CHAPITRE XVI
Moguedchou. — Population. — Religion. — Mœurs. — Costumes. — Nourriture. — Aperçu historique sur Moguedchou. — Son état politique actuel. — Commerce et industrie. — Douanes. — Monnaies. — Poids et mesures. — Instructions pour ceux de nos commerçants qui voudraient se rendre en ce port.
Moguedchou est située dans la partie de côte du pays soumal, désignée sous le nom de Bar-el-Benadir, par 2° 2' 18" de latitude nord et 45° 4' 35" de longitude est, à trentedeux milles dans le sud-ouest \ d’ouest d’Ouarcheikh. Selon les lettrés de la ville, son nom aurait pour étymologie les mots arabes megaad-ech-châta (station de la brebis). Voici comment ils en expliquent l’adoption:
Peu après l’arrivée des musulmans dans le pays, un de leurs cheikhs les plus vénérés, nommé Aouïçoul-Gorri, qui passait pour être inspiré de Dieu, eut une vision : une brebis lui apparut éclairée d’une lumière surnaturelle. L’endroit où le miracle s’était accompli fut, dès lors, considéré comme saint; à la mort du cheikh on y plaça son tombeau, qui devint un but de pèlerinage. Plus tard, on y construisit une mosquée, dont le nom, Megaad-ech-Châta, rappela la merveilleuse apparition par laquelle ce lieu avait été consacré, et fut ensuite appliqué, par extension, à la ville tout entière.
Moguedchou est composée de maisons en pierre, restes de l’ancienne cité fondée par les Arabes, et qui, pour la plupart, tombent en ruines; puis de cases soumal ayant la forme de ruches, la toiture en paille et le pourtour en torchis et branchages. Elle appartient au territoire des Haouiya , dont l’une des peuplades principales, les Abgal, occupe toute la zone littorale, depuis cette ville jusqu’à Obbya. Les Haouiya habitent le pays enclavé entre les Ougadine au nord-ouest, les Meurrihhàn’ au nord, les Medjeurtine au nord-est, la mer à l’est, et le Denoq , qui les sépare, au sud-ouest des Rahhan’ouine. La cité dont il s’agit, placée dans la partie la plus sud de ce territoire, touche, de ce côté, à la frontière des Rahhan’ouine.
La population totale de Moguedchou s’élève, autant que j’en ai pu juger, à environ 5,000 âmes, y compris les esclaves; un peu moins des trois quarts habitent Hhameurouine, et le reste Chinggâni. Elle est composée de diverses tribus de Soumal- Abgal, de quelques tribus ou familles de descendance arabe, rejetons dégénérés des colons qui, à la fin du ina siècle de l’hégire (1), fondèrent la ville, et enfin de quelques marchands hindous et arabes, y séjournant plus ou moins, selon les nécessités de leurs affaires.
Les Soumal-Abgal de Moguedchou sont de la tribu des Yacoub et descendent des Gourgaté. Quant aux tribus arabes qui peuplent cette ville, ce seraient, d’après Moumen : les Reher-Cheikh, les Bafodeul, les Ameuran’, les Cheuraf, les Abd-es-Sund, les Aoudin’, les Alaieddin’, les Hhadjanim’, les Içomankki; et d’après Sid-Hhaddad : les Cheuraf, les
(1) Voyez I” partie, livre m, page 175 et suivautes.
Ameuran’, les Cheikh, les Bafodeul, les Abd-es-Sound, les Chen’chia, les Goudméni , les Cheikh-Chemsi. La seule explication que je puisse donner des différences qui existent entre ces deux listes, c’est que probablement ni Tune ni l’autre n’est complète : pour être plus près du vrai, il faut, je crois, compter toutes les tribus qui y sont désignées.
l)e même que les Soumal habitant les villes, ou ayant été en contact avec les Arabes, les gens de Moguedchou sont musulmans ou du moins suivent les prescriptions les plus vulgaires du Coran : les prières et ablutions, la circoncision, l’abstinence de la viande de porc, etc., etc.; mais ils s’en écartent, comme je l’ai déjà dit, pour les Soumal- Adji, en ce qui concerne les rapports entre les sexes, dont les relations ne sont aucunement entravées chez eux. Les femmes soumal se montrent toujours le visage découvert, les bras et les épaules nus; il n’y a que les femmes d’origine arabe et les concubines d’Arabes qui soient assujetties à la séquestration et aux autres restrictions du même genre, imposées par la loi de Mahomet. La liberté dont jouissent les premières, dans un pays où la polygamie est admise poulies hommes, doit avoir inévitablement, pour conséquence, de nombreuses liaisons adultérines, d’autant plus que, chez ce peuple à demi sauvage, en qui les appétits et les instincts matériels prédominent et président presque seuls à tous les actes, une rencontre amoureuse n’a besoin d’aucun prélude plus ou moins sentimental. Les femmes soumal du sud ne se piquent pas plus que celles du nord d’une pudeur farouche; l’homme, en guise de soupirs amoureux et de délicates attentions , offre une valeur quelconque pour obtenir les bonnes grâces de celle qu’il choisit; la dame ne
se trouve nullement offensée de ce mode de séduction ; elle accepte ou refuse, selon que le prix offert à ses faveurs lui paraît ou non suffisant : attrait tout à fait charnel dans l’un ; retenue intéressée ou abandon plus vénal que passionné chez l’autre. La proposition s’exprime souvent par un simple signe, dont on ne saurait nier la valeur analogique, mais qui n’en est pas plus pudique pour cela. J’ai dit quel est ce signe au chapitre qui traite de Hhafoun.
Le costume des Soumal de Moguedchou est à peu près semblable à celui des Medjeurtine : tous portent le meuro, qu’on nomme ici toumoun’ hall ; mais ceux qui ont perdu leur père peuvent seuls y ajouter la seconde pièce de coton, complétant le vêtement des hommes dans le nord. Le plus grand nombre marchent nu-pieds, les autres ont des sandales. J’ai vu à Moguedchou beaucoup de gens ayant au cou et au bras des talismans dont j’ai parlé sous le nom de reurthas et de kadône. A part le plastron en cuir, dont elles ne font pas usage, les femmes ont le même costume qu’à Hhafoun. Elles se parent aussi de colliers et de bracelets en verroterie.
Les individus d’origine arabe ont adopté, ainsi que les Souahhéli de Zanzibar, la longue chemise en cotonnade blanche, ouverte sur la poitrine, quelquefois serrée au-dessus des hanches par une ceinture; sur la tête, ils se mettent une calotte.
Les hommes ont pour armes faisant partie du costume une sagaie et un couteau-poignard : ils se munissent du bouclier en peau de rhinocéros lorsqu’ils sont en voyage ou qu’ils croient devoir se tenir sur la défensive. Les Soumal de la campagne, désignés ordinairement par le mol
bcdoui (bédouins), sont toujours plus complètement armés; ils ont d’habitude deux sagaies, l’une légère, qui leur sert d’arme de trait; l’autre, plus solide, avec laquelle ils combattent leur ennemi corps à corps. Quelques-uns portent un arc et des flèches empoisonnées. A l’exception des boucliers qui viennent de chez les Galla, ils fabriquent ces armes de la même manière que les Medjeurtine.
La base de leur nourriture est le millet, nommé ici dourha. Quand il est pilé ou moulu, on en fait une pâle (pii se cuit comme le riz ; on l’arrose de semen ou de jus de viande, et on le mange à poignées, en le manipulant pour lui donner la forme d’une boulette. D’autres fois on le cuit en grains dans de la graisse de mouton , après quoi on le met suer sur une plaque de fer chauffé : le grain, se dégageant alors de son enveloppe, prend l’aspect d’une petite boule blanche féculente. Le millet préparé de cette façon est, ainsi que dans le premier cas, trempé dans du semen. Les Soumal de Moguedchou préfèrent à ce beurre l’huile de sésame, mais elle est assez rare dans le pays; aussi ne l’cmploient-ils qu’en petite quantité et pour les mets les plus recherchés : ds l’extraient à l’aide d’un moulin, peu différent de celui de Zanzibar (1). Pour l’éclairage, ils ne brûlent que du suif, n’ayant pas, comme les Souahhéli , la noix de coco pour en faire de l’huile à brûler.
Sauf ces particularités, qui sont peut-être communes aux Soumal du nord et à ceux du midi , quoique je ne les aie pas remarquées chez ces derniers, l’alimentation se compose des mêmes denrées dans les deux pays. La consommation du
1) Voyez l’Album, planche 24.
bétail est seulement plus considérable dans les Benadir. Quant aux usages, ils sont semblables chez toutes ces peuplades. Je renvoie au chapitre XII pour les observations relatives à la langue.
L’existence d’une ville au lieu où est située Moguedchou serait, si l’on en croit une vieille tradition locale, antérieure à la naissance de l’islamisme : le fait n’est pas impossible. Quoi qu’il en soit, la ville actuelle, dont la fondation est due aux Arabes musulmans, date pour nous, ainsi que nous l’avons établi précédemment (d), de l’an 295 de l’hégire. J’ai dit aussi (2) quelle avait été sa prospérité sous la dynastie des sultans M’doffeur, et sa décadence après la dépossession de ceux-ci par les Abgal. C’est donc à cet événement que j’en reprends l’historique.
A une époque que je ne saurais fixer, une tribu d’Abgal envahit le territoire des Odjourane, sur le littoral duquel était située Moguedchou. Soit que les habitants de celle-ci eussent pris parti contre les envahisseurs, soit que les richesses de la ville tentassent la cupidité de ses nouveaux voisins, toujours est-il qu’à la suite d’une longue guerre elle tomba aux mains du chef des Abgal , Omar Djéloulé, et que, depuis, ses descendants y ont conservé l’autorité avec le titre de sultan.
L’agression des Abgal contre Moguedchou fut attribuée aux suggestions perfides d’un des principaux habitants de la ville, qui, maltraité par le sultan Fekheur-ed-Din , le M’doffeur alors régnant, se réfugia chez les Abgal, et fit de celte peuplade l’instrument de sa vengeance.
(1) Voyez lre partie, livre iii, page 184.
(2) Voyez ltB partie, livre iii, page 287 et suivantes.
La série des sultans Abgal m’a été donnée, ainsi qu’il suit, par Moumen :
Imam Ahhmed, cheikh actuel;
Imam Mohhammed;
Imam Osman;
Imam Ali ;
Imam Mahhmoud ;
Imam Ahhmed ;
Imam Mohhammed ;
Imam Ahhmed;
Imam Omar;
Imam Djéloulé.
Le sultan Ahhmed devait me remettre lui-même une note sur sa généalogie qui, assurait-il, remonte, par une suite de trente noms, jusqu’à Yacoub, souche de leur famille; mais j’ai oublié de lui rappeler sa promesse. Au reste, la connaissance de celte généalogie n’aurait eu d’intérêt que pour la série postérieure à Omar-Djéloulé, comme pouvant aider à fixer la prise de Moguedchou par les Abgal; et probablement cette série n’eût pas été différente de celle que Moumen m’a fournie.
Sous la domination de ces conquérants à demi sauvages, la décadence de la cité arabe dut s’opérer rapidement. Sa division en deux quartiers se produisit matériellement par l’abandon, puis par l’écroulement des édifices intermédiaires, et la désunion entre les habitants de l’un et de l’autre en devint plus facile, lorsque le gouvernement existant ne fut plus assez équitable ou assez respecté pour les maintenir en accord de vues et d’intérêts. Néanmoins e’est seulement dans ces dernières années que les habitants
de Chinggani ont cessé d’aller a la mosquée de Hhameurouine.
L’incapacité des dépositaires du pouvoir, les dissensions intestines , la peste apportée par un bateau de Sour au commencement de 1856, et qui causa de grands ravages ; enfin une disette, survenue il y a environ douze ans, à la suite d’une longue sécheresse, ont réduit successivement Moguedchou à l’état de misère et de dépopulation où elle se trouve aujourd’hui. Sauf quelques maisons nouvellement restaurées, ou d’une construction récente, comparativement aux autres habitations, les deux parties de cette ville ne présentent qu’un amas de bâtiments croulant pour la plupart , et de la restauration desquels personne ne se soucie. Si cet état de choses continue, avant cinquante ans, Uhameurouine, la riche capitale d’un vaste territoire, ne sera plus qu’une triste nécropole; la sauvagerie, quelle avait refoulée au loin, y reprend chaque jour son empire, et à la place où s’élevait jadis la florissante cité des M’doffeur, avec ses hautes maisons à terrasses , ses mosquées aux dômes éclatants de blancheur, ses élégants minarets, on ne trouvera que des monceaux de pierres entremêlés de
maisons -ruches soumal . Et pourtant Moguedchou est
rentrée, depuis vingt ans, sous une domination arabe, celle du sultan d’Omân, que la renommée désigne comme le plus puissant et le plus éclairé de tous les princes indépendants de l’Arabie!... Il est des réputations que l’éloignement grandit outre mesure; mais celle de Saïd serait-elle de ce nombre, il n’en a pas moins assez de puissance réelle pour arrêter celte ville sur le penchant de sa ruine. On verra bientôt combien peu il fait pour cela.
Da scission opérée politiquement entre la population date de quelques années seulement. A la mort d’imam Mohammed , père du chef actuel de Chinggâni, le neveu de ce dernier lui disputa le pouvoir et parvint à faire reconnaître son autorité dans Hhameurouine. Depuis, les habitants des deux quartiers ont vécu dans une défiance mutuelle, et, à diverses reprises, des actes hostiles ont été commis de part et d’autre.
De chef de Hhameurouine est nommé Ahhmed-ben-Mahmoud ; il n’y réside pas. Il s’est retiré à l’intérieur il y a cinq ans. A cette époque, c’est-à-dire en 4842, à l’occasion des débats survenus entre Ahhmed et son oncle, Youcenf, cheikh des Guébroun, et dont je parlerai tout à l’heure, s’était présenté avec une armée devant Moguedchou, où il avait été appelé comme médiateur par les partis. Ahhmed-ben- Mahmoud, n’ayant pas voulu accepter la solution proposée et se voyant menacé par les partisans d’Youceuf, quitta Hhameurouine, en déléguant le pouvoir à son parent, le cheikh Moumen-ben-Hhacen, dont nous avons entretenu le lecteur.
Des chefs Imam Ahhmed et Cheikh Moumen se partagent donc l’autorité directe à Moguedchou; mais ils reconnaissent pour supérieur le sultan Saïd, et témoignent, au moins en apparence, leur soumission aux volontés de ce prince. Son pavillon flotte sur la ville, et les droits y sont perçus en son nom pour le compte du banian, qui a la ferme des douanes d’Afrique. Dà se sont bornées, jusqu’à présent, les exigences du Sultan comme conséquence de sa suzeraineté.
Il serait difficile de caractériser , par un mot exact, la
nature de l’autorité de Syed Saïd sur Moguedchou et plusieurs autres villes qu’il considère comme faisant partie de ses Etats : ce n’est ni la suzeraineté ni la souveraineté; c’est plutôt une sorte de protectorat, constituant dépendante, mais non sujette, la ville protégée (1); enlevant à ses chefs naturels le droit de souveraineté extérieure en ce qui concerne les Européens, mais leur laissant le gouvernement de l’intérieur, et même le soin de régler leurs rapports avec les peuplades environnantes, qui, du reste, sont complètement indépendantes de Saïd.
Cette situation de Moguedchou se complique encore de l’état de sujétion, à peu près analogue, dans lequel elle est
(1) Le ton des lettres adressées par le Sultau aux chefs de ces villes vient à l’appui de ce que je dis ici. Je possède la copie de plusieurs, et entre autres de celle qui m’avait été donnée comme introduction auprès des chefs de Moguedchou. En voici la reproduction :
« De la part de celui qui met sa confiance en Dieu, son serviteur Saïd- « ben-Soultan!
« Aux aimés et honorés vieillards de Moguedchou; que Dieu (qu’il « soit élevé) les sauve, s’il lui plaît.
« Ensuite, que le salut, la miséricorde et les grâces de Dieu soient sur « vous. Celui qui arrive près de vous est l’aimé et honorable sieur Guil- « lain, et nous désirons que vous lui fassiez aussi bonne figure que pos- « sible tant qu’il demeurera dans votre ville , car je veux qu’il eu parte « en se louant de vous. S’il a besoin de quelque chose, aidez-le, afin qu’il « l’obtienne. 11 n’est pas nécessaire de vous en dire davantage sur son « compte. Tout ce dont vous pourrez avoir besoin, faites-nous-le savoir. « Salut. »
Voici le commencement d’une autre lettre écrite par Saïd aux chefs de Hhameurouine :
« De la part de Saïd-ben-Soultan aux chers chefs le cheikh Moumen- « ben-Hhacen, le cheikh A’ounem-beu-Din-INous, le cheikh Nous-ben-Din « et tous les autres vieillards de Hhameurouine. Que Dieu vous sauve. « Que le salut soit sur vous, ainsi que la miséricorde et les grâces de « Dieu. Ensuite votre noble écrit est arrivé et votre ami a compris ce « que vous lui marquiez . . etc. »
placée à l’égard du chef des Guébroun; toutes les villes de la côte des Benadir y étant également soumises, je ne produirai les détails et considérations qui y ont trait qu’après avoir fait la description de ces diverses localités.
Le sultan Saïd n’a, d’ailleurs, à la suprématie que nous constatons, d’autre droit que celui de la force. En effet, sous la dynastie des Abousaïdi dont il est le quatrième souverain, aucun imam ou sultan d’Omân n’a compté Moguedchou au nombre de ses possessions d’Afrique. J’ai dit (1) par quelles circonstances les habitants de cette ville furent amenés à reconnaître l’autorité de Syed Saïd. Mais ce fut seulement vers 1842 qu’il y fit acte de souveraineté en y envoyant, ainsi qu’à Braoua et à Meurka, un individu, nommé Mohhammed-ben-Naceur , pour prendre connaissance du mouvement commercial de cette côte et fixer le tarif des droits à y appliquer. Puis, en 1845, à la suite d’une communication adresséeau Sultan par les notablesdellhameurouine, il y expédia, en qualité de gouverneur, un certain Ali-ben- Mohhammed, qui devait, en outre, remplir les fonctions de collecteur des douanes. Cet Ali était accompagné de deux soldats chargés de percevoir les droits, et le Sultan recommandait aux cheikhs de les assister, au besoin, dans leur office. 11 paraît que la communication faite à Saïd traitait des droits établis ou à établir, car le Sultan disait dans sa réponse : « Quant à ce qui est de l’affaire des droits sur les « banians , on les exigera de tout bâtiment qui arrivera à « Moguedchou ; de même, ceux qui viendront de Zanzibar « pour acheter de l’ivoire seront imposés à raison de deux
(1) Voyez Ir“ partie, livre v, page 590.
« piastres par frazela et payeront le droit avant l’embarque- « ment, etc., etc. » Cette lettre était datée du cinquième jour de rabi-el-aouel de l’année 1259 (5 avril 1845). Aliben-Mohhammed, qui était Soumali, quitta bientôt le poste, peu iucratifsans doute, que Saïd lui avait donné, et se retira dans l’intérieur.
A mon passage à Moguedchou, un vieil Arabe remplaçait Ali, plutôt à titre d’agent de Djiram, le fermier général des douanes, que de représentant du Sultan.
Ce commerce de Moguedchou, ainsi que celui des villes maritimes indépendantes du territoire où elles sont enclavées, s’alimente d’un double mouvement d’importation et d’exportation ; de telle sorte que presque tous les articles figurent à la fois dans l’un et l’autre mouvement. Mais, pour éviter une confusion, je considérerai comme exportation les marchandises sortant par voie de mer, et comme importation celles qui entrent par la même voie. Le commerce d’exportation de Moguedchou comprend les articles suivants :
Dourha ou millet. — De même que tous les produits agricoles du pays, on le récolte sur les bords de la rivière qui passe à quelques lieues, en arrière de la ville. Cette dernière en exporte à peu près 20,000 djézela pour Zanzibar et pour les ports du sud de l’Arabie. Les mois où le marché est le mieux approvisionné sont juillet et janvier; alors on en a, ordinairement, 200 kila pour une piastre, quantité qui peut diminuer jusqu’à 100 kila ou augmenter jusqu’à 250, selon l’époque de la vente, et aussi le plus ou moins d’abondance des récoltes.
Dirr et selboukka. — Les uns, espèce de haricots ; les
autres, sorte de petits pois. Ils sont exportés en quantités insignifiantes. On en a de 50 à llOkila pour une piastre.
Sésame. — Il en est exporté de 150 à 200 djézela. Le prix de cette graine est très-irrégulier sur le marché; pour une piastre, on peut en avoir de 20 à 60 kila, et son huile se vend 2 piastres la frazela.
Coton tissé. — C’est l’unique industrie des habitants et le seul objet que Moguedchou fournisse en propre à l’exportation. Cette industrie est restée florissante pendant plusieurs siècles et a beaucoup contribué à la richesse de la cité où elle s’était développée : les produits en étaient expédiés non-seulement dans toutes les villes arabes de la côte, mais encore dans celles de la mer Rouge jusqu’en Égypte, de même qu’aux ports de l’Arabie et du golfe Persique. Elle dut commencer à décliner après la conquête ou la destruction des colonies arabes de la côte par les Portugais; car, quoique Moguedchou n’ait jamais subi le joug de ces conquérants , ses relations avec l’extérieur n’en furent pas moins entravées, et lorsque, plus tard, la domination portugaise fit place à celle des Arabes d’Oman, l’invasion de la cité par les Àbgal y apporta des perturbations encore plus fatales à son commerce et à son industrie, en causant la mort ou l’émigration de ses plus riches habitants. Néanmoins, comme la fabrication des tissus était là un travail tout manuel accompli par les gens de la classe inférieure et les esclaves, elle put se poursuivre dans des limites plus restreintes et en rapport avec les débouchés qu’elle conservait. Mais une nouvelle cause de ruine, bien plus sérieuse pour cette industrie que les vicissitudes commerciales et politiques qui affligèrent jadis Moguedchou, la menace d’une
complète et prochaine destruction : c’est la concurrence des Américains, dont le coton, dit khami, introduit depuis plusieurs années dans les marchés du Zanguebar, acquiert une préférence marquée. La consommation de ce tissu s’étend même de plus en plus à tous les pays maritimes où les premiers étaient autrefois demandés. Il ne reste donc guère, aujourd’hui , pour le placement de ceux-ci , que les marchés de l’intérieur, où déjà, cependant, le tissu rival commence à paraître : aussi est-il probable qu’avant peu la fabrication des étoffes de coton , seul vestige de l’ancienne prospérité de Moguedchou, sera complètement anéantie.
Quoi qu’il en soit, voici quelques détails sur cette fabrication : la matière est apportée, en bourre, du pays de Keutch; elle est filée par les femmes de la ville, au moyen d’un rouet fort simple. Elles obtiennent ainsi quatre fils différents, desquels on fait six qualités de tissus blancs, tous de dimensions presque égales, 5 mètres sur 0m,G5 environ. Ce sont les hommes qui mettent les fils en œuvre : entre Chinggâni et Hhameurouine, il y a à peu près un millier de tisserands. Chaque ouvrier, en travaillant assidûment, peut tisser deux de ces pièces par jour; mais, le plus ordinairement, il en tisse de quarante à quarante-cinq par mois. La production annuelle s’élève jusqu’à 550,000 ou 580,000 pièces. Ces étoffes servent à l’habillement des gens de la ville; néanmoins la plus grande partie est exportée pour le Souahhel et les ports soumal du nord, outre ce qui est expédié au pays de Ganané et de Lébine ou Léouine, en passant par Guéledi et Dafit.
Gros et 'petit bétail. — On trouverait, en abondance, des bœufs, des moulons, des cabris, des ânes et des chameaux;
ces animaux sont très-nombreux aux environs mêmes de la ville. Toutefois on n’exporte qu’accidentellement des individus des deux dernières espèces ; et il n’est guère embarqué de petit bétail que pour provision de mer.
Chameaux. — On s’en procurerait facilement une centaine en peu de jours. Leur prix varie de 8 à 45 et jusqu’à 45 piastres.
Anes. — En quelques jours aussi on pourrait avoir un chargement d’ânes. Il en serait de même pour les bœufs, les moutons et les cabris.
Peaux ou cuirs. — Il s’en exporte annuellement de deux à trois cents kourdja à Zanzibar et dans les ports du nord du pays soumal. Il serait possible d’en réunir promptement de très-fortes quantités. Le meilleur moment pour acheter est la tin de la mousson de sud-ouest. Les plus beaux cuirs de bœufs secs ne se payent pas plus d’une demi-piastre; les cuirs salés, de 15 à 20 piastres la kourdja, mais on prépare très-peu de ces derniers à Moguedchou. On y trouverait aussi des peaux de mouton, de chèvre, de gazelle, de léopard, d’une espèce de grande antilope, de rhinocéros et d'hippopotame, à des prix d’autant moins élevés que tous ces objets n’ont pas encore été demandés.
Semen. — Il en est exporté de trois à quatre cents frazela par an; mais on en obtiendrait aisément bien davantage au prix moyen de 2 piastres par frazela.
Ivoire. — Il vient des pays de Léonine et de Chebel-lèh en quantité d’environ mille frazela par an : il se vend de 12 à 54 piastres la frazela, selon la qualité des dents, qui s’apprécient surtout par le poids de chacune d’elles. Les gens de Moguedchou envoient leurs esclaves en caravane
aux pays de production pour traiter l’ivoire; ces caravanes partent au commencement de la mousson de nord-est et sont ordinairement de retour deux mois et demi ou trois mois après. Les arrivages les plus considérables ont lieu en mars et quelquefois à la fin de février. A ces époques d’abondance, le prix de la frazela peut diminuer de 2 piastres. Les dents d’hippopotame se vendent de 5 à 6 piastres la frazela. Il vient aussi de Ganané beaucoup de cornes de rhinocéros ; on en exporte en Arabie et à Zanzibar. Elles se vendent de 10 à 12 piastres la frazela.
Myrrhe. - — Elle est tirée des pays d’Ougadine, de Ganané et de Léouine ; l’arrivage en est très-irrégulier et le prix de o à 4 piastres la frazela.
Gommes . — On ne distingue, à Moguedchou, que deux variétés de gomme dite arabique, dont les noms sont adad et foulai Elles se vendent toujours mélangées et non mondées, cà raison de 1 à 2 piastres la frazela, selon le degré de choix des morceaux. Elles sont fournies par les pays des Abgal, de Chebel-lèh et de Rahhan’ouine. La gomme foulai, plus blanche et plus transparente que l’autre, est aussi en plus grande quantité; mais toutes deux sont peu abondantes sur le marché, sans doute parce qu’elles sont peu recherchées.
On y trouve également la golili, espèce de gomme-gutte, provenant des pays de Léouine. Elle y est apportée en petits morceaux cylindriques enfilés en manière de grains de chapelet. On l’emploie pour la teinture et dans la composition de l’encre. Le prix en est d’une piastre les six ou sept retol.
Enfin on se procure encore à Moguedchou un peu d’am-
bre gris ; la qualité inférieure est. payée son poids en argent , et les bonnes qualités valent deuv ou trois fois leur poids.
Les principaux objets d’importation, outre le coton en bourre déjà mentionné, sont : des étoffes de keutch et de Mascate pour vêtements et mouchoirs; du café en coque, un peu de mélasse, de la verroterie, du riz blanc de l’Inde et du riz en paille de Pemba; des dattes de Mascate; du tabac en corde provenant des Comores, de Madagascar , de l’intérieur et même des navires américains qui commercent à Zanzibar; du sel, des esclaves, du fer, de l’étain et du fil de laiton, ces trois derniers articles en très-petite quantité; enfin quelques armes de guerre et de la poudre.
Voici les détails que j’ai pu me procurer sur une partie de ces articles.
Coton. — Il sert à fabriquer les tissus dont j’ai parlé et provient du golfe de Cambaye et de Gouzerate; on en tire aussi un peu de Bombay. La qualité en est toujours inférieure et se vend, au lieu dedestination, de!2 à 2 piastres \/b2 la frazela. La quantité importée, chaque année, est de deux mille cinq cents à quatre mille frazela.
('afé. — On en reçoit annuellement de trois cents à trois cent cinquante kiss, fournis presque entièrement par les ports arabes de la mer ltouge. Les arrivages ont lieu de la fin de février au commencement de la mousson de sud-ouest. Il en vient, en outre, de Ganané, par caravanes, en juin et juillet. Le temps pendant lequel il peut manquer sur le marché serait donc de septembre à février. On m’a dit que deux cents kiss, apportés dans cet intervalle, seraient immédiatement placés. C’est en coque, on se le rappelle, que les
Soumal le consomment. Aux moments d’abondance, le prix du café est de 2 à 2 piastres 1/4 la frazela. Dans le commerce de détail , il se vend par kila. Il a été donné jusqu’à soixantedix kila de dourha pour une kila de café, aux époques de disette : on en a vu le prix monter alors jusqu’à 7 piastres la frazela.
Mélasse. — Les habitants de Moguedchou et ceux de l’intérieur, ne consomment qu’une mélasse grossière venant de Zanzibar et de l’Inde. Quoique très-commune, on ne se la procure pas à moins de 2 1/2 à 5 piastres 1/2 la frazela.
Verroteries. — Elles sont très-recherchées. Il y a quelques années, elles arrivaient de l’Egypte par la mer Rouge; depuis que les Américains et les Anglais en introduisent une grande quantité à Zanzibar, c’est de là qu’elles sont transportées, par les boutres, dans les ports du pays soumal. Du reste, le commerce des verroteries n’a pas, ici, autant d’importance que dans les pays plus au sud; on en placerait tout au plus 100 frazela par an sur le marché.
Dattes. — Elles proviennent d’Arabie. Les Soumal en consomment beaucoup, et seulement des variétés les plus communes. Il en passe tous les ans, sur la place, près de quatre mille sacs de cent cinquante retol chacun, dans lesquels la qualité inférieure figure pour les neuf dixièmes; le prix de celle-ci est de 1 piastre 1/4 le sac; celui des autres, de 2 1 1 2 à 4 piastres.
Tabac. — On en tire la majeure partie du sud, par l’intermédiaire de Zanzibar. Il est en corde et se vend de 1 à 2 piastres la frazela. Le tabac américain, qui est en tablettes et en feuilles, est préféré, mais le prix en est trop élevé pour les consommateurs, car il n’y peut être livré à moins
de 4 à 5 piastres la frazela ; aussi l’importation n’en dépasse-t-elle pas quatre à cinq cents frazela par an. Quant à celui des autres provenances, il constitue un des principaux moyens d’échange avec l’intérieur : il en est importé au moins dix mille frazela. Cette quantité , relativement énorme, de tabac est écoulée dans les pays environnants par la voie des caravanes. 11 est d’un usage général, chez les Soumal-Rahhan’ouine, et c’est à Moguedchou que s’en approvisionnent toutes les tribus situées dans le nord de cette ville.
Sel. — Il est apporté de Sour (côte d’Omân) et du pays de Meuh’ra (côte sud-ouest d’Arabie) ; le prix en est variable suivant les circonstances, mais toujours très-bas. Tour
I piastre, on en a cent kila quand il est rare, et jusqu’à deux cents kila, s’il est abondant. Les Soumal l’emploient principalement au salage des cuirs et à l’engrais des bestiaux.
Esclaves. — Ils viennent du Souabhel et quelques-uns de Patta : Moguedchou en a reçu, en 1846, près de six cents. Un esclave mâle, dans les meilleures conditions, est payé 50 piastres; une femme, entre 25 et 50; un enfant, de 15 à 20. Il en arrive aussi de l’intérieur, et particulièrement de chez les Galla-Arouci, dont les femmes sont, dit-on, estimées presque à l’égal des Abyssiniennes. Au nombre des esclaves tirées du sud , se trouvent parfois des femmes de sang mêlé, qui se vendent à des prix considérables, et dont les Arabes du pays font leurs femmes ou leurs concubines.
II y en a dont le physique ne manque pas d’agrément ; on peut en voir un spécimen dans l’Album (1).
Cl) Voyez planche 38.
Fers. — Le fer en barre et en fil est importé île l’Inde et mis en œuvre par les forgerons de Moguedchou avec une dextérité assez remarquable, eu égard aux instruments grossiers dont ils se servent. Ils fabriquent ainsi les fers de sagaies, des couteaux-poignards et des instruments aratoires. La quantité de fer qui entre annuellement est d’environ 15,000 frazela , dont une partie est écoulée cà l’intérieur. Les instruments d’acier y sont achetés avec empressement, parce que le traitement de ce métal est complètement inconnu aux ouvriers du pays. Les limes, dont ils font un grand usage, sont de fabrique anglaise; ils les reçoivent de l’Inde. Quand elles sont usées, ils réussissent quelquefois à les transformer en lames de poignards, qui sont très-recherchées par les gens de la classe guerrière. Les limes plates à quatre faces ou quadrangulaires sont les plus demandées; elles se vendent, selon la grosseur, de t/8 à 1/2 piastre la pièce. On placerait promptement une grande quantité de rasoirs, pourvu que le prix de revient n’excédât pas 1 franc pièce; on en trouverait, dans le pays, peut-être une demipiastre, mais assurément 2 francs.
Presque tous les habitants commencent à se conformer aux lois de l’islamisme, qui ordonnent aux croyants de se raser la tète, et si beaucoup s’en abstiennent, c’est, je crois, faute de rasoirs. On vendrait de même très-facilement une pacotille de couteaux à lame large et longue, à poignée fixe, dans le genre des couteaux à gaîne des matelots américains et anglais.
Fusils et poudre. — On n’importe, à Moguedchou, qu’un très-petit nombre de fusils; quelques Soumal seulement s’en servent pour la chasse à l’éléphant. Ce sont ordinaire-
ment des fusils à mèche, arabes ou persans; mais il y en a aussi de provenance anglaise, connus dans le commerce sous le nom de tower-gnn, et qui, à cause de leur gros calibre, sont fort appréciés par les naturels. Le prix de débit est de 4 1/2 à 5 piastres la pièce. La poudre employée est de fabrique anglaise ou américaine; elle est introduite en petits barils de vingt-quatre à vingt-cinq livres, qui sont vendus 5 piastres. Les indigènes employant rarement les armes à feu, la quantité de poudre importée annuellement ne va pas au debà d’une centaine de ces barils.
Tant que Moguedchou fut indépendante, les coutumes du pays, en ce qui concerne les douanes, exigeaient que tout bâtiment touchant dans ce port pour y commercer payât une somme de 25 piastres au sultan de la ville ; cette somme pouvait même s’élever à 35 piastres pour les marchands reconnus riches et y faisant beaucoup d’affaires. I*ar exception, les bateaux arabes n’étaient astreints qu’au droit modique de 2 piastres. Quand Saïd lui eut imposé sa suzeraineté, il y établit un système plus complexe et aussi plus profitable; il s’en réserva tout le produit, se chargeant de payer pour chaque bâtiment , au sultan indigène, ce qui lui serait revenu d’après l’ancien usage. Les sommes que Said perçoit par suite ont, à ce qu’il paraît , excité la convoitise du cheikh de Chinggâni, car, depuis un an, Imam Àhhmed est en instance auprès du Sultan, pour qu’une moitié des droits résultants du nouveau système soit substituée à ce qu’il reçoit en exécution de l’arrangement actuel.
Voici la formule du tarif fixé par le Sultan : « Tout bâtiment qui arrive de l’Inde ou d’Arabie, et débarque des marchandises, est assujetti à un droit de 5 pour 100 sur
tout ce qu’i! vend. Ceux qui achètent de l’ivoire provenant de l’intérieur doivent payer 2 piastres par frazela (1); un reçu leur sera donné par l’agent du fisc, et, s’ils portent ensuite cet ivoire à Zanzibar, ils pourront l’introduire en franchise. »
A part les douanes dont je viens d’indiquer le régime, il n’est prélevé, à Moguedchou, aucun impôt sur les propriétés de quelque nature qu’elles soient.
La monnaie ayant cours dans le pays est le thalari à l’effigie de Marie-Thérèse, et ses fractions; la piastre d’Espagne cà colonnes est acceptée au même taux, mais la pièce de 5 francs ne le serait qu’au poids et souvent avec difficulté.
Dans les transactions, la roupie de la compagnie passe quelquefois pour une demi-piastre , quand, par exemple, l’acheteur ne peut payer en une autre monnaie, ou que le vendeur tient à lier une opération.
Les piécettes de 5 à la piastre sont reçues pour un quart de piastre, mais avec moins de faveur que les quarts de thalari.
La piastre est désignée, par les Soumal, sous le nom de charoky et les fractions de cette pièce, 1/2, 1/4, 1/8 et 1/16, sous les noms de noss-charoh , robbo-charok , soumoun et noss-soumoun .
Les marchands de Moguedchou, et surtout les Soumal,
(l1) Quoique ce droit sur l’ivoire puisse être considéré comme un droit de sortie, et que, aux termes de notre traité, nos nationaux soient exempts de toute charge de ce genre, ils n’y échapperaient pas, s’ils traitaient à Moguedchou. Saïd éluderait la clause qui stipule cette exemption, en ordonnant, comme il l'a déjà fait sur d’autres points, que le vendeur ùt à payer pour l’acheteur.
n’ayant aucun moyen d’éprouver l’argent, se montrent extrêmement rigoureux sur l’intégrité apparente des pièces qu’on leur présente, et ils les refusent si elles ont la moindre rognure. Les individus par les mains desquels il passe habituellement beaucoup de monnaie ont au petit doigt une bague, dont le chaton proéminent leur sert à percuter chaque pièce tenue en équilibre sur la pulpe d’un des doigts de l’autre main, afin de juger, par le son, de la pureté du métal.
Les poids de Moguedchou sont :
Le retol, unité de poids qui vaut 0\445 (1);
Le men’, 5 retol ;
La frazela, 42 men’ ;
Le kiss, 7 frazela.
Les mesures de longueur sont :
La coudée, en soumali doudoun ;
L’empan, tnka ;
Et la brasse, bdh, désignation empruntée aux Arabes.
La coudée est à peu près la seule de ces mesures qui soit en usage; sa longueur moyenne peut être considérée comme équivalente à 0m,49.
L’unique mesure de capacité est la kila, qui contient 4k,410 de dourha; quinze kila font ce qu’on appelle une tobla; trente kila, un m'sigo ; cent kila, une djézela.
Sauf le cas où notre colonie de Bourbon aurait besoin de bétail ou d’anes, l’état actuel du commerce de Moguedchou n’est pas de nature à y attirer nos navires; mais, dans le cas énoncé, on pourrait y faire des opérations très-lucratives
(1) Voir, à ce sujet, ce qui est dit à l’article Poids et mesures du chapitre xxiv, consacré au commerce général de la côte.
sur ces deux articles. En effet, les beaux bœufs ne se payent pas plus de 5 piastres; les moutons, de 1/2 à l piastre, et le prix d’un bon âne n’est que de 4 piastres. La traversée ne serait ni longue ni difficile aux époques où ce port est abordable. Le groupe des Seychelles, placé sur la route à suivre, offrirait, d’ailleurs, une relâche commode, si l’on avait besoin de renouveler sa provision d’eau et de fourrage.
Quant aux objets d’importation réclamés par Moguedchou, le commerce de Bourbon en trouverait quelques-uns dans les produits de file, tels que le café, les mélasses et les sucres de qualité inférieure. Mais, payât-il en espèces les animaux à prendre, il réaliserait encore d’assez grands bénéfices, eu égard à leur prix courant sur les marchés de la colonie.
Maiotte, à l’aide de son cabotage, pourrait entretenir, avec Moguedchou, des relations plus régulières et plus fréquentes. Elle aurait, pour articles d’importation, outre ses propres produits en café et mélasse, le tabac et le riz de Madagascar et des Comores, et, pour articles de retour, la plupart de ceux que Moguedchou livre à l’exportation et dont notre établissement tendra de plus en plus à devenir un entrepôt , ainsi que des articles similaires de toute la côte orientale d’Afrique.
Voici maintenant, pour les navires français qui aborderaient à Moguedchou, des avis et des indications qui ne seront peut-être pas sans utilité.
D’après la situation politique de cette ville, il semble que nos nationaux devraient y trouver la protection et l’accueil que leur garantit notre traité avec le sultan de Zanzibar, dans
toutes les localités placées sous l’autorité de ce prince. Il importe néanmoins que les capitaines des premiers navires qui se rendront en ce port, allient la prudence à la fermeté pour échapper aux exigences et aux suggestions intéressées des chefs et, en général , des individus à qui ils auront affaire. On le comprendra en quelques mots.
La souveraineté du Sultan est, nous l’avons vu, plus nominale que réelle à Moguedchou; du moins n’a-t-elle pas d’action au delà de la portée de ses canons. J’ai dit qu’il n’y est représenté par aucun agent, et que le gouvernement de la ville est laissé entièrement aux chefs indigènes. Ceux-ci se montrent toujours, il est vrai, disposés à satisfaire ses désirs et à se conduire d’après les recommandations qu’il leur a directement adressées; mais, ayant eu fort rarement des relations avec les Européens, ils ne sauraient bien comprendre
la nature de nos rapports politiques avec Saïd, ni la solidarité
résultant, pour eux, de leur soumission à ce prince, quant à ses engagements envers nous. D’ailleurs ces chefs indigènes ont peu d’autorité sur une population se faisant encore moins qu’eux l’idée de notre puissance de répression, si la justice du Sultan était trop lente ou incapable de punir. Auprès des habitants de la ville, qui savent, par expérience, qu’on peut exercer contre eux des représailles, on n’invoquerait pas vainement, au besoin, le nom de Saïd; il suffirait peut-être d’avoir fait connaître, par quelques coups de canon tirés, en guise de salut, à l’ arrivée, qu’on est en état de se venger d’une injure. Ce n’est donc pas de la population sédentaire qu’on aurait à craindre un sérieux dommage; mais il y a toujours, à Moguedchou, un certain nombre de Bédouins attirés par le commerce, et qui ont toute
l’ indépendance sauvage, la brutale ignorance et les habitudes désordonnées qu’indique ordinairement ce nom : c’est avec eux, surtout, qu’il faut éviter les différends; car, une fois sortis de la ville, peu leur importerait qu’elle fût réduite en cendres par nous ou par Saïd, pour les violences qu’ils y auraient commises à l’égard de nos nationaux. Ceux des habitants qui raisonnent sentent très-bien cela ; aussi vous recommandent-ils instamment de ne point sortir de la ville, et s’empressent-ils d’y prévenir toute collision avec des étrangers.
On ne doit pas conclure de ce qui précède qu’il serait dangereux pour des Européens d’aller traiter à Moguedchou, mais seulement qu’on aurait tort d’y aller avec une confiance illimitée, négligeant les précautions que commandent l’état souvent agité et les habitudes turbulentes de sa population. Les Soumal du sud sont, comme ceux du nord, très-bruyants dans leurs moindres débats; il ne faut donc pas s’émouvoir de leurs cris et gestes, ni les prendre pour des menaces : un étranger en butte à de pareilles démonstrations imposera au déclamateur furibond par une attitude calme et ferme, et lui attirera presque toujours les huées des spectateurs. En un mot, les Soumal sont plus tapageurs que belliqueux; j’en ai acquis plusieurs fois la preuve dans des circonstances difficiles.
Il faut s’attendre, en débarquant, à être accueilli par une foule de peuple armé accourue pour voir les M’zongou. Ici commencera, pour l’étranger, un embarras réel ou plutôt une difficulté insurmontable, s’il n’est accompagné au moins d’un interprète d’arabe; non que cette langue soit en usage chez les Soumal , mais parce que dans les villes du littoral ,
surtout dans celles où il existedes descendants d’Arabes, il se trouve toujours des individus qui en ont quelques notions. On rencontre même des Soumal qui en savent quelques mots. Tous les renseignements que je consignerais ici ne soustrairaient pas à l’obligation de se faire comprendre, un capitaine arrivant pour traiter : un interprète est donc indispensable à toute expédition dirigée sur cette côte. J’insiste sur ce sujet, parce que les répétitions me semblent bonnes, lorsqu’il s’agit d’indiquer des précautions d’une nécessité absolue. A Moguedchou, on pourrait trouver fortuitement un jeune chérif de Braoua, nommé Sid Qoullatin (1), qui fait des affaires avec cette place et parle un peu l’anglais; mais cette circonstance se présentât-elle, et connût-on soi-même la langue anglaise, on resterait entièrement livré à la bonne foi de ce seul interprète. Or, pour un Arabe, la position serait si avantageuse et si tentante, qu’on ne saurait espérer qu’il n'en abusât pas; c’est par suite d’une position analogue que les Anglais, qui vont quelquefois de Maurice à Braoua pour acheter des bœufs, les payent à raison de 10 piastres par tête, au lieu de 5 ou G, prix courant pour les indigènes.
Le lieu de débarquement le moins incommode est à environ un tiers de mille dans l’est de Chinggâni : on passera donc d’abord devant ce quartier, et il sera ainsi tout natu-
(l'i Ceci et ce qui suit a été écrit dans la prévision que les renseignements donnés sur certains personnages connus par moi à Moguedchou seraient livrés au public peu de temps après mon voyage d’evploration. Que sont devenus, depuis, les hommes dont je parle? Je l’ignore. Mais, quand ils seraient morts ou qu’ils auraient quitté le pays, les voyageurs qui me succéderont tireront toujours parti du sens général de mes recommandations.
rel de s’y arrêter pour faire une visite au sultan ou cheikh, Imam-Ahhmed.
Dans la foule, réunie sur la plage, on distinguera plusieurs individus un peu plus vêtus que les autres ; ce sont des gens de la tribu des Cheraf et peut-être des Arabes. Parmi eux, on remarquera tout de suite un homme de grande taille et un peu obèse, ayant une physionomie et des manières engageantes ; il se présentera spontanément pour vous servir de guide et de hebban : c’est notre Sid Hhaddad, le principal négociant de la ville; on le reconnaîtra sans peine par le fort bégayement dont il est affligé. Au besoin on se procurera un logement dans sa maison ; toutefois il sera bon de ne rien conclure avec lui avant d’avoir reconnu le terrain et visité le cheikh de Uhameurouine. Cette mesure est non-seulement une affaire de convenance, mais encore elle pourra être favorable à l’opération : le caractère de Moumen-ben-Hhacen , le respect qu’il inspire à ses subordonnés, sa conduite à notre égard, et les dispositions qu’il m’a témoignées quant aux Français qui se présenteraient dans le port pour y commercer, me portent à penser qu’il serait plus facile, plus sûr et peut-être plus lucratif de traiter à Uhameurouine qu’à Chinggâni. J’ai eu fort à me louer de mes relations avec Moumen; aussi, en le quittant, lui ai-je laissé un écrit qui en fait foi et le recommande à la confiance des étrangers arrivant à Moguedchou. Il m’en a, de son côté, remis un, par lequel il s’engage à protéger les Français qui visiteront ce port et à leur servir de hebban (1).
(1) Voici ce que contient cet écrit, dont l’original est resté dans les archives de la station :
Quant au cheikh de Chinggâni, Imam-Ahhmcd, ce n’est qu’un mendiant éhonté, un homme sans volonté, sans énergie , sur les paroles et les promesses duquel il n’y a point à compter. Après lui avoir fait une visite d’arrivée, pour l’informer qu’on est venu à Moguedchou dans l’intention d’y commercer, on devra éviter, autant que possible , toutes communications avec lui ; elles n’auraient pour but, de sa part, que des demandes d’argent ou d’autres objets, et ne seraient d’aucune utilité pour les voyageurs.
Les Soumal tiennent en cela beaucoup des Arabes : ils ne mettent ni scrupules ni vergogne à demander, et il est bien difficile d’échapper entièrement à leurs obsessions. Le cheikh xMoumen n’est pas absolument exempt de ce défaut, mais il y apporte plus de tact et moins d’importunité. Un petit cadeau offert à propos à certains individus pourra, du reste, être d’un bon effet, comme prélude des relations. L’argent y est préféré à tout ; quelques piastres y seront beaucoup plus appréciées que des objets d’une valeur double et triple; du tabac, du savon, un fusil, un peu de poudre sont, après l’argent, les choses les plus estimées. Il sera bon, d’ailleurs, de mettre une grande réserve dans la distribution de ces cadeaux, et surtout de leur imprimer le cachet d’une gralification accordée en raison du concours
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Louange à Dieu! Que « la prière et le salut soient sur notre seigneur Mohhammed, sa famille « et ses amis, et qu’il soit sauvé.
« Ensuite il y a paix et sécurité entre les Frauçais et les habitants « de Moguedchou, et, s’il venait des Frauçais dans ce port, le cheikh « Moumen-ben-Hhacen-ben-Omar sera leur hebbau.
« A la date du lundi 27 du mois de rébi premier, de Pau 1263. Donué « par le cheikh Moumen-ben-Hhacen-ben-Omar. »
que le donataire aura prêté à l’opération réalisée. Il est important de maintenir intact le droit qui nous est acquis par le traité, de commercer, aux seules conditions y stipulées, dans tous les ports, sous l’autorité de Saïd ; la moindre concession à ce sujet passerait bientôt en règle pour les indigènes. Quelques indications nautiques compléteront ces instructions.
Bien que, dans le fort des deux moussons, la mer soit grosse au mouillage, comme il n’y a pas de saute de vent à craindre, que la tenue est bonne et qu’on y est toujours en appareillage, un navire muni de solides amarres y séjournerait sans risque pendant sept à huit mois de l’année; mais les opérations qu’on peut faire avec le plus d’avantages à Moguedchou, les chargements de bœufs et d’ânes, seraient, pour la majeure partie de ce temps, très-difficiles, sinon entièrement arretées. En effet, le port manque absolument de moyens pour le transport des animaux à bord, et , d’autre part , il y a impossibilité de les y traîner à la remorque d’une embarcation par une grosse mer ; enfin l’état de la barre, qui est alors très-mauvaise, empêche souvent de communiquer avec la terre. Il en résulte que, des derniers jours d’avril à la mi-septembre, Moguedchou est abandonnée, même par les bateaux caboteurs. Durant presque toute celte période, la mousson de sud-ouest souffle avec violence. 11 en est à peu près ainsi des vents de nord-est en décembre et janvier, et, quoiqu’on raison de la direction du vent relativement à celle de la côte la mer y soit beaucoup moins grosse dans ces mois que lors de la mousson de sud-ouest, les communications n’en sont pas moins, le plus ordinairement, impraticables. Par suite de tout cela, les mois pendant lesquels des navires peuvent y aller traiter
sont : fin de septembre, octobre, février, mars et première quinzaine d’avril.
On sera en bonne position en relevant le grand minaret, du nord 25° ouest, au nord 50° ouest, l’ancre par un fond de 22 à 24 mètres. Dans les communications avec la terre, il conviendra de tenir compte des courants de marée, qui , parfois, sont assez sensibles. Pendant le séjour du brick sur rade, nous les avons trouvés d’un mille par heure, portant à l’ouest-sud-ouest avec le flot, et à l’est avec le jusant.
Du 10 au 15 février jusqu’au 1er avril, il n’y aura pas d’inconvénient à mouiller par 13 ou 14 mètres, en se tenant dans le relèvement indiqué pour le grand minaret; on ne serait ainsi qu’à moins d’un tiers de mille du récif, mais sans aucun danger, car la brise est alors modérée et la mer belle. 11 en est de même, je pense, de la dernière quinzaine de septembre à la fin de novembre; les indigènes me l’ont dit; comme je ne m’y suis jamais trouvé à cette époque, je ne l’affirme pas. Le Ducouedic y a jeté l’ancre quatre fois, en février et mars 1847, et en janvier 1848; le mouillage y était très-tenable. J’ai passé devant Moguedchou en juillet 1840, avec la Dordogne; mais la force du vent et l’état de la mer étaient tels que je ne crus pas devoir y mouiller.
11 existe, sur toute cette côte, des courants très-forts qui suivent la direction générale des moussons, combinée avec celle du littoral. A petite distance de terre, ils vont souvent jusqu’à 60 et 70 milles en vingt-quatre heures; à mesure qu’on s’en écarte, ils diminuent, et leur direction devient très-variable. 1! est donc nécessaire, aux approches de la
terre, de diriger sa route de façon à atterrir toujours au vent du point à atteindre, et. si, par des circonstances inattendues, il arrivait qu’on le fît sous le vent, il faudrait immédiatement reprendre le large, car il n’y a pas de navire à voiles qui, en louvoyant le long de la côte, pourrait la remonter à contre-mousson. On se rappellera que la mousson dite de nord-est commence aux environs de l’équateur, à la fin d’octobre; elle souffle de l’est nord-est d’abord, et passe successivement à l’est, à l’est-sud-est et jusqu’au sud-est dans le jour, en février et mars; durant la nuit, elle haie plus ou moins la terre, en prenant davantage de nord. Dans ces mômes parages, la mousson dite du sud-ouest s’établit vers la mi-avril ; elle souffle le plus ordinairement du sud-sud-ouest et sud, puis souvent du sud-sud-est et sud-est le jour, pendant la dernière partie de sa durée.
Tels sont les renseignements que nous nous sommes procurés à Moguedchou ; ils se trouvaient heureusement recueillis quand fut entreprise l’excursion à laquelle j’ai fait allusion au chapitre précédent, et que je raconterai dans celui qui va suivre.