CHAPITRE XV
Départ de Hhafoun. — Description de la côte comprise entre ce point et Ouarcheikh. — Arrivée sur rade de Moguedchou. — Aspect de la ville. — Son havre. — Visite au sultan de Chinggâni.— Dispositions prises pour m’installer à terre. — Le brick quitte le mouillage. — Visite au cheikh de Uhameurouine. — Particularités de notre séjour à Moguedchou.
Nous quittâmes la baie de Hhafoun le 20 février au soir, et, à huit heures, ayant déterminé notre position par un bon relèvement, nous fîmes route au sud-sud-ouest, poussés par une petite brise de nord-est. Durant toute la nuit, on eut la terre en vue, et le 21 , au jour, nous apercevions, dans le sud 57° ouest, le cap nommé Ras-Mâabeur par les Arabes. A sept heures, je fis gouverner au sud-ouest pour nous rapprocher de la côte, et l’on manœuvra ensuite pour prendre des séries sur le méridien du cap, qu’on croisa dans ce but à plusieurs reprises. A six milles dans le nord 16° est du cap, nous avons eu 22 mètres de fond, et, en avançant directement à l’ouest, la sonde a indiqué successivement 20, 19 et 18 mètres sable; le cap restait alors au sud 1° est, et nous étions a un mille et demi de la côte au nord de la baie.
En suivant le contour de cette baie , nous eûmes des sondes de 17 et 18 mètres augmentant à mesure que nous retournions dans l est du méridien du cap; relevant ce der-
nier au nord 73ü ouest du compas à un mille et demi environ, on trouve 40 mètres, fond de sable et roche.
Ras-Mâabeur (1) (cap du passage) fait une saillie de trois à quatre milles sur la direction de la côte au nord, formant avec celle-ci une baie ouverte du sud 60° est au nord \ nordest , ou l’on est, par conséquent, abrité des vents de la mousson de sud-ouest.
C’est au fond de la baie, et tout près de terre, que mouillent les bateaux si, dans le cours de cette mousson, le besoin d’eau les oblige à y relâcher : de petits navires y trouveraient un abri et une aiguade dans les memes circonstances.
A Ras-Mâabeur, l’eau est meilleure que sur tous les autres points de la côte; on la prend à un réservoir naturel situé au bord de la mer, et dont la source n’est pas apparente. La baie est très-fréquentée par les bateaux Bedcn, pour la pêche du requin et du kanada. A notre passage, il y en avait plusieurs. Nous ne vîmes sur le rivage aucun vestige d’habitation; mais, sur les terres voisines du cap, on distinguait quelques individus et bon nombre de chameaux.
Entre Ras-Mâabeur et Ras-Hhafoun, la côte est modérément élevée et très-escarpée. Vue du large, elle a l’aspect d’un long plateau entrecoupé par d’étroites et profondes ravines, à travers lesquelles on découvre un autre plan de terres également aplaties à leur sommet, et non moins arides et rocailleuses que celles du rivage.
Nous prîmes, sur le parallèle même du cap, une hauteur
(1) Le mot arabe mâabcur signitie lieu devant lequel on passe ou dont on prend connaissance.
méridienne et, d’après nos observations, Ras-Mâabeur serait par 9° 27' 20'' de latitude nord et 8° 55' 6" de longitude est. La variation y a été trouvée de 4° 20' nord-ouest. La différence entre l’estime et l’observation indiqua que, depuis notre départ de Hhafoun, nous avions éprouvé un courant de 1 mille à l’heure portant au sud 5° ouest.
La brise, toujours de l’est-nord-est au nord-est, avait un peu fraîchi vers midi. Nous continuâmes de longer la côte à petite distance. Deux heures plus tard, nous étions est et ouest avec l’extrémité sud de la saillie formée par les terres du cap. Cette extrémité, beaucoup moins prononcée que celle du nord, est désignée par les caboteurs sous le nom de Ras-Mâabeur-es-Serir (le petit Ras-Mâabeur) ; elle serait, d’après notre estime depuis midi , par 9° 17' de latitude et 48° 29' de longitude est. A partir de ce point, le rivage décrit une courbe régulière peu concave qui se termine, à douze milles dans le sud-ouest, à un promontoire élevé et de forme arrondie, au delà duquel il se creuse de nouveau. En côtoyant, à un mille ou un mille et demi , l’espace compris entre ce promontoire et le petit Ras-Mâabeur, nous eûmes des fonds diminuant régulièrement de 45 à 55 mètres à mesure que nous nous rapprochions de la pointe sud; on y distingue plusieurs ravines qui, dans la saison des pluies , servent d’aiguades aux bateaux pêcheurs. Le lit de quelques-unes est tracé par des bouquets d’arbustes ou de buissons dont les filets d’eau qui coulent temporairement à ces endroits favorisent la végétation. Les bateaux mouillent devant ces aiguades par 10 ou 12 mètres, à un petit demi-mille de terre. Au soir, nous eûmes, au moyen d’une hauteur méridienne de la lune, une latitude qui nous
lit estimer celle de la pointe élevée dont il vient d’être parlé à 9° 5' nord. La voilure fut réglée four la nuit, de manière à conserver au brick un sillage de six à sept milles à l’heure, ce qui devait nous mettre en position de reconnaître le Rasel-Khil le lendemain matin; nous gouvernions au sud-sudouest j ouest, suivant le gisement de la côte dont, jusqu'au coucher de la lune, nous pouvions encore discerner les contours. A environ douze milles dans le sud-sud-ouest i ouest de la dernière pointe indiquée, l’individu que j’avais pris à Hhafoun, en qualité de pratique de la côte, nous signala une pointe basse en arrière de laquelle se dessinait une petite vallée, comme un autre lieu d’aiguade connu sous le nom de Drâ Salahh (bonne crique ou anse). Sa position en latitude est, approximativement, de 8U 55' nord. Vers minuit, soit que le rivage présente quelque nouvelle saillie à l’endroit que nous avions par le travers, soit illusion d’optique, il me parut que nous nous étions sensiblement rapprochés de terre. Je fis venir au sud \ sud-ouest pour nous en éloigner un peu, sans toutefois la perdre de vue. Le sillage du brick, qui ne permettait pas de sonder sans ralentir notre marche, rendait cette précaution nécessaire. Dans les vingt-quatre heures, le baromètre resta à 0m,767 ; le thermomètre avait marqué 27°, 27°, 5, 27° et 2G° aux heures d’observation.
Le 22, à une heure du matin, jugeant que nous étions à distance convenable de terre, je rétablis la route sud-sudouest, c’est-à-dire quelques degrés en dehors de la direction donnée sur la carte au gisement de la côte. Dans la partie comprise entre Drà -Salahh et Ras-el-Khil, que nous côtoyions alors , aboutit une vallée traversée par un ruisseau con
servant, dit-on, de l’eau tonte l’année, et débouchant à la nier. Cette vallée et son ruisseau sont désignés à la fois par le nom d’Ouadi-Nougal. Je ne pus en reconnaître la situation, attendu que nous passâmes de nuit dans ces parages, et je les ai indiqués sur ma carte suivant les renseignements des patrons de bateaux sur le temps qu’ils emploient au trajet de ce point à Ras-el-Khil.
Toutefois une circonstance météorologique observée dans le sud de l’endroit où je l’ai placé me porterait à penser qu’il est réellement moins au nord ; en effet , vers trois heures du matin, la brise, fraîchissant, sauta presque subitement au nord-nord-ouest, et le ciel se couvrit de nuages. L’estime nous mettait alors par 8° 6' de latitude. Une heure après, la brise revint au nord-nord-est. Cette variation de quatre quarts me fit conjecturer que nous passions, au moment où nous l’éprouvâmes, devant l’Ouadi-Nougal , où, comme cela a lieu dans les vallées boisées et rafraîchies par la présence d’un cours d’eau, doit s’établir, vers la mer, un courant d’air modifiant localement la force et la direction de la brise du large.
Au jour, nous relevions l’extrémité sud de la terre en vue au sud 62° ouest : c’était le cap désigné sous le nom de Ras-el-Khil. Nous le ralliâmes au nord, pour prendre des séries sur son méridien. Ainsi que le Ras-Mâabeur, il s’avance de quatre ou cinq milles en dehors de la direction de la côte, et forme avec celle-ci, du côté du nord, une baie ouverte qu’Horsburgh désigne sous le nom de baie de Negro, et qui est le Bandel d’Agoa des anciennes cartes portugaises. Les navigateurs arabes lui donnent le nom du cap.
A l’ouverture de cette baie, le cap restant au sud-ouest ’ sud à environ quatre milles, nous avons eu 27 mètres de fond, sable ; puis en avançant dans l’ouest, pour atteindre le méridien du cap, les sondes ont diminué régulièrement jusqu’à 16 mètres, môme fond, que nous avons eus quand nous relevions la pointe sud de la baie au sud vrai, à trois milles environ.
Pendant la mousson du sud-ouest , les bateaux arabes mouillent quelquefois dans cette baie; ils y font un peu d’eau dans de petites ravines qui sont sur la côte sud.
Le Ras-el-Khil (1) (cap des Chevaux) est une terre élevée, rocailleuse, de couleur rougeâtre, se terminant à la mer sous une forme arrondie et ayant quelques roches à sa base. Il est à deux milles et demi ou trois milles au sud 16° ouest de la pointe sud de la baie, qui, par conséquent, est plus est que lui. IN os observations ont placé cette pointe par 7° 46' 50" latitude nord et 47° 54' 57" longitude est ; elle est plus basse que le cap, et tombe perpendiculairement à la mer quand on est nord et sud avec elle. La latitude que nous lui avons assignée a été déduite d’une observation méridienne du soleil prise quand nous la relevions à l’ouest
i,l) Horsburgh, en donnant aussi à ce cap le nom de Morro-Cobir, mots qu’il traduit, je ne sais pourquoi , par tète du serpent, a prétendu, sans doute, l’identifier avec le Morro-Quabir des vieilles cartes portugaises : je crois qu’il a commis une double erreur; d’abord, Morro-Quabir ou plutôt Morro-Khebir, qui me paraît être un mélange d’arabe et de portugais, signifie tertre grand (morro ayant, en portugais, le sens de mont arrondi ou morue peu élevé et khebir signifiant, comme on sait, en arabe, grand). De plus, d’après la latitude assignée à Morro-Quabir sur les cartes portugaises, comme d’après la manière dont la côte y est tracée, ce point correspond évidemment au Ras-Màabeur, auquel , il est bon de le remarquer, les patrons ajoutent parfois l’épithète d’el Kebir, pour mieux le distinguer de Ras-Mûabeur-es-Serir.
vrai. D’après la comparaison des points estimés et observés, les courants nous auraient portés, dans les vingt-quatre heures précédentes, de 21 milles au sud 25° ouest. La déclinaison de l’aiguille a été observée de 5° nord-ouest.
A Ras-el-Khil finit la côte qui , à partir de Hhafoun, est désignée par les Arabes sous le nom de Bar-cl-Khazaïne (terre ou côte des réservoirs), eu égard aux nombreuses ravines et aiguades qui s’y trouvent.
Durant toute l’après-midi, nous courûmes des bords sous les huniers : je désirais reconnaître un lieu nommé Gueràad situé, au dire du pilote, à huit ou dix heures de navigation dans le sud de Ras-el-Khil, et que nous n’aurions pu atteindre avant la nuit. Je m’abstins donc de faire route, pour ne point le dépasser sans le voir. La brise continuait à souffler joli frais du nord-est. Le baromètre demeurait à 0,766; le thermomètre avait marqué 27°, 26°, 27° et 27° aux heures d’observation.
Le 25, à quatre heures du matin, je m’estimais à environ dix-huit milles dans le sud de Ras-el-Khil; nous remîmes en route, et, au jour, les terres du cap nous restaient dans le nord 54° est. A partir de ce dernier, la côte s’abaisse presque subitement, puis, au lieu d’être, comme au nord, rocailleuse et escarpée, elle ne présente plus partout qu’une plage sablonneuse, et reçoit, pour cette raison, le nom de Sîf-et-Taouïl (plage longue). Depuis sept heures et demie nous longions le rivage, à environ un mille et demi de distance, par un fond de 15 mètres, sable : sur plusieurs points meublés de quelques touffes de buissons et d’une bien maigre végétation, on distinguait des individus et des troupeaux, puis, çà et là, des huttes isolées.
Dans la matinée, nous étant écartés à deux milles et deux milles et demi de la côte, nous eûmes des fonds augmentant régulièrement de \4 à 22 mètres. A seize ou dix-huit lieues de Ras-el-Khil, le rivage présente, en quelques endroits, de petites falaises rocailleuses.
A midi , la comparaison du point observé et du point estimé accusait, pour les vingt-quatre heures précédentes, un courant de 29 milles dans le sud 34° ouest. Peu après midi, on remarqua sur le rivage une grande affluence d’hommes, et de nombreux troupeaux paissant dans la plaine qui fait suite à la plage, et où nous apercevions aussi des huttes. Nous étions alors à vingt-deux lieues de Ras-el-Khil.
Ce point de la côte est évidemment voisin d’un centre de population et, selon toute apparence, d’une aiguade trèsfréquentée. Sur le terrain, qui s’élève en pente douce, sans, toutefois, atteindre la hauteur de la côte d’El-Khazaïne , se dessine, en serpentant, une ligne de buissons qui semble indiquer le lit sinueux d’un ruisseau, creusé et alimenté, probablement, par les eaux pluviales; enfin, de l’endroit qui parait être la station principale, part un sentier dirigé vers l’intérieur, et dont on suivait la trace sur la pente de la colline qui borne l’horizon, par les allées et venues d’hommes et d’animaux qui le parcouraient en ce moment. Nos observations ont placé ce point par 6° 48' latitude nord et 46° 59' 20' longitude est. Je ne puis affirmer que ce soit le lieu auquel les navigateurs arabes donnent le nom de Guerèad. Le pratique qui était à bord n’avait jamais vu cette dernière localité : il prétendit seulement trouver beaucoup de rapport entre ce qu’on en disait et l’endroit que nous avions sous les yeux. La position de celui-ci, à même dis-
tance de Ras-ei-Khil que Ras-Mâabeur l’est de Hhafoun, et à peu près au tiers de l’étendue de Sîf-et-TaouïI , est d’accord avec les renseignements que j’avais, dans ma dernière relâche, recueillis sur la position de Guerâad; mais, suivant ce qui m’a été dit à Moguedchou , Guerâad serait plus rapproché de Ras-el-Khil que ne l’est le point dont nous avons déterminé la position.
Après midi, nous poursuivîmes notre route le long de la côte, qui devient de plus en plus basse à mesure qu’on avance dans le sud. Il ventait belle brise du nord-est à l’estnord-est. Le soir, à sept heures un quart, nous eûmes une latitude, par une observation méridienne de la lune, qui nous permit de constater une différence nord de six milles dans l’estime du chemin depuis midi. Le courant nous portait donc toujours vers le sud. La nuit fut très belle; nous eûmes constamment la terre en vue à quatre ou cinq milles.
Le 24 au matin, nous étions à quinze milles environ dans le sud de Ras-Aouad, que nous avions dépassé avant qu’il fît jour. Pressé par la fin prochaine de la mousson et le programme de mes opérations dans cette tournée , je ne pouvais consacrer aux travaux hydrographiques le temps nécessaire pour reconnaître la côte en détail, et les intervalles que nous franchissions du soir au matin échappaient ainsi à mes investigations. J’ai donc tâché de remplir ces lacunes par des informations prises auprès des patrons de bateaux que je rencontrais dans nos relâches. De cette manière, j’ai su qu’un peu au nord de Ras-Aouad, à quinze ou seize heures de sillage pour un bateau à la voile (de soixante
et dix à quatre-vingts milles), dans le sud de Guerâad, il II. 32
existe un point nommé Obbya, offrant plusieurs circonstances analogues à celles que nous avions remarquées au lieu dont j’ai parlé plus haut, c’est-à-dire ayant une aiguade formée par un ruisseau qui sépare le territoire des Medjeurtine de celui des Habeur-Gadeur, qui sont des tribus haouiya. Obbya appartiendrait à ce dernier, et l’on m’a dit, à Moguedchou, qu’il serait facile de s’y procurer beaucoup de chevaux, non que les bateaux y fassent escale dans ce but ni pour tout autre genre de spéculation, mais parce que les Habeur-Gadeur possèdent une grande quantité de ces animaux. On ajoutait, au reste, qu’on ne devrait pas y aller traiter sans avoir pourhebban un individu du pays, et qu’il serait prudent de ne descendre à terre qu’après avoir obtenu des otages. Je me suis demandé, sans pouvoir résoudre la question, si le lieu de rassemblement qui avait attiré notre attention au sud de Ras-el-Khil n’était pas Obbya môme. Toutefois, pour qu’il en fût ainsi, il faudrait, contrairement aux indications qui m’avaient été données sur la position de Gueràad , admettre que ce point se trouve tout près au sud de Ras-el-Khil, à moins de ne pas tenir compte de la distance de soixante et dix à quatre-vingts milles qui m’a été indiquée, d’autre part, comme existant entre Obbya et Gueràad.
Ayant passé de nuit devant Ras-Aouad, nous n’avons pas vu ce cap; mais comme, d’après Owen, il est plus est que Ras-Açoued de 0° 41' et que nous avons déterminé la position de celui-ci, il en résulte que, rapportée à nos observations sur la côte , la longitude de Ras-Aouad serait 46° 28' est. C’est à Ras-Aouad (cap de la Substitution) que finit la côte nommée Sif-et-Taouï!.
A partir de ce point (1), en effet, comme l’exprime le mot aouad , la côte prend un tout autre aspect. Le rivage est bien encore aride et pierreux, mais, à quelque distance, le terrain paraît à peu près couvert d’herbes et d’arbustes; puis, à neuf ou dix milles à l’intérieur, l’horizon est borné par une haute terre de couleur rouge clair, que les Arabes appellent Djebel-el-Hirab (2). On distinguait des troupeaux de bœufs et de moutons paissant çà et là dans la plaine qui , non loin du rivage, s’élève graduellement et va se rattacher à la base du Djebel-el-Hirab. Sur sa surface, on remarque un assez grand nombre de plaques blanches de forme triangulaire, ayant l’air de monticules de sable, et dont la blancheur tranche sur le vert sombre du sol environnant. Tout cet ensemble caractérise parfaitement la partie de côte comprise entre le Ras-Aouad et le Ras-Açoued vers lequel nous nous dirigions alors. Nous eûmes des sondes de H à 18 mètres, fond de sable, en longeant la terre à un mille et demi et deux milles au large.
Un bateau arabe, faisant même roule, était en vue devant nous depuis le matin ; nous le gagnions beaucoup de vitesse,
(1) D’après la carte d’Owen, il paraît que, sur un espace de quinze à dix-huit milles au uord de ce cap, la côte est dominée par une haute terre où se terminerait réellement Sîf-et-Taouïl ; mais les navigateurs indiquent Ras-Aouad comme sa limite sud.
(2) Le sens de ce nom est montagne de la quille; il lui a été donné, m’a-t-on dit, à cause de sa forme, qui peut se comparer à celle, d’uu gigantesque dào chaviré et présentant la quille en l’air.
Dans une table des latitudes attribuées aux principaux poiuts de la côte par quelque navigateur arabe et que j’ai eue sous les yeux, il est fait mention d’un grand Hirab et d’un petit Hirab; le premier situé quinze milles plus nord que le second : le grand est peut-être la haute terre isolée qui figure, sur la carte d’Owen, au nord de Ras-Aouad.
et, quand nous l’eûmes rallié, je le fis héler pour le questionner sur sa destination et sur la distance à laquelle il s’estimait encore de Ras-Açoued. La réponse fut qu’il se rendait à Moguedchou, et que nous étions à trois heures de route du cap. Il était dix heures et demie; nous forçâmes de voiles pour nous trouver par son travers peu après midi, et en déterminer ainsi plus exactement la latitude. Vers une heure, le pilote signala, comme étant le point cherché, un endroit de la côte peu élevé et formant à peine saillie dans le rivage, mais se détachant cependant par sa couleur grise ou noirâtre, qui l’a fait nommer Ras-Açoued (cap Noir). A deux heures, nous étions sur son parallèle, à deux milles et demi de terre environ; sa latitude, déduite de celle que nous avions observée à midi , se trouva être de 4° 52' 56" nord, et sa longitude de 45° 47' 4" est.
Nous avions eu à midi, pour les vingt-quatre heures précédentes, une différence de 2G milles au sud 46° ouest entre l’estime et l’observation. Déclinaison de l’aiguille, o° 14' nord-ouest.
A partir de Ras-Açoued, la côte est uniformément basse, bordée de falaises sablonneuses garnies d’une fort maigre végétation. Bientôt après avoir dépassé le cap, nous perdîmes de vue la haute terre d’El-Hirab, dont la partie sud va s’écartant de la côte vers l’intérieur.
On m’avait dit à Hhafoun que, non loin et au sud de Ras- Açoued, par le travers d’une petite baie garnie d’arbustes, il existait quelques récifs désignés sous le nom de Fechout. Nous avons longé la côte de très-près jusqu’à 25 milles dans le sud-ouest du cap sans découvrir ni récifs ni baie. A celte distance, la direction du rivage incline de quelques
degrés plus à l’ouest, et, en continuant de courir au sud 39° ouest du compas, nous tendions à nous en écarter un peu ; mais voulant faire grand sillage pendant la nuit, afin d’atteindre Ouarcheikh le lendemain, il me fallait renoncer à la côtoyer la sonde à la main. A sept heures, on la perdit de vue : nous en étions à sept milles. Dans les vingtquatre heures, le baromètre avait marqué 0m,766 et le thermomètre 27°, 26°, 27° et 27° aux heures d’observation.
Le 25, à six heures du matin, la terre était en vue, à environ quinze milles, du nord 20° ouest à l’ouest. Nous gouvernâmes pour la rallier. Aux approches de midi, on distingua, au milieu des mamelons sablonneux du rivage, un palmier, d’autant plus remarquable qu’il est, je crois, le seul arbre existant sur toute la côte depuis Ras-Hhafoun ; il indique aux navigateurs la position voisine du Ras- M’routi (1) (cap aride ou pelé). Ce dernier est une petite pointe surmontée d’un monticule de sable, mais il resterait souvent inaperçu sans la présence du palmier, qui en est à deux ou trois milles dans le nord. Cette pointe ne ressort des autres dunes blanches de la côte que tant qu’on la relève du sud-ouest à l’ouest. Le palmier est par 2° 41' 20" latitude nord , et 44° 3' 15" longitude est.
Un banc de petits fonds s’avance jusqu’à près de trois milles au large de M’routi; la mer y brise à un mille de terre. A quatre milles dans le sud-ouest de M’routi, la côte présente, par intervalles, des lignes de roches noires, basses et creusées par la mer; quelques-unes semblent détachées de la grève comme de petits îlots : ces parties rocheuses
(1) Le mot arabe m'rout désigne un s>ol manquant totalement d’eau, de plantas et de terre végétale.
«ont d’abord courtes et assez éloignées les unes des autres; mais, cinq milles plus loin, elles forment une ligne non interrompue et deviennent plus élevées. La lame y déferle à une encablure (200 mètres).
A quinze milles au delà de M’routi, un gros pâté de roche, isolé et paraissant séparé du rivage, fut pris, à première vue, pour le promontoire d’Ouarcheikh ; mais, comme nous le vîmes plus tard, il s’en distingue en ce qu'il n’a près de lui, dans l’est et dans l’ouest, qu’un rivage de sable blanc, tandis qu’Ouarcheikh est précédé et suivi de plusieurs pointes de roche remarquables. Vers trois heures et demie, nous en avions compté six sur un espace d’un peu plus de deux milles, lorsqu’on aperçut une petite presqu’île de roches noires plus élevée que les précédentes, et, tout près, un îlot de meme hauteur entre lequel et la presqu’île on voyait des mâts de bateaux : c’était le port d’Ouarcheikh. Il n’est pas figuré sur la carte d’Owcn , et les renseignements que j’avais obtenus sur son mouillage et ses ressources étant très-vagues et contradictoires sous certains rapports, je voulus en juger par moi-môme; nous jetâmes donc l’ancre à un demi-mille de terre par 24 mètres fond de sable et roche molle. La mer était houleuse, quoique le temps fut beau et la brise modérée; il était cinq heures du soir, et par conséquent trop tard pour communiquer. Bientôt la brise fraîchit un peu, et la mer augmentant sensiblement, je ne crus pas prudent de passer la nuit en cet endroit. Après avoir envoyé une embarcation sonder à quelque distance derrière le navire, je remis sous voiles et fis tenir le vent jusqu’au lendemain.
Au jour, nous avions, dans le sud-ouest, Ouarcheikh en
vue. Mais la saison avançait, et la courte station de la veille devant ce point avait suffi pour me convaincre qu’il serait de peu d’intérêt pour la mission d’y séjourner; je remis donc à un autre moment le soin d’en déterminer la position, et je fis route pour Moguedchou.
A partir de la pointe ouest de la baie d’Ouarcheikh, la côte, sur un espace de dix-huit milles, conserve presque l’aspect qu’elle avait en deçà : rivage de sable blanc, entrecoupé de roches basses ou de falaises rocailleuses. Elle est bordée d’un récif qui , sauf quelques solutions de continuité, se prolonge jusqu’au port où nous nous rendions, laissant entre lui et la terre un chenal praticable pour les bateaux. A un ou deux milles au delà du rivage, le rideau de collines se continue, mais la teinte en devient rougeâtre, et un peu de végétation s’y montre : ce sont des buissons et quelques chétifs arbustes. Cette côte, aride, sablonneuse et de hauteur uniforme, n’offre rien qui puisse indiquer l’approche de Moguedchou, avant qu’on aperçoive les minarets de cette ville, visibles d’environ trois lieues. A onze heures et demie, nous les avions en vue dans le sud 81° ouest, et, une heure plus tard, ils nous restaient dans l’ouest. Nous fîmes alors route pour prendre le mouillage, où nous laissâmes tomber l’ancre par 25 mètres sable, relevant la tour de l’est au nord 22° est, celle du milieu au nord 25° ouest, et une maison isolée sur la colline, en arrière de la ville, au nord 48° ouest.
Aussitôt après avoir mouillé, le brick salua de onze coups de canon. En agissant ainsi, je n’avais pas précisément l’intention de remplir un devoir de convenance internationale. .J’étais bien convaincu que j’arrivais chez des barbares igno
rant la signification d’un salut; mais, sachant qu’il ne fallait me fier ni à la loyauté ni à la modération de mes nouveaux hôtes, je tenais à leur faire comprendre que le Ducouè'dic avait de bonnes dents et qu’il les montrerait au besoin. En un mot, mes coups de canon disaient : A bon en tendeur, salut! Quoi qu’il en soit, il n’y eut point de réponse, et cela par une raison des meilleures ; il n’existe pas dans le pays une seule bouche à feu.
Vue du mouillage, la ville se présente sous l’aspect de deux groupes distincts entre lesquels s’élève, isolée de toute autre construction, la plus haute de ses tours. Le groupe du sud-ouest, de beaucoup le plus considérable, nommé Ilameurouine (1), désignait, pour les Soumal, l’ancienne ville dans son entier; le groupe de nord-est est appelé Chinggâni.
Le récif dont j’ai parlé, comme bordant la côte d’Ouarcheikh à Moguedchou, aboutit aux falaises rocheuses que couronne llameurouine ; il laisse, entre lui et le rivage, qui se creuse un peu devant la ville, un chenal d’une largeur de 400 mètres au plus et d’une profondeur moyenne de o mètres. Ainsi se trouve formé un petit port où, à la faveur d’une coupée naturelle existant dans le récif, les bateaux qui commercent avec Moguedchou pénètrent et sont suffisamment abrités contre la mer. Au moment de notre arrivée, quinze bateaux y étaient à l’ancre.
La passe est à peu près sud-est et nord-ouest avec la tour du centre; mais, dans cette passe ni dans le port, il n’y a point de fond pour les navires du plus faible tonnage : tous sont obligés de mouiller en dehors à un demi-mille environ
(1) ilhameur, ville; oume, grande.
du récif, ou moins, selon la saison et la grandeur du bâtiment.
En me dirigeant vers Moguedchou, j’avais fait toutes les dispositions nécessaires pour m’installer dans la ville avec les personnes dont la coopération m’était indispensable. Cette mesure m’offrait le double avantage de ne point interrompre nos travaux et nos observations par les communications multipliées que, sans cela, nous serions obligés d’avoir avec le navire, et de laisser celui-ci, une fois que nous aurions pourvu à tous nos besoins, libre de mettre sous voiles, s’il y avait la moindre apparence de danger à rester au mouillage; j’avais donné à mon lieutenant des instructions dans ce sens. Donc, aussitôt le brick mouillé, la chaloupe et le grand canot nous transportèrent à terre avec nos bagages, et des provisions pour quinze jours. J’étais accompagné de MM. Loarer, Yignart, Pierre, élève de lre classe, Bertrand, second docteur, outre huit hommes, y compris le chef de timonerie, Vernet, et un quartier-maître; nous étions tous bien armés.
Nous débarquâmes en présence d’une foule de peuple accourue à la plage, plutôt pourvoir les Frenggui ou M’zongou (noms par lesquels on désigne indifféremment les Européens) que pour nous faire accueil. Presque tous étaient armés de sagaies et de boucliers : les uns portaient des couteaux-poignards à la ceinture, d’autres un arc et des flèches. Quelques Arabes débarqués des boutres mouillés dans le port s’étaient joints aux indigènes, et s’empressaient autour de nous comme des gens habitués aux usages de la civilisation. Dans la foule, nous distinguâmes bientôt deux individus qui, après beaucoup d’efforts, parvinrent à nous
joindre. Ils nous adressèrent le salam en arabe, et, se disant envoyés par le Sultan pour nous recevoir, ils nous conduisirent tout d’abord à sa depaeure. Nous avançâmes au milieu d’un bruit assourdissant de paroles, de rires et de cris poussés par la multitude dont nous avions été entourés au débarquement, et qui nous suivit jusqu’à la porte de la ville. Bon nombre de ces gens y entrèrent avec nous, et nous escortèrent même jusqu’à la maison du Sultan, où, grâce aux efforts de nos conducteurs, notre cortège se réduisit enfin à une demi-douzaine d’individus, en dépit des clameurs et des récriminations de ceux qu’on laissait à la porte, et qui ne paraissaient préoccupés, en aucune façon, ni du lieu où nous pénétrions, ni de la dignité de celui qui l’habitait. Nous gravîmes un escalier étroit, roide et si obscur qu’on n’v pouvait avancer qu’à tâtons; après une courte attente dans une espèce de couloir assez sale pour qu’on y regrettât l’obscurité de l’escalier, nous montâmes encore quelques marches, et, arrivés dans une petite pièce qui ne valait guère mieux que le couloir où nous avions fait antichambre, nous nous trouvâmes en présence du soi-disant sultan de Moguedchou.
Ahhmed était alors un homme d’environ quarante ans, d’une très-haute taille, mais d’une physionomie fort débonnaire et n’ayant rien de l’animation intelligente que respire celle de beaucoup de Soumal d’un rang moins élevé que le sien. Enveloppé, de la tète aux pieds, d’une pièce de coton blanc, il s’en drapait à la manière du pays. Il avait la tête rasée, et portait un étroit collier de barbe au poil dur et laineux, dont la coupe régulière indiquait un certain soin.
Ap rès le salam échangé, j’exposai en peu de mots le but
de notre relâche à Moguedchou , mentionnant à dessein le traité qui nous liait à Syed Said. On me demanda si j’avais une lettre de ce prince , à quoi je répondis affirmativement. On se rappelle qu’en quittant Zanzibar j’étais muni de firmans pour les chefs des principaux points de la côte ; celui qui était adressé au chef de Moguedchou lui fut donc remis. Aussitôt l’un de nos conducteurs lui en fit lecture, en le commentant au point de vue de notre alliance avec Syed Said. Imam Ahhmed se montra dès lors tout disposé à tenir compte de la recommandation du Sultan, et le second des deux personnages qui nous avaient conduits nous fut donné par lui comme hebban (protecteur). C’était le chérif (1) Sid-Hhadad.
L’audience terminée, notre protecteur nous conduisit dans sa maison, dont, moyennant location, il nous abandonna tout l'étage supérieur, où nous nous installâmes. La terrasse qui lui servait de couverture dominait la ville et la rade. Cette disposition était pour nous d’autant plus commode, qu’en prévision de mon séjour à terre j’avais pris les mesures nécessaires pour rester en communication avec le brick au moyen de signaux convenus. A cet effet, une série de petits pavillons avait été préparée à bord, avec un vocabulaire de phrases exprimant tout ce que je pouvais avoir à demander au navire, soit relativement à lui-même, soit dans l’intérêt de notre sûreté personnelle. Aussi notre premier soin fut-il, dès que nous eûmes pris possession de notre logis, de dresser un mât de pavillon au haut de la terrasse.
Les habitants de Moguedchou nous semblèrent par trop
(1) Chérif est le nom d’une des tribus arabes qui habitent Moguedcho u .
familiers, et nous eûmes plus à nous plaindre de l’excès de société que de l’isolement. Notre hebban devait, à plus juste titre, se montrer empressé : aussi, à peine fûmes-nous en son pouvoir, qu’il usa de ses prérogatives pour entrer en conversation , el il nous eut bientôt mis au courant des affaires du pays. Nous apprîmes que la mésintelligence régnait entre les habitants des deux parties de la ville : ceux de Chinggani, du moins, se disaient en guerre avec Hhameurouine. L’assertion était-elle bien juste? c’est ce que nous verrons plus tard. Toujours est-il qu’aucun habitant de la première ne voulait se présenter dans la seconde, fût-ce seulement pour nous y conduire. Indépendamment de cette situation équivoque, une autre cause tenait en émoi la population de Chinggani : quelques jours avant notre arrivée, deux individus y avaient été tués à la suite d’une rixe, et la tribu à laquelle appartenaient les victimes était en négo dation avec celle dont faisaient partie les assassins, pour régler le prix du sang versé. Nous eûmes donc à subir, quant à la nécessité de ne pas sortir de la ville et de ne nous y promener qu’accompagnés de guides sûrs, force discours et exhortations de la part de notre hôte et de celle des visiteurs.
Nous adoptâmes, pour le moment, la conduite prudente qu’on nous conseillait, ayant d’abord à assurer notre dîner et notre coucher. Nous commençâmes par le repas, el, notre appétit satisfait, chacun de nous s’arrangea, taut bien que mal, pour dormir dans la pièce délabrée dont il allait faire sa demeure pendant quelques jours.
Le lendemain, au lever du soleil, nous étions debout, et, peu soucieux des appréhensions de nos hôtes, nous décla-
râmes l’intention de nous promener dans les environs. Sid- Hhadad, nous voyant bien décidés, se résigna à nous accompagner; mais, les jours suivants, il jugea la précaution inutile.
Nous allâmes visiter la tour du nord-est : c’est le minaret d’une ancienne mosquée dont les ruines sont à demi enfouies dans les sables, et, d’après une inscription qu’on y peut lire encore, une partie en aurait été restaurée par les soins d’un pieux musulman. Malheureusement, à l’endroit où était gravée la date de cette restauration et, peut-être, celle de la fondation du monument, l’ inscription est complètement effacée, quoique tout le reste soit à peu près intact. En revenant vers la ville, nous trouvâmes, sur notre route, de nombreuxtombeaux, et nous en examinâmes plusieurs. Tous ont la même forme, celle d’un parallélipipède rectangle, élevé d’un peu plus de trois mètres et surmonté d’un dôme au milieu ; à chacun des angles, les pans de murs sont prolongés de manière à former comme une petite pyramide triangulaire, dont la face antérieure serait dentelée. Le bâtiment est divisé en deux pièces : dans la première est pratiquée, ainsi qu’à l’intérieur des mosquées, une niche indiquant à celui qui vient prier, la position à prendre pour être tourné vers la ville sainte (la Mekke) ; la seconde renferme le cercueil, placé dans une fosse recouverte par une maçonnerie. Aucune de ces tombes ne porte d’épitaphe.
De retour à Chinggàni, nous rencontrâmes Imam-Ahhmed, qui s’était déjà présenté à notre domicile pour nous rendre visite, et qui nous y accompagna. Notre promenade fut le sujet de la conversation, et nous attira, de sa part, de nouvelles exhortations à la prudence que rien de ce que
nous avions vu ne semblait justifier ; mais nous ne tardâmes pas à nous apercevoir qu’on exagérait les dangers que nous pouvions courir, afin de nous retenir à Chinggâni, et de profiter ainsi de tous les avantages et bénéfices qu’on attendait de notre séjour à Moguedchou.
Nous offrîmes à Àhhmed de partager notre déjeuner ou d’accepter, du moins, des rafraîchissements ; il remercia en me faisant expliquer que c’est une règle, pour les sultans soumal, de ne prendre aucun aliment hors de leur maison. 11 leur est également défendu de manger du poisson. J’eus aussi, dans cette visite, l’occasion de remarquer le cérémonial usité dans leurs rencontres avec leurs sujets : ceux-ci s’inclinent en avançant la main. Le Sultan répond à ce salut de trois façons différentes, selon le rang de l’individu qui le lui adresse : 1° en étendant simplement la main nue, la paume en dessus; 2° en la présentant recouverte du pan de son pagne, qui est relevé ordinairement sur l’épaule droite; 5° en offrant le dos de la main. Dans les deux premiers cas, l’individu qui salue croise la main sur celle du sultan; dans le dernier, il se baisse et la touche du bout du nez.
Lorsque Ahhmed nous eut quittés, je fis porter chez lui un présent composé de divers objets; c’étaient un poignard, un accordéon, de la verrerie de couleur, un coupon de drap écarlate, des cotonnades, etc.; le tout valant, d’après ce que cela m’avait coûté à Bombay, environ 80 piastres. Il paraît que ce brave Sultan apprécia peu ces objets, et qu’il eût préféré des espèces sonnantes, car j’appris qu’il avait vendu pour 50 piastres ce que je lui avais donné; toutefois il commença par s’acquitter envers moi en m’envoyant un
bœuf et trois moutons valant bien, en tout, 6 ou 7 piastres. Nous tirâmes meilleur parti de son cadeau qu’il ne l’avait fait du nôtre. Le détachement campé dans la ville se réserva les moutons, et le bœuf fut envoyé à bord pour l’équipage. Ainsi se passa notre seconde journée à Moguedchou, durant laquelle, en outre, on mit à terre tout ce qui pouvait être nécessaire à l’exécution de mes projets.
Au coucher du soleil, la mer devint houleuse et la brise fraîchit. J’avais laissé mon lieutenant libre d’appareiller s’il le jugeait convenable pour la sûreté du bâtiment, et dans la soirée, à la lueur que la lune répandait sur la mer, nous vîmes le Ducouèdic déployer ses blanches voiles et disparaître peu à peu dans le lointain obscur.
Le jour suivant, quoique privés de la protection du brick, nous continuâmes nos pérégrinations en risquant une promenade à Hhameurouine. Nous étions huit ou neuf, armés, pour la plupart, de fusils à deux coups, et il nous sembla qu’à notre approche se manifestait partout une émotion que nous étions loin de partager.
Arrivés à la porte de la ville, nous fûmes introduits sans difficulté et conduits à la maison du cheikh Moumen-ben- Hhacen, qui, en l’absence du chef titulaire de l’endroit, y exerçait l’autorité. Nous reçûmes de lui un accueil plein de cordiale gaîté qui dissipa complètement le peu de défiance que nous avaient inspirée à son égard et à celui des siens les peureux ou cupides donneurs d’avis de Chinggàni. Moumen nous fit comprendre qu’il n’ignorait pas leurs menées : il nous sut d’autant meilleur gré de notre démarche et prit à tâche de nous en témoigner sa satisfaction par toutes les prévenances possibles. Je dois lui rendre cette justice qu’il
ne chercha pas à user de représailles envers ses détracteurs; il se contenta de plaisanter de leur poltronnerie, et fit remarquer avec beaucoup de sens que non-seulement les gens de Chinggàni nourrissaient contre ceux de Hhameurouine de mauvais sentiments, mais qu’ils ne s’entendaient même pas entre eux, faisant parla allusion aux meurtres qui avaient été récemment commis et dont j’ai parlé.
Pendant le cours de notre visite, Moumen m’offrit le café. Cette politesse n’avait par le fait rien d’extraordinaire, et je n’en parlerais pas si le café se préparait en ce pays ainsi que partout ailleurs; mais la façon dont les Soumal l’apprêtent est assez curieuse pour être décrite. On met le café en coque frire dans du semen : quinze ou vingt grains, servis sur une assiette de bois avec la graisse dans laquelle ils ont été cuits, représentent une tasse de café. Cette manière de prendre ce que nos habitués d’estaminet appellent la demi-tasse est la seule connue chez les soumal, qui sont très-friands de cette préparation et s’en régalent, m’a-t-on dit, soir et matin. Mais, en narrateur véridique, je suis forcé d’avouer que, de notre côté, nous trouvâmes ce ragoût aussi dégoûtant à voir qu’exécrable à manger. Heureusement il y avait des vaches dans la cour, et leur lait nous fut présenté à propos pour chasser la détestable saveur du café que nous avions mâché, afin de ne pas désobliger notre hôte.
Quand je quittai Moumen, il s’excusa de ne pouvoir me visiter à Chinggàni, non qu’il crût à quelque danger pour sa personne s’il s’y transportait, mais dans la crainte que sa présence n’y fût une occasion de troubles. Il nous engagea beaucoup à revenir causer avec lui, assurant que rien ne lui serait plus agréable : je le lui promis, et en
effet, Hhameurouine fut presque tous les jours le but de notre course du matin.
La conversation de ce cheikh avait pour nous un véritable intérêt par les renseignements que nous y puisions sur le pays. Il parle l’arabe, ce qui est rare chez les Soumal , et il paraissait s’exprimer, en cette langue, avec assez de facilité. Sa manière de dire, même, n’était pas dépourvue d’un certain charme. Sa physionomie, empreinte à la fois de finesse et de bonté, révélait, par instants, une intelligence vive et peu commune. Quand nous le vîmes, il pouvait avoir cinquante-cinq ans; c’est un individu de petite taille, mais d’une large carrure, fortement musclé et doué d’une vigueur extraordinaire. Je l’ai vu enlever de terre un homme adulte en le saisissant avec les dents par la ceinture; et il nous affirmait que, dans sa jeunesse, il abattait un bœuf d’un coup de poing : ses présentes prouesses témoignaient suffisamment de ce qu’avaient pu être celles du passé, et il est de fait qu’eussé-je eu en partage la force d’un des boxeurs de la Grande-Bretagne, je n’aurais point été tenté de me mesurer avec le cheikh Moumen. Son apparence physique était, d’ailleurs, loin d’annoncer l’homme intelligent ou le Milon de Crotone que j’ai dit. Lorsqu’il était assis, causant et riant avec nous, son embonpoint et surtout son visage plein de bonhomie et de gaieté, encadré dans une chevelure grise un peu relevée en arrière et peignée à la mode du pays, rappelaient, sans aucun effort d’imagination, un de ces bons pères nobles de comédie qui excitent plus de sympathie rieuse que d’admiration. Quoi qu’il en soit , il nous a semblé aussi aimé que respecté de la
population qu’il gouverne. C’est sans doute à sa conduite IL 33
ferme et sage à la fois que Ilhameurouine doit de conserver la tranquillité, malgré le trouble et l’agitation qui se produi-
sent si souvent à Chinggani.
Nos relations avec les habitants de Moguedchou n’étaient pas toutes aussi agréables que celles que nous entretenions avec notre ami Moumen. Je ne me plaindrai pas trop des importunités de notre hebban ; il nous considérait un peu comme sa chose, et attendu que nous disposions souvent de lui, il prenait de fréquentes revanches : il avait chez nous ses petites et ses grandes entrées, et il en abusait parfois. Comment l’en empêcher? Tout protectorat ne doit-il pas rapporter quelques privilèges à celui qui l’exerce? Nous tolérions donc les assiduités de Sidi-Hhaddad ; mais nous aurions désiré, du moins, que notre protecteur nous protégeât contre celles de ses compatriotes qui n’avaient pas la même justification. Cependant il n’en était rien; les visiteurs s’introduisaient chez nous avec un sans-façon souvent insupportable. Sous prétexte de nous présenter comme articles de trafic, soit des provisions, soit de prétendues curiosités, on envahissait notre escalier, et notre chambre de réception était prise d’assaut. Nous nous étions vus, en conséquence, dans la nécessité de fixer une heure d’audience, hors de laquelle nous tâchions d’être invisibles pour nos innombrables persécuteurs : de plus, nous n’en admettions qu’un certain nombre à la fois, et, pour défendre l’entrée du sanctuaire contre la masse d’individus qui faisaient queue à notre porte, nous avions soin, après chaque introduction, de nous enfermer à clef.
Pour l’achat de nos comestibles, il y avait aussi une heure fixée : c’était entre sept et huit heures du matin.
M. Bertrand s’était chargé de cette partie de notre administration intérieure. A l’heure dite, le docteur allait gravement s’asseoir sur un banc de pierre situé devant notre maison, et là défilaient, en sa présence, les marchands de moutons, de cabris, de poissons, et les vendeurs de volailles, d’œufs, etc. N’ayant pas de monnaie métallique d’assez faible valeur, nous en adoptions une de convention pour ces derniers achats. Nos fournisseurs soumal se seraient, sans doute, accommodés, pour prix de chaque objet, ne fût-ce qu’un œuf, d’une piastre à l’effigie de Marie- Thérèse, voire meme d’une piécette autrichienne ou espagnole; mais de pareils marchés ne pouvaient nous convenir. Nous nous servions donc, comme monnaie de billon, de grains de verroterie qui étaient fort du goût de ces braves gens ; il y avait surtout certains grains ornés de fleurs peintes, dont les dames raffolaient. Notre docteur procédait aux échanges avec un ordre et une loyauté qui devaient exciter l'admiration de tous les traitants. Mais quand, dans l’exercice de ses fonctions mercantiles, nous le voyions accorder un grain vert ou refuser un grain jaune à Heurs aussi sérieusement que s’il s’était agi d’une émeraude ou d’une topaze, nous lui trouvions, à vrai dire, l’air un peu juif. L’impassibilité de son visage contrastait d’une manière bouffonne avec la surprise joyeuse exprimée par les spectateurs à la vue des charmantes petites merveilles offertes, tour à tour, pour prix de leurs denrées.
Grâce à l’activité de cette traite quotidienne et matinale, et à la précaution que j’avais prise (il faut bien enfin se ren dre justice à soi-même) d’emmener à terre le personnage indispensable dans toute excursion du genre de la nôtre,
mon cuisinier, la petite colonie essaimée du Ducouèdic faisait tous les jours , à Moguedchou , bonne chère et chère à bon marché. C’est là, je le dis sans détour, un remède efficace contre l’ennui et le découragement ; je le recommande à tous ceux qui vivront, comme nous, isolés dans une ville barbare, parmi des gens inconnus, chez lesquels la malveillance est facile à se produire. Pour notre compte, nous en usions largement et avec un succès complet.
Presque toute la journée, nous étions en course, glanant, de tous côtés, des épis pour augmenter notre moisson. Puis le soir, quand le soleil disparaissait derrière les collines de Hhameurouine, nous montions sur la terrasse, et là, rafraîchis par la brise du soir, nous nous laissions aller aux longues causeries, ou nous contemplions , tantôt la mer, cette éternelle berceuse qui rugit plus souvent qu’elle ne chante, tantôt les huttes de paille des Soumal, éparses entre les maisons croulantes de Moguedchou, comme des nids de passereaux tapis dans des ruines. Spectacle toujours plein de solennité 1 Là l’œuvre de Dieu, l’Océan, qui paraît sans limite et ne vieillit jamais; ici, l’œuvre de l’homme, la cité
qui marche d’un pas rapide au déclin, puis au néant! .
Souvent aussi , nous plongions nos regards pensifs vers les sombres et profonds horizons du mystérieux continent , sphinx qui n’a pas encore trouvé son OEdipe, et que nous venions interroger, après tant d’autres.
Une de mes préoccupations les plus grandes pendant mon séjour dans cette localité était le projet d’une excursion à l’intérieur, jusqu’à la rivière Denok. Toutes les conversations que j’eus à faire naître et souvent à subir sur ce sujet, toutes les lettres qu’il me fallut écrire et les réponses
que je dus attendre, prirent une bonne partie de mon temps. J’en donnerai plus loin le résumé, avec le récit de l’expédition dont elles furent le prélude obligé; je veux auparavant enregistrer les renseignements que je suis parvenu à recueillir sur la ville de Moguedchou.