‹ Documents sur l'histoire, la géographie et le commerce de l'Afrique Orientale (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Suite des détails ethnographiques sur les Soumal-Medjeurtme. — Dernières observations concernant Hhafoun.

De toutes les nations soumal il n’est que celle des Medjeurtine chez qui le litre de Sultan soit donné au chef suprême (1), et, quoique depuis un temps bien éloigné il ne s’en soit pas trouvé un dont le pouvoir ait été reconnu dans toutes les parties du pays, ce titre n’en a pas moins été conservé et transmis, en ligne directe, dans la branche aînée de la famille souveraine. Cette transmission s’opère héréditairement, à l’exclusion des femmes qui n’exercent jamais I autorité, ne jouissant pas des privilèges politiques. Ce n’est pas l’aîné de tous les fils du Sultan qui hérite, mais bien le plus âgé d’entre les garçons premiers-nés de ses diverses femmes. Aucun des enfants de l’épouse qui a d’abord engendré une fille ne peut prétendre à la souveraineté. La même règle est suivie pour la transmission du titre de chef de tribu. Si la branche régnante vient à s’épuiser, le peuple s’assemble pour choisir un sultan parmi les membres des branches collatérales.

Le Sultan est majeur à dix-huit ans; mais, dans la pra-

(1) Chez les autres ce titre est, ainsi qu’on le verra plus loin, remplacé par celui de Guerdd ou par celui d Ougass.

tique, cette limite n’est pas absolue; la minorité cesse plus tôt si le jeune prince montre une maturité d’esprit précoce ou beaucoup d’aptitude au gouvernement.

Les sultans medjeurtine se marient rarement avec des femmes de leur nation. Us prennent, de préférence, leurs épouses dans les familles souveraines des Ouarsanguéli et des Loulbahanté. La somme qu’ils allouent au père de chacune peut aller de 500 à 1,000 piastres. Dès que le Sultan est arrivé à l’âge viril, il est absolument obligé de prendre les quatre femmes légitimes accordées par la loi à tout musulman. Si l’une d’elles est reconnue stérile, il la répudie et la remplace aussitôt. Dans certains cas, une latitude encore plus grande lui est laissée, particulièrement lorsqu’il a perdu enfants dans un combat; alors le nombre de ses épouses n’est plus limité que par lui seul.

Son privilège le plus important consiste dans la levée d’un impôt sur les propriétés territoriales et sur les troupeaux. Les membres de sa famille participent à ce privilège, en recevant une part des droits perçus sur le territoire dont la propriété leur a été concédée en apanage.

Le sultan actuel des Medjeurtine se nomme Mahmoud. Voici, d’après ce qui m’a été dit, quelle serait sa généalogie, en remontant à Medjeurtine, souche de la population qui porte son nom : Mahmoud, fils de Youceuf, fils d’Osman, fils de Mahmoud, fils de Youceuf, fils d’Ali, fils de M’hhammed , fils de Mahmoud, fils de Youceuf, fils d’Ali, fils d’Omar, fils de Mahmoud, fiis de Youceuf, fils d’Osman, fils de Mahmoud, fils de Séliman, fils de M'hhammed, fils d’ibrahim , fils de Djébraël, fils d’Oumednebi, fils de Talakherr, fils d’Ouelad-Djébeur, fils de INolaïs, fils d’Aouah, fils de Med-

jeurtine ; depuis celui-ci, jusqu’au souverain qui règne aujourd’hui, vingt-trois générations se seraient donc succédé.

Le partage du territoire entre certains membres de la famille souveraine, partage nécessité, sans doute, par l’extension graduelle de ce territoire, remonterait, d’après la tradition, à l’époque de la mort du sultan Mahmoud, fils de Séliman, le dixième chef après Medjeurtine. Il le fit luimême entre ses trois fils les plus âgés, Osman, Eysa et Omar. À Osman revint la partie nord du pays, comprenant tout le littoral de Bendeur-Zyada jusqu’à Ras-Hhafoun , d’autres disent jusqu’à Ras-Mâabeur. Omar eut le territoire compris entre le Ouadi-Nougal et le pays des Meurrihhân’ ; et Eysa, la zone intermédiaire.

C’est dans la descendance d’Osman que se sont transmises la dignité et l’autorité de Sultan. Le troisième prédécesseur du souverain actuel mourut il y a environ trente ans. Il avait eu, de six femmes légitimes, dix-sept fils, dont douze existaient au moment de sa mort. A l’ imitation d’un de ses ancêtres, il fit six parts du pays qu’il gouvernait, et il en donna une à chaque groupe de fils nés de la même femme; cependant il enjoignit à tous de reconnaître l’autorité de l’un d’eux, nommé Osman, qui, à ses yeux, méritait le mieux le titre de Sultan. Osman établit sa résidence à Bendeur-M’raïa, où il fit bâtir plusieurs maisons en pierre, et se livra à des spéculations qui contribuèrent beaucoup à développer le mouvement commercial de ce port. Son fils et successeur, Youceuf, ne gouverna que deux ans. Ce règne, fut tout d’abord troublé par des querelles qu’il eut avec des membres de sa famille, et à la suite desquelles un

individu de la tribu des Ali-Séliman, habitant Bendeur- Khour, l’assassina traîtreusement. Youceuf laissait , en mourant, plusieurs fils, dont aucun n’était apte à régner d’après la loi soumali; mais l’une de ses femmes était enceinte d’un premier enfant, et, comme il pouvait être du sexe masculin, la succession resta vacante jusqu’à sa délivrance, qui eut lieu en 1845. Le nouveau-né fut un garçon, et on le proclama héritier légitime du pouvoir, sous le nom de Mahmoud. En attendant sa majorité, un conseil composé de tous les chefs de tribu est chargé du gouvernement. Le membre le plus influent de ce conseil, et qui dirige réellement les affaires, est un oncle du jeune Sultan, nommé Nour-ben-Osman. Il le doit à l’affection qu’il inspire à la population, et surtout à son mariage avec la veuve de son frère Youceuf, mère du jeune Mahmoud. Nour-ben -Osman a trois frères utérins : Hheursi , Cheurmarkia et Somen’teurh. On prête à Hheursi, le plus âgé, un caractère brutal et sanguinaire; on ne dit rien de ses cadets. Nour-ben-Osman a eu deux enfants de la veuve de Youceuf ; il est heureux peut-être, pour le jeune Sultan, que l’aîné soit une fille. Cette circonstance, cependant, ne le met pas à l’abri de tout danger de ce côté, car, depuis ce mariage, Nour-ben- Osman a épousé d’autres femmes, dont l’une lui a donné des fils, et l’ambition paternelle pourrait bien l’amener à frustrer son pupille de la souveraineté. Toutefois rien ne dénote encore qu’il nourrisse un pareil projet; il s’efforce, au contraire, de maintenir les droits de ce dernier au prix même d’inimitiés profondes de la part des nombreux enfants d’Osman.

Quoi qu’d en soit, son autorité n’est positivement re-

connue que dans la partie nord du pays des Mcdjeurline, c’est-à-dire dans la portion qui échut autrefois à Osman. Les populations répandues dans le sud de Ras-Màabcur, composées des tribus dont le gouvernement fut confié aux deux autres fils de Mahmoud, Eysa et Omar, ont continué à être gouvernées par leurs descendants, et le sultan des Medjeurtine n’exerce sur ce territoire qu’une sorte de suprématie politique plus nominale que réelle. Il ne s’y trouve pas, d’ailleurs, de populations sédentaires, mais seulement des groupes de pasteurs, qui se transportent tantôt sur un point, tantôt sur un autre, selon les besoins de leurs troupeaux. On cite, comme ayant le plus d’autorité ou d’influence parmi ces peuplades, les chefs El-Hhadji-Ali et El-Ilhadji- Youceuf, qui jouissent, chez les Soumal, d’une grande réputation de sagesse et d’instruction. Le premier a pour résidence habituelle un village voisin de Ras-Mâabeur, faisant partie du territoire de la tribu dite Eysa-Mahmoud ; celle du second est près d’un point de la côte nommé Guerâad. Tous les deux font de fréquents voyages à l’intérieur pour se mettre en rapport avec les diverses tribus, leur donner des conseils et juger leurs différends. Ils ne bornent même pas, dit-on, ces excursions au pays des Medjeurtine, ils pénètrent dans celui des Loulbahanté et des Ouarsanguéli, où ils sont également pris pour arbitres.

Le jeune sultan Mahhmoud-ben-Youceuf a, jusqu’à présent, résidé à l’intérieur; mais le souverain doit se rendre à la côte deux fois par an pour la perception des impôts.

Ces impôts sont de diverses sortes; ils portent principalement sur les propriétés territoriales et sur les troupeaux. L’impôt territorial est d’un vingtième de la récolte. Il est

payé en nature et assez ordinairement sur les lieux où les produits sont portés et vendus pour l’exportation. Dans le cas où un terrain a été loué pour une récolte, le propriétaire et le locataire payent en commun l’impôt. Pour les chameaux, le taux de l’impôt est également d’un vingtième du nombre qu’on possède; il est du dixième sur les chèvres.

Il y a encore une sorte de taxe personnelle prélevée dans chaque tribu, et dont le chef tient compte au Sultan, qui lui en abandonne un tiers. Enfin des droits de douane sur les exportations et importations complètent le système fiscal établi chez les Medjeurtine. Le droit d’exportation est prélevé sur les gommes, l’encens, la myrrhe et le semen ; il est d’un quart de piastre par bahar , ou 130 kilogrammes. Quelques autres articles, tels que le miel, l’ambre, etc., quoique figurant dans les exportations du pays, ne sont soumis à aucun droit; cette exemption est toute simple quant à l’ambre, ce que les habitants en recueillent devant être remis au Sultan, qui seul a la faculté d’en faire le commerce. Le droit sur les importations est de 5 pour 100, ad valorem , dans tous les ports et sur tous les articles importés; il est perçu, au nom du Sultan, par le chef de la ville, au débarquement des marchandises : la valeur de celles-ci est estimée arbitrairement par les anciens. On conçoit ce qu’il peut en résulter d’exactions à l’égard des commerçants et d’infidélités dans les comptes rendus au souverain ; toutefois , chaque chef se trouvant, par suite de l’organisation politique et de l’absence de toute centralisation administrative, personnellement intéressé à développer le mouvement d’échange de la ville où il commande, les commerçants ont, dans

cet intérêt, une sorte de garantie contre les inconvénients du système : de trop grandes exigences manifestées dans l’un des ports en éloigneraient bientôt les importateurs, et le chef de ce port perdrait de cette façon, outre les quelques cadeaux qu’il reçoit à l’embarquement d’articles non taxés, la part qui lui revient sur les droits d’importation. Cette part est égale au tiers de la recette, un autre tiers appartenant au Sultan, et le dernier aux membres de sa famille.

Il a été dit déjà que les principales industries agricoles sont exercées par les Bédouins, et consistent dans la cueillette des gommes, l’élève du bétail et la chasse.

Les produits végétaux du pays proviennent tous de plantes qui y croissent spontanément. Les principaux, et ceux dont on tire le plus d’avantages pour le commerce, sont les gommes arabiques, l’encens, la myrrhe, et une autre gomme-ré sine nommée hddi ou hhabeug-hâdi , ayant à peu près l’aspect du bdellium. Vers la fin de février et au commencement de mars, les Bédouins visitent les arbres qui fournissent ces gommes et résines ; ils pratiquent sur chacun d’eux une profonde incision et rabattent jusqu’à environ quinze centimètres au-dessous d’elle une étroite bande d’écorce. Les arbres restent ainsi pendant un mois, après lequel on refait, à la môme place, une nouvelle et plus profonde incision , répétée une troisième fois quand un égal laps de temps s’est écoulé. La sève coule abondamment et, au bout d’une trentaine de jours, l’arbre est considéré comme ayant donné tout ce qu’il est possible d’en obtenir sans trop le fatiguer. Tour la gomme arabique, on se borne à une seule incision, qui se fait dans le courant de juillet ; un mois plus tard, on commence la récolte. Les gommes-résines exsu-

dées ayant acquis une suffisante consistance, les lianes des montagnes se couvrent dégroupés d’hommes et jeunes gens qui , munis de paniers, enlèvent les larges et transparents globules arrêtés au tronc par la bande d’écorce ou tombés à terre. On place ces derniers à part comme produits de qualité inférieure. La cueillette se recommence de quinze en quinze jours, et la récolte en devient plus considérable à mesure que la saison avance; elle se prolonge jusqu’au milieu de septembre, où les premières pluies obligent d’y mettre fin.

La gomme et l’encens, encore mous au moment où on les cueille, durcissent promptement. La flamme produite par la combustion de l’encens est claire et brillante; les naturels se servent de torches faites de cette résine pour éclairer leurs demeures.

11 y a trois sortes de gommes que j’avais crues d’abord n’être que trois qualités du même produit; maison m’a assuré que chacune d’elles est extraite d’arbres d’espèces différentes. Les Arabes les confondent sous le nom de someurr, et les Soumal , qui ont cependant aussi un nom générique, habko, pour désigner la gomme, les distinguent par des noms particuliers : hankokeub, qoura, et adad. La gomme hankokeub ressemble à la belle gomme du Sénégal ; on en récolte, disent les indigènes, des morceaux aussi gros que des noix de coco. La gomme qoura a une teinte rougeâtre plus ou moins foncée; on fait souvent un choix des morceaux de cette nuance que l’on mêle frauduleusement à l’ hankokeub. La gomme adad, beaucoup moins transparente et plus molle que les précédentes, est de couleur noirâtre.

L’encens (beïo) est de deux sortes, provenant aussi d’arbres différents. Elles sont distinguées par les qualifications de meyli et de bédoui. L’encens meyli est partout le plus estimé. Il arrive cependant, en certaines années, que le bédoui, étant en grande demande, obtient dans les ports un prix supérieur à celui de l’autre. Chacune de ces variétés se subdivise en première et seconde qualités, selon la grosseur des larmes, leur blancheur et leur pureté. Les arbres à encens croissent spontanément sur les flancs des montagnes et jusque dans leurs parties les plus rocailleuses et les plus dénuées de terre végétale.

Le territoire des Medjeurtine produit peu de myrrhe (malmel). Elle y est apportée des pays de Loulbalianté et de Meurrihhan’. La gomme hâdi mentionnée ci-dessus vient exclusivement de ces deux pays.

On m’a parlé encore de plusieurs plantes servant pour la teinture ou pour des préparations pharmaceutiques; ce sont :

Le haouir , dont les feuilles fournissent par l’infusion une matière colorante avec laquelle on peut teindre en toutes les nuances, du bleu-gris au noir : on exporte de ces feuilles en sacs à la côte souahhéli.

L ’assaul, dont l’écorce, desséchée, pilée et macérée dans l’eau froide, donne une liqueur rougeâtre servant à imprégner les peaux en guise de tannage.

Le gueubguebout , utilisé en infusion pour le traitement de certaines maladies des bestiaux.

Enfin , de deux autres arbres croissant surtout dans le pays des Ouarsanguéli, on extrait un suc vénéneux employé dans la composition avec laquelle on empoisonne les flè-

ches. Le bois de ces arbres est exporté, dans tout le pays soumal, en fagots de petites bûchettes; j’en ai eu, à Moguedchou, des morceaux entre les mains, mais ils étaient dégarnis d’écorce, et tellement secs et fractionnés, qu’il a été impossible de reconnaître à quelle famille botanique appartiennent les arbres qui les avaient fournis.

Les animaux domestiques qu’on trouve chez les Medjeurtine sont le chameau [guel) , le cheval [fereus) , l’âne (demir ), le mulet ( bereul ), le bœuf (dibi), le mouton (i mère ), la chèvre (no).

Les chameaux sont innombrables dans le pays, et ils constituent l’élément essentiel de la richesse des Bédouins. On les entretient à l’état de troupeaux plutôt qu’on ne les utilise isolément pour le transport des fardeaux. J’ai déjà dit que leur chair est celle que les Soumal apprécient le plus, et j’ai parlé du parti qu’ils tirent du lait des chamelles. Les chefs et les riches particuliers en possèdent une grande quantité; quelques-uns en ont jusqu’à mille, que, sous la surveillance de l’une de leurs femmes, assistée de serviteurs, ils parquent en différents pâturages, souvent distants l’un de l’autre de plusieurs journées de marche. Dans l’intérieur, comme évaluation de richesse entre Bédouins, on estime chaque tête de chameau à deux ou trois piastres; mais dans les ports nn chameau ordinaire vaut de dix à quinze piastres, un bon chameau de quinze à vingt; une chamelle de vingt à vingt-cinq, et de vingt-cinq à trente, si elle est pleine.

Les chevaux sont aussi très- nombreux et ont un prix de beaucoup supérieur à celui des chameaux. Un bon cheval s’échange fréquemment pour cent cinquante piastres en mar-

chandises. A la côte, un cheval médiocre se paye de vingt à cinquante piastres; une jument ( gaigno ), le double. Ils sont cependant de petite taille, et n’ont, ni dans l’allure ni par les qualités, aucune analogie avec la race arabe. Leurs maîtres, d’ailleurs, les traitent fort brutalement, et le peu de grâce que la nature a donnée à leurs formes disparaît dès qu’on les met en service. On les emploie uniquement comme monture pour les voyages, la guerre ou la chasse. La plupart des Bédouins les montent à poil; les autres se servent de selles confectionnées dans le pays, à peu près sur le modèle de la selle arabe; ils font également usage du pesant mors arabe, et le manient avec tant de rudesse, qu’à chaque temps d’arrêt on voit la bouche du pauvre animal se remplir de sang.

Les ânes, aussi très-nombreux, sont de petite taille et utilisés comme bêtes de somme. Le prix d’un âne est de huit à dix piastres; celui d’une ânesse est un peu plus élevé.

Les mules et les mulets n’ont rien de remarquable, si ce n’est qu’ils sont de petite espèce, de même que les deux animaux qui les produisent. Ils transportent selon le besoin les bagages ou les femmes dans les déplacements de tribu et dans les voyages. Leur prix est à peu près le même que celui de l’âne.

Les bœufs sont de l’espèce commune à l’Europe et au nord de l’Afrique; la chair en est bonne. Je ne puis dire quel en est le prix à l’intérieur ; mais, à Hhafoun , nous payions un bœuf de cinq à six piastres. Au reste, il ne s’en trouvait pas sur la presqu’île : à notre demande, on allait en chercher aune ou plusieurs journéestle marche à l’intérieur; il

est donc probable qu’on nous demandait le double de ce IL 29

qu’ils valent dans le pays. Ils ne figurent aucunement, d’ailleurs, dans les exportations. Les peaux des animaux tués sont conservées en sec; on se contente, pour cela, de les étendre au soleil , fixées au sol par des pieux. Le lait fourni par les vaches (n’gombé) est principalement employé à faire le semen .

Les troupeaux de moutons et de chèvres sont très-nombreux. La chair des moutons est des plus succulentes et d’un goût parfait. Ils ont le corps assez développé, mais les jambes un peu courtes, et présentent cette particularité, que chez tous la tête et le cou sont noirs, le reste du corps étant entièrement blanc. On dirait, à voir un troupeau de moutons soumal, que cette couleur uniforme du pelage leur a été donnée artificiellement. La chair des cabris est aussi fort bonne, ce qui tient surtout au soin qu’ont les naturels découper tous les mâles qu’ils destinent à la consommation.

Les Soumal ne tondent pas leurs troupeaux ; ils ne tirent parti de la laine qu’en la laissant adhérente à la peau, dont ils se font ainsi des vêtements plus convenables pour la mauvaise saison.

Les divers animaux dont il vient d’être question sont souvent décimés par des épizooties; or, excepté pour la gale, les Soumal n’ont aucune méthode de traitement : ils se contentent d’isoler la bête malade. Dans les cas de gale, les sujets atteints sont lavés avec une infusion de gueubguebout, l’un des arbustes dont j’ai parlé plus haut, et les boutons sont ensuite humectés d’huile de requin.

J’ai déjà parlé, à propos de M’raïah, des essaims d’abeilles sauvages ( chenni ) qui se font des ruches naturelles dans les excavations des montagnes, et du soin avec lequel leur miel est recueilli par les Bédouins. Ils en consomment

une partie et portent le reste à la côte, dans des pots semblables à ceux où le semen est conservé, et qui contiennent de 18 à 20 livres. La cire n’est pas utilisée.

Les animaux sauvages qu’on m’a désignés comme existant dans le pays sont le lion ( lebahh), le tigre ( chebel ) , le léopard (heurmad) , l’éléphant (méroudi) , le rhinocéros (ouiieul) , l’hyène (dedère), le chacal, la gazelle (dero), et plusieurs autres espèces d’antilopes, le cerf, le singe ( dayair ), le renard, le blaireau, le porc-épic [dj adettou) , l’autruche ( gorioh ); la girafe (guéri) ne se trouve que chez les Loulbahanté, les Meurrihhân’ et les Ougadine. Parmi ces animaux, les Medjeurtine chassent, pour les détruire , le lion, le tigre et le léopard. Quand un carnassier vient rôder aux environs des guériet (1), l’alarme est donnée; tous les hommes partent à cheval, et traquent l’ennemi, qui fait ordinairement payer sa vie en griffant terriblement quelques-uns des plus hardis assaillants. Parfois les Soumal de l’intérieur apportent, dans les ports, des plumes d’autruche ou des dents d’éléphant ; leurs habitudes vagabondes les poussent à faire les plus longs voyages pour vendre une très-minime quantité de ces objets; mais, en général , les Medjeurtine ne tuent , pour tirer parti de sa dépouille et de sa chair, aucun des animaux que nous avons cités, excepté la gazelle, dont la chasse se pratique d’une manière qui ne manque pas d’originalité, comme on va le voir.

Deux ou trois individus se réunissent à cet effet; le plus hahile à tirer de l’arc étant blotti dans quelque épais buisson voisin des retraites de ces animaux , ses compagnons,

(1) Ce mot, emprunté à la langue arabe, sert à désigner, chez les Soumal, uu lieu où campe uue tribu de pasteurs.

montés sur des chameaux, battent le terrain environnant ; dès qu’ils aperçoivent une proie, ils manœuvrent de façon à se placer au vent de la bête et à la mettre entre eux et l’individu embusqué. La gazelle, fuyant l’odeur du chameau, tend, si les chasseurs la dirigent bien , à se rapprocher du lieu de l’embuscade à mesure que ceux-ci s’avancent. Quand elle est arrivée à portée du trait, le tireur lui décoche, en pleine poitrine, une flèche empoisonnée, qui l’abat et la tue presque instantanément.

Le poison ( ouabaio ) avec lequel les Soumal rendent mortelles les blessures de leurs flèches est de deux sortes : l’un, assez actif pour donner la mort sur-le-champ, est employé contre les animaux féroces et dans les guerres acharnées ; l’autre, plus faible, sert à la chasse que je viens de décrire ; et dans ce dernier cas, pour manger l’animal tué, ils ne prennent d’autre précaution que d’exciser la partie touchée par le fer. Lorsque, dans une guerre, un des combattants a été blessé par une flèche garnie du poison le plus actif, on ne se contente pas d’enlever avec le couteau les chairs qui environnent la blessure, on les cautérise, le plus vite possible, avec le feu. Telle est la cause des cicatrices profondes et des traces de brûlure qu’on voit fréquemment sur le corps des Soumal. Malgré tout ce qu’on m’en a raconté, je ne suis pas convaincu des effets terribles que les naturels attribuent à ce poison, car ayant voulu, un jour, en faire l’épreuve sur un malheureux volatile, je n’arrivai à d’autre résultat que de réduire la victime de ma curiosité à traîner piteusement la patte, traversée par une de ces flèches, pendant le temps au delà duquel je crus inutile de prolonger son supplice. Peutêtre, ainsi que me le dirent les naturels, le poison était-il

trop vieux ou avait-il été altéré par l’air salin de la mer. Toutefois il est à remarquer que la partie du fer sur laquelle on l’applique est toujours minutieusement recouverte d’une bande de peau roulée et fixée à la hampe.

Ce poison s’obtient par la simple décoction du bois de l’un des arbres vénéneux dont j’ai déjà parlé. Dès que l’ébullition commence à concentrer le liquide, il se forme, à sa surface , une écume noirâtre que l’on recueille soigneusement. Huit ou neuf heures de cuisson donnent un résidu noir et pâteux, qui devient assez compacte en se refroidissant. L’eau employée doit être complètement douce. La moindre quantité de sel neutraliserait, assure-t-on, les principes toxiques.

D’après ce qu’on a lu du genre de vie des Soumal , on devine qu’ils ne s’occupent, pour ainsi dire, d’aucune industrie manuelle. Il y a cependant quelques ouvriers forgerons, dont l’outillage ne comprend qu’une petite enclume, un marteau et une lime. Le feu est attisé au moyen d’un soufflet formé de deux outres. Les outils et le fer mis en œuvre sont apportés de l’Inde. Les objets fabriqués sont des fers de sagaies et de flèches, des poignards et de petits bachots qu’ils nomment meçar. D’autres individus exercent une industrie qui tient à la fois de celle du cordonnier et de celle du sellier; ils font des sandales, des selles et des talismans. Les peaux des animaux du pays, grossièrement préparées et tannées, fournissent la matière nécessaire à la confection de la plupart de ces objets; pour ceux qui demandent plus de soin et de fini, on tire les cuirs de Massouah.

Dans un pays dont les habitants ont des besoins très-li-

mités et où chaque individu trouve autour de lui et dans sa propre activité de quoi les satisfaire, le commerce intérieur est presque nul ; aussi, chez les Soumal , ne consiste-t-il que dans l’échange d’une faible quantité de produits naturels récoltés par les Bédouins contre quelques denrées ou articles apportés, de l’extérieur, aux habitants du littoral : souvent même ce trafic s’opère directement entre les Bédouins et les commerçants étrangers, qui sont, le plus ordinairement , des banians et des hheunouds. Ceux-ci abordent dans les divers ports de la côte à la fin de la mousson de nord-est; leurs pacotilles se composent de dattes, de riz, d’un assortiment d’étoffes de coton américain assez grossier dit khami, do coton indien khami-el-indi ou douara, de colonnades de Surate, de paquets de tabac également de Surate, et d’un peu de fer. Chacun d’eux établit une espèce de boutique, où se rendent les Bédouins qui, à cette époque, arrivent de l’intérieur.

Ces marchands, étant en petit nombre dans un même port et s’y trouvant les seuls détenteurs des articles exotiques, accaparent la plus grande partie du commerce et ont, à vrai dire, la faculté de fixer les conditions de l’échange. Les quelques trafiquants soumal que la nature de leurs spéculations porte à concourir, avec ces étrangers, à l’achat des gommes, ne sauraient l’emporter sur eux, puisqu’ils n’achètent que de seconde main les marchandises demandées à l’intérieur. Il résulte de cette situation respective que les • transactions ont toujours lieu au grand préjudice des Bédouins, qui vendent leurs produits bien au-dessous de la valeur réelle, et surtout de la valeur vénale que ces produits acquièrent dès qu’ils ont passé aux mains des ache-

teurs banians et hheunouds. Ces derniers , non contents d’exploiter ainsi leurs malheureux chalands au moment du troc, demeurent, d’année en année, les maîtres du marché, en s’arrangeant de telle manière qu’à la fin de chaque année, les Bédouins soient leurs débiteurs. Sans échapper complètement à ce monopole, les négociants soumal, qui, eux, ne sont pas, comme les Bédouins, de simples échangistes , parviennent à réaliser certains bénéfices en faisant colporter, dans l’intérieur du pays, les objets qu’ils ont achetés aux marchands étrangers, pour les vendre aux individus qui n’ont pu venir à la côte.

Voici la valeur moyenne comparée des divers articles sur lesquels s’opèrent ces transactions, l’échange ayant toujours lieu en nature : une frazela ou vingt retols de gomme équivaut à deux frazela de riz ou à deux frazela de dattes, à vingt coudées de coton américain , à trente coudées de coton de l’Inde, à une peau et demie ou deux peaux de bœuf séchées, ou enfin à une piastre argent. La valeur de l’encens est ordinairement à celle de la gomme dans le rapport d’un à quatre; celle de la myrrhe, au contraire, est, relativement à celle de la gomme, comme cinq à un. Ce dernier produit n’est, d’ailleurs, apporté que dans les ports à l’ouest de M’raïah, et ce n’est même qu’à partir de Bendeur-Khour qu’il entre pour une part notable dans les échanges.

Si maintenant nous rapprochons les valeurs attribuées, dans le pays soumal, aux articles d’importation mentionnés, des prix auxquels ils sont obtenus au pays de production par les importateurs, nous pourrons juger de l’énorme bénéfice fait par les banians et par les hheunouds. La pièce d’étoffe dite khami-el-indi , qui a cent coudées de longueur.

revient aux banians «à une piastre et demie (valeur en échange de laquelle on leur donne plus de trois frazela de gomme, ou douze à treize frazela d’encens ou environ quinze retols de myrrhe). Avec un sac de dattes de cent vingt retols, acheté à Mascate au taux d’une piastre et quart, on a trois frazela de gomme ou une quantité d’encens ou de myrrhe correspondante aux estimations relatives ci-dessus indiquées. Le riz, le millet et les autres produits d’importation procurent un gain équivalent. Or les prix courants dans les ports sont comme il suit :

Pour la frazela de gomme, une piastre un quart à deux piastres un quart, selon la qualité;

Pour la frazela d’encens, une piastre à une piastre et demie;

Pour la frazela de myrrhe, de deux piastres et demie à quatre, selon qu’elle est plus ou moins triée.

Ce serait à ces derniers prix et en argent seulement que nos commerçants pourraient acheter ces objets en se rendant à la côte, s’ils n’y avaient pas, d’avance, un agent pour traiter directement avec les Bédouins et préparer la cargaison. Aces prix, ils y trouveraient encore de beaux bénéfices, si l’on en juge d’après l’estimation des courtiers chargés par le ministère du commerce d’examiner les échantillons des divers produits rapportés par l’expédition (1). 11 suffirait que protection fut garantie à nos commerçants au

(1) Voici un extrait du procès-verbal d’estimation touchant les produits du pays des Medjcurtine :

« Encens d’Afrique. — il se rapproche de celui de l’Inde; vaut, en en- « trepôt, 100 francs les 100 kilogrammes.

« Gomme arabique blonde ( qoura ) de l’acacia vera, vaut 20 pour 100 « de moins que la gomme du Sénégal.

moment de la troque, pour qu’ils pussent employer le mode de trafic suivi par les banians et les hheunouds. Mais il serait bon, d’ailleurs, d’assurer ces rapports en les régularisant par des conventions préalables avec les chefs soumal. Les Bédouins, qui sentent parfaitement combien ils sont dupés par les marchands indiens, verraient avec joie des Européens faire concurrence à ces derniers. Les monopoleurs actuels s’efforceraient, sans nul doute, d’éloigner de tels rivaux : usant de l’influence que de longues relations leur ont acquise sur les chefs des ports, et exploitant leur défiance, si ombrageuse pour ce qui a trait à l’indépendance du pays, ils parviendraient peut-être à les mettre de leur parti et à susciter des difficultés réelles aux navires qui s’y présenteraient, si ceux-ci n’étaient en mesure d’appuyer, au besoin, leur bon droit par la force. Pour que nos commerçants fussent en mesure de trafiquer librement sur cette côte, il serait donc de toute nécessité, même après les conventions passées, que les navires de la station de l’océan Indien y fissent de fréquentes apparitions, surtout dans la mousson de nord-est, pendant laquelle y affluent les produits de l’intérieur.

Les gommes sont les principaux articles d’exportation. La quantité qui sort annuellement du pays varie, selon le

<<, Gomme Adad. — Cette gomme est inconuue ; elle est de la nature « de la gomme arabique.

« Myrrhe (inférieure). — Vaut 3 francs le kilogramme.

« Ambre gris. — Vaut 300 francs le kilogramme. »

Je ferai remarquer, au sujet de ces appréciations, que les échantillons sur lesquels la commission a été appelée à se prononcer étaient en trèspetite quantité pour chaque article, qu’ils avaient été pris sans choix, et que l’ambre gris, par exemple, avait tout à fait perdu sa couleur et sou parfum par une trop longue exposition à l’air.

plus ou moins d’abondance de la récolte, entre mille et quinze cents tonneaux, qui, jusqu’à présent, ont été répartis entre Bombay, les ports de Chehheur et de M’Kellé à la côte sud d’Arabie, et quelques ports de la mer Rouge, Massouah, Moklia et Djedda. Les autres objets Sont par ordre d’importance : le petit bétail , expédié surtout pour les ports de la côte sud d’Arabie en nombre de quinze mille têtes au minimum, au prix d’une demi-piastre ; les peaux de bœuf séchées, quelques morceaux d’ambre gris, du semen de très-bonne qualité, enfin un peu de miel et de poisson salé.

Les échanges opérés entre les ports des Medjeurtine et ceux de la côte sud d’Arabie et de la mer Rouge le sont presque entièrement au moyen d’une vingtaine de bateaux appartenant à quelques négociants soumal. Les plus forts de ces bateaux, jaugeant de quarante à cinquante tonneaux, seraient, d’après ce qu’on m’a dit, répartis comme il suit entre les divers ports : Aloula, deux; Djeyzeli, un; Gueursa, un; M’raïah, un; Bendeur-Rhour, un ; Bendeur-Bàad, un ; Bendeur-Gacem, un; Bendeur-Zyada, quatre. Une vingtaine d’autres bateaux plus petits et non pontés sont employés, sur la côte, à la pêche du requin et du canada, qui se fait au tramail ou au harpon et à l’hameçon. Le poisson pris est déposé chaque jour à la plage; on lui enlève la tête, les nageoires et la queue, et pour les requins l’aileron. Le corps est ensuite ouvert dans toute sa longueur, vidé et lavé ; puis on fait dans les chairs trois incisions profondes, qu’on remplit de sel ; pendant le jour, on le laisse ainsi au grand air et à l’ombre; le soir, on en rapproche les deux moitiés et on le met à couvert. L’exposition du jour se renouvelle deux ou trois fois, en ayant soin d’ajouter du sel à mesure

qu’il est absorbé par les chairs. On porte, après cela, le poisson au bateau, où il peut rester, sans inconvénient, le laps de temps nécessaire pour compléter le chargement. Alors le tout est de nouveau mis à terre à sécher au soleil. Ce poisson se vend en lots de vingt pièces, auxquels on donne le nom de kourdja, et qui se payent à la côte soumal de cinq à huit piastres, selon la grosseur du poisson; mais il vaut le double ou le triple à Mascate et sur les côtes de l’Inde. On en expédie aussi quelque peu à Zanzibar et autres points du Souahhel. Certaines parties du requin, les nageoires (dego , singulier; deguii , pluriel), les ailerons ( tourli ), la queue ( debo ), sont conservées à part et vendues de deux à deux piastres et demie la kourdja ; on les exporte dans l’Inde pour la Chine.

Des troupes de marsouins ( hobero ) et quelques baleines (i nebeuri ) se montrent fréquemment aux environs des côtes; mais ni les indigènes ni les Arabes ne s’occupent de les pécher.

Aux articles déjà mentionnés, comme introduits par les banians et les hheunouds, il faut ajouter des cuirs tannés de Massouah cl quelques verroteries envoyées d’Europe par l’Egypte aux ports de la mer Rouge, où les prennent des bateaux soumal ; plus une assez forte quantité de millet qui vient, pour la plus grande partie, du Souahhel et des Bénadirs, sur des bateaux arabes, soit directement, soit en passant par M’kellé ou Chehheur. Les bateaux medjeurtine vont aussi parfois en charger dans ces derniers ports.

J’ai déjà eu occasion de nommer les poids en usage dans le pays; en voici la graduation relative : l’unité est le rclol représenté par le poids de seize piastres autri-

chiennes à l’effigie de Marie-Thérèse, pesant, en moyenne, quatre cent quarante-deux grammes. Mais il arrive que, suivant des conventions passées entre certains marchands et plus spécialement par les banians, le poids du retol est porté à celui de dix-huit piastres. Vingt relols font une frazela; quinze frazela, un bahar.

La seule monnaie ayant cours dans le pays est cette môme piastre autrichienne. Les pièces à l’effigie de Marie- Thérèse sont préférées à toutes les autres, et encore les indigènes ne les reçoivent-ils que difficilement quand elles sont trouées , ce qui arrive parfois. Sur les points où se trouvent des commerçants arabes, la piastre espagnole a également cours pour les transactions opérées avec eux. Quant à l’argent français, il est si inconnu aux indigènes, que des pièces de cinq francs données par nous en cadeau, à Hhafoun, furent acceptées avec une sorte de répugnance, et comme si c’eût été de la fausse monnaie.

Une grande partie des détails qui précèdent sur les mœurs et coutumes des Medjeurtine et les productions de leurs pays s’appliquent aux autres populations de la famille de Daroud, telles que les Ouarsanguéli, les Loulbahanté et les Ougadine. Au reste, les particularités concernant chacune d’elles et le pays qu’elles occupent seront décrites au chapitre suivant. Je termine celui-ci et l’exposé des détails relatifs au pays des Medjeurtine par quelques mots sur Hhafoun et sur nos opérations pendant le séjour du Ducouèdic en cette baie.

Au point de vue commercial, la presqu’île et la baie de Hhafoun sont actuellement sans intérêt, et je ne les crois pas susceptibles d’en acquérir dans l’avenir. La baie de Hha-

foun étant le seul point de la côte comprise entre Ouarcheick et Guardafui où les bateaux puissent stationner, on serait conduit à penser que les populations soumal du nord y apporteraient leurs produits, si la demande en était faite; mais, outre que ces produits trouvent, depuis longtemps, un écoulement facile par les ports de la côte situés en regard d’Aden, il paraît que la communication entre les divers points de l’intérieur et la presqu’île est rendue longue et pénible par la nature du terrain aux abords de l’isthme. Une succession de plateaux rocailleux plus ou moins élevés la sépare, en effet , des parties les plus peuplées et les plus productives du pays. Cet isolement de Hhafoun explique comment le passage annuel de cinquante ou soixante bateaux arabes qui relâchent à cette baie n’y a encore déterminé aucun mouvement d’échange notable. Il n’est donc pas à présumer que des opérations tentées, en cet endroit, par des trafiquants européens changeraient les voies par lesquelles s’est effectué, jusqu’à présent, le commerce du pays des Soumal du nord avec l’extérieur.

Comme dernière observation sur Hhafoun, je crois devoir signaler une erreur qui s’est répandue, quant à la situation politique de cette localité : en indiquant, ainsi qu’on l’a fait, le cap Guardafui pour limite septentrionale des possessions africaines du sultan de Mascate, on comprend dans celles-ci tout le littoral du pays soumal, et particulièrement le point dont il s’agit; or rien, que je sache, ne motive une telle délimitation. Les relations des sultans medjeurtine avec les sultans d’Oman datent d’une époque assez éloignée; elles existaient déjà au temps du sultan Mahmoud, grand-père du souverain actuel, et furent la consé-

quence naturelle de la fréquentation des ports soumal par les Arabes ; toujours très-amicales et très-bienveillantes de part et d’autre, elles n’en restèrent pas moins dégagées de toute sujétion politique.

Un individu qui avait assisté à la lecture d’une lettre écrite par le sultan des Medjeurtine au sultan Saïd m’a affirmé qu’elle portait pour suscription : Au seigneur Saïd, tandis que le signe de la dépendance eût été, il le remarquait lui-même : A notre seigneur ou à notre sieur.

En ce qui concerne plus spécialement Hhafoun, on trouve mentionné dans la relation du voyage de Sait un fait qui ne laisse aucun doute sur l’indépendance de celte localité : « L’iman de Mascate, « dit Sait, » envoya, il y a quelque « temps, des présents considérables à cette tribu et lui de- « manda la permission d’élever un petit fort sur le promener toire d’Orfui (que les naturels nomment Hhafoun), mais « cette demande fut prudemment rejetée, et les présents « furent renvoyés par un membre de la tribu (1). »

Depuis 1809, époque à laquelle Sait exécutait son voyage, la situation politique de ce pays n’a pas changé.

J’ai consulté, à cet égard, plusieurs Arabes, sujets de Saïd, et entre autres le cheikh de Soûr (côte d'Oman), que j’ai rencontré à Hhafoun, allant à Zanzibar rendre hommage à son souverain. Tous, sans exception, considéraient le sultan des Medjeurtine comme étant complètement indépendant; or, si leur maître avait eu des prétentions fondées à une suzeraineté quelconque sur le pays, ils n’auraient pas manqué de s’en vanter. Hhafoun est donc en de-

(1) Voyage en Abyssinie, par Henry Sait, traduction française, tome Ier, page 120.

hors de l’autorité de Saïd, de droit ainsi qu’elle l’est de fait, vu qu’il n’y a sur la presqu’île aucun village que les canons du prince arabe puissent atteindre. La population medjeurtine est nombreuse et jalouse de son indépendance; de plus, la solidarité d’intérêts qui existe entre les tribus de l’intérieur et celles de la côte les réunirait , au besoin , pour la défense du littoral. Les tentatives de Saïd pour s’y établir de vive force auraient ici, on le comprend, beaucoup moins de succès que chez les populations du Souahhel, dont les rivalités lui ont, plus encore que ses armes, fait obtenir la soumission.

Pendant notre relâche à Hhafoun, les plans de la presqu’île et de la baie du sud ont été levés en détail. Pour explorer celle du nord, on y transporta, à bras, une de nos embarcations à travers l’isthme, et, pour sonder ses passes, on loua un bateau de pêche qui s’y trouvait. Ces plans ont été publiés par le dépôt des cartes de la marine (1). D’après nos observations, la pointe sud-est, que les indigènes nomment Oudgouialéh , serait par 10° 22' de latitude nord et par 49° 5' 55" de longitude est, et Ras-ühafoun ou Meuddouddou, le point le plus est de la presqu’île et de toute l’Afrique, par 49° 6' 55" est. La déclinaison de l’aiguille, observée à terre, a été trouvée de 5° 15' nord-ouest.

Nous avons pu nous procurer au village, à des prix trèsmodérés, la viande nécessaire à l’équipage, en bœufs, moutons et cabris : il fallait seulement demander les bœufs d’avance, parce qu’ils étaient amenés de la grande terre. La baie est, en outre, très-poissonneuse, et, si elle ne man-

(1) Voir h l’Album, planche 17.

quait pas de bonne eau, elle offrirait, sous tous les rapports, une relâche favorable aux navires qui ont besoin de vivres frais.

Les travaux terminés, nous fîmes nos préparatifs de départ ; je pris à bord d’un des bateaux qui étaient au mouillage un pilote que je désirais avoir, au moins pour me nommer les principaux points de la côte. Le vieux Salem s’était jugé impropre à cet ofGce, eu égard, disait-il, à l’affaiblissement de sa vue, et à ce que, n’ayant précédemment parcouru la côte qu’à bord de petits bateaux, il ne se croyait pas capable d’y conduire un navire. Je regrettai vivement dans la suite que sa modestie l’eût porté à refuser mes offres, car son remplaçant n’était pilote que de nom, ce dont je ne tardai pas à me convaincre en le voyant à l’œuvre.

Si Salem m’avait donné des preuves de bonne foi et de désintéressement, il n’en fut pas de même de Djiouled, le prétendu chef du village de Hhafoun. Le drôle ne mit aucune réserve à réclamer le prix des services qu’il disait nous avoir rendus; jusqu’au dernier jour il nous fatigua du récit pompeux de ce qu’il avait fait pour nous et de ses doléances. Tout cela ne me parvenait, il est vrai , que par ricochet ; mais M. Vignard avait, en sa qualité d’interprète, le privilège de recevoir les bordées directement et en plein bois. Le plus fastidieux bourdonnement de celle mouche du coche, qui s’acharnait après nous, consistait dans l’énumération quotidienne et interminable des cadeaux qu’il avait reçus soit des sujets du sultan Saïd, soit des capitaines des navires anglais qui s’étaient arrêtés dans la baie, énumération invariablement terminée par ces mots : « Où est donc

le vôtre? Quel sera le vôtre? . » .le le laissai enfin sa¬

tisfait.

Si nous étions restés deux jours de plus, j’aurais été, sans doute, condamné à bien d’autres largesses; en effet, soit que, libre des embarras qui le retenaient dans l’intérieur, Nourben-Osman cédât à l’expression de mon désir en se transportant à lihafoun, soit qu’on lui eût inspiré des craintes au sujet de notre séjour prolongé dans la baie, et des travaux que nous y faisions, toujours est-il qu’il arriva le surlendemain de notre départ. Ce contre-temps dut le désappointer beaucoup , car sa venue n’était certes pas provoquée seulement par la curiosité. En apprenant, plus tard, la démarche du régent des Medjeurtine, je fus très-contrarié de n’avoir pu en profiter; j’aurais volontiers, au prix de quelques cadeaux, payé une telle rencontre, qui m’eût probablement fourni ample matière à d’intéressantes observations.

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