‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 2)Chapitre 11 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sycd Said. — Son caractère. — Sa famille. — Gouvernement. — Force» militaires. — Marine. — Revenus et dépenses.

Il est toujours bien difficile de juger un homme qui occupe une haute position politique, même dans les pays dont les usages et les mœurs nous sont familiers. L’époque n’est pas venue où les idées que nous nous faisons, humainement parlant, du beau, du bon et du juste serviront de règle aux dominateurs d’empires aussi bien qu’aux citoyens obscurs ; et, puisqu’il est encore admis que la morale des petits peut ne pas toujours être celle des grands, que les lois de la vertu ne sont pas les mêmes pour le fort et pour le faible, l’observateur qui veut se rendre compte de la valeur de certains personnages est dans l’obligation d’avoir un point de vue mobile et de changer ses poids ou sa mesure selon les circonstances.

Mais la difficulté augmente, si l’homme dont nous devons peser les mérites et les fautes appartient à une nation et se trouve à la tête d’un gouvernement qui diffèrent entièrement des nôtres par les coutumes et les traditions. Tout le monde connaît ces cours d’Oricnt où le meurtre et la duplicité font partie intégrante de l’art de régner; où les intrigues de palais se dénouent souvent par le poison et le

poignard; où l’on est habile quand on sait tromper, énergique lorsqu’on tue à propos ; où l’on peut s’abaisser sans s’avilir, se parjurer sans déshonneur; où le crime heureux n’est plus le crime ; où la honte qui porte profit n’est qu’une sage spéculation; où enfin toutes les infamies , toutes les turpitudes sont tellement passéesen usage, qu’elles ont perverti la moralité publique et ne soulèvent plus dans les consciences aucune protestation! C’est dans un tel milieu que Saïd est né à la vie du monde et à la vie politique : pourrions-nous ne pas en tenir compte dans le jugement que nous allons formuler sur lui, et nous montrer aussi sévère que nous le serions si de sages leçons, si de nobles exemples eussent seuls entouré son berceau et sa jeunesse? Pourrions-nous oublier dans quelles conditions particulières il a été personnellement placé, et quelle était la situation de l’Etat dont la Providence remettait la destinée entre ses mains? Si nous négligions tous ces éléments d’appréciation , nous n’arriverions jamais à concevoir une idée juste d’un prince dont on a dit, je le crois, beaucoup trop de bien et beaucoup trop de mal; qui a été observé superficiellement, critiqué sans motif, loué sans raison; enfin qu’on a tantôt exalté avec l’enthousiasme de la niaiserie ou dans un but intéressé, tantôt ravalé étourdiment et sans réserve.

Saïd avait quinze ans à peine lorsqu’il vit mourir son père Soultan’, glorieux et regretté, quoique violateur des droits d’un frère. Le premier acte de sa vie politique fut de lutter, entraîné par Bedeur, contre leur oncle Qis, au préjudice duquel, aussi, Soultan' s’était emparé du pouvoir, et qui, à juste titre, le revendiquait. Bedeur, grâce à l’appui moral qu’il avait

reçu de la coopération de ses jeunes cousins, usurpe, à son tour, le gouvernement auquel ceux-ci croyaient avoir droit comme fils du dernier sultan. Saïd décide alors son frère aîné, Salem, à abdiquer ses prétentions en sa faveur ; il parvient à reconquérir le rang suprême, par suite du meurtre de son oncle et cousin Bedeur, dont la mort, quel qu’en soit l’auteur, a toujours laissé planer un soupçon de complicité sur la tête de celui qui en a profité. Tel fut le prologue de l’histoire de Saïd, prologue non moins rapide qu’émouvant , car il ne dura guère plus d’une année, et Saïd avait vu ou fait toutes ces choses avant l’âge de seize ans !

Pour oser prendre, si jeune encore, cette couronne tachée de sang, il fallait une certaine audace; car la puissance des imams d’Oman semblait être bien près de sa ruine : l’État, démembré d’une bonne partie de ses villes maritimes et de ses districts de l’intérieur, démoralisé par la défaite, appauvri par les impôts payés aux vainqueurs, ne vivait, pour ainsi dire, que grâce à la tolérance de Souhoud. Dans ces tristes conjonctures, Saïd, pour ne pas désespérer du salut, eut besoin d’une grande force d’âme, et, pour ne pas consommer sa perte, d’une prudence et d’une habileté que sa jeunesse rendait d’autant plus remarquables. Avec des soldats sans fidélité et sans bravoure, des marins aussi peu courageux qu’ignorants de leur métier, il a eu, pendant de longues années, d’un côté à combattre les hardis pirates , terreur de ces mers; d’un autre à se défendre contre des ennemis partout victorieux, conduits par un général d’une valeur éprouvée, contre ces terribles Ouahhaby, disons-nous, dont le fanatisme religieux doublait les forces. Cependant il n’a pas succombé! Sans doute, le hasard est venu en mainte occasion

à son aide ; mais il a su donnerau hasard le temps d’agir. Que dans une situation aussi périlleuse il ait employé souvent les armes déjà faiblesse, la ruse, l’intrigue, la duplicité, cela n’est pas douteux ; mais Saïd n’avait pas fait la situation , il la subissait, et il s’en est tiré par les seuls moyens qui fussent. en son pouvoir. Une fois pourtant, dans sa carrière politique (je laisse de côté, comme c’est mon devoir, le drame inexpliqué de Beurka), une fois Saïd s’est montré, je ne dirai pas perfide , car la perfidie était une arme habituelle pour lui ainsi que pour ses adversaires, mais cruel et cruel à l’excès : ce fut après sa victoire définitive sur les M’zara. En les condamnant à une lente agonie, il parut s’inspirer beaucoup moins de la raison d’État que de son propre ressentiment ; et pourtant il eût pu être prévoyant et sévère sans barbarie, il eut pu, sans danger, se montrer généreux.

C’est qu’en réalité, et malgré ses prétentions contraires, Said ne saurait passer pour un homme supérieur que chez des barbares. Ceux qui ont prononcé le nom de Méhémet-Ali à propos de Said ont fait à celui-ci plus de tort que d’honneur ; on rapetisse certains hommes en les plaçant dans une perspective trop élevée.

Said a eu le malheur de se trouver chargé du gouvernement d’un Etat en pleine décadence, attaqué de toutes parts et, pour ainsi dire, sans moyens de défense. Pour parer aux nécessités du moment, il a donc escompté l’avenir ; pour se sauver de ses ennemis, il a engagé son indépendance visà-vis des Anglais. Ce fut une fatalité attachée à son règne que d’avoir besoin des services du plus puissant et du plus avide de ses voisins. Il ne s’est pas étourdiment exposé au péril caché sous celte alliance, j’en suis convaincu; il s’y

est résigné comme tout bon musulman se soumet à l’arrêt du destin : Ma châ Allah! Dieu l’a voulu!

Après trente-cinq années d’une vie orageuse mêlée de combats contre les ennemis du dehors et du dedans, d’humiliations, de sacrifices, de succès douteux, suivis de prompts revers, Said, fatigué, usé par les agitations de sa vie politique et par l’usage trop fréquent des consolations du harem, vieux avant l’âge, — car, lorsque nous le vîmes en dernier lieu, il n’avait pas dépassé sa cinquante-huitième année, — Said, dis-je, s’est retiré à Zanzibar, probablement pour chercher un repos salutaire, dans les lieux où la fortune lui a été le plus favorable et dont la vue réveille en lui des souvenirs moins amers. Il est le premier chef de l’0mân qui ait pacifié sérieusement la côte d’Afrique, le premier qui ait obtenu des chefs de cette côte une soumission non absolue sans doute, mais effective autant que ses intérêts personnels l’exigeaient. Comme sultan de Zanzibar, il a été, si peu que ce soit, créateur et organisateur; il a fait progresser sa conquête africaine, tandis que ses possessions arabes s’en vont tous les jours dégénérant. Aussi Zanzibar est-il devenu son pays de prédilection. Là il semble vouloir s’habituer peu à peu à l’idée des changements politiques dont est menacée sa contrée natale. Prévoyant que, dans un avenir prochain, l’Oman, placé trop près de la sphère d’activité du colosse anglo-indien, ira, satellite docile, fatalement graviter autour de celte masse puissante ou même s’absorber en elle, il cherche à s’arranger, pour ses vieux jours, un refuge assuré contre les tempêtes , et à préparer pour ses descendants le berceau d’un nouvel empire. Mais, ayant conscience de son épuisement et de l’inaptitude complète du peuple

dont il est le chef, il borne ses efforts à maintenir ce qui existe, à améliorer son fisc et son commerce, enfin à grossir l’épargne qui devra faciliter à ses enfants l’accomplissement de l’œuvre de progrès, qui lui sourirait peut-être, mais qu’il ne lui est pas donné d’entreprendre. L’avenir ne trompera-t-il pas ses calculs et ses espérances? Nous ne saurions le dire. Tout ce qu’il est possible de supposer en ce moment, c’est que l’état des esprits à la côte d’Afrique, et les questions graves qui , probablement, préoccuperont encore longtemps les hommes d’ État de l’Europe, permettront à Saïd de terminer en paix sa vie dans sa retraite favorite.

Malgré le peu de sympathie que m’avait inspiré pour ce prince ce que je savais de son passé comme de ses actes récents, malgré ce qui me choquait dans les allures tortueuses de son gouvernement, malgré même les choses ridicules ou de mauvais goût qui offusquaient ma vue dans le cours de mes rapports avec lui, ce n’était pas sans intérêt que je contemplais cette belle figure de vieillard où se peignent à la fois la noblesse de la race et les ravages causés par les passions ou les agitations de la vie politique. Sa taille est élevée et majestueuse, et l’on devine aisément que sa constitution a dû être robuste; ses traits sont beaux; sa physionomie intelligente respire le calme et ne trahit que bien rarement les émotions qu’il veut cacher. 11 fut, sans doute, dans sa jeunesse, vif et emporté ; mais il a appris de bonne heure l’art de dissimuler ses impressions et sa pensée; seulement, s’il est blessé ou contredit fortement, une rougeur fugitive court sur son visage impassible sans que l’harmonie des traits et l’immobilité des muscles en soient dérangées. J’ai dit qu’il possède à un degré marqué la noblesse et la di-

gnité du geste, et qu’il a pour les étrangers une grande affabilité; devant eux, il met une certaine coquetterie dans ses manières, et l’on voit qu’il attache du prix à leur approbation ou à leur estime. Mais, dans les largesses dont il les gratifie, on découvre plutôt l’envie de briller que la volonté de leur être agréable. L’obscurité lui pèse ; il éprouve un besoin impérieux de paraître et de faire parler de sa personne. C’est ainsi qu’il a voulu devenir membre de la société générale des naufrages, heureux et fier d’accoler son nom, sur les listes publiées par le journal de cette société, à celui des potentats qui y figuraient. Il se trouverait satisfait, j'en suis sûr, d’être associé à toutes les entreprises philanthropiques d’une portée assez générale pour attirer les regards du monde. Il est surtout jaloux de se montrer, aux yeux des représentants des nations civilisées, digne d’être considéré comme l’égal des souverains avec lesquels il a noué des relations. Une des plus douces satisfactions qu’il ait éprouvées dans sa vie fut assurément celle que lui causa, en 1833, l’arrivée des deux navires américains et de l’agent qui venait, au nom du président des États-Unis, lui proposer un pacte d’amitié et de commerce. Si précieux que fussent les avantages politiques attachés à cette alliance, la satisfaction qu’il en ressentit égala à peine la joie secrète de se voir traiter quelque peu en roi, lui, le successeur amoindri des imams d’Oman, réduit à n’être que le plus gros com-

merçant de ses Etats, le péager monopoleur de la côte orientale d’Afrique.

Au reste, rien, dans sa personne ni dans ce qui l’entoure, ne décèle cette vanité, qui d’ailleurs ne s’étend pas aux choses frivoles; il évite le clinquant; sa mise, toujours

simple, n’a de remarquable que la finesse du linge et une exquise propreté; il ne recherche ni le faste ni la pompe du cérémonial ; dans ses rapports avec ses sujets, il est trèspaternel, et se laisse aborder avec une facilité vraiment patriarcale. J’ai dit, précédemment, qu’il vient d’habitude passer quatre jours de la semaine à la ville ; pendant les heures libres de ces jours, le matin particulièrement, les salles de son palais s’ouvrent au public, et qui veut l’approche. Une nombreuse assistance se presse autour de lui dans ces réunions, qui sont à la fois une audience, une espèce de petit lever et un baisemain. Les uns l’y entretiennent d’affaires litigieuses, et, lorsque les questions ont peu d’importance, il en prononce la solution, séance tenante; d’autres se présentent en courtisans, je n’ose pas dire en amis. Requêtes, compliments, souhaits, flatteries, jusqu’au simple Bonjour , Saïd / ... que lui adresse quelque visiteur dédaigneux de l’étiquette, tout est reçu par lui avec affabilité, et sa voix calme, au timbre doux et grave, répond uniformément à chacun : Marahba (1) !

S’il faut en croire les gens de Zanzibar, l’avarice serait une des particularités du caractère de Saïd ; mais les opinions sont entièrement contradictoires sur ce point : divers voyageurs le vantent, sous le rapport de la générosité, comme un prince modèle; j’ai lu certain passage d’un livre anglais, où l’auteur enthousiaste le compare, pour la muni-

(1) Marahba ou Meurhaba. — Le sens propre de ce mot est affectueusement, largement; mais, dans le cas dont il s’agit, il signifie que le compliment ou le salut adressé est reçu avec plaisir, et il est alors une forme de remercîmeut. C’est encore par ce mot qu’on accueille un visiteur ou un présent.

licence, au* anciens khalifes. Les deux assertions, toute mesure gardée , paraissent être également vraies. Si son amour-propre est en jeu, Said donne sans compter, il exagère ses libéralités; il sait qu’elles lui reviendront de l’étranger en pompeux éloges , et la presse anglaise le sert à cet égard selon ses goûts.

Voici un fait que raconte Edmund Roberts, dans la relation de son ambassade à Mascate; il s’est passé à l’époque des conférences pendant lesquelles fut rédigé le traité avec les Américains. « Quand, » dit le narrateur, « j’eus fait la lecture du cinquième article , relatif aux marins naufragés, et qui stipulait un dédommagement pour les frais qu’exigeraient l’entretien de ces malheureux et leur rapatriement aux États-Unis, il ne voulut pas accepter la rédaction proposée et demanda qu’elle fût modifiée en ce sens : que les frais de protection , d’entretien et de rapatriement seraient à sa charge; il fit observer, en même temps, qu’agir différemment, ce serait violer les usages des Arabes et les devoirs de l’hospitalité, toujours respectés par ses compatriotes. » Dans cette circonstance, était-ce le philanthrope sincère qui parlait, ou l’homme vaniteux qui faisait parade d’une générosité de commande, ou plutôt le musulman d’origine princière voulant se montrer à la hauteur de son rang et éblouir des chrétiens par sa munificence?

Quant aux habitants de Zanzibar, il est réel qu’il ne les gâte pas de ses largesses. Peut-être cette population misérable, mendiante par besoin, mais encore plus par habitude, a-t-elle des exigences insatiables, et Said s’abstient alors de pratiquer une bienfaisance qui serait souvent imméritée et qui , dans tous les cas, deviendrait trop onéreuse pour lui.

D’ailleurs je crois qu’il méprise profondément ses sujets africains : il les sait paresseux, menteurs, coutumiers de vol et ineptes. Prodiguer à de pareilles gens cet or si difficile à amasser, ce serait une duperie bien peu compatible avec le caractère de l’arabe et du vieillard ; il y a plus, cette excessive parcimonie pourrait bien être uniquement l’effet d’une prévoyance bourgeoise en faveur de sa famille ou plutôt de celui de ses fils qu’il voudrait avoir pour successeur. Ceci m’amène à parler des principaux personnages qui tiennent au sultan de Mascate par des liens de parenté.

Syed Said n’avait eu, jusqu’en 1846, que deux femmes légitimes : l’une, qu’il a épousée vers l’époque de son avènement, était sa cousine Adza-ben’ti-Mouza-ben’ti-el imam Ahhmed (fille de Mouza, fille de l’imam Ahhmed). Adza vivait encore quand je me trouvais à Zanzibar, et conservait, m’a-t-on dit, une grande influence sur son époux, qui lui est fort attaché; mais l’unique enfant qu’il ait eu d’elle est mort en bas âge. Sa seconde femme fut cette princesse de Chiraz qui, quelques années après son mariage, quitta si cavalièrement son mari : elle ne lui a pas non plus laissé d’enfants. Le Sultan n’a donc pas d’héritiers légitimes. En revanche, il a eu de ses concubines bon nombre de fils et de filles. J’ai donné, au tableau de la descendance d’Ahhmed, la liste des premiers, et je ne m’occuperai ici que des trois plus âgés, les seuls qui , jusqu’à présent, soit par leur action dans le gouvernement, soit par leurs prétentions plus ou moins fondées à succéder à leur père, méritent une attention particulière.

L’aîné de ces enfants, Syed Hilal, est né d’une Abyssinienne; il avait, en 1846, environ trente et un ans; bien

jeune lorsqu’il perdit sa mère, il s’est trouvé depuis en butte aux jalousies et aux intrigues des mères des autres enfants du harem. Son père, influencé par ces haines féminines, le relégua dans le gouvernement de Beurka, tandis que les deux fils cadets étaient placés aux postes bien plus importants de Zanzibar et de Mascate. H i 1 al resta gouverneur de Beurka jusqu’en 1840, je crois ; à cette époque, afin, sans doute, de prévenir les collisions qui auraient pu s’élever entre ce jeune prince et ses frères plus favorisés, Syed Saïd, rendu défiant par le sentiment môme de l’injustice avec laquelle il le traitait, l'appela vers lui. Ce fut dans la même année que je vis Hilal pour la première fois, à Mascate, où il était près de son père. C’était alors un homme de taille moyenne, mais bien proportionnée; ses traits, assez réguliers, n’étaient ni nobles ni accentués comme ils le sont ordinairement dans le type arabe; toutefois sa physionomie ne manquait pas d’intelligence, et elle avait surtout une expression de tristesse qui trahissait les préoccupations douloureuses d’un cœur ou d’un orgueil blessés.

On attribue cette désaffection du père de Hilal à diverses causes dont il est fort difficile à un étranger de vérifier l’exactitude ou d’apprécier la valeur. J’en ai déjà indiqué une dans les rivalités des femmes du harem au sujet des enfants quelles ont eus du maître; on ne saurait s’imaginer, ou plutôt s’imagine-t-on peut-être sans peine, toutes les cabales et les discordes intestines résultant de ces jalousies maternelles et, par suite, toutes les tribulations du vieux Sultan. De là des concessions iniques arrachées à sa faiblesse, et bientôt une aversion réelle qu’accroissent les récriminations et les révoltes de l’enfant injustement sacrifié. Cette explication me paraît II. 15

des p] us plausibles ; cependant on parle vaguement aussi de tentatives coupables et même de liaisons incestueuses qui auraient existé entre Hilal et l'une des concubines de son père. Il est certain que l’entrée du harem lui est rigoureusement interdite; mais Hilal n’ayant pas de mère à y voir, sa présence ne saurait être qu’irritante pour les mères de ses frères, et voilà probablement la cause de l’interdiction dont il est l’objet. Au reste, sa continence habituelle et son tempérament donnent peu de créance à l’accusation formulée contre lui par les partisans de ses frères ou par les individus qui, possédant la faveur du père, cherchent à excuser, dans l’esprit des étrangers, la conduite qu’il tient à l’égard de l’un de ses fils. Cette conduite est, en effet, d’autant plus extraordinaire que Saïd semble aimer tendrement ses autres enfants. Enfin, quelle que soit l’origine de l’antipathie du Sultan contre son fils aîné, certains actes accomplis par le prince deux ans environ avant notre passage à Zanzibar l’avaient augmentée et rendaient plus pénibles que jamais ses rapports avec son père. On me raconta qu’à l’occasion d’une dispute entre lui et son frère Khaled, dans laquelle il avait été jusqu’à tirer le poignard contre ce dernier, Saïd étant intervenu aurait frappé Hilal au visage, et que celui-ci, craignant les suites de la colère de son père, avait pris le parti de quitter le pays , sous le prétexte de faire un voyage à la Mekke, mais en réalité, selon quelques personnes, pour aller en Angleterre : on affirmait qu’une lettre d’introduction lui avait été remise, à cet effet, par le consul anglais, capitainellamerton. Quel que fût, au surplus, le motif de son départ, toujours est-il que Hilal se rendi! en Angleterre en l’année 1845. Il paraît qu’il n’y fut point

accueilli comme il y comptait, et qu’ayant obtenu une audience du ministre des affaires étrangères il reçut le conseil de rentrer au bercail , où l’on promit de lui ménager un traitement favorable en intercédant auprès de son père.

En février 1846 , Hilal était revenu à Zanzibar, à bord d’un navire anglais; mais, profondément choqué du scandale produit par le recours de son fds à une médiation étrangère, Saïd ne lui a peint pardonné cette incartade et s’est montré encore plus rigoureux qu’autrefois. Le consul anglais s’abstint, d’ailleurs, d’intervenir entre le prince et son père; et Hilal vit aujourd’hui dans un état relativement misérable, habitant une petite maison voisine de M’toni. Le vieux Sultan reste inflexible et ne l’appelle au palais, je crois, que lors des réceptions cérémonieuses auxquelles donne lieu l’arrivée des étrangers.

Malgré son dénûment, Hilal a su néanmoins se faire une réputation de générosité qui rallie à sa cause un assez grand nombre d’adhérents, et il m’a paru qu’il excitait une sympathie marquée dans la population arabe de Zanzibar. Parmi ses partisans, on distingue beaucoup de jeunes hommes, vigoureux et entreprenants, qui seraient très-propres à lui assurer l’avantage sur ses frères au moment où la mort du Sultan laissera une libre carrière aux prétentions de chacun. Hilal entretient le dévouement de ses amis, leur promettant une large part dans les trésors de son père; et leur confiance est accrue, dit-on, par l’appui tacite du capitaine Hamerton, qui fait espérer à Hilal l’assentiment du gouvernement anglais. Ici, bien entendu, je raconte, sans prétendre, en aucune manière, garantir la vérité du récit.

Le second fils du Sultan, nommé Khaled, plus jeune que

le premier d’environ quatre ans, est né d’une femme malabare. Il est d’une belletaille. Ses traits, réguliers et fins, donnent à sa physionomie une expression de grâce féminine qui s’harmonie avec la voluptueuse nonchalance répandue dans toute sa personne ; tout en lui annonce le manque d’énergie, prédisposition naturelle augmentée, sans doute, par les graves infirmités dont il est atteint. Ses membres inférieurs sont monstrueusement développés par l’éléphantiasis, et cette difformité, jointe à une hydrocèle (maladie endémique dans certaines contrées équatoriales), l’empêche de se livrer aux exercices du corps, qui, chez les nations barbares, assurent à quiconque y excelle le prestige de la supériorité, et imposent au vulgaire, bien plus que ne le font les qualités morales'Ou intellectuelles. Syed Khaled ne monte à cheval que pour se promener, et cela avec beaucoup de précaution ; son inaptitude aux fatigues corporelles, peut-être aussi l’amour du gain, lui ont fait tourner son attention exclusive vers le commerce ; on dit qu’il s’y entend merveilleusement et qu’il a déjà amassé des sommes énormes; mais il passe pour être fort peu généreux. C’est là un défaut capital aux yeux des Arabes, qui aiment à voir leurs chefs doués des qualités qu’ils n’ont pas eux-mêmes; el , dans leurs causeries intimes, ils désignent souvent le jeune prince par l’épithète de banian.

Saïd paraît affectionner particulièrement son fils Khaled ; les intérêts de ce dernier trouvent d’ailleurs, dans la constante sollicitude de sa mère , une protection puissante et active. Cette femme s’est acquis une véritable royauté dans le harem; elle le bouleverse à son gré au moindre mécontentement que lui cause le maître; de telle sorte que, las

de tracasseries et d’ennuis, le vieux Sultan finit toujours par céder à ses caprices.

Syed Khaled est, depuis plus de six ans, chargé du gouvernement de Zanzibar, et, en l’absence de son père, il a également autorité sur toutes les autres possessions du Sultan à la côte orientale d’Afrique.

Enfin le troisième fils de Saïd , plus jeune de deux ans que son frère Ehaled , est nommé Tsouéni. Je ne saurais dire positivement de quel pays était sa mère ; cependant, si mes souvenirs ne me trompent , elle devait être Géorgienne ou Circassienne, et le visage de Syed Tsouéni rappelle effectivement le beau type des races asiatiques. A ses traits mâles et vigoureusement prononcés s’ajoutent une physionomie d’une énergie un peu sauvage et une robuste constitution. En 1858, à mon premier passage à Mascate, il avait en main les rênes du gouvernement, son père étant alors à Zanzibar.

Tsouéni est réputé très-brave et très-entreprenant, et son nom est assez populaire dans la partie de l’Oman restée sous la domination de Saïd. Il est ambitieux et parait se disposer sérieusement pour les éventualités de l’avenir. Parmi les fils du Sultan, c’est celui qui a le plus de chances d’hériter du pouvoir dans ce pays; mais il aura d’ardents compétiteurs dans plusieurs de ses parents : particulièrement dans les fils de Syed Az’ran-ben-Qis et Syed Hilal-ben-Mohhammed-ben el imam Ahhmed, son grand-cousin, dont je vais dire quelques mots.

Outre ces trois fils de Saïd , quelques personnages de sa famille réclament, en effet, une place dans ce tableau, eu égard à leur importance politique. Au premier rang, sous

le rapport de la naissance et des qualités personnelles, est Ililal-ben-Mohhammed-ben-el imam Ahbmed, cousin du Sultan et gouverneur de Souïk. Cette ville et le territoire qui en dépend lui ont été légués par son père, qui les avait reçus en apanage de l’imam Ahhmed-ben-Saïd. Je ne me suis jamais trouvé en présence de Hilal-ben-Mohhammed, mais voici le portrait qu’a fait de lui le lieutenant Wellsted (1), qui l’a vu en 1835.

« Il est, de tous les chefs de l’Omûn , le plus marquant « après le prince Syed Saïd ; ses traits nobles respirent le « commandement ; il excelle dans tous les exercices guer- « riers ; il aime passionnément la chasse et les autres diver- « tissements de même nature; quoique peu robuste en apte parence , on dit qu’il unit à une agilité extraordinaire « une vigueur telle qu’il passe pour l’homme le plus fort « de son pays. Il est généreux jusqu’à la prodigalité . »

Le même auteur nous apprend que Hilal-ben-Mohhammed était regardé comme possédant une très-grande influence sur les Bédouins du nord de l’Oman. En 1828, une étendue assez considérable de terrains renfermant les vastes oasis de Koth’ra, et plusieurs villes du littoral , étaient tributaires de ce chef. Mais, peu de temps après, le cheikh de Sohliar, Hhamoud-ben-Az’ran, étant, ainsi que je l’ai dit précédemment (2), rentré en possession de son domaine héréditaire, voulut augmenter ses forces, afin d’engager une lutte contre le Sultan; dans ce but, il s’efforça, par ses intrigues, d’entraîner les petits cheikhs voisins à quitter la bannière de Syed Hilal et à se ranger sous la sienne, leur promettant

(1) Ouvrage déjà cité, page t90 et suivante.

(2) Voyez chapitre ni, page 10Î..

la remise des impôts qui avaient été exigés d eux. La tentation était trop forte pour que ceux-ci refusassent, et bientôt llilal se vit dépouillé de son territoire, de ses revenus, de son pouvoir, enfin de cette influence qui le rendait redoutable môme au Sultan, dont il fut réduit à devenir simplement le pensionnaire.

Le lieutenant Wellsted raconte une anecdote relative à la femme de Syed llilal, sœur de Saïd, et qui prouve la crainte que ce dernier avait de son cousin et beau-frère, llilal, ayant été accusé de sourdes menées à l'effet d’entraîner les Bédouins à se révolter contre l’autorité du Sultan et à le renverser, celui-ci, sous quelque prétexte mensonger, l’avait attiré â Mascate, et l’y retenait prisonnier, tandis qu’il expédiait secrètement des troupes pour s’emparer du fort de Souïk. Grâce à l’énergie de la femme de llilal, qui sut résister aux menaces et repousser avec courage et succès l’attaque exécutée par les soldats de Mascate, Souïk fut sauvée, et le Sultan, ayant reconnu, plus tard , la fausseté des accusations portées contre Syed llilal, lui permit de rentrer dans son gouvernement.

C’est encore à une femme, si l’on en croit Wellsted, que, dans une autre circonstance, Syed llilal dut le salut de sa ville attaquée, pendant son absence, par le cheikh de Sohhar. Cette nouvelle héroïne était sa sœur, et il avait pour elle, disait-on, tant de respect et de soumission, qu’il n’en Ircprenail jamais rien sans la consulter.

Tels sont les renseignements que j’ai puisés dans l’ouvrage du voyageur anglais au sujet du personnage dont il s’agit. J’ignore si , depuis, il s’est produit quelque changement dans la situation de Syed llilal-ben Mohhammed ; mais.

à l'époque où je me trouvais à Zanzibar, on le citait encore comme l’un des compétiteurs présumés à la succession du Sultan.

A côté de Syed Ililal se placent llhamoud-ben-Az’ran et Qis-ben-Az’ran, petits-enfants de Qis-ben-el imam Ahhmed et arrière-cousins de Syed Saïd. On a lu, dans le précédent chapitre, que le premier a non-seulement su contraindre son grand-cousin à lui rendre son héritage de Sohhar et dépendances, mais qu’il a joint à son patrimoine reconquis la ville et plusieurs parties du territoire de Reustak, dont Saïd avait dû lui reconnaître la propriété. Il m’a été signalé comme partageant avec Hilal-ben-Mohhammed et Tsouéni les chances de l’élection à laquelle donnera lieu, en Oman, la mort de Saïd.

Outre ces divers personnages, on peut citer, comme ayant plus ou moins de partisans, un fils et un arrière-neveu de Bedeur, non moins ennemis que les précédents de la famille de Saïd, sur laquelle ils auront ou croiront avoir à venger l’assassinat de leur père et grand-oncle : ce sont Sîfben-Bedeur et Ali-ben-Sâoud dont le père a été tué à Reustak (1) où il s’était retiré après sa révolte contre Saïd. Mais ces deux jeunes princes semblent ne devoir trouver d’appui que dans une bien minime partie de la population.

Enfin les enfants de Saïd ont encore à redouter les descendants de l’imam Saïd-ben-Ahhmed dépossédé du pouvoir par son frère Soultan’, père du souverain actuel : ces descendants ont eux-mêmes à reprocher à Syed Saïd de leur avoir enlevé la ville de Reustak dont Soultan’ avait laissé la

t) Chapitre m, page 190

jouissance à leur père avec le titre d’imam. Parmi eux se trouvent un fils de l’imam Saïd, nommé Ahhmed, et trois fils de ce dernier : Aabeud, Naceur et Soultan’ par qui fut tué, à Reustak, Sûoud-ben-Ali (1).

A tous ces prétendants, dont deux surtout peuvent inspirer de sérieuses inquiétudes à Saïd, ce prince n’aurait à opposer, en dehors de ses propres enfants, que ceux de son frère Salem, Mohhammed, Ahhmed et Seurhhan’. Tous les trois passent pour lui être entièrement dévoués; mais on dit leur influence bien médiocre, et ils n’exercent d’autre autorité que celle dont leurs emplois respectifs les investissent. Ainsi il est indubitable que la mort de Saïd sera le signal d’une lutte ardente, dont l’issue ne saurait être prévue. Toutefois c’est seulement dans la partie arabe des Etals du Sultan que la question sera agitée d’une manière active. Selon l’opinion des principaux habitants de Zanzibar consultés par moi, les Souahhéli se rangeront, sans hésiter, du côté de celui des prétendants que l’Omân aura choisi. Cette assertion paraîtra surprenante, puisque le siège du gouvernement étant à Zanzibar, le Sultan y a sous la main sa principale force, sa marine. Mais les navires mouillés à M’toni n’ont pas d’équipages pour les mettre en mouvement, et ceux qui sont armés, presque toujours à la mer, naviguent tout autant dans les eaux de Mascate que dans celles de l’Afrique. Quel serait, du reste, le chef capable de soulever cette partie de l’Etat contre l’autre? Khaled n’a pas les allures et les tendances guerrières, et le peuple qui l’entoure non plus. Hilal seul aurait probablement assez d’audace et

(1) Voir, pour l'intelligence de tous ces détails généalogiques, le ta bleau qui fait partie de l’appendice annexé à la première partie.

d’ambition pour une telle entreprise; mais, après avoir réussi à Zanzibar, que pourrait-il contre l'Oman, n’ayant ni matelots ni soldats? D’ailleurs, son rôle est tracé : étant l’aîné de la famille, il ne s’exposera pas, en restant à Zanzibar, à voir tomber entre les mains de son frère ou de quelque parent plus éloigné cette partie de l’héritage que les imams se sont transmise jusqu’à ce jour. Sa place sera en Oman quand il voudra défendre ses droits; car les principales cités de ce pays, Mascate surtout, n’ont pas encore perdu ce prestige qui s’attache aux villes métropolitaines. C’est donc là que se décidera l’affaire de la succession; et, dans toute hypothèse, il est probable que l’Angleterre aura une part fort importante d’influence à exercer au milieu des conflits plus ou moins sanglants qui s’élèveront alors. Peut-être même son intervention sera-t-elle décisive et fera pencher la balance du côté qui lui agréera le mieux et lui offrira le plus de garantie.

Il est difficile d’indiquer positivement les limites des Etats du sultan de Mascate. A la côte d’Afrique, sa souveraineté s’étendrait, au dire de plusieurs voyageurs, sur tout le littoral compris entre les caps Delgado et Guardafui; cependant on verra, dans le cours de notre itinéraire, que sur bien des points cette souveraineté est purement nominale, et que dans beaucoup d’autres elle n'a jamais été reconnue. En Oman, les limites qu’elle atteint ne sont guère mieux définies, car elles varient selon les dispositions des cheikhs : il est certain que plusieurs villes importantes, ayant appartenu longtemps aux imams, ont échappé à sa domination : telles sont Rcuslak, Sohhar et toutes celles qui sont situées au nord de celte dernière. Dans le golfe Persique et sur la

côle de Perse, Saïd prétend avoir sous sa dépendance Bahliarin’, Kechm’, Lareck et Hormouz, Bendeur-Abbas et Minou; mais ses prétentions sont illusoires, exagérées ou contestables. Ces trois dernières villes lui sont affermées, moyennant une redevance annuelle, par le chah de Perse; ce monarque lui dispute, en outre, la souveraineté de Kechm’, et de longues négociations ont eu lieu, à ce sujet, sans trancher la question, dont voici, en résumé, les éléments :

A la fin du siècle dernier, Kechm’ était regardée comme une dépendance de la Terse, et, à ce titre, le cheikh qui 1 avait en sa possession payait un tribut au Chah. Après s’en être emparé, ainsi qu’il a été dit ailleurs, Soultan’ n’en avait pas moins continué de servir au gouvernement persan la rente payée par l’ancien possesseur, et aujourd’hui la Perse arguë de ce fait pour prouver que son droit de souveraineté a toujours subsisté. D’un autre côté, Saïd représente comme absolu le droit de conquête que son père lui a transmis sur cette île, et soutient que la redevance payée par Soultan’ à la Perse l'était exclusivement à titre de fermage pour Bendeur-Abbas, Hormouz et Minou. Quoi qu’il en soit, la propriété de Kechm’ n’est point encore définitivement dévolue au Sultan. Quant à l’ île Bahharin’, ce que j’ai raconté précédemment montre combien sont peu réels les droits que Saïd s’attribue sur cette localité.

Le gouvernement du sultan de Mascate, dans ses diverses possessions d’Afrique, et d’Asie, est en principe, un gouvernement absolu et sans contrôle. Cependant l’exercice de sa toute-puissance trouve des bornes dans la constitution féodale de l’empire. En effet, celui-ci est partagé en districts placés sous le commandement de cheikhs qui, malgré leur

étal de vassalité par rapport au Sultan, jouissent d’un pouvoir considérable. Divisés entre eux d’intérêt et jaloux de leur indépendance, ils suscitent souvent des désordres dans l’État et mettent en échec l’autorité même du chef suprême. Néanmoins ces cheikhs répondent, ou doivent répondre devant lui, de la bonne administration de leur district; et pour cause de rébellion ou pour refus de secours militaires par lui demandés, ils sont passibles d’emprisonnement et de confiscation de leur propriété : garantie ordinairement bien illusoire, car la puissance du Sultan ne saurait aller jusque-là, les cheikhs étant presque toujours assez forts pour le braver impunément. Said a essayé de remédier à ces inconvénients d’une féodalité turbulente et insoumise, et, dans ce but, quand des gouvernements sont devenus vacants, il les a donnés à ses propres officiers, en récompense de services militaires. Mais les extinctions ne se produisent pas fréquemment, et le vieux Sultan mourra avant d’avoir placé ses créatures dans la majeure partie des postes dont les titulaires actuels font obstacle à l’action pleine et entière de sa souveraineté.

En attendant, Said, à qui les moyens violents répugnent sans doute, ou qui, peut-être, a le sentiment de son impuissance, tache, par des présents et par de bons procédés, de se concilier ses dangereux vassaux et de s’assurer leur coopération en ce qui regarde la défense du pays et le maintien de l’ordre à l’intérieur. Il faut bien se l’imaginer, d'ailleurs : si despotique que soit dans sa forme le gouvernement de Said, le joug qu’il impose n’est point pesant. L’autorité exercée par ce prince est même beaucoup plus douce, plus équitable et plus régulière que celle des autres souve

rains de l’Arabie et d’une grande partie de l’Orient. Les mesures d’extrême rigueur sont presque exclusivement déterminées par les tentatives insurrectionnelles des cheikhs contre le souverain.

J’ai dit que chacun de ces cheikhs jouit , dans son district, d’une autorité immense; elle est, en effet, à peu près aussi absolue que celle du Sultan; ce sont eux qui le suppléent dans les affaires de détail quand son attention est absorbée par les intérêts majeurs de l’Etat. Ils n’ont pas droit de vie et de mort, mais ils peuvent disposer de la liberté et de la propriété des individus, qui ont, toutefois, la faculté d’en appeler au Sultan, dont la décision est seule définitive. C’est ce dernier qui , dans toutes les causes, est juge suprême, ou plutôt il est la loi vivante, et n’obéit qu’aux inspirations de sa conscience, lorsque, bien entendu, il ne cède pas aux suggestions de la passion. A Zanzibar, sa résidence actuelle, il juge en personne dans les causes graves; celles de moindre importance sont abandonnées soit à son fils Khaled, soit à Syed Sélvman , le gouverneur de la ville ; les causes civiles sont résolues par le cadi.

Pour prévenir ou surveiller les délits, accomplir les arrêts de la justice, assurer la tranquillité, il n’existe dans les États du sultan de Mascate aucune institution spéciale; la police y est inconnue. Ce sont les quelques soldats composant les garnisons, et, dans les localités qui n’ont pas de garnison, les partisans armés, que chaque cheikh traîne à sa suite, qui font exécuter les décisions de l’autorité : c’est dire combien il est facile de s’y soustraire.

En effet, la force militaire régulière que le sultan de Mas-

cate entretient est tout à fait hors de proportion avec l’étendue de ses États. On sait que la garnison de Zanzibar n’est pas de plus de quatre-vingts hommes. Mombase a deux cent cinquante hommes; Lâmou, trente environ; Patta, vingtcinq; Kiloua, de six à dix au plus; Moguedchou, et quelques autres points encore, n’en ont que deux, qui servent de porte-respect au collecteur des douanes. Bref, on ne compte pas, dans toutes les possessions africaines du Sultan, plus de 400 soldats. Les garnisons d’Afrique sont composées, plus particulièrement , de Béloutchis et de Hhadeurmi, recrutés à mesure qu’il en est besoin, les premiers dans le Mekran, les seconds dans le Hhadeurma ut; leur solde est de 5 piastres par mois sans vivres ou 2 piastres 4/2 avec 6 kilas de riz.

En Omân, la force permanente est aussi d’à peu près 400 soldats, la plupart Béloutchis; quelques-uns y sont, comme à Zanzibar , grotesquement affublés de l’uniforme des cipayes de l’Inde. Quant aux troupes irrégulières que les cheikhs peuvent mettre au service du Sultan, il est difficile d’en évaluer le chiffre; car il dépend de la bonne volonté de ces cheikhs , de la nature et des causes de la guerre pour laquelle leur concours est réclamé, en un mot de tout ce qu’il y a de plus mobile au monde, les circonstances et les passions des hommes. Selon l’assertion du lieutenant Wellsted, assertion que je crois exagérée, la partie sud de l’Oman fournirait aisément dix mille hommes, nombre qu’on triplerait en y adjoignant les Bédouins qui marchent sous les ordres des cheikhs de l’intérieur. J’ai dit, à propos de la garnison de Zanzibar, combien ces soldats sont mal armés, et, en lisant la notice historique contenue

dans le chapitre 111, on a pu constater combien de fois ils ont, par leur peu de courage, attiré à Saïd d’accablants revers.

On le voit, les forces militaires du sultan de Mascate ne sont pas brillantes : passons maintenant en revue ses forces maritimes; cet examen offrira plus d’intérêt.

Lorsque les imams yàreby eurent chassé les Portugais de l’Omôn, ils comprirent la nécessité d’avoir une flotte pour protéger leurs côtes et leur commerce contre ces ennemis dangereux encore, malgré les rudes défaites qu’ils avaient essuyées : à cette époque remonte la création d’une marine de guerre. Elle a eu ses phases de stagnation et de développement, selon les besoins de la politique suivie par le souverain régnant et l’autorité plus ou moins complète et régulière qu’il exerçait sur le pays. La situation maritime de l’Omân et de ses dépendances en a, d’ailleurs, toujours fait un nécessaire et puissant moyen d’action et d’influence pour ses princes ; ceci a été rendu sensible par les événements racontés au livre v de la ïre partie, et notamment ceux qui se sont passés sous le règne du sultan actuel. Syed Saïd a donné à sa marine, du moins quant au nombre des navires, une extension qu’on serait tenté d’attribuer à un engouement puéril, en voyant l’inactivité de sa flotte et le parti si peu intelligent qu’il en tire. J’ai ouï dire que cette manie de constructions navales est favorisée et stimulée par les agents du gouvernement anglo-indien. S’il en est ainsi, et j’ai quelque raison de le croire, ce n’est point de leur part un calcul ayant pour but unique et mesquin de servir les intérêts des constructeurs de l’Inde anglaise, d’où sortent presque tous les navires du Sultan : ils n’agissent, sans

doute, qu’en vue d’un intérêt plus sérieux, au sujet duquel je dois m’expliquer.

On ne saurait se dissimuler que le pouvoir du Sultan, en Omân, est de plus en plus précaire, et ne se maintient que par les bons offices du gouvernement de l’Inde. Saïd se trouve tellement engagé envers ce gouvernement, au moins par des dettes de reconnaissance, que ses bienfaiteurs pourraient l’amener en peu de temps à subir l’application du système subsidiaire (1 ), système employé avec tant de succès, par la compagnie, à l’égard des divers souverains de l’Hindoustan. Alors la marine de Saïd irait grossir la marine anglaise, et plus celle-là compterait de vaisseaux, plus celle-ci en serait augmentée. Lors même que les choses n’en arriveraient pas à ce point extrême et que cette dépendance politique de l’Omân ne serait ni régulièrement ni ostensiblement consommée, il est indubitable, pour toute personne connaissant les rapports de Saïd avec le gouvernement anglo-indien, que le premier est complètement à la dévotion

(1) Nous no faisons pas ici une supposition gratuite; on s'en assurera par la lecture du passage suivant, extrait de l’ouvrage du lieutenant Wellsted :

« Il est, selon moi, hors de doute que la ligne de conduite la plus « sage, la plus politique et la plus juste que nous puissions suivre dans « nos rapports avec ce prince (le Sultan) consisterait à faire en sorte, à « l’imitation de ce que nous avons fait avec les rois indigènes de l’Inde, « que notre marine fût, dans une certaine mesure, subsidiaire de la « sienne. Ainsi, sans augmenter nos dépenses, nous aurions, en tout « temps, à notre disposition, des armements puissants, qui pourraient « toujours, quand le besoin le requerrait, être équipés avec des marins « européens envoyés de l’Inde, où nous n’avons à présent que des forces « insignifiantes, et où, si le gouvernement de l’Omân tombait en d’au- « très mains, nous pourrions avoir, à un moment donné, un ennemi « très-dangereux. » (Voyez Travels in Arabia, by lieut. J. R. Wellsted, fol. R. S., tome 1 , page 403.)

tlu second, et que, le cas d’une guerre échéant pour l’Angleterre, elle aurait, au service de ses possessions de l’Inde, sinon un auxiliaire actif dans le Sultan, du moins un surcroît de matériel à sa disposition dans la marine de ce prince. Telle était mon opinion en 185K, après un voyage à Zanzibar et à Mascate ; tout ce que j’ai vu et appris depuis n’a fait que la raffermir.

Quoi qu’il en soit, cette marine se compose actuellement de trois frégates, de quatre corvettes à batterie couverte, de deux à batterie barbette, et de sept bricks de six à douze pièces. En voici le tableau nominal avec l’indication du nombre de bouches à feu qu’ils peuvent porter et du port où on les a construits :

Noms des batiments.

Nombre des

bouche» à feu.

Lieu de construction

Chah-Aile um. . . .

54 pièces.

Cochim.

Caroline.. .

Id.

Victoria .

Bombay.

Rhâmani .

Cochim.

Meunlès .

Id.

Feza-Alleum .

Zanzibar.

Soultan’ .

Meutrah.

Artemise .

Bombay.

Englaud .

Id.

Curlew .

Id.

Psyché .

Cochim selon les uns, Singapour selon les autres.

Nassery .

Zanzibar.

Gazel .

Cochim.

Tage .

Bombay.

Vestal .

Acheté à Zanzibar, venant de l’Amérique.

Antelope .

Bombay.

Cheut-el-Frat.. . .

Sans artillerie.

Acheté à Mascate.

Outre ces navires, le Sultan possède une vingtaine de bail. lf,

leaux dits beurrhela et bétéla ou bétis, armés de deux à six pièces, qui servent pour la guerre comme pour le commerce, et dont le chiffre s’augmente selon les nécessités du moment.

Plusieurs des navires du Sultan , particulièrement ceux qu’il emploie à son commerce, n’ont pas à bord toute l’artillerie qu’ils sont susceptibles de recevoir, mais les pièces existent à terre et seraient, au besoin, mises en batterie. On comprend ce qu’une telle force, passant aux mains des Anglais au début d’une guerre maritime, leur donnerait d’avantages sur leurs adversaires.

La marine du Sultan était, il y a quelques années, plus considérable, sous le rapport du rang des bâtiments; elle comptait un vaisseau de 74, le Liverpool , dont Said fit présent, en 1855, au roi d’Angleterre. Ce bâtiment construit entièrement en bois de teck dans les chantiers de Bombay, avait été mis à la mer en 1826; il était donc presque neuf; mais l’entretien d’un navire de ce rang et le manque d’offi ciers capables de le manœuvrer en faisaient pour son propriétaire une charge sans utilité et sans compensation. Quelques autres navires ont été également retranchés de sa flotte, tels sont le Saleki perdu dans le golfe Persique, le Soliman- Chah de 18, et X Ilomaioun-Chah perdu dans le golfe du Bengale, le Prince of Wales de 56 vendu à Calcutta pour cause de vétusté, le M'safa ou Mousafa de 24 abandonné dans le même port, enfin X Elphinstone et un autre brick de 6, tous deux vendus. Les navires Victoria , Feza-Alleum, Artemise, Engl and , Antelope , successivement construits ou achetés pour combler les lacunes ci-dessus indiquées, ne présentent pas, à beaucoup près, une force aussi consi-

dérable en artillerie; néanmoins l’existant actuel constitue un matériel naval relativement fort respectable.

Mais que signifient tant de navires, si beaux qu’ils soient, sans un personnel apte à les diriger, sans un but utile à leur assigner? Des sacrifices considérables que Syed Saïd a faits et qu’il continue de faire dans le but de se procurer des navires, il ne tire seulement pas une satisfaction d’amourpropre; car rien n’est humiliant pour lui comme ce grand nombre de bâtiments réduits à l’état de pontons et pourrissant dans ses ports, faute d’équipages propres à les monter. C’est l’indigence au sein de la richesse : richesse fort inutile en elle-même, puisqu’il est positif que la moitié de ces navires, bien armés, suffiraient, et au delà, aux besoins de sa politique et de son commerce. Ceci est incontestable, attendu qu’aucun des peuples contre lesquels le Sultan peut être conduit à guerroyer ne possède de marine. Ce commerce de cabotage n’exige pas autre chose que des bateaux, qui naviguent d’ailleurs à meilleur marché; et, quant aux expéditions de long cours, les navires de Saïd ne sauraient rivaliser longtemps avec ceux des puissances maritimes auxquelles des traités ont donné accès dans ses États.

On a dû remarquer que plusieurs des bâtiments cités dans les détails qui précèdent ont été construits à Meutrah ou à Zanzibar. Des Parsis en ont dirigé la construction, et les matériaux de toute nature sont venus à grands frais de la côte de l’Inde. Si ce n’était le dénument des ports dont il s’agit, en matériaux, en maîtres et en ouvriers capables, ils se prêteraient assez bien, par la disposition naturelle des lieux , à de pareilles opérations. A Zanzibar, particulièrement, qui pourrait recevoir les bois de charpente de la côte

voisine et les bois île mâture de Madagascar, il serait facile «l’établir des chantiers de construction ; de plus, il existe sur la côte ouest de l’île une crique qu’on transformerait, sans de grands travaux , en un bassin de radoub. Cetle circonstance n’a pas échappé au Sultan, car, pendant une de nos relâches, il me pria d’aller visiter le lieu en question, désirant savoir mon opinion sur le parti qu’il en pouvait tirer; mais n’étant pas muni des instruments indispensables pour pratiquer des sondages et reconnaître si le terrain se prêtait à un creusement facile, tout en présentant une solidité convenable , je dus me borner à un examen superficiel. Au reste, la construction de ce bassin serait impraticable avec les hommes dont dispose Syed Saïd, surtout sans la direction d’un ingénieur capable, qu’il faudrait mander du dehors et, par suite, largement rétribuer. Cette première dépense, pour être utilisée réellement , en demanderait de nouvelles ; après le bassin et les cales, il faudrait des ouvriers, des ateliers, des magasins; et enfin les navires une fois construits exigeraient encore bien autre chose. En un mot, il y aurait là une création complète à réaliser; et une pareille œuvre est au-dessus des forces actuelles du Sultan. Ce serait déjà

beaucoup qu’il s’occupât sérieusement d’organiser le per-

sonnel et d’entretenir le matériel de sa flotte; on va juger combien il aurait à faire dans cette double voie.

Comme je l’ai déjà donné à entendre, en ce qui concerne le matériel d’armement la marine de Syed Saïd est tributaire des nations étrangères : les approvisionnements de toute espèce, gréement, chaînes , artillerie , armes , voiles , pavillons, poudre, boulets, etc., proviennent de l’Inde ou quelquefois de l’Europe, et lui coûtent, par conséquent , fort

cher. Aucun service n’est réglementé pour la conservation d’approvisionnements si dispendieux. À M’toni , les navires, désarmés, sans tentes, sans couvertures, restent exposés aux intempéries du climat. Quand l’un d’eux, en partance, a besoin d’une pièce de voilure, de gréement ou de mâture, on pille dans l’équipement des autres, de telle sorte que, le jour où il faut envoyer ceux-ci à la mer, on ne retrouve plus les objets nécessaires à leur armement.

Sous le rapport du personnel , le Sultan est de même obligé de recourir aux étrangers. Si l’un de ses navires entreprend un long voyage, s’il double le cap de Bonne-Espérance, par exemple, il y a toujours à bord, pour le diriger, quelque officier emprunté aux marines européenne ou américaine. Quant aux matelots, il semble qu’on devrait pouvoir s’en procurer à volonté dans un pays qui présente une si vaste étendue de côtes, dans des parages fréquentés par un nombre infini de bateaux arabes ; mais l’argent prodigué pour l’achat de bâtiments inutiles manque pour réunir et solder des équipages suffisants. Buis, lorsqu’il s’agit d’armer de grands bâtiments de guerre avec des hommes habitués à la navigation irrégulière des bateaux, de les plier à la discipline, de les former aux manœuvres d’ensemble et au maniement des armes, c’est toute une éducation qui ne s’improvise pas et qui exigerait préalablement un corps d’officiers et d’instructeurs déjà capables, dont la marine du Sultan est dépourvue. Aussi, sans le secours de quelques hommes spéciaux venant de l’Inde, de la mer Bouge et du Béloutchistan, la marine militaire du Sultan ne serait composée que de barques où l’on ne saurait pas même charger un canon ou un fusil.

Tels que sont aujourd’hui ces navires, on remarque, dans la composition du personnel, la hiérarchie et la diversité des fonctions, les principaux détails du service intérieur, une certaine analogie avec ce qui a lieu dans les marines européennes. Ainsi le personnel comprend : un état-major, un groupe de sous-officiers, des matelots, des canonniers exclusivement affectés au service de l’artillerie, des soldats qui prêtent la main à la manœuve en dehors de leur emploi ordinaire et des mousses servant de domestiques. L’état-major se compose de :

Un commandant ( nakhoda mal sireâr), dont le rang est relatif à la force du bâtiment;

Un ou deux officiers ( moallem el Kebir mal sireâr), d’un grade correspondant à celui de nos lieutenants de vaisseau, ou de premier lieutenant chez les Anglais;

Deux officiers ( moallem el baliar mal sireâr), d’un grade analogue à celui d’enseigne de vaisseau en France, ou de lieutenant chez les Anglais;

Un officier commandant les soldats ( moallem sahib zam ).

Lorsqu’un bâtiment entre en armement, comme il n’y a aucune espèce de cadre militaire, le Sultan choisit, parmi les hommes de mer qu’il juge capables de remplir ces emplois, le capitaine et les officiers nécessaires. Us sont tenus de savoir observer la hauteur méridienne, marquer le point sur la carte et donner la route; le capitaine doit observer à midi, de même que les officiers. Quelques jeunes gens pouvant être assimilés à nos élèves figurent parfois dans l’état-major; pour y être admis il faut qu’ils sachent lire, écrire et faire les calculs arithmétiques; ils sont placés sous

les ordres des officiers, et prennent part, avec eux, au ser vice du quart.

La maistrance, composée d’hommes pratiques, les uus ayant acquis leur grade à bord des navires du Sultan, les autres ayant déjà rempli des fonctions analogues sur des bateaux du commerce, comprend :

Un ou deux maîtres de manœuvre (gurhandj) ;

Un ou deux seconds maîtres de manœuvre \semdyl\ ;

Un maître de canonnage (meudefi), venant ordinairement de l’Inde, de la Perse ou de la Turquie;

Un pilote chargé de la route en mer ( moallem sahib madjra)’,

Un ou deux maîtres de calfatage ( restad mal kal(at);

Un ou deux maîtres de charpentage ( sirmcla ) ;

Un ou deux maîtres de voilerie (le nom arabe m’échappe);

Un forgeron-armurier (. .);

Un commis aux vivres (ouakil al bohtha).

Enfin l’équipage est composé comme il suit : un tiers, de marins proprement dits; un nombre de canonniers double de celui des pièces; quatre à huit timoniers (seukany). Les soldats béloutchis ou cipayes forment le reste.

Saris qu’il existe aucune marque extérieure de hiérarchie, les états-majors ont un simulacre de discipline et de démarcation; ainsi le capitaine et le second font table à part; les officiers et les élèves d’un côté, et les maîtres d’un autre, se réunissent pour prendre leurs repas.

Quant aux hommes de l’équipage, ils mangent isolément ou avec qui bon leur semble. Ordinairement, chaque homme a un casier où il ramasse scs effets et où il conserve les pro visions qui lui appartiennent et qu’il ajoute à sa ration -de

riz. Ces provisions particulières sont achetées, au moyen d’une avance de 4 ou 5 piastres sur la solde. Les capitaines et les officiers sont gratifiés, selon le bon plaisir du Sultan, de quelque argent pour la table, ou plus généralement, de provisions sèches, fruits et confitures; les maîtres sont aussi l’objet de la munificence du chef, et au reste il est d’usage que, dans les pays appartenant au Sultan, les bâtiments de guerre soient approvisionnés par les soins de l’autorité locale.

Payée par lunes, au lieu de l’ètre par voyages, comme à bord des bateaux de commerce, la solde des capitaines, officiers, élèves, etc., est fixée moyennement ainsi qu’il suit :

Capitaine .

De 50 à

60 piastres par lune.

Premier lieutenant .

Second lieutenant et commandant de

la troupe .

Élève .

Maître canonnier .

Maître de manœuvre .

Second maître de manœuvre. . . .

Commis aux vivres .

Charpcntier-calfat .

Forgeron-armurier .

Voilier .

Chef de pièce .

Timonier .

Coq .

Matelot et soldat .

Mousse .

Quant au service intérieur, il ne paraît réglementé que pour ce qui a trait à la garde et à la manœuvre du bâtiment en mer; en ces deux points, il est à peu près modelé sur ce qui se fait à bord des navires européens, c’est-à-dire qu’un officier de service, relevé de quatre heures en quatre heures,

a sous ses ordres, pour la manœuvre, un maître, un second maître, des élèves et la moitié de l’équipage, excepté les canonniers exclusivement affectés au service des pièces.

Les uns ni les autres n’étant faits à des habitudes d’ordre, et ne comprenant pas mieux qu’à bord des bateaux l’utilité de la discipline, il en résulte que la tenue du personnel et la propreté du matériel sont négligées et laissées à la volonté de chacun ; aussi ces navires sont-ils des foyers de saleté et d’infection, où se déclarent souvent des maladies épidémiques, qui font d’autant plus de victimes qu’il n’y a point de médecins à bord et que les malades sont abandonnés aux moyens empiriques dont se servent les Arabes. Un de ces navires de guerre, envoyé à Londres il y a quelques années, perdit une soixantaine d’hommes, par suite de sa mauvaise tenue intérieure et de l’insuffisance de la nourriture, le riz et l’eau étant trop peu substantiels, sous des climats tempérés. En outre, soit insouciance, soit imprévoyance, l’on n’avait pas songé à fournir aux hommes de l’équipage des effets qui pussent les garantir du froid , de sorte que, par toutes ces causes réunies, le navire est revenu à Zanzibar après une absence de quinze à dix-huit mois, avec quatorze hommes seulement sur cent qui en étaient partis.

Quoique destinés à la guerre, les quelques navires qu’arme le Sultan sont utilisés pour le commerce avec les pays lointains, tels que l lnde, le golfe du Bengale, Batavia, les principales îles de la Sonde, l’Amérique, qui a été pour eux la première occasion de doubler le cap de Bonne-Espérance; l’Europe enfin, dont ils ont appris le chemin depuis peu, et où leurs expéditions commencent à devenir régulières. En

les employant à ces missions, Syed Said n’en maintient pas moins à bord le matériel d’armement, toute l’artillerie qu’ils peuvent porter, sans doute pour faire parade de ses canons.

J’ai traité un peu longuement de la marine du sultan de Mascate , parce quelle est la partie la plus importante de ses forces et que, vue de loin ou partiellement, elle pourrait donner de sa puissance une idée beaucoup trop haute, contre laquelle j’ai voulu prémunir le lecteur par des détails et une appréciation circonstanciés. A présent que nous connaissons à peu près tous les ressorts qui composent le gouvernement de Said, voyons quelles sont les ressources de ce prince pour mettre en mouvement un mécanisme qui a, du moins, l’avantage de la simplicité.

Les produits de la douane forment la plus forte partie des revenus du sultan de Mascate. Cette ville et Meutrab sont, dans l’Oman, presque les seules qui alimentent son trésor. Les autres absorbent, par les dépenses qu’elles occasionnent, les impôts levés sur elles, impôts d’ailleurs toujours modiques. Le lieutenant Wellsled, champion déclaré de Syed Said, affirme que celui-ci ne reçoit pas un dollar (une piastre) de l’intérieur; qu’il est forcé, au contraire, lorsqu’il fait un séjour en Arabie, de dépenser des sommes considérables en présents aux cheikhs de diverses villes méditerranéennes et des oasis. L’honorable voyageur s’est trouvé plus à môme que moi d’acquérir la preuve de ce qu’il avance. Du reste, mes propres renseignements s’accordent avec sa première assertion ; mais je n’ai rien à dire au sujet des générosités de Said envers ses Vassaux. Le tableau des revenus de l’Oman, donné ci-après, s’approche, je crois, autant que possible, de la vérité.

Revenus do douanes et taxes diverses.

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