II
sud, nous étions, le 19, dans la matinée, en vue de 111e Malïia, et à quatre heures de l’après-midi nous distinguions, dans le nord-ouest, la pointe que les indigènes désignent sous le nom de Pounah, pointe située, sur le continent, à l’entrée du canal qui sépare l’île Zanzibar de la terre ferme. Cependant, le vent étant tombé au coucher du soleil, nous ne pûmes donner dans le canal , et , entraînés par le fort courant du sud qui règne le long de la côte, nous nous trouvâmes, le lendemain matin, à une vingtaine de milles dans le nord de cette pointe, presque est et ouest de la partie sud de l’île Zanzibar. La brise, encore très-faible et variable du sud-sud-est au sud-sud-ouest, ne nous permettant pas de doubler cette dernière à la bordée, j’essayai de reprendre du sud en louvoyant; mais il nous fut impossible de nous élever contre le courant. A midi , il nous avait déjà portés à la hauteur du parallèle moyen de l’île, de telle sorte que nous eussions atteint l’extrémité nord de celle-ci avant la nuit. Aussi ma première idée fut-elle de côtoyer l’île et de gagner le port en passant entre Zanzibar et Pemba; puis, craignant qu’une fois dans cette position il ne nous advînt ce qui était arrivé la veille, c’est-à-dire que, empêchés par un calme complet, nous ne fussions encore drossés dans le nord , je me décidai à serrer le vent tribord amures, pour gagner le large, où, le courant étant moins fort, nous louvoierions plus avantageusement pour faire du sud. Cette contrariété, éprouvée à l’atterrage, retarda de quatre jours notre arrivée à destination : ce ne fut que dans la nuit du 24 au 25 que nous ralliâmes l’entrée sud du canal. Le 25, au jour, dirigeant la route de manière à atterrir sur la pointe Pounah, en passant à une douzaine de milles dans le
sud du banc de Latham , nous vîmes autour du navire plusieurs bandes d’oiseaux de mer, et la vigie placée sur les barres annonça des roches devant nous. Ces roches ne pouvaient être que l’îlot qui couronne le banc au sud duquel la route donnée devait cependant nous porter; mais le courant du sud avait été plus fort que je ne l’estimais. Deux heures de nuit encore, et nous courions risque d’aller faire tète sur le banc, car sa partie découverte est tellement basse, qu’on ne saurait l’apercevoir que de très-près, même par une nuit claire. Dans une précédente campagne, j’avais passé en vue de cet îlot, et je fus étonné de ne plus lui trouver l’aspect dont le souvenir m’était resté; au lieu d’un plateau de sable terminé au sud-ouest par une falaise rocheuse, tel que je l’avais vu alors, il me semblait maintenant dominé par deux monticules isolés ayant la forme de tentes : toutefois cette nouvelle apparence me fut bientôt expliquée. En effet , en approchant , on distingua deux grandes cases entourées de pieux. Était-ce un petit établissement formé là par quelques pêcheurs de Zanzibar, pour exercer leur industrie plus en grand, ou bien quelque spéculateur s’était-il établi à Latham dans le but d’exploiter l’épaisse couche de guano déposée sur ce banc, gîte habituel de nombreux oiseaux marins? IN’était-ce pas plutôt un asile momentanément occupé par l’équipage de quelque navire naufragé? Telles furent les pensées qui me vinrent à l’esprit devant ces vestiges d’habitation, et la dernière m’impressionnait naturellement plus que les deux autres; mais nos lunettes, braquées sur l’îlot vers lequel nous avancions rapidement, ne nous y firent distinguer aucun être humain, et force me fut d’attendre notre arrivée à Zanzibar, pour savoir ce que mes supposi-
tions avaient de fondé (1). Nous passâmes sur la partie nord du banc par 8 ou 9 mètres d’eau ; le fond se voyait clairement sous le bâtiment, et sur le sable se dessinaient de largesplaqucs de rochers ou de corail . Le courant nous parut, d’après la dérive que nous subissions , n’ètre pas moindre de 2 milles à 2 milles et 1/2 à l’heure; les remous en étaient très-marqués et produisaient un bruyant clapotis. Des séries de hauteurs prises à petite distance de l’îlot placeraient son milieu par 57°59,50// de longitude est.
Deux heures après avoir dépassé le banc de Latham, nous avions en vue les terres qui sont à l’ouvert sud du canal , et dont l’extrémité nord-est forme la pointe Pounah. Ces terres sont de moyenne hauteur et bien boisées. Ayant donné dans le canal et longeant la côte sud, nous aperçûmes les petites îles qui la bordent. Plusieurs bateaux du pays s’y montraient, les uns à la voile, louvoyant à la faveur de la marée, sans doute pour sortir du canal ; les autres à l’ancre, dans les anses que forment les sinuosités du rivage. La route que nous suivions tendait à nous rapprocher de la côte sud-ouest de l’île ou des îlots qui l’avoisinent; mais, la brise ayant été faible jusqu’à deux heures de l’après-midi, ce ne fut que
(1) Voici ce que j’ai appris à ce sujet à mon arrivée à Zanzibar. Après la conclusion du traité entre l'Angleterre et le Sultan, le négociateur anglais, M. Cogan, capitaine dans la marine de la compagnie des Indes, obtint de Syed Saïd l’autorisation d’exploiter le guano existant sur Latham. En attendant le navire qui devait venir prendre cet engrais, quelques Souahhéli, chargés de l’extraire et de l’amonceler, avaient été envoyés sur l’îlot. Ces hommes construisirent, pour se loger, deux cases en paille ; c’étaient celles qui avaient attiré notre attention. Mais , comme le navire annoncé ne vint pas, cet établissement provisoire fut abandonné, ce qui explique pourquoi nous n’y avions vu personne. Du reste, les cases u’existent plus : en 1847 un raz de marée les a emportées.
vers quaire heures que nous atteignîmes l’île Choumbi (nommée, dans quelques instructions nautiques, île de la Tasse), d’où nous gouvernâmes pour gagner le mouillage par la passe du sud.
Une demi-heure plus tard, nous jetions l’ancre devant la ville. Grâce à la quantité de navires et surtout de bateaux qui s’y trouvaient en ce moment, le port de Zanzibar présentait un tableau assez animé. Trois bâtiments de la marine du Sultan y étaient à l’ancre : la frégate le Chah-Alleum, battant pavillon amiral quoique désarmée et réduite au rôle de stationnaire; la corvette la Caroline, en réparation ; un brick armé et prêt à prendre la mer. A côté de ce dernier étaient un brick marchand anglais , un trois-mâts américain et une goëlette-brick de Hambourg ; puis , en dedans de ces navires et tout près du rivage, une foule de bateaux de tout genre et de divers pays, sur lesquels on voyait flotter, auprès du pavillon arabe, les couleurs d’Anjouan, de Comore, des ports de la mer Rouge, du golfe Persique, du Keutch, et enfin le pavillon de la compagnie arboré par les bateaux des ports de l'Inde anglaise ou des États protégés. Vue au travers de cette forêt de mâts pavoisés, la ville offrait un aspect presque riant. Le côté qui fait face au mouillage est, d’ailleurs, celui qui en peut donner T opinion la moins défavorable; il présente une file à peu près continue de maisons blanches à terrasses, dont quelques-unes, de construction récente, ont un air assez confortable. On y remarque les résidences consulaires signalées par les pavillons de France , d’Angleterre et des États-Unis. Mais les objets les plus saillants de ce premier plan sont un vieux fort surmonté, à chacun de ses quatre
angles, d’un bastion de forme octogone, et un massif et long édifice percé, dans sa partie supérieure seulement, de fenêtres grillées, qui le font ressembler beaucoup à une prison. Sous certain rapport, cette apparence n’est pas trop contraire à la réalité, car cet édifice est le harem du Sultan; mais, comme c’est aussi là qu’ont lieu les réceptions officielles du prince, eu égard à ce dernier emploi, on le désigne pompeusement sous le nom de palais du Sultan.
Au-dessus de la partie de la ville dont je viens de décrire l’aspect, et qui se projette sur un ciel diaphane, brillant de tous les feux d’un soleil torride, quelques cocotiers élèvent leurs ondoyants panaches mollement balancés par la brise, et contribuent, avec le minaret de la mosquée, à donner à la ville de Zanzibar un cachet tout oriental ; mais, si l’on porte ses regards à gauche, pour en suivre le développement le long du rivage, le coup d’œil devient beaucoup moins satisfaisant. On n’aperçoit plus, en effet, de ce côté, qu’un amas confus de cabanes en bois ou en torchis, de pans de murailles surmontés de toitures en paille ou en feuillage, de hangars faits d’une misérable charpente à moitié recouverte par des lambeaux de voiles ou de nattes, le tout bordé d’une plage encombrée de monceaux de fumier, dont le regard se détourne avec dégoût. Disons, toutefois, pour compléter le tableau, que, après avoir subi cette impression fâcheuse, la vue se repose agréablement sur la zone de verdure qui borde la partie orientale de la baie. On découvre au fond de celle-ci , au milieu d’un massif d’arbres touffus, un bâtiment isolé ayant l’apparence d’un petit fort, et sur lequel Hotte le pavillon arabe. C’est une des maisons de campagne du Sultan et sa
résidence favorile. On la désigne sous le nom de M’toni, du nom de l’endroit où elle est bâtie. C’est devant M’toni que restent mouillés les navires du Sultan quand ils sont désarmés; nous y vîmes quatre corvettes et bricks.
En ce moment, la ville paraissait animée d’un mouvement extraordinaire. Un grand concours de peuple affluait et s’agitait sur la partie de la plage devant laquelle les bateaux étaient à l’ancre et aux abords de la maison du Sultan . Du sein de cette foule, visiblement émue, à laquelle les costumes bigarrés des individus qui la composaient donnaient un air de fête, s’élevait un bruit confus de voix dominé par l’assourdissante musique du tam-tam et des hurlements sauvages qui accompagnent les danses des Africains. A de courts intervalles, s’ajoutait à ce joyeux tapage la détonation de quelque arme à feu, accessoire indispensable des réjouissances publiques dans tout l’Orient.
C’est que nous arrivions à Zanzibar aux derniers jours de la fête nommée, par les Arabes, Aïd-el-feteur (fête de la rupture, de la cessation du jeûne), et par les Souahhéli Sicou-couhou-ia-aïdi (1). Or, depuis trois jours que la lune de choual a fait briller son croissant argenté aux yeux des croyants, toutes les jouissances de la matière ont remplacé, pour eux, le jeûne et les pratiques austères du ramazan. Chacun se pare alors de ses plus beaux vêtements; on se réunit, on se félicite. Partout éclate la joie la plus vive et la plus bruyante, et , pour toutes les classes de la population, les plaisirs sensuels, poussés jusqu’à la licence,
(1) Les Arabes désignent encore cette fête par le nom d’Aïd-es-serir (la petite fête). C’est aussi celle que les Turcs appellent le Beïram Kutcbuk ( le petit Beïram ).
compensent, pendant les premiers jours de choual , les privations du mois précédent. Cette année se trouvant être l’une de celles dans lesquelles la fête a lieu au moment où un très-grand nombre de bateaux stationnent dans le port de Zanzibar, aux manifestations joyeuses de la population, aux chants, aux danses des groupes réunis sur la plage, répondaient les cris des matelots, accompagnés par le tamtam de chacun des bateaux présents au mouillage.
Nous ne pouvions faire le salut accoutumé avec plus d’àpropos, et, par une salve de vingt et un coups de canon, adressée, selon l’usage, au pavillon du Sultan, le Ducouèdic sembla prendre part à la solennité du jour. La frégate le Chah-AUeum nous rendit immédiatement notre salut.
Mes premiers regards, en découvrant la ville, s’étaient portés du côté de la demeure du consul de France, M. Broquant, et, en y voyant flotter le pavillon, j’avais été sinon complètement rassuré sur la santé de notre agent, du moins certain que la triste nouvelle de sa mort , que je venais d’entendre annoncer à Bourbon, s’y était prématurément répandue. Dès que nous eûmes jeté l’ancre, j’envoyai un officier saluer en mon nom ce fonctionnaire, et lui remettre, avec ses paquets, un pli adressé au Sultan par le commandant de la station. J’v joignis une lettre, dans laquelle, présentant mes hommages à Son Altesse, je lui demandais la laveur d’être reçu par elle avec mon état-major. Pendant que mon messager se rendait à terre, M. Broquant m’écrivait, de son côté, pour m’apprendre que Syed Saïd était, en ce moment, à sa maison de ville, mais qu’il devait retourner le lendemain à sa résidence de M’toni. Il me priait, en conséquence, dans le cas où j’aurais le désir de faire, le soir
même, une visite à Son Altesse, de le lui écrire, atin qu’il l’en prévînt et prît son heure. Ayant déjà moi-môme rempli cette formalité, il ne me restait qu’à remercier notre agent de son obligeante communication et à attendre le résultat de ma démarche; d’ailleurs le jour finissait et l’heure me semblait peu convenable pour une visite d’arrivée. L’audience fut, en effet, remise au lendemain par le Sultan. Une nuit magnifique suivit cette première journée; seulement l’atmosphère, saturée, pendant le jour, des tièdes vapeurs de la terre, les déposait en gouttes perlées sur sa surface refroidie. Pour nous préserver des pernicieux effets de cette abondante rosée, la grande tente et le marsouin furent établis depuis le branle-bas du soir jusqu’à celui du matin. Le lendemain, 26 septembre, de très-bonne heure, un bateau, venant de terre, aborda le brick; il apportait sept cabris, un mouton et de nombreuses coufifes d’oranges, de bananes et de patates douces : c’était un présent de bienvenue que nous envoyait le souverain du pays. La personne qui avait été chargée de le remettre me fit, en môme temps, de sa part, les compliments accoutumés, et m’informa que Son Altesse me recevrait dans la matinée, à neuf heures.
A l’heure indiquée, je me rendis à terre avec M. Loarer, agent du ministère du commerce, l’interprète de la mission, M. Yignard, et une partie de l’état-major du brick. Nous abordâmes devant le palais, où se trouvaient un assez grand nombre d’individus, les uns attachés au service du Sultan, les autres attirés par la curiosité qu’excitaient notre qualité d’étrangers et la cérémonieuse réception qui allait avoir lieu.
A peine avions-nous débarqué, que le Sultan parut sur le
seuil du palais, suivi de plusieurs de ses fils et de ses principaux officiers. A notre approche, il descendit les quelques degrés qui séparent la porte du sol , et nous fit un accueil tout à la fois cordial et digne : il est rare de réunir à un si haut degré que le sultan Saïd la majesté de la taille, la noblesse de la physionomie et la grâce parfaite du geste. A l’hommage de mon respect, que je lui présentai par l’intermédiaire de notre interprète, il répondit en me faisant exprimer le plaisir qu’il éprouvait de me voir encore une fois dans son pays ; puis il voulut serrer la main de chacun des officiers qui m’accompagnaient. Or nous étions dix, et toute cette cérémonie se passait au dehors sous un grain d’orage qui nous avait pris au débarquement, et dont les larges gouttes tombaient d’aplomb sur nos têtes, non protégées, comme la sienne, par un épais et large turban, mais tenues, au contraire, respectueusement découvertes. Cependant, aussi peu ému du bain qu’il nous faisait prendre que s’il s’était agi de ces ablutions d’eau de rose dont les Orientaux gratifient leurs visiteurs, le Sultan ne nous fit grâce d’aucun détail du cérémonial.
Enfin nous entrâmes , non précédés , mais suivis par le prince, honneur assez embarrassant pour un étranger, car, ne connaissant pas les êtres, il ne sait où il doit s’arrêter tant qu’il trouve des portes ouvertes devant lui. Pour moi , qui , dans mes précédents voyages à Zanzibar, avais été plusieurs fois reçu dans ce palais, je me dirigeai vers la salle de réception située au rez-de-chaussée et ouvrant sur le côté droit du large vestibule qui suit la porte d’entrée. De cette salle on a vue sur la rade. Le Sultan, scs fils et le gouverneur de la ville, Syed Séliman, y entrèrent seuls avec nous;
ie cortège du prince resta dans le vestibule. Ayant invité chacun à s’asseoir, le Sultan s’enquit d’abord de la santé du roi des Français et de la famille royale, et , après s’être pieusement réjoui des nouvelles que je lui en donnais, il m’adressa des questions analogues au sujet du commandant Romain-Desfossés et du gouverneur de l’île Bourbon. Mes réponses à toutes ces questions furent naturellement empreintes de gratitude pour celui qui me les adressait, de respect pour ceux qui en étaient l'objet, et j’y joignis, autant que les convenances le permettaient, quelques compliments pour Son Altesse.
Peu après, le café nous fut servi : la préparation de la liqueur et les tasses qui la contenaient étaient conformes aux usages de l’Orient; seulement une petite cuiller, plongée dans chaque tasse et destinée à faciliter la fusion de quelques cristaux de sucre candi qu’on y avait mis, décelait une concession polie faite à nos habitudes. Les sorbets à la rose suivirent le café; mais le Sultan ni aucune des personnes qui se tenaient près de lui ne prirent part à cette double libation.
Toutes les formes de l’étiquette orientale étant ainsi accomplies à notre égard, j’exposai, en quelques mots, à Son Altesse le programme de ma mission, dont le but était d’éclairer nos commerçants sur le genre de spéculations à entreprendre dans ses États, et de donner ainsi au traité de 1844 (1) toutes les conséquences avantageuses que pouvaient en attendre les sujets des deux puissances contractantes. Cette ouverture m’offrit l’occasion de présenter plus
(1) Ou trouvera ce traité textuellemeut reproduit à l’appendice de la IIe partie.
particulièrement au Sultan l'agent du ministère du commerce, M. Loarer. Le prince dit alors gracieusement qu’il était toujours heureux de voir des Français dans ses États , et que, selon son désir, ils devaient s’y considérer comme dans leur propre pays. Il m’invita à demander tout ce qui , soit en matériaux, soit en argent, me serait nécessaire pour l’accomplissement de ma mission, m’assurant que mes besoins seraient immédiatement satisfaits. Quelques mots de remercîments de ma part , sur la générosité de Son Altesse et sur la bienveillance dont elle avait toujours daigné m’honorer, terminèrent l’audience. Nous fûmes reconduits par le Sultan jusqu’au bas de l’escalier extérieur, où chacun de nous reçut de lui une nouvelle poignée de main. Notre interprète, M. Vignard, retenu un instant par Son Altesse, fut chargé de me transmettre l’invitation d’aller, avec mon étatmajor, dîner le surlendemain à la résidence de M’toni.
Après notre visite à Syed Said , je me rendis chez le consul, qui, pour cause d’indisposition, s’était abstenu d’assister à cette cérémonie. M. Broquant avait été rudement éprouvé, depuis son arrivée à Zanzibar, par les maladies endémiques, qui rendent ce séjour fatal aux Européens; cependant je le trouvai beaucoup mieux que je ne l’espérais. Sa maison était d’assez mesquine apparence pour une résidence consulaire; elle avait surtout l’inconvénient de n’ètre pas située dans le quartier le moins malsain de la ville; mais le Sultan, qui voulait pourvoir lui-mème au logement de notre consul, ayant mis cette maison à la disposition de M. Broquant, lors de son installation, celui-ci avait dû l’accepter par un motif de convenance. L’intérieur du consulat était en harmonie avec l’ extérieur, La maison, bâtie en fer à cheval sur
trois côtés d’une petite cour dont une muraille complétait l’enceinte, consistait en un rez-de-chaussée et un premier
étage. Deux petites pièces, où le jour pénétrait à peine, avaient été destinées au chancelier du consulat et restaient vacantes depuis la mort du titulaire. On devait avoir, en effet, de la peine à vivre dans un pareil bouge, peu différent des noirs et humides magasins qui , avec les deux pièces du pauvre chancelier, composaient tout le rez-de-chaussée.
Le premier étage, occupé par le consul, présentait une enfilade de petites chambres, dont les murailles à peine crépies, les planchers mac-adamisés , les embrasures grossièrement percées, garnies de portes et de fenêtres massives et mal ajustées, excluaient toute possibilité d’en faire un logement décent et tant soit peu confortable. Quelques meubles apportés de France ou de Bourbon, une demi-douzaine de petits tapis de Perse formaient tout l’ameublement de cette triste demeure. C’était à inspirer de la pitié pour le malheureux fonctionnaire malade qui l’habitait, et pourtant ce sentiment de compassion n’était pas le plus pénible de ceux que j’éprouvais alors; j’étais froissé dans mon amourpropre national, comme avait dû l’être M. Broquant avant de subir les conséquences physiques des conditions déplorables de sa résidence. Je ressentis même une certaine humiliation lorsque, visitant les consuls anglais et américain, j’eus occasion de comparer leurs habitations luxueuses à celle de notre consul. Cette différence de situation est facile à expliquer : le consul anglais, M. Hamerton, reçoit du gouvernement britannique un traitement de 25,000 fr., auquel s’ajoute une somme triple que lui paye le gouvernement de l’Inde, à titre de résident de la compagnie près
du sultan de Mascate; le consul américain, de son côté, est autorisé, comme tous ses compatriotes remplissant, dans d’autres pays, les mômes fonctions, à se livrer à des spéculations particulières ; il est tout à la fois agent consulaire, associé gérant d’une riche maison de commerce et consignataire d’une partie des navires américains qui apportent annuellement leur cargaison sur le marché de Zanzibar; après quelques années d’exercice dans ce triple emploi , sa fortune est faite, et avec une telle perspective on peut accepter les chances fâcheuses de l’insalubrité du climat. Qu’on se représente maintenant, à côté de ses deux collègues, notre consul recevant un traitement annuel de 15,000 francs, et condamné, par l’exiguïté de cette somme, à une infériorité de position humiliante sous tous les rapports ! Personne n’ignore, sans doute, que si, dans nos pays civilisés de l’Europe, la considération s’acquiert en raison du mérite personnel et de l’importance des fonctions, il n’en est pas ainsi chez les nations moins avancées en civilisation, et surtout chez les peuples barbares : là tout ce qui parle aux yeux, tout ce qui brille, est considéré, et la richesse a une éloquence irrésistible qui impose le respect, tandis que la pauvreté n’inspire que le dédain et engendre l’impuissance. Il n’est pas douteux que l’influence de M. Broquant ne fût en rapport avec sa modeste position financière, et c’était la France, après tout, qui en souffrait le plus. Au reste, ce qui prouve l’extrême disproportion qui existe entre les risques attachés à ces pénibles fonctions et les émoluments accordés par l’État, c’est l’impossibilité où fut le ministère des affaires étrangères de trouver un seul de ses agents titulaires disposé à aller occuper le consulat de Zanzibar, quand ,
moins d’un an après ma visite à M. Bloquant, ce malheureux eut succombé aux atteintes combinées de la fièvre et de la dyssenterie.
Cependant, lorsque je le vis, notre consul ne me parut pas, quoique visiblement affaibli, pressentir sa triste fin. Nous nous entretînmes de l’état politique et commercial du pays, et je pus, sans délai, me concerter avec lui au sujet des démarches qu’en vue de mes instructions j’avais à faire auprès du Sultan. Ces démarches se rapportaient principalement à deux questions pendantes depuis plus de deux ans, et dont j’étais chargé de presser la solution : il s’agissait d’obtenir, 1° quant au cours de notre pièce de 5 francs relativement à la piastre du pays, la fixation d’un taux légal plus en harmonie avec la valeur intrinsèque de chacune d’elles ; 2° que des mesures sérieuses fussent prises, par les autorités locales, pour l’arrestation du meurtrier du malheureux Maizan. Comme l’affreux événement auquel je viens de faire allusion n’a été connu, en France, que très-vaguement, je crois utile d’en donner ici les principaux détails. C’est, d’ailleurs, pour moi qui ai connu M. Maizan et qui l’avais eu sous mes ordres dans un précédent voyage, un tribut que je dois à la mémoire de ce jeune officier. Et puis, dire par quel concours de circonstances il a si malheureusement échoué dans l’exécution de son hardi projet , ce sera signaler aux explorateurs futurs les écueils à craindre et à éviter, s’ils prenaient pour point de départ quelqu'un des ports de la côte du Zanguebar.
A la fin de 1845, au retour d’une campagne qu’il avait faite dans les eaux de l’Afrique orientale, à bord de la corvette la Dordogne , que je commandais, l’enseigne Maizan,
ancien élève de l’école polytechnique, conçut le dessein de traverser l’Afrique de l’est à l’ouest, en partant d’un des points du continent africain qu’il venait de visiter. Son plan fut accepté, dans le courant de l’année 1844, par le gouvernement, et il fit dès lors ses préparatifs. J’eus occasion de le voir vers le milieu de l'été de cette même année, et il voulut bien me demander quelques conseils. Peu de temps après, il partit et se rendit d’abord à Bourbon, avec l’appui et les secours des divers ministères intéressés à la mission. Là, le capitaine de vaisseau Romain-Desfossés (1), commandant la corvette le Berceau , le prit à son bord et le transporta, dans les derniers mois de l’année 1844, à Zanzibar, où il allait installer M. Broquant et signer le traité qui, depuis le 21 novembre 1844, règle nos relations commerciales avec le sultan de Mascate.
Maizan perdit beaucoup de temps à Zanzibar; i! y resta plus de huit mois, faisant chaque jour subir à son plan et à son itinéraire des modifications qui annonçaient, tout au moins * qu’il ne l’avait pas suffisamment mûri. Pendant ce temps-là aussi, il grossissait imprudemment son bagage, oubliant que, pour cheminer sans trop de péril à travers des populations aussi ardemment cupides que celles de l’Afrique, il aurait dû, en quelque sorte , le réduire, comme le dit, dans un langage aussi juste qu’expressif, le rapport de M. le commandant Romain-Desfossés, à la simple besace du pèlerin.
Le projet du voyageur était, du reste, devenu de notoriété publique. Tous les chefs des peuplades voisines de la
(1) Aujourd’hui vice-amiral.
côte savaient qu’un m'zongou (un blanc) voulait traverser leur pays. 11 n’est pas douteux alors que, soit par convoitise, soit par suite d’un calcul politique, peut-être par ces deux causes à la fois, le sort de l’infortuné Maizan ne fût dès longtemps arrêté dans l’esprit de ses meurtriers.
Suivant le conseil qui lui en avait été donné, Maizan s’était d’abord entendu avec le chef d’une caravane qui se disposait à aller chercher de l’ivoire dans le pays de Nyamouézy, situé à 100 lieues environ à l’intérieur; mais il laissa partir la caravane, prétendant qu’il lui serait impossible de la suivre avec son bagage. Ce fut une idée fatale. Il eût , c’est probable , sous la protection d’une troupe nombreuse, traversé sain et sauf les zones les plus dangereuses du pays. On s’est demandé s’il avait pensé à se munir d’un fîrman protecteur du Sultan. Ces sortes de pièces n’ont malheureusement qu’une valeur fort restreinte, lorsqu’elles s’adressent à des populations disséminées sur de vastes espaces qui leur assurent presque toujours une complète indépendance de fait et un refuge en cas de désobéissance ou de rébellion. Néanmoins il ne serait pas déraisonnable de croire que, pour des chefs établis à une médiocre distance et presque en contact avec le souverain, les ordres de celui-ci doivent avoir une notable influence, s’ils sont dictés avec toute l’énergie que peut donner un bon vouloir certain. Mais il faut dire, aOn d’être juste, que l’autorité de Syed Saïd sur les chefs des peuplades qui avoisinent la côte est plus nominale qu’effective, et qu’il a grand besoin de ménager leur susceptibilité pour qu’ elles ne gênent pas la circulation des caravanes qui, de l’intérieur, se rendent à
Zanzibar, en traversant leur territoire. Ainsi un firman de tl. 2
lui n’aurait, sans doute, d’efficacité qu’à une faible distance du rivage, et en délivrer un pour des contrées plus éloignées serait, de sa part, un de ces actes d’ostentation auxquels se laisse entraîner l’impuissance qui ne veut pas s’avouer. Au reste, en ce qui regarde Maizan, il y a tout lieu de penser que ce moyen problématique de sûreté ne fut ni demandé ni offert; il paraît seulement avéré que le Sultan proposa au jeune voyageur des guides que celui-ci , par méfiance ou par incurie, ne voulut pas accepter.
Après tout, ses irrésolutions étaient grandes; il entrevoyait, peut-être, au moment de l’exécution, des obstacles ou même des impossibilités qu’il n’avait pas prévus lors de la conception de son entreprise, et, retenu par cette fausse honte qu’éprouvent si souvent les jeunes hommes (Maizan avait à peine vingt-six ans), il ne se décidait ni à poursuivre son projet ni à l’abandonner. De là ce séjour dans l’île, prolongé d’une façon si regrettable!
Sur ces entrefaites, un navire de guerre français paraît en vue de Zanzibar. Maizan le prend pour le Berceau. Éperdu, troublé, il pense que son honneur est compromis, si M. Romain-Desfossés le retrouve dans cette ville. Il s’embarque immédiatement dans un bateau et se fait transporter sur la grande terre.
Ici il s’arrête encore; il vient d’apprendre qu’un individu nommé Pazzi , chef d’une tribu voisine , est le plus acharné et le plus redoutable des ennemis qu’il ait à craindre. Après avoir stationné quelque temps sur le littoral , d’où il correspond avec le consul, il se détermine enfin à tourner le pays de Zaramons, pour éviter de passer sur les terres de Pazzi; mais celui-ci le suivait à la piste.
Maizan arrive, après vingt jours de marche, au village de Daguélamohor, qui n’est cependant qu’à trois journées de la côte, en suivant la ligne directe. Il croit pouvoir s’y reposer et attendre en sûreté ses bagages, laissés derrière lui , sous la conduite d’un domestique arabe, qui sans doute le trahissait. De ce village, il écrit, vers la fin de juillet, à M. Broquant une dernière lettre pleine de découragement. On eût dit qu’il pressentait la triste destinée qui lui était réservée, et qui ne tarda pas à s’accomplir. C’est, en effet, dans ce moment qu’il fut enlevé par Pazzi en personne, sans avoir opposé la moindre résistance, et peu après mis à mort.
Maizan avait avec lui un jeune serviteur malgache, qui assista au meurtre de son maître et fut épargné. Racheté plus tard par le Sultan, moyennant une somme de 100 piastres, cet enfant raconta au commandant Romain-Desfossés que Maizan, traîné hors de sa case par ses meurtriers, avait été garrotté au* pieux d’une palissade, et qu’on lui avait coupé la gorge, puis les articulations des membres .
Après ce lugubre récit , je ne me sens pas le courage de rechercher jusqu’à quel point Maizan a été l’artisan de son propre malheur. Dans ces sortes d’entreprises, où ceux qui les exécutent ont à braver tant de causes de mort, l’insalubrité du climat , les intempéries, la soif et la faim, tous les tléaux que la nature amoncelle au sein d’un pays vierge; et , en outre, la férocité des sauvages ou barbares que leurs passions, leurs préjugés, leurs terreurs, leurs caprices même entraînent au meurtre; dans ces sortes d’entreprises, disonsnous, — bien qu’il faille nous résigner à compter des martyrs pour tous les progrès accomplis dans l’humanité, —
il serait à désirer qu’on ne vît jamais s’aventurer que des hommes d'un caractère calme, ferme et résolu, parce que leur clairvoyance prévoit mieux les obstacles, parce que leur force d’âme réussit souvent à les écarter , parce qu’enfin , n’ayant pas à craindre qu’on doute d’eux, ils se résignent facilement à céder devant l’impossible, et s’abstiennent, à temps et à propos, des témérités tà outrance.
Mais on ne saurait trouver cette prudence chez un homme qui, dans le seul désir de s’illustrer, se dévoue aux grandes choses, ignorant de sa faiblesse et ne se préoccupant que du but à atteindre, sans tenir compte des obstacles qui l’en séparent : celui-ci, sentant, aux difficultés premières de l’exécution, qu’il a trop présumé de lui-mème, et ne voulant pas s’avouer vaincu, ensevelit sa honte d’enfant et ses déceptions dans une dernière folie, la sublime folie de la mort. Et pourtant il y a dans cet enthousiasme naïf quelque chose de si respectable, dans cette agonie du désespoir quelque chose de si douloureux, que je ne saurais écrire un mot de blâme, ni avoir dans le cœur un autre sentiment que celui d’une sincère compassion à l’égard de ceux qui tombent victimes de quelque héroïque témérité. Tout ce que je veux, tout ce que je dois me rappeler de Maizan, c’est qu’il était intelligent, instruit, courageux, et qu’il a péri misérablement à la fleur de l’âge, au début d’une entreprise où il aurait pu rencontrer la gloire.
Lorsque la nouvelle de ce tragique événement parvint au commandant de la station, il se rendit aussitôt à Zanzibar et obtint du Sultan la promesse de faire rechercher activement les meurtriers du malheureux enseigne de vaisseau. Cette promesse, comme celle de s’occuper de la taxa-
lion de nos pièces de 5 francs, avait été complètement oubliée après le départ de M. Romain-Desfossés. M. Broquant m’affirma qu’il n’avait eu connaissance d’aucune démarche tentée, d’aucune mesure prise pour s’emparer de Pazzi , et il était néanmoins convaincu que, si le Sultan le voulait sérieusement, cette arrestation serait facile; mais il supposait qu’au fond celui-ci désirait s’en dispenser, craignant, sans doute, que cet acte d’autorité ne lui causât des embarras à la grande terre; notre agent en concluait que Son Altesse ne se déciderait à agir que devant une persévérance énergique dans nos réclamations et la résolution manifestée, de notre part, d’arriver à un résultat satisfaisant, môme avec nos seuls moyens, s’il nous refusait sa participation.
Quant au cours de la pièce de 5 francs sur le marché, M. Broquant ne croyait pas que j’obtinsse une réduction sur l’agio de 12 1/2 pour 100 établi en faveur de la piastre d’Espagne relativement à cette pièce; il semblait même admettre que cet agio était justifiable par l’extrême difficulté où se trouveraient les négociants qui auraient entre les mains une somme en pièces de 5 francs d’ écouler cette monnaie sans perte, s’ils l’avaient reçue à sa valeur intrinsèque ou môme au taux de 2 et o pour 100 au-dessous de cette valeur. Notre consul ne s’était pas assez préoccupé des relations de Zanzibar avec Maïotte et Nossi-bé, et n’avait pas songé que ces deux établissements seraient bientôt des débouchés naturels pour la monnaie française restée à la suite des transactions annuelles sur ce premier marché. Au surplus, ses opinions sur le commerce possible avec la côte d’Afrique me montrèrent qu’il ne l’avait pas compris d’une autre manière que par la voie de Zanzibar et qu il n’avait nullement
conscience du rôle que Maïolte est appelée à jouer comme entrepôt de ce commerce.
En quittant M. Broquant, et, avant de faire à ses collègues étrangers la visite d’usage, je le questionnai sur la nature de ses relations avec eux. Il me répondit qu’il était dans d’excellents termes avec M. Hamerton , le consul anglais, dont il n’avait qu’à se louer. Quant au consul américain, il avait cessé de le voir; voici à quelle occasion : le jour de la fête du roi des Français, la ville et la rade arborèrent leurs pavillons par ordre du Sultan, à qui M. Broquant avait annoncé officiellement la célébration de cette solennité nationale. L’agent anglais arbora aussi son pavillon ; mais le consul américain se dispensa de hisser le sien. Ce fait était d’une inconvenance telle, que M. Broquant se décida à cesser tout rapport avec celui qui en était l’auteur, et, quoique ce dernier eût essayé, depuis, de renouer les relations rompues, notre consul avait persisté dans sa résolution. Mon opinion sur la conduite antérieure de l’agent américain étant conforme à celle de M. Broquant, je crus devoir me borner à visiter le consul anglais. ..
Le capitaine Hamerton, officier d’infanterie dans les troupes de la compagnie, avait été, depuis l’année 1840, placé, par le gouvernement de l’Inde, près du sultan de Mascate, à titre d’agent politique; mais, tout en conservant cette qualité, il fut, à la suite du traité conclu entre la reine Victoria et Syed Saïd, nommé consul de Sa Majesté Britannique. Je le trouvai chez lui; sa maison, située sur le rivage, dans la partie la plus saine et la mieux aérée de la ville, était jolie et munie de tout le confort que savent se créer les fonctionnaires anglais dans les pays étrangers même
les plus dénués des ressources nécessaires à la vie civilisée; il entretenait un domestique très-nombreux et jouissait de tout le luxe qu’on peut se procurer au moyen des beaux revenus que lui rapporte sa double fonction. Il m’accueillit avec la plus grande cordialité et un entrain des plus aimables; c’est, pour me servir d’une expression de ses compatriotes, un yood felloiv et un franc viveur. Mais, sous les dehors d’une bonhomie et d’une franchise parfaites, le joyeux capitaine Hamerton cache un esprit rusé et une profonde connaissance des affaires politiques. Il a voyagé en diverses parties de l’Asie, et la compagnie l’a employé dans plusieurs des résidences entretenues par elle, auprès des princes dont les territoires sont soumis à sa souveraineté médiate ou immédiate. Dans ces différentes positions, il a vu et connu toutes les intrigues, toutes les menées tortueuses qui caractérisent la politique machiavélique et profondément égoïste du gouvernement de l’Inde. En servant ses maîtres avec dévouement et perspicacité, il s’est fait, en quelque sorte, à leur image , et, dévoué corps et âme à ceux dont il a reçu son mandat, il déploie, dit-on , à leur service, tous ses talents et toute son expérience. L’ardeur de son zèle, sa bouillante activité égalent, d’ailleurs, sa finesse et son savoir-faire, et il passe pour avoir à Zanzibar une influence qui n’est pas toujours modérée ni discrète. Il est, du reste, tenu parfaitement au courant de tout ce qu’il a intérêt à connaître, et il a, dit-on, l’oreille un peu partout, très-près même des plus hautes régions du gouvernement local. Bref, sa réputation est de placer fort bien, et à beaux bénéfices, l’argent que lui donnent la reine et le gouvernement de la compagnie. Au milieu de celte agitation politique, dissimu-
lée sous les gais propos et les plaisirs goûtés avec ivresse, le capitaine Hamerton attend patiemment le terme de sa résidence à Zanzibar et la brillante pension de retraite qui lui est assurée à la fin de sa carrière, ne prenant souci ni des fatigues de son existence ni des perfidies du climat, et dépensant la vie avec une prodigalité et un oubli du péril qui feraient croire à l’inutilité de l’hygiène et de toutes les prescriptions médicales. Je sortis de chez le capitaine Hamerton charmé de son accueil.
Pour en finir au sujet de mes relations avec les consuls,
je dirai tout de suite que celui des Etats-Unis, qui avait été informé de ma visite à son collègue de la Grande-Bretagne, vint me voir à bord peu de jours après. Cette avance me parut, ainsi qu’à M. Broquant, dictée par l’intention manifeste de nous faire oublier une offense qui avait pu être involontaire ( le consul américain s’était tout d’abord excusé en alléguant une indisposition qui l’aurait retenu au lit le jour de la fête). En conséquence, il fut salué, à son départ, de dix coups de canon, comme l’avait été le consul anglais, et je lui rendis sa visite.
Je terminai les courses de ma première journée à Zanzibar en allant chez Syed Séliman, parent éloigné du Sultan (1) et gouverneur de la ville. C’était pour moi une an-
(1) Voici les généalogies correspondantes de Syed Saïd et de Syed Sélimau :
Se7f'man-bcn-Ahhmcd, ben-Saïd, bcn-Mohharamed, ben-Abdallah, ben- Iiheleuf.
6aid-ben-Soultan’, ben-Ahhmed , ben-Saïd, ben-Mohhammed , bcn- Khelcuf.
Leur parenté remonte, comme ou le voit, à une souche commune dans la personne de Kheleuf, à travers cinq générations.
tienne connaissance; je l’avais déjà vu en 1858 et 1840, occupant le poste élevé où je le retrouvais en 1846.
Syed Séliman était, à cette époque, âgé de cinquante-sept ans. C’est un homme de taille moyenne, mais fortement constitué, au teint bronzé, aux grands yeux noirs, au nez aquilin et délié, avec la lèvre supérieure un peu grasse et tombante, indice de luxure et de cruauté satisfaite (un mensonge de ses traits , car, si tant est qu’il soit voluptueux, il n’est nullement sanguinaire); sa barbe est longue et grisonnante, sa physionomie noble et son front inspiré : il offre, en un mot, un échantillon remarquable du type arabe (1). Au moral , il est doué de beaucoup de sens, d’un esprit libéral et tolérant , que sembleraient devoir exclure les dogmes religieux qu’il professe. Lors de mon premier voyage à Zanzibar, dans une visite que je lui fis, il me donna une preuve aussi flatteuse que convaincante de celte tolérance en me présentant à sa femme et à sa fille, sans même qu’elles fussent voilées. On sait que, d’après la loi de Mahomet, tout bon musulman a le droit d’épouser quatre femmes légitimes et peupler son harem d’autant de concubines qu’il lui est possible d’en nourrir. Séliman, qui connaissait tous les inconvénients de cette sorte de luxe oriental et toutes les tribulations que traînent à leur suite les rivalités, les jalousies et les discordes intestines, quand l’amour du chef de famille doit se reporter sur plusieurs têtes auxquelles des prétentions égales sont permises, Séliman, dis-je, avait, en homme sage, renoncé au premier de ces droits et s’était contenté, tout Comme un simple chrétien d’Europe, d’être le mari d'une
(t) Voyez l'album, planche 20.
beuie femme légitime; mais, sur le second article, il n’avait pas pensé qu’il y eût urgence ou opportunité à faire les mêmes sacrifices, et le nombre de ses concubines était considérable. Parmi ces dernières, on remarquait plusieurs Abyssiniennes, dont les charmes pourront être appréciés d’après les portraits daguerréotypés qu’on trouvera dans l’album du voyage (1).
L’épouse de Syed Séliman, qui, je le dis en passant, n’avait ni assez de beauté ni assez de jeunesse pour justifier la préférence exclusive dont elle avait été l’objet, était morte depuis quelques années, et, soit qu’il conservât au souvenir d'une affection d’ancienne date une fidélité peu en harmonie avec les mœurs orientales, soit qu’après s’être contenté d’une seule femme légitime il crût encore plus sage de n’en pas avoir du tout, il ne mit personne à la place laissée vacante par son épouse bien aimée; et il persistait courageusement dans un célibat tempéré, toutefois, par les consolations que lui offraient ses brunes filles d’Abyssinie et leurs compagnes.
Séliman est absorbé par les soins de son gouvernement et celui de ses affaires privées, qui consistent en spéculations commerciales et en exploitations agricoles, les unes et les autres assez étendues. Il accroît ainsi tous les jours la somme de ses richesses, et il est devenu le plus grand propriétaire du pays après le Sultan.
Nonobstant ses occupations multipliées, il a le temps de se montrer très-obligeant envers les Français, et, pour mon compte, je l’ai trouvé constamment disposé à me rendre les
(!) Voyez planche 30,
pelîts services dont je pouvais avoir besoin. La réception qu’il me fit cette fois fut telle que je devais m’y attendre d’après ses antécédents; il témoigna un vif plaisir de me revoir et ne manqua pas de se mettre à ma disposition avec sa bonne grâce habituelle.
A part ce qui m’était personnellement agréable , notre conversation fut, dans cette visite, tout à fait insignifiante; les occasions de m’entretenir de sujets sérieux avec Syed Séliman ont été, d’ailleurs, fort rares, chacun de nous évitant avec soin de traiter des questions de politique locale ou extérieure, lui parce qu’il a à se préoccuper, avant tout,, de ne rien faire ni dire que son maître n’approuverait pas, moi parce que j’eusse été désolé d’exposer un homme toujours si empressé pour mes compatriotes et pour moi-mème à encourir le moindre soupçon de la part de Syed Saïd . Ce jour-là, d’ailleurs, je dus abréger ma visite à cause d’une indisposition dont je ressentis les atteintes; j’éprouvai subitement des nausées accompagnées de lassitude générale, et ces symptômes me rappelèrent ceux de même nature qui m’avaient déjà assailli , lors de mon voyage à Zanzibar sur la corvette la Prévoyante , au début d’une fièvre intermittente pernicieuse qui faillit me mettre dans l’impossibilité de faire jamais aucune campagne d’exploration. La Providence m’ayant permis de commencer celle qui m’amenait encore une fois dans cette île, je pensai qu’il était sage de me conserver en état de l’achever, et je me hâtai de prendre congé de mon hôte pour revenir à bord.
Quoique nous fussions arrivés à Zanzibar dans la belle saison, il était urgent, néanmoins, de ne négliger aucune des précautions hygiéniques dont la prudence fait une im-
périeuse loi en ces contrées malsaines; aussi je pris tout d’abord les mesures nécessaires pour que l’équipage eût, chaque jour, deux repas de viande fraîche ou de poisson; et je fis acheter, pour les malades, des volailles, des œufs et du lait. Le Sultan me vint gracieusement en aide dans cette occasion , car, ainsi que cela avait eu lieu à notre arrivée, des envois quotidiens de fruits et de légumes à bord du brick continuèrent, de sa part, pendant toute la durée de notre relâche. Outre les soins donnés au régime alimentaire, je décidai que toutes les corvées fatigantes, telles que d’approvisionnement de l’eau, du sable, des balais, seraient faites par les matelots malgaches embarqués à Bourbon, et qu’aucun exercice ou travail dans la mâture n’aurait lieu de neuf heures du matin à trois heures de l’après-midi. Le soir, quand le canot partait du bord pour aller chercher les personnes qui étaient à terre, un fanal , hissé en tète de mât, était pour celles-ci le signal de ralliement, afin que les canots ne séjournassent pas à la plage, d’où s’exhalent, à mer basse, des miasmes infects. Le jour, cette précaution eût été superllue, les couches inférieures de l’atmosphère étant constamment renouvelées par les brises fraîches qui soufflent alors. Je réglai aussi le service de nuit de manière que les quarts fussent faits par une moitié de l’équipage seulement, ce qui laissait aux hommes une nuit complète de repos sur deux. Chaque moitié de service était divisée en quatre sections, qui se partageaient les onze heures s’écoulant d’un branle-bas à l’autre. Enfin la tenue de nuit était la chemise de laine et le pantalon de drap; j’ai déjà dit que le navire « estait tenté du grand mât, à l’avant, du soir jusqu’au matin.
J’aurais désiré profiter de ce séjour à Zanzibar pour lever
le plan de la rade et des passes nombreuses qui y mènent j mais , comme le temps que je présumais devoir y passer n’aurait évidemment pas suffi à une pareille tâche, et que, d’ailleurs, ce plan est compris dans les travaux hydrographiques du capitaine Owen, je me bornai à faire sonder les principales de ces passes et à chercher des alignements propres à en rendre la pratique facile à ceux de nos navires qui aborderaient pour la première fois à Zanzibar.
Pendant que mes officiers s’occupaient de ce travail, M. Loarer recueillait, pour le ministère du commerce, des renseignements sur la nature des objets d’échange qui pourraient être importés par nos nationaux, et composait une collection d’échantillons tant des produits du pays que de ceux qu’y envoient les commerçants étrangers. Quant aux échantillons des produits de nos manufactures dont il avait été muni par le ministère du commerce, ils furent descendus et exposés dans une pièce du consulat que M. Broquant s’était empressé de mettre à notre disposition. Là chacun eut la faculté d’en prendre connaissance. Le fermier des douanes Djiram et les principaux marchands les examinèrent en détail , et ils exprimèrent l’opinion que plusieurs de nos indiennes et étoffes étaient convenables pour le marché, et susceptibles d’y obtenir un débit avantageux. Le Sultan lui-même pria M. Loarer de se transporter chez lui avec ses livrets de montre, et lui demanda les renseignements nécessaires au sujet de quelques commandes qu’il désirait faire tout de suite. M. Loarer put ainsi tenir note des objets de commerce qui , pour les prix, la nature et la qualité, paraissaient pouvoir trouver place dans la consommation locale ou dans le mouvement d’échange dont le mai-
ché de Zanzibar est le centre. De mon côté, je ne négligeais rien pour recueillir des renseignements de tous genres sur l’île et sur les pays que je devais ultérieurement visiter. Tous les détails concernant Zanzibar seront consignés dans les chapitres suivants. Je terminerai celui-ci par le récit de quelques faits qui se passèrent pendant le reste de notre séjour sur cette rade.
J’ai dit précédemment que le Sultan nous avait fait l’honneur d’une invitation à dîner. Au jour fixé, je me rendis à M’toni accompagné de toutes les personnes de l’état-major dont le service ne réclamait pas la présence à bord ; je savais que dix couverts étaient préparés et que Son Altesse serait satisfaite de voir toutes les places occupées.
La résidence de M’toni est située près du rivage de la mer, à une lieue environ dans le nord-est-demi-est de la ville, sur le bord d’un ruisseau ; elle a tiré son nom de cette dernière circonstance : en effet , M’to , en langage souahhéli , signifie ruisseau, et, en ajoutant à ce mot la particule ni (là ou il y a), les indigènes en ont fait le nom de la demeure champêtre du Sultan. Il ne faut chercher dans cette villa princière ni richesse ni élégance au point de vue de l’art ; elle doit tout son charme et ses agréments à sa position pittoresque et aux frais ombrages des magnifiques bosquets au milieu desquels elle s’élève. Le principal corps de logis est un long bâtiment à terrasse n’ayant qu’un étage; il est dominé par un kiosque construit en avant de la façade qui regarde la mer, près de la porte d’entrée principale. A droite et à gauche sont quelques dépendances du plus misérable aspect. Mais si la main de l’homme n’a guère contribué à embellir cette paisible retraite où le vieux Saïd passe ré-
gulièrement quatre jours de la semaine, la nature, en revanche, lui a prodigué tous les ornements que la végétation exubérante des tropiques peut produire pour récréer les yeux. De superbes orangers, des massifs de manguiers, de girofliers et de muscadiers forment autour de ce pâté de maçonnerie un nid de verdure parfumée qui en déguise la forme lourde et disgracieuse; et, vue ainsi à travers cet épais rideau de feuillage aux découpures et aux teintes si variées, la résidence de M’toni ne laisse pas que d’offrir une perspective assez riante (1).
Nos canots nous déposèrent sur la plage en face de l’entrée principale, où l’on arrive par une allée d’orangers et de citronniers, sur la gauche de laquelle s’étend une plate-forme de niveau avec le pied de la maison et plantée d’arbres de môme espèce. Au milieu de cette sorte de terrasse est une pièce d’eau qui , au moyen d’un tuyau de conduite, s’alimente au ruisseau dont j’ai déjà parlé, tandis qu’un autre tuyau emporte l’eau du bassin au bord de la mer et sert d’aiguade pour les navires.
Le Sultan vint nous recevoir sur le seuil de son modeste palais rustique, accompagné de son fils Syed Hilal et du gouverneur Syed Séliman. Une douzaine de soldats noirs, les pieds nus et sans linge sur la peau, vêtus d’uniformes semblables à ceux des cipayes de l’Inde, mais dans un état de délabrement et de vétusté qui rappelait la mise en scène de nos théâtres forains, débraillés, enfin, avec un sans-façon justifié peut-être par la chaleur du climat, mais, à coup sur, peu conforme au rigorisme de la tenue
(,1) Voyez la planche 5 de l’Album.
militaire; une douzaine de soldats, disons-nous, faisaient la haie dans le vestibule, et nous rendirent les honneurs avec un sérieux de meilleur aloi et conservé avec moins d’effort que le nôtre. Ce plaisant tableau me remit en mémoire ces belles histoires si naïvement racontées par l’un des écrivains arabes dont j’ai mentionné le récit dans le premier volume, et notamment la prise de possession de Moguedchou par les singes. J’aurais pu me demander si Zanzibar n’avait pas eu le meme sort à une récente époque, avec cette différence, à son avantage, qu’une partie des conquérants auraient consenti à rester sur les lieux pour servir de gardes du corps au magnanime Sultan.
Quand nous eûmes franchi ce petit cordon de troupes, nous pénétrâmes, à droite du vestibule qui fait suite à l’entrée, dans une longue salle aux murailles nues et n’ayant pour mobilier que quelques chaises et fauteuils rotinés. Au fond se dressait, toute servie, la table préparée à notre intention; le Sultan nous invita à nous y placer, nous priant d’en agir comme chez nous. Pour lui , il alla, avec les personnes qui l’accompagnaient, s’asseoir à quelque distance, de façon à assister au repas sans y prendre part. C’était là, sans nul doute, un acte de courtoisie; il pouvait bien, cependant, s’y mêler quelque curiosité , non à cause de la nature du spectacle, qu’il s’était souvent procuré déjà dans des circonstances analogues, mais parce que les acteurs étaient nouveaux. Au reste, chacun de nous se disait peut-être in petto que la meilleure place était, contre l’ordinaire, occupée par celui qui regardait manger, et non par ceux qui mangeaient. On en jugera d’après le menu du festin, dont voici un aperçu : de grandes pièces de mouton rôti , des volailles rôties et
bouillies, des pilaus de diverses espèces, des pâtisseries , massives et compactes comme tes murailles de M’toni , des achards de mangues et de citron, des confitures de Perse surchargeaient pêle-mêle la table et rassasiaient, à la seule vue, les estomacs les mieux disposés. Au milieu de tous ces aliments grossiers, on cherchait vainement le pain d’abord, si indispensable à tout appétit gaulois; puis quelques-uns des fruits excellents qui viennent en si grande abondance dans l’île. Quant aux liquides nécessaires à la digestion de tant de lourds matériaux, l’hospitalité du sultan n’avait pas été poussée jusqu’à nous procurer ceux qui sont chers à nos palais d’infidèles. Nous n’avions, pour nous désaltérer, que des limonades et des sorbets à la rose et à l’eau de fleurs d’oranger, boissons fort agréables sans doute, mais dans toute autre circonstance.
On conçoit, jusqu’à un certain point toutefois, qu’un chef arabe, en pleine Cafrerie, quelles que soient sa puissance et sa richesse, n’ait pas, dans son office, un Brillat- Savarin pour conseiller, et près de ses fourneaux un Vatel. La gastronomie est une science qui ne s’implante pas du premier coup; il lui faut un terrain choisi, car les grands artistes en cuisine ne prospèrent que là où il y a des intelligences pour les comprendre et des palais pour les apprécier. Aussi ne pouvions-nous être difficiles quant à la nature des préparations culinaires qui nous étaient servies, et il eut été hors de propos de nous étonner de leur infériorité. Ce qui, à meilleur droit , nous paraissait inexplicable et inexcusable même, c’était la modestie, disons mieux, la pauvreté du service en vaisselle et en argenterie. Quelques cuillers et fourchettes dépareillées et en nombre à peine suffisant, des II. 3
plats et des assiettes de faïence anglaise, la plus commune, des cristaux de verre fondu : voilà tout ce que Syed Saïd , le chef d’une espèce d’empire et le possesseur de grandes richesses, avait trouvé pour orner sa table, quand il y conviait les représentants des puissances européennes, avec lesquelles il se flatte de traiter presque d’égal à égal.
Quoi qu’il en soit, obligés de faire honneur aux mets qui leur étaient présentés, la plupart des convives attaquèrent les plats avec assez d’entrain ; quelques-uns, il est vrai , satisfaisaient ainsi leur curiosité plutôt que leur appétit. Tendant ce temps-là, des personnes attachées d’habitude ou par circonstance au service du Sultan , espèces de maîtres Jacques que son bon plaisir emploie à une foule de fonctions, surtout à cause de leur aptitude à baragouiner quelques mots des langues étrangères, s’empressaient autour de nous, changeant nos assiettes, avançant les plats, offrant à boire, tout cela avec le zèle, sinon avec la dextérité des laquais de bonne maison. Parmi ces domestiques d’occasion brillait, au premier rang, Khamis-ben-Osman, sorte de factotum, courtier ou agent d’affaires à la disposition de tous les étrangers qui abordent dans le pays ou y séjournent; grand polyglotte qui possède à peu près le fond de toutes les langues et ne reste court devant aucun interlocuteur, celui-ci fùt-il Français, Anglais, Portugais, Hindou, Malgache, Souahhéli ou Arabe; comme il a fait un peu de tout, ainsi que Figaro, il a été négrier et doit avoir, j’oserais l’affirmer, quelque teinture de la langue espagnole. Muni de ce bagage, aidé d’une grande activité et d’une intelligence très-vive, il sait se rendre utile, indispensable même, en toute espèce de commerce à faire comme dans
toute intrigue à mener. Ce jour-là, Khamis ne pouvait manquer d’être l’interprète des gracieusetés que nous adressait le Sultan. De plus , ayant navigué, je ne sais à quel titre, avec le capitaine Owen pendant la longue exploration de celui-ci sur la côte, il l’avait suivi en Angleterre. De semblables antécédents le posant en oracle parmi ses adjoints, Khamis se constituait maître d’hôtel tout naturellement, dans un repas offert à des Européens; aussi commandait-il la manœuvre autour de la table du festin avec une prestesse et une autorité dignes de son génie et de son expérience.
Nous avions besoin de nous amuser des allées et venues et de tout le remue-ménage de Khamis. Syed Saïd ne se départant, en aucune façon, du silence majestueux qui était, sans doute, dans les nécessités de son rôle, ce silence nous commandait une égale réserve à son égard : dans de pareilles conditions, prolonger beaucoup le repas n’eût été ni agréable pour nous ni convenable envers nos hôtes, qui se fussent bientôt ennuyés de nous regarder. Au bout d’une demi-heure, je me levai pour porter un toast au Sultan, que je remerciai , au nom de tous mes compagnons, de l’hospitalité dont il nous avait honorés. Quand le toast, ainsi que l’allocution dont je l’avais fait suivre lui eurent été expliqués, il témoigna qu’il était sensible à cette marque de déférence. Alors nous quittâmes la table pour nous rapprocher de lui ; on apporta le café et on nous offrit des pipes. Cette dernière offre n’était qu’une pure politesse, et non la mise en pratique du cérémonial usité en pareil cas chez la plupart des Orientaux. A Zanzibar, de même qu’en Oman, on ne fume pas devant le Sultan; les Arabes s’abstiennent même d’y priser, et, connaissant l’usage établi , nous dûmes
nous y conformer, en ne profitant pas de l’exception que Son Altesse voulait bien faire en notre faveur. Enfin la conversation s’engagea entre le Sultan et moi , et elle roula alternativement sur le dernier attentat commis, en France, contre la vie du roi Louis-Philippe et sur les affaires de Madagascar. On venait d’apprendre, à Zanzibar, l’ajournement indéfini de l’expédition que la France préparait, au moment de mon départ de Toulon, pour tirer vengeance des mauvais traitements infligés à nos traitants de Tamatave et de Foulpointe par le gouvernement de la reine des Hovas, Ranavalou- Mandjaka. Syed Saïd , ayant eu lui-même à se plaindre de cette souveraine, s’était réjoui des préparatifs faits par le gouvernement français contre elle , et il aurait été heureux de lui voir infliger un châtiment exemplaire. 11 me demanda pourquoi la France s’était déterminée à abandonner ainsi la poursuite de sa vengeance, qui, au reste, n’intéressait Son Altesse que parce qu’elle eût servi ses propres rancunes. Il m’interrogea aussi sur le nombre et la force des navires qui composaient la station de Bourbon. Je répondis de mon mieux à toutes ces questions. En prenant congé de notre hôte, je sollicitai de lui une audience particulière, afin de l’entretenir des deux réclamations dont j’ai parlé précédemment; elle me fut accordée pour le lendemain matin de très-bonne heure, et nous revînmes à bord.
Le jour suivant, à l’heure indiquée, j’étais à M’toni. Il s’agissait, dans cette nouvelle entrevue, de quelque chose de bien plus sérieux et de bien autrement difficile qu’un lourd dîner à digérer. Avec les Arabes, il n’y a rien à espérer du bon sens et de la logique pour apporter quelque modification à leurs idées; ils vous écoutent avec calme, pa*
laissent frappés de vos raisonnements; puis, quand vous croyez avoir gain de cause, ils répètent imperturbablement, mol pour mot, ce qu’ils vous disaient auparavant, et vous vous apercevez que la discussion n’a pas avancé d’un pas. Contre de pareils lutteurs, il faut de la patience et de la résolution. Je m’armai , autant que possible, de l’une et de l’autre. Je traitai d’abord la question de l’arrestation de Pazzi. Le Sultan m’expliqua longuement qu’il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour prévenir le triste accident qu’il déplorait autant que nous, rappelant ses offres réitérées à M. Bloquant de donner des gardes à Maizan, regrettant que notre infortuné compatriote ne les eût pas acceptés, et exprimant enfin la conviction que, si Maizan avait suivi ses conseils, il ne lui serait rien arrivé de fâcheux, au moins dans les parties du pays sur lesquelles s’étend son pouvoir. Je répondis que ce malheureux événement étant accompli , il ne nous restait plus qu’à en obtenir toute la réparation possible, et que nous l’attendions de Son Altesse, puisque le crime avait été commis sur son territoire et par un de ses sujets, au mépris du traité qui garantissait à tout Français la faculté de circuler librement dans ses Etats. A ces mots, le Sultan me déclara formellement que Paghelamohor, théâtre du meurtre, était complètement en dehors de son autorité; que non-seulement Pazzi n’était pas un de ses sujets, mais qu’il ne se reconnaissait aucune influence sur lui ni sur les autres chefs établis à l’intérieur, même à trèspetite distance du rivage. Aux signes d’étonnement que je laissai paraître et qu’il prit pour des marques d’incrédulité, il insisla encore, ajoutant que chacun, dans le pays, confirmerait, au besoin, scs paroles. Devant une semblable
affirmation, il ne m’était plus possible de raisonner au point de vue du traité ; je me rejetai donc sur la promesse que le Sultan avait faite au commandant Romain-Desfossés de lui livrer le meurtrier; mais, pour un Arabe, chose qui n’est pas écrite n’est pas dite, et Son Altesse nia, sans hésiter, qu’elle eût pris un tel engagement. J’avais le droit de m'en étonner moins que tout autre, attendu qu’un jour, et dans une circonstance analogue, Syed Said, se trouvant embarrassé de ce que je me faisais une arme de ses propres paroles, me demanda si j’avais un écrit où elles fussent reproduites. Cette fois-ci, il m’était interdit de rien répondre à la dénégation de mon interlocuteur, et, à bout d’arguments directs, je lui témoignai le regret que le commandant Romain-Desfossés eût cru pouvoir compter sur l’intervention de Son Altesse, à défaut de quoi cet officier eût obtenu, sans doute, par ses propres moyens, la réparation qui nous était due. J’exprimai l’intime conviction que le chef des forces navales de la France ne souffrirait pas que le crime restât sans châtiment, auquel cas le Sultan n’aurait point à s’étonner des moyens que nous emploierions, puisqu’ il déclinait la possibilité de réussir lui-même et affirmait, d’ailleurs, n’avoir autorité ni sur le meurtrier ni dans le pays où le meurtre avait été com mis. Je croyais toucher aune corde très-sensible, l’ orgueil de Syed Saïd et ses prétentions à la puissance, mais je m’abusais; du moins sa physionomie ne trahit-elle pas la moindre émotion, et il me fit dire, avec beaucoup de calme, qu’il serait bien aise que nous en agissions ainsi et que nous prissions ce Pazzi, de qui il avait lui-même beaucoup à se plaindre, et qu’il était obligé, pourtant, de laisser impuni.
La question relative aux meurtriers de Maizan étant, pour le moment, épuisée, j’entamai celle du cours à donner à la monnaie française dans les domaines du Sultan . Il m’arrêta tout d’abord, en disant que c’était chose jugée depuis les premières démarches du commandant Romain-Desfossés , une réunion des principaux marchands de Zanzibar ayant reconnu que le cours de la piastre française ne pouvait être changé. Je déclarai qu’une pareille solution était inacceptable, parce qu’elle était inique et injustifiable, eu égard
aux relations établies entre les Etats de Son Altesse et nos possessions coloniales. Afin de ne pas la fatiguer des détails de cette question, que, j’en étais convaincu, elle ne trancherait pas sans avoir, de nouveau , entendu les banians , je la priai de vouloir bien provoquer une seconde réunion de marchands, à laquelle j’assisterais et où j’exposerais toutes les raisons que j’avais à faire valoir. Il me fut répondu que des ordres allaient être donnés en conséquence, et que l’assemblée aurait lieu soit au consulat de France, soit dans la maison de Syed Séliman.
La conférence se termina par la demande d’un pilote de la côte que j’avais à parcourir et des firmans nécessaires pour m’assurer un bon accueil sur tous les points où le Sultan tient des gouverneurs : il s’engagea à y satisfaire avant mon départ.
Je n’avais pas, comme on l’a vu, à m’applaudir du résultat de l’entretien que je viens de rapporter, surtout en ce qui regardait l’affaire Pazzi. D’un autre côté, les renseignements que je puisai à diverses sources me portèrent à penser que Son Allesse n’avait tenté, en aucune façon, de remplir la promesse faite à M. Romain-Desfossés, et qu’elle
m’avait peut-être trompé en m’assurant que cette affaire lui coûtait déjà inutilement plus de 2,000 piastres. J’appris aussi que Pazzi s’était rendu plusieurs fois à un village de la côte nommé Bouha-Mayi , dont le chef était son gendre et reconnaissait l’autorité de Syed Saïd. Bref, l’opinion de toutes les personnes consultées par moi était que celui-ci pouvait, s'il le voulait réellement, faire arrêter et nous livrer Pazzi.
Dans cette occurrence, il me parut bon d’obtenir du Sultan une réponse écrite à ma communication et d’y voir figu rer en toutes lettres l’aveu sorti de sa bouche, que sa souveraineté s’exerçait seulement sur quelques points du rivage, au delà desquels il disait être sans influence. 11 me semblait surtout nécessaire que, dans le cas où le chef de la station prendrait le parti d’agir par lui-même contre Pazzi, il eût d’abord entre les mains un témoignage irrécusable des intentions négatives du Sultan. Cependant, avant de lui adresser ma requête, je jugeai convenable de m’entretenir de l’affaire avec Syed Séliman ; j’étais certain que toutes mes paroles arriveraient ainsi à Son Altesse sans m’exposer à lui déplaire par une insistance trop directe et trop opiniâtre. En conséquence, dans une longue conversation que nous eûmes ensemble, je fis sentir au gouverneur tout le mécontentement qu’éprouverait le commandant de la division française quand il saurait la réponse de Son Altesse; je lui parlai de la mauvaise impression que produirait, en France, où l’on avait une haute idée de la puissance de son maître, l’aveu fait par ce prince, que non-seulement il n’était pas en son pouvoir de s’emparer d’un malfaiteur dont les brigandages s’exerçaient à deux ou trois
journées de Zanzibar, mais encore qu’il n’avait pas assez d’empire sur les populations et les petits chefs du littoral pour se faire livrer ce bandit; puis, ajoutais-je, quel serait le désappointement de Son Altesse, si elle apprenait que ce meurtrier, qu’elle déclarait insaisissable, malgré tous les moyens d’action dont elle disposait, les marins français étaient allés le prendre à 50 lieues de la côte, dans un pays qu’ils ne connaissaient pas et où ils n’avaient aucune relation? Enfin, que penserait notre gouvernement du bon vouloir de Said à son égard?
Syed Séliman se montra entièrement de mon avis; il m’assura môme avoir plusieurs fois représenté à son maître qu’ il fallait absolument arrêter Pazzi , sans quoi il se créerait de grands embarras avec nous.
J’attendis quelques jours l’effet de cette conversation, que Syed Séliman m’avait promis spontanément de répéter à Son Altesse. Bientôt fut préparée, pour le commandant de la station, une lettre-réponse qui s’exprimait ainsi, d’après la traduction française dont on avait confié le soin à M . Vignard :
« Quant à ce qui est de M. Maizan, nous n’avons pu « nous rendre maître de son meurtrier, qui, depuis lors, « se iient toujours à l’écart et sur la défensive, et, s’il « plaît à Dieu, tout ce que nous pourrons faire, nous le « ferons. »
Mais cet écrit ne contenait pas, selon moi , une solution acceptable. Je me décidai donc à adresser au Sultan une note officielle accompagnée d’une lettre, où je lui exposais loutes mes observations et où je ne lui cachais rien de ce que m’avaient appris les renseignements recueillis par moi
.le demandais, pour le plus bref délai , une réponse précise et écrite que je pusse transmettre au commandant de la station française. Le coup porta et produisit une certaine émotion; on rédigea une réponse, que le secrétaire du Sultan vint montrer au consul de France, pour savoir s’il la jugeait de nature à me satisfaire. M. Broquant l’ayant trouvée encore trop peu explicite, on la remit sur le métier. Enfin, le jour suivant, la minute définitive et officielle me fut envoyée; en voici la teneur, dégagée de ses accessoires :
« Nous avons reçu votre noble lettre, et avons compris « ce que vous nous marquez et ce que vous nous dites du « très-noble commodore Romain-Desfossés , qui vous a « chargé de réclamer l’accomplissement de notre promesse « au sujet de l’affaire de M. Maizan. Nous vous avons ré- « pondu, l’autre jour, que nous avions tenu notre pro- « messe en faisant tout ce qui dépendait de nous, sans que « nos efforts, jusqu’à ce jour, aient pu aboutir à nous ren- « dre maître de lui (Pazzi). Nous allons encore recom- « mencer et n’épargner ni dépenses ni démarches. Dieu « est le maître. Quant à ce que vous nous dites des rap- « ports qu’on vous a faits, qu’il venait jusqu’au littoral, « vous ne devriez pas, ô mon ami , admettre de pareilles as- « sertions, car vous êtes un homme sage qui connaissez les « affaires ; si le rafaa avait eu la nouvelle sûre d’une telle « chose, il me l’eût fait connaître, et je lui eusse envoyé * les soldats nécessaires pour s’emparer de ce malfaiteur, « s’il venait a paraître sur le littoral ou à en approcher. <( Enfin notre intention est, si nous ne pouvons parvenir à « le prendre et a terminer cette affaire, d’envoyer des sol-
« dais jusque dans son pays. Dieu secourt ceux qu’il veut.
« Vous nous annoncez que votre départ est fixé à jeudi « prochain et que vous désirez obtenir une audience; de- « main, s’il plaît à Dieu, trois heures après le lever du soft leil, veuillez venir, nous vous attendrons. Veuillez nous « faire savoir tout ce en quoi nous pourrons vous être utile. « Salut. »
« A la date du 15 choual 1262 (7 octobre 1846). »
Cette affaire étant réglée à ma satisfaction, je m’occupai de celle qui concernait la taxation de nos pièces de 5 francs; mais, en cette circonstance, mes convictions n’étaient pas, je dois le dire, complètement d’accord avec la teneur de mes instructions. Lorsque les négociants de Zanzibar ne voulaient entendre parler d’aucune fixation absolue et constante , à laquelle ils seraient légalement obligés de se soumettre, et que le Sultan, de son côté, ne croyait pas pouvoir les y contraindre, celui-ci comme ceux-là me paraissaient avoir raison en droit aussi bien qu’en pratique commerciale. Dans les Etats du Sultan, il n’est aucune monnaie qui soit particulière au pays. Sur le marché de Zanzibar, on évalue le prix des denrées en piastres ; mais cette piastre n’est réellement qu’une monnaie de compte, dont les signes représentatifs sont également, quoique ayant un titre différent, la piastre d’Espagne et le tlialari Marie-Thérèse. Ces deux espèces métalliques y sont en assez grande quantité, et grâce, sans doute, au cours élevé qu’elles y ont, et surtout parce qu’on ne connaît pas d’autres pièces d’argent sur les côtes d’Afrique et d’Arabie, elles sont restées jusqu’à présent le numéraire le plus recherché à Zanzibar et à Mascalc , comme étant , en ce
genre, le plus commode instrument d’échange, il n’existe pas, à Zanzibar, d’industrie qui fasse emploi de métaux précieux, pas de changeurs qui puissent vivifier, par une circulation calculée et intelligente, une monnaie qui n’a pas cours sur le marché ou qui n’y trouve qu’une valeur vénale trop inférieure à sa valeur réelle ; il n’y a que des négociants dont les relations ont été jusqu’à ce jour exclusivement bornées aux pays que le cours régulier des moussons met en communication facile avec cette île, c’est-à-dire à la côte occidentale de l’Inde, d’où la plupart de ces négociants sont natifs, aux côtes du golfe Persique, de la mer Rouge et de l’Afrique orientale, contrées avec lesquelles, on le sait, nous ne faisons que peu ou point d’affaires. Une monnaie, pour eux, n’est qu’une marchandise qu’ils acceptent afin de l’échanger de nouveau, sinon avec gain, du moins sans perte; la seule valeur de toute monnaie est, à leurs yeux, sa valeur vénale. Or, quand ces négociants reçoivent des pièces de 5 francs, qu’en peuvent-ils faire? Elles n’ont pas cours dans les pays où ils ont des fonds à envoyer; à Maïotte et à Nossi-bé, ils n’ont pas d’argent à porter, car, dans leur état actuel , ces établissements achètent plus qu’ils ne vendent : ceci s’explique par l’abondance de l’argent qu’y introduit, chaque année, le gouvernement pour la solde des fonctionnaires et les frais de travaux d’établissement, travaux qui n’augmentent pas leur production mercantile. Ces pièces ne peuvent pas non plus être consommées, sur les lieux mêmes , pour l’orfèvrerie. Aussi , jusqu’à présent , ont-elles été achetées à vil prix par quelques banians qui les envoient dans l’Inde pour la fonte, où ils ne les placent qu’au-dessous de leur valeur intrinsèque : or ces spé-
culateurs ont à couvrir les frais de transport et l’intérêt de l’argent , pendant un espace de temps qui varie de six à quinze mois ; ils doivent, de plus, prélever un bénéfice sur ce maniement de fonds. D’après cela, il est facile de comprendre qu’ils ne veuillent échanger ces pièces contre des thalaris qu’à 12 1/2, 15 et 14 pour 100 d’agio en faveur de ceux-ci, dont la valeur vénale est , comme je l’ai déjà dit, égale à celle de la piastre à colonnes sur le marché de Zanzibar.
Dans de telles conditions, le Sultan a-t-il équitablement le droit de décréter que l’argent français sera reçu à tel ou tel taux, si ceux qui l’auront accepté à ce taux ne peuvent pas le changer, plus tard, pour une valeur égale? La valeur vénale d’une monnaie ne dépend d’aucune autorité : elle est soumise aux besoins du marché, à la loi de l’offre et de la demande; et le Sultan ne peut pas forcer un commerçant à prendre en échange de sa marchandise une autre marchandise qui n’a pas, à ses yeux, une valeur équivalente à celle qu’il livre, et pour laquelle, quand il s’en défera, il recevra moins qu’il n’a donné. Un pareil ordre n’aurait évidemment d’autre effet que d’arrêter les transactions, en obligeant le marchand de garder ses denrées ou d’en élever le prix de manière à couvrir la perte qu’il sait devoir subir en recevant une monnaie taxée à une valeur vénale exagérée.
Telles étaient mes réflexions sur ce sujet; mais, comme mon rôle se bornait, après tout, à exécuter les instructions qui m’avaient été données, et non à juger de leur plus ou moins d’opportunité, je poursuivis auprès du Sultan les démarches commencées. Les négociants s’étaient assemblés; le taux auquel j’avais pensé, d’accord en cela avec le consul,
devoir, pour le moment, limiter mes prétentions était de 10 pour 100 en dehors : il ne me semblait pas, en effet, possible, alors que des nécessités financières et commerciales nous obligeaient à établir ce rapport dans nos propres colonies d’Alger, de Bourbon, de Maïotte, de Nossi-bé, de proposer qu’il en fût autrement dans un pays où le seul moyen d’écouler l’argent français, qui demeurerait à la suite des transactions annuelles, serait de le présenter dans l’une de ces trois dernières localités; que, plus tard, quand le mouvement commercial entre Zanzibar, Maïotte et Nossi-bé, aurait pris du développement et créé de nouvelles conditions d’échange et de circulation, on en vînt à réclamer pour que le cours de notre piastre fût en rapport avec sa valeur intrinsèque relative, cela pouvait se comprendre; mais l’exiger actuellement, c’était aller contre les règles de la matière et s’exposer à un refus.
J’en eus la preuve dans la réunion dont je viens de parler, car il me fut impossible, malgré tous mes efforts, d’obtenir même ce qui m’avait paru raisonnable.
Je revins à la charge auprès du Sultan, qui , désirant au moins faire acte de bon vouloir, décida que le change de 100 piastres serait de 11 piastres, sans, toutefois, l’imposer aux négociants, mais s’offrant, à leur défaut, de changer lui-même à ce taux, pour des thalaris, toutes les pièces de 5 francs que présenteraient nos marchands.
Je n’acceptai cette solution que conditionnellement et sous toute réserve; mais, dans la situation d’esprit où se trouvait Son Altesse , à qui cette affaire et celle de Pazzi donnaient plus de soucis qu’elle n’en laissait paraître, il n’eût été ni avantageux ni convenable d’insister davantage.
Vendant que ces négociations allaient leur train, j’avais profité d’un jour de loisir pour visiter une des propriétés rurales du Sultan , nommée Tahyef, dont on m’avait fait beaucoup de récits et sur laquelle se trouvait, disait-on, une magnifique plantation de girofliers. Selon le désir que j’en avais manifesté, Syed Said mit à ma disposition les guides et les montures nécessaires, comprenant trois chevaux arabes, outre un certain nombre de bourriquets. Nous fîmes à peu près un mille et demi sur la plage, puis nous entrâmes dans la campagne par un sentier assez étroit pour que deux cavaliers n’y pussent pas toujours marcher de front. Sur un espace d’environ quatre milles, que nous parcourûmes ensuite avant d’arriver à la plantation, le terrain était en friche, et quelques rares carrés de manioc ou de millet rompaient seuls l’uniformité du sol, couvert de halliers et de hautes herbes. Près des endroits cultivés on voyait ordinairement sortir, du milieu d’un bouquet de manguiers et de bananiers, une spirale de fumée grise, annonçant un lieu habité.
L’île fut, sans doute, autrefois couverte de cocotiers, car, partout où la terre avait été défrichée, des troncs et des racines de ces arbres gisaient à la surface et occupaient, de tous côtés, de vastes espaces.
Nous arrivâmes à Tahyef par une large allée ménagée au milieu des girofliers et ornée, de distance en distance, d’arcades en bois peint simulant des guirlandes de fleurs. Nous avions fait près de deux milles, et les girofliers se montraient encore de toutes parts, quand nous prîmes une allée de traverse conduisant à la chétive habitation, qui, malgré son humble aspect, n’en passait pas moins, à Zanzibar, pour
une maison de plaisance du Sultan. Nous l’eûmes bientôt examinée ; elle consistait tout juste en trois pièces et les combles. Deux d’entre ces pièces étaient entièrement nues; la troisième était meublée de quelques chaises de fabrique chinoise, d’une mauvaise table et de trois petits lustres, le tout placé non pas sous des lambris dorés, mais entre quatre murailles peintes à la chaux, décorées de quelques glaces , véritables antiquités de ménage. Le luxe oriental faisait ici complètement défaut.
Mais la belle et bonne nature, toujours plus jeune et plus riche que les palais des hommes, fussent-ils empereurs ou sultans, était là pour nous dédommager de toutes ces pauvretés. La campagne offrait un point de vue délicieux. Au pied de petites collines couronnées de cocotiers, entourée de bosquets d’une luxuriante verdure que diapraient les fruits dorés de l’oranger, s’étendait la magnifique plantation de Tahyef. La hauteur des girofliers, tous soigneusement taillés en forme de cône; la rigoureuse symétrie de leur distribution sur le sol parfaitement sarclé, lui donnaient l’aspect d’un vaste jardin. Nous la parcourûmes en diverses directions et nous constatâmes que le nombre de pieds d’arbres était considérable. Je ne saurais dire, môme approximativement, à combien il se montait ; mais, en le calculant sur le rapport connu de la plantation, à raison de cinq livres de girofle par pied , il n’y en aurait pas moins de quinze à seize mille : six à sept cents esclaves sont employés à l’exploiter et à l’entretenir, en môme temps qu’à l’étendre par de nouveaux défrichements.
Tendant notre promenade à travers la propriété de Tahyef, un copieux déjeuner nous avait été préparé conformément
aux ordres du maître : il nous fallait donc goûter encore de la cuisine arabe. C’était toujours le meme système; cependant le repas avait, cette fois, quelque chose de plus homérique; un mouton rôti tout entier s’élevait au milieu de la table, déjà chargée à profusion : heureusement nous étions , ce jour-là , moins disposés à nous effrayer de la prodigalité de notre hôte; l’appétit de tous les convives avait été excité par une longue course, et, en outre, instruits par l’expérience, nous nous étions prémunis contre l’usage exclusif des sorbets auquel nous avions été précédemment condamnés. Nos guides n’en furent pas visiblement scandalisés, et le dieu de Mahomet laissa dormir son tonnerre.
Le soir, nous prîmes, pour revenir, une autre route, afin de visiter une maison en construction destinée au Sultan. Elle est à environ deux milles du rivage, sur une élévation qui domine la rade, et d’où le regard embrasse tout le canal que forme l’île avec la terre ferme. Chemin faisant, nous eûmes occasion de voir quelques carrés de girolliers cultivés par les habitants. Le giroflier n’est pas originaire de Zanzibar; il y a été introduit au commencement de ce siècle ou à la fin du précédent. C’est un M. Sausse, créole de Bourbon ou de l’île de France, qui a doté Zanzibar de cette culture, parvenue aujourd’hui à un haut degré de prospérité.
Indépendamment de Tahyef, le Sultan possède sur l’île plusieurs autres domaines ruraux, dont l’acquisition remonte à diverses époques, et qu’il lire de sources d’une pureté souvent douteuse. Ce fut, probablement, en l’année 1828,
lors de son premier voyage à Zanzibar, qu’il forma le projet 11. 4
d’y transporter le siège de son gouvernement ; du moins s’occupa-t-il, dès ce moment, d’augmenter ses propriétés immobilières et de créer des plantations. La maison qui est aujourd’hui son palais de ville fut achetée de Messaoud-ben- Salem, durant ce séjour. Diverses habitations lui appartenaient déjà : celle de Kikuelé, héritée d’Yacout, son esclave, dont il avait fait à la fois le gouverneur de Zanzibar et le fermier des douanes de ce port; puis celle de Bomboui , qu’il reprit à la mort d’Alkida Tenguéni, un autre de ses esclaves; enfin M’toni et Kizimbani, provenant de confiscations exercées contre Saleh, leur propriétaire. Ce Saleh avait acquis de grandes richesses par la traite des noirs, à laquelle il s’employait pour les Européens, et excité ainsi l’envie des chefs de la localité. Comme Syed Saïd s’était déjà engagé, par une convention avec l’Angleterre, à empêcher la traite sous pavillon européen, dans ses États d’Afrique, les envieux lui dénoncèrent les opérations illégales et frauduleuses de Saleh, et provoquèrent la confiscation de ses biens, dont Syed Saïd profita avec toute apparence de justice. D’un autre côté, il acheta du fils de ce même Saleh la propriété de Moukangagnéné. Cette dernière et celle de Kizimbani et de Bomboui étaient déjà plantées de girofliers lorsqu’il s’en rendit acquéreur. C’était à Kizimbani qu’avait eu lieu la visite racontée ci-dessus : le Sultan avait remplacé ce nom par celui deTahyef, en souvenir d’une maison de campagne, ainsi nommée, qu’il possède à Mascate.
Au reste, depuis qu’il est à Zanzibar, Syed Saïd n’a pas cessé de grossir son avoir en immeubles; il a, pour cela, dit-on, un moyen peu dispendieux cl qui ne se comprend que sous un gouvernement de bon plaisir : quand un ter-
rai n voisin d’une de ses propriétés et planté de girofliers est à sa convenance, il mande le propriétaire et lui offre un échange qui se trouve rarement convenir au défendeur. Mais un souverain absolu a toujours des façons d’offrir qui ne laissent pas la moindre possibilité d’un refus, et le dépossédé doit encore s’estimer heureux qu’à la place de son bien on lui donne quelque chose. On voit qu’à Zanzibar, comme ailleurs , il ne fait pas bon de se trouver trop près du soleil.
Pendant notre séjour sur l’île, une question grave agitait les esprits et entretenait dans toutes les classes de la population libre une effervescence assez grande pour que Syed Said s’ en préoccupât sérieusement : l’abolition de la traite dans les Etats du Sultan allait avoir une phase nouvelle, grâce aux infatigables obsessions de l’Angleterre pour amener ce prince au but qu’elle poursuit avec tant d’opiniâtreté. Afin de faire bien comprendre ce que nous avons à dire à ce sujet, nous croyons utile de donner l’historique des concessions que le gouvernement de la Grande- Bretagne avait déjà obtenues du sultan de Mascatc à diverses époques.
La traite a eu, de tout temps, un développement considérable à la côte orientale d’Afrique; Zanzibar et Eiloua en étaient, depuis le milieu du dernier siècle, les foyers prin cipaux. Pour nous en tenir à ce qui regarde Zanzibar, nous savons que son marché était des plus importants et fournissait abondamment aux besoins locaux et aux demandes du dehors. D’après un rapport du capitaine Thomas Smée, commandant du navire de la compagnie des Indes le Ternalc , qui fil, en 1811, un voyage d’exploration sur cette
côte (1), le nombre des esclaves annuellement exportés alors du port de Zanzibar à Mascate , dans l’Inde, à l’île de France, etc., n’était pas moindre de six à dix mille; les hommes libres composaient seulement le quart de la population , et parmi eux il y avait de riches particuliers qui possédaient jusqu’à huit et neuf cents esclaves.
Tarir, diminuer ou gêner même une source si féconde de richesses, c’était jeter dans les intérêts de la population marchande, habituée à ce trafic que son code religieux approuve implicitement, une perturbation aussi énorme qu’ injustifiable à ses yeux et semer dans les esprits des rancunes implacables. L’Angleterre ne s’émut ni de l’une ni des autres, et, ceci est à sa gloire, quel que soit le mobile qui l’entraîne, calcul politique, intérêt commercial ou ardeur philanthropique, elle a su constamment mettre au service de cette œuvre généreuse une patience et une énergie dont nous devons regretter de n’avoir pas donné l’exemple, quoique, plus lard, nos efforts se soient joints aux siens. Je l’avoue, pour mon compte, rien ne me prouve l’égoïsme machiavélique dont on accuse cette grande nation, à propos de la grave question qui nous occupe. Tout au plus est-il permis d’insinuer que son intérêt est ici heureusement d’accord avec le but moral qu’elle a en vue, et que si elle poursuit avec tant de persistance l’exécution de son entreprise, c’est que le résultat ne doit lui causer, dans le présent ni dans l’avenir, aucun préjudice notable. Mais, alors même que cette dernière supposition ne serait pas toute gratuite, il n’en faudrait pas moins reconnaître qu’il y a un mérite incon-
(1) Voyez Transactions of the Bombay gcographical Society , de 1841 à 1844, page 43 et suiv.
testable, une grandeur manifeste chez un peuple qui se passionne tout entier, gouvernants et gouvernés, pour la réparation d’un crime social tel que l’est l’institution de l’esclavage, et qui, pour le succès de sa noble mission, prodigue ses trésors, ses vaisseaux, ses marins, et s’expose, chaque jour, à de sanglantes querelles. Se trompât-il (non sur le principe , qui ne saurait être contesté, mais sur ses applications), il n’en aurait pas moins l’impérissable honneur d’avoir travaillé sans relâche, et longtemps seul contre tous, à l’une des plus importantes réformes humanitaires des temps modernes.
Quoi qu’il en soit, dès que l’Angleterre, rendue à toute son activité maritime par la paix de 1815, put entretenir des relations suivies avec le gouvernement de Mascate et de Zanzibar, un des premiers usages qu’elle fit de l’influence que sa situation dans l’Inde et ses forces navales lui donnaient sur Syed Saïd fut de solliciter de lui des mesures restrictives du trafic immoral dont elle voulait l’abolition. Elle ne tarda pas à les obtenir, et, dans le courant de l’année 1822, un premier traité fut passé entre le sultan de Mascate et le capitaine Fairfax Moresby, muni , à cet effet, des pleins pouvoirs de S. Exc. sir Robert Farquhar, gouverneur de l’île Maurice et dépendances. Par cette convention, le Sultan s’engageait à prohiber, dans toute l’étendue de ses Etats d’Arabie ou d’Afrique, la traite au profit des nations étrangères et accordait aux croiseurs anglais le droit, non-seulement de saisir en tout lieu les navires arabes chargés d’esclaves en destination de pays étrangers, mais encore de les capturer, quelle que fût leur destination, s’ils étaient rencontrés à l'est d’une ligne qui, partant du cap
Uclgado, allait rejoindre, en passant à CO milles à l’orient de l’île Socotra, le cap Diou, c’est-à-dire l’extrémité occidentale du golfe de Cambaie. Les croiseurs pouvaient aussi s’emparer des navires arabes se rendant à Madagascar ou en revenant chargés d’esclaves. Suivant une clause dudit traité, tout bâtiment sortant des ports du sultan de Mascate devait être, sous peine de saisie et de confiscation, porteur d’un certificat des autorités locales, constatant à quel port il appartenait et quel était le but de son voyage.
Ce premier traité accordait à l’Angleterre la suppression du transport des esclaves des domaines de Syed Saïd vers les contrées étrangères, soit sous pavillon européen, soit sous pavillon arabe. Mais cette restriction, importante, sans doute, pour elle, ne causait aux traitants indigènes qu’un léger préjudice, puisque leurs opérations n’étaient prohibées que pour Madagascar et pour l’Inde, et qu’ils conservaient leurs principaux débouchés, les ports de l’Afrique, ceux de l’Arabie et du golfe Persique restant ouverts au commerce des esclaves, sous pavillon arabe.
Entre autres raisons déterminantes, l’Angleterre, en faisant aboutir au cap Diou la ligne de démarcation acceptée par le Sultan , avait dû se préoccuper de la nécessité de mettre à l’abri de toute importation d’esclaves son empire de l’Inde, qui ne s’étendait pas alors au delà du golfe de Cambaie, et elle s’était, apparemment, étayée de cette nécessité, comme d’un prétexte plausible aux yeux des Arabes. Plus tard, lorsqu’elle se fut emparée du Scinde et du port de Kouratchi, elle put se servir du meme argument pour reculer cette limite vers l’ouest et restreindre, de plus en plus, aux côtes de l’Arabie, la liberté de la traite, dont elle
avait, d’autre part, assuré la suppression dans le golfe Persique par des conventions avec les cheikhs indigènes.
Au mois de décembre 1839, elle ouvrit donc de nouvelles négociations avec le sultan de Mascate, et obtint de ce prince des clauses additionnelles au traité de 1822. La première spécifiait que la ligne de démarcation établie d’abord du cap Delgado à l’extrémité ouest du golfe de Cambaie atteindrait désormais Pussein ou Peusseni, point situé à l’extrémité orientale de la côte de Guadel. La seconde, plus gênante pour les trafiquants arabes, stipulait que la vente des individus des deux sexes , jeunes ou adultes , en possession de leur liberté, étant contraire à la loi de Mahomet et les Soumal étant libres, la vente de tout Soumali, homme ou femme, enfant ou vieillard, serait considérée comme acte de piraterie et punie comme tel.
On le voit, le champ allait toujours se rétrécissant : si la première clause était évidemment sans importance pour les sujets du Sultan , la seconde atteignait directement leurs intérêts; elle mettait, pour ainsi dire, l’ennemi au cœur de la place. Et pourtant ce n’était pas tout encore, et le coup décisif ne fut porté que dans le courant de l’année 1845, lorsque l’Angleterre amena Syed Said à accéder à une mesure qui aggravait considérablement les prohibitions déjà consenties. Il ne s’agissait de rien moins que de supprimer la traite au nord de l’équateur, ce qui anéantissait le commerce d’esclaves que les établissements du sud faisaient avec ceux du nord et avec l’Arabie.
Dès que le traité qui sanctionnait cette dernière concession fut connu de la population commerçante, il y produisit une grande rumeur; il lui enlevait la plus lucrative de scs opé-
rations. On accusait le Sultan de sacrifier les intérêts de ses sujets aux exigences égoïstes d’une puissance chrétienne, dont le seul but, disait-on, était d’appauvrir le pays. Les fanatiques y voyaient une atteinte portée à l’esclavage, institution consacrée par le Coran, et criaient à l’impiété. Les politiques, de leur côté, présageaient que l’exécution d’une telle mesure ne manquerait pas de faire éclater dans l’Oman une insurrection contre l’autorité du souverain, et regardaient sa déchéance comme inévitable. Mascate se trouvait, en effet , par ce traité , dépouillée de tout son commerce d’esclaves, et l’on sut qu’elle en avait appris la conclusion avec un vif mécontentement. Enfin chacun, quelle que fût sa manière d’envisager le fait, au point de vue religieux, politique ou commercial , déplorait la faiblesse de Syed Said et maudissait le gouvernement anglais. Il parait meme que le Sultan, inquiet de l’agitation manifestée dans tous ses États et surtout en Oman, où son absence laissait le champ libre aux mécontents, avait cru devoir demander que la reine de la Grande-Bretagne voulût bien consentir à ce que l’époque de la mise à exécution fût prorogée. Le capitaine llamerton, d’après les confidences qu’il me fit, semblait avoir admis lui-mème la nécessité de cette prorogation et pensait qu’elle serait accordée.
Les choses en étaient à ce point lorsque , au moment oû je m’apprêtais à quitter l’île, la corvette anglaise la Cléopâtre vint mouiller sur la rade. Le bruit courut aussitôt que ce navire apportait le traité à la ratification du Sultan ; mais, pendant les deux jours qui s’écoulèrent avant mon départ, je ne pus savoir si tel était réellement le motif de sa venue à Zanzibar. Le temps pressait à cause du prochain ren-
versement de la mousson ; je pris donc, dans une dernière audience, congé du Sultan, qui me présenta le pilote désigné pour me suivre et à la solde duquel il avait lui-même voulu pourvoir. Je reçus aussi de lui les lettres destinées à nous assurer un bon accueil sur tous les points de la côte d’Afrique que le brick devait visiter. Après quoi, je rentrai à bord pour achever les préparatifs du départ.
Mais, avant de poursuivre notre itinéraire, je vais donner la série de renseignements recueillis sur la localité dans cette première relâche, qui dura quinze jours.