reconnoitre the coast and fix on a spot where thetroops might be landed with the least diflBcultyj and in the most orderly and expéditions manner. This officer, on his return, informed the admirai that the batteries and defence which the enemy possessed were very numeroas and respectable ;— that he had been fired upon from eight batteries, as well aa from the forts, at the entrance of the harbour ; "
[traduction]
En même temps il {V amiral Boscawen) envoya le long du rivage un officier dans le jugement et l'exactitude duquel il pouvait avoir confi<ince, afin de reconnaître la côte et de déterminer un point oii les troupes pourraient être débarquées avec le moins de difficulté et le plus d'ordre et do promptitude possibles. A son retour cet officier informa l'amiral que les batteries et les moyens de défense que possédait l'ennemi étaient très nombreux et très respectables ; — qu'il avait essuyé le feu de huit batteries ainsi que celui des forts qui défendaient l'entrée du port..."
(2) C'est à tort que quelques écrivains font remonter à La Bourdonnais l'établissement appelé " L'Arsenal ", situé au fond de la Baieaux-Tortues. Ce ne fut qu'après l'explosion du Moulin à Poudre qui y était installé, que les bâtiments furent utilisés comme magasins &a. Cette explosion eut lieu en Octobre 1774 par le fait de l'imprudence d'un canonnier qui, malgré la consigne sévère de n'introduire aucune espèce de feu dans son enceinte, en avait porté dans un réchaud pour sceller les goads de la prison de l'établissement. Un nouveau moulin à poudre de guerre fut construit vers 1780 à l'intérieur des terres, à l'abri des feux des vaisseaux étrangers.
(3) Quelques bureaux se trouvaient au gouvernement qui n'était alors qu'an rez-de-chaussée. " Le gouvernement, écrit le Sr de La Motte, (ouvrage et lieu cités) est bâti en face du port, précédé d'un corps de garde fermant à clef sous lequel on pass», d'où l'on entre dans une 'place bordée à droite et à gauche des magasins de la Compagnie, au bout de laquelle se présente assez bien le gouvernement bâti en pierres et en moellons. Ce gouvernement est aussi l'ouvrage du Sr de La Bourdonnais. Le bâtiment est carré, une cour au milieu, couvert à l'Italienne en terrasse ; les appartements en sont assez logeables,"
(4) Au nombre de ces moulins à vent figurait celui qui était en voie de construction lors de l'arrivée de La Bourdonnais. Construit en maçonnerie, en tour ronde de 18 pieds de diamètre et de 24 pieds de hauteur, il était, protégé par une batterie de forme heptagone appelée " batterie du Moulin" et montée de 11 pièces de canon. Cette tour existe encore aujourd'hui, et se trouve dans l'enceinte du bureau du Port où il sert de sémaphore. Un autre moulin construit aussi en tour ronde de 21 pieds de diamètre et 24 de hauteur fut éleyé sur un |lot de madrépore situé eu rade
ProlU et Plan de la Redoute La B«l*
REDOUTE LA BOURDONlSrAIS.
" Cette redoute est située sur l'isle des Tonnelliers à l'entrée du Port du Noîd-Ouest au bord du rivage, elle est renfermée dans un octogone régulier, formant huit poligones égaux, au milieu de cette plate-forme ou poligone est la redoute composée d'un étage sous teirein, où est pratiquée une poudrière et une citerne qui reçoit les eaux de pluie qui tombent sur le toit par le moyen des goutières ; au-dessus de l'étage sous terrein est un magasin à biscuits aii-dessus duquel est le coips de garde pour loger les troupes. Ce dernier étage est voûté ; au-dessus est pratiqué une batterie faisant saillie en dehors de 2 pieds, afin que l'on puisse voir le pied du révêtement de la redoute, au-dessus de la batterie le logement des officiers couvert en pavillon.
" Les quatre cotés de la redoute sont flanqués de ' quatre redans, tout le corps de la redoute et dea ' redans sont envellopés d'une fausse braye accom- ' pagnée de son parapet, laquelle fausse braye est ■ entourrée d'un fossé qui luy est tracé parallellement.
D'après le CoK
(La guerre aux lies à
iw, élevée sur Plie aux Tonneliers.
" Chaque extérieur du poligone à 15 toises 5 pieds de '' longueur d'un angle à l'autre. Deux des côtés de l'oc- " togone faisant face à la mer ont ensemble 31 toises 4 " de longueur sur 6 pieds d'épaisseur au-dessus des " fondements et 7 pieds de hauteur.
de POYEN e et de Bourbon.)
" Un des côtés du parapet de la fausse braye est
*' percé d'un passage de 6 pieds de largeur d'un piédroit
" à l'autre pour servir de communication de la fausse
" braye à la platte-forme par le moyen d'un pont qu'on
' y a pratiqué ; le pont de communication à 16 pieds
" de 1 >ngueur sur 8 pieds de largeur
i-'e pont-levis est fait de la longueur et ouverture
" de l'entrée du passage."
f Toisé tt Et<ti mat 1071 des: Batteries de Vide de France par DuLac—m 1 .
Cette redoute portée à l'estimation ci-dessus à la somme de 180,495 livres tournois 10s. 8d. occupait l'emplacement actuel du P'ort Georges. Elle dut être utilisée lors de la construction de ce fort.
The Central Printing Establishment.
cure-môles pour nettoyer le port, des ponts, des quais, des canaux, tout enfin. L*aqueduc qui amène les eaux de la Petite Rivière au Port Louis, où il n'y en avait pas de potable, a une lieue de longueur. (1)
A Bourbon, il fit construire un pont volant qui n*existe plus aujourd'hui, mais qui, lorsque la mer était grosse, servait à charger et décharger les navires, — " Eu 1735, dit M. Thomas (1828 L. 1, p. 143) M. de la Bourdonnais, auquel les îles de France efc Bourbon doivent tant de bien* faits et dont on ne peut s'empêcher de reconnaître partouiî le génie et les talents, avait indiqué un point nommé La Calle, comme susceptible d'être disposé à servir de retraite
aux embarcations dans les raz-de-marée Cette
opinion a été depuis partagée par tant de personnes qu'elle
et relié plus tard à la terre ferme par une chaussée. Cette tour servit ensuite de poudrière, et enfin d'observatoire jusqu'au moment où. fut construit celui des Pamplemousses. Elle fut démolie en 1880. Seul son mur d'enceinte élevé sur plan carré de 6 toises subsiste encore. Il contient les bureaux du Directeur du Mauritius Dock. Une troisième tour qui servit aussi à l'origine de moulin à vent existe encore dans le camp du Mauritius Dock, à Candan.
(1) Cet aqueduc connu sous le nom de " Canal La Bourdonnais " avait été entrepris vers 1737. Il mesurait 3600 toises de longueur et avait sa tête d'eau à la Grande Rivière, a peu près au même endroit où prend le Canal Dayot. Il suivait les bords de la rive droite de la ravine, traversait le Ruisseau St Louis, et, en suivant le petit coteau qui est au pied de la batterie Conti, traversait la plaine bien au-dessous de l'endroit où la traverse le Canal Dayot, entrait dans le Camp de l'Ouest entre la Rue la Gaieté et celle des Créoles, et arrivait en suivant cette direction vers la Rue de la Pompe, où était située la seule fontaine publique dont le site fait aujourd'hui partie de l'emplacement Cormerais sur le Rempart. De là l'eau se rendait par des tuyaux en plomb au gouvernement, à l'hôpital et alimentait l'aiguade du Port. A l'arrivée de La Bourdonnais les sources du Pouce fournissaient seules l'eau nécessaire aux besoins de la ville. Elles faisaient mouvoir le premier moulin à blé construit dans la colonie à côté de la Boulangerie, dans l'enfoncement situé entre le Champ do Mars et le Champ de Lort, qui prit plus tard le nom de Bouchaud, du nom de l'entrepreneur de la Boucherie de l'Etat installée dans cet endroit. Lorsque ce ruisseau tarissait on ne trouvait de l'eau qu'à une lieue de la ville, et pour s'en procurer à cette distance on était forcé, dit La Bourdonnais dans ses mémoires, " d'essuyer des peines et des fatigues inexprimableâ et même d'exposer sa vie dans les mauvais teinpa."
?JM UMLÊ DB LÀ BOïïSDOHNÀtS
a prévalu surlea autres projets qui ont été présentés ; après
les avoir expliqués, il ajoute '' On en est revenu aux
projets de M. de La Bourdonnais, qui dans leur simplicité ne donnent pas ce qui est nécessaire, mais ne proposent rien qui ne puisse être exécuté ".
A Pile de France, les navires ne duraient que 4 à 5 ans ; il apprit aux colons à les radouber, car ces gens là, ce qui est inconcevable, ignoraient absolument ce qu'ils avaient précisément besoin de savoir. Il éleva un chantier de construction sur lequel il entreprit d'abord un brigantin ; ensuite, en 1738, deux bâtiments de plus grande dimension, et enfin un navire de 500 tonneaux armé en guerre. (I)
Il inventa une macbine ingénieuse pour relever les bâtiments naufragés, et une autre pour raccommoder les gabarres et les pontons. Ainsi au moyen de cette machine, 16 hommes purent, en une demi-heure, enlever un ponton de 300 milliers et le mettre en état d'être radoubé à l'abri de la pluie et du soleil. (2)
Il faut remarquer que tous les faits qui précèdent, bien que publiés en partie par La Bourdonnais lui même, sont d'ane exactitude scrupuleuse, car ses ennemis les plus acharnés n'ont pas pu en démentir un seul.
(1) Soas La Bourdonnais le port de l'Ile de France obtint, pour la construction et la réparation des vaisseaux, une réputation égale à celle de Lorient. Les bâtiments construits par lui furent La Créole, Le Nécessaire de 150 ionneaxLX, V Utile de 250 et VInsulaire de 350. Lors de l'expédition de l'Inde l'Insulaire, armé en guerre, était commandé par le capitaine de La Baume. Il était monté par 350 hommes et comptait 24 canons. Il fit naufrage dans le Gange, à Bengale, après y avoir capturé un vaisseau anglais.
(2) Cette machine, construite en charpente et couverte en bardeaux de 6 toises 4 pieds de long sur 4 toises 2 pieds de largeur et de 2 toises de hauteur, était placée sur un bassin dans l'enceinte du Port. Comblé après l'incendie de 1816 par les démolitions du bastion La Bourdonnais, le Bassin des Chaloupes, comme on l'appelait, fe terminait un peu au delà des angles orientaux des Eues de l'Église et Farquhar.
MÂHÉ DE Là BOtJEDÔNÏTÂIS 25
Il fît construire des découvertes du haut desquelles bn pouvait apercevoir les vaisseaux en mer à plus de 15 lieues, ce qui donnait le temps de se mettre en défense en cas d'attaque. (1) La Compagnie, toujours bien inspirée, lui reprocha cette dépense comme inutile, et parce qu'alors on était en paix, elle ne supposait pas qu'il serait utile un jour de pouvoir découvrir de loiu les vaisseaux ennemis.
La Bourdonnais, dans la prévision d'une descente, voulait construire une citadelle, mais la Compaguie n'en voulut point faire la dépense. Il aurait désiré que dans l'intérieur do chaque colonie on choisît un endroit situé avantageusement et assez fortifié pour pouvoir y mettre on sûreté les femmes et les enfants, les bestiaux et les gens suspects, et y avoir des vivres et des munitions nécessaires, afin que si les ennemis s'emparaient du bord de la mer, on put par une petite guerre les empêcher de s'y établir, ou du moins leur résister jusqu'à ce qu'on reçût du secours (2).
Il plaça des postes dans les îles voisines et jusqu'aux Seychelles dont la principale reçut son nom Mahé. Ce fut le sieur Lazare Picault, capitaine de VElisabeth qui par ses ordres, prit possession de cet archipel (3),
(1) La première découverte fut construite à Port Louis sur la mon» tagne appelée aujourd'hui Montagne des Signaux et autrefois connue sous le nom de Montagne de la Découverte.
(2) Il semblerait que le successeur de La Bourdonnais, Barthelmy David, se soit inspiré de cette idée en créant Lt Réduit en 1749.
(3) Voulant faix'e déterminer la position des Iles et écueils qui se tr mvent à l'est de Madao:ascar et qui étaient à peine mentionnés dans les cartes alors en usage, La Bourdonnais expédia dans ce but en 1742 les bateaux le Charles et VElisaheth. Le 19 Novembre de la môme année, le commandant de VElisabeth, Lazare Picault, reconnut le groupe d'îles que Diego Suarez avait appelées " Les Sept Frères. " Il donna au groupe le nom " La Bourdonnais " et à la principale île celui de " Mahé " qu'elle a depuis conservé. Ces îles furo it plus t .rd appelées Iles SèchcLics en l'honneur sans doute de Morçau dç Sèchelles, contrôleur général des Finances,
Il aurait voulu (1743) donner la côte de Mozambique A la France; il la regardait comme une autre côte du Brésil.
On m'excusera, je pense, de m'étendre un peu longuement sur le compte de La Bourdonnais, mais parler de lui c'est faire son éloge : or c*est un hommage que je tiens à rendre à un homme de génie.
Un de ses successeurs, M. le Chevalier Desroches, (1) dans une de ses lettres à M. de Praslin disait : " On ne peut opérer ici le bien qu'en suivant les routes tracées par M. de La Bourdonoais. Cet homme extraordinaire distinguait mieux les objets à travers Fépaisseur des forets que d'autres ne le distinguent depuis que le pays est découvert. ''
Voyons luaintenant pendant qu'il travaillait avec un zèle opiniâtre au bien de la colonie, ce que faisaient ses subordonnés et ses chefs. Ce qu'ils faisaient ! Les habitants des îles, les ingénieurs et la Compagnie, tout en rendant justice à ses qualités personnelles et à ses talents, ne cessaient, le eroira-t-on, de se plaindre de lui ; (2) les uns à cause des corvées qu'il leur imposait, les autres, les ingénieurs, parce que soi-disant il envahissait leurs fonctions. Les malheureux, ils avaient mis trois années à faire un magasin dont le pareil avec les mômes ouvriers fut fait
(1) Gouverneur général des Iles de France et de Bourbon de 1769 à
(2) Parlant des plaintes des habitants de l'Ile Bourbon, La Bourdonnais dit dars une lettre citée par le Dr H. Lacaze, *' I'Ile Bourbox, riLE DE France, Madagascar, " 1880 p. 155 : *' Ce n'est plus M. Dumas qui les tyrannise, c'est M. Dumont et moi, un autre viendra ce sera lui, il en sera toujours de même, si on ne réprime pas l'esprit de cabale et de calomnie qui règne dans cette île par des discours empoisonnes de trois ou quatre mauvaises têtes qui répandent le venin partout,,,"
MAHÉ DE LA B0TJËD0NNAI3 27
par La Bourdonnais en trois mois. La Compagnie se plaignait parce qu'il faisait, disait-elle, des dépenses inutiles. Nous avons vu plus haut ce qu'elle entendait par dépenses inutiles. Les capitaines de vaisseaux, sous qui il avait servi, se montraient jaloux de son avancement, refusaient de lui obéir, et plusieurs même à leur arrivée en France, furent assez injustes pour se plaindre qu'il les avait laissé manquer des vivres nécessaires pour leurs équipages. Mais les certificats signés par ces capitaines et conservés par La Bourdonnais ont prouvé, au contraire, qu'ils avaient reçu ce qui leur était nécessaire et même plus. Que l'on juge quels liommes étaient ces capitaines ! On en a vu venir de Rodrigue avec 7 à 800 tortues et ne pas vouloir en donner pour faire du bouillon aux malades ! Ils allaient à Bourbon les vendre ou les troquer pour des volailles. On peut nommer, entre autres, les Capitaines Boission et Lagarde qui, tous deux, furent blâmés par la Compagnie.
Le Conseil Supérieur de Bourbon, dans le sein duquel se trouvaient des envieux, écrivit contre La Bourdonnais d'odieuses calomnies. Il en fut informé par la Compagnie qui lui mandait qu'elle refusait de croire mais elle lui faisait comprendre qu'il était cependant convenable qu'il donnât des explications. Au sujet des corvées des noirs, les sieurs Bellecourt et Sjstenas répandirent contre lui d'affreux libelles. " J'ignore, écrivait-il à M. Orry, la plus grande partie des plaintes portées contre moi, mais je n'en crains aucune, et je suis en état de répondre sans préparation à tout ce que la malignité a pu inventer. "
Les directeurs voulaient qu'il renvoyât les employés soupçonnés de fraude. '' Mais, Messieurs, leur répond-il,
on fraudera toujours, sans qu'il soit possible de Pempêcher puisqu'on ne trouve pas dans nos magasins ce dont on a besoin, Eb d'ailleurs peut-on renvoyer sur un soupçon ? Quel rôle me faites vous jouer ? "
On l'accusait de vendre publiquement des marchandises et des noirs pour son compte, comme avait fait M. de Maupin (1), de s'être fait, sous des prétextes plus spécieux que réels, concéder des terrains plus étendus que les limites prescrites. Ceci fut répété plus tard dans un libelle rempli d'imputations fort graves et de beaucoup d'injures. Il sut que ce libelle était de la main d'un homme dont les écrits et la personne avaient déjà été flétris deux fois par la justice ; dans ses mémoires il fut assez généreux pour ne point le nommer. — On lui reprochait d'avoir emploj^é les noirs des colons de Bourbon à son profit particulier ; calomnie du reste fort maladroite, car il n'avait jamais eu un pouce de terrain dans cette colonie.
Trois mois après son arrivée à Bourbon, on lui enseigna le moyen de se faire un gros revenu avec sûreté de conscience, et, pour le lui prouver, on le mena de principes en conséquences. '^ La Compagnie, lui dit-on, ordonne de vendre des noirs à quiconque paiera comptant, les mâles 300 livres tournois, les femelles 250 ; elle reçoit au magasin les planches à 25 sous et les sacs d'emballage de café à 10 sous; cela est-il vrai ? " Oui dit-il. — *' Eh bien donc, achetez des esclaves, donnez les à des habitants qui vous donneront 8O0 planches soit (1,000 Ib.) pour un noir et 1800 sacs soit (900 Ib.) pour une négresse ; remettez
(1) Nicolas do Manpin, Commandant de l'Ile de France sous lea ordres de M. Dumas, Directeur Général des deux îles, de 1729 h 1734.
le fcoufc au magasin, qui ea a besoin, et multipliez cette opération assez pour vous faire 20,000 livres de rente. " " J'ai entendu, répondit-il^ mais pouvant faire le marché pour la Compagnie, je ne le ferai certainement pas pour moi. " Effectivement, il l'a fait pour elle pendant trois ans.
Il fallait une probité bien solide au moins pour résister aux séduisantes attaques de cette nature dirigées chaque jour contre lui. On n'épargnait aucun moyen pour ta-jher de le faire succomber, parce que le chef, une fois qu'il est compromis, est obligé de fermer les yeux sur les fautes de ses subordonnés. A son arrivée, la fièvre de l'agiotage faisait délirer tous les esprits. Bourbon alors, écrivait La Bourdonnais, était une vraie rue de Quincam* pois.
Il ne pensait qu'à ses iutérêts, osaient dire quelquesuns de ses accusateurs. Oui, en cédant à la Compagnie pour 300 livres cash trente trois noirs qui lui avaient coûté 500 et jusqu'à 1000 et qu'il aurait pu vendre à Bourbon de 1500 à 2000. Il lui abandonnait même le loyer de ces noirs et son intérêt dans les entreprises de bois, de la chaux, etc., etc., ce qui montait à une somme considérable.
Enfin, que l'on juge de l'impudeur de certains membres de la Compagnie ; il s'en est trouvé qui ont osé lui écrire ce qui suit : " Avez-vous autorisé l'entrée en fraude de deux malles de modes ? et lorsqu'elles ont été vendues, avez vous fait annuler le marché, et avez-vous pris la marchandise pour vous à 70 pour cent au-dessous du prix convenu ? Si ce fîiit se trouve vrai, voua êtes des plus blâmables. "
La Bourdonnais dans sa réponse laisse échapper soQ
30 MAHl? DE LA BÔUEDONNAIS
indignation, mais il conserve cependant sa dignité et le ton de déférence qu'il doit à des chefs : — " Sans doute, ]Messieurs, que si ce fait était vrai je serais blâmable, et d'autant plus que je serais un fripon avéré ; mais comme il est faux, permettez que je dise que celui qui Ta avancé est un fourbe, un coquin et on misérable ; s'il lui reste encore quelque peu d'honneur, ces épitbèfces doivent l'engager à se nommer, et je serai ravi qu'il sût que c'est moi qui les lui donne. D'ailleurs quelque subordonné que je sois, et quelque opinion que vous ayez de ma façon de penser, c'est trop exposer. Messieurs, la prudence d'un officier que de lui dire de pareilles choses. Mais sans me laisser emporter à ce que je vous dois, je vous prie. Messieurs, si vous avez jamais de pareils soupçons, de vous en informer à d'autres, et de m'envoyer plutôt mon congé sur le champ que de me réduire à la dure nécessité de manquer à vous ou à moi ; car^ soyez persuadés que je n'ai jamais rien fait qui puisse me faire rougir, et je ne commencerai certainement pas aujourd'hui que vos bontés m'ont procuré un état dans lequel je ne dois pas souffrir, aux dépens de ma propre vie, l'ombre du moindre soupçon offensant. "
Quant aux nègres de la Compagnie qu'on l'accusait d'avoir vendus à bénéfice, — " il est vrai, dit-il, dans ses Mémoires, que j'en ai acheté une trentaine pendant mon gouvernement pour me servir de domestiques ; mais loin d'en avoir vendu aucun, je les ai donnés à différentes personnes lorsque je quittai les îles. "
Toutes les accusations portées contre lui étaient de la même force; il lui fut donc facile de se justifier, et il le fit de la manière la plus victorieuse.
Je crois qu'il n'est pas hors de propos, en parlant de La Bourdonnais, de faire connaître quels étaient ces directeurs dont il était obligé de suivre les instructions. A la vérité, il y avait un Laval-Montmorency, et avec ce respectable seigneur plusieurs hommes honnêtes et capables, mais il y en avait aussi de passionnés, de cupides, et le plus grand nombre étaient d'une intelligence administrative extrêmement bornée, malheureusement pour eux, pour La Bourdonnais et pour PÉtat. Voici le nom de quelques-uns de ces messieurs : Deshayes, Fromaget, Le Cordier, Castanier, l'Abbé Raguet, P. Saintard, T. Morin, Desprémesnil La Veyrières, Brinon de Caligny, Boy via , Cavalier, d'ïïardancourt, etc., etc. Plus tard (le 13 Juillet 1772) il y en eut trois, MM. Risteau, de Mery-Darrac et Sainte Catherine qui se firent honneur en signant un mémoire dans lequel ils rappelaient tous les services rendus par La Bourdonnais à la Compagnie.
La Bourdonnais avait exprimé à la Compagnie son désir de faire de Tîle de France l'entrepôt du commerce des Indes ; mais cette idée ne fut point goûtée par elle, et elle lui répondit le 20 Novembre 1737 : — " Tout mûrement considéré, la Compagnie ne pensera jamais à former un entrepôt à Tîle de Franc >."
Le 10 Septembre 1738, elle lui écrivait : '*" que ses demandes d'argent, de marchandises, agrès et apparaux, ustensiles, vivres et munitions de guerre étaient exorbitantes. Il paraît, lui disait-on, que vous voulez toujours faire de l'île de France un entrepôt ? ''
Cette idée de La Bourdonnais, sur laquelle la Compagnie ne voulut point s'arrêter fut cependant plus tard
Ai MAH£ Î)S lA ËOUfiDONNAlS
appréciée par le duc de Prasiin, miDistrô ausaî instruit que eélé. Le 17 Septembre 1768, dans ses intructions à Messieurs Dumas et Poivre (I) il leur dit qu'il pense depuis longtemps que la meilleure façon de faire prospérer le commerce de KAsie, c'est d'eu établir Ventrepôt à Vile de France,
La Bourdonnais avait aussi formé le projet de bâtir une ville sur le même emplacement où l'on en voit une aujourd'hui. Il disait à la Compagnie que plus tard, elle trouverait à se défaire des maisons avec avantage. Ceci était assurément fort bien imaginé. Or que répondirent les Directeurs ? " Nous ne comprenons pas votre manière de penser ; vous vous éloignez très fort des vues de la Compagnie qui ne vous a nommé gouverneur que pour lui faire construire des magasins, faire des logements pour les employés et ouvriers, mettre les îles en état de défense par de simples batteries et lui procurer des bestiaux, vivres et légumes en la plus grande quantité qu'il serait possible pour la relâche do ses vaisseaux, et écarter tout autre vue que vous pourriez avoir. Il y a même une réflexion essentielle à faire et qui n'aurait pas dû échapper à vos lumières, qui est que si vous réunissez tous les habitants dans une ville, que deviendront les habitations oii la présence du maître est nécessaire ? Par qui seront-elles gardées, les maîtres étant absents ? Le noir marron aurait un beau jeu ! Nous sommes très éloignés d'y penser, etc. "
Laissant de côté l'inconvenance du sb^le, on pourrait
(1) Jean Daniel Dumas efc Pierre Poivre, administrateurs de l'île, aprèi qu'elle eut été rétrocédée au Roi, en 1767, le premier comme commandant général des deux Iles, le second en qualité de commissaire du lQ\ et d'iateQdant général.
dire l'impertinence, qui réduit les fonctions de gouverneur à celles de charpentier, de canonnier, de nourrisseur et de maraîcher on est confondu à la lecture d'absurdités pareilles. N'est-il pas affligeant de voir ainsi le génie étouffé par la sottise ?
Cette année 1738 fut encore, sous d'autres rapports, bien cruelle pour La Bourdonnais, car en trois mois il perdit sa femme et deux enfants, A la vérité il reçut peu de temps après la croix de Saint Louis (brevet du 11 novembre 1737) et 8000 livres de gratification, sans les avoir demandées ; mais de telles récompenses ne pouvaient flatter que son amour-propre et non adoucir ses chagrins de cœur. Dans le brevet de chevalier de Saint Louis, on le qualifiait de lieutenant de frégate ; mais c'était un vain titre qui lui était accordé en indemnité de celui de capitaine de vaisseau de Portugal qu'il avait perdu en quittant le service du vice-roi de Goa.
Nous avons dit que La Bourdonnais s'était justifié aux yeux des directeurs ; mais il était loin d'être délivré des tracasseries et des injustices. Il avait dans le public et dans la Compagnie même des ennemis, dont sa justification avait augmenté l'animosité.
Le 20 Mars 1739, il écrivait à M. Orry :— '' Je défie la plus noire calomnie de me prouver que j'ai fait quelque chose qui puisse avoir fait tort d'une obole à la Compagnie
Il me reste à vous supplier de m'accorder un congé
ou de me retirer de cette île. Il n'est pas possible que je puisse résister à la douleur de me voir contraint d'habiter des lieux où j'ai perdu ma famille et mon repos et altéré ma sauté, et d'être pour comble de disgrâce, réduit à la dure nécessité de justifier ma conduite."
Cependant telle était la noirceur des calomnies répandues contre lai, que lorsque la mort de sa femme eut motivé son retour en Fr.inco, en 1740, il y trouva les ministres fort prévenus contre lui ; mais les explications qu'il leur donna furent si satisfaisantes que sa faveur auprès d'eux fut plus grande qu'auparavant.
Il avait prouvé que, de 1735 à 1740, l'île de France avait donné un bénéfice de Ib : 527,124. 08s. lOd. et Bourbon Ib : 297,310. 18s. 05d. total— Ib : 824,435. 07s. 03d.
Malgré les ouragans et les raz de marée, les vaisseaux à approvisionner, (la Paix et la Thétîs) il avait laissé les magasins garnis pour neuf mois, la récolte prête à faire et les secours des Indes et d'Europe près d'arriver. " Malheureusement, disait-il, les colons sont fainéants ou n'ont pas assez de connaissances pour concevoir le dessein de s'établir mieux que leurs pères, de là vient que nos colonies ne sont toujours habitées que par des colons pauvres ou peu industrieux." (l)
(1) La résolution suivante, que La Bourdonnais fit adopter au Conseil Supérieur de l'île Bourbon au sujet du peuplement de l'île de France, donne une idée des moyens qu'il lui fallait employer et des ménagements qu'il devait apporter dans les moindres entreprises :
..." Sur ce qui a été représenté que par l'augmentation considérable des familles dans cette isle, plusieurs habitants se trouvaient dès à pré. sent dans le cas de n'avoir à partager à ceux de leurs enfants qu'ils étaient sur le point d'établir que très peu ou point de terre, et qu'il serait extrêmement avantageux à cette colonie de commencer de bonne heure à faire naître aux jeunes créoles l'idée de s'établir à l'isle de France pour les tirer de la molle oisiveté dans laquelle plusieurs d'eux vivent, en leur faisant envisager un avenir heureux dans la jouissance des concessions que le Conse 1 Supérieur du dit lieu est en état de leur donner avec les avances convenables tant en noirs qu'en effets des magasins pour travailler utilement à leur fortune, mais que comme il ne serait pas facile de les porter de gré à gré à cette transmigration, tant par les oppositions de leurs pères et mères fondées sur une tendresse mal entendue, que parce que ces jeunes gens dont la plupart ne sont jamais soitis de cette isle, ont un préjugé mal fondé sur celle de France, qu'il serait à propoa de détruire, il conviendrait de les accoutumer à y faire
La vue de différents préparatifs qui se faisaient dans nos ports venait de lui faire concevoir un vaste plan. Il prévoyait une rupture prochaine avec l'Angleterre et la Hollande. Il voulait armer des navires pour attaquer le commerce de ces deux nations. Ses amis avaient une telle opinion de son plan qu'ils lui offrirent cinq millions pour cet armement, il voulait y prendre un intérêt d'un dixième. Ayant besoin de Tautorisation du gouvernement, il se rendit auprès des ministres MM. de Maurepas, Orry et de Fleury. Il leur dit que son intention. était de se transporter dans Tlnde avec une escadre, afin d'attaquer aussitôt après la déclaration de guerre, les navires de la Compagnie anglaise, et de ruiner ainsi son commerce au profit du nôtre. " Voici mon plan, leur dit-il, j'armerai en guerre six vaisseaux et deux frégates et je partirai pour l'Inde. Si la guerre se déclare j'irai en course et dans les premiers moments je suis en état de ruiner le commerce des Anglais et même d'entreprendre sur leurs colonies. Je remettrai à la Compagnie par lettres de
de temps en temps quelques voyages dans l'espérance que voyant par eux-mêmes avec combien de succès plusieurs Européens y travaillent à leur établissemenl', et quelques-uns d'eux venant à y demander de leur propre mouvement des concessions, les autres compatriotes pussent à leur exemple prendre le même parti sans y paraître aucunement forcés, — Il a été délibéré de commander un détachement de douze jeunes créoles pour passer à l'isle de France sur VAthalante sous prétexte de les y faire rester trois ou quatre mois pour y travailler utilement à la destruction des noirs marrons, pour être le dit détachement au bout du dit temps relevé par un autre de même nombre et ainsi continuer jusqu'à ce que plusieurs d'eux se soient déterminés à y faire leur établissement ou que par leur refus constant l'inutilité de cette tentative soit bien avérée, les dits Créoles à la ration et à quinze livres par mois.
Fait et délibéré à Saint Paul en la chambre du Conseil le 'six Septembre mil sept cent trente six. — (S) Mahé de La Bourdonnais, Lemery Dumont, Dusars de la Salle, Villarmoy, J. Breuier, D'Héguerty, L. Morel. — Par le Conseil : G, Dejean."
A l'arrivée de La Bourdonnais, il n'y avait à l'île de France que 835 habitants noirs ou blancs ; quatre ans après la population avait plus que triplé, elle s'élevait ^ 2,991 personîiep.
36 MAHÊ DE LA BOTT!îDONNAIS
change tous les fonds dont je m'emparerai ; par là elîe se trouvera dispensée de faire sortir l'argent du royaume. A l'égard des marchandises que je prendrai sur Pennemi, j'en chargerai mes vaisseaux, et, pour ne point blesser les intérêts de la Compagnie, je transporterai mes cargaisons aux mers du Sud. Après la vente je reviendrai par la Chine oii j'échangerai mon argent. Je passerai par les îles de Franco et de Bourbon. Là je remettrai à la Compagnie tous les fonds qu'elle voudra et j'apporterai le reste en France, Si la guerre ne se déclare pas lorsque je serai dans l'Inde, je chargerai ce fret pour la Compagnie, ainsi quels que soient les événements, mon armement, ne fera aucun tort à son privilège, mais il est évident que si la guerre se déclare^ je ferai le plus grand coup qu'on ait jamais fait sur mer." (Sacy v. 2^ p. 168).
Ce projet attentivement examiné et discuté par les ministres fut approuvé par eux ; mais il lui donnèrent l'ordre d'exécuter pour la Compagnie ce plan qu'il avait formé pour lui-même ; du reste on l'assurait que le roi aurait soin de lui et de sa fortune. Le gouvernement devait fournir deux frégates et la Compagnie quatre ou six vaisseaux, sans toutefois qu'elle fût informée de leur destination, et cela par ordre formel et plusieurs fois répété du ministre. Mais, comme le pressentait La Bourdonnais, ce mystère qu'on faisait à la société devait plus tard irriter les esprits déjà animés contre lui. Enfin il partit de Lorient le 5 avril 1741. Les deux bâtiments de l'état ayant reçu une autre destination, il n'avait sous ses ordres que cinq vaisseaux de la Compagnie et le Mars, vaisseau du roi, mais tous si mal équipés que les trois quarts desj^matelots n'avaient jamais navigué, et que
presque tous les soldats ignoraient même le maniement des armes. Il les instruisit en route le mieux qu'il pût et arriva à File de France le 14 août, après une relâche de 22 jours sur les côtes du Brésil. L^îlé mise par lui sur un bon pied da défense, il fit voile pour Pondichéry qu*on lui disait assiégé par les Marattes ; mais quand il arriva la ville était tranquille. D'après l'avis de M. Benoît Dumas qui en était alors gouverneur (1) et qui fut bientôt après remplacé par Dupleis, il se dirigea sur Mahé, comptoir français assiégé depuis 18 mois par -les Naïres, commandés par lear prince Bayanor. Il fait débarquer 800 bommes, se met à leur tête, marche aux ennemis, les charge et après un combat de cinq heures, dans lequel les Naïres perdent 500 hommes, il les chasse de leurs retranchements et leur prend quatre fortins et huit pièces de canon. C'est à cette occasion qu'il reçut du cardinal de Fleury une lettre qui le complimentait dans les termes les plus flatteurs. En même temps, son Eminence donnait l'ordre de lui expédier des lettres de noblesse, mais l'envoi n'eut pas lieu, parce qu'on apprit qu'il était né gentilhomme, ce à quoi il n'avait jamais songé, comme il le dit lui même. Ces faveurs n'étaient pas faites pour assoupir l'envie, et l'intrigue travailla d'une manière si fructueuse qu'au moment oii La Bourdonnais, avec son escadre, aurait pu rendre les plus éminents services, au moment où la guerre allait être déclarée, il reçut de la Compagnie l'ordre formel de désarmer et de renvoyer sans délai tous les vaisseaux. Il faut bien le dire, c'était un ordre stupide, s'il en fut jamais, un ordre qui fut cause
(1) Avant d'être nommé au gouvernement de Pondichéry, Benoît Dumas était directeur général des Iles de Bourbon et de France, de 1727 à 1734, il fut remplacé par La Bourdonnais,
"68 MAHé DE LÀ B0UBD0NNAI3
des plus grands malheurs. Peu après on s'en repentit, mais il était trop tard, la faute était irréparable. La Bourdonnais au désespoir voulait retourner en France ; le ministre s'y opposa en lui disant qu'il avait même en lui une telle confiance qu'il lui destinait le premier poste dans l'Inde, sHl arrivait quelque chose à Dupleix. Il fallut donc obéir, et il reprit ses travaux pour l'amélioration de sa colonie. Enfin le 1er Septembre 1744, il apprit la déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre. A ce sujet la Compagnie lui permettait de se défendre, s'il était attaqué (permettait est joli) et l'autorisait même à garder un ou deux vaisseaux pour faire la course. (Un ou deux vaisseaux pour tenir tête aux Anglais ! ) .
Il faut bien vite expliquer cette tranquillité de la Compagnie française; elle fait honneur à sa loyauté, mais elle n'en fait guère à sa pénétration, à sa clairvoyance. Elle s'obstinait à croire avec Dupleix, alors gouverneur de Pondichéry (Barchou v. 1, p. XII), contre l'opinion de La Bourdonnais, que les Anglais respecteraient une ancienne convention de neutralité faite entre les deux Compagnies, pour les vaisseaux naviguant dans la mer des Indes, neutralité qui devait subsister quand même les deux nations seraient en guerre. La Bourdonnais leur avait dit que cette neutralité était imaginaire^ puisqu'elle avait été conclue sans l'aveu des souverains, que déjà plusieurs fois les Anglais n'en avaient tenu aucun compte etc., etc. Mais les meilleurs raisonnements du monde sont perdus quand on parle à des hommes dépourvus de jugement,
La guerre venait donc d'être déclarée, et nos navires eurent l'occasion de pouvoir prendre plusieurs des yais-
MÀHlS DE lA BOUEDÔNNMS 89
seaux de la compagnie anglaise ; mais, en vertu de la convention de neutralité, ils les respectèrent. Les Anglais moins scrupuleux, s'emparèrent, eux, de tous les navires à nous qu'ils rencontrèrent. Et à mesure que le commodore Barnett en prenait quelques-uns il disait aux Français : — *' Messieurs nous exécutons contre vous ce que M. de La Bourdonnais avait projeté contre nous."
Barnett commandait 2 vaisseaux de 60 canons, 1 vaisseau de 50, 1 frégate de 20. L'année suivante, cette escadre fut renforcée de 2 vaisseaux de 50 et de 1 frégate de 20.
Alors on revint à celui dont on n'avait pas voulu écouter les avis. Le conseil de Pondichéry réclama son secours. La garnison ne se montait qu'à 450 hommes, et les fortifications n'étaient pas achevées. Que pouvait-il faire ? L'économie des Directeurs avait été si bien entendue, que sa colonie manquait de tout. La sécheresse et les sauterelles avaient causé la disette. Le Saint Géran, capitaine Delamare, qui apportait des provisions venait, le 18 août 1744, de faire naufrage sur l'île d'Ambre (les détails de ce sinistre dans la France Maritime, 1. 2, p. 209, montrent ce que la riche imagination d'un poète peut répandre d'intérêt sur un événement aussi plat que celnî dont il s'agit). (1) Un autre navire chargé d'aller cher-
(1) Cet événement non-eeulement priva la colonie des secours dont elle avait le plus besoin mais il " avait, dit Mahé de La Bourdonnais, dans ses Mémoires, tellement effrayé les habitants de Bourbon que ceux qui auparavant étaient les plus empressés à demander de l'emploi sur les vaisseaux armés en guerre, ne voulaient plus s'exposer à la mer."
Le Saint Géran était commandé par le capitaine Delamare qui avait pour officiers MM. Mallet, premier lieutenant; Peramont, second lieutenant ; Longchamps de Montandre, premier enseigne ; L'Air, deuxième ouseigae eb écrivain^ et le Chevalier Boette, enseigae sarauméraire. A
cher du riz, était revenu sans avoir rempli sa mission. Il fallut mettre tout le monde à la ration ce qui fit murmurer encore contre La Bourdonnais, comme s'il était cause du fléau et des accidents.
Néanmoins en mai 1745, il était parvenu à armer et à approvisionner 5 petits bâtiments et le 1er février 1746 seulement, c*est-à-dire après neuf mois d'une insupportable attente, il fut rallié par les 5 vaisseaux que le ministre lui avait annoncés, mais un seul était armé en guerre, les autres étaient de mauvais voiliers hors d'état de porter une batterie d'en bas. La Bourdonnais venait en même temps de recevoir des ordres du roi pour commander tous les vaisseaux de la Compagnie et pour accompagner à leur destination les fonds que ces navires avaient apportés pour Pondicbéry (200,000 marcs de piastre).
Il s'occupa donc de compléter l'armement, mais il manquait d'ouvriers de marine, une épidémie les lui avait
l'exception de neuf personnes qui réussirent à se sauver, tout le reste fut englouti, y compris une somme de 200,000 livres en monnaies.
On trouve au Bureau des Archives de la colonie le dossier de l'enquête faite sur les causes de ce naufrage.
Voici le seul passage que l'on trouve au^ujet de la présence de deux jeunes filles à bord : *' L'an 1744, le 24 août, à 8 heures du matin, ont comparu au greffe, les nommés Jean Janvrin, pilotin, de St. Malo, et Pierre Vergey, adjudant canonnier, de Lorient, tous deux réchappes du naufrage du Saint GeVan, lesquels ont déclaré ce qui suit :... "Melle Mallet était sur le gaillard d'arrière avec M. do Péramont qui ne l'abandonnait pas. Melle Caillou était sur le gaillard d'avant avec MM. Villarmois, Gresle, Guinée, et Longchamps de Montandre qui descendit le long du bord pour se jeter à la mer et remonta presqu'aussitôt pour déterminer Melle Caillou à se sauver."
Bernardin de St Pierre, qui est la seule personne, comme le dit M. Elie Pajot, {Simples renseignements sur Vîle Bourbon,) à laquelle le naufrage du Saint Géran ait profité, est arrivé à l'île de France en qualité d'ingénieur le 14 juillet 1768, c'est-à-dire 24 ans après la catastrophe. S'il avait pu se douter de l'immense succès que son ouvrage de quelques pages devait obtenir, de l'intérêt et du charme infini que l'on trouverait à vérifier chaque détail, il est certain qu'il aurait mis plus de soin à recueillir ses notes et qu'il aurait évité les erreurs de dfttea et de noma que l'on rencontre dans son récit du naufrage.
MAHÉ DE Lk BOURDONNAIS 41
enlevés en partie. Il est alors forcé de se mettre à la tête de tous les ateliers. Il change des menuisiers, des serruriers, des tailleurs en charpentiers, en forgerons, cloutiers et en voiliers. Il travaille avec eux, les encourage, les presse, les stimule, employant tour à tour la douceur et la sévérité. Il habille les équipages, leur montre la manœuvre, le maniement des armes, les fait tirer au blanc, leur apprend à se servir d'une machine de son invention pour jeter des grapins d'abordage à trente toises avec des mortiers. Il fallait qu'il fît tout par lui même. et qu'il fût partout en même temps, car il n'était nullement secondé par les officiers. Il voulait raisonner avec eux sur les signaux et les évolutions navales : quelques uns se portèrent à ses vues, mais la plupart, esprits étroits, se dirent trop vieux pour aller à l'école.
Après des tracas sans fin et des fatigues inouïes de corps et d'esprit, il mit pourtant à la voile, le 24 Mars 1746, laissant le gouvernement par intérim à M. de Saint Martin. Mais à peine arrivé sur les côtes de Madagascar, où il devait s'approvisionner de vivres, une tempête des plus violentes vient, le 4 Avril, battre ses navires, briser les mâts et jeter 8 à 9 pieds d'eau dans les cales. Il vit le moment où toute l'escadre allait périr corps et biens.
Loin de se laisser accabler par ce cruel désastre, La Bourdonnais, qui a su gagner Tîle Marosse, y attend ses navires dispersés.
Rejoint par eux, il ne songe qu'à réparer les avaries de sa flotte. Mille difficultés se présentent, capables de rebuter les esprits les plus opialâtres, mais elle s semblent
redoubler son courage. Il ranime ses marins, tous épuisés de fatigue, battus par des plaies cootiauelles et décimés par les maladies. Son ardeur se communique aux équipages. Il construit un quai en pierre, bâtit des ateliers assez larges pour qu'il soit possible de travailler aux mâtures, établit des forges, construit une corderie. Ces premiers soins remplis, il s'enfonce presque seul dans les forêts malsaines, pestilentielles, pour y chercher des bois propres aux constructions navales.
Pour amener ce bois jusqu'au rivage il fallait franchir un marais en apparence impraticable et d'ane lieue de large ; La Bourdonnais le traverse d'une longue chaussée. Il fallait encore passer plusieurs fois une rivière d'un cours de sept lieues, et n'ayant pas assez d'eau pour faire flotter les arbres, puis au delà, un bras de mer large d'une lieue ; il resserre le lit de la rivière ; il construit des pirogues qui amènent des troncs d'arbres jusqu'aux vaisseaux délabrés, et enfin (Barchou V. I. p. 865) après quarante huit jours de travaux incroyables dans- lesquels il déploya toutes les ressources de son imagination et une énergie prodigieuse, il put reprendre la mer. L'escadre ne comptait plus que 9 vaisseaux et 3,842 hommes, en y comprenant 720 noirs et 3 à 400 malades. (1)
Il avait perdu une trentaine de noirs par la désertion, et 95 marins avaient succombé à l'épidémie.
(1) D'après les Lettres du Baron Grant, contemporain des faits qu'il raconte, La Bourdonnais avait aussi employé un corps de volontaires créoles pour son expédition : ils sont sans doute compris dans les 720 noirs. Plusieurs chefs d'escadre et gouverneurs employèrent des créoles après lui et en furent satisfaits. M. de Maudave, Chevalier de St Louis dans sa " Relation d'un voyage aux Indes Orientales," en 1757, (Rev. Hist. et Litt. de l'Ile Maurice, 1 Juin 1894) parle des créoles dans les termes suivants :
** Ces créoles ont pour la plupart une origine guerrière ; ils a'ont
MAHÉ DE Là BOURDONNAIS 43
Tous ces retards lui avaient fait manquer les vais* seaux anglais venant de Surate; mais il apprit que 6 vaisseaux de guerre commandés par le capitaine Peyton, successeur de Barnett, mort au Fort Saint-David, étaient sur la côte de Ceylan. Il se dirigea aussitôt à lear rencontre, et le 6 juillet les deux escadres furent en présence. Les 9 vaisseaux de La Bourdonnais, 1 de 60 canons de 18, 1 de 36, 3 de 34, 1 de 30, 2 de 28, l de 26, portant du 10 et du 12, pouvaient lancer à chaque bordée 8,780 livres de fer, les 6 vaisseaux anglais portant tous du 24, en pouvaient lancer 6,864 livres, c'est à dire p'resque le double, mais il est vrai que leurs équipages étaient moins nombreux ; aussi malgré les efforts de La Bourdonnais pour tenter l'abordage, manœuvrèrent-ils toujours pour ne pas se laisser approcher.
" Il était 44 heures lorsque le combat commença. Comme il se maintenait à une assez grande distance, le feu de la mousqueterie des Français ne causa aucun dommage aux Anglais ; la grosse artillerie de ceux-ci en produisit, au contraire, de très considérables sur les navires français. Dès le premier moment, trois d'entre eux furent mis hors de combat ; l'un d'eux, le Neptune, demeuré seul à l'avant garde, allait être écrasé, les Anglais faisaient force de voiles pour le joindre ; La Bourdonnais les devança et couvrit ce vaisseau en soutenant seul pen-
pas dégénéré, ils n'ont perdu que la férocité et la barbarie de leurs pères, mais ils en ont tous le courage. On ne trouve dans aucune nation tant de vertus réunies et tournées vers la guerre, la valeur la plus haute et la plus épurée, la patience, la sobriété, une fermeté que rien n'abat.
*' Nous les avons vus faire la guerre dans les Indes et y supporter les fatigues et les désagréments les plus outrés, sans qu'il leur échappe une seule plainte. Ces créoles joignent à tant de bonnes qualités des mœurs simples et douces. Il est à souhaiter qu'une si bonne race se multiplie et que la Compagnie les traite assez bien désormais pour pouvoir compter sur leurs services,"
dant plus d'une demi-heure tout le feu de Pennemi (Barchou, t. 1. p. 368).
Après trois heures d'un combat acharné, dans lequel nous eûmes 34 tués et environ 300 blessés, l'ennemi nous abandonna le champ de bataille : sa perte était de 35 tués et 400 blessés.
Le lendemain La Bourdonnais, après avoir de son mieux réparé ses avaries, attendit les Anglais, croyant qu'ils voudraient prendre leur revanche ; mais le Commodore Peyton avait assemblé un conseil de guerre qui fut d'avis de ne pas hasarder une seconde action ; en conséquence il fit voile pour Trinquemalé, dans l'île de Ceylan. La Bourdonnais ne pouvant le poursuivre, vu la lourdeur de ses bâtiments, alla mouiller à Pondichéry, oii il arriva le 9 Juillet, au soir.
Là il vit Dupleix, homme fier, qui ne voulait point d'émulé de gloire auprès de lui. L'air de hauteur qu'il affecta avec La Bourdonnais, lors de la première entrevue qu'ils eurent ensemble, fut tel que les officiers de l'escadre en furent choqués. Peut-être une indiscrétion l'avait-elle informé qu'il avait devant lui un suoceseur, (Zaïis le cas où il lui arriverait quelque chose ; et dans les hautes fonctions surtout, on n'aime pas les hommes qui peuvent vous remplacer. Toutefois, La Bourdonnais ferma les yeux sur cet accueil inconvenant, et loin de laisser voir son mécontentement, il s'occupa d'un plan de campagne qu'il avait formé depuis plusieurs années, et le soumit même à l'examen de Dupleix.
Il voulait aller assiéger Madras, la place la plus importante des Anglais dans l'Inde, et qui, à cette époque,
,-'j!ji Ai'jïî fciJ.'y* iW-.
tant) dans la ville blanche que dans la ville noire, ne comptait pas moins de cent mille âmes. Dupleix prétendit qu'il fallait auparavant détruire ou chasser Tescadre ennemie. La Bourdonnais lui demanda alors 60 canons,
afin de mettre son artillerie au niveau de celle des Anglais. Dupleix avait Tordre du ministre d*aider La Bourdonnais en tout, cependant il lui refusa sa demande. On a su depuis qu'il avait des instructions secrètes de la Compagnie, auxquelles sa jalousie contre un rival habile ne l'avait que trop porté à se conformer. — "Mars, dit le petit fils du *' héros de l'Inde, de quel nom alors qualifier la conduite " de ces aveugles directeurs qui, pour satisfaire à leurs '' animosités particulières, contrecarrèrent La Bourdon- " nais, paralj'sèrent ses entreprises et amenèrent enfio la '' perte de leurs vaisseaux et de leur commerce et la ruine " prochaine de nos établissements dans l'Inde."
Dupleix refusa donc à La Bourdonnais sa demande d'artillerie, disant qu'il ne voulait pas se désarmer, parce que l'ennemi pouvait venir l'attaquer. M. Barohou de Penhoen (Vol. 1. p. 369) dit que c'est à tort que l'on a supposé entre ces deux hommes des motifs de basse et réciproque jalousie : " leur mésintelligence, dit-il, vient de " la diversité de leurs vues politiques."
Quoi qu'il en soit, La Bourdonnais, moins sans doute par déférence pour son rival que par dévouement pour l'état, mit à la voile le 5 Août, bien que malade du scorbut et tourmenté de la fièvre, ayant à peine les munitions nécessaires pour soutenir un combat, et l'eau qu'on lui avait fournie étant si mauvaise qu'elle donna des flux de sang à ses équipages. . , .., ,,.,^, ,
Il s'était dirigé vers Negapatan, comptoir hollandais, et il venait d'en rançonner le gouverneur, lorsqu'on signala l'escadre ennemie; mais, à la vue de nos vaisseaux, les Anglais virèrent de bord et s'enfuirent à toutes voiles. La Bourdonnais impatient de combattre, oublie l'inégalité des forces, il leur donne chasse, et les poursuit pendant plusieurs jours. Malheureusement il ne put les atteindre et ils parvinrent à se mettre hors de vue.
La Bourdonnais, toujours malade, revint à Pondidichéry, oii il mouilla, le 23 août. Il proposa de nouveau le siège de Madras à Dupleix ; mais il voulut aussi avoir l'agrément du Conseil de Pondichéry. C'était une démarche à laquelle il n'était pas obligé, puisque d'après ses pouvoirs il était maître d'agir comme bon lui semblerait et sans consulter aucun de ces Messieurs. Ceux-ci piqués de n'avoir pas été informés plus tôt du projet sur Madras, lui répondirent (que ne peut la vanité blessée I ) par une sommation d'assiéger la ville ou d'aller battre l'escadre ennemie. On ne pouvait imaginer un procédé plus choquant et plus brutal. La Bourdonnais vit alors à quels hommes il avait affaire ; mais bientôt son indignation fut au comble. Ou répandit le bruit qu'il avait reçu des Anglais 200,000 pagodes (à 9 fcs. soit 1,800,000 frs) pour ne pas faire le siège. Ou en vint jusqu'à faire circuler des lettres anonymes qui donnaient les clauses du traité, et qui irritaient de plus en plus les esprits contre lui. Ces calomnies étaient trop absurdes pour pouvoir se soutenir ; aussi tombèrent-elles quand on le vit s'embarquer le 13 Septembre. Mais les machinateurs d'impostures avaient du moins la satisfaction de l'avoir craellement blessé. Il partit avec neuf vaisseaux et deux
galiotes à bombes. Dupleix avait enfin consenti à lui fournir l'artillerie et les munitions dont il avait pu disposer.
Arrivé devant Madras, le 15 Septembre, La Bourdonnais laisse 1,800 hommes à bord, et entreprend le siège de la ville avec seulement 1,100 Européens, 400 cipayes et 400 cafres. Quelques jours après, il leur adjoignit 400 marins. La garnison se composait de 200 Européens et d'un corps considérable de cipayes sous les ordres de M. Morse, gouverneur. Les travaux d'approcbe se firent avec la plus grande ardeur et bientôt le feu put commencer. Il fut des plus violents, tant des batteries que des vaisseaux, jusqu'au 21, jour oii la ville capitula. Ce jour là, elle avait reçu 600 bombes et î,200 coupa de canon.
Le 20, deux députés anglais s'étaient présentés au camp des Français. Dans la conférence qu'ils eurent avec La Bourdonnais, ils lui demandèrent quel prix il exigeait pour se retirer de devant Madras. Il répondit avec indignation :— *' Messieurs, je ne vends point l'honneur ; le pavillon du roi flottera sur Madras, oii je mourrai au pied de ces murailles '\ Les députés répondent qu'ils se défendront jusqu'à la dernière extrémité plutôt que de se rendre à la merci d'un vainqueur dont rien ne leur garantira la modération.
La Bourdonnais les interrompit et dit :— '' Messieurs, vous rendez votre ville et tout ce qu'elle renferme, et je vous promets sur mon honneur de vous la rendre moyennant une rançon ; fiez-vous à ma parole. Quant à ce qui concerne l'intérêt, soyez persuadés que vous me trouverez toujours accommodant •"— ^ '' Mais, reprennent les
48 MÂHÉ BE LA BOÏÏRDONNAIS
Anglaîg, qa'entendez-v^ug par ôfcra accommodant ? "— " Ce que j'entends ? dit La Bourdonnais, le voici."— et prenant un chapeau de l'un d'eux : — " S apposezmoi que ce chapeau vaille six roupies, vous m'en donnerez trois ou quatre et ainsi de toutes choses." Les députés ne se rendirent pas d'abord, et espéraient par des contestations donner le temps à la flotte anglaise d'arriver. Mais La Bourdonnais leur annonça résolument qu'il fallait accepter les conditions proposées, ou s'exposer à toutes les conséquences d'un assaut général. Les députés retournèrent à la ville et le feu commença. Enfin, le lendemain, ils revinrent avec le traité signé par le gouverneur, (Barchou, 1. 1, 372.)
Chose merveilleuse ! ce siège ne nous coûta pas un seul homme ; on ne compta que cinq blessés,
La Bourdonnais avait des ordres secrets du ministre qui lui défendaient de garder aucune des conquêtes qu'il pouvait faire, et il avait communiqué cet ordre à Dupleix. Il n'y avait donc pas de meilleur parti à tirer de cette victoire que de mettre la ville à rançon; c'est ce qu'il fit. Quel ne fut donc pas son désespoir, lorsqu'il apprit que Dupleix ne voulait point respecter la capitulation l II prétendait que la ville étant prise, elle devait faire partie de son gouvernement, et il ne voulait pas qu'on la rendît aux Anglais, disant l'avoir promise au Nabab d'Arcate, Mais il est évident qu'il n'avait pas le droit de faire une semblable promesse. Quoi qu'il en soit, voici la lettre que le Nabab écrivit à La Bourdonnais ;
*' Au Grand Commandant français, que Dieu garde de tout mal et lui donne prospérité !
MAHE DE LA BOÏÏRDONNÂIS 49
" Je sais que tu es un grand guerrier, que les villes ne sauraient tenir devant toi, mais ce qui m'a paru plus étonnant, c'est que ta aies abordé sur mes terres sans m'envoyer un homme comme il faut pour me faire part de tes desseins. J'excuse ta conduite, mais à la réception de cette lettre, aussitôt, embarque-toi avec tout ton monde et cesse d'assiéger Madras, sinon je pars avec mon armée royale pour te faire exécuter ce que je te commande. Au surplus je souhaite que tes armes prospèrent et que ton bonheur soit aussi grand que ton nom."
Yoici la réponse de La Bourdonnais ;
" Seigneur Nabab Mafouz-Kam.
" Comme la ville de Madras appartient en souveraineté aux Anglais ennemis de ma nation, j'ai cru que, sans blesser aucun pouvoir souverain, il m'éfcait permis de chercher mes ennemis jusque chez eux pour tirer vengeance de tout ce qu'ils nous ont fait depuis cette guerre, Ils ont arrêté sous vos yeux et dans vos terres des Français pour en faire des prisonniers. Ce sont eux qui ont blessé le respect qui vous est dû. Pour moi, quoique je sois marin et que je ne sache pas vos coutumes, depuis que mes soldats sont à terre j'ai conservé avec vos sujets une politesse si attentive que qui que ce soit ne peut s'en plaindre. Il est vrai que j'ai poursuivi vos ennemis et pris leur ville, mais c'est un droit de la guerre, que vous ne pouvez pas trouver mauvais puisque j'ai respecté tout ce qui vous appartient. Quant à l'ordre que vous me donnez de me rembarquer, J9 n'en reçois que de mon roi. Si cela m'attire votre viàite j'aurai soin de vous
(fiO MiHB DE LA BOURDONNAIS
recevoir, sans oublier que je suis Français, efc sans manquer au respect avec lequel je suis, etc.
" Mahé de La Bourdonnais."
Sans s'arrêter aux menaces du Nabab, La Bourdonnais continua à régler avec les Anglais le taux de la rançon de Madras : il fut fixé à 13 millions ^ de livres, environ, dont une partie était déjà acquittée en nature ; le reste devait l'être en traites à l'ordre de la Compagnie. Tout ceci se passa en présence de deux commissaires nommés par Dupleix, à la demande de La Bourdonnais, qui avait voulu mettre ainsi sa conduite à l'abri de nouvelles calomnies.
Au milieu de ces discussions, 3 vaisseaux de guerre français, un de 72 canons et 2 de 40 arrivèrent à Pondichéry avec 1,360 hommes de troupe. La Bourdonnais éprouvait une vive impatience de s'aller mettre à leur tête pour faire subir à Calcutta le sort de Madras. D'un autre côté Dupleix, et le conseil de Pondichéry persistant à ne pas vouloir accepter le traité de rançon, La Bourdonnais se détermina à demeurer à Madras pour en surveiller l'exécution. (1)
(1) A propos des contestations qui s'élevèrent entre Dupleix et La Bourdonnais sur la rançon de Madras, il est intéressant de donner ici l'arrêté que La Bourdonnais adressa aux officiers des troupes tant de mer que de terre qui avaient fait le siège de Madras ainsi que la réponse de la plupart de ces officiers, empruntés aux Mémoires de La Bourdonnais ; les familles de plusieurs d'entre eux existent dans les deux îles :
*' Messieurs,
"Vous venez d'entendre les protestations du Conseil Supérieur de Pondichéry, et la proposition qu'il me fait de manquer à la parole que j'ai donnée à messieurs les Anglais. C'est pourquoi j'ai l'honneur de vous faire assembler, pour savoir de vous, messieurs, si, ayant accordé une
MAHÊ DE LA BOtîRDONNAlS 51
Cela sauva d'une ruine assurée les établissements du Bengale, car l'amiral français était éminemment supérieur aux Anglais, en troupes, en vaisseaux, surtout en habileté personnelle.
Cet empêchement à son départ pour Calcutta eut une conséquence doublement fatale; elle sauva les Anglais et perdit notre escadre. Dans la nuit du 13 au H Octobre 1 746, un ouragan terrible éclata et dispersa les vaisseaux ; de 25 bâtiments de nations diverses et qui se trouvaient sur la côte, 20 périrent. Les forces navales de la France reçurent un coup dont elles ne devaient pas se relever de longtemps dans ces parages. Obligé de renoncer à ses grands projets sur les établissements anglais, La Bourdonnais ne dut plus songer qu'à regagner l'île de France. — (Barchou, I. 1. p. 377).
Après le départ du vainqueur de Madras, Dupleix ainsi qu'il l'avait annoncé, ne voulut absolument point tenir la capitulation. On en est d'autant plus affligé que loi aussi était un homme de cœur et de génie, comme nous le verrons plus loin. Mais tout ce qu'il fit de grand par la suite n'a jamais pu le laver de cette tâche. Avant le départ de La Bourdonnais, tous les officiers de son escadre
capitulation et arrêté des conditione en conséquence, je suis obligé do tenir ma parole d'honneur, soit que j'ai bien ou mal fait.
" Arrêté au Conseil de guerre tenu à Madras, le 2 Octobre 1746.
'.' Mahé de La Bourdonnais."
" Nous sommes tous d'avis que M. de La Bourdonnais doit tenir la parole qu'il a donnée à messieurs les Anglais.
'' Fait en la Chambre du Conseil de guerre tenu ce jour, 2 Octobre 17-i6 — Sicre de Fonhrune, Vitard de Passi, Bostaing, de Bouloc, de Launay,Sabadine, Vignol, Francerj, Gihlot dic Cray, Qast, de Bailleul, Sicre, Gallard, Fouhert, Astrv.c, le Prévôt de la Touche, Dancy, Barrât, La Goiirijiie, de Bouloc, Pahjnan, Gargas, Sanson, du Marchais, Ligeac de Ruizçau, Monteléonf Very Saint Romain, Goupille, Théreëcin.
52 wah^ dv: iiA uotrliDokNÂia
protestèrent contre une si déloyale conduite. Les scènes les plus violentes eurent lieu à l'hôtel du gouvernement. La Bourdonnais y reçut la visite de deux officiers envoyés par Dupleix pour lui signifier les arrêts et s'assurer de sa personne ; mais aux premiers mots qu'ils en laissèrent échapper, La Bourdonnais élevant la voix, leur dit : *' C'est moi, messieurs, qui vous arrête ; donnez-moi vos épées, et prenez pour prison la maison du Gouvernement."
Dupleix, exaspéré de voir l'armée rester fidèle à son rival, ne mit plus de bornes à l'expression de sa haine, et, secondé par le Conseil Supérieur de Pondichéry, il réussit à satisfaire sa vengeance en perdant un homme dont la gloire l'avait offusqué.
La Bourdonnais, de retour à l'Ile de France, tn Décembre, vit son poste occupé par M. David, chargé par la Compagnie d'examiner sa conduite. (1)
Heureusement, ce M. David était un homme droit, incapable de se laisser influencer par la cabale.
Le résultat de ses recherches prouva qu'il n'y avait pas le moindre reproche à faire à La Bourdonnais,
(1) Dans la commission adressée, le 10 Mars 1746, par le chancelier d'Aguesseau au conseil supérieur de l'île de France, au sujet de la prestation de serment de M. David, il est dit que ce dern'er est nommé en remplacement de M. de La Bourdonnais qui a demandé la *' permiasion de se démettre de son gouvernement, "
M. Orry avait déjà écrit à La Bourdonnais au mois de Janvier 1745 : — *' Si à votre retour de cette expédition, vous jugez que votre présence ne soit pas nécessaire aux îles, je vous autorise à vous embarquer sur les vaisseaux qui feront leur retour en France au commencement de 1747, comme vous paraissez le souhaiter ardemment. "
Dans une antre lettre datée du mois de Mai de la même année, M. Orry lui écrivait : — " Ne précipitez point votre retour jusqu'à ce que vous ayez mis les choses en état de ne point souffrir de votre absence. Je n'entends cependant point par là vous gêner, sentant bien que vous avez rempli et au-delà les engagements que vous avez pris dans le temps de Totre départ. "
MAHÉ DE LÀ BOtJitDONNAlë 83
et il lui remit l'ordre du roi qui lui donnait commission de conduire six vaisseaux en Amérique. Ces bâtiments avaient des équipages incomplets ; il fallait traverser plusieurs escadres ennemies, et La Bourdonnais emmenait avec lui sa femme et ses quatre enfants. (Il s'était remarié avec une demoiselle Charlotte Elisabeth de Combaut D^Auteuil) (1) ; mais aux noms sacres d'honneur et de patrie, il ne balança pas à se charger de cette périlleuse mission. (Monet, p. 116.)
Parvenu à la hauteur du Cap de Bonne-Espérance, la petite escadre fut assaillie par une tempête qui dispersa les six vaisseaux. Trois seulement vinrent rejoindre le commandant à la côte d'Angola, oii il avait ordre de relâcher. Là il prit le parti d'envoyer sa femme et ses enfants en Europe sur un bâtiment portugais ; et il conduisit ensuite sa faible escorte à la Martinique, conformément aux iostructions qu'il avait reçues. (Monot, p, 116.)
Il y arriva en Septembre 1747, sur V Achille, de 70 canons et 400 hommes d'équipage. Il fit part au gouverneur, M. de Caylus, d'un projet qu'il avait formé, et qui promettait un résultat extrêmement avantageux pour l'état ; mais il fallait qu'il le communiquât lui-même au ministre. Il alla donc à l'île de St. Eusiache chercher un na?ire sur lequel il pût s'embarquer. Malheureusement, il fut obligé d'attendre pendant quarante-six jours une occasion, car la veille de son arrivée un ouragan avait fait périr quarante huit navires. Eafin le 15 Novembre il partit avec un passeport hollandais.
(1) La sœur du vaillant général d'Auteuil qui aida puissamment Dupleix dans l'Inde et que Dupleix estimait pu,rticuIièroment. D'Auteuil tait à la fois beau^frère de La Boordonuais et (Hq madame Dupleix.
54 MAHE DE tA BOURDONNAIS
Il faisait voile pour Flessingue sous un nom supposé, lorsque le petit navire qu'il montait, ayant relâché à Falmouth, il fut reconnu le 2 janvier 1748 et conduit à Londres prisonnier de guerre. Mais il faut ici rendre justice aux Anglais ; leurs procédés à son égard leur font le plus grand honneur. 11 eut la ville de Londres pour prison. Il fut présenté au roi et à la famille royale ; les ministres, les grands seigneurs et les citoyens de toutes les classes lui prouvèrent leur estime sincère et la plus haute admiration. " Le prince de Galles se fit remarquer entre tous par les marques de considération dont il se plaisait à entourer l'illustre prisonnier. L'ayant présenté à la princesse, sa femme, ce fut avec ces paroles : '' Madame, je vous amène celui qui nous a fait tant de mal," — *' Ah ! Monseigneur, s'écrie La Bourdonnais, ne m'annoncez pas ainsi, vous allez me faire regarder avec horreur." — ''Ne craignez rien, lui répondit le prince, on ne peut qu'estimer un sujet qui sert bien son roi, et fait comme vous la guerre en ennemi généreux autant que brave et habile." (Barchou 1. I. 392). Cependant, instruit des calomnies répandues contre lui en France, il demanda la permission d'aller confondre ses ennemis. Ce fut alors qu'un des directeurs de la Compagnie Anglaise (pourquoi ne savons-nous pas le nom de ce noble et digne homme ?) s'offrit de cautionner La Bourdonnais corps pour corps et y engagea toute sa fortune. Voilà, oui, voilà les hommes qui font honneur à une nation ! Le gouvernement anglais, non moins magnanime, refusa les ordres de son généreux citoyen, et ne voulut pas d'autre caution que la parole d'honneur du vainqueur de Madras.
La Bourdonnais devait ces témoignages d'une si
MAHB DE LA BOUEDONNAIS 55
haute estime à sa noble conduite dans Tlnde. Quand les étrangers estiment un ennemi, dit Voltaire (L. 2 p. 194 2© Col.), il semble qu'ils avertissenfc ses compatriotes de lui rendre justice.
La Bourdonnais, parti d'Angleterre le .22 février 1748, arriva le Dimanche suivant à Yersailles. Là ses ennemis avaient si bien travaillé qu'il fut arrêté en vertu d'un ordre du roi, et conduit à la Bastille, la nuit du 1er au 2 Mars 1748. (M. Orry, son protecteur, disgracié par la Pompadour, n'était plus à la tête des affaires,) on hii enleva ses papiers, on rompit même, fait incroyable ! le cachet de son testament, déposé chez un notaire ! C'est en France, au nom de la justice, qu'un pareil crime s'est commis et est resté impuni ! (1) La Bourdonnais fut tenu au secret pendant vingt-huit mois, sans qu'il pût voir sa femme ni ses enfants. C'est pendant ce temps, dit son petit-fils, que son esprit inventif trouva les moyens de tracer sa justification. Il composa ce mémoire oii toutes les actions de sa vie sont exposées avec la franchise d'un marin. Il y joignit une carte, afin de donner à ses juges une idée juste de la localité de son gouvernement, de celle de Pondichéry et de l'indépendance réciproque de ces deux gouvernements. (Cette carte est aujourd'hui exposée dans une des salles de la Bibliothèque royale. Elle a été offerte à cet établissement par le petit-fils de notre héros, Mr. Louis Charles de La Bourdonnais, mort le 13 Décembre 1840).
(1) A l'Ile de France, ses biens ainsi que ceux de son frère Mahé do la Villebague furent saisis et mis sous la garde de M. Le Juge que la cour avait nommé comme séquestre. L^ main-levée du séquestre eut lieu le 1er février 1752, en vertu d'un ordre du roi en date du 2 mars
56 MAHB DE LA BOUBDÔNNAIS
Des mouclioirs gommés avec de l'eau de riz servirent de papier à La Bourdonnais, son encre fut composée avec de la suie et du marc de café, et la couleur verte avec dos liards vert-de-grisés ; un sou marqué, recourbé et assujetti sur un morceau de bois^ devint une plume entre ses mains ; le reste fut l'ouvrage de ses souvenirs.
" Sur quatre cents témoins entendus, dix seulement déposèrent contre La Bourdonnais. Et quels étaient ces témoins ? un neveu et un gendre de Dupleix ! c'est à dire deux proches parents du dénonciateur, du plus cruel ennemi de l'accusé, d'un homme placé dans l'alternative de se perdre lui-même s'il ne perdait son rival. Pour appuyer ces témoignages, tirés du sein de sa famille, Dupleix fit paraître quelques employés de la Compagnie, quelques soldats, dont un fut tiré de Bicêtre, l'autre envoyé à la Bastille comme faux témoin...." (Mémoires p, 226). Un malabar nommé Nama, banquier de La Bourdonnais, avait été jeté dans un cachot pour n'avoir pas déposé contre lui (Volt. 1. 2 p. 195).
Tous les témoins furent convaincus d'imposture, et La Bourdonnais fut acquitté aux applaudissements de tous les honnêtes gens, indignés de la conduite scandaleuse de ses ennemis. Mr. Bertin, l'un des juges, depuis ministre d'état, fut principalement celui dont l'équité lui sauva la vie (Volt. 1. 2 p. 194). Mais sa fortune avait été dilapidée, sa santé ruinée, et deux ans après avoir recouvré la liberté, il mourut le 9 septembre 1753 d^na la 54e année de son âge. (1)
(1) Les historiens qui ont parlé de La Bourdonnais ne sont pas tous d'accord sur la date de sa mort. Le 9 Septembre 1753 est la date que donne le petit-flls de La Bourdonnais dans les ^Umoins,
' ilAHE 3)11 LA BOïïRDÔNNAlâ 67
La France, dit M. Barctou de Penlioën, n'a pas produit d'homme plus étonnant que La Bourdonnais.
Plus tard, le gouvernement de Louis XV accorda une pension de cent louis à la veuve de Malié de La Bourdonnais, mort, suivant les expressions du brevet, sans avoir reçu aucune récompense ni aucun dédommagement pour tant de persécutions et tant de services.
Sa veuve était réduite alors à vivre dans une chaumière à Boissy-St-Léger. Le tuteur des enfants a avoué en prison leur avoir volé plus de 700,000 livres en contrefaisant la signature de leur mère et celle du caissier de la Compagnie des Indes ; mais on sut qu'il en avait volé plus de 1,200,000.
Madame la marquise de Montlezun, Pardiac d'Armagnac, fille de La Bourdonnais, ayant par suite de nos troubles politiques perdu une partie de sa fortune, les îles de France et de Bourbon, gouvernées alors par des assemblées coloniales qui se composaient des principaux habitants, voulurent s'acquitter avec la fille de la dette sacrée qu'elles avaient contractée envers le père. Voici la lettre du président, et l'arrêté de l'Assemblé© Coloniale qui lui furent adressés :
'' Le président de l'Assemblée Coloniale à Madame de Montlezun.
^' Madame,
'^ Le nom de La Bourdonnais empreint sur tous les monuments de l'île de France, est encore plus profondément gravé dans le cœur de ses habitants ; tout ce qui VOUS rappelle sa mémoire a droit à notre reconnaissance.
58 UÀHS DE LÀ B0UBD0NNÂI3
** Veuillez agréer^ avec les hommages de la colonîe, la résolution qu'elle a prise aussitôt que votre position lui a été connue ; le seul malheur des temps la force à vous exprimer aussi faiblement l'intérêt et la sensibilité que nous inspire la position de la fille du bienfaiteur de
notre colonie.
" Lefèvre."
*' Arrêté de l'Assemblée Coloniale de Tîle de France. Délibérant sur la pétition de Mme Vve de Montlezun, née fille Mabé de La Bourdonnais, la dite pétition, en date du 12 prairial an 6, et remise à l'Assemblée le 2 fructidor de l'an 7.
'' Considérant les services éminents rendus à la patrie par Mahé de La Bourdonnais, et particulièrement à cette colonie, dont il est regardé comme le fondateur et le père,
" Considérant que les colons de l'île de France ne
font qu'acquitter une dette sacrée en donnant à la fille
de Mahé de La Bourdonnais un témoignage public de la
reconnaissance et de la vénération qu'ils ont pour son
nom,
A l'unanimité a arrêté et arrête ce qui suit : à compter du 12 prairial au 6, Madame de Montlezun née fille Mahé de La Bourdonnais jouira d'une pension annuelle de 3,000 livres argent de France que la colonie lui fera passer par les voies les plus sûres.
Signé : Lefèvre^ présideut.
[^ Pour l'assemblée coloniale
f^ Saulnieb, secrétaire."
L*ile de Bourbon a suivi l'exemple de Pile de France.
Le 28 Août 1772, le comte d'Estaing (1) qui avait reçu de Madame de Montlezun les mémoires et le portrait de La Bourdonnais, lui écrivait :—
'^.. J^ai, Madame, toujours admiré votre père. Il est impossible à tous ceux qui ont parcouru le théâtre de ses travaux et de sa gloire de ne pas penser de même. Les lieux attestaient les faits, et je les ai d'autant plus appréciés que je me serais estimé heureux de le choisir pour modèle. La copie de son portrait me rappellera ses grands talents que les difficultés animaient, sa constance, les ressources qu'il trouvait en lui-même, et qui lui
(1) Charles Henri Théodat comte d'Estaing, dont cette colonie a conservé le souvenir, vint pour la première fois à l'île de France le 17 Décembre 1757 avec l'escadre du Comte d'Aché. Il se rendait dans l'Inde en qualité de brigadier des armées du roi. Fait prisonnier au siège de Madras et échangé après le siège, il séjourna à l'île de France. C'est ici qu'il quitte l'armée de terre pour passer dans la marine. Il se procure des fonds et arme à ses propres frais deux vaisseaux dont les équipages sont en grande partie composés de noirs recrutés à l'île de France. En moins de deux ans, d'Estaing avec ses deux vaisseaux fait perdre à l'ennemi tout ce qu'il possède dans l'île de Sumatra. Pour prouver qu'il n'avait en vue que l'intérêt de la Compagnie des Indes et la gloire de son pays, d'Estaing fit la déclaration suivante qui d'après Magon de Saint Elier, Tableaux Historiques ^'c, de Vile Maurice, auquel elle est empruntée, fut déposée aux Archives de l'île de France :
" Le désir de faciliter une expédition dont j'espérais que les suites seraient avantageuses au service da roi et aux intérêts de la Compagnie des Indes m'a engagé d'y placer des fonds sous le titre d'armateur ; mon unique objet en le faisait a été de diminuer la mise dehors de la Compagnie et de rendre cette expédition possible. Des obstacles de tous genres me forçant de me borner au peu que j'ay fait ; prest à faire voile pour l'isle do France, et les fruits que produira cet armement me paraissant à peu près certains, je crois dès aujourd'hui devoir déclarer mes véritables intentions. Né pour répandre avec joye jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour la plus petite chose qui paraît intéresser le service du roy, je ne crois pas l'être pour acheter la plus grande fortune pécuniaire par aucvm risque personnel ; je no peux regarder une expédition où je suis, comme une opération où je n'aurais fait que placer des fonds ; je renonce en conséquence totalement et absolument au produit de ces fonda ; je le remets à la Compagr.ie des Indes et je ne me réserve uniquement que la rentrée de ce que j'ay avancé.
assujettissaient pour ainsi dire les événements. Je relirai dans le mémoire que vous avez la bonté de m'envoyer, les détails instructifs de ses actions. Elles me laisseront cette empreinte si douloureuse d^effroi que causent toujours les malheurs des grands hommes, etc.''
Raynal, tout en faisant l'éloge de La Bourdonnais a cependant paru croire qu'il méritait le reproche que les ennemis de ce grand homme lui avaient adressé, celui d'aimer l'argent. A ce sujet voici ce que dit M. D'Unienville : (1)—'' La Bourdonnais possédant un esprit de calcul qui en avait nécessairement dû faire un excellent commerçant, avait profité des occasions d'arriver à une fortune
" Les lettres de change que j'avais apportées d'Europe sur M. le Gouverneur de Pondichéry et les appointements qui m'ont été accordés par le roy n'ayant pu m'ètrc payés, j'ay été contraint, en partant de la côte Coromande!, de laisser entre les mains do M. de Le;^rit cinquante et un mille roupies qui me sont dues. La plus grande partie des fonds que j'ay rerais à l'île de France n'a pu être rassemblée que par la confiance qu'on a eue eu moy et par des emprunts que j'ay faits. Leur remboursement sera exigé à l'instant que j'arriveray en France. Si la Compagnie ne me payait pas, la demande juridique et inévitable d'un remboursement aussi juste entraînerait par ses suites la perte totale du peu de biens que j'ai. Persuadé que la Compagnie des Indes ne me confondra pas avec les autres, un avenir aussi eftrayant ne peut diminuer le plaisir, avec lequel je fais une cession qui dépouille de toute ombre d'intérêt une expédition où j'ai été assez heureux, en servant le roy, pour prouver le désir extrême que j'ai d'être utile à la Compagnie.
" Fait double, pour qu'un des originaux reste déposé entre les mains de l'écrivain du vaisseau le " Cond», " afin que s'il m' arrive quelque accident, il soit remis au premier Conse 1 Supérieur de la Compagnie.
" Au fort de Malborougl), ce sept Mars mil sept cent soixante et un, jour que j'en ai fait sauter les dernières fortifications.
" ESTATNG. "
possible cette expédi
Le nom de d'Estaing a été donné à la rue qui longe la façade du Champ-dc-Mars, à Port Louis, de la rue La Corderie au Cbamp-de-
Mars Row
(1) Ouvrage cité,
assez brillante (l) ; mais les preuves les plus irrécusables de rhonorable emploi qu'il fit de ses richesses existent aux archivas de la colonie qu'il a créée. Encourager l'industrie, secourir l'infortune, exciter l'émulation, relever ou soutenir des familles par les sommes qu'il reconnaissait leur être nécessaires et qu'il prêtait à de plus ou moins longs termes, telle était la conduite de cet homme estimable. "
On peut ajouter que les demoiselles pauvres, mais dont il connaisait la conduite irréprochable, étaient par lui mariées et généreusement dotées, entre autres Melle. Délavai qui épousa M. Giblot (2) et qui eut 10,000 livres; et Melle. Grimaud qui épousa M. Boucher, et qui reçut de La Bourdonnais deux habitations, dix noirs et quarante quatres pièces de bétnil.
Un jour, un des directeurs de la Compagnie ayant demandé avec aigreur à La Bourdonnais comment il avait si bien fnit ses affaires et si mal et lies de la Compagnie : — " C'est répondit-if, parce que j'ai fait mes affaires selon mes lumières et celles de la Compagnie d'après vos instructions."
(1) Parlant des succès des ses entreprises commerciales dans l'Inde avant sa nomination à la place de gouverneur des denx îles, La Bourdon- Tiais dit d'insses mémoires ; " Il ne me resta rien, tl dé-^irer du côté de la Jortune. J'étais alovi^ le premier Français qui eut fait des armemens parti' cvl'iers dans ces mers ; ino)i exemple depuis a été suivi et a enrichi beaucoup
de viande- "
(2) Sans garantir que c'est d'une de ces dots dont il est question, nous donnc)ns le rpçu suivant signé de La Bourdonnais que l'Honorable M. P. D'Epinay avait en sa possession et qu'il communiqua au-président du meeting qui fut tenu en Janvier 1858 dans le but d'ériger un monument à La Bourdonnais.
** M. Giblot, conseiller garde-magasin-général, créditera mon compte de la somme de huit mille livres par an de mes appointements à compter du premier Avril 1741 jusqu'au premier Avril 1742, laquelle somme sera allouée et passée en ses comptes en rapportant le présent ordre qui lui servira de décharge. — Au Port Louis de l'Ile de France, ce 16 Août 1741.
" (S,) Mahé de Laboubdonnais.'»
62 MAHE DE LA BOURtJÔNNÂIS
Dans nos mugées nous voyons des statues élevées à des Grecs, à des Romains, à des personnsges de la fuble, et aussi, il est vrai, à quelques-uns de nos hommes célèbres ; mais on n^y voit point la statue de La Bourdonnais.
C'est là une admirable prudence de nos ordonnateurs, car la statue de ce grand homme rappellerait son histoire et pourrait refroidir bien des dévouements.
Toutes les âmes ne sont pas assez généreuses pour acheter au prix d'une persécution si cruelle l'admiration de la postérité.
Mabé de la Villobague, frère de Mahé de L\ Bourdonnais, et qui avait servi sous lui comme capitaine de vaisseau do La Frincesse Marie, après avoir éprouvé mille mauvais traitements de Dupleix, fut enfin renvoyé en France comme prisonnier d'état ; mais il mourut dans la traversée, sans avoir pu revoir ni son frère ni sa patrie (1) (Mémoires, p. 367.)
(1) Jacques César Malié de la Villebague s'occupa pendant longtemps de commerce dans l'Inde. En 1746 il forma partie de l'expédition de Mahé de La Bourdonnais et se trouva au siège de Madras. Après le départ de son frère, il resta à Madras et y cumula les fonctions de conseiller au Conseil Provincial, capitaine du vaisseau la Princesse Marie et '* commissaire pour soutenir les conditions de la capitulation et défendre les intérêts de l'île de France dans le partage des armes et de l'artillerie." Il séjourna à l'île de France en 1747. Accusé de complicité, avec l'ofiBcier de marine G. Desjardins, dans les crimes que l'on imputait à Malle de La Bourdonnais, il fut arrêté en 1748 par ordre du roi et confié à de Lozier Bouvet, capitaine du vaisseau Le Lys pour être livré au gouverneur de Pondiché: 3\ Le 30 Avril 1749, Mahé de La Villebague f-e trouvait dans la rade de Port Louis comme passager à bord du va'Sseau VAnguste, capitaine St. Médard ; le greffier du conseil Supérieur en vertu d'un ordre du gouverneur David se rendit sur V Auguste pour remettre à Mahé de la Villebague certains effets qui lui appartenaient et restés à bord lors de son envoi à Pondichéry, C'est probablement dans la traversée de l'île de France en Europe qu'il mourut.
CJ m
ce
eu
d'apbês