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tagnes, s’y réunirent aux Bédouins et revinrent, avec ces auxiliaires, chercher leur revanche. L’armée de Saïd, surprise dans l’ivresse de sa victoire, ne soutint pas le choc; elle se replia en désordre vers Beurka. La flottille rentra en même temps à Mascate, ramenant le Sultan désappointé.
La division anglaise se trouvait alors devant cette ville, se disposant à retourner à Bombay : Saïd demanda l’aide du colonel Smith pour venger son échec de Chinas. Ce concours lui fut encore accordé. Au moment où les préparatifs se faisaient en conséquence, on apprit qu’un corps considérable de Ouahhaby, sous la conduite de Matelak, était parti de Déraïeh, se dirigeant vers l’Omân, afin de secourir les villes restées fidèles à Souhoud et de punir les chefs rebelles. La coopération des Anglais n’en était que plus nécessaire au Sultan, et les forces combinées se mirent en marche en janvier 1810. Cette fois, grâce à l’énergie du colonel Smilh, Chinas fut emportée. Après quoi, les opérations paraissant devoir traîner en longueur, le colonel déclara que ses instructions lui enjoignaient seulement de détruire les villes maritimes occupées par les Djouassim , et que, cette mission étant remplie, il effectuerait son retour à Bombay; il fit donc embarquer ses troupes, et Saïd, incapable d’agir seul , se décida à ramener ses soldats à Mascate.
rendant qu’on procédait à l’embarquement, quatre mille Arabes, commandés par Syed Az’ran-ben-Qis, restèrent sur le rivage pour observer les mouvements d’un corps de Ouahhaby, qui , sous les ordres de Matelak, campait sur les hauteurs. Quand ceux-ci virent les Anglais retournés à bord, ils tombèrent, comme des furieux, sur les Mascalais restés à terre et qui , malgré la supériorité de leur nombre, se déban-
dèrent lâchement sans combattre, et éprouvèrent des pertes considérables.
Le lendemain de ce combat, Matelak se présenta sur la plage, un drapeau de parlementaire à la main. Le colonel Smith lui envoya demander quelles étaient ses intentions. Matelak proposa de faire un traité de paix avec les Anglais, promettant qu’aucun acte d’hostilité ne serait désormais dirigé par les Ouahhaby contre les navires de cette nation, tà la condition que le gouvernement de la compagnie resterait neutre dans la guerre justement déclarée par Souhoud au sultan de Mascate, à cause de la violation des engagements pris par ce dernier. Le colonel Smith, ayant accueilli ces ouvertures, consentit tout d’abord à une suspension d’armes, et signa ensuite un traité rédigé dans le sens des propositions ci-dessus indiquées. Cette affaire réglée, il lit route pour Bombay.
Saïd se trouva ainsi privé de la puissante protection de ses alliés, qui, d’ailleurs, n’avaient contracté avec lui d’autre obligation que celle d’aider à détruire les repaires des pirates, opération dans laquelle ils avaient eu la part la plus active. Cependant, quoique abandonné à ses propres forces, il ne renonça pas tà la lutte; il se rendit avec sa flottille à Bendeur-Abassi , pour y embarquer des renforts de iroupes; puis il se dirigea vers Sohhar, capitale du gouvernement de Syed Az’ran, où s’étaient réfugiés les débris de l’armée dispersée à Chinas, débris que Matelak avait poursuivis avec vigueur. À l’arrivée de Saïd, les Ouahhaby campaient près du rivage, sous les murs de la place; ils furent forcés de s’éloigner par le feu des chaloupes canonnières, qui leur tua beaucoup de monde. Ils s’en vengèrent en portant
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le ravage et l’incendie dans les campagnes environnantes; puis leur chef, laissant sur les lieux un corps chargé d’investir et d’observer la ville, s’avança, avec le gros de son armée, sur le territoire de Mascate , après avoir, toutefois, essayé de décider le Sultan à traiter avec lui; mais Matelak exigeait le payement d’une somme très-forte comme condition du traité, et cette exigence fit échouer sa tentative.
L’armée des Ouahhaby, renforcée de troupes nouvellement arrivées, fut partagée en plusieurs corps, dont l’un était placé sous le commandement de Syed Mohhammed-ben Naceur, l’ancien complice de Saïd, au dire de quelques-uns, et devenu son plus mortel ennemi . Pendant qu’ une partie de cette armée dévastait l’intérieur, Matelak, avec l’autre, occupait tout le territoire appartenant au Sultan, jusqu’aux environs de Beurka et de Mascate. Saïd s’était retiré dans cette dernière ville, après avoir fortifié Souik, Meutrah et Beurka, les seules villes qui lui restassent du côté du nord. Mais, en se voyant ainsi traqué par ses ennemis, il songea à composer; il y fut fortement engagé par M. Dallons, colon de Pile de France, que le général Decaen , gouverneur de celte île, avait envoyé à Mascate, près du Sultan. Néanmoins, comptant sur l’assistance du gouvernement de la compagnie, Saïd différa encore.
Profitant de ces hésitations, Matelak avait serré Beurka de si près, que la population y était complètement bloquée : dans cette position critique, les défenseurs de la ville se décidèrent à tenter, la nuit, une sortie, espérant surprendre les Ouahhaby. Ce coup de main , dirigé par Syed Mohhammed-ben-Hilal , eut un résultat si heureux, que l’ennemi leva le blocus.
L’auteur de l’Histoire de l’Egypte sous Méhémet-Ali rapporte, dans une notice sur les Ouahhaby, qu’en 1810 le sultan de Mascate adressa des ambassadeurs à Souhoud, pour demander la paix, promettant de lui payer un tribut annuel de 50,000 thalaris, et que Souhoud dépêcha à Mascate Hadiben-Karmeleh, à qui le Sultan remit la somme convenue, de riches vêtements et des dromadaires magnifiquement équipés. Tous ces détails sont tellement précis, qu’ils rendent plausible le fait auquel ils se rattachent; pourtant ce fait est en désaccord avec la version donnée par le cheikh Mansour, que nous avons suivie de préférence, ce personnage ayant résidé à Mascate, près du Sultan, pendant toute la durée des événements que nous venons de raconter, et y ayant même souvent pris une part active. Peut-être une simple interversion de date a-t-elle fait placer en 1810, par le premier de ces historiens, les circonstances de la soumission opérée dans l’une des années précédentes. Cette explication ferait disparaître les contradictions que je viens de signaler entre deux écrivains qui , à des titres différents, sont également dignes de foi.
Ainsi, d’après le cheikh Mansour, Saïd continua sa lutte avec les Ouahhaby, encouragé, sans doute, dans cette détermination, par l’heureux fait d’armes de Beurka; mais son isolement lui pesait, et il sentait que, réduit à ses seules ressources, sa résistance serait infructueuse. En conséquence, à la fin de 1811, il envoya son frère Syed Salem à la cour de Téhéran , pour tacher d’obtenir des secours. Le Chah avait lui-même à reprocher à Souhoud le pillage du tombeau d’Ali, à Héla, et le massacre d’un certain nombre de sujets persans qui s'y trouvaient en pèlerinage; l’am-
bassadeur mascatais fut donc bien accueilli , ei, après quelques semaines de séjour, il retourna dans son pays accompagné d’un corps de troupes, sous le commandement de Sady-Khan. Cette force auxiliaire consistait en quinze cents hommes de cavalerie, quatre pièces d’artillerie coulées par des déserteurs russes et une grande quantité de zounbelek, petits canons à pivot qu’on monte sur des chameaux.
Syed Salem fit route vers Bendeur-Àbassi ; il s’y embarqua avec les soldats qu’il amenait, à bord d’une flottille réunie à cet effet, et se dirigea sur Beurka, où il arriva au commencement de 4 812. Les alliés furent reçus avec la joie la plus vive; et quatre mille Arabes leur ayant été adjoints, la petite armée se mit en campagne, afin d’atteindre Matelak et de le contraindre à une action générale. Ce chef intrépide ne refusa pas la bataille; elle eut lieu à Nakel, à vingt-cinq milles environ dans le sud-ouest de Beurka. Les Ouahhaby, malgré une résistance opiniâtre, furent défaits et s’enfuirent dans la province d’Ismaël.
Les Arabes se rangent volontiers du coté du plus fort : après son succès, l’armée combinée s’augmenta bientôt de dix mille hommes. Matelak fut poursuivi, et l'infériorité de ses forces l’obligea de se retirer à Zekki; là il éleva des fortifications, de concert avec Mohhammed-ben-Naceur , qui était intéressé à le soutenir et de qui il ne pouvait, par conséquent, craindre une infidélité. En outre, il demanda des renforts à Déraïeh. De son côté, Syed Saïd, croyant son ennemi réduit à ne plus rien tenter de longtemps, laissa le commandement de son armée de terre à Syed Mohhammcd-ben-Hilal et à Sadi-Khan; puis il gagna Maseate, ou il équipa une flottille pour aller attaquer les Djouassim et
brûler de nouveau Ras-el-Khima, rebâtie depuis l’expédition de 1809. La population de cette ville était redevenue considérable et avait repris ses habitudes de piraterie contre tous les navires qui ne naviguaient pas sous pavillon anglais. Au moment du départ de Syed Salem pour son ambassade de Perse, Saïd avait écrit au gouverneur de Bombay et pour demander l’autorisation d’acheter dans les arsenaux de la présidence quelques canons et mortiers. Ces pièces d’artillerie, apportées à Mascate, servirent à armer la flottille, dont les équipages furent renforcés de bombardiers persans, et qui se dirigea ensuite vers Ras-el-Khima.
Lorsque Matelak vit Saïd s’éloigner, il songea à suppléer par la ruse à la force qui lui manquait : il fit secrètement répandre le bruit qu’en envoyant des troupes en Oman dans le but apparent de secourir le Sultan, le chah de Perse n’avait d’autre intention que de s’emparer de Mascate. Cette insinuation, colportée avec adresse dans le camp des alliés, excita la défiance des Mascatais et jeta la division entre eux et les Persans. Lorsque Matelak jugea l’instant favorable pour agir, il attaqua brusquement, avec sa fougue et son courage accoutumés, l’ennemi campé près d’Ismaël. La résistance de cette armée désunie fut faible, et elle essuya une déroute complète. Syed Mohhammed-ben-Hilal fut tué , et Sadi-Khan se réfugia à Beurka avec cent chevaux seulement.
Matelak, sans se préoccuper de l’expédition de Saïd contre Ras-el-Khima, marcha droit sur Mascate, brûla la petite ville de Meutrah et prit position de manière à intercepter les communications entre la capitale et les environs. Ln apprenant que Matelak se dirigeait sur Mascate, Saïd y
revint en tonte hâte, mais il n’arriva que pour voir Meu- Irah en flammes, et pour « déplorer, dit son historien, cheikh Mansour, les conséquences irréparables de sa folie et de son peu d’énergie. »
Ces derniers mots font allusion à une assertion de l’auteur que nous citons, à savoir : que Syed Saïd manquait de courage militaire et redoutait les hasards des combats; que par suite il avait l’habitude de laisser à d’autres le commandement de ses troupes en campagne. Le cheikh Mansour prétend avoir entendu dire plus d’une fois à l’un des familiers du Sultan que ce prince répétait souvent cette parole de Jésus : « Celui qui frappe par l’épée périra par l’épée, » et qu’il conformait volontiers ses actes à celte maxime.
Les exemples de pareilles défaillances sont fréquents, môme chez des hommes doués de force d’àme , et nous croyons sans peine que le cheikh Mansour a pu ne pas calomnier celui qu’il appelait son maître et ami, en contestant sa bravoure dans les batailles. Il y a plusieurs sortes de courage, et le plus grand ne consiste pas toujours à affronter la pointe d’une épée ou la balle d’un mousquet. Dans cetle longue lutte soutenue par Saïd contre les Ouahhaby, son rôle comme homme de guerre n’a sans doute pas été brillant : toutefois on ne saurait nier que, du commencement à la fin, il ne s’y soit fait remarquer par une énergie soutenue et par une constance qui a résisté à des revers sans cesse renouvelés; les soldats vaillants lui ont manqué, mais à une vaillante armée il n’aurait fait défaut ni par la fermeté de caractère et les ressources de l’esprit, ni par les inspirations de la politique.
Syed Saïd ne resta pas longtemps abattu sous le coup qui
venait de le frapper; il renvoya d’abord à Bendeur-Abassi Sadi-Khan, après l’avoir accablé de reproches; puis il s’occupa activement de mettre en état les fortifications de Mascate et des autres villes maritimes qui le reconnaissaient encore pour leur souverain. En parcourant l’enceinte de ces cités, derniers restes de l’Etat constitué par ses aïeux, Saidben-Soultan’ put entendre les murmures s’élevant contre lui et lui demandant compte des calamités qui avaient affligé le pays depuis le commencement de son règne. Pourtant il ne se laissa pas décourager par cette nouvelle injure de la destinée.
La Providence s’apprêtait, d’ailleurs, à venir à son aide, en le débarrassant de son ennemi le plus dangereux , puis en lui amenant un auxiliaire inattendu. 31atelak , n’ayant plus devant lui aucune force capable de l’arrêter ou de le gêner dans ses mouvements, continuait de dévaster les provinces de l’intérieur, contraignant les habitants à embrasser la religion ouahhabite, sans se préoccuper des mécontentements et des haines que ses violences excitaient parmi eux. Ce manque de prudence lui coûta la vie.
Au mois de novembre 1815, comme il revenait de Djeïlan, dans la province d’ïsmaël, accompagné seulement d’une faible escorte, il fut assailli par les Ouabec ou Ouebi, tribu guerrière du d istrict qu’il traversait, et, après une résistance désespérée, il succomba. Sa tête et ses bras, détachés du corps, furent portés au Sultan : celui-ci, même en présence de ce hideux trophée, ne pouvait croire à la mort de l’homme qui avait été pour lui un ennemi si redoutable, et dont le nom était la terreur des Mascalais.
Souhoud conféra aussitôt au liis de Malclak le commaii-
dément des troupes qu'il entretenait dans cette partie de l’ Arabie ; mais ce jeune homme ne possédait ni le courage ni les talents de son père, et dès lors les Ouahhaby perdirent toute espérance de subjuguer le sultan de Mascate.
Au moment où la tète de Matelak était apportée dans cette ville, un bateau y arrivait de Djedda ayant à bord Soultan’ben-Sakeur (1), l’ancien chef des Djouassim, précédemment dépossédé par Souhoud et conduit prisonnier à Déraïeh ; parvenu à s’échapper de sa prison, il avait gagné la Mekke, où il s’était mis sous la protection des Ottomans.
Le pacha d’Egypte, engagé, depuis quelques années, dans des hostilités contre les Ouahhaby, n’avait jamais songé à conclure une alliance avec Saïd : l’idée lui en fut donnée par Soultan’ , qui se disait l’ami du sultan de Mascate; comprenant qu’une diversion faite en Oman pourrait être avantageuse à ses opérations, il adressa le fugitif à Saïd, en faisant inviter celui-ci à bien accueillir son émissaire, à le protéger et à le remettre, s’il était possible, en possession de Ras-el-Khima. Par la même occasion et dans le but d’augmenter les ressources de son armée d’Arabie, il demandait à Saïd de lui envoyer une flottille munie principalement de provisions, et de contribuer ainsi à la défaite de leur ennemi commun. Syed Saïd sentit renaître l’espoir de rétablir ses affaires si gravement compromises; son orgueil était, surtout, très-flatté de la considération que lui témoignait
(1) Cheikh Mansour le désigne sous le nom de Messaghcra : il y a là probablement une faute de copie ou uue erreur du traducteur anglais, ou enfin uue imitation défectueuse du son dos syllabes arabes ben-Sakeur , dont il est facile de reconnaître l’analogie avec Messaghcra .
le représentant de la puissante cour de Constantinople. Il dirigea donc aussitôt vers Djedda un navire chargé de vivres et de munitions, et en même temps fit dire à Toussoun- Pacha, fils de Méhémet-Ali et commandant des forces égyptiennes en Arabie, qu’il pouvait compter sur toute l’assistance de Mascate dans la lutte contre les Ouahhaby. Une flottille fut, en outre, équipée et mise sous le commandement de Soultan’-ben-Sakeur, pour donner à ce dernier le moyen de ressaisir le territoire qu’il possédait naguère, ou par la force ou en réveillant l’affection de ses anciens sujets.
Ras-el-Khima était un point trop fort pour être attaqué avec quelque chance de succès par la petite expédition que conduisait Soultan’; mais, de l’autre côté du golfe (c’est-àdire sur la côte de Perse), Lenghi et les autres villes dépendantes des Djouassim furent obligées de se soumettre à leur ancien chef, dont les ressources militaires étaient augmentées de toute la puissance morale due à l’intervention de Mascate. De sorte que la tribu guerrière qui était la terreur du golfe se trouva divisée en deux parties, l’une reconnaissant l’autorité de Soultan’, l’autre restée fidèle aux Ouahhaby.
La situation du sultan de Mascate était bien changée : l’heure des retours de fortune avait sonné pour lui. Assailli par des ennemis dont les forces surpassaient les siennes, il avait eu le mérite de lutter avec persévérance contre l’adversité et de ne point désespérer; mais le lecteur comprend maintenant pourquoi j’ai dit que Said devait beaucoup à d’heureuses circonstances. Les fautes de Bedeur et l’indifférence de Salem lui avaient livré le pouvoir; la coopéra-
lion des Anglais l’avail débarrassé des Djouassim; par un hasard inattendu , une tribu de Bédouins l’avait sauvé de Matelak , cet adversaire qui ne pouvait manquer d’achever, en peu de temps, sa ruine; enfin l’armée du pacha d’Égypte commençait «à détourner de lui le danger dont le menaçaient les hostilités incessantes des Ouahhaby. Celle dernière diversion devint, à partir de l’époque où je suis arrivé, de plus en plus efficace. Méhémet-Ali ne réussit pas d’abord dans ses tentatives; mais les revers essuyés par ses troupes ne diminuèrent en rien l’acharnement de la lutte qu’il avait entreprise. Ses efforts eurent plus de succès en 1813, et, le 17 avril 1814, eut lieu un événement qui valait mieux pour l’Égypte que le gain d’une bataille : Souhoud mourut, laissant pour successeur son fils aîné Abdallah.
Libre du côté de la terre et informé des progrès rapides que faisaient, dans le Nedj , les Égyptiens , ses alliés , Said jouissait enfin du bonheur et de la tranquillité dont il avait été privé pendant tant d’années; ses Étals commençaient aussi à recueillir les fruits de la paix; on réparait, on rebâtissait les villes qui avaient été ravagées ou détruites; les cultivateurs retournaient aux travaux agricoles; le gouvernement des provinces était rétabli dans son ancienne organisation; les habitants des campagnes affluaient à Mascale et venaient féliciter leur prince du retour de la prospérité, l’assurant de leur obéissance. Il ne restait plus qu’à garantir au commerce maritime la sécurité nécessaire à ces opérations. Dans ce but, Said songeait à augmenter sa marine, et il avait déjà donné des ordres pour la construction d'un grand navire à Bombay.
Cette mesure eut été fort opportune, pour peu que le Sultan sut tirer parti de ses forces navales. En effet, si d’un côté les Ouahhaby, occupés par Méhémet-Ali, le laissaient respirer, de l’autre, du côté de la mer, ses perplexités allaient renaître : le chef des Djouassim de Ras-el-Khima, le cheikh Salé, n’avait pas perdu courage; il était, au contraire , déterminé à pousser les hostilités avec vigueur. Il disposait d’un nombre considérable de bateaux et recrutait encore des auxiliaires.
Ace moment, Abdallah-ben-Souhoud, voulant signaler le commencement de son règne et montrer aux Ouahhaby qu’il était digne de remplacer son père si regretté par eux, s’efforçait d’imprimer à la guerre une impulsion plus énergique tant en Arabie que dans le golfe Persique. Une de ses premières opérations maritimes fut d’équiper un très-grand dâo qu’on arma de douze canons et à bord duquel s’embarquèrent quatre cents hommes choisis. Ce navire, placé sous le commandement du cheikh Dgiafeur, eut ordre de faire la course dans le golfe, où il répandit bientôt la terreur. Dgiafeur ne craignit pas de paraître dans les eaux de Mascate et vint établir sa croisière devant Meutrah meme. Cette apparition frappa les Mascatais d’épouvante; cependant le Sultan avait près de lui une multitude de Bédouins indépendamment de ses troupes régulières, et le port était protégé par plusieurs navires, au milieu desquels la frégate la Caroline, nouvellement arrivée de Bombay, excitait l’admiration générale. Pour rassurer ses sujets effrayés , Saïd se décida à monter lui-mème ce batiment , accompagné de ses plus zélés serviteurs et d’une troupe nombreuse. La Caroline mit à la voile, suivie de quelques autres trois-mâts, et la
flottille se dirigea vers le dâo qui croisait toujours devant Meutrah. Avant d’ètre à portée, Saïd envoya au pirate une bordée complètement inutile, et celui-ci, sans daigner y répondre et sans paraître effrayé des forces qui s’avançaient contre lui, fit tranquillement route vers Keulhôt. Le Sultan, tout fier de voir l’ennemi battre en retraite, rentra à Mascate pour jouir de son triomphe, laissant deux de ses navires à la poursuite du dûo; mais ils n’osèrent pas attaquer le pirate, qui , sous leurs yeux, captura deux bateaux arabes et en massacra les équipages. A leur retour dans le port, le récit de cette ridicule expédition excita la colère du maître et un grand scandale parmi la population. Saïd oubliait trop souvent que, pour un peuple démoralisé par de fréquentes défaites, le meilleur stimulant du courage, c’est l’exemple donné par le chef.
Pendant ce temps, Dgiafeur, ayant élé rallié par une flottille de Djouassim, poursuivit le cours de ses déprédations dans le golfe, en dépit des navires qui sortirent encore de Mascate pour tenter de s’emparer de lui. Il était dans la destinée du Sultan de ne mener à bien aucune des opérations militaires qu’il entreprenait avec ses propres forces. Saïd ne chassait pas de race (qu’on me passe l’expression); et son père, l’ intrépide Soultan’, avait emporté au tombeau le secret de mener à la victoire les marins d’Omân.
Au milieu des agitations et des désastres qui l’assaillirent pendant sa longue lutte avec les Ouahhaby et les pirates du golfe Persique , le sultan de Mascate n’avait guère arrêlé son attention sur ses possessions de la côte d’Afrique, où, du reste , la souveraineté des imams d’Omân s’était toujours si
peu fait sentir qu’on eut pu les croire indépendantes. J’ai IL 12
raconté dans le* premier volume les différends survenus entre les gens de LAmou et de Patta et le gouvernement de Mombase, l’appel fait à Syed Saïd et l’envoi, dans l’une de ces villes, d’un gouverneur choisi par ce prince (1). Cet acte de souveraineté ne fut suivi , on le sait, d’aucune démonstration plus sérieuse, ce qui s’explique par la situation pénible dans laquelle se trouvait, en 1812, le chef de l’Oman, alors en guerre avec les Ouahhaby. Ce fut plus tard, environ deux ans après la mort de Souhoud , que Saïd intervint d’une manière plus active dans les affaires de l’Afrique orientale, en y envoyant une expédition sous le commandement d’Abd-el-Adi (2).
A celte époque, c’est-à-dire vers la fin de 1816, Méhémet-Ali, en sapant la puissance des Ouahhaby, créait à Said des loisirs dont celui-ci profita pour régler ses comptes nonseulement avec ses sujets rebelles, mais encore avec ses ennemis secondaires, au nombre desquels était le chef de Pile Bahharîn’. On n’a pas oublié que les Attouby, ayant refusé l’impôt que, de temps immémorial, payaient à l’imam d’Oman les bateaux du golfe commerçant avec les côtes de l’Inde, de la mer Rouge, de l’Arabie et de l’Afrique, Soultan’ s’était emparé de l’ile.(o). Il y avait placé comme gouverneur son fils, Syed Salem, qui n’était Agé que de onze à douze ans, lui donnant pour ministre et conseiller le cheikh Mohhammed. Mais, au bout d une année, les Attouby avaient repris possession de Bahharin’, favorisés, a-t-on dit, par la trahison de Mohhammed , et ils y étaient restés sept ans
(1) Voyez I” partie, livre v, pages 568-09.
(2) Voyez I” partie, livre v, page 571 et suiv.
(3) Voyez Irt partie, livre v, page 561.
sans être inquiétés. Cependant , en 1807 ou 1808, l’île tomba au pouvoir des Ouahhabv, qui envoyèrent en otage, à Déraïeh, quinze des principaux cheikhs. L’un de ces derniers, Abd-er-Rhaman-ben Réchid, étant parvenu à s’échapper, se réfugia auprès du sultan de Mascate. Syed Saïd le reçut avec bienveillance, et en échange de ses bons procédés obtint, sur les moyens de défense et les ressources de Bahharin’, des renseignements tels, qu’il prit la détermination de tenter un coup de main par lequel il réussit, en effet, à chasser de V île les sectaires qui s’en étaient rendus maîtres. Àbd-er-Rhaman avait su inspirer à Saïd tant de confiance en son zèle et en son dévouement , que ce prince lui accorda le commandement de sa conquête. Mais celte confiance ne fut pas justifiée : le nouveau gouverneur ne tarda pas à entrer en rapport avec les Attouby et à se déclarer indépendant du Sultan; puis, apprenant que son bienfaiteur se préparait à l’attaquer pour le punir de son ingratitude et de sa trahison, il se mit sous la protection des Ouahhaby et consentit à payer tribut à Souhoud.
Comme il est facile de le comprendre, Saïd fut réduit à l’inaction en face des protecteurs qu’avait su trouver son ennemi, et dut cacher son dépit en attendant des circonstances plus favorables. En 1810, se sentant libre et fort, il pensa que l’heure était venue de tirer vengeance d’un perfide et de rentrer dans ses droits. Il chercha d’abord à s’assurer le concours de la Perse ; ses ouvertures, à ce sujet, furent favorablement accueillies : toutefois la coopération annoncée tarda si longtemps à se réaliser, qu’il se décida à agir tout seul. Une expédition fut organisée, et il la dirigea en personne contre Bahharin’, où une descente eut lieu:
mais une attaque engagée intempestivement par son frère Sa lem et deux autres chefs, suivie de la trahison d’un certain nombre de ses soldats, qui passèrent à l’ennemi, compromit le salut des troupes débarquées. Le désordre s’introduisit parmi elles, et ce fut à grand’ peine que le Sultan et une partie des siens échappèrent à la cavalerie des Ouahhaby et regagnèrent leurs navires, dont les équipages avaient été témoins du désastre sans pouvoir porter secours aux vaincus (1). Salem paya de sa vie la faute qu’il avait commise.
La honte que Saïd éprouva de sa défaite, la douleur que lui causa la perte de son frère redoublèrent ses ressentiments contre les Attouby, et il retourna en Omèn pour lever des forces plus considérables. On dit même qu’il tenta d’obtenir l’assistance de la flottille anglaise qui se trouvait alors dans le golfe, sous le commandement de sir William Grand- Keit, assistance qui lui fut refusée. Heureusement il n’en eut pas besoin; les Attouby, alarmés à la vue des préparatifs qui se faisaient contre eux, et malgré le départ des Anglais, qui venaient de franchir le détroit, demandèrent la paix, offrant un tribut de 50,000 piastres par an et le payement du droit sur les bateaux , dont le refus était la première cause de la guerre.
Depuis l’instant où le dûo de Dgiafeur et les bateaux des Djouassim avaient jeté l’épouvante dans Mascate, pillant et massacrant le long de la côte, à la grande confusion de la flotte du Sultan, les pirates ne laissaient guère de répit aux navigateurs de ces mers : les événements politiques qui se
(1) Voyez, pour tous les détails relatifs aux affaires de Bahhariu’, postérieurement à la mort de Soultan’, l’ouvrage de Frazcr déjà cité.
passaient en Arabie allaient porter le mal à son comble. En effet, après une longue alternative de défaites et de victoires, d'armistices et d’hostilités, Ibrahim-Pacha, qui avait pris le commandement de l’armée d’Arabie, s’était emparé de Déraïeh en 1818, et avait obligé Abdallah-ben-Souhoud, vaincu, à se rendre, selon les ordres du vice-roi, en Égypte, d’où il fut envoyé à Constantinople vers le sultan Mahmoud, qui le tit mettre à mort. Lors de la dispersion des Ouahhaby, bon nombre des soldats d’Abdallah, réduits à l’inaction ou pourchassés par les vainqueurs, quittèrent leur pays et gagnèrent l’Omân, où plusieurs tribus partageaient leur croyance religieuse. Pour ces hommes actifs et belliqueux , la vie vagabonde et aventureuse du pirate devait avoir des charmes ; beaucoup l’adoptèrent et accrurent ainsi d’une manière formidable le nombre et, par suite, la puissance des écumeurs de mer. Leurs navires se multiplièrent, et il y eut un moment où ils tinrent dans une continuelle alarme toute la côte d’Arabie, l’entrée de la mer Bouge et les côtes septentrionales de l’Inde. Cet état de choses ne pouvait manquer d’avoir un terme du moment surtout que les intérêts anglais se trouvaient lésés. Le gouvernement de Bombay, qui, occupé d’une guerre contre les Marhattes, avait été dans l’impossibilité de distraire une partie de ses forces pour d’autres opérations, recouvra, en 1819, la liberté de ses mouvements, et
songea à châtier les pirates du golfe Persique. Une expédition fut décidée, et le sultan de Mascale eut l’honneur d’ètre admis à partager les périls et la gloire de celte entreprise. Le rendez-vous était à l’ île de Kechm’, où Saïd devait, selon ses engagements, réunir des provisions suffisantes d’eau et de vivres frais pour les équipages de la flottille et
les troupes. Vers la fin de novembre, les navires anglais, sous le commandement de sir William Grant-Keit, se dirigèrent vers Ras-el-Khima. Le 1er décembre, le Sultan les rallia avec deux frégates portant six cents hommes de débarquement et une certaine quantité de bateaux destinés à servir au transport des soldats à terre. Ce mouvement commença le 5 décembre, et, après un siège de quelques jours , la ville fut emportée et la défaite des pirates consommée. Le commandant des forces anglaises se loua beaucoup, dans cette circonstance, de la coopération de Son Altesse, le sultan de Mascate.
Comme c’est l’histoire de Saïd que j’écris et non celle des Djouassim , je n’entrerai pas dans le détail des événements qui suivirent la victoire des Anglais et achevèrent la ruine des pirates; mais, avant de passer outre, j’appellerai l’attention du lecteur sur ce fait, que Syed Saïd est pour ainsi dire
fatalement entraîné dans la dépendance de l’Angleterre. Désormais il obéira de plus en plus à la force qui l’attire, et sa puissante alliée le maintiendra bon gré, mal gré à sa remorque.
Une année ne s’était pas écoulée depuis l’expédition que je viens de raconter, qu’une nouvelle occasion se présenta pour Saïd de recourir à cette confraternité d’armes établie entre les Anglais et lui. Rien n’unit deux peuples plus étroitement que de combattre et de verser leur sang pour une même cause : cependant il faut que les résultats soient proportionnés, pour chacun d’eux, à sa part d’action, et que l’un ne demeure pas l’obligé de l’autre : or, dans son alliance avec les Anglais, c’était toujours Saïd qui restait l’obligé. Quelque inconcevable que cela soit de la part d’un Arabe aussi rusé que lui, il parait n’avpir pas com-
pris qu’un pot de terre et un pot de fer ne vont pas impunément de compagnie, et que demander un service, c’est emprunter à intérêts d’autant plus usuraires que le service est gratuit. Quoi qu’il en soit , voici pour quel motif Saïd crut devoir encore faire appel à l’assistance de ses amis :
Après l’anéantissement des Ouahhaby, quelques tribus de l’Oman demeurées fidèles aux dogmes de ces réformateurs entretenaient le trouble dans la province où elles étaient établies. Une de ces tribus, les Beni-bou-Àli , originaires du Nedj et descendant des kbouaridj (secte qui s’était formée lors de la lutte d’Ali contre Moawiah pour le khalifat), occupait le territoire en arrière de Soûr. Cette tribu avait suivi les principes des Béïasi jusqu’en 1811, époque à laquelle elle adopla ceux des Ouahhaby. Elle n’échappa que bien difficilement à la persécution ; toutefois, par une prudente réserve et des temporisations sagement calculées, elle eut le bonheur de se faire oublier et parvint à construire un fort qui lui servit de refuge. Bientôt même elle inspira assez de crainte aux populations voisines pour qu’on lui laissât la paisible possession du territoire dont elle s’était emparée. Saïd, tranquille du côté de l’extérieur, avait voulu arrêter les progrès de ces dangereux voisins, et fait pour cela des efforts demeurés infructueux : c’est alors qu’il demanda le concours des Anglais, qui, après la destruction de Ras-el-Khima, opérée à la fin du mois de décembre de l’année précédente, entretenaient à Déristan , sur l’ île de Kechm’, une garnison de huit cents hommes, composée en grande partie de cipayes.
L’officier commandant, le capitaine Thompson , reçut la
requête de Saïd, mais n’y accéda pas immédiatement. Sachant, d’un autre côté , que quelques individus de la tribu des Bcni-bou-Ali avaient pris part à des actes de piraterie, il commença par leur envoyer un messager porteur d’une lettre de remontrances. Ce messager ayant été massacré à son débarquement par des gens de la tribu, le capitaine Thompson consentit alors à joindre ses troupes à celles du Sultan pour l’attaque préméditée par celui-ci. Le détachement anglais, composé de six compagnies de cipayes, emmenant avec elles huit pièces d’artillerie, toucha d’abord à Mascate, puis débarqua, le 24 octobre 1820, à Soûr, où l’avaient précédé les soldats du Sultan . Les forces combinées avancèrent jusqu’à une cinquantainede millesdans l’intérieur, poursuivantsans précaution l’ennemi qui se retirait devant elles. Arrivés dans la position où ils voulaient engager le combat, les Beni-bou- Ali attaquèrent à l’ improviste et mirent les alliés en déroute. La perte des Anglais fut proportionnellement considérable; les deux tiers de leurs soldats restèrent sur le champ de bataille : Saïd eut l’honneur d’être blessé et de recevoir, dans un rapport adressé, en date du 18 novembre, par le capitaine Thompson au gouvernement de Bombay, des éloges pour son activité, son courage et sa résignation, éloges pins pompeux encore que ceux qui lui avaient été décernés lors de la dernière affaire de Ras-el-khima.
Dès qu’on connut, à Bombay, la défaite des troupes anglaises, un corps expéditionnaire de trois mille hommes, sous le commandement du major sir Lionel Smith, en partit et vint débarquer sur la côte d’Oman le 21 janvier 1821. Celte force était trop supérieure aux huit cents* combattants dont disposaient les Beni-bou-Ali pour qu’elle
n’en eût pas facilement raison, malgré leur résistance désespérée. Dans une rencontre qui eut lieu en mars, ils furent presque entièrement anéantis. Un petit nombre de survivants, parmi lesquels se trouvait le cheikh, gravement blessé, furent emmenés prisonniers à Bombay. On les y garda environ deux ans; puis on les renvoya dans leur pays, en leur donnant les moyens de rebâtir leur ville.
J’ai vainement cherché quelque indice d’une coopération du sultan de Mascate dans cette expédition. Le silence gardé à son sujet par tous les documents que j’ai consultés me confirme dans l’opinion qu’en cette occasion les Anglais s’étaient passés de lui. Peut-être fut-il arrêté par les préoccupations pénibles auxquelles il était en proie à cette époque : un terrible fléau, le choléra, faisait, à Mascate, d’épouvantables ravages, qui, si l’on en croit les journaux du temps imprimés à Bombay, cessaient à peine à la fin du mois de juillet de l’année 1821. Du reste, peu de mois après, un gage de l’amitié et de la considération de ses alliés venait le distraire du deuil répandu dans ses Etals, et le consoler de n’avoir pas eu sa part de gloire dans les derniers combats. Une magnifique épée lui fut présentée au nom du gouverneur général de l’Inde. L’inopportunité du moment choisi pour offrir un pareil présent pouvait bien prêter à celui-ci quelque chose d’épigrammatique , et je doute qu’il eût consolé Crillon de n’avoir pas combattu à Arques; mais il paraît qu’il en fut autrement pour le souverain arabe : « Son Altesse, » dirent les papiers de Bombay, « témoigna sa vive reconnaissance pour le cadeau et la manière dont il avait été offert. »
Au surplus, le don de ce hochet était réellement sans
portée : les Anglais n’avaient pas besoin de capter par des flatteries le bon vouloir du chef de l’Omân; ils s’étaient acquis des droits positifs à sa reconnaissance, et ils ne tardèrent pas à les faire valoir. En effet, l’année suivante, fut signé le traité Moresby, relatif à la restriction du commerce des esclaves à la côte d’Afrique, traité dont j’ai tracé l’historique dans le chapitre Ier. Le quart d’heure de Rabelais était arrivé pour Saïd.
Ce fut à la fin de la même année 1822 que le Sultan envoya une expédition, sous le commandement de Hhammad-ben-Ahhmed-el-Bou-Saïdi , pour arrêter les envahissements d’Abdallah, gouverneur de Mombase. On a vu, dans la première partie (1), quelles causes amenèrent cette intervention et quels événements s’ensuivirent jusqu’au jour où le gouvernement anglais refusa de ratifier le traité passé, par les M’zara, avec le capitaine Owen.
Syed Saïd, réduit à l’inaction à l’égard de ses possessions d’Afrique, et dégagé, sans doute, de tout souci en Omân, se préparait alors à exécuter le saint pèlerinage de la Mekke et à goûter les douceurs de l’hospitalité chez son allié le pacha d’Égypte. Vers le mois de mars, ayant, pour le temps de son absence, délégué le gouvernement à son neveu Syed Mohhammed-ben-Salem et au cheikh Séliman-ben-Ahhmed, il s’embarqua sur l’une de ses frégates, suivi d’une partie de sa famille et d’une suite nombreuse. Arrivé à Djedda, il fut reçu en grande pompe et avec une distinction toute particulière par le gouverneur et des officiers que Méhémet-Ali y avait dépêchés à cet effet, leur prescrivant de ne rien épargner
fl) Voyez I” partie, livre v, pages 572-584.
pour faire à Said l’accueil dû à son rang élevé. Les divers agents du gouvernement et les habitants luttèrent à qui lui prodiguerait les plus grandes preuves de respect. Dans son voyage de la côte à Médine, il fut accompagné par un imposant cortège, et des courriers le devançaient, afin qu’on préparât aux lieux de halte ce qui pouvait lui être nécessaire ou agréable. Des festins splendides lui furent servis. A la Mekke et à Médine, on le reçut avec une rare magnificence; le chérif s’empressait pour lui faire honneur, et, aussitôt qu’il paraissait en public, une foule immense de peuple le suivait, chacun s'efforçant de le voir de près. Le chérif lui offrit un cheval estimé à 1,000 piastres, avec des harnais qui en valaient le double. Enfin, quand il revint à Djedda, on lui remit, au nom du pacha, des présents d’une richesse extrême. Le Sultan, ajoute le chroniqueur qui nous a transmis ces détails, se montra, de son côté, également libéral (1). Son retour fut fêté, à Mascate, par des réjouissances qui durèrent plusieurs jours.
Il n’est pas donné à tous d’aller à la Mekke et d’en revenir d’une façon aussi heureuse. Le cheikh d’Abou-Cheheur l’éprouva dans le courant de l’année 1820. Ce personnage était parti, sans défiance, pour la ville sainte : instruit de son absence, le sultan de Mascate, qui avait contre lui des griefs étrangers à la politique, envoya une flottille devant Abou-Cheheur et ordonna de saisir tous les bateaux qui appartenaient au cheikh ; il eut soin de laisser en dehors de ses agressions les navires européens qui étaient dans le port, et s’abstint môme d’attaquer la place conformément aux
(1) Voyez Bombay -Gazette, décembre 1821.
conseils ou aux désirs du résident anglais. Mais il se dédommagea de cette concession obligée par un stratagème qui eut un plein succès et rendit sa vengeance complète. Il envoya des croiseurs guetter le cheikh d’Abou-Cheheur au retour de son pèlerinage, et, celui-ci ayant été arreté dans le trajet du golfe, il le fit transférer, comme prisonnier, à bord d’un navire de guerre stationnant au large de Kechm’. Il n’abusa pas, d’ailleurs, de son triomphe; le sujet de la querelle n’était pas de nature à provoquer de sa part des rigueurs inflexibles : il s’agissait tout simplement d’une princesse persane qui avait été, m’a-t-on dit, promise en mariage au Sultan et, autant que j’ai pu le comprendre, déloyalement retenue par le cheikh d’Abou-Cheheur. L’incident se termina par un échange de prisonniers qui donna gain de cause aux rancunes amoureuses du Sultan. La princesse fut conduite à Mascate, et devint l’épouse de l’heureux Saïd. Nous aurons occasion de retrouver sur notre route cette beauté d’humeur un peu vagabonde.
Le Sultan ne s’occupait pas seulement des intérêts de ses amours; il tenait aussi à régler des affaires plus positives. Au nombre de celles-ci était une créance qu’il avait sur le cheikh de Bassora, et dont ce dernier s’entêtait à lui refuser le payement. Les obligations de ce débiteur récalcitrant remontaient fort loin, aux dernières années du règne de Soultan’, le glorieux père de Saïd. Soultan’, qui opposa si longtemps une barrière infranchissable aux envahissements de Souhoud , avait , pendant le siège de Bassora par les Ouahhaby, réussi, malgré leurs efforts et ceux des Djouassim, à tenir la mer libre, et à conserver ainsi à la ville as¬
siégée la faculté d’ètre sans cesse ravitaillée. Le pacha de
Bagdad fut si satisfait de la conduite de Soultan’ dans cette circonstance, qu’il lança un décret portant que la ville sauvée par le chef de l’Oman payerait à celui-ci un tribut annuel. Mais, dès que l’ennemi eut disparu, les engagements pris furent oubliés, et le refus constant d’acquitter cette dette occasionna de fréquents démêlés entre Mascate et Bassora. Saïd avait, en différentes occasions, tenté d’obtenir par la force ce que le gouvernement de Bassora lui déniait. Ses expéditions ne réussissaient pas et lui coûtaient fort cher. Quoique le tribut ne fût pas considérable, le total des arrérages montait néanmoins, en 1826, à 104,000 piastres. À la fin de cette année, son conflit avec le cheikh d’Abou- Cheheur étant terminé, Saïd dirigea ses navires vers les bouches de l’Euphrate. Les Turcs, prévenus de cette attaque, avaient équipé une flottille et s’étaient portés à la rencontre du Sultan. Une action eut lieu, dans laquelle les gens de Bassora furent battus et le Hackem fait prisonnier, puis envoyé à Mascate. Saïd s’avança alors contre Bassora et parvint enfin tà se faire rendre justice.
Vers ce temps-Là, le Sultan apprit que le pavillon du protectorat britannique avait, sur l’ordre du gouvernement de Londres , disparu de Mombase. Maître désormais d’agir contre cette ville, il entreprit l’expédition dont j’ai rendu compte dans le premier volume, et à la suite de laquelle il se rendit à Zanzibar (1). Mais, au bout de trois mois environ de séjour dans cette île, des nouvelles inquiétantes transmises de Mascate l’arrachèrent à ses doux loisirs et le forcèrent à retourner en Oman. En effet, on informait
(1) Voyez lre partie, livre v, page 585 et suiv.
Saïd que des troubles fort sérieux venaient d’y éclater; qu’un de ses arrière-cousins, Sâoud-ben-Ali-ben-Sîf , neveu de Bedeur, la victime du drame mystérieux de Beurka, était le chef de ce mouvement séditieux ; qu’après s’être emparé de cette ville il y avait fait emprisonner Hilal et Mohhammed-ben-Salem, le premier fils aîné, l’autre neveu du Sultan, tous les deux relâchés plus tard, mais moyennant une rançon de 50,000 piastres. Saïd arriva à Mascate l’esprit bouleversé, sans doute, par cette apparition inattendue, qui le reportait de vingt-deux ans en arrière au sein des intrigues et des conspirations sanglantes de palais, et lui jetait, au bout de longues années de repos et au milieu de ses plus sereines pensées, le signal d’un pénible réveil, le sinistre Remernber! Mais son étoile n’avait pas encore pâli, et sa présence suffit pour donner une tournure rassurante à cette affaire. Les chefs de l’intérieur intervinrent entre l’offenseur et l’offensé, et une réconciliation s’opéra. Cette réconciliation ét ait-elle sincère? Je l’ignore. Sâoud,dont la vue ne pouvait que soulever de douloureuses réflexions dans l’esprit de son grand-cousin irrité de sa révolte, fut envoyé à Reustak. Il y fut tué, quelque temps après, par un de ses cousins, Soultan’-ben-Ahhmed. Hâtons-nous de dire que celui-ci n’avait du agir que pour son propre compte, car il était fils d’Ahhmed-ben-Saïd , dont le père avait été autrefois détrôné par celui de Syed Saïd.
Les documents à l’aide desquels j’écris cette notice présentent quelquefois des lacunes qui rompent l’enchaînement des faits et ne permettent pas toujours d’en expliquer les causes et les conséquences. A peine rentré à Mascate, Saïd organisa une expédition importante : il est proba-
ble que ce fut immédiatement après l’arrangement de l’affaire de Sâoud , peut-être même pendant les négociations auxquelles elle donnait lieu, puisque, le 5 novembre 4829, la Gazette de Bombay apprenait à ses lecteurs que « le sultan d’Oman avait rassemblé une force de dix mille hommes, et qu’il était à bord de sa frégate de cinquante canons, le Chah-Alleum , prêt à prendre la mer. » Comme on le voit, Syed Said n’avait pas perdu de temps pour faire ces préparatifs. Il ne tarda pas non plus à montrer à quelle entreprise il les destinait, car il se dirigea sur-le-champ vers file Bahharin’.
Je n’ai découvert aucun renseignement sur les motifs qui décidèrent Said à cette nouvelle attaque, mais il est à présumer qu’ils ne différaient point de ceux pour lesquels avait été entreprise l’expédition de 4816, si funeste, on se le rappelle, à ses armes. Si l’on en croit un article du journal la Chronique du Bengale ( Bengal Chronich ), en date du 28 février 4829, cette dernière tentative n’eut pas des résultats plus heureux. Les grands navires du Sultan ne pouvant s’approcher de terre pour faciliter et protéger le débarquement, il s'effectua en désordre, et les troupes mascataises, ayant été culbutées, furent forcées de se rembarquer presque sans coup férir. Leurs pertes n’étaient pas, d’ailleurs, considérables; elles se bornèrent à une douzaine d’hommes tués et à cinquante noyés. Mais l’effet moral que cet échec produisit dut être immense; pour la seconde fois, Said se faisait battre ainsi par une poignée d’hommes sur le rivage de Bahharin’, et on devait attribuer sa défaite bien plus à un manque absolu d’habileté qu’à i’insuffisance des forces employées.
Je ne sais si le Sultan s’occupa, plus tard , de réparer ces
revers : les documents que j’ai sous les yeux se taisent à cet égard; mais ils mentionnent un fait d’intervention accompli avec plus de succès par lui dans les États d’un de ses voisins. Voici comment la chose se passa : Syed Mohhammed-Akil, le chef de Dhafar et de Meurbat, ayant été assassiné, dans le cours de l’année 1829, par des gens de la tribu des Garrah, à laquelle ce chef avait imposé son autorité, le Sultan, en apprenant cette nouvelle et sur l’appel qui lui fut adressé par quelques-uns des cheikhs de ces localités, envoya des troupes prendre possession du territoire menacé, au nom du frère du décédé, Syed Àbd-er-Rhaman, qui était, à cette époque, marchand à Bombay; mais celui-ci, connaissant les particularités de la mort de Mohhammed- Akil , déclina prudemment sa succession et préféra continuer son tranquille métier.
Cette intervention de Saïd et l’occupation de Dhafar et de Meurbat par ses troupes ne constituaient pas un acte de souveraineté de sa part; seulement on en peut induire que l’influence du Sultan était alors assez grande en Arabie, puisque les cheikhs des villes maritimes situées dans la partie méridionale de la péninsule crurent devoir recourir à lui en se voyant à la merci de leurs turbulents voisins. J’ignore si quelque incident analogue à celui que je viens de mentionner s’est produit dans le cours du gouvernement de Saïd ; mais, en eût-il été ainsi , il n’en faudrait pas conclure, avec certains voyageurs, que toute la côte, depuis Aden jusqu’à Ras-el-Hhad, est comprise dans les possessions arabiques du sultan de Mascate (1). Ce serait une méprise, et on en a
(1) Cette assertion se trouve émise, dans le récit de son ambassade à Mascate, par M. Edraund Roberts, et d’autres personnes Tout répétée
commis plusieurs <lu même genre que j’aurai ultérieurement l’occasion de signaler.
Au reste, le Sultan rappela bientôt les forces qu’il avait dans le district de Dhafar, et ce district retomba ainsi sous la domination des gens de la tribu de Garrah, qui , en peu de temps, en éloignèrent presque tous les habitants par un système de rapines et de monopole.
Ce qui obligeait Said à faire rentrer ses troupes cà Mascate, c’étaient sans doute les échecs qu’avait subis son autorité à la côte orientale d’Afrique. En effet , il venait à peine de la quitter pour se rendre à Mascate, que Mombase s’était soulevée (1), et les M’zara n’avaient pas tardé à s’emparer de la citadelle, malgré les efforts du cheikh de Zanzibar pour secourir le gouverneur Naceur-ben-Séliman. Au moment où Said apprit qu’une insurrection avait éclaté à Mombase, soit qu’il fût trop occupé par ses démêlés avec Bahharin’, soit que le conflit engagé ne lui parût pas aussi sérieux qu’il l’était réellement, il se contenta d’envoyer l’émir llhammad-ben-Ahhmed sur la frégate le Chah-Alleum, qui arriva quand la capitulation de la citadelle était effectuée, et repartit aussitôt pour l’Omân. Mais, vers la fin de l’année 1829, il dirigea en personne contre la cité rebelle la seconde expédition dont les détails ont été racontés précédemment. Après sa douteuse victoire, Said s’était de nouveau rendu à Zanzibar pour y jouir en paix de son triomphe au sein de la ville qui devait être, plus tard, la capitale de ses Etats. Cette fois, son séjour y fut encore moins long que n’avait été
d’après lui, sans plus de fondement. (Voyez Ambassy to llie castern courts of Cochin-China, Sium and Muscat. New-York, 1837.)
(1) Voyez 1” partie, livre v, page 593 et suivantes.
le premier. Des troubles survenus en Omân le rappelèrent dans ce pays. Hhamoud-ben-Az’ran-ben-Qis , son arrièrecousin, qu’il avait dépossédé de son héritage (le gouvernement de Sohhar et dépendances) , pour le donner à Mohhammed, le fils de son frère Salem; Hhamoud, dis-je, menaçait Mascate à la tête d’une insurrection victorieuse. Ce jeune prince, par suite de la spoliation exercée contre lui , était longtemps resté dans une position infime; sa jeunesse et ses malheurs intéressèrent un jour quelques chefs de Bédouins qui lui firent entrevoir la possibilité de se venger, avec leur appui , du spoliateur, et de recouvrer le domaine de ses pères. Devenu homme, il travailla, aidé par ces chefs, à se créer un parti et à préparer le terrain pour l’accomplissement de ses projets. L’absence de Saïd lui offrit une occasion favorable : suivi de deux mille hommes, il marcha contre Sohhar et s’en rendit maître , ainsi que de tout le territoire qui s’étend jusqu’à Souik; puis il s’empara du littoral jusqu’à Beurka, et de Reustak, la ville sainte, séjour ordinaire des imams et métropole de l’Oman. De là, se rapprochant de Mascate, il jeta l’épouvante parmi les habitants de cette ville; à tel point que le gouverneur, en attendant le retour de son maître, crut nécessaire de réclamer l’assistance du gouverneur de Bombay.
Lorsque Saïd arriva sur les lieux , il fut effrayé des progrès de la révolte; il essaya d’abord de réparer le mal produit en son absence ; mais tous ses efforts restèrent sans succès, et il se vit obligé de composer avec Hhamoud. Les conditions de la paix furent que le fils d’Az’ran-ben-Qis rentrerait en possession de ses domaines héréditaires, et qu’il aurait de plus la souveraineté de Beustiik, dont les revenus seraient
partagés également entre Saïd et lui. Ces conditions étaient dures, et pourtant il ne les eût pas obtenues sans l’intervention officieuse du résident anglais dans le golfe Persique. Une pareille solution fut un coup terrible porté à la puissance du Sultan ; car, outre que son autorité directe se trouvait ainsi amoindrie dans une partie de ses États, il était obligé de tolérer près de lui un voisin dont l’ambition rendait la paix précaire et menaçait l’avenir.
L’insurrection de Hhamoud , commencée en 1829, se termina dans le courant de 1850. Saïd, voyant l’Omân pacifié, jeta les yeux sur Mombase, et expédia une flottille destinée à en faire le blocus pendant toute la mousson de nord-est de 1851-52. Puis en décembre de cette dernière année, il conduisit lui-même à la côte d’Afrique une expédition plus considérable dans l’espoir de soumettre enfin les Mombasiens. Malgré quelques succès partiels, il ne remporta pas d’avantage décisif, et, le terme de la mousson approchant, il rembarqua son monde et revint en Omân, après une courte apparition à Zanzibar (1).
Cette fois, le retour du Sultan à Mascate ne fut signalé par aucune circonstance regrettable pour lui ; au moins ne croyons-nous pas devoir regarder comme telle la disparition de la princesse persane qui, sept ans auparavant, avait failli soulever une collision sanglante entre Saïd et le cheikh d’Abou-Cheheur. Le séjour de cette inconstante épouse dans le palais du Sultan, à Mascate, de 1827 à 1855, ayant probablement suffi à apaiser les ardeurs de Saïd, nous supposons que son amour-propre fut plus blessé que son cœur par la
(1) Pour les détails de ccs derniers faits , voyez Ir0 partie, livre v page 597 et suivantes.
fuite dont il s’agit. Au surplus, l’usage, chez les musulmans, n’est pas de rire de ces sortes de mésaventures; et le vieux Sultan était d’autant plus en droit de se fâcher, qu’il avait été pris pour dupe, ainsi qu’on va le voir. Cette jeune femme, perfide comme toute fille d’Ève, obtint un jour de la confiance de son époux la permission d’aller à Bendeur- Abassi ; là elle imagina un prétexte pour se rendre à Chiraz, chez son père, qui , sans plus de façon, la donna en mariage à Abba-Khan-Mirza. Je ne sais jusqu’à quel point les coutumes des sectateurs d’Ali légitiment un semblable changement de main ; mais, quelque licite que pût être cet acte de bigamie chez une femme, il n’en constituait pas moins, de sa part et de celle de son père, un procédé aussi leste que déloyal. Il fut, à ce qu’il paraît, le sujet d’une très-vive dispute entre le prince de Chiraz et Saïd ; toutefois je n’ai pas su qu’il en fût résulté rien de grave. Ce divorce forcé resta un fait accompli , et on n’entendit plus parler de la princesse persane à la cour de Mascate.
La sotte aventure racontée ci-dessus valut à Saïd, de la part de ses bons amis les Anglais, un de ces lazzi qui justifient le proverbe « On n’est trahi que par les siens. » « La dame, écrivaient les journaux de Bombay, préfère, dit-on, son époux actuel à son premier mari. »
A peu de temps de là, les événements apportèrent au Sultan une compensation de son infortune conjugale. Dans le cours de 1855, Mohhammed-Ali-Khan, « de la tribu Deustakoor (1), » personnage très-important et l’un des chefs qui avaient chassé d’Abou-Cheheur le prince de Chiraz, le peu
(1) Bombay-Gazelle , August. 31, 1833.
scrupuleux beau-père de Saïd, venait d’ètre assassiné par un homme d’une autre tribu. Le pays se trouvant déjà livré à une anarchie profonde, ce meurtre, qui jetait entre deux des plus puissantes tribus une cause de discordes interminables, ne pouvait manquer de mettre le désordre à son comble. Dans cette conjoncture, les habitants d’Abou-Cheheur envoyèrent solliciter le Sultan de prendre en main l’autorité. Une telle marque de déférence flatta sans doute l’orgueil de Saïd, en prouvant toute la considération dont il jouissait dans les pays riverains du golfe; mais il ne jugea pas à propos d’accepter l’offre qui lui était faite. Je n’ai point à rechercher comment la malheureuse cité d’Abou- Cheheur se tira du mauvais pas où elle était engagée.
L’événement le plus remarquable qui se soit passé à Mascate, en 1855, fut l’arrivée des deux navires de guerre américains, Peacok et Boxer, dont l’un portait un agent diplomatique, M. Edmund Roberts. Dès l’année 1825, les Américains avaient étendu leurs opérations commerciales jusqu’à la côte de Zanguebar. En 1855, le gouvernement des Etats-Unis songea à les faciliter, en tâchant de les dégager des droits onéreux dont les marchandises y étaient frappées et surtout des exactions pratiquées par les autorités arabes. A cet effet, l’agent spécial que je viens de nommer, chargé déjà d’aller ouvrir des négociations en faveur du commerce américain dans divers Etats de l’Asie, eut ordre de toucher aussi à Mascate et d’y traiter avec le Sultan.
La démarche du gouvernement américain était de nature à marquer le début d’une phase nouvelle dans la politique de Syed Saïd. Depuis longtemps, les événements entraînaient ce prince dans la sphère d’activité de l’Angleterre, et les rela-
tions de protégé à protectrice qu’il avait avec cette puissance menaçaient de se changer en une dépendance étroite qui aurait assimilé le sultan d’Oman à tous les rajahs de l’Inde, ne lui laissant, comme à ceux-ci , qu’un titre et un faste précaires. En nouant des liens d’amitié et d’intérêt avec une autre nation assez forte pour contre-balancer l’influence exclusive que les circonstances avaient donnée à la Grande-Bretagne, Syed Saïd diminuait d’autant la pression de cette envahissante alliée et se créait une garantie contre des exigences immodérées qui auraient pu surgir dans l’avenir. Je ne pense pas faire trop d’honneur à la perspicacité du Sultan en supposant que ces réflexions se présentèrent à son esprit fin, rusé et calculateur; elles naissaient, d’ailleurs, tout naturellement de la situation.
Mais revenons au traité américain. Le sultan de Mascate en accueillit la proposition avec le plus grand empressement, et les clauses en furent bientôt arrêtées. L’échange des ratifications se fit plus tard, au mois de septembre 1835. Ce traité établissait toutes facilités pour les commerçants américains, et les plaçait dans des conditions plus favorables qu’elles ne l’étaient pour les autres étrangers. C’est conformément à l’article 7 que des consuls pour les États-Unis d’Amérique résidèrent à Zanzibar d’abord, puis à Mascate, à la fin de l’année 1857.
Le gouvernement de l’Inde n’apprit pas sans inquiétude le but et le résultat des négociations qui avaient eu lieu. Mais l’émotion fut à son comble quand le bruit courut cà Bombay que le Sultan consentait à ce que les Américains eussent une factorerie à Zanzibar ou sur tout autre point de la côte, s’ils voulaient l’aider à opérer la soumission de
Mombase. La frégate de Sa Majesté Britannique Imogène, capitaine Hart, lut immédiatement dépêchée vers Syed Said. Aux explications qu’on demanda , le Sultan répondit qu’il était disposé à accorder aux négociants anglais les avantages concédés à ceux des Etats-Unis. C’était de toute justice, mais cela ne changeait rien aux conséquences politiques du traité conclu. Quant à l’affaire de la factorerie et à la coopération des Américains pour une attaque contre Mombase, il n’en a plus été question. L’auteur de plusieurs articles sur l’Afrique orientale insérés dans la revue d’Edimbourg ( Edinburg revicw) (1) présume que cette trame a été déjouée par l’attitude des Anglais; je crois sa présomption, à cet égard, fort hasardée. Rien n’a été moins prouvé que l’existence et, par conséquent, l’abandon de cette prétendue trame.
Sur ces entrefaites, des troubles éclatèrent encore dans l’île de Patta ; ils furent le signal d’une lutte qui amena deux fois Syed Said dans les eaux de l’Afrique, et se termina, au commencement de l’année 1857, par la perte de l’indépendance de Mombase et la soumission à la souveraineté du chef de l’Omûn de toute la côte jusqu’au cap Delgado (2).
A partir de cette époque, des rapports plus fréquents s’établirent entre Syed Said et ses possessions africaines; il paraît même que ce fut à la suite de sa dernière expédition contre la cité si difficilement réduite par lui, qu’il choisit Zanzibar pour sa résidence habituelle. Son séjour dans l’île et la renommée que lui valut une victoire, pourtant peu honorable, accrurent l’influence de ce prince chez les peu-
(1) Voyez le cahier de juillet 1835 de cette revue, page 358.
(2) Voyez lro partie, livre v, page 599 et suivantes.
pies voisins de sa nouvelle capitale. Je donnerais la preuve de ce que j’avance en racontant les relations qui se formèrent entre Saïd et les chefs des Comores et de Madagascar; mais j’en ai fait le récit dans un ouvrage (1) précédemment publié, et il est d’autant moins utile de les rappeler ici qu’elles n’ont pas eu pour Syed Saïd de conséquence sérieuse. Il n’en a point été ainsi de ses rapports avec les nations européennes, qui devinrent dès lors plus réguliers : ils constituent même à eux seuls tout l’intérêt qui peut s’attacher à l’histoire du Sultan depuis la soumission définitive de Mombase non-seulement pour la période écoulée jusqu’à l’époque où j’arrivai à Zanzibar, mais même jusqu’au moment où j’écris.
Après l’anéantissement des M’zara, les préoccupations des peuplades du littoral prirent un caractère entièrement pacifique, et les spéculations commerciales, agricoles et fiscales absorbèrent toute l’attention du chef. J’ignore ce qui se passa, postérieurement à 1854, du côté du golfe Persique; mais je doute qu’il s’y soit produit aucun événement politique de quelque importance relatif à Saïd : ce qui me reste à signaler dorénavant se réduit donc aux conventions passées successivement par lui avec l’Angleterre et la France.
J’ai déjà donné à entendre que l’alliance avec les nations prépondérantes plaisait à la fois à l’orgueil et à la prévoyance de Saïd : aussi ne serait-t-il pas impossible qu’il eût songé spontanément à en contracter une avec l’Angleterre, et la démarche qu’il fit en 1858 autoriserait à le penser. Pans le cours de cette année, il expédia à Londres, en qualité d’am-
(1) Voyez Documents sur l’histoire, la géographie et le commerce de a partie occidentale de Madagascar , l" partie, chap. va et vui.
bassadeur, Syed Ali-ben-Naceur, dans le but apparent de complimenter la reine Victoria sur son avènement au trône. La mission confiée à Syed Ali avait-elle, en outre, un but politique caché? Cela est probable, car, un an plus tard, on vit arriver près du Sultan le capitaine Cogghan , chargé de conclure avec lui un traité d’amitié et de commerce. Ce traité, qui place les sujets de Sa Majesté Britannique dans les mêmes conditions que ceux de la nation la plus favorisée, fut signé, le 51 mai 1859, à Zanzibar, et ratifié, le 24 juillet 1840, à Mascate, après qu’on y eut inséré, au sujet de l’abolition de la traite, les stipulations particulières que j’ai mentionnées dans le chapitre Ier. En vertu de cet acte diplomatique, le capitaine Hamerton a été nommé, le 9 décembre 1841, consul de Sa Majesté la reine de la Grande-Bretagne dans les possessions du sultan de Mascate.
En 1842, ce prince envoyait, à Londres, un nouvel ambassadeur pour offrir à la reine Victoria une parure de diamants, évaluée à 50,000 piastres. Le procédé n’avait, au fond, rien d’inusité entre souverains qui viennent de contracter alliance, et Syed Saïd a coutume d’en agir ainsi quand il ratifie une convention passée avec une nation étrangère : seulement, la magnificence du cadeau était, cette fois, proportionnée au rang de la souveraine à qui il était destiné et à la vieille amitié qui attache le Sultan aux Anglais (1).
A peu près vers l’époque où Syed Saïd traitait avec Sa
(1) Vers 1840, Saïd avait, en échange du vaisseau le Liverpool, donné par lui au roi d’Angleterre, reçu, comme cadeau, le yacht royal Princeliegenl. Quoique ce dernier navire fût loin d’égaler en valeur celui du Sultan, ce prince voulut peut-être aussi reconnaître, par le présent que nous mentionnons ci-dessus, l’attention dont il avait été l'objet, dans cette circonstance.
Majesté Britannique, le gouvernement français jugea nécessaire aux intérêts de ses commerçants de renouer avec lui les relations directes interrompues par les dernières guerres maritimes. Comme bien peu de personnes, en France, savent l’histoire de ces anciennes relations, il n’est pas inutile que je les rappelle ici , d’autant plus que le public et la presse ont vu, dans le traité conclu avec le sultan de Mascale, un fait nouveau et isolé de tout précédent.
Nos premiers rapports avec les imams d’Omân, ceux, du moins, qui ont laissé quelques traces, datent de 1749, et l’accident qui y donna lieu était fait pour inspirer à l’imam alors régnant et à ses sujets une haute idée du courage des marins français. Le traité d’Aix-la-Chapelle avait, en 1748, mis une trêve momentanée aux hostilités entre les marines de France et d’Angleterre, dans les mers d’Europe; mais les stipulations mal définies de ce traité, en ce qui concernait les possessions d’outre-mer, exigèrent de longues conférences, pendant lesquelles la lutte se poursuivait entre les Hottes des deux nations, dans les mers d’Amérique et de l’Inde. Eu 1749, le comte d’Estaing, montant le Condé et ayant sous ses ordres deux autres navires, fut envoyé de File de France dans le golfe Persique, pour nuire le plus possible au commerce des Anglais et inquiéter leurs établissements du golfe. Arrivé devant Mascate et apprenant qu’il s’y trouvait un gros navire de commerce sous pavillon ennemi, il le fil enlever par ses embarcations dans le port même et sous le feu des forts de la ville, avec laquelle nous n’étions pas en guerre, mais qui s’était crue légitimement en droit de faire respecter sa neutralité. Cependant, le Condé ayant plus lard mouillé dans la baie de Meutrah, les autorités
de Mascate jugèrent prudent de justifier leur conduite et entrèrent en pourparlers avec d’Estaing, l'assurant de leurs sentiments pacifiques à l’égard de sa nation et l’invitant à rentrer dans le port de Mascate pour y prendre les vivres dont il aurait besoin. L’Imam lui-même, informé de ce qui avait eu lieu, envoya à Bendeur-Abass, où le Condé s’était ensuite rendu , un homme de confiance chargé de donner au comte d’Estaing des explications sur l’intervention hostile des autorités de Mascate dans l’affaire de l’enlèvement du navire anglais, intervention que, disait-il , il avait blâmée. Après cette démarche de l’Imam, d’Estaing quitta Bendeur-Abass, ayant le dessein d’aborder au port de Sohhar, non loin duquel était la résidence de ce prince; mais, au lieu d’y conduire directement le Condé, l’envoyé de l’Imam fit mouiller le vaisseau sur un autre point de la côte, où de nouvelles difficultés survinrent entre le commandant français et les autorités locales, par suite de l’arrestation de quelques hommes de l’équipage : ceux-ci , d’ailleurs, furent mis en liberté sur les sommations énergiques de d’Estaing. A l’occasion de ce fait, il écrivit à l’Imam et partit sans avoir eu avec lui des communications plus directes. On trouve, dans le journal du Condé, tous les détails relatifs à ces événements et, de plus, les copies des lettres qui furent alors échangées : la lettre de l’Imam est signée Ahhmed-ben-Saïd ; une autre (de son fils) est signée Hilal-ben-Ahhmed ; celle du gouverneur de Mascate porte la signature de Mohhammed-ben-khalfan.
Nos relations avec l’Oman, commencées, on le voit, sous des auspices peu pacifiques, furent établies dans de meilleurs termes par les soins du conseil supérieur de Pondi-
chéry et par les agents que la compagnie française des Indes orientales entretenait à Bassora. Un rapport adressé de Mascate, le 20 février 1701, à ce conseil, par le sieur Petro Deperdriau, se rendant comme agent à Bassora, contient quelques réminiscences des actes du comte d’Estaing; il s’y loue de la bonne réception que lui firent les chefs du pays, malgré le souvenir fâcheux qu’ils avaient gardé de l'affaire du Coudé. On lui donna l’assurance que les Français ne cesseraient pas d’être bien accueillis sur la côte et d’obtenir tous les services dont ils auraient besoin. Nos navires furent toujours, en effet, parfaitement traités dans leurs relâches à Mascate, où ils se procuraient avec facilité l’eau, les vivres et tous les objets qui pouvaient leur être nécessaires, autant, du moins, qu’ils existaient sur les lieux.
Quelques années plus tard, le sieur Rousseau, autre agent de ladite compagnie à Bassora, avait imprimé à ces relations un caractère encore plus amical , qui ne se démentit pas même lors de la reprise des hostilités entre la France et l’Angleterre, en 1778. Et pourtant , durant cette guerre, l’imam de Mascate eut à se plaindre d’un acte violent commis contre un de ses vaisseaux par deux corsaires français. Le fait dont il s’agit se passa dans la dernière année du règne d’Ahhmed-ben-Saïd, au commencement de 1785; en voici les détails :
Notre marine, à peine restaurée, avait, pendant la guerre à laquelle nous venons de faire allusion, glorieusement réparé les désaslres du règne précédent, et, tandis que Suffren tenait la flotte anglaise en échec sur la côte de Coromandel , les corsaires de l’île de France, en croisière sur les côtes occidentales de l’Inde et dans les eaux du golfe Persique, Ira
vaillaient à détruire le commerce de l’ennemi et se croyaient autorisés à traiter comme tel tout navire qu’ils supposaient chargédemarchandisesappartenant à des négociants anglais. Deux de ces corsaires, commandés par le capitaine Deschiens, rencontrèrent, dans le golfe, le navire de l’Imam le Saleli, percé à deux batteries et armé de 50 canons à la batterie basse : ce navire, chargé de marchandises et productions de l’Inde, se dirigeait vers Bassora. Les corsaires, l’ayant abordé, le capturèrent. L’imam Saïd-ben-Ahhmed , qui, peu après cet événement, avait succédé à son père, continua d’accueillir amicalement les bâtiments français abordant à Mascate ; il se contenta d’adresser au roi de France, par l’entremise de M. Rousseau, devenu consul général à Bagdad, plusieurs lettres, dans lesquelles, se plaignant du capitaine Deschiens, il demandait que cet officier fût sévèrement puni, et que le vaisseau le Saleli et sa cargaison fussent restitués. Toutes ces lettres existent encore aux archives des affaires étrangères, et sont empreintes d’un caractère de cordialité et de déférence qui témoigne du prix que l’Imam attachait alors à la bienveillance du gouvernement français. Les représentations de ce prince furent reçues comme elles méritaient de l’être; et des ordres ayant été expédiés, en ce sens, à l’administration de l’île de France, il fut reconnu, à la suite d’une enquête sur les circonstances de la prise du Saleli , que ce navire avait été capturé indûment, et que les réclamations de l’Imam étaient fondées. Mais le navire avait été conduit à Chaul , port des Mahrattes, où on le retenait, sous prétexte que cette nation était en guerre avec l’imam de Mascate : il fallut recourir à un autre moyen d’indemniser ce dernier, et le roi
de France ordonna qu’un bâtiment neuf, avec tous ses agrès, lui fût envoyé. Diverses circonstances, qu’il serait superflu de rapporter ici, empêchèrent l’exécution immédiate de cet ordre, et ce fut seulement dans le courant de l’année 1790 que le capitaine Macnémara, commandant la frégate la Thélis, conduisit à Mascate et remit à l’Imam, au nom du monarque français, un joli bâtiment en bon état et doublé en cuivre, auquel on avait, à dessein, donné le nom de celui dont il était destiné à compenser la perte. Quoique ce navire fût plus petit que le Saleh, et n’eût pas, à beaucoup près, la même valeur, l’Imam n’en témoigna pas moins une grande satisfaction et la manifesta par la façon cordiale dont il accueillit le capitaine, aussi bien que par les termes de son accusé de réception à M. Rousseau. On trouve aux archives de la marine un rapport adressé, le 19 septembre 1790, au ministre, par M. de Macnémara, rapport dans lequel cet officier se montre très-satisfait de la manière dont il a été reçu à Mascate. D’autre part, on lit dans la lettre de l’Imam à M. Rousseau les passages suivants :
« . Vos paroles ont eu leur effet; le don de votre géné-
« rosité nous est parvenu, et quoique le vaisseau que l’on « nous a envoyé soit très-petit et ne vaille pas le quart de « celui que nous avons perdu , il est à nos yeux beaucoup « plus grand, il nous est infiniment plus agréable, et sa pos- « session nous fait plus de plaisir.
« Vous n’ignorez pas les ordres que nous donnons à nos « officiers du port de Mascate, et la manière dont ils trai- « tent vos compatriotes qui abordent dans notre pays, les « distinguant de toutes les autres nations européennes... »
Quelque temps avant la restitution dont je viens de parler, le gouvernement avait manifesté l’intention d’établir à Mascate un agent placé sous la direction du consulat général de Bagdad. Le port de Mascate situé sur la route de l’Inde à Bassora, c’est-à-dire sur la voie par laquelle les nouvelles de l’Inde arrivaient le plus promptement alors en Europe, était un point où il pouvait être utile d’avoir un agent pour faciliter et assurer les communications nécessaires entre la France et ses possessions de l’Inde. L’Imam, pressenti à ce sujet, avait répondu qu’à l’arrivée de ce résident il lui donnerait une demeure pour s’y établir avec ses gens; et, en écrivant à M. Rousseau, il ajoutait : « Cet agent éprouvera « de notre part toutes sortes d’égards et d’attentions , et « nous ferons plus pour lui que pour tous les autres, en « considération des sentiments qui nous unissent. »
Le mouvement politique qui se produisit en Europe, à partir de cette époque et pendant la période révolutionnaire en France , détourna des affaires de l’Inde l’attention de nos gouvernants; et ce fut seulement sous le Consulat qu’on reprit le projet d’établir une agence française à Mascate. Le citoyen Cavaignac, choisi pour occuper ce poste, débarqua, en août 1805, à l’île de France et de là fut conduit à Mascate par la frégate V Atalante. Mais, quand il aborda en cette ville, vers les premiers jours d’octobre, des changements considérables s’étaient opérés dans le personnel gouvernemental du pays : l’imam Saïd avait été, quelques années auparavant, détrôné par son frère Syed Soultan’; le ministre Khalfan (1), qui avait pris une part très-active dans les
(1) Probableraeut Khalfan-beu-Mohhammed-ben-Khalfau, gouverneur de Mascate sous l’imam Ahhmed-ben-Saïd.
bonnes relations existant entre Saïd et le consul de France à Bagdad, était tombé en disgrâce à l’avénement de l'usurpateur, qui l’avait éloigné des affaires; en un mot, les dispositions du nouveau sultan à l’égard des Français n’étaient pas aussi favorables que celles de son prédécesseur. L’influence anglaise commençait à se substituer à la nôtre dans la mer de l’Inde, et les victoires de nos armées sur le continent, ignorées, d’ailleurs , des souverains d’Orient, ne pouvaient contre-balancer dans leur esprit l’effet produit par l’évacuation de l’Égypte devant les forces combinées de l’Angleterre et de la Porte Ottomane. De plus, pendant les dernières années qui venaient de s’écouler, la puissance des Anglais avait fait de rapides progrès au détriment de la nôtre et de celle de nos alliés : depuis 1795, ils s’étaient emparés successivement de Ceylan , de Malacca, de nos possessions du Malabar et de la colonie du cap de Bonne-Espérance ; ils avaient démembré l’empire de Tippou-Saïb, occupé le Carnatic et mis le grand Mogol sous leur dépendance. Cet état de choses était menaçant pour tous les petits princes voisins qui auraient montré des dispositions favorables aux intérêts de la France, seule rivale de l’Angleterre dans les mers de l’Inde. Le souverain de l’Oman comprit, comme tous les autres, les ménagements que commandait sa situation vis-à-vis des Anglais; les hostilités, momentanément suspendues par la paix d’Amiens, ayant été reprises qualie mois avant l’arrivée de l'envoyé français à Mascate, Syeil Soultan’ se décida à ne pas recevoir notre agent; toutefois, en véritable Arabe, il prit ses mesures pour éviter une rupture dont il eût pu se repentir plus tard. A l’arrivée de VAlalanle à Mascate, le prince était dans l’intérieur, oc-
cupé, disait-on , à guerroyer avec les Arabes de Djulfar, ce qui le retiendrait longtemps. Le gouverneur, Mohhammedben-Khalfan (l),se récusa, déclarant qu’en l’absence de son maître il n’était pas autorisé à recevoir un résident étranger; mais il s’engageait à informer aussitôt le Sultan de l’arrivée de l’agent français, et, en attendant la réponse, invitait celui-ci à demeurer à Mascate. Le hasard vint en aide aux moyens dilatoires employés par le ministre de l’Imam : en faisant transporter le citoyen Cavaignac à sa destination, les autorités de l’île de France ne prévoyaient ni difficultés ni délais dans son installation ; et le commandant de la frégate avait, en conséquence, reçu de l’amiral Linois, sous les ordres de qui ce navire était placé, une mission qui l’obligeait de remettre promptement sous voiles. Cependant , eu égard aux empêchements qui se présentaient pour notre agent, le capitaine de Y Atalante allait de concert avec lui combiner ses mouvements pour revenir dans ce port à l’époque où serait connue la décision du Sultan, quand le citoyen Cavaignac apprit, dans ses communications avec quelques personnes notables de la localité, qu’une influence hostile aux intérêts français régnait dans les conseils du prince, et que les motifs allégués pour différer sa réception étaient de simples prétextes employés dans l’intention de l’éluder indéfiniment. Dès lors, ne jugeant pas convenable pour un représentant de la France d’accepter une pareille situation, il se décida à quitter immédiatement Mascate. Il n’est pas douteux que la conduite du Sultan, en cette occurrence, n’ait été le résultat des intrigues des Anglais, et particuliè-
(1) Sans doute un petit-fils de celui qui était gouverneur en 1749. II. U
renient, des démarches du résident de cette nation accrédité auprès du pacha de Bagdad.
Pendant que ceci sc passait en Oman , le général Decaen arrivait à Plie de France en qualité de capitaine général des établissements français au delà du cap de Bonne-Espérance. Sous son administration, cette colonie et celle de Bourbon s’élevèrent à un degré de prospérité auquel elles n'étaient pas encore parvenues. Les bâtiments neutres y affluaient et jetaient dans le pays une grande quantité de marchandises et de numéraire en échange des produits du sol , considérablement accrus par plusieurs années consécutives d’abondantes récoltes. Malgré les revers de notre marine à Trafalgar, l’Angleterre, qu’une armée française avait, un moment, menacé d’envahir et qu’humiliaient les défaites successives de ses alliés, obligés, par nos victoires, à se ranger de notre côté, l’Angleterre, que le blocus continental réduisait aux abois, voyait son ascendant et son influence faire place, en tous lieux, à l’ influence et à l’ascendant de sa rivale. La nécessité de concentrer ses ressources pour soutenir cette lutte à outrance l’empêchait d’avoir des forces maritimes supérieures aux nôtres dans les mers de l’Inde, où nos frégates et nos corsaires de l’île de France causaient un grand préjudice à son commerce. Les prises qu’ils faisaient étaient conduites dans les ports de cette île et vendues le plus souvent à des Arabes de Mascate, qui , pour ces acquisitions, aussi bien que pour le placement de certaines denrées alimentaires, y trouvaient un marché toujours ouvert à leurs spéculations. Le sultan dont la conduite nous avait, quelques années auparavant, donné de justes sujets de mécontentement était mort depuis 1804, et cet événe-
ment avait amené, dans le personnel et la politique du gouvernement de Mascate , des changements qui rendaient un rapprochement possible. Syed Saïd, alors régnant, prit l’initiative des ouvertures dans ce sens; et, le 15 juin 1807, un traité fut conclu à l’île de France entre ce prince et le capitaine général Decaen. Le négociateur représentant le Sultan était Syed Madjed-ben-Ehalfan. Toutefois les agents anglais reprirent bientôt auprès de Said l’empire qu’ils avaient exercé sur son prédécesseur : à la suite des représentations qui lui furent adressées par les autorités de l’Inde sur ce traité qu’elles disaient nuisible aux intérêts de la compagnie, le Sultan demanda à y introduire quelques modifications, et le 17 juin 1808 une nouvelle convention fut substituée à la première, sans être plus exécutée que celle-ci. Les péripéties du grand drame militaire dont Napoléon était le héros vinrent encore imprimer aux dispositions du chef de l’Oman, à l’égard de la France, ce mouvement de bascule qui déjà, plus d’une fois, nous avait fait monter et descendre dans la faveur des imams. L’Angleterre, après avoir vu échouer ou tourner à son détriment les diverses coalitions qu’elle avait soulevées contre la France, et ne pouvant entamer notre puissance sur le continent, dut employer tous ses moyens d’action à se conserver l’empire de la mer. En même temps qu’elle entretenait, par des secours de tout genre, la résistance des Portugais et des Espagnols à l’occupation française , qu’elle bombardait Copenhague et incendiait la flotte danoise, elle s’emparait du port de Flessingue, alors français, et dirigeait des expéditions considérables contre nos possessions d’outre-mer. Le 9 juillet 1810, l’île Bourbon passait, par capitulation, sous la domination
anglaise, et, le 3 décembre suivant, l’ île de France subissait le même sort.
A partir de cette époque, jusqu’à la paix de 1815, la mer de l’Inde fut fermée au pavillon français; et le traité de Paris, en nous rendant quelques-unes de nos colonies, telles que Bourbon, Madagascar, Pondichéry et nos comptoirs du golfe de Bengale, ne nous fit pas recouvrer, dans les pays baignés par l’océan Indien, l'influence que nous y avions eue autrefois : celle des Anglais, maîtres de la moitié de l’Hindoustan, y régna dès lors sans partage. Une telle situation ne nous permettait donc plus d’attendre, des souverains d’Orient, autre chose qu’un échange de concessions réciproquement avantageuses et, surtout, de nature à ne pas porter ombrage à nos anciens rivaux. Ce fut dans cet esprit qu’en 1817 le commandant pour le roi , en l’île Bourbon, hasarda une démarche auprès de Syed Saïd. A une lettre qu’il avait adressée à ce prince, au mois de septembre de cette année, pour lui recommander un traitant de l’île qui allait charger des marchandises à Mascate, le Sultan répondit en exprimant le plus vif désir de renouer les liens d’amitié qui existaient naguère entre son pays et les colonies françaises. Au commencement de 1819, la gabare la Zélée, armée commercialement, relâcha à Mascate; elle en rapporta des animaux vivants et divers produits de l’Omân dont la vente à Bourbon procura de beaux bénéfices, et cet essai ayant déterminé les traitants de l’île à entreprendre de semblables voyages, l’administration locale crut nécessaire de régulariser ces relations. Une convention rédigée à cet effet et signée le 30 mars 1822 régla jusqu’en 1844 les transactions commerciales qui s’opéraient
entre nos colonies et les Etats du Sultan. Nos rapports avec ce prince se maintinrent, du reste, d’autant plus faciles et plus amicaux qu’ils ne cessèrent jamais d’être, de notre part, complètement désintéressés au point de vue politique. Aussi ceux de nos navires de guerre qui, durant cet intervalle, touchèrent à Mascate ou à Zanzibar y furent- ils toujours accueillis avec une grande cordialité par le Sultan ou par ses représentants.
En 1859, éclairé par l’administration de Bourbon sur le développement commercial qui s’était produit depuis quelques années à Zanzibar, le gouvernement français jugea opportun d’y établir un consulat. On devait s’attendre à ce que l’exécution de cette mesure ne rencontrât aucune difficulté, car aux ouvertures préalablement faites le Sultan avait déclaré qu’il recevrait un consul envoyé par la France sur le même pied et avec la même bienveillance que ceux des autres nations amies. Un agent fut donc désigné pour ce poste et transporté en 1840 à Mascate, où se trouvait alors Syed Said. Mais, soit que l’imminence d’une rupture entre la France et l’Angleterre à propos de la question d’Orient eût porté le résident anglais à conseiller au Sultan de s’abstenir, soit que ce prince voulût réellement, comme il le dit alors, qu’un traité réglât à l’avance, ainsi que cela s’était fait pour les Américains et les Anglais, les attributions de notre agent, l’admission de ce dernier fut différée jusqu’à la conclusion dudit traité, mesure dont le Sultan paraissait, au reste, désirer beaucoup l’accomplissement. Ce traité, négocié par M. le capitaine de vaisseau Romain-Desfossés, commandant la division navale de Bourbon et Madagascar, fut signé à Zanzibar, le 4 novembre 1844,
et, le même jour, le consul qui avait accompagné le négociateur reçut Vexequatur.
Ici se termine la série des renseignements que j’ai pu recueillir sur la vie politique de Syed Saïd, soit dans le cours de mes voyages, soit dans le petit nombre d’écrits (1) qui ont été publiés sur ce personnage. Dans le chapitre suivant, je le ferai connaître d’une manière plus intime ou plus individuelle et comme homme et comme souverain.
(t) Parmi ces écrits, il en est un plus spécial et qui présente une chronique assez régulière des faits ; il est intitulé : History of Syed Saïd, sultan of Muscat. Together wilh an account of lhe counlries and pcople on lhe shorcs of lhe persian Gulf, parlicularly of lhe Wahabees ; translated from the italian, hilherlo nol publishcd, etc. London, 1819. — L’auteur du manuscrit, natif de Rome, après avoir exercé la profession de médecin dans plusieurs pays de l'Orient, se mit au service du sultan de Mascate et devint, sous le nom de Cheikh Mansour , commandant d’une partie de ses forces dans la guerre engagée, par ce prince, contre les Djouassim et les Ouahhaby.