‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 2)Chapitre 16 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Traversée de Diou à Surate. — Mouillage de Swally. — Promenade à Surate. — Incidents de notre séjour en cette ville. — Retour à bord. — Description de Surate. — Populatiou. — Aperçu historique. — Commerce. — Douanes. — Observations faites au mouillage. — Départ. — Arrivée à Bombay. — État sanitaire de l’équipage. — Séjour dans ce port. — Départ pour Goa. — Mouillage d’Agoada. — Séjour à Pangim.

— Description de la baie. — Fortifications. — Ancienne ville de Goa.

— Description de Pangim, la nouvelle Goa. — Sa population. — Forces militaires. — Marine. — État de Goa. — District des îles de Goa. — District de Bardez. — District de Salcete. — Population générale. — Productions. — Commerce. — Poids et mesures. — Monnaies. — Observations faites au mouillage. — Départ pour Socotra.

Le point où le brick devait toucher en quittant Diou était Surate : je réglai donc ia route pour passer au sud des bancs de Malacca.

Le plomb jeté d’heure en heure donnait des sondes de 50 à 54 mètres, fond mou. La nuit fut belle, la brise inégale et variable du nord-nord-ouest au nord , halant le nord-nordest et le nord-est, au jour, à mesure que nous ouvrions le golfe de Cambaye. Le 19, dans la matinée, nous aperçûmes devant nous la haute terre de Saint-Jean, qui est à l’entrée du golfe, du côté de l’est. Après midi, la brise s’étant faite du nord-nord-ouest, nous nous élevâmes un peu dans le nord. Les terres de Daman et la montagne Panella étaient alors en vue. Les courants de marée sont rapides entre la terre et

les bancs, et, par suite, on ne peut que perdre en louvoyant à contre-courant. Comme le Ilot commençait à prendre de la force, nous fûmes contraints de mouiller en attendant des circonstances plus favorables. Nous étions par 26m,6, fond de vase et gravier ; le courant estimé au moyen du loch allait 2 milles 4/5 dans le sud-sud-ouest. D’après ce que j’ai observé dans la partie du golfe de Cambaye comprise entre Daman et Surate, les marées sont régulières; le courant varie de l’est-nord-est au nord pendant la durée du flot et de l’ouest-sud-ouest au sud pendant le jusant. La plus grande vitesse de ce dernier a été de 2 milles 4/5 et celle du flot de 2 milles 1/2, le troisième jour d’une nouvelle lune. Le 20, au point du jour, on mit sous voiles avec une jolie brise d’est-sud-est, et nous fûmes bientôt par le travers de la montagne de Panella ou Panerra. Cette montagne est d’autant plus remarquable qu’elle s’élève au milieu d’un pays plat; les Anglais ont bâti à son sommet un fort dont nous distinguions le mât de pavillon : il y existe, m’a-t-on dit, plusieurs réservoirs de bonne eau. Nous longeâmes la côte en traversant, par intervalles, des lignes de bateaux de pèche. Au nord de Panella, les terres deviennent très-basses; à six milles de distance on n’en découvre que les arbres, du pont d’un navire ; les eaux sont jaunes et vaseuses ; la sonde seule indique les changements de fond. De dix heures à deux heures, il fit presque calme, mais, à partir de onze heures, le courant nous portait dans le nord. Une brise de nord-est et d’est-nord-est s’établit alors, soufflant bon frais, par rafales, et nous obligeant à manœuvrer les perroquets. Nous fîmes route la sonde à la main, conservant toujours la côte en vue, et, au soir, nous mouillâmes devant l’embou-

chure de la Tapti , à environ trois milles du phare de Vaux- Tomb.

Nous pûmes juger dès l’abord combien Surate est maintenant délaissée par le commerce européen. Quelques bateaux du pays attendaient à l’ancre le moment convenable pour remonter la rivière ; mais il ne se trouvait pas môme un navire anglais en ce lieu, où affluaient, à la fin du siècle dernier, les vaisseaux de commerce de toutes les nations maritimes. Sur la pointe qui est du côté nord de l’embouchure de la rivière, on aperçoit, au milieu de quelques arbres, un bâtiment à terrasse, au-dessus duquel s’élève un mât de signaux portant les couleurs anglaises, et, à côté, une espèce de tour de guetteur; aucune autre indication ne fait soupçonner l’existence d’un service de port quelconque. Au reste, le sémaphore resta sans mouvement, et rien ne nous fit penser qu’on se fût le moins du monde préoccupé de notre arrivée.

Le lendemain matin, ne voyant aucun bateau venir à bord, je suivis le précepte de Mahomet , j’allai vers la montagne, c’est-à-dire que j’expédiai, à l’endroit où s’élevait le mût de pavillon, un canot avec un officier. Celui-ci n’y rencontra personne à qui parler, si ce n’est deux Hindous, et, faute d’interprète, il lui fut aussi impossible de se faire entendre de ces hommes que de comprendre ce qu’ils disaient. Mon envoyé prit donc le parti de revenir à bord ; mais le canot, ayant été surpris par le jusant, resta échoué plusieurs heures et ne rallia le Ducouè'dic que dans l’après-midi.

Espérant de cette communication avec la terre des renseignements qui me permettraient de remonter jusqu’à la ville, j’avais, de mon côté, fait disposer l’embarcation qui

devait m’y conduire avec quelques-uns de mes officiers. Comme je ne devais désormais compter que sur nos seules ressources, je me mis en route à l’instant, pensant atteindre, avant l’heure de la basse mer, un des points de la côte en dedans de la barre. Cependant, le trajet n’étant pas moindre de quatre à cinq milles et la brise ne nous favorisant pas, la nuit arriva avant que nous eussions pu aborder, et le canot s’arrêta bientôt sur un banc, d’où nous ne parvînmes pas à le dégager. La mer descendant toujours, il se trouva, peu de temps après, complètement à sec. Nous reconnûmes alors que nous étions échoués sur l’accore du grand banc qui laisse entre lui et la rive droite le chenal qu’on appelle chenal de Domeus. Nos matelots débarquèrent pour examiner les alentours et chercher un moyen de sortir d’embarras; mais ils n’en trouvèrent pas : la distance qui séparait le canot du chenal était trop grande pour tenter de l’y transporter à force de bras. Nous jugeâmes donc que la seule manière de nous tirer de ce mauvais pas était d’essayer de nous faire entendre de terre, puisque l’obscurité nous ôtait la chance d’être vus. Il y avait, de l’autre côté du chenal , un petit village dont quelques feux nous indiquaient la position. Pour attirer l’attention de ses habitants, nos hommes firent jouer leurs poumons avec toute l’énergie dont ils étaient capables, et, grâce au calme de la soirée, au silence habituel des heures qui précèdent le sommeil, leurs cris finirent par être entendus : une réponse dans le même ton arriva à nos oreilles, nous prouvant qu’il existait, dans le pays, des larynx aussi fortement constitués que ceux de nos canotiers. Les gens du village avaient deviné notre mésaventure, car nous vîmes s’avancer

vers nous une pirogue, qui malheureusement ne pouvait pas contenir plus de deux ou trois hommes. Toutefois nous n’avions pas lieu de nous plaindre : exposés à passer la nuit à la belle étoile, sur un banc de vase, — puisque nous étions séparés du rivage par un chenal n’ayant pas moins d’un quart de mille de largeur et où le courant allait quatre à cinq milles, — nous devions nous estimer fort heureux déjà qu’il se fût trouvé, de l’un et de l’autre bord, de vigoureux gosiers et de fines oreilles. Aussi, quelque exiguë que fût l’embarcation qu’on nous amenait, nous l’accueillîmes avec une vive reconnaissance. M. Loarer s’embarqua sur le frêle et précieux esquif, et se rendit à terre afin de quérir un bateau de dimension plus convenable. Mais les braves habitants du village étaient décidément d’une intelligence rare et d’une bonne volonté charmante : M. Loarer rencontra en route le bateau désiré, qui venait nous chercher. Dès que celui-ci nous eut ralliés, nous nous y embarquâmes, laissant sur le banc notre canot et son équipage, et donnant l’ordre au patron de nous apporter nos effets aussitôt que le flot le permettrait.

Dans ce village résidaient deux officiers de la compagnie appartenant à la garnison de Surate, et qui y étaient venus prendre l’air de la mer pour achever une convalescence. Ils nous accueillirent avec politesse et nous offrirent de partager leur souper, ce que nous acceptâmes, à la condition d’y joindre les provisions dont nous étions munis. Je m’informai, auprès d’eux, des moyens de locomotion qu’on pourrait trouver dans le village pour aller à Surate par terre, car le peu de succès de notre première tentative m’avait fait renoncer à remonter la rivière en canot.

Suivant leurs indications, je m’entendis immédiatement avec le conducteur d’une carriole, pour qu’il se chargeât de nos bagages pendant que nous ferions route à pied. Notre départ fut fixé au lendemain.

Nous nous arrangeâmes donc de manière à passer la nuit chez nos hôtes, qui , n’ayant que deux lits, étaient autorisés, en qualité de malades, à ne pas les céder : un vieux fauteuil , l’une des plus vénérables pièces de leur mobilier et une tente dont on recouvrit le plancher nous en tinrent lieu. Grâce à ces couches peu moelleuses et surtout aux insectes incommodes qui nous y assaillirent, nous passâmes la plus détestable nuit dont on ait jamais, compté les heures dans le vaste empire de l’Inde britannique. C’était la seconde, mais ce ne devait pas être la dernière de nos infortunes sur les terres de Surate,

Avant le point du jour, nous étions levés ; je ne dis pas éveillés, parce que nous n’avions pas dormi. Je ne sais si nos hôtes s’étaient ressentis du trouble apporté par notre présence au milieu des tribus d’insectes parasites qui vivaient paisiblement dans leurs meubles antiques, ou s’ils éprouvaient cette mauvaise humeur caractéristique d’un sommeil interrompu intempestivement, toujours est-il qu’ils virent d’un assez mauvais œil notre petit remue-ménage matinal et qu’ils assistèrent aux préparatifs de notre départ d’un air qui semblait dire : il eût beaucoup mieux valu pour

nous que ces gens-là ne fussent jamais venus . A quatre

heures, nous nous mîmes en roule avec l’espoir d’être dédommagés, à Surate, des mécomptes que nous avions éprouvés en nous y rendant. Hélas! combien nos illusions étaient grandes I

Nous cheminâmes gaiement derrière le chariot qui portait nos bagages; vêtus de tous les costumes, nous ressemblions fort à une troupe de comédiens ambulants; mais nous ne rencontrions sur notre route personne qui pût s’en étonner ou en rire. Nous traversâmes une campagne d’aspect à peu près uniforme, mais bien cultivée, et, malgré l’absence d’arbres, nous ne fûmes pas tourmentés par la chaleur. Cependant nous n’avions pas moins de quatre ou cinq lieues à parcourir, et, pour des pieds habitués à ne fouler que le pont d’un navire, c’était une longue étape; aussi, quand nous eûmes fait les deux tiers du chemin, prîmes-nous le parti de monter, à tour de rôle, sur la carriole afin de nous délasser. Vers neuf heures, nous étions aux abords de la ville : là le paysage changea. De magnifiques plantations d’arbres nous apparurent, puis, au milieu de leur riche végétation, des jardins et des maisons confortables qui annonçaient la présence d’Européens : en effet, tous les fonctionnaires anglais demeurent en dehors de la ville; on y remarque, de plus, une caserne occupée par une partie de la garnison. Notre conducteur nous indiqua une espèce d’hôtel, entretenu aux frais de la compagnie, pour ceux de ses agents qui ont occasion de passer à Surate. C’est d’elle que dépend le personnel de l’établissement, composé d’un Parsi et de quelques serviteurs; c’est elle, par suite, qui arrête le tarif des logements. Mais les vivres sont fournis par le Parsi, et, on doit lui rendre cette justice, il ne néglige rien pour en tirer les meilleurs bénéfices possibles. Cette sorte d' hôtellerie ou de caravansérail privilégié s’appelle un bungalou. Celui de Surate est une maison d’assez bonne apparence, située en dehors et tout près de la ville, sur une vaste esplanade, plantée II. 19

d’arbres, qui domine la rivière et où était autrefois la factorerie hollandaise. Nous y fûmes accueillis avec les démonstrations les plus obséquieuses par l’hôte qui, flairant une bonne affaire, se frottait les mains, sans doute, à la vue des victimes que le hasard lui amenait. Les Parsis et les banians sont les juifs de ce monde oriental , si tant est que tous les indigènes ne soient pas un peu de la tribu de Judas.

Une fois installés, nous nous fîmes servir à déjeuner et nous mangeAmes avec autant d’appétit que si nous n’avions pas été sûrs de payer fort cher. Pendant et malgré l’accomplissement de cet acte important, j’étais quelque peu préoccupé de la singularité de notre position et de la façon non moins singulière dont nous y étions arrivés. Mouillage à l’entrée de la rivière, descente à terre, trajet de Domeus à Surate, installation dans l’hôtel où nous étions en train de nous restaurer, tous ces mouvements s’étaient effectués sans qu’une seule sentinelle nous eût crié : Qui vive , sans qu’aucune voix officielle nous eût dit : Soyez les bienvenus! Il y avait là ou une grande négligence ou un laisser aller vrai ment extraordinaire. J’avoue que, pour ma part, je n’étais pas ravi du peu de sensation que nous avions fait, et que, ce fût insouciance ou parti pris, j’en étais aussi blessé qu’étonné.

Je fus interrompu dans ces réflexions désagréables par l’apparition d’un cipayc qui me remit un chiffon de papier sur lequel étaient écrites au crayon et en français les questions suivantes, aussi claires que laconiques :

Qui êtes-vous?

D’où venez-vous ?

Où allez-vous ?

Ces trois petites phrases à la Spartiate firent d’abord sur moi le même effet que le mané-técel-Pharès sur les convives de Balthazar. Mes regards stupéfaits allaient, alternativement, de la missive au porteur et du porteur à la missive, et je me demandais lequel des deux était garant de l’autre, c’est-à-dire si le cipaye prouvait l’authenticité du papier ou le papier l’authenticité du cipaye; toutefois je ne pouvais rester longtemps dans le doute, en voyant celui-ci revêtu d’un costume officiel , tandis que l’autre ne portait ni adresse, ni date, ni signature. Je dus donc regarder le militaire nonseulement comme étant de bon aloi , mais encore comme la pièce essentielle ; puis, considérant qu’un brave soldat du respectable corps des cipayes était incapable de commettre un faux en écriture publique, libellé surtout en langue française, j’en tirai logiquement cette conséquence : que le papier, si peu cérémonieux dans sa tenue et dans son langage, émanait de l’autorité locale pour qui, probablement, l’apposition d’un cipaye à un billet valait celle d’un cachet ou d’une signature.

Arrivé ainsi à me convaincre que je devais prendre au sérieux le message et le messager, j’essayai d’entrer en communication avec celui-ci , tâche peu facile, puisqu’il ne parlait que l’hindou. MaisleParsi, intendant du bungalou,s’em pressa de me servir d’interprète : il questionna le cipaye et nous transmit ses réponses en anglais. J’appris, de cette manière, que M. le major Cooke, commandant militaire de Surate, avait daigné m’adresser l’interrogatoire sommaire que j’ai transcrit plus haut littéralement. C’était à n’y pas croire de la part d’un officier anglais; car, si l’on a reproché quelquefois aux ofüciers de cette nation d’être généralement en-

tachés de morgue, ils sont, à coup sûr, les plus poliment formalistes de tous les officiers d’Europe et d’Amérique. Le procédé était inexcusable; on n’eût pas agi plus brutalement à l’égard d’étrangers qui se seraient introduits furtivement dans une ville en état de siège; or la situation paisible et régulière où se trouvait Surate n’autorisait, en aucune façon, un manque d’urbanité envers des arrivants qu’on savait bien être Français, puisque c’était en français qu’on leur écrivait. Avec un peu plus de tact ou moins d’étourderie, M. le major aurait d’abord fait prendre, auprès du chef de l’hôtel où nous étions descendus, les informations nécessaires sur la qualité et les intentions des personnes que celui-ci avait reçues dans le caravansérail de l’honorable compagnie. Bref, je congédiai le cipaye en le chargeant de dire au major Cooke que nous étions le commandant et les officiers du brick de guerre français mouillé à l’embouchure de la rivière, et que j’irais moi-même, dans la journée, répondre aux questions qui nous avaient été adressées.

Je me rendis bientôt, en effet, chez le major commandant; son envoyé l’avait, sans doute, informé des marques de surprise et de mécontentement que j’avais laissé échapper en recevant son message, car il se montra , tout d’abord , fort embarrassé. Cet embarras s’accrut môme de la difficulté que nous avions à nous comprendre, car il connaissait aussi peu la langue française que je connaissais peu l’anglais; heureusement le major avait à sa disposition une providence prête à nous tirer d’affaire; c’était mistriss Cooke, sa femme, qu’il se hâta d’appeler à son aide, et à qui je fus immédiatement présenté. Mistriss Cooke était une brune assez piquante; elle avait passé quelque temps à Paris, et elle remplit très-

convenablement son rôle d’interprète. Avec l’air de candeur et le langage timide d’une jeune miss non au courant des questions officielles, elle m’expliqua comment son mari, ignorant la présence d’un navire de guerre français dans les eaux de Surate et ayant seulement appris que des étrangers étaient arrivés en cette ville, avait pu agir aussi peu cérémonieusement envers nous.

Dans les affaires délicates, l’intervention d’une jeune et jolie femme prend le caractère d’une médiation dont le résultat est toujours satisfaisant. L’apparition, non moins agréable qu’inattendue, du charmant négociateur qui se plaçait entre le major et moi avait dissipé l’effet produit par le malencontreux billet du matin, et je me sentais d’autant plus disposé à l’indulgence que, M. Cooke ne sachant pas le français, il devenait manifeste que la jolie main de mistriss Cooke avait rédigé le fatal message. Je me contentai doue, comme entrée en matière, de quelques plaisanteries sur la forme concise et tant soit peu cavalière de l’interrogatoire écrit qui nous avait troublés dans une occupation sérieuse, comme l’est un déjeuner lorsqu’on vient de faire à pied une promenade d’au moins vingt kilomètres; je ne me montrai nullement difficile quant à la valeur de l’explication qui m’était présentée de la meilleure grâce du monde et avec un désir évident de la rendre convaincante. À mon tour, je fis connaître au major Cooke le but de ma relâche à Surate, et l’accident qui nous avait contraints à nous y rendre par terre et pour ainsi dire incognito, après avoir, toutefois, tenté inutilement de faire constater au poste de Yaux-Tomb l’arrivée du brick au mouillage de Swally. Ces éclaircissements donnés, nous échangeâmes de part et d’au-

tre quelques phrases de circonstance; puis je pris congé de mes interlocuteurs.

Le soir même, les relations pacifiques qui venaient de s’établir reçurent une consécration. L’impassible cipaye, naguère messager de discorde, cette fois messager de paix, reparut à l’hôtel et me remit, au nom de M. et de Mme Cooke, une lettre d’invitation à dîner pour mes officiers et moi. Cette lettre, écrite en français, sur papier à bordure rose et d’une jolie petite écriture déliée, était, sans aucun doute, de la main du gracieux interprète qui m’avait traduit les excuses du major, et elle était conçue dans les termes les plus obligeants. De crainte qu’il ne me fût resté au fond du cœur quelque regain de rancune, le bienveillant rédacteur, par un raffinement de politesse, terminait en priant « Monsieur le capitaine commandant du bateau français de pardonner tonies ses surprises; » c’est-à-dire, je crois, qu’on s’excusait encore de s’être laissé surprendre. On ne pouvait montrer plus d’amabilité et de prévenance; je répondis en conséquence, acceptant seulement pour moi, les officiers qui m’accompagnaient devant retourner à bord avant le jour fixé par le billet d’invitation.

À l’issue de mon entrevue avec M. et Mme Cooke, je m’étais rendu chez le juge, qui est la seconde autorité du pays; il était absent, et j’avais été reçu par madame, qui fut loin de se montrer, pour moi, aussi affable que sa compatriote; je ne pus même la décider à parler français, quoiqu’elle le sût un peu. Là se bornèrent mes relations avec les autorités anglaises. Quant aux autorités indigènes, le pays étant sous la dépendance des Anglais, je n’avais pas de rapports officiels à établir avec elles : ceux que la curiosité m’eût

engagé à nouer m’étaient interdits faute d’un interprète. Je me bornai donc à visiter quelques riches négociants arabes établis à Surate, pour obtenir les renseignements commerciaux que je voulais prendre : la présence de M. Vignard rendait faciles mes entretiens avec eux. Au nombre des Arabes que j’allai voir se trouva naturellement l’agent du sultan de Mascate, pour lequel j’avais une lettre de son souverain. Il me reçut fort civilement et se mit entièrement à ma disposition. Il se nommait Ahhmed-ben-Zoubir ; né de parents arabes, à Surate, il n’en était jamais sorti. C’est dans sa conversation que je recueillis quelques détails sur la situation commerciale de cette ville, assez déchue aujourd’hui, même au point de vue maritime, pour qu’un navire de guerre étranger puisse mouiller dans ses eaux sans que l’autorité supérieure ait l’air de s’en apercevoir.

C’était, du reste, je suis bien forcé de l’avouer, une singulière autorité que celle qui résidait alors à Surate. Ce qui s’était passé aurait du rendre M. Cooke plus circonspect dans sa manière d’interpréter les devoirs que la société impose, surtout à un gentleman, comme disent ses compatriotes; cependant il n’en fut rien. Décidément il était écrit que ce pays me serait fatal , et le soir où mon canot s’échoua sur le grand banc du bas de la rivière (présage bien clair et que je ne sus pas comprendre), au lieu de me réjouir d’entendre la voix des gens du village qui répondaient à notre appel , j’aurais mieux fait de boucher mes oreilles et celles de mes hommes avec de la cire, comme fit Ulysse quand il voulut mettre son équipage et lui à l’abri des vocalises séductrices des sirènes. A partir de ce moment , que de chutes de Cha-

rybde en Scylla et de Scylla en Charybde! . D’un banc de

sable vaseux où je risquais de n’avoir, une bonne partie de la nuit, que la voûte étoilée pour ciel de lit, passer à l’hospitalité maussade de deux convalescents renfrognés, dormir (quel abus de langage!) sur un plancher et en proie à la voracité d’une nuée de parasites, faire cinq lieues à pied, tomber entre les mains d’un hôtelier plus vorace encore que les insectes de la nuit, et recevoir là, emmanché d’un soldat cipaye, un papier de propreté douteuse qui nous demande, à brûle-pourpoint, comme un agent de police à un vagabond, qui êtes-vous et que voulez-vous? certes, voilà plus de contre-temps qu’il n’était nécessaire pour que je prisse en abomination l’antique métropole du commerce de l’Asie ; cependant je n’étais pas au terme de mes misères : j’avais encore à avaler la lie de ce calice d’amertume.

Je restai trois ou quatre jours hébergé, au poids de l’or, par mon juif de Parsi , et, pendant trois ou quatre jours, j’attendis que le major Cooke voulût bien se rappeler qu’il me devait une visite. Vaine attente! En fait de visites, il était, sans doute, de ceux qui pensent qu’une invitation à dîner en lient lieu. Le jour fixé arriva sans que M. Cooke eût paru. Cependant, résolu que j’étais de ne désespérer qu’au dernier moment, je patientai jusqu’aux environs de l’heure du rendez-vous; mais, hélas! pas de major Cooke. On eût dit qu’il était passé à l’état de mythe, ou que quelque fakir, à l’instigation d’un rajah, lui avait administré un des poisons subtils que ces moines indiens préparaient autrefois pour servir la vengeance du grand mogol. Je fus alors convaincu que le commandant de Surate n’était pas plus poli pour les étrangers qui séjournaient dans sa ville

qu’à l’égard de ceux qui y arrivaient, et je pris aussitôt mon parti. A cinq heures (on voit que je poussai la patience jusqu’à la limite extrême), à cinq heures, je fis porter à M. le major Cooke, par un marin du Ducouèdic , une lettre préparée dans la journée, et dans laquelle je disais : « qu’ayant eu l’honneur de faire une visite à M. le major j’avais droit de m’attendre à recevoir la sienne; que c’était là un devoir entre gentlemen, et, à plus forte raison, entre les agents officiels de deux nations amies; qu’en s’abstenant de remplir ce devoir il m’avait mis, à mon grand regret, dans l’impossibilité de paraître à sa table; je terminais en priant mistriss Cooke d’agréer mes excuses, et de croire à la peine que je ressentais, de ne pouvoir me rendre au dîner que j’avais accepté. » Cette cpître tomba comme une bombe au milieu des convives réunis, au nombre desquels, par une prévoyante attention de mistriss Cooke, devaient se trouver, m’avait-elle écrit dans son billet d’invitation, « des gens, deux ou trois, qui parlent la française. » La stupéfaction et le désordre régnèrent un instant dans l’assemblée. On eût dit qu’un autre Sevagy (1) venait de se présenter sous les murs de Surate. Enfin un cipaye, l’inévitable cipaye, fut dépêché, en toute hâte, à la poursuite du matelot qui avait apporté ma lettre. Ce dernier fut atteint et amené en présence de l’honorable société, où se distinguaient M. Cooke, à qui l’émotion de la honte ou du dépit avait donné la couleur de son habit d’uniforme, et mistriss Cooke, qui, par son empressement à excuser son mari, témoignait le regret que lui faisait éprouver ce contre-temps

(1) En 1664, Sevagy, roi des Mahrattes, assiégea Surate et jeta la terreur parmi ses habitants.

fâcheux ou, pour me servir de son langage, cette nouvelle surprise. « Son mari, disait-elle, ne savait pas le français; comment eût-il été rendre visite à Monsieur le capitaine? . Sans doute elle s’y fût transportée avec lui, si

Monsieur le capitaine eût été seul . Il fallait bien dire à

Monsieur le capitaine combien on était désolé et combien d’excuses on présentait, etc., etc . » Mon messager re¬

vint me rapportant ces flatteuses protestations, qui me prouvèrent que, si mistriss Cooke n’avait pas songé à rappeler à son mari les devoirs qu’il aurait dû remplir, elle n’était pas, du moins, complice d’une grossièreté qu’explique seul l’espèce d’isolement où l’on vit dans ce pays, et par suite duquel on désapprend les usages de la bonne compagnie. Sans me départir de la ligne de conduite qui m’était imposée, je pus donc envoyer une pensée de remerciment et de bon souvenir au seul être agréable que j’eusse vu et entendu dans la ville de Surate.

Le lendemain , je m’embarquai sur un bateau du pays pour descendre la rivière et retourner au plus vite à bord du Ducouëdic. Mais il était écrit que je ne pourrais, sans éprouver un désagrément, faire un pas dans ce lieu de relâche , où le mauvais sort m’avait jeté; mon conducteur m’échoua sur un nouveau banc, où je restai une heure à un mouillage forcé. Je finissais, on le voit, comme j’avais commencé. Aussi , pour me soustraire à la malfaisante influence qui me poursuivait dans ce pays, je me hâtai , à peine arrivé à bord, de faire les préparatifs du départ.

Je me bornerai à rappeler ici les principaux événements qui causèrent successivement la prospérité, puis la décadence de Surate, par la raison que son histoire politique,

géographique et commerciale se trouve dans tous les livres spéciaux : d’ailleurs cette ville ne se rattache qu’incidemment à l’objet de ma mission, et par conséquent à la présente relation.

Surate, que les indigènes prononcent Soûrete (beauté), est une grande ville de la province de Gouzerate, dépendante aujourd’hui de la présidence de Bombay. Elle est située sur la rive gauche ou méridionale de la Tapti , par 21° 12' de latitude nord et 70° 29' 45" de longitude est. Cette rivière se jette dans le golfe de Cambaye, à dix-huit milles environ à l’ouest de la ville; sa largeur est remarquable; mais la navigation en est dangereuse, même pour les bateaux, à cause des bancs de sables mouvants dont elle est encombrée et qui, dans leurs déplacements, ouvrent parfois de nouveaux canaux ou comblent les anciens. Ces bancs sont très-nombreux, surtout à peu près aux deux tiers de la distance qui sépare Surate de la barre, et ne laissent entre eux que des passages fort étroits. Les barques qui naviguent sur ce cours d’eau sont généralement de 50 à 40 tonneaux, ayant deux mâts portant chacun une large voile latine.

Les grands navires ne franchissent pas la barre ; ils jettent l’ancre dans la rade de Swally, qui tire son nom de celui d’un petit port placé sur le côté nord de l’embouchure. C’est sur la pointe Swally que se trouve Vaux-Tomb, reconnaissable à une tour surmontée d’un dôme blanc et à un mât qui porte un fanal.

Sur la rive gauche, environ quatre milles en dedans de la barre, est une crique donnant accès vers le petit village de Domeus , où existe, bâti sur une éminence, un corps de

garde commandé par un sergent qui est chargé d’enregistrer l’arrivée et le départ des navires, et d’en rendre compte au commandant de Surate. De Domeus à Surate, il y a environ quinze milles par eau et dix par terre.

Surate s’élève au milieu d’une fertile campagne, accidentée de collines, boisée, coupée de longs chemins ombreux et parsemée de grandes jongles touffues, au sein desquelles pullule toute sorte de gros et de petit gibier. Des villages et des fermes se montrent çà et là dans le pays environnant. La ville a la forme d’un demi-cercle, dont la Tapti serait la corde; elle est entourée d’une muraille de six milles environ de circuit, en bon état, garnie de bastions demi-circulaires et de créneaux. Une garnison, composée d’un petit nombre de cipayes et de quelques artilleurs européens, occupe la citadelle, située dans l’enceinte de la ville et sur le bord même de la rivière. Les couleurs britanniques flottent à l’un de ces bastions et celles du Mogol au bastion opposé.

Surate est une vaste cité, mais elle ne justifie pas le nom que lui ont donné ses premiers habitants. Les rues en sont étroites et tortueuses, non pavées, pleines de poussière ou de boue, selon la saison, les maisons généralement construites en terre délayée et en bambous; quelques-unes seulement, occupées par les principaux négociants, ont été bâties avec plus de soin, sinon avec plus d’élégance. On y remarque aussi plusieurs mosquées, la Douane, la Monnaie, des fontaines et des citernes d’une bonne construction. Un curieux établissement y existe : c’est un hôpital pour les animaux vieux ou malades, où se trouvent réunis, avec tout le confort possible, chevaux, bœufs, moulons, chèvres, etc.

Cet établissement a été fondé et richement doté par les jains (l). La résidence du Nabab est un édifice moderne, mais elle n’a rien qui puisse fixer l’attention; enfin on y voit un joli temple protestant.

La population de Surate était estimée, en 1796, époque à laquelle sa prospérité avait déjà décliné , à huit cent mille âmes, les plus raisonnables disent six cent mille; maintenant que presque tout son commerce a passé à Bombay, la population , considérablement réduite, n’excède guère cent mille âmes; elle se compose, outre les Européens, d’Hindous pour la plupart jains, de mahométans, de Parsis, d’ Arméniens, de juifs et d’autres castes encore. Les Parsis et quelques familles de mahométans occupent, sous le rapport de l’ influence et de la richesse, le premier rang dans cette population mêlée.

Surate est à la fois le siège d’une force militaire anglaise, de la cour suprême de justice pour toute la présidence de Bombay, et d’une cour de district; elle a aussi un bureau de douane avec un receveur.

La ville de Surate est si ancienne, qu’on la trouve men tionnée dans un vieux poëme sanscrit appelé le Râmâyana (2). Après la conquête de l’Hindoustan par les mahomé-

(1) Les jains ou jainas sont une secte religieuse de l’Hindoustau ; leur nom est dérivé du sanscrit jina (victorieux), qui est le nom générique des jains déifiés de cette secte. Ils sont très-nombreux dans les provinces méridionales et occidentales de l’Inde.

(2) Le sujet du Râmdyana est la descente de Visnou sur la terre, pour prévenir la destruction du monde par le prince des démons, fiavana. On n’a pu déterminer avec quelque certitude l’époque à laquelle il fut écrit. Il est seulement possible d’induire des faits dont il traite qu’il se rapporte à l’introduction du culte de Brahma dans la péninsule et qu’il a dû être composé à une époque très-reculée.

tans, elle fut le port où ils s’embarquaient de préférence pour le pèlerinage de la Mekke; et, lorsque les Européens eurent découvert le passage du cap de Bonne-Espérance, elle ne tarda pas à être la place de commerce maritime la plus importante de tout le continent indien, supériorité qu’elle dut au voisinage des plus riches provinces de l’empire du Mogol et à sa position favorable pour concentrer le mouvement d’échange entre la côte du Malabar et les golfes Persique et Arabique. Quand les Portugais se furent solidement établis à Calicut, à Goa et à Daman, ils commencèrent à trafiquer avec Surate, à peu près vers 1361. En 1603, un marchand de Londres, du nom de Mildenhall , partit pour Agra et réussit, trois ans plus tard, à faire concéder à sa nation des privilèges commerciaux sur le marché dont il s’agit. En 1610, les Portugais ayant voulu s’opposer aux opérations des Anglais à Surate, il s’ensuivit une série de combats heureux pour les armes de la Grande-Bretagne. Ces succès valurent aux Anglais l’autorisation d’établir une factorerie, qu’un firman de l’empereur leur donna en 1613. A la même époque environ, les Hollandais se présentèrent dans le pays; ils y devinrent, pour les Portugais et les Anglais, des rivaux redoutables, et leur commerce y prospéra pendant la durée d’un siècle. Ce ne fut que bien longtemps après les Anglais et les Hollandais que les Français parurent sur le marché de Surate. Les Européens, qui y avaient pris pied avant eux, se croyant intéressés à les faire exclure, employèrent toutes sortes d’artifices pour inspirer aux Indiens des préventions contre ces nouveaux concurrents. Le gouverneur était déjà disposé à les desservir a la cour d’Agra, où allaient se rendre deux en-

voyés de la France, les sieurs La Bouîaie et Beber, pour solliciter la liberté du commerce. Heureusement un capucin, nommé le père Ambroise, qui se trouvait sur les lieux, parvint à détruire les calomnies qu’on avait répandues et à remettre ses compatriotes en estime dans cette partie de l’Inde. Le principal représentant du commerce français à Surate, vers cette époque, c’est-à-dire en 1668, était un nommé Carron, homme expérimenté et très-actif, malgré ses soixante et douze-ans. Il devint le chef de la compagnie des Indes orientales et choisit d’abord la ville dont nous parlons pour en faire le centre des opérations de ladite compagnie. Mais, quoique florissante, cette ville ne répondit point à l’idée qu’il s’en était formée pour un établissement principal; il abandonna donc son projet, et les Français n’eurent dans Surate qu’une factorerie, qui ne fut môme jamais bien importante.

Dans les notices statistiques sur les colonies françaises publiées, en 1839, par le département de la marine, on voit encore figurer, au nombre de nos établissements de l’Inde, une loge (1) à Surate. Il y est dit que cette loge a été occupée, à dater de 1819, par un agent fiançais mort en 1823, et qui ne fut point remplacé, attendu la cessation absolue de relations commerciales entre la France et ce pays. L’auteur des notices ajoute qu’elle est occupée par un gardien et un pion ; enfin que le jardin de cette factorerie et le pavillon qui en dépend sont loués pour la somme de 2,000 francs. Il m’a

(1) Le nom de loge était donné, sous le régime de la compagnie des Indes, à des factoreries ou établissements isolés, comprenant une maison avec un terrain adjacent, où la France avait le droit de former des dépôts de marchandises et de faire flotter son pavillon.

fallu lire ces détails dans une publication officielle pour croire que la France conservait le droit d’avoir une loge à Surate; car, à mon passage dans la localité, rien de ce que j’avais vu ou entendu ne me l’avait appris. Je ne sais jusqu’à quel point les maîtres actuels de cette cité seraient disposés à nous laisser user d’un pareil droit. Tout ce que je puis dire, c’est que personne, à Surate, ne m’a paru se douter que nous eussions un pareil privilège.

Les Anglais ont été plus heureux que nous dans leurs relations avec Surate; en 4 G 1 5 , sir Thomas Roe obtint de l’empereur, qu’il visita à Agra, l’autorisation d’établir des factoreries non-seulement dans la ville qui nous occupe, mais encore à Cambaye et partout ailleurs. Surate devint alors le siège principal de la compagnie anglaise des Indes, sur la cote occidentale de la péninsule, et garda cette prérogative jusqu’en 108G, époque où la présidence fut transportée à Bombay. En 1800, les Anglais forcèrent le Nabab à signer un traité par lequel il résignait le gouvernement civil et militaire de la province entre les mains de la compagnie, à la charge, pour celle-ci, de payer à lui et à ses héritiers une pension annuelle d’un lack de roupies et le cinquième du revenu net produit par la ville et ses dépendances. Quoique prisonnier d’Etat, le Nabab, comme son maître, l’empereur de Delhi, peut toujours revêtir les insignes extérieurs et s’entourer des apparences du pouvoir. Nous avons dit que son drapeau Hotte sur la citadelle, à côté de celui de la Grande-Bretagne. Enfin un traité conclu en 1803 entre la compagnie et les Mahrattes contraignit ceux-ci de renoncer à toutes leurs prétentions à l’égard de Surate, prétentions qui remontaient à la prise de cette ville par le fameux Sevagy.

La décadence de Surate a été attribuée à diverses causes : tantôt aux épidémies, aux inondations et aux incendies qui l’ont ravagée, tantôt à la translation du gouvernement central de la compagnie à Bombay; ce dernier fait, joint au développement commercial de plusieurs autres points de la côte, paraît avoir été la cause la plus réelle de cette décadence. Quoi qu’il en soit, sa prospérité n’existe, aujourd’hui, que dans l’histoire; son commerce extérieur, considérablement restreint, se borne, pour ainsi dire, à quelques opérations avec le golfe Persique et la mer Rouge. Celles qu’elle fait avec l’Arabie ont encore une certaine importance. Quant à la côte orientale d’Afrique, Surate n’y expédie plus directement de marchandises : depuis les calamités qui ont affligé cette ville, aucun de ses négociants, n’étant resté assez riche pour envoyer sur cette côte ou en recevoir des chargements complets, on opère par l’intermédiaire de Mascate, de Bombay ou des ports de Keutch.

Un navire qui jette l’ancre devant la barre de Surate doit être visité par un commis de la douane chargé de prendre les noms du capitaine, du bâtiment, de la nation à laquelle il appartient et de l’endroit d’où il vient.

Les marchandises ne peuvent être débarquées sans un permis spécial. Celles qui sont transbordées à la barre ou en rivière, et expédiées de là en d’autres endroits , sont sujettes aux memes droits que si elles entraient dans la ville. Les articles qui seraient saisis, après avoir été introduits en fraude ou transbordés sans acquittement du droit, seraient confisqués.

Les droits se payent d’après le manifeste, qui doit être

livré à la douane, et la facture exhibée. Toute marchandise IL 20

qui ne s’y trouve pas portée paye double droit, si elle est débarquée.

Si la valeur d’une marchandise n’est point portée au manifeste, le droit à payer est calculé sur le prix de facture et, à défaut de celui-ci , sur les prix courants de Surate.

On ne fournît de pilote qu’aux capitaines ou patrons qui se présentent munis d’un certificat du chef de la douane attestant qu’ils sont en règle.

Toute marchandise arrivant de l’étranger, par mer, dans un bâtiment monté par des personnes, ou étant la propriété de personnes placées sous la protection de la compagnie, paye un droit de 4 pour 100 à la douane; il y a, en plus, 2 pour 100 à payer pour diverses charges de pilotage, d’ancrage, etc.

Toute marchandise importée sur un bâtiment qui n’est pas dans les conditions précitées paye, outre le droit déjà

indiqué :

Par navire européen ou américain. . . 00 pour 100.

Par navire venant du Bengale. ... 45

Par navire venant des côtes d’Afrique et de Coromandel, de Malacca , Achem et

Siam . 15

Par navire venant de Ceylan . 12

Par navire venant de Chine . 20

Par navire venant de la côte entre l 'Indus et le cap Comorin . 10

Les provenances de Bassora, de Moka, de Djedda, en un mot des ports du golfe Persique et de l’Arabie. ...... G

Les marchandises certifiées venir des ports des posses-

sions anglaises de l’Inde, autres que Canara, Cocliim et Ceylan, sont exemptes de droits à Surate.

Les marchandises importées, sans certificat d’origine, du Bengale et du Coromandel sont soumises à un droit d’importation de 2 1/2 pour 100, lequel est rendu, à l’aide d’un drawback équivalent, lorsque les marchandises sont réexportées par terre ou par mer.

Le droit sur le coton est fixé annuellement , selon le cours de cet article sur le marché.

Les provisions de toute espèce abondent à Surate et sont à un prix raisonnable. On y trouve, parmi les nombreux végétaux alimentaires, les pois, l’asperge et le concombre. Le froment y est d’excellente qualité et le pain meilleur que dans les autres parties de l’Inde. La rivière fournit beaucoup de poisson. Le boi* à brûler est rare, et le bois de construction, apporté de Daman ou de la côte de Malabar. On consomme l’eau des puits, celle de la rivière étant presque toujours saumâtre.

Pendant notre séjour au mouillage de Swally, les vents ont soufflé de l’est-sud-est à l’est-nord-est.

Le baromètre s’est constamment tenu à 0m,760. Le thermomètre a varié entre un maximum de 28°, qu’il marquait à l’heure de midi, et un minimum de 22°, 5, a six heures du malin.

Les courants de marée estimés à bord n’ont pas été de plus de 2 milles et 1/2 à l’heure, le flot portant au nordouest et nord-nord-ouest, le jusant, en sens opposé.

La déclinaison de l’aiguille a été trouvée de 2° nord-est ; enfin nos observations placeraient la pointe Swally par 21° 4' 45” de latitude nord et par 70° 27' 10” de longitude est.

Le 25 novembre, à sept heures du matin, profitant d’une brise d’est-nord-est assez forte pour nous permettre de refouler le courant de la fin du flot, nous appareillâmes et fîmes route, sous toutes voiles, pour sortir du golfe de Cambaye. Dans l’après-midi , la brise liala successivement le nord-est, le nord et le nord-nord-ouest. A quatre heures et demie, nous étions par le travers de la montagne de Saint- Jean et nous nous dirigeâmes alors, le long de la côte, vers le port de Bombay; le 20, à deux heures et demie du matin , le phare de Colabba était en vue. Nous manœuvrâmes pour nous mettre en position de prendre un des pilotes dont les bateaux, à cette époque de l’année, croisent constamment devant le port : à huit heures, nous en avions un à bord, et à une heure après midi , nous jetions l’ancre devant la ville.

Il y avait au mouillage une frégate et un bateau à vapeur de guerre anglais : sur la première flottait un guidon de commodore; je le saluai, selon l’usage, de dix coups de canon, et fis ensuite une autre salve de vingt et un coups pour la terre, avec le pavillon britannique en tète du mât de misaine. Les deux saluts me furent aussitôt rendus; puis le commodore m’envoya présenter ses compliments et faire ses offres de service par un des officiers de la frégate.

Le but de ma relâche à Bombay était de compléter mes vivres et d’effectuer quelques petits travaux propres à assainir le logement de mon équipage.

Pendant mon séjour à Zanzibar, j’avais apporté la plus sérieuse attention à préserver mes hommes des effets de l’insalubrité du pays, et quelques cas de fièvres et de dyssenterie heureusement arrêtés m’avaient fait espérer que mes efforts seraient couronnés de succès; mais, ainsi que je l’ai

dit, des affections plus graves et plus nombreuses s’étaient manifestées, après le départ, et, dans notre traversée de Zanzibar à Diou, deux hommes avaient succombé. En arrivant à Bombay, nous avions encore, outre quelques exempts de service, huit malades dont plusieurs étaient dans un état alarmant. Que mes efforts, que toutes les mesures sanitaires prises n’aient pas suffi pour prévenir ou atténuer le mal, il n’y a là rien d’ étonnant, alors que des difficultés inhérentes à la nature du bâtiment s’ajoutaient aux influences morbides que l’équipage subissait dans les localités insalubres. Tandis qu’il eût fallu lutter contre ces influences, en épargnant aux hommes certaines privations, supportables sous un climat tempéré, mais contraires à l’hygiène sous un climat torride, j’étais forcé de mettre mes pauvres matelots à la ration d’eau, car on n’en fait que bien rarement et bien difficilement de bonne à la côte d’Afrique. De plus, la quantité d’eau que le brick eût pu prendre dans les conditions normales prévues au devis était, quand nous quittions le port de ravitaillement, diminuée du contenu de cinq caisses dans lesquelles il fallait placer du biscuit et des légumes; ce qui n’empêchait pas notre faux pont d’être encombré, sauf une coursive de chaque bord, d’un plan de quarts de farine, de salaisons et de caisses d’échantillons. Pendant un mois et demi que le faux pont restait ainsi plus ou moins engagé, l’air y circulait mal ; la température, encore développée par les feux de la cuisine et du four, y était très-élevée. Quand la moitié de l’équipage était couchée, on y respirait un air nécessairement vicié. Qu’était-ce donc lorsqu’on rade les trois quarts de l’équipage et les malades y étaient réunis? On ne voit pas sans émotion la vie de cent

cinquante hommes livrée à des chances menaçantes, et je me demandais souvent, avec anxiété, ce qui arriverait si une épidémie se déclarait à bord, ou seulement s’il s’y trouvait une vingtaine d’individus sur les cadres, éventualités cependant probables. Pour accomplir des missions semblables à celle dont nous étions chargés, des navires à batterie sont nécessaires; or le Ducouè'dic, déjà impropre, de sa nature, à la campagne qu’il avait dû entreprendre, manquait même des commodités qu’ont aujourd’hui tous les navires sans batterie; il aurait donc fallu percer quatre ou six hublots dans le faux pont, avoir dans le pont des verres lenticulaires mobiles afin de favoriser la circulation de l’air, et pratiquer deux petits panneaux à l’arrière des cuisines. Je voulais cl pouvais ouvrir ces derniers pendant ma relâche; mais il n’était pas dans mes pouvoirs de commandant de faire exécuter les autres travaux. Tant que dura la campagne, les mauvaises conditions sanitaires où se trouvait mon équipage furent l’objet de mes préoccupations les plus vives; et ce n’était pas sans raison, puisque, à peine au début, j’en éprouvais déjà les tristes conséquences.

Pe lendemain de notre mouillage à Bombay, j’envoyai à l’hôpital les huit marins dont l’état m’inquiétait; je plaçai aussi dans une maison de santé le chirurgien-major du brick, M . Loher, de qui la position s’était sérieusement aggravée depuis notre séjour à Zanzibar. Des huit marins, l’un mourut le jour de son entrée, quatre se rétablirent rapidement; mais je fus obligé, en quittant Bombay, d’y laisser les trois autres, qui étaient hors d’état de reprendre la mer (1).

(1) J’ai appris, plus tard, qu’un de ces hommes était mort à Bombay trois mois après notre départ, et que les deux autres ayaut été ra-

Quand je m’occupai de compléter les approvisionnements du brick, j’éprouvai beaucoup de difficultés à renouveler le vin de l’équipage; cette boisson ne faisant pas partie de la ration des marins anglais, qui ne consomment que du thé et du rhum, il n’en existe pas, à Bombay, de convenable pour vin de ration : c’est un embarras contre lequel tout navire français comptant se ravitailler en ce port fera bien de se précautionner. On n’y trouve que du vin de caisse destiné à la consommation extra de quelques Européens. Faute d’autre, je pris celui-ci et le fis transvaser des bouteilles dans nos pièces; je n’eus pas même la quantité nécessaire, mais, comme ma prochaine destination était Goa, j’espérais y être plus heureux sous ce rapport.

Quant aux besoins spéciaux du navire, il me fut très-facile d’y pourvoir, grâce à toute la bonne volonté que mit à me satisfaire M. le surintendant de la marine, sir Robert Olliver, capitaine de la marine royale.

Le capitajne Olliver, une de mes anciennes connaissances, était un de ces hommes qu’on quitte à regret, dont on se souvient avec plaisir et qu’on revoit avec joie. Dans mes précédents voyages à Bombay, en 1858 et 1840, j’avais eu avec lui les rapports les plus agréables. En 1846, il se montra ce qu’il avait toujours été à mon égard, et, je puis le dire, au milieu des sentiments d’estime et de bienveillance qu’il me témoignait, il y avait un fonds d’affection paternelle aussi touchant qu’honorable pour moi.

Parmi les nouvelles connaissances que je fis, la gratitude me porte à nommer le capitaine de vaisseau de la compagnie,

patries par voie de Suez, un seul était arrivé à Marseille, l'autre étant décédé à l'hôpital du Caire.

M. Lynch, sous-intendant de la marine et connu par ses beaux travaux hydrographiques des mers de Chine. J’eus, avec lui, des relations fort amicales auxquelles prêtait un charme de plus la présence de madame Lynch, jolie femme, d’un caractère vif et enjoué. Le mari et la femme parlaient français; ils se montraient toujours empressés à m’être agréables, et leur maison m’était un refuge assuré contre l’ennui qui poursuit trop souvent le marin dans ces pays lointains où il est condamné à errer sans rencontrer un visage qui lui sourie. Je leur dus quelques-uns des bons moments de mon court séjour à Bombay.

J’arrivais dans cette ville au commencement de la belle saison; c’est l’époque où la société quitte ses demeures urbaines pour aller s’établir en camp volant sur les glacis de la place. A cet effet, on a des espèces de baraques ou tentes en bois , plus ou moins grandes , selon le nombre de personnes composant la famille qui doit s’y installer. Ces maisonnettes mobiles sont, d’ailleurs, fort élégamment décorées, peintes de fraîches couleurs, munies de varangues avec cloisons à grillage, pour que l’air y circule mieux, pourvues enfin de tout le confortable que les Anglais entendent d’une manière si merveilleuse. Ces petites villas ambulantes prennent le nom de bungalous , déjà connu du lecteur. On les établit sur un vaste emplacement situé en dehors des murs et dans une position rendue délicieuse par la fraîcheur que la brise de mer y apporte et le tableau que le regard embrasse. Ces maisons s’élèvent au milieu d’enclos garnis de palissades, plantés de quelques arbres, et surtout ornés de charmants arbustes et de belles fleurs en caisses ou en pots. C’est le jardin postiche à côté du petit chalet portatif;

mais tout cela est riant, gracieux et bien entendu. Derrière la demeure des maîtres sont les cabanes pour les domestiques, les hangars pour les voitures, les chevaux, etc. Et puis, quand la belle saison s’en va, cette féerie champêtre disparaît, et il ne reste sur place que les enclos et quelques arbres en pleine terre, seuls vestiges de ce qui était presque une cité. C’est là que la bonne compagnie passe la mousson de nord-est. Les hommes se rendent le matin à la ville pour leurs affaires, et, le soir, un phaéton ou un palanquin vient les déposer à la porte de leur bungalou. Sir Robert Olliver avait le sien, et il ne manqua pas de m’y offrir à dîner. Je trouvai la manière de prendre le grand air dans ce cottage improvisé aussi agréable qu’originale, d’autant plus que, tous les soirs, la musique de la garnison donnait un concert en plein vent à une foule de promeneurs et de promeneuses formant la partie la plus fashionable de la société de Bombay.

Le capitaine Lynch avait, comme les autres, sa maison de plaisance, et je n’ai pas besoin de dire qu’il m’en fit les honneurs. C’était, au reste, à ces réceptions amicales que se bornaient, en cette partie de l’année, les plaisirs du monde; et, à part les excursions que je faisais en calèche dans la campagne et mes visites à la ville (les Bungalous, le séjour à Bombay n’eut pas beaucoup d’attrait pour moi. Un soir pourtant, la famille Lynch voulut me procurer un divertissement du cru, une vraie scène indienne, jouée par de vrais Indiens, avec les seules ressources indiennes. On me conduisit donc à une réunion nommée, dans le pays, notche , qui a lieu à l’occasion de quelque fête de famille, et dont le principal agrément consiste à voir danser et à en-

tendre chanter des bayadères. On y convie ordinairement ses amis et ses connaissances ; j’y fus admis à ce double titre, mais je n’eus pas lieu de m’en féliciter. Une musique barbare, des chants sourds et monotones, une danse lente et disgracieuse, exécutée par des femmes sans beauté ni élégance, mal vêtues môme, tel fut le spectacle auquel j’assistai, et il me prouva encore une fois que la réalité est toujours au-dessous du rêve. Si les braves indigènes pour qui ce genre de récréation a été inventé pouvaient voir un jour sur le théâtre de l’Opéra de Paris quelque prétendue imitation de bayadères, et qu’on leur dît : Voilà ce que nous avons pris chez vous, ils ouvriraient de grands yeux, et certes, s’ils trouvaient le spectacle beau, ce qui n’est pas absolument impossible, ils le trouveraient, en revanche, d’une remarquable inexactitude. Pour moi , ce que je vis à la notche avait, assurément, la couleur locale; mais aussi cela me parut fort laid.

Comme on le pense bien, je m’étais acquitté, en arrivant à Bombay, de mes devoirs envers l’autorité supérieure de la ville; dès les premiers moments qui suivirent le mouillage du brick, j’avais écrit au major Willougby , chef de l’état-major, afin de savoir quel jour et à quelle heure je pourrais être reçu par le gouverneur. La réponse ne s’était pas fait attendre : elle m’apprit que Son Excellence, dans le but d’épargner son temps, avait l’habitude de recevoir deux jours par semaine à sa résidence de Pareil , et que les personnes qui désiraient la voir s’y présentaient à l’heure du déjeuner, où tous les visiteurs étaient conviés. Au jour indiqué, je me rendis donc à Pareil. Cette résidence, située à quatre milles environ dans le nord de la ville, est un bel

édifice dont les appartements ont des proportions grandioses : bâti et occupé par les jésuites pendant la domination portugaise, il fut acheté par la compagnie lors de la cession de l’ île à l’Angleterre. La réunion étant assez nombreuse, mes rapports avec, le gouverneur durent se borner à un échange de politesses; quelques mots qu’il m’adressa avant et après le déjeuner renfermaient l’otTre de faire mettre à ma disposition tout ce qui pourrait être nécessaire pour mon bâtiment.

Les deux navires de guerre que j’avais trouvés sur la rade de Bombay étaient la frégate Fox et le bateau à vapeur Spiteful, tous deux appartenant à la marine de Sa Majesté Bri tannique, et formant une subdivision de la station de Chine, chargée du service des mers de l’Inde, sous le commandement du commodore Blackwood.

Je n’eus qu’à me louer de l’exquise politesse et de l’aménité du chef de la station anglaise ; ma première visite avait été pour lui, et le digne commodore voulut bien s’estimer heureux d’avoir, au moment même de mon arrivée, une occasion de contribuer à me rendre agréable le séjour de Bombay. Une fête se préparait à bord du Fox et devait avoir lieu dans deux ou trois jours; voici quel en était le motif.

Partout où des Anglais sont réunis en quantité notable , deux institutions spéciales, caractéristiques, existent à l’état de germe ou de développement complet, c’est le Jockey- Club et le Yacht-Club. Il n’y a pas de ville un peu importante sur le territoire ou sous la dépendance de l’Angleterre, qui n’ait l’une de ces choses ou les deux à la fois. Je ne saurais dire si Bombay a un Jockev-Club, ce qui est

probable, puisqu’elle a des courses; mais elle possède, bien réellement, un Yacht-Club (société des canots) fort nombreux, et organisant de temps en temps des joutes, régates ou courses de petites embarcations. C’est à propos d’une course de ce genre , qu’il y avait fête à bord de la frégate anglaise. Sir Henry Blackwood avait engagé un certain nombre de personnes, parmi lesquelles une vingtaine de dames, à venir, à son bord, assister au carrousel nautique; mes officiers et moi nous fumes des invités. L’assemblée était des plus gaies; on commença par danser au son de la musique militaire de la frégate; puis, après le bal, il y eut lifine, autrement dit collation. Je rencontrai là plusieurs membres du Yacht-Club avec qui je fus mis en rapport. On me présenta aussi à madame Mylius, femme du gouverneur de Mahé, aux Seychelles, et Française d’origine. Je ne connaissais encore aucun membre de cette famille, mais j’avais déjà entendu vanter son dévouement empressé pour les malades du Berceau, pendant une relâche de cette corvette dans File. Je devais un jour éprouver personnellement combien l’éloge était mérité.

Vers quatre heures du soir, la joute eut lieu : les Français qui n’en ont jamais vu de semblables ne peuvent se faire une idée de l’enthousiasme que ces jeux excitent parmi les Anglais. Marin par excellence, l’Anglais se passionne pour tout ce qui tient aux choses de la mer; il se précipite à ces fêtes maritimes avec la même ardeur qui entraîne aux fêtes militaires le peuple français, soldat avant tout : les joutes, les régates, les évolutions de navires sont pour lui ce que sont pour nous parades, revues et petites guerres. L’animation était grande à bord du Fox, au moment où les

embarcations rivales glissaient avec rapidité, l’une à côté de l’autre, sous leur blanche voilure. Le commodore luimême donnait l’exemple , excitant du geste et de la voix acteurs et spectateurs, et prenant autant de peine que si du résultat de la lutte eût dépendu l’honneur du pavillon de là Grande-Bretagne. Du reste, l’équipage de la frégate était indirectement intéressé à ce résultat; l’un des officiers avait été chargé de préparer et de diriger un yacht appartenant à un avocat, profession peu marine, qui n’empêchait pourtant pas celui qui l’exerçait d’être un des membres les plus zélés du Yacht-Club. A la grande joie de l’état-major et des matelots, ce fut cette embarcation qui remporta le prix de la course, et le vainqueur, passant triomphalement à l’arrière du Fox, fut salué par la musique du bâtiment et le triple hourra des assistants.

Il n’y a pas de bonne fête sans lendemain ; celle dont je parle ne dérogea pas à l’usage; elle se termina, le jour suivant, par un grand dîner que donnèrent les membres du club. La salle du festin était un immense bâtiment neuf, destiné à servir d’entrepôt au coton en laine qu’on transporte à Bombay des diverses parties du Malabar. La réunion se composait d'une centaine de personnes; le cérémonial en était banni , et les convives avaient endossé la jaquette blanche comme tenue d’obligation. Inutile de dire que le repas était somptueux, il s’agit d’une table anglaise; qu’on y fit le passe-bottle , et qu’avec le pnsse-bottle commencèrent les toasts, conséquence inévitable en pareille conjoncture. Le commodore Blackwood but à la marine française et au capitaine Guillain, son représentant; l’usage me condamnait à répondre à cette politesse par un speech suivi

d’un toast; le sujet en était, d’ailleurs, tout trouvé, car il m’avait été officieusement indiqué d’avance. Ayant donc rempli mon verre, je me levai et débitai ma petite allocution à peu près dans les termes suivants :

« Messieurs,

« J’aime à penser que le toast qui vient d’être porté par « l’honorable commodore Blackwood n’est pas seulement « une politesse, une manifestation courtoise de l’hospitalité « anglaise, mais encore un appel et un encouragement à « des efforts dirigés vers une œuvre commune. Depuis que « les nations sont entrées dans une ère de paix et de civil i- « sation, ce n’est plus avec un sentiment de mesquine envie « que les unes accueillent les progrès accomplis par les au- « très. Entre les hommes éclairés de tous les pays, il ne « saurait y avoir désormais qu’une noble émulation pour « augmenter les découvertes de la science, les faire servir « au développement des arts et de l’industrie, et, par là, « arriver à accroître le bien-être des peuples, rapprochés, « associés de plus en plus. Or, Messieurs, la marine est un « des plus puissants moyens d’action que possède l’homme « pour réaliser l’association universelle des peuples, desti- « née réservée par la Providence aux générations futures; « c’est donc de grand cœur que j'ai applaudi à ces jeux « auxquels j’ai assisté avec vous, parce qu’ils occupent « une place dans cette série d’institutions qui doivent avoir « pour résultat de perfectionner l’art nautique. Sous Pince fluence de la même pensée, je saisis avec empressement « l’occasion de payer aux officiers de l’Indian-Navy, nom* « breux dans celte réunion, un large tribut d’éloges pour « les beaux travaux hydrographiques qu’ils ont exécutés,

« et qui ont donné à leur marine une place distinguée dans « les marines savantes du monde. Pour me résumer, je « vous propose, Messieurs, de porter un toast à la marine « de l’Inde et à celui qui en est maintenant le digne chef, « l’honorable sir Robert Olliver. »

Mon speech fit une impression marquée sur ceux de mes convives, bien rares, il est vrai, qui comprenaient la langue française, et ils s’empressaient, à mesure que je parlais, de traduire mes paroles à leurs voisins. Mon ami le capitaine Lynch, président du club, et le commodore Blackwood , donnaient le signal des manifestations approbatives qui accueillaient les idées saillantes de mon allocution. Enfin, grâce, sans nul doute, à la bienveillance des principaux personnages devant lesquels je la prononçais et à cette satisfaction qu’on éprouve toujours d’un éloge loyalement exprimé, j’eus un beau succès, dont le retentissement fut porté aux échos des docks voisins par le roulement des manches de couteaux et les hourras unanimes des convives.

Sérieusement parlant, les relations avec les Anglais sont, en général , on ne peut plus agréables, toutes les fois qu’on ne blesse pas leur amour-propre national et qu’on rend pleine et entière justice à leur incontestable mérite comme marins; pour mon compte, j’ai trouvé en eux une politesse empressée que je me fais un devoir de reconnaître. J’ai bien rarement, je n’ai peut-être même jamais rencontré un second major Cooke, dont l’ histoire (soit dit en passant) égaya beaucoup mes amis de Bombay, à qui je la contai. Le major Cooke n’habilait-i 1 pas, au reste, une espèce de pays perdu où un navire de guerre étranger ne s’était pas présenté depuis un temps immémorial, et n’élail-il pas ex-

cusable de s’ètre un peu rouillé sur les usages de la bonne compagnie?

Mon séjour à Bombay se prolongea plus que je ne l’aurais voulu, eu égard à la mission spéciale qui nous appelait ailleurs. La manutention du biscuit nécessaire pour compléter l’approvisionnement du brick demanda près de trois semaines. Je profitai de ce retard pour revoir ce que la ville et les environs offraient d’intéressant à la curiosité du voyageur. Comme il faudrait un volume pour en donner seulement un aperçu, et que, après tout, la description de celte cité et de ses dépendances, ai nsi que son histoire, existe dans une foule de livres à la portée du public, je fais grâce au lecteur de mes propres observations.

Le 22 décembre, dans l’après-midi, je ralliai le Ducouèdic pour appareiller. J’appris, en arrivant, que le pilote que m’avait fourni le sultan de Mascale n’était pas rentré à bord. Sur la demande de cet homme, je l’avais autorisé à s’établir à terre pendant la durée de notre relâche à Bombay. Deux jours avant l’appareillage, j’envoyai à son domicile; mais la navigation commencée avec nous n’étant probablement pas à sa convenance, il avait disparu, se payant, sans doute, de ses services passés au moyen d’une certaine somme que je lui avais avancée pour l’achat de ses provisions de voyage. Ce n’était pas une perte pour moi que celle de ce pilote, car, autant que j’en avais pu juger, son talent équivalait à sa moralité. En conséquence, je ne fus pas longtemps à le chercher ni à le regretter, et, à quatre heures du soir, je mettais à la voile.

À six heures, nous étions en dehors des bancs, et nous nous dirigeâmes alors vers le sud, sous toutes voiles. La

brise soufflait joli frais du nord-ouest et nous faisions grand sillage, lorsque nous nous trouvâmes à l’improviste au milieu d’une série de pieux plantés sur le fond comme des balises; plusieurs bateaux y étaient amarrés et, à l’approche du brick, leurs équipages poussaient des cris qu’on pouvait attribuer à l’intention de signaler un danger aussi bien qu’à la crainte d’être abordés par nous. L’officier de quart, qui ne connaissait pas les localités, s’en tint à la première hypothèse, et me fit prévenir aussitôt en changeant la route, afin d’éviter le banc que ces perches lui semblaient indiquer. Quoique se trompant à cet égard, il n’en atteignit pas moins le résultat désirable en épargnant, par sa manœuvre, aux laborieux pêcheurs le dommage que leur eût causé la destruction de leur attirail. On rencontre de ces pieux jusque par 12 et 14 mètres d’eau : ils sont plantés au commencement de la belle saison, c’est-à-dire dans les premiers jours d’octobre, et enlevés avant que la mousson de sud-ouest soit établie. On les enfonce au moyen de deux bateaux qu’on y amarre solidement à haute mer, de telle sorte que, le niveau de l’eau s’abaissant, le poids des bateaux fasse pénétrer le pieu dans le fond : ils sont déplantés par le même procédé appliqué en sens inverse.

Aucun incident notable ne se produisit dans les quarantebuit heures que nous mîmes à nous rendre de Bombay à Goa, séparées par un espace de soixante-quinze lieues. Dans cette saison, la navigation de la côte occidentale de l’IIindoustan est des plus faciles, surtout lorsqu’on s’avance du nord au sud; il y règne, en effet, des brises régulières de terre et de mer; les premières, qui soufflent de l’est à l’est-

nord-est, commencent vers neuf ou dix heures du soir : fai- II. 21

blés d’abord, elles prennent plus de force à la fin de la nuit et cessent vers neuf heures du matin ; puis, à midi, la brise du large se lève du nord-ouest et haie le nord sur le soir, en tombant graduellement après le coucher du soleil. Le ciel est alors très-beau et la température fort agréable, à part les quelques heures de calme qui , dans la matinée, succèdent à la brise de terre, heures pendant lesquelles la chaleur est assez accablante.

A bord, le thermomètre centigrade variait entre un maximum de 28° à 29° à midi, et un minimum de 22° à 25° à six heures du matin.

Le 24, à quatre heures du soir, nous avions en vue les terres de la baie de Goa, terminées, du côté du nord, par la pointe d’Aguada, terre de hauteur modérée, et que couronne un petit château, dont l’un des bastions est surmonté d’une tour à feu et d’un mât de signaux; du côté du sud, par un promontoire escarpé, au sommet duquel est un large bâtiment dont les blanches murailles se détachent sur les massifs d’arbres qui garnissent toute la colline. Ce promontoire, désigné, dans le pays, sous le nom de o Cabo (le cap), est plus élevé qu’Aguada, et l’édifice qui le domine en fait un point de reconnaissance très-remarquable.

L’entrée de la baie nous étant ainsi bien signalée, nous fîmes route pour y donner; mais la brise était très-faible, et ce ne fut qu’à sept heures du soir que nous pûmes laisser tomber l’ancre, par 9 mètres fond de vase molle, à un demimille dans le sud du fort d’Aguada, le mât de pavillon du débarcadère nous restant au nord 18° ouest et la pointe dite o Cabo au sud 29° est.

Avant que nous eussions mouillé, un canot du fort avait

accosté le brick. L’officier qui commandait cette embarcation, nous ayant adressé les questions d’usage, monta à bord , et je reçus de lui les renseignements qui pouvaient m’être utiles en ce qui concernait le personnel actuel du gouvernement. Quant à la localité elle-même, je l’avais déjà visitée deux fois en 1840, et je n’avais pas besoin de cicérone pour m’y diriger.

La ville nouvelle de Goa est située à deux milles au-dessus de la barre de la rivière qui débouche au fond de la baie où le Ducouèdic était mouillé, et le trajet à contre-marée ne demande pas moins d’une heure dans une bonne embarcation. De plus, le passage de cette barre, sans présenter beaucoup de difficultés, exige cependant, pour être effectué, même avec un canot, quelque connaissance des lieux. Dans le but d’éviter tout embarras pour leurs communications avec la ville, les navires qui stationnent au mouillage d’Aguada se servent ordinairement de bateaux du pays, qui sont fort grands, armés de douze à seize rameurs et que l’on paye à raison de 6 roupies par jour. Dès le lendemain de notre arrivée, je pris à louage deux de ces bateaux pour le temps que le brick resterait sur rade, et dans le courant de la journée je me rendis à la ville.

Afin d’économiser le temps que nous eussent fait perdre les allées et venues du bord à terre et de terre à bord , je m’établis dans un appartement ayant vue sur la rivière, et qui , loué au prix d’une roupie par jour, contenait assez de pièces pour loger tous ceux de mes officiers que le service ne retiendrait pas à bord. Aussitôt après m’y être installé, je me présentai à l’hôtel du gouvernement. On sait qu’à partir de l’année 4855 le titre de vice- roi primitivement

donné au fonctionnaire qui exerçait l’autorité suprême dans les établissements portugais d’Asie a été remplacé par celui de gouverneur et capitaine général. A mon arrivée, le titulaire était dom José Fereira Pestana, ex-ministre de la marine de Portugal, homme aussi distingué par son instruction que par ses manières. Son accueil fut des plus gracieux ; il comprenait le français, mais il ne le parlait pas; j’en étais à peu près au même point pour le portugais, de sorte que nous nous mîmes à causer chacun dans notre langue, sans être plus embarrassés que si nous eussions parlé un seul idiome également connu de tous deux. J’informai Son Excellence que ma relâche à Goa avait pour objet de me procurer quelques approvisionnements et de prendre, ainsi que je l’avais fait à Diou , une idée du commerce existant entre Goa et les possessions portugaises du Mozambique. Dom José répondit avec beaucoup d’empressement qu’il donnerait les ordres nécessaires à la prompte et entière satisfaction de mes désirs. Après cet entretien tout officiel, le gouverneur me présenta à dona Mathilde, sa femme.

Je reçus ensuite des offres de service du premier aide de camp du gouverneur, M. Mas de Saint-Maurice, un Français ayant appartenu à la légion étrangère lors de la révolution de Dom Pedro et qui, resté au service du Portugal, était parvenu au grade de major. Je trouvai encore dans la ville un autre compatriote : c’était la femme de M. de Souza, le Juiz desembargador, ou chef de la justice. Grâce à ces heureuses rencontres, nous pûmes presque, mes officiers et moi, nous croire en pays français.

Mes affaires furent promptement expédiées : je complétai

mon eau à l’aide d’une citerne et les vivres de campagn avec de bon vin de Porto. Pour mes recherches historiques, la bibliothèque m’avait été ouverte; mais elle ne contenait, au sujet de l’Afrique orientale, que les Décades de Barros, et je les avais déjà en ma possession.

Comme il n’y a pas de relâche sans banquet, il me fallut encore banqueter dans celle-ci. Le dîner que le gouverneur nous offrit n’eut rien de remarquable, si ce n’est le grand nombre des convives; il y avait réuni tous les principaux fonctionnaires du pays et quelques officiers étrangers de passage à Goa : le repas fut servi dans une vaste salle voûtée, autour de laquelle était disposée, au-dessus de la corniche , la série complète des portraits des vice-rois et gouverneurs de l’Inde, ce qui donnait à cette salle, toute réserve faite quant à la valeur artistique des peintures, un caractère très-imposant. Nous dînâmes au son de la musique, dont les fanfares redoublèrent lorsque les convives passèrent dans une grande galerie voisine, où était dressé le dessert, coquettement orné des belles fleurs qui croissent sous le riche climat de l’Inde. Les toasts, on le devine aisément, ne furent pas négligés, et se succédèrent dans l’ordre imposé par les convenances internationales.

Goa conserve une partie du cérémonial pompeux de la cour des anciens vice-rois , qui lui rappelle ses jours de gloire. L’orgueil des nations comme celui des individus renonce difficilement aux signes de la grandeur, même quand elle est éclipsée; Goa, la brillante reine de l’Asie portugaise, trône sur des ruines et se drape, néanmoins, dans son lambeau de pourpre. Ainsi, en Espagne, les hidalgos déchus se pavanent dans leurs haillons, plus fièrement que ne le

faisaient leurs ancêtres dans l’or, le velours et la soie : le Portugal touche à l’Espagne. Après tout, ce n’est pas la vanité seule qui inspire un tel culte de l’apparence, c’est aussi le respect des aïeux et du blason qu’ils ont honoré. Ne pas oublier qu’ils ont été grands, c’est encore un mérite pour les peuples tombés, parce que, dans ce souvenir, il y a une promesse et peut-être une garantie de régénération.

C’est notamment dans les honneurs rendus au gouverneur que se retrouve lecérémonial pompeux d’autrefois. Dom José, dona Mathilde et quelques personnes marquantes de Goa m’avaient fait l’honneur d’accepter un dîner à bord du Ducouedic. A mesure que le canot de Son Excellence passait devant chacun des forts établis sur les bords de la rivière et de la baie, il était salué de vingt et un coups de canon par les batteries : on eût dit la marche d’un souverain. D’un autre côté, lorsque l’embarcation s’approcha du brick, notre batterie tira la même salve que les batteries de terre, et l’équipage, dont une partie avait été envoyée sur les vergues, poussa trois vivat, selon l’usage portugais. A l’arrivée de mes hôtes, je fus informé par M. Mas de Saint-Maurice que le gouverneur s’était d’abord proposé de me faire rendre immédiatement le salut par le fort d’Aguada, mais qu’il avait, ensuite, jugé préférable de le retarder jusqu’au moment où nous boirions à la santé du roi des Français, et qu’il me priait d’indiquer le signal par lequel l’ofGcier commandant le fort en serait averti. Les choses se passèrent, à cet égard, comme elles avaient été préparées; après quoi vint la série des autres toasts officiels. Un dernier fut porté à l’hospitalité de la France, par M. de Souza, qui avait été forcé d’y émigrer pendant la terreur miguéliste : dans une

allocation débitée en fort bon français, il nous peignit, avec une émotion poussée jusqu’aux larmes, les sentiments de gratitude qu’il avait conservés pour l’accueil reçu par lui dans notre pays.

Le dîner terminé, on songea à regagner la terre. La nuit était close; prévoyant cette circonstance, j’avais pris mes dispositions, et, lorsque le gouverneur et sa compagnie remontèrent sur le pont pour s’embarquer, la batterie de tribord du brick fut soudainement illuminée par un fanal placé à chaque sabord, en même temps que des feux du Bengale, allumés au bout des vergues, jetaient leur éclat bleuâtre tout autour du navire. Les embarcations quittèrent le bord au bruit des vivat échangés entre nos convives et nous. Nous ne tardâmes pas à les suivre, pour aller passer le reste de la soirée au gouvernement.

Le salon de dom José et de dona Mathilde nous était toujours ouvert. Les dames qui s’y réunissaient, et parmi lesquelles se distinguait madame Mas de Saint-Maurice, une charmante Espagnole, faisaient tout leur possible pour nous rendre agréable le séjour de Goa ; elles y réussissaient à merveille, et nous n’eussions pas mieux demandé que de nous laisser entraîner aux séductions de ces enchanteresses; mais ce n’était pas le moment de nous endormir dans les délices de Capoue. La côte d’Afrique nous appelait, et le temps était venu de rallier ses rivages arides et ses populations à demi sauvages. Après onze jours de relâche, nous dîmes adieu à l’antique métropole de l’Asie portugaise.

Goa est située, dans la province de Béjapour, par 15° 30' de latitude nord et 71° 55' de longitude est, sur une langue de terre comprise entre deux rivières, la Mandovi, au nord,

et la rivière Zouarim ou de Mormougan, au sud. A une certaine distance dans l’est, ces deux cours d’eau communiquent entre eux et convertissent la langue de terre en une île d’environ vingt-quatre milles de circonférence. C’est à l’embouchure de la Mandovi que se trouve la barre de Goa. La pointe qui borde cette embouchure, au nord, est celle d’Aguada ; la pointe qui borne l’embouchure de la Zouarim au sud est celle de Mormougan : entre les deux embouchures s’avance l’extrémité occidentale de l’île de Goa, terminée par le promontoire o Cabo. Sur la partie la plus élevée de la colline qui domine la pointe d’Aguada est une fortification consistant en une enceinte bastion née qui contient un corps de garde, une poudrière et une tour cylindrique ayant environ quinze mètres de hauteur. Jusqu’à l’année 1775, un feu de nuit fut allumé, au haut de cette tour, pendant toute la saison où avait lieu l’arrivage des navires du royaume; mais ensuite cette précaution cessa d’être prise. Vers 1841 ou 1842, le phare a été rétabli. Sur un des bastions se dresse aussi un sémaphore. J’ai déjà signalé l’un et l’autre, la tour et le mât de signaux, à propos de notre atterrage. Le petit château dont je viens de parler se rattache par divers ouvrages aux fortifications bien autrement importantes disposées sur tout le versant méridional de la colline (c’est-à dire celui qui fait face au mouillage), et dont l’ensemble constitue ce qu’on appelait autrefois la place d’Aguada et la forteresse royale : à l’intérieur de celle-ci, on remarque, outre les magasins et les établissements militaires, l’antique habitation des gouverneurs de la forteresse, qu’on nommait le Palais; puis une chapelle sous l’invocation de Notre-Dame de Bon-Voyage; enfin une citerne carrée, de trente-six mètres

environ de côté à la base et d’une très-remarquable construction; l’architecture en est bien conservée, mais les dalles du fond sont brisées et laissent filtrer l’eau.

Outre la forteresse royale, il y a sur la pointe d’Aguada de nombreuses batteries, reliées entre elles par des courtines. Auprès de la batterie du débarcadère est une petite enceinte qui renferme une belle fontaine, appelée, par les Portugais, Mai (Vagua (source abondante, réservoir). Cette fontaine ou aiguade fournit l’eau aux navires, et c’est elle qui a fait donner à la pointe et à la forteresse le nom qu’ elles portent.

Sur la colline, toujours du côté de la baie, mais en dehors des murs de la forteresse, est située l’église de S. Lourenço de Linhares, aujourd’hui église paroissiale, et qui fut bâtie, en 1650, par ordre du comte de Linhares, alors vice-roi. On y voit aussi les ruines de quelques bâtiments construits par les Anglais en 1807, quand les troupes avec lesquelles ils avaient envahi la province campaient , partie dans la forteresse dont je viens de parler, et partie sur la presqu’île d’o Cabo.

Les fortifications d’Aguada sont maintenant armées de soixante-quatre pièces en fer du calibre de 9, 12, 16 et 18, et de quelques canons en bronze; sa situation est très-avantageuse pour la défense du port, que complètent, d’ailleurs, les ouvrages établis sur le côté sud de la baie.

De ce côté, au sommet du promontoire désigné sous le nom de o Cabo, fut construit, au temps du vice-roi Mathias d’Albuquerque, vers 1594, un couvent de franciscains réformés, sous l’invocation de Notre-Dame du Cap ( Nossa - Senliora do Cabo ) : c’est l’édifice aux murailles blanches

que j’ai signalé comme point de reconnaissance pour l’atterrage. A la base de la colline dont il s’agit sont de fortes batteries, dont les restes dénotent combien la maçonnerie en était solidement construite. Près du couvent on voit aussi les quartiers bâtis par les Anglais dans les circonstances mentionnées ci-dessus; ils ont conservé la propriété des bâtiments et les font entretenir à leurs frais. Ces quartiers, ainsi que le couvent, servent de lieu de convalescence aux personnes du pays qui ont souffert des fièvres.

Entre la presqu’île o Cabo et la pointe de Mormougan débouche la Zouarim. Sur cette dernière pointe sont les ruines de magnifiques constructions qui devaient former une ville nouvelle. Elles avaient été commencées par le comte d’Alvor, sous le gouvernement duquel les Mahrattes firent une première attaque contre Goa, et son dessein était d’y élever des fortifications inexpugnables, la ville de Goa lui paraissant trop près des territoires ennemis. Mais ces territoires ayant été ensuite conquis par les Portugais, la cour de Lisbonne donna l’ordre de suspendre les travaux, et les projets du gouverneur, comte d’Alvor, ne reçurent pas une exécution complète. Le mouillage de Mormougan est abrité des vents de sud-ouest qui régnent dans ces parages de juin à septembre; son nom lui vient de celui d’un village qui existait en cet endroit : Mormou gan signifie village des perles , et il y avait, en effet, autrefois, dans ces eaux, une pêcherie abandonnée depuis par suite de la cupidité des anciens gouverneurs, qui dépouillaient les pêcheurs du fruit de leur travail.

La pointe de Mormougan occupe, sur la partie gauche de l’embouchure de la Zouarim, la même position que la pointe

d’Aguada sur la rive droite de la Mandovi; celle-ci est l’extrémité la plus occidentale du district de Bardez, et l’autre celle du district de Salcette.

La baie d’Aguada, que les Portugais appellent barre de Goa et qu’ils nommaient jadis la barre Sainte-Catherine, est large, à peu près, d’un mille et demi, mais elle est encombrée de bancs ne laissant entre eux, sur la barre proprement dite de la rivière, qu’un chenal fort étroit, au fond très-dur, et sur lequel on n’a que 5 mètres d’eau environ, à haute mer et lors des grandes marées.

En dedans de cette barre, entre la ville et la pointe o Cabo, est la batterie Gaspar-Dias, qui croise ses feux avec le fort de Bardez ou des Rois-Mages, situé sur la rive droite de la rivière.

C’est à sept milles en amont de la barre que s’élevait la cité de Goa , celle qu’avait bâtie le grand Albuquerque et dont il ne reste que tout juste ce qu’il faut pour marquer la place où elle fut. Quelques couvents et églises, et quelques pans de murs du vieil arsenal , sont seuls debout parmi ses vastes ruines. Je la visitai en 1840 et j’entrai dans l’église cathédrale au moment où l’on y célébrait le service divin; le temple même était désert, on n’y voyait que les ministres officiants. Je pus y admirer tout à mon aise le magnifique tombeau de saint François-Xavier. Sur la rivière, devant l’arsenal, était mouillée une corvette, I ’Éliza, réduite depuis longtemps à l’état de ponton, comme n’étant plus susceptible de réparations.

C’est l’insalubrité de l’ancienne Goa qui l’a, dit-on, fait abandonner. Les établissements du gouvernement ont été transportés peu à peu à l’endroit où est aujourd’hui la nou-

velle ville, et le reste a suivi. La capitale actuelle, Pangim ou Nova-Goa, est assise à deux milles en dedans de la barre, sur un terrain autrefois marécageux, resserrée entre une colline qui la domine et l’enceint de l’ouest à l’est, par le sud, et la rivière le long de laquelle elle se développe. Elle aurait gagné beaucoup en agrément et en salubrité, si elle avait été construite sur le plateau même de la colline; cette situation eût permis, en outre, d’en reculer les limites à volonté.

Le coup d’œil que présente la ville sur le bord de la rivière (on se rappelle que nous y étions logés) est très-joli : c’est là que se trouve le palais du gouverneur (1), batiment vieux et sans style, n’offrant rien de remarquable, si ce n’est la galerie où sont les portraits des vice-rois. Au reste, Pangim ne possède aucun monument digne d’ôlre cité et n’est qu’une pâle image de l’antique Goa ; cependant des maisons basses, mais propres, avec leurs façades fraîchement peintes de diverses couleurs et entourées d’arbres ou de jardins, lui donnent, malgré l’ irrégularité de son ensemble, un air riant et qui plaît au regard. Un seul ouvrage d’utilité publique attire l’attention , tant à cause de sa solidité que par ses dimensions extraordinaires, c’est le vieux pont de Ribandar, par lequel la ville communique, du côté de l’est, avec un quartier du même nom. Ce pont a 1,354 brasses portugaises de longueur et repose sur plus de quarante arches

(1) Une vue d’une partie de Pangim, comprenant le palais du gouvernement, a été prise au daguerréotype et reproduite à l’Album, planche li. Par suite du peu de largeur de la rivière et du développement de la ville sur une longue et étroite bande de terre, il est impossible d’embrasser de face la totalité de celle-ci avec un instrument de ce genre.

de hauteur et de largeur différentes; il fut commencé et achevé sous le gouvernement du comte de Linhares.

La population de Tangim atteignait, en 1841, le chiffre de neuf mille habitants et de quinze cents feux; mais elle était alors en progrès, si l’on en juge par le grand nombre de maisons qu’on y bâtissait. Un recensement fait en 1844 porte cette population à dix mille huit cent dix-sept individus : dix mille quatre-vingts chrétiens, six cent vingt cinq Hindous et cent douze mahométans. La rive gauche de la Mandovi , sur toute la longueur de la ville, est bordée d’une muraille en partie ruinée, dans laquelle sont pratiquées plusieurs cales de débarquement : la meilleure de celles-ci est celle de la douane, où sont établis une grue et un vaste magasin au service de cette administration. On trouve dans la ville deux fontaines fournissant d’excellente eau, mais elles se tarissent quelquefois dans la saison sèche : cet accident ne contrarie pas beaucoup les classes inférieures, qui se contentent de l’eau de puits, généralement saumâtre et impure. L’église paroissiale est située sur une grande place au-dessus de laquelle elle est exhaussée; on y monte par un large escalier : elle n’a de remarquable que le contraste qu’elle offre avec la magnificence des constructions de même nature de l’ancienne Goa. Je ne veux point passer en revue tous les établissements publics que peut posséder une ville comme celle dont je parle; je me contenterai de dire qu’ils y sont plus nombreux et plus importants que ne le comporte sa pauvreté actuelle.

La force militaire de Goa et de ses dépendances a été fixée, en 1841, à quatre mille et quelques cents hommes ; elle se compose d’un officier général, d’un corps d’ingé-

nieurs, d’un régiment d’artillerie, de deux bataillons d’infanterie et de quatre de chasseurs. Ce personnel fournit les garnisons des établissements de Daman et de Diou. Après tout, s’il survenait une guerre maritime où l’Angleterre entrât comme partie belligérante, Goa, malgré ses soldats et toutes ses fortifications, ne conserverait pas longtemps son indépendance, le Portugal fût-il même désintéressé dans la lutte, car les Anglais ne voudraient pas laisser sur la côte de l’Inde un port neutre ouvert à leurs ennemis. En pareille occurrence, Goa ne tirerait aucun secours de sa marine, dont les forces actuelles sont réduites à un nombre insignifiant de navires : les documents que j’ai consultés parlent de deux corvettes de 24 et 18 canons, Y Infante-Régente et le Daman, de deux bricks et d’une goélette de six pièces d’artillerie, mais je n’ai pas aperçu un de ces bâtiments à Goa ni à Diou. J’avais vu seulement, en 1840, une frégate sur les chantiers à Daman, et j’appris, en 1846, qu’elle y était encore ; bref, à cette dernière époque, je ne trouvai à Goa qu’un petit brick de guerre, le Villa/lor, détaché de la station de Mozambique. Quant au personnel entretenu autrefois pour le service local, il a été supprimé par ordre du gouvernement de Lisbonne, à l’exception d’un capitaine lieutenant, remplissant les fonctions de capitaine de port, et de quelques pilotes.

La province ou le district dont Pangim est le chef-lieu constitue avec les deux districts de Salcette et de Bardez ce qu’on appelle l’Etat de Goa, ou bien encore les anciennes conquêtes (velhas conquis-tas) pour les distinguer d’autres territoires qui, de l’année 1765 à l’année 1788, passèrent sous la domination portugaise et reçurent, à cause de leur

récente annexion, le nom de nouvelles conquêtes (novas conquistas). Ces derniers forment une zone entourant, du côté de l’intérieur, les trois anciens districts, et s’appuyant, du côté de l’est, à la cordilière des Gattes, d’où descendent

la Mandovi et plusieurs des rivières qui arrosent l’Etat de Goa.

Le district de Goa proprement dit est une espèce de petit archipel composé de neuf îles, dont la principale seule est baignée à l’ouest par l’océan Indien; les autres, toutes situées en dedans de celle-ci et séparées par des bras de rivière, sont probablement formées de terres d’alluvion enlevées par les eaux aux flancs des montagnes des Gattes. Ce district renferme de trente-cinq à trente-huit villages, la plupart insalubres par suite des mauvaises conditions où ils sont placés et de l’incurie de leurs habitants. La superficie de son territoire est de 7 lieues carrées.

Le district de Bardez, qui s’étend en arrière des îles de Goa, contient trente-neuf villages, dont le chef-lieu est Mapouça, honoré du nom de ville. Il est celui qui possède la population, relativement, la plus forte; ses habitants sont les plus actifs et les plus industrieux de la province. Le dixième à peine de son territoire reste inculte. D’heureux essais de fabrication de sucre et d’eau-de-vie de canne y ont été faits. Sa surface est de 8 lieues carrées.

Le district de Salcette, au sud des deux autres, compte de cinquante-sept à soixante villages, dont le principal est Margân, qui n’a pas moins de douze mille âmes et quatre mille feux. La superficie de ce territoire est de 20 lieues carrées, dont les deux tiers à peine sont susceptibles de culture.

Les productions de l’État de Goa consistent en sel , cocos, noix d’arec, riz, nachenim, légumes et fruits. Les trois premières et les fruits, qu’on envoie en grande quantité à Bombay, composent la majeure partie des exportations; il se fait bien quelques autres expéditions de vinaigre, huile, eau-de-vie de sucre, mélasse, noix d’acajou, piments, tiges de chanvre, cire manufacturée, cannelle, beurre, etc.; mais elles sont sans importance. D’ailleurs, par suite de cultures défectueuses, ou par manque de moyens d’exploitation, la production totale du sol ne suffit pas à la consommation du pays. En 1824 , la première était , valeur monnayée, de G40,G08 séraphins (1), tandis que la consommation était estimée à \ ,255,720 séraphins. Quoique moindre aujourd’hui , la différence n’est qu’en partie couverte par l’exportation du sel, des cocos et de la noix d’arec, et la petite quantité de produits industriels qu’on y fabrique; heureusement viennent s’ajouter à cet actif insuffisant les économies prélevées sur leur salaire par bon nombre de

jeunes habitants du pays qui vont offrir leurs services personnels dans les établissements anglais voisins et rejoignent leurs familles au bout d’un certain temps. On estime que ces économies font entrer annuellement à Goa environ 800,000 séraphins.

Bresque tout le commerce extérieur de Goa a lieu avec Bombay et les terres adjacentes de Balagate, plus ou moins soumises à la domination anglaise. Le commerce avec Diou, Daman, Macao et Timor est insignifiant; celui qu’elle fait avec Mozambique et le Portugal n’a guère plus de valeur:

(1) Le séraphin vaut 100 reis de Lisbonne. 1,000 reis raient 7 fr. 08 c. (0 séraphins et 1/4).

deux navires seulement naviguent de Mozambique à Goa, 11 arrive annuellement en cette dernière place un brick de Macao apportant les marchandises de Chine dont on n’a pu opérer la vente sur les marchés intermédiaires. Quant au cabotage proprement dit, effectué pour le compte de Goa, les bateaux qui y sont employés, sans toutefois dépasser Diou, du côté du nord, et Cochim du côté sud, appartiennent pour la plupart aux établissements anglais, et leur port n’excède pas 25 ou 30 tonneaux. Au reste, pour donner une idée exacte de ce qu’est maintenant le commerce de Goa, je dirai que, d’après les relevés faits par l’administration locale, la valeur des exportations a été, en 1844, de 235,877 séraphins et celle des importations de 677,089 (1).

En résumé, enclavé comme il l’est dans les immenses possessions de l’Angleterre , écrasé par la prépondérance politique et commerciale que cette puissance exerce à l’exclusion des autres dans l’Hindoustan, l’Etat de Goa est aujourd’hui une colonie sans utilité pour sa métropole comme sans intérêt pour les étrangers. Le seul avantage qu’offrirait une relâche dans ce port à ceux de nos navires de commerce en très-petit nombre, d’ailleurs, qui se rendent à la côte de Malabar, c’est la possibilité de s’y ravitailler et réparer à beaucoup meilleur marché qu’en tout autre point de la côte occidentale de l’Inde.

La viande de bœuf de très-bonne qualité coûte 2 roupies l’arrobe (environ 0 fr. 27 c. le kilogr .) ; on a trois arrobes de pain pour 2 roupies, et l’on en fournit d’excellent à raison de 34 centimes le kilogr. La farine vaut communément

(t) Tous les détails statistiques concernant cette localité sont empruntés à des documents officiels imprimés à Pangim.

de 7 à 8 francs le quintal métrique; elle n’est pas étuvée, il est vrai , néanmoins on la conserverait encore trois ou quatre mois. On pourrait aussi, en peu de temps, faire confectionner de grandes quantités de fort bon biscuit. Le vin ordinaire de Portugal se vend de 5 à 7 francs l’almude(16 litres 55 centilitres); le sel est à très-bas prix (1 roupie les 5 arrobes); on aurait donc toute facilité pour se procurer promptement des salaisons de bœuf et de porc; des barils vides de vin, préalablement blanchis, serviraient à les contenir. On trouve également à bon compte du riz, des légumes verts et secs, de l’eau-de-vie de canne, des moutons, des poules, des canards, des dindons, et tous les fruits de l’Inde; il en est de meme du bois à brûler. Quant aux bois de construction, et particulièrement ceux de teck, on les apporte de l’intérieur selon les besoins du port. S’il s’agissait de réparer un navire, on aurait à sa disposition beaucoup d’ouvriers de marine, charpentiers, calfats, forgerons, etc., travaillant pour un salaire modique; le cordage en brou de coco ou bastin, qu’on fabrique très-bien et presque sans frais à Goa, remplacerait, en cas de nécessité, dans le gréement, le Olin en chanvre.

Enûn l’eau délicieuse qu’on prend à la source d’Aguada s’embarque avec la plus grande célérité ; on peut, d’ailleurs, pour 4 francs le tonneau, faire son eau au moyen d’une citerne qui vient le long du bord, tandis qu’à Bombay on paye de l’eau saumâtre et insalubre k roupies anglaises ou 40 francs le tonneau.

Je terminerai ce que j’ai à dire sur Goa par quelques mots relatifs aux monnaies, poids et mesures.

Les monnaies sont les mêmes qu’à Diou , seulement la

valeur relative n’en est pas absolument égale dans les deux localités.

Il en est ainsi pour les poids indiens, le sîr, le maûnd et le candi, dont les rapports sont, à Goa, comme il suit :

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